mardi 23 juin 2026
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Le Ballet Junior voit grand

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Ballet Preljocaj Junior, Near Life Experience © Jean-Claude Carbonne

Après la très attendue venue du Ballet Junior de l’Opéra de Paris, organisée par le Pavillon Noir au Grand Théâtre de Provence , d’autres formations se sont retrouvées à Aix-en-Provence pour prolonger ce temps fort dans une programmation dense.

Avec Near Life Experience, le Ballet Preljocaj Junior propose une version resserrée de la pièce créée par Angelin Preljocaj en 2003. Sur la musique d’Air, dont la patine accentue aujourd’hui les harmonies et textures, la chorégraphie explore des états-limites, entre transe et perte de contrôle. Le mouvement se fragmente, se suspend, se réorganise dans une physicalité instable. Les costumes, plus datés, restent en retrait sans altérer l’ensemble. Les danseurs traversent ces états contrastés avec une maturité de jeu qui s’inscrit pleinement dans cette écriture.

Le programme réunissant la Royal Danish Ballet School, le Cannes Jeune Ballet Rosella Hightower et le Ballet Junior de Bavière fait se succéder trois registres. Le pas-de deux extrait de Kermesse in Bruges d’Auguste Bournonville, créé en 1851 et interprété par Emma Larsen et Bertil Ulnitz déploie un vocabulaire académique clair, touchant dans sa simplicité, porté par une radiance et une joie manifestes.

Élans et langage

Le contraste avec Devil’s Kitchen de Marco Goecke, créé l’an dernier, sera flagrant sur le choix de costume – un cuir assez SM succédant en fin de spectacle au justaucorps et tutus – mais moins sur le travail des corps. Sur des musiques de Pink Floyd, le Ballet Junior de Bavière bascule vers un registre expressionniste, animé et ludique. La physicalité s’intensifie, les échanges se chargent d’une animalité presque cartoonesque, traversée d’humour. Les corps, très formés au classique, s’engagent dans un autre rapport au mouvement, avec une liberté visible.

Avec Soudainement, ici de Rubén Julliard, créé en novembre 2025 pour le Cannes Jeune Ballet Rosella Hightower, l’écriture se construit autour du lien. Les corps se rassemblent, se soutiennent, circulent dans une matière fluide qui repose sur l’alchimie entre les interprètes et leur désir de faire corps. Deux jours plus tard, cet élan proche à la jeunesse se fera tout aussi prégnant chez le Junior Ballet de l’Opéra de Norvège, où la chorégraphie, physique, exigeante et inventive d’Alan Lucien Øyen épouse les danseurs et les accompagne sans les contraindre, dans une continuité souple.

La pièce proposée par la Formation Coline resserre l’écriture autour de l’infime. Le geste travaille l’imitation, la proximité, la concordance. Cette recherche, désormais familière, trouve ici une interprétation précise.

Avec la pièce d’Ohad Naharin, interprétée par IT Dansa, un déplacement s’opère. L’écriture engage des corps déliés, capables de se réinventer dans une intensité physique constante. L’abattement du quatrième mur se déploie avec générosité, tandis que des passages sur Vivaldi et le chant de Pessah installent une gravité plus intérieure. La pièce propose, en miroir avec la pièce de Preljocaj dont elle quasiment contemporaine, une relecture de la gestique classique, déplacée et renouvelée.

SUZANNE CANESSA

Les spectacles ont été présentés du 11 au 17 mars au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.

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Traditions et nouvelle ère à Babel Music XP

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Rebecca Roger Cruz © L.S.

Babel Music XP, à la fois salon professionnel et festival à rayonnement international, incluait tables rondes, rencontres professionnelles, showcases et concerts. En ce début de week-end, les deux salles de La Plateforme accueillaient un public nombreux – de tous horizons et multi-générationnel – où se chevauchaient concerts tout au long de la soirée. Vendredi, la chanteuse vénézuélienne Rebecca Roger Cruz se trouvait aux côtés de Sylvain Rabourdin (violon), Léonore Grollemund (violoncelle), Léna Aubert (contrebasse) et Juri Caneiro (percussions). Elle conjugue un univers tissé par la chanson latino-américaine et des pratiques musicales qui font la fusion entre musique classique, traditionnelle, flamenco et rock psychédélique. Samedi, le public découvrait le duo Bandua, composé du chanteur Edgar Valente et le musicien et producteur Bernardo d’Addagio – aka Tempura. Ancrés dans les traditions vocales de la région Beira Baixa du Portugal, ils en opèrent une réinterprétation folk électronique.

Un pont entre le passé et le présent

La musique de Rebecca Roger Cruz instaure immédiatement une résonnance traditionnelle, presque médiévale. Dans la pénombre, une polyphonie vocale émerge de tous les instrumentistes auquel s’ajoute l’effleurement du carillon de coquillages. Aux cordes se dégagent des lignes mélodiques modales à l’influence ibérique qui se frottent entre elles, vacillent et ondulent, emplie de trilles et jouant sur les harmoniques et de légers trémolos dans les aigus. Le refrain de Llamarme Mar, chanté en vocalises,remplit la salle grâce à une réverbération poussée au micro pour un rendu mystique. C’est alors que la percussionniste s’installe au cajon avec un tempo plus rapide et la formation suit dans une partie instrumentale où la contrebasse fait un solo entraînant et la chanteuse agrémente le tout d’apports rythmiques aux maracas.

Continuant sur cette épopée à travers le temps, le groupe propose une réinterprétation de la magnifique plainte O Let me weep de Purcell. Ecrit à la période baroque, la chanteuse la transforme, ajoutant aux trilles baroques de légers glissandos avant de faire intervenir un rasp rock qui casse la temporalité du chant avant de se lancer dans des cris festifs.

Un chant traditionnel rythmé à l’ère du temps

De la même manière que Rebecca Roger Cruz navigue à travers le passé, Bandua – dont le nom rappelle la déité celtique – ramène leur tradition vocale au présent. C’est une première pour eux de jouer en France. Et ils proposent d’ailleurs des chansons qui paraîtront dans un nouvel opus à sortir en mai 2026. Vêtus de robes blanches et d’un masque en bois décorés de fleurs : le duo arbore une identité singulière, notamment par leur emploi du tambour en cadre carré traditionnel – l’adufe. Grâce aux machines, ces rythmes frappés à l’adufe sont décuplés et amplifiées, s’accouplant à la production marquée par des kickdrum au tempo rapide, parfois du brokenbeat, des bruitages sonores et des effets psychédéliques. Bernardo d’Addagio y déploie des introductions modulantes au rythme libre alternant la basse et la guitare, ainsi que des harmonies superposés grâce au looping station. Pour terminer le set, Edgar Valente révèle un chant émouvant – introduit comme une prière – allant jusque dans sa voix de faussé où sonne un vibrato touchant faisant applaudir plusieurs fois le public.

LAVINIA SCOTT

Concerts donnés les 20 et 21 mars dans le cadre du festival Babel Music XP, Marseille.

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Quand Zola « devient » français

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Les jeunes de l'asso Because U Art en compagnie de Forbon N'Zakimuena © X-DR

Comment vous sentez-vous après le spectacle ?

Forbon N’Zakimuena. Ça dépend toujours un peu de comment ça s’est passé, comment le public a réagi… Là, aujourd’hui je me sens hyper bien ! Sur scène, je me suis éclaté, c’est la première fois que je joue à Marseille et c’est un peu un rêve qui se réalise pour moi. J’adore cette ville !

Est-ce que toute l’histoire est vraie ?

Et oui ! Ça existe vraiment, mes parents ne sont pas français et quand on naît en France on doit passer par là. À mon époque ça se faisait devant le tribunal, maintenant c’est en préfecture. Tous les enfants nés en France de parents étrangers, même si ça fait plus de dix ans qu’ils sont là, doivent faire cette démarche pour « devenir » français. Auparavant, il y avait le droit du sol, qui stipulait qu’être né en France suffisait à être français. Depuis 1993 et la loi Pasqua, c’est fini, alors que ce droit avait été acquis en 1789 avec la Révolution française. Depuis trente ans, les choses évoluent dans ce sens là. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai eu envie de faire ce spectacle : quand j’ai commencé à parler de ce projet et de mon histoire, j’ai réalisé que beaucoup de personnes ne savaient pas que ça se passait comme ça. J’ai rencontré plein d’adolescents et de jeunes adultes, je leur ai posé des questions pour savoir comment ça s’est passé pour eux. C’est leurs voix qu’on entend.

Comment vous est venue l’idée de faire ce spectacle ?

À un moment de ma vie, j’ai commencé à réfléchir à la question du racisme. J’ai grandi dans une famille où l’on en parlait pas beaucoup, mais je l’ai toujours vécue. Je l’ai toujours mise un peu de côté, et j’ai deux enfants qui ont vécu des choses très jeunes également. J’ai commencé à lire des histoires, à écouter des podcasts, ça m’a fait réfléchir à mon propre vécu et d’où pouvait venir ce sentiment que je suis quelqu’un d’intéressant dans ce pays, que je peux contribuer à quelque chose. Tout a convergé vers le moment où j’ai demandé ma naturalisation à 13 ans. En réfléchissant, j’ai réalisé que devoir justifier que j’étais français alors que j’avais toujours vécu ici et m’étais toujours considéré comme français a créé chez moi un sentiment d’illégitimité, de honte. C’est ça le danger du racisme : faire croire à des personnes qu’ils ne sont pas humains, qu’ils ne valent pas le coup. Frantz Fanon dit une phrase toute simple : “une société est raciste ou elle ne l’est pas”. Une France qui assume ces lois là devient un pays raciste. C’est triste, d’autant qu’il est écrit dans la constitution que le racisme est un délit. C’est tout ça qui m’a poussé à écrire ce spectacle, à porter ce message.

Pourquoi finir le spectacle en dansant ?

Pour moi, la danse c’est une manière de ne pas s’excuser d’être là, de ne pas avoir honte de bouger, c’est un message important pour toutes les personnes de toutes origines habitant en France, on ne doit pas s’excuser d’être là, il faut assumer. L’une des meilleures manières de le faire, c’est de prendre l’espace, pour moi ça se fait en dansant, en brillant.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MAHÉ, MAMBOUSSO, ALA, HIMDA, RABEA, ILIYAS , MANAL ET YAMINA ET RETRANSCRIT PAR LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Manal : « Dans un décor minimaliste et seul en scène, Forbon rappe avec colère pour montrer ses émotions et revendiquer quelque chose qui le dérange. La pièce m’a captivée, que ce soit dans les mots ou la musique, l’artiste a le courage de parler de son histoire. »
Yamina : « Le spectacle raconte une histoire triste mais importante. Le fait que Forbon ait dû changer de nom pour être accepté m'a marqué et fait réfléchir. Il joue tous les rôles, ça rend le spectacle vivant. »
Himda : « Le décor minimaliste permet de se concentrer davantage sur la performance du comédien chanteur. Le sujet abordé reflète la réalité de nombreuses personnes. Forbon a répondu à nos questions de manière claire et argumentée. »
 Mahé : « J’ai été particulièrement marquée par l’histoire de la naturalisation. Les questions auxquelles répondre sont très nombreuses et difficiles. Moi je suis française et pourtant je ne connais pas la Marseillaise ! C’est un moment de tension. Forbon nous dit qu’il ne faut jamais abandonner. »
Mambousso : « J’ai aimé que Forbon raconte son histoire, parce que je vais peut-être y passer, ou quelqu’un de ma famille. J’ai compris des choses. Le début est assez stressant, oppressant et nous met dans l’ambiance. »
Rabea : « On est pas habitués à ces formats. On ne connaît pas bien ces histoires de naturalisation. Le comédien est décontracté et calme, mais raconte ses émotions et sa colère avec le rap. Forbon transmet ses émotions au public, le spectacle est engagé et fait prendre conscience. »
Le festival Babel Minots s’est tenu du 9 au 18 mars à Marseille
Zola… pas comme Émile !!! se jouera le 31 mars au Théâtre des Halles, Avignon

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Inclusion et accessibilité dans le spectacle vivant

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Concert chansigne lors du festival Avec le temps © Gwen Gaudy

Nés valides, nous sommes tous susceptibles de perdre un sens ou une fonction : un rappel que le handicap nous concerne largement, même sans diagnostic posé. La loi de 2005 sur l’accessibilité et les normes PMR demeure imparfaite et partiellement appliquée. Les réalités de terrain illustrent encore un manque d’accessibilité. Comment accompagner l’application effective de ces normes sur les plans économique, culturel et organisationnel et penser l’accueil comme une démarche transversale et sectorielle à part entière ?

Le festival Avec le temps, à l’initiative de la coopérative Grand Bonheur, a proposé des rencontres professionnelles pour croiser les regards autour des grandes questions qui traversent les métiers, les filières et les pratiques culturelles du spectacle vivant : inclusion et accessibilité, transmission, ancrage territorial au programme.


Mieux prendre en compte le handicap

Animée par Coline Le Page, directrice développement pour Héphaïstos et responsable RSO pour la Friche Belle de Mai, la table ronde sur l’inclusion réunit un panel de directeurs artistiques et de référents inclusion ou handicap issus de divers acteurs culturels. Lise Couzinier,chargé de communication et des affaires culturelles au centre hospitalier Valvert ; Santiago Aldunate, artiste du projet de médiation « Ce soir on joue à Metz » ; Salomé Trifard-Jamet, administratrice de la Cie Nine Spirit, Amandine Habib, Directrice artistique de cette même compagnie et pianiste ; et Nathalie Solia,Directrice de la Fiesta des Suds. 


Le partage d’expériences concrètes menées en interne vise à interroger l’accueil des publics et artistes, sans discrimination. La Compagnie Nine Spirit partage autour du dispositif Atypik Lab, temps d’échange initié, au sein du festival Piano en fleurs, intégrant des professionnels de différents champs, soignants, culturels et autres dans le but de publier un guide de bonnes pratiques diffusable. Au-delà de la question du fauteuil, la réflexion sur les outils permettant une meilleure prise en compte de l’ensemble des handicaps.

Optimiser l’accueil

Un temps de travail collectif invite à interroger concrètement nos manières d’accueillir et de produire : accessibilité des lieux, formats adaptés, représentations diversifiées, formation des équipes, modèles économiques compatibles avec ces engagements. L’ambition : faire progresser durablement les pratiques pour tendre vers une scène réellement partagée.

Pour les chargé·es de production, garantir l’accessibilité demeure complexe, même si les grands festivals ont déjà intégré des commissions d’accessibilité (rampes, sanitaires PMR…).
Nathalie Solia, directrice de la Fiesta des Suds et codirectrice du Babel XP, souligne que l’accueil de publics variés suppose des aménagements concrets : places de stationnement proches, accompagnement vers les espaces de repos… En outre, la création d’une boîte mail dédiée a permis d’anticiper les besoins spécifiques et d’optimiser l’accueil sur les plateformes pour les personnes en situation de handicap et leurs accompagnants.

La responsabilité est collective. De nombreux leviers relèvent autant de l’économie que de l’accompagnement en compétences. Le recours à des architectes ou des ergothérapeutes contribue à anticiper les contraintes sur site et à concevoir des solutions adaptées.

Inverser la charge de l’accueil

Les usagers sont encore souvent contraints de s’adapter, au prix d’efforts personnels, parfois accompagnés d’un sentiment d’illégitimité à demander des aménagements. Comme pour d’autres critères discriminatoires, inclure les premiers concernés, souvent regroupés en associations et adapter la communication à leurs besoins facilite considérablement l’accueil.
Cela suppose de généraliser le recours à des professionnels qualifiés en accessibilité et inclusion, afin d’inscrire ces démarches dans la durée.

Au centre hospitalier Valvert, la commission des usagers participe aux échanges avec les professionnels et s’intègre pleinement à la gouvernance du lieu. Avec une salle de 300 places, acteurs et patients partagent la scène. 

L’inclusion a un coût, mais elle constitue une valeur ajoutée globale et sociétale pour nos événements. C’est plus aisé pour un festival en plein air que pour une salle construite dans les années 1980, qui exige souvent d’importants travaux. Aussi, le coût de l’inclusion ne doit pas être perçu comme un obstacle, mais comme un choix collectif de société. L’accessibilité n’est pas une simple ligne budgétaire supplémentaire,  c’est une véritable éthique de la relation.

SAMIA CHABANI

Music et Cinéma Marseille : Crescendo

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@ Annie Gava

Zébuline : Music et Cinéma, ce sont chaque année, des rencontres, des invités d’honneur, des programmes traditionnels comme Accord en duo et Ostinato, des cartes blanches, des master classes. Quels seront les rendez-vous exceptionnels de l’édition 2026 ? Et y a -t-il des changements ?

Gaëlle Rodeville : Nous sommes dans le premier trimestre d’une année compliquée en termes de budget avec les élections municipales. On ne sait pas vraiment ce qui peut se passer. Nous n’avons rien changé. Avec toutefois, une augmentation des propositions : 370 films longs et courts confondus.

On va retrouver nos compétitions, de longs, de courts, nos programmes parallèles, nos concerts. Ce sera une belle édition. C’était important de s’appuyer sur des structures de la Ville et de la Région. Beaucoup de cartes blanches ont été offertes à des associations marseillaises, comme Piano and Co. On met en lumière le film de Thomas Ellis, Tout va bien qui suit de jeunes migrants à Marseille. On accueille le club phocéen Cinématrix, dont les artistes locaux viendront présenter leur production. On collabore beaucoup avec les consulats, les ambassades.

Et puis il y a comme toujours nos invités d’honneur, nos duos.

L’invité d’honneur, c’est le grand compositeur Steven Price, oscarisé pour Gravity. On est très heureux de recevoir aussi l’actrice, réalisatrice et chanteuse belge, Veerle Baetens (Alabama Monroe, Quitter la nuit, Débâcle). Et Romane Bohringer. Parce que c’est Romane Bohringer. Parce que c’est une femme libre. Parce qu’elle est actrice et réalisatrice, que ses films, L’amour flou et Dites-lui que je l’aime nous touchent particulièrement.

Et puis très chouettes, nos duos. Celui formé par le compositeur Frédéric Vercheval et Olivier Masset-Depasse, réalisateur de Duelles où joue Verle Baetens – L’autre duo réunissant Cyril Aris et Anthony Sahyoun qui présenteront Un monde fragile et merveilleux, un vrai coup de cœur pour nous.

Il semble que l’intimité soit au cœur d’une thématique commune à ces films : la famille, les choix individuels, les cas de conscience. Là encore est-ce délibéré ? ou est-ce une thématique qui s’est révélée a posteriori ?

Le cinéma est le reflet de la réalité. Il n’y a pas de thématique préalable. Ce sont les propositions des réalisateurs. Si on compare les synopsis des éditions précédentes, on voit qu’ils sont souvent similaires. Bien sûr, les sujets sur la tolérance, la liberté de choix, le respect des autres font partie de nos valeurs.

Quel sera le film d’ouverture ? Pourquoi ce choix ?

On a opté pour un film tout public, intergénérationnel, plus « doux » que celui de l’an dernier  Ce sera Vivaldi et moi de  Damiano Michieletto. Un film franco-italien d’époque, surprenant qui parle des femmes musiciennes, de la relation entre art et émancipation. Mais je ne veux pas parler de ce film. Il faut venir le découvrir.

Et la clôture ?

Ce sera à La Criée: Jérôme Rebotier, le compositeur de Monte Cristo vient diriger du 25 mars au 4 avril, une Master Class de composition musicale pour l’image, destinée à de jeunes compositeurs. Ils créeront des musiques originales pour différents courts métrages, interprétées en live durant la soirée de clôture.

Sans préjuger des choix du jury, avez-vous un film et une BO que vous aimez particulièrement ?

C’est difficile. On peut faire des paris sur les futurs primés. Et citer des coups de cœur de la sélection. Dans les dix longs en compétition Perla d’Alexandra Makarova, Julian de Cato Kusters…Hors compétition, Les Fleurs du Manguier d’Akio Fujimoto

Des pépites, des films nécessaires qui nous nourrissent.

Propos recueillis par Annie Gava et Elise Padovani

Sur la piste du monde vivant

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Clara Hédouin © Lisa Lesourd

Zebuline. Comment avez-vous travaillé sur l’adaptation de ce texte pour le théâtre ?

Clara Hédouin. Ça a été un très long processus, un des plus difficiles auxquels je me suis attaqué. Avec Romain de Becdelièvre, mon dramaturge, on est passé par plein de phases dans l’écriture. Et on a finalement pris le chemin qui trahissait peut-être le plus le livre, à certains égards, qui est un chemin plus poétique et même surréaliste. Il y a quand même une narration, six personnages qui vont aller enquêter sur le loup, mais on décolle assez vite du réalisme absolu, puisque ces six personnages ne sont pas juste six habitants, mais sont des facultés. Un peu comme dans le dessin animé de Pixar, Vice-versa, où on est dans la tête d’une petite fille. Là, on est dans la tête d’un philosophe. Les personnages qui s’animent sous nos yeux sont des instances de la pensée. Il y a raisonnement, imagination, doute, attention, poésie et enfin amour.

Comment les mettez-vous en scène ?

Ils disent juste comment ils s’appellent et, à partir de là, on va partir avec eux mener l’enquête, se retrouver dans la neige, dans le Vercors, voir les premières traces de loup. Et surtout ce qui va leur arriver, c’est ce qui arrive au philosophe du livre : il entend un hurlement de loup. Moi ce sont mes six personnages-facultés qui entendent le chant et qui vont tenter de répondre à la meute. Et ça devient vertigineux. Ils rentrent dans tout un tas de de réflexions. C’est de cette façon qu’on a réussi à dramatiser un peu le parcours de pensée de Morizot, en le rendant polyphonique, et en rendant conflictuelle aussi l’éclosion des idées dans la tête du philosophe.

Sur les formes de vie non humaines, qui sont très importantes dans le travail de de Baptiste Morizot, comment avez-vous travaillé leur présence ?

Il a fallu créer un environnement mystérieux, énigmatique. À un moment donné, on voulait qu’il y ait un chien sur le plateau, un peu comme dans Scoubidou, les six enquêteurs avec un chien. Mais finalement, on ne l’a pas fait. Car j’aime aussi faire confiance dans les pouvoirs du verbe, dans les pouvoirs de l’imagination du spectateur. Donc c’est le texte, le jeu des acteurs, leur manière de faire exister, par l’espèce de vigilance que je leur demande d’avoir au plateau, des êtres qui ne sont pas là, mais qui, dans notre imagination, sont présents. Et aussi par la vidéo. À un moment donné, les six personnages vont être munis d’une caméra thermique. Elle filme en noir et blanc les paysages la nuit, et tout ce qui dégage de la chaleur se découpe en blanc dans l’image. Les loups vont leur apparaître de cette façon-là, comme des fantômes, comme des spectres qui se déplacent dans un paysage obscur. Ça a influencé toute l’esthétique du spectacle.

Qu’aimeriez-vous transmettre au public à travers cette pièce ?

L’envie de plonger dans cette philosophie qui est porteuse de beaucoup d’espoir. Ça ouvre quelque chose de très vaste. Et c’est aussi, quelque part, nous rendre nos millions d’années, à nous, êtres humains. Nos corps sont plus vieux que l’âge qu’on leur donne. On a une mémoire présente dans notre corps qui est celle de toutes les lignées vivantes qui ont fait apparaître l’espèce humaine. On porte en nous nos ancêtres préhumains, comme des fantômes. C’est un peu cela que j’aimerais rendre aux spectateurs, leurs millions d’années.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARC VOIRY

Manières d’être vivant

Du 25 au 28 mars

La Criée, Théâtre National de Marseille

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Ni héros, ni sauveur

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Je me souviens de la terre © Christophe Raynaud de Lage

Zébuline. Comment résumeriez-vous le thème de la pièce?

Myriam Marzouki. C’est l’histoire d’un collectif et d’une expérience commune. Le personnage principal de la pièce, c’est un groupe, sept personnages qui sont réunis par les circonstances, parce qu’ils ont manifesté, et ont fait l’expérience de la répression.

Pourquoi ce choix ?

Il y a deux raisons. La première est esthétique, liée au monde du théâtre. J’avais envie de cet exercice, d’avoir du monde au plateau, des corps nombreux, ce qui est de plus en plus difficile à cause des conditions de production qui sont terribles. Je me suis dit c’est maintenant ou jamais, et on a réussi à produire un spectacle avec huit interprètes sur le plateau.

La deuxième raison est plus politique. Je pense qu’aujourd’hui on a besoin d’histoires de collectifs, où ce ne sont pas des héros ou des sauveurs, mais le fait d’être ensemble qui permet de faire avancer une histoire, l’Histoire tout court.

Le sujet des luttes collectives était déjà au cœur de votre pièce précédente, Nos ailes brûlent aussi.

C’est quelque chose qui traverse tout mon théâtre. En tant qu’artiste, je ne suis pas intéressée par l’individu dans son intériorité ou dans la recherche obsessionnelle du soi, mais par la pluralité, la collectivité, l’articulation des destins individuels et des destins collectifs. Et aussi, par comment faire exister le temps long de l’histoire et l’espace du collectif avec les moyens artisanaux d’un plateau.

Comment cela se traduit-il sur scène et dans le texte ?

Au départ du spectacle, comme de tous les autres, il y a un travail préliminaire, mené surtout par Sébastien Lepotvin qui a écrit la pièce, de recherche de faits, de témoignages, d’éléments qui ancrent la dramaturgie dans une réalité, et donc dans une vérité.

On prend ensuite appui sur cette matière documentaire pour aller ailleurs. Le spectacle n’est pas, pour nous, un outil pour informer ou pour donner des connaissances que les spectateurs peuvent trouver ailleurs : ce qu’on veut, c’est raconter une histoire, écrire une forme et produire des émotions.

Le déploiement poétique de la pièce se fait par la création d’images scéniques, c’est-à-dire par une solidarité entre la dimension visuelle, la création sonore et l’écriture chorégraphique des corps telle que les spectateurs ne peuvent même plus décoller les unes des autres.

Quelles ont été les inspirations pour ces images scéniques ?

Les différentes écoles de la peinture européenne du début du XVIIe ont inspiré la recherche esthétique car j’avais envie, pour des raisons dramaturgiques, d’utiliser la technique du clair-obscur.

Outre l’intérêt esthétique, cela permet au spectateur de connecter l’image vivante qu’il voit avec des images qui appartiennent à nos musées imaginaires. Je voulais qu’il y ait cet aller-retour entre les imaginaires des spectateurs et puis l’imaginaire qui est produit sur le plateau.

Je note aussi que vous utilisez le terme « solidarité » pour parler du travail esthétique, ce qui fait le lien avec le sujet de la pièce.

Oui, bien sûr. Une mise en scène est signée par une personne qui réunit et fait la synthèse de toutes ces compétences, de toutes ces créativités. Mais elle n’est rendue possible que parce qu’il y a eu une collaboration, et les collaborateurs ne sont pas simplement les exécutants d’une vision. Ils produisent des idées, du sens, des choses qui n’étaient pas forcément prévues au départ.

Ce que j’aime au théâtre, c’est justement cette dimension collective : on peut écrire un roman en ayant besoin de personne, mais pas monter une pièce.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CHLOÉ MACAIRE

Je me souviens de la terre

25 et 26 mars

Le Zef, Scène nationale de Marseille

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« L’important c’est le ride »

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Panaches © Renata Pires Sola

Au fond, un écran, suspendu au centre, une sorte de tutu-nuage et à l’avant-scène, une ligne d’objets transparents, verre, carafe, vase… C’est Panaches de Pau Simon. En pleine lumière, elle va parcourir la ligne, en faisant circuler l’eau qu’elle a bue dans un verre dans divers contenants, seringue, verseur à bec, poche médicale, évoquant avec un humour pince sans rire pénis, sein, ventre… L’espace devient ensuite espace de projection, obscur, profond et mouvant, accompagné d’une musique semblant traverser des espaces organiques et liquides. Le costume est décroché, elle danse avec, puis dedans, en produisant des sons avec de l’eau dans la gorge et de l’hélium dans la voix. Puis, assise à l’avant-scène, elle témoigne au micro, parmi d’autres choses, de ses envies permanentes de transitionner, par exemple en limace des mers, mais qu’avant tout, « l’important c’est le ride ». Une façon élégante, amusée, curieuse, gourmande, de considérer son propre corps comme un point de départ pour de vastes explorations biologiques et spatiales.

Grands nombres

Au début de MOTOR UNIT, Sati Veruynes est assise dans un coin à l’avant de la scène, laisse s’installer le public, puis commence un décompte à rebours, unité par unité, à partir de « nine hundred ninety nine thousand nine hundred ninety nine ». Un compte à rebours qu’elle n’arrêtera jamais, même si, à certains moments, ça devient d’évidence difficile de continuer à danser, tout en ne perdant pas le fil de ce décompte. Un décompte qu’elle semble parfois contrôler, qui semble la plupart du temps la posséder, auquel elle consent à s’abandonner à certains moments, et à d’autres qu’elle semble vouloir expulser, en vain. Difficultés dont elle ne cache rien, qu’elle laisse advenir, qu’elle surmonte dans différents états de lassitude, épuisement, rage…

En parcourant d’abord le plateau, aérienne ou écroulée au sol, chancelante, se relevant et rechutant, rampant, jusqu’à investir les gradins du public, grognant, hurlant, à pleins poumons ou à bout de souffle, murmurant en quittant la salle.

Après un intermède de quelques minutes, pendant lequel la lumière changeante des projecteurs module le temps et l’espace vide du plateau, Sati Veruynes réapparait de là où elle était sortie pour un solo tout aussi intense. Elle semble là possédée par un chaos à l’intérieur de son corps, des soulèvements, des emballements, des relâchements, qui la font parfois éructer des sons sauvages. Des ruptures de rythmes abruptes, des contorsions violentes, des chutes soudaines, des moulinets de bras à toute vitesse. À travers lesquels elle semble vouloir expulser là-aussi, en vain, jusqu’à l’épuisement, quelque chose de son corps.

MARC VOIRY

Panaches de Pau Simon était présenté le 18 mars et MOTOR UNIT de Sati Veruynes les 20 et 21mars à Klap - Maison pour la danse, Marseille.

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Phèdre et souris

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L’Affaire L.ex.π.Re © La Cordonnerie

Le dispositif est incroyable : le public est séparé en deux, en bi-frontal, et ne suit pas le même film. Les uns voient Max, l’histoire d’un tueur à gage, les autres Natacha, comédienne qui joue Phèdre et veut mourir. D’où le titre, L’affaire L.ex.pi.Re, référence à « Elle expire, seigneur », hémistiche extrait de la tragédie de Racine.

Mais si le public suit à l’écran deux histoires différents, la bande son est la même ! L’aspirateur de Natacha y devient le sèche-cheveu de Max, l’émission radio de l’une est diffusée sur l’autoradio de l’autre, et chez les deux des souris couinent, des valises s’ouvrent simultanément… La coordination des comédiens et de leurs bruitages est époustouflante, comme la musique, jouée en direct par Timothée Jolly et Mathieu Ogier. Elle les guide et règle leur tempo, inventive, puissante et lyrique.

Quant aux deux films, synchrones, que les deux parties du public voient dans un ordre inverse, ils ont l’esthétique d’un thriller social, ruelles humides, bars interlopes et mobil-home… Le troisième film, Phèdre, diffusé simultanément aux deux publics, comble les trous de l’histoire, et conclut par un magnifique moment de théâtre, hymne à la rencontre et à la vie.

Dévoiler les écrans

Le plaisir pris à ce spectacle, qui est à la fois une projection, une pièce de théâtre et un concert, est un peu celui qu’on éprouve face à des prestidigitateurs surdoués, des danseurs mirobolants, des pianistes supersoniques. Lorsqu’on comprend la complexité du dispositif, les synchronisations entre les bruitages exécutés par les comédiens, les paroles prononcées avec des voix diverses, l’absence totale de décalage entre les lèvres des acteurs muets à l’écran, et les voix qui les doublent sur scène, l’effet woaw est garanti. On ne comprend cela qu’au deuxième film, lorsqu’on se souvient que les sons qu’on entend bruitaient dans l’autre une image différente… Mais l’intérêt de cette Affaire ne s’arrête pas à cet exploit.

Metilde Weyergans est là, devant nous, à jouer Phèdre, avec une intensité émotionnelle et une précision musicale rares. Pourtant c’est son visage muet sur l’écran que le public regarde, capté par un virtuel dont on lui montre, pourtant qu’il n’est qu’une illusion de retransmission du réel, au son interchangeable. Alors que le théâtre traverse les siècles, fait surgir les émotions les plus profondes, les plus interdites. Celles qui préservent du suicide, du meurtre, et permettent, par les vertus de la tragédie, d’impossibles rencontres. Cathartiques, pluvieuses, intemporelles, comme Phèdre qui meurt chaque soir mais survit depuis des millénaires.

AGNES FRESCHEL

L’Affaire L.ex.pi.Re a été joué à La Criée du 18 au 21 mars par le collectif La Cordonnerie.

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La République, l’enfance et le racisme

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Ma Republique et moi © Quentin Peti

Trop longtemps, la parole est restée enfouie. Mais lorsque les attaques se font de plus en plus fréquentes, que certaines personnes se permettent de s’en prendre à qui vous êtes, à qui sont vos parents, les humiliations se transforment en une envie bouillonnante de dire : transformer la honte en poésie, prendre l’espace que personne ne veut vous donner, avec amour, tendresse et liberté. Le point de départ de l’écriture de Ma République et moi : un fait divers, presque ordinaire, à l’heure où les idées d’extrême droite envahissent l’espace public.

En 2019, une classe de CM2 vient observer le fonctionnement d’une institution démocratique au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté dans le cadre d’une opération civique organisée par une maison de quartier de Belfort. Lors de ce conseil municipal, le conseiller régional, Julien Odoul, demande « au nom de nos principes laïcs »à une maman accompagnatrice « de bien vouloir retirer son voile islamique ».

À partir de cette actualité mais aussi en convoquant son histoire personnelle, Issam Rachyq-Ahrad témoigne de l’amour pour sa mère. Ma République et moi parle des identités par ricochet, mais surtout de liberté, brouillant les pistes entre fiction et réalité. Dans cette création, le comédien et metteur en scène ouvre les portes de chez sa mère, une cuisinière passionnée fan de Dalida, convoque les souvenirs – le foot, le théâtre, la France, le Maroc – et dresse un portrait intime rempli d’amour de leur quotidien, offrant un joli hommage à celles qui ont trop souvent dû se taire face aux humiliations.

CARLA LORANG

Ma République et moi
26, 27 mars
La Garance, Scène nationale de Cavaillon
1er au 8 avril
La Criée, Théâtre national de Marseille