mardi 23 juin 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 46

La lumière dans les ruines

0
Minga di una casa in ruinas © Thoma Lengen

Ce jeudi 19 mars, l’émotion était palpable lors de l’ouverture de la 8e édition de la Biennale des écritures du réel. Et pour cause, comme l’explique Fanny Girod, secrétaire générale du Théâtre Joliette dans son introduction, le thème de l’oubli fait tristement écho aux guerres et massacres en cours – et c’est bien pour cela qu’il est aujourd’hui important de le confronter. Minga di una casa in ruinas du Colectivo Cuerpo Sur, performance présentée ce soir-là, aborde frontalement et sensiblement le sujet qu’elle semble avoir été créée sur-mesure pour l’occasion.

La minga est une tradition de l’île de Chiloé (Patagonie chilienne), qui consiste à déplacer des maisons entières d’un lieu à l’autre, sans les détruire. Quelque chose qui est évidemment impossible si la maison est déjà en ruine, comme c’est le cas de celles au cœur du récit de la performance.

En 2019, deux membres du collectif se rendent à Chiloé et « tombent amoureux » d’une maison appartenant à un certain Don Dago, en train d’être démolie. Des images de cette démolition, filmées en accéléré et étirées en largeur, sont projetées sur l’écran en fond de scène, contrastant avec le caractère brut de la scénographie et de l’ambiance sonore.

Dépossession et reconstruction

Sur le plateau, Ébana Garín Coronel dispose des planches de bois, les frotte et les tape, en suspend d’autres au moyen de tringles qu’elle hisse à bout de bras devant l’écran, et qui viennent morceler les images projetées. Le bruit des frottements et des heurts, captés par un micro, résonne dans toute la salle. L’expérience est presque synesthésique.

La narration aussi est morcelée ; la performeuse donne corps aux mots de Don Dago qui décrit la disparition d’un mode de vie, d’une communauté et de ses traditions ; elle interprète aussi sa mère juste avant qu’elle ne fuit le Chili de Pinochet et raconte la vie en exil à travers ses yeux d’enfant. Les différents récits qu’elle tisse ont en commun une forme de dépossession, le choix d’abandonner ce qui était sien face à des bouleversements sociaux ou politique. Et l’impossibilité de se départir vraiment de ce qu’on a perdu.

Mais le spectacle fait aussi la preuve que la perte n’est pas nécessairement synonyme d’oubli, et qu’elle peut au contraire être un matériau pour fabriquer du beau.

CHLOÉ MACAIRE

Le spectacle a été donné les 21 et 22 mars au Théâtre Joliette, Marseille.

Dans le cadre de la Biennale des écritures du réel.

Retrouvez nos articles On y était ici

Le Moussem de Marseille !

0
Le groupe Zwa Fama © Claude Mery

Les moussems, fêtes dédiées aux récoltes, un saint ou un changement de saison, nourrissent la préservation du tissu social et culturel marocain. Ce vendredi 27 mars, les associations Quai du Maroc et Ancrages (qui confectionne chaque semaine la rubrique Diasporik] célèbreront à la Cômerie l’arrivée du printemps et les 70 ans de l’indépendance du Maroc.

La soirée commence avec un atelier d’initiation à la musique gnawi que propose l’association Dar Gnawa. Au même moment, l’artisanat marocain sera mise à l’honneur, d’abord son matrimoine amazigh par l’atelier Timazighin (17h), puis ses somptueux caftans avec un défilé de Sabrina Signature (18h30). Le soleil se couchera sur la table ronde l’Agora des mémoires (19h), qu’animera Samia Chabani, où l’historienne de l’art Julie Rateau, l’anthropologue Rim Affaya, le sociologue Hicham Jamid et Driss El Yazami, Président du CCME (Conseil de la communauté marocaine à l’étranger) parleront des histoires communes entre Marseille et le Maroc.

Place ensuite à la musique : l’association Dar Gnawa revient accompagnée de Maâlem Youssef Smarraï (20h-21h), suivis d’un concert de Zawia Fama (21h-22h30) puis d’un DJ set chaâbi. À 21h30 sera donné à la chapelle une projection de deux films de Samy Sidali, Jmar et Petit Taxi. En parallèle, une exposition de la photographe Aidan Khall et une vente de livres par la librairie L’île aux mots. On pourra repartir ornés de tatouages au henné et repus d’un couscous, servi à partir de 19 h. Venez tôt, l’entrée est libre dans la limite des places disponibles.

PAULINE LIGHTBURNE

27 mars

La Cômerie, Marseille

L’Humanité pour seul rivage

0
© X-DR

Les planches du Théâtre du Balcon n’accueillent pas simplement une pièce de théâtre, elles deviennent le réceptacle d’une urgence mondiale. Sous la direction de Serge Barbuscia, Le Syndrome d’Ulysse se révèle être une traversée onirique et poignante, un miroir tendu à notre époque où l’errance devient le dénominateur commun d’une humanité malmenée.

La force de ce spectacle repose sur la cohésion de cinq artistes d’exception. Serge Barbuscia, Jérémy Bourges, Théodora Carla, Bass Dhem et Aïni Iften ne se contentent pas d’interpréter un texte, ils habitent chaque silence, chaque cri. Leurs présences, à la fois fragiles et puissantes, portent la plume d’Ali Babar Kenyah et du metteur en scène vers des sommets d’émotion.

Sous l’impulsion de Jérémy Bourges, le piano, l’accordéon, la trompette et le tambour ne sont pas de simples ornements. Ils sont le souffle du récit, le rythme cardiaque de l’exilé. Les voix, d’une pureté sublime, s’élèvent dans une polyphonie de six langues – français, amazigh, espagnol, italien, pular et persan – rappelant que la douleur et l’espoir ne connaissent pas de frontières linguistiques.

De l’épure et un message

La mise en scène de Barbuscia fait le choix de l’essentiel. Les décors, sobres, laissent toute la place à la puissance du verbe et au jeu organique des comédiens. Ce dépouillement souligne l’universalité du propos : l’homme nu face à son destin. Les costumes, subtil pont entre les drapés de l’Odyssée antique et les guenilles du présent, ancrent la pièce dans une temporalité circulaire. Ulysse était hier, il est aujourd’hui sur nos côtes, cherchant une terre qui ne se dérobe plus.

En invoquant la figure d’Aimé Césaire, le spectacle interroge la substance même de notre existence. Que reste-t-il à l’être humain quand il devient cet « arbre sans racines qui cherche un sol se dérobant sans cesse » ? Dans le contexte actuel, où l’indifférence menace de l’emporter, cette œuvre agit comme un baume et un électrochoc. Elle nous rappelle que derrière chaque migrant, chaque déraciné, se cache une quête d’identité que nous partageons tous. La conclusion de ce voyage est d’une profonde noblesse : si la terre se dérobe, notre seule patrie véritable, notre seul sol ferme, demeure l’autre, la mémoire de l’autre.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

« Le syndrome d’Ulysse » a été donné du 12 au 22 mars, au Théâtre du Balcon, Avignon.

Il sera présent dans ce même lieu pendant le off du Festival d’Avignon.

Une pièce sur les planches

0
© Coralie Silvestre

Faire du skate un moyen d’expression, et d’un skatepark un décor de théâtre. C’est la bonne idée qu’a eue Julien Marchaisseau, de la compagnie Rara Woulib, avec Youth is not a crime. Une première étape de ce travail né en 2024 était présentée ce jeudi 19 mars au skatepark Fontainieu, à Marseille, au pied du massif de l’Étoile, à l’invitation de Lieux Publics, Centre national de création en espace public.

Dans les courbes de béton, et dans les rythmes d’une basse qui joue en direct, quatre jeunEs à roulette se réunissent pour « skater ». Mais sous les planches, il y a surtout l’histoire d’une jeunesse qui se découvre. Les premières interactions, les coups de pression, les amitiés naissantes. Le passage à l’âge adulte aussi : un des personnages se nomme Peter – Peter Pan n’est peut-être pas très loin. De cette histoire, écrite sur le plateau à partir des improvisations des acteurs·ices, on n’en apprendra pas beaucoup plus. Seules deux scènes sur sept ont été dévoilées lors de cette représentation. La création devrait voir le jour au printemps 2027 avec quelques autres surprises, dont un « chœur de skateurs » qui sera présent sur scène.

NICOLAS SANTUCCI

Rakata Collective, quand la fête libère

0
La collective Rakata, au Talus en juillet 2025 © Renata Pires Sola

Cité queer. Pourriez-vous décrire ce qu’est Rakata et comment ce projet a vu le jour ?

Tomè. Rakata est un projet qui, pour l’instant, se traduit par des soirées de perreo (style de danse issu du reggaeton), mais qui aspire à être bien plus que cela. Il est né de notre envie d’organiser les soirées que nous aimerions voir à Marseille. Donc proposer, depuis nos identités et nos militantismes féministes et queer, des espaces plus libres, inclusifs. Parce qu’on veut que le lieu soit ouvert à tous·tes, que chacun·e vienne comme iel veut, s’habille comme iel veut, et puisse danser comme iel veut, les seins nus, et que rien ne lui arrive.

Wanda. Rakata, c’est un mélange de plusieurs styles musicaux. On ne veut pas se limiter uniquement au reggaeton. Parfois, je joue du reggaeton, mais aussi du dembow, du merengue, de la cumbia ou de la guaracha. Nous venons du monde du neoperreo, le nouveau reggaeton, féministe et queer, et nous avons constaté que cette identité manquait à Marseille. Et à Marseille, qui est une ville immense, inclusive et militante, on s’est dit : « Bon, cette ville est ouverte à ce projet. » C’est aussi important pour nous de travailler avec des artistes locaux. Nous sommes entièrement autogérés, et quand on n’a pas de structure pour nous soutenir, c’est aussi très difficile de faire venir des artistes de l’extérieur. Nous avons donc décidé de mettre en avant et de donner du travail d’abord aux artistes locaux et latino-américains de Marseille.

Vos événements véhiculent des messages politiques et sociaux. Que souhaitez-vous transmettre, quel espace souhaitez-vous créer ?

Andrea. Je pense que si ce collectif me tient tant à cœur, c’est parce qu’il a un sens, une profondeur. Il y a un avant, un pendant, un après Rakata, et un sens global. C’est aussi mettre en avant l’aspect rituel qu’a la fête pour les Latinxs, qui fait partie de notre ADN. Même si c’est pour le plaisir, les lieux de fêtes sont sacrés dans notre héritage ancestral.

Wanda. On s’est retrouvé·es et on s’est dit, des soirées pour s’amuser, il y en a déjà plein. Et on s’est demandé : « Comment peut-on aussi donner une tournure politique à la fête ? » Nous nous sommes dit : « organisons une fête le 8 mars ». Nous voulions vraiment que le 8 mars soit l’occasion de dire « Rakata est politique » et qu’à partir de maintenant, chaque création et chaque performance s’inscrive dans une problématique sociale qui nous touche tous·tes.

Tomè. Lors de l’édition suivante, une femme transgenre avait été assassinée en Colombie, et on s’est dit : « On a envie de parler de ça, du deuil de la communauté trans, de la résilience, du pouvoir ». Pour notre soirée au Talus en juillet, la situation commençait à se dégrader avec toutes les questions liées à la persécution des migrant·es aux États-Unis et dans le monde. On a voulu parler de la colonisation, du pouvoir des communautés autochtones d’Amérique latine. À Halloween, on a parlé des féminicides, de la terreur des structures hétéro-patriarcales…

Wanda. Je pense que ce que nous proposons avec Rakata – et c’est pour ça que nous prenons autant soin de cet espace safe – c’est de nous libérer. C’est vraiment une question de libération et de reconnaissance de nos corps comme sacrés. À travers la performance, les ombres, nous qui sommes nu·es. Alors, nous essayons aussi de proposer cela aux gens qui viennent.

Tomè. Cela va de pair avec le fait que nous avons été confronté·es à des situations de violences sexuelles, lors de soirées Rakata, en particulier lors de celle du 8 mars. Nous avons donc commencé à travailler avec le collectif NousToutes, pour mettre en place des rondes de sécurité, afin de nous assurer que tout se passe bien.

Comment vous a reçu Marseille ?

Tomè. À la première soirée, il y avait plus de monde que d’abonné·es sur Instagram. C’était complètement fou. On a un petit groupe de fidèles, mais aussi toujours de nouveaux visages, de tous horizons.

Andrea. Depuis mon arrivée, je sens que Marseille est un endroit où je peux entreprendre quelque chose et que ça va marcher. Il y a du monde pour tout, c’est une terre fertile, un endroit propice pour faire grandir des « bébé projets ». Cette ville fonctionne vraiment comme un port où se rencontrent de nombreuses communautés, et nous nous comprenons les un·es les autres. J’ai l’impression que c’est une ville qui ouvre ses portes. Mais il manque des espaces pour accueillir tout ce qui est en train de se créer.

À quoi peut-on s’attendre pour la soirée au Petit Cab ?

Andrea. Pour le Petit Cab, comme l’espace est beaucoup plus grand, nous avons investi dans une nouvelle structure scénique. Le spectacle sera un mélange de tout ce que nous avons fait jusqu’à présent, comme on est en mars, on retrouve quelque chose de la soirée du 8 mars. Ce sera intense, avec beaucoup de joie, beaucoup de rage, une présence forte.

Rakata donne une soirée au Petit Cab samedi 28 mars (Friche de la Belle de Mai)

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR PAULINE LIGHTBURNE

Rakata : deux ans de fêtes inclusives

Les soirées Rakata sont de véritables propositions artistiques : un mélange de styles musicaux latino-américains traditionnels et contemporains, de danse, de performances, de jeux d’ombres et de lumières. Après une première soirée au Plan de A à Z en avril 2024, Rakata investit Le Talus, le Boum, le Molotov, le MS Club lors du Festival Calor Méditerranée, mais aussi Dijon, au festival Queer Meine Liebe.

La collective, qui collabore régulièrement avec des artistes locaux latinxs, est composée de Tomè, co-fondateur, chorégraphe et performer résident et vidéaste ; WandaWitt, co-fondatrice, DJ résidente et productrice ; Rafiki, co-fondateur, scénographe et créateur lumière et régie ; et Andrea, performeuse résidente. Après sa soirée du Petit Cab samedi 28 mars, Rakata se produira prochainement au festival Le Bon air. P.L.

La beauté n’est pas là

0
Aterballetto Rhapsody in Blue ©Christophe Bernard

Aterballetto est la seule compagnie nationale de danse en Italie, labellisée et soutenue par le ministère. Ses 16 danseurs permanents enchainent les tournées internationales, dansant le répertoire contemporain et passant commande à des chorégraphes internationaux. Le programme proposé à Martigues et Toulon enchainait trois pièces d’esthétiques a priori différentes, mais d’exécution au fond similaire.

Rhapsody in blue, sur le concerto de Gershwin, est une commande aux chorégraphes Iratxe Ansa et Igor Bakovich pour les seize danseurs la compagnie. Leur ordonnancement impeccable suit la musique dans ses élans et ses rythmes, chaloupe comme elle est jazz, s’envole comme elle est classique mais ondule aussi en permanence, comme des lianes reliées dans des figures inspirées, sous la lune pâle puis rousse, dispensant des moments de grâce.

Désasptiser les corps

La reprise de Solo Echo (2012), de la chorégraphe canadienne Crystal Pite, est d’emblée plus décevante. La pièce pour sept danseurs, traversée par le romantisme des sonates pour violoncelle et piano de Brahms, ne fait pas surgir d’émotion de ces corps qui s’enchainent, s’empoignent, s’abandonnent. Pourtant la neige tombe, la mort s’évoque, et les danseurs maîtrisent à la perfection les difficultés d’une danse héritière des techniques classiques et contemporaines, si difficilement conciliables. L’émotion ne surgit pas, comme si la douleur existentielle évoquée par Crystal Pite était étrangère au registre, impeccable, des danseurs.

La troisième pièce, Glory Hall (2025) création de Diego Tortelli, viendra confirmer ce décalage entre ce qui est évoqué et les émotions provoquées. Les quinze interprètes évoquent des univers interlopes, main sur le sexe, corps masculins érotisés, gestes sexuels explicites, mais la musique post rock ne suffit pas à désaseptiser les corps si valides et proprets de danseurs qu’on n’imagine pas perdus dans les souterrains de la nuit.

La danse italienne contemporaine, il y a 20 ans, celle de Virgilio Sieni, Ambra Senatore, Raffaella Giordano… faisait souffler un vent contestataire, ironique, théâtral, inattendu et dérisoire. Une beauté aux ombres sombres, que la pénombre de Glory Hall n’atteint pas.

AGNES FRESCHEL

Spectacle donné les 18, 20 et 21 mars au Liberté (Toulon) et aux Salins (Martigues).

Retrouvez nos articles On y était ici

Le chant des vivants

0
© Marseille concerts

Voilà désormais plus de trente ans que Tous les matins du monde a ressuscité un instrument poliment oublié. La viole de gambe, instrument de prédilection de Marin Marais, y servait de relais entre l’esprit des compositeurs et leurs corps ; entre la virtuosité et l’art ; entre les morts et les vivants. Elle s’y révélait comme une sublimation de la voix masculine, consolation de la perte comme de la restitution prêtées à la mue. Un très beau récit, laissant cependant peu de voix aux femmes. C’est aujourd’hui une figure féminine qui s’impose aux manettes de cet instrument. Salomé Gasselin, saluée unanimement, entre autres, l’an dernier pour un enregistrement dédiée à Biber et à Bach, d’une finesse et d’une sensibilité inédites sur ce répertoire. Sans maniérisme, sans sécheresse, la gambiste insuffle aux œuvres choisies une poésie et une vitalité solaires.

Retracer l’Histoire

Le sens de l’Histoire y demeure présent : on découvre ainsi chez Biber, figure chère à Bach, un phrasé éthéré proche de Marin Marais ; lequel réapparaît ensuite chez Bach, dans cette sonate adaptée de l’Hortus Musicus de Reincken. On y découvre également Arnaud de Pasquale en soliste : interprète formé au clavecin comme à l’orgue, le claviériste explorant depuis plusieurs années les orgues baroques du monde entier, rappelle également sur ces pièces précurseuses sa maîtrise du pianoforte – à l’origine du très bel enregistrement Mozart à Paris, 1778. Le phrasé s’affranchit de la pulsation pour mieux faire entendre les textures. Seule sur sa transcription de la célèbre Suite BWV 1008, Salomé Gasselin retrouve ensuite son partenaire sur la plus méconnue BWV 1028, composée spécialement pour ces deux instruments et jouant habilement de leur complémentarité, sur le plan de la tessiture comme sur celui du timbre.

SUZANNE CANESSA

 Le concert a été joué le samedi 21 mars au Palais du Pharo dans le cadre de la saison Marseille Concerts en partenariat avec Mars en Baroque.

Retrouvez nos articles On y était ici

Les objectifs en commun

0
© Fiona Ramage

Depuis 2022, la Villa Albertine – programme de résidences artistiques entre la France et les États-Unis – a lancé son dispositif Cité/City entre Marseille et Atlanta. Deux villes, deux métropoles, chez qui la Villa Albertine a vu des accents communs. Les deux connaissent une grande attractivité culturelle depuis 10 ans ; les deux sont marquées par une identité forte ; les deux, aussi, connaissent de fortes inégalités sociales. Après avoir déjà lancé ou accompagné plusieurs projets de résidences entre les deux villes, elle convie cette fois quatre photographes pour croiser les regards entre ces deux villes : les Marseillais·es Yohanne Lamoulère et Geoffroy Mathieu sont parti·es à Atlanta, Joshua Dudley Greer et Nydia Blas sont eux venu·es à Marseille. Le rendu de cet échange est à décourvrir jusqu’au 3 mai à la Friche la Belle de Mai (galerie Salle des Machines).

Deux Américains à Marseille

À l’entrée, il y a d’abord les paysages de Joshua Dudley Greer. Ils sont urbains, minéraux, laiteux, un ensemble de photographies prises du Nord au Sud de Marseille, avec la mer souvent dans le dos, ou qui tape l’incruste dans le cadre. S’il présente des photos de paysages, qui dessinent ensemble un portrait de la ville, il n’oublie pas pour autant les Marseillais. Un groupe d’écoliers qui fait face à un amas de déchets, des badauds à la plage. Ils sont statiques, captés dans leur rien avec une définition à peine croyable.

Le travail de la photographe Nydia Blas est tout autre. Elle a décidé de suivre des adolescent·es de la Belle de Mai, membres de la Coopérative Jeunesse de Service, portée par la ligne de l’Enseignement, Inter-made et la Friche. Il en sort un travail aux tons chauds, et obscurs, où surgit de l’ombre les regards de cette jeunesse, sa solidarité, sa sororité. Les tirages, qui semblent être couchés sur de la soie, savent s’arrêter sur les gestes, et la matière – marine, végétale ou calcaire – et frappent par une poésie qui irrigue tout son accrochage.

Deux Marseillais à Atlanta

Après les Américains à Marseille, voici les Marseillais à Atlanta. Yohanne Lamoulère a choisi de s’intégrer à trois fanfares de lycées d’Atlanta. Une série qui présente des portraits d’une jeunesse pleine d’assurance, voire de défiance, captée en format carré avec un Rolleiflex. Puis des photos qui prennent plus de recul, et de hauteur, qui offre un autre point de vue sur cette jeunesse qui semble habitée d’esprit de corps, et de fierté.

Quant à Geoffroy Mathieu, il a choisi de découvrir cette grande ville américaine à pieds, ce qui n’est pas chose aisée. Dans sa série, on y voit tous les obstacles qui se dressent devant lui. Les panneaux de circulation omniprésents, le bitume fracassé, et le soleil qui tape contre lui. Un autre point commun avec Marseille ?

NICOLAS SANTUCCI

Retrouvez nos articles Arts visuels ici

Ente grande musique et mémoire

0
Yulianna Avdeeva © Maxim Abrossimow

Treize ans après sa création par Renaud Capuçon et Dominique Bluzet, le Festival de Pâques s’impose comme l’un des événements musicaux qui compte en Europe. Avec 900 artistes, 21 concerts payants et 100 événements gratuits, dans les conservatoires, les villages mais aussi les écoles ou les hôpitaux, l’édition 2026 affiche son ambition artistique et marque l’essor de nouvelles initiatives solidaires.

Le Grand Théâtre de Provence (GTP) est le cœur du festival. C’est là que se joueront les grandes soirées qui font salle comble. Top départ, le 28 mars, avec l’Orchestre national de Lille – sous la baguette Joshua Weilerstein – et le violoniste Renaud Capuçon. Le programme débutera avec la Symphonie n°2 d’Elsa Barraine, suivie du Concerto pour violon de Samuel Barber et de la Symphonie n°1 en ut mineur de Brahms.

Le lendemain, le Requiem de Verdi dirigé par Gianandrea Noseda, et interprété par l’Orchestre et le Chœur de l’Opéra de Zurich, ouvrira la séquence « sacré » du festival. Lui succèderont, le 1ᵉʳ avril, l’incontournable Jordi Savall, en compagnie du Concert des Nations et de La Capella Nacional de Catalunya pour deux œuvres religieuses : Le Christ au mont des Oliviers de Beethoven et Les Sept Dernières Paroles du Christ en croix de Haydn. La Passion selon saint Jean de Bach résonnera, elle, le 3 avril, grâce au souffle de la cheffe Camille Delaforge et d’Il Caravaggio, son ensemble sur instruments d’époque et le concours des chanteurs et chanteuses d’Accentus.

Le point fort de la saison est la résidence de l’Orchestre philharmonique de Munich sous la direction de Lahav Shani, l’une des baguettes les plus convoitées de sa génération. La soirée de clôture, le 12 avril, réunira Renaud Capuçon et la phalange munichoise autour d’un programme Chostakovitch-Brahms qui promet d’être inoubliable.

Argerich, la légende vivante

Martha Argerich est de retour à Aix. À 84 ans, la pianiste argentine reste une force de la nature, dont chaque apparition sur scène fait l’événement. Pour son premier concert au festival, le 10 avril, elle retrouve Lahav Shani et l’Orchestre philharmonique de Munich autour de Mahler et Beethoven. Pour le second, le lendemain, elle partagera la scène avec Renaud Capuçon avec un programme Mozart, Debussy et Schumann. Deux soirées où l’on peut s’attendre à cette alchimie qu’Argerich installe dès qu’elle pose les doigts sur un clavier et qui fait d’elle une interprète sans équivalent.

Chamayou, le défi Liszt

Si Argerich incarne la légende, Bertrand Chamayou, lui, est la fierté de la nouvelle génération française. Après l’intégrale pour piano de Ravel l’année dernière au GTP, il relève cette année un nouveau défi : interpréter les deux concertos pour piano de Liszt. Il se produira le 5 avril aux côtés de l’ensemble Les Siècles, qui jouera sur instruments d’époque des extraits de Parsifal et de Tristan et Isolde de Wagner, révélant les liens profonds entre Liszt et son gendre Wagner, leur estime mutuelle, leur amitié fertile.

Parmi les autres solistes de tout premier plan qui se succèderont sur la scène du GTP, on peut noter la soprano américaine Nadine Sierra, les pianistes Yulianna Avdeeva, Mao Fujita, Mikhail Pletnev, Jean-Frédéric Neuburger et Jean-François Heisser, le violoniste Gidon Kremer, le flûtiste Emmanuel Pahud et, bien sûr, les deux frères Capuçon, qui interpréteront le Double Concerto de Brahms en compagnie de l’Orchestre de Chambre de Lausanne.

Mémoire au Camp des Milles

Au-delà de son excellence artistique, le Festival de Pâques a toujours revendiqué une dimension citoyenne et solidaire. Le 29 mars, une journée en collaboration avec le Site-Mémorial du Camp des Milles, baptisée « Penser, ne pas oublier », proposera une réflexion croisée sur la place de l’art face aux fractures de l’Histoire. Seul grand camp français d’internement et de déportation encore intact, le Camp des Milles fut aussi un foyer de création intense durant l’été 1942. Pour de nombreux prisonniers, peindre, écrire ou composer constitua alors l’ultime rempart contre la déshumanisation. Ce jour-là, les musiques de Gideon Klein, Hans Krása, Erwin Schulhoff et Viktor Ullmann résonneront avec intensité, éclairant les mécanismes humains qui mènent au pire ou, au contraire, permettent de résister.

La journée s’articulera autour de deux tables rondes animées par l’anthropologue des religions Alain Cabras. La seconde réunira Delphine Horvilleur, rabbin et auteure, et Laurent Berger, autour d’un dialogue entre engagement spirituel, responsabilité sociale et mémoire.

En point d’orgue, Renaud Capuçon au violon, Paul Zientara à l’alto et Krzysztof Michalski au violoncelle interpréteront les Variations Goldberg de Bach ainsi que l’Hymne des Milles, œuvre écrite en 1939 à l’intérieur même du camp par Max Schlesinger, musicien et poète interné.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Festival de Pâques
Du 28 mars au 12 avril
Aix-en-Provence

Retrouvez nos articles Musiques ici

Le Chœur des Mères

0
Pierre et Gilles, La Vierge à l’enfant, Hafsia Herzi et Loric, 2009. Installation à l’église Sainte Eustache, dans le cadre de « La force de l’art », Paris, avril 2009. 260,5 x 194,5 cm (avec cadre). Collection Pierre et Gilles © Pierre et Gilles

Au Mucem, l’exposition Bonnes Mères interroge la figure maternelle dans toute sa complexité. Pensée en co-commissariat avec la Fondation des femmes, elle s’ancre dans une démarche résolument située : « interroger la notion de bonne mère » (Caroline Chenu) et donner à entendre « ce que les mères ont à dire de notre société » (Anne-Cécile Mailfert). Une collaboration dont le président du Mucem reconnaît lui-même la portée, affirmant avoir « beaucoup appris », notamment sur des réalités encore peu visibles comme la dépression post-partum.

De la déesse antique aux luttes actuelles pour les droits reproductifs, Bonnes Mères met en tension les représentations idéalisées et les expériences vécues, dans un parcours où dialoguent œuvres patrimoniales, créations contemporaines et perspectives civilisationnelles. Fidèle à la signature du musée, l’exposition mêle ici avec une justesse rare et précieuse l’artistique, le culturel et le politique – sans jamais chercher à lisser son propos.

Sublimer la mère, fabriquer un mythe

Dès les premières salles, l’exposition donne à voir la puissance des images qui ont façonné la maternité. Figures antiques, Vierges, archétypes nourriciers : tout un pan de l’histoire visuelle construit une mère idéale, féconde, protectrice, sacrée. La spectaculaire Artémis d’Éphèse, avec ses multiples attributs de fertilité, incarne cette abondance mythifiée.

En regard, Nature Study (1984) de Louise Bourgeois déplace cette image vers une maternité plus organique, presque troublante, où le corps maternel se fait sphinge, gardant férocement son intégrité. Ce dialogue est l’un des plus justes de l’exposition : il ne contredit pas le mythe, il le fissure.

Plus loin, la Vénus (Alimata) (2024) de Prune Nourry prolonge le travail déjà puissant qui est devenu un des plus visités du Château La Coste – Mater Earth. La figure demeure sacrée mais s’hybride également dans l’œuvre de Fatima Mazmouz (SuperOum Zelij – Mères culturelles, 2022). La réflexion s’y prolonge en inscrivant la maternité dans des récits contemporains, diasporiques, politiques.

Même la Niobé (2013) sculptée par Laurent Perbos – figure mythologique condamnée à pleurer éternellement la mort de ses enfants pour avoir défié les dieux – rappelle que la maternité n’a jamais été univoque : elle est aussi traversée par la perte, la faute, la douleur. Les larmes y deviennent une matière artistique à part entière, avec tout ce que la représentation relève de questions autour de l’exploitation.

Et puis il y a ces correspondances sensibles, notamment entre le pendentif portugais « cœur de Viana » et le monumental Cœur indépendant rouge (2008) de Joana Vasconcelos : cette même iconographie, entre tradition populaire et monumentalité contemporaine, où l’amour maternel oscille entre tradition intime et geste spectaculaire.

Corps maternels : expériences, douleurs, réalités

L’exposition nous plonge alors dans les réalités concrètes des corps. Les broderies d’Édith Laplace évoquent ainsi avec une pudeur saisissante l’endométriose et l’adénomyose, rappelant combien ces douleurs féminines, et leur impact sur la santé physique et psychique de femmes à la fertilité gravement atteinte, restent invisibilisées. À proximité, la présentation d’objets liés à l’avortement clandestin vient brutalement inscrire la maternité dans l’histoire des contraintes, des interdits et des luttes.

Ce dialogue entre art et documentation culmine avec une œuvre de Vincent Aitzegagh qui revisite la Vierge à la chaise de Raphaël : couleurs altérées, fragment manquant comme à un puzzle – une métaphore bien sentie des parcours de PMA (2018). Placée face à une carte du bassin méditerranéen détaillant l’accès à l’avortement et à la procréation médicalement assistée, elle adosse une dimension géopolitique à celle de l’intime. Rappelant combien l’un demeure inséparable de l’autre.

Entre fiction et vérité

L’un des grands mérites de l’exposition est d’assumer pleinement l’artificialité des images sans jamais les disqualifier. La célèbre photographie de Pierre et Gilles mettant en scène Hafsia Herzi, son fils assis sur ses genoux, en Bonne Mère marseillaise, en est un exemple éclatant : stylisée, presque irréelle, elle touche pourtant à une vérité émotionnelle immédiate.

Ce principe irrigue aussi la vidéo introductive Keening de Ruth Patir, où des Vénus callipyges générées par l’intelligence artificielle semblent reprendre le pouvoir sur un (hyper)réel. Déstabilisante, l’œuvre dit quelque chose d’essentiel : la maternité est un récit en constante réécriture, aujourd’hui traversé par les technologies autant que par les héritages.

Le parcours s’autorise aussi des respirations plus légères – mais jamais anodines. Une citation de Jul, la photographie tendre et décalée de Denis Dailleux montrant un bodybuilder égyptien aux côtés de sa mère, ou encore les œuvres de Niki de Saint Phalle et Baya rappellent que les liens maternels échappent aux modèles : absents, débordants, ambivalents, parfois conflictuels.

À l’image du travail en forme de vitrail de Clara Rivault, réactivant une forme de sacré sans dogme, où le féminin se redéfinit sans tabou ni artifice. Une spiritualité recomposée, à hauteur d’expérience.

SUZANNE CANESSA

Bonnes Mères
Jusqu’au 31 août
Mucem, Marseille

Retrouvez nos articles Arts visuels ici

  • Louise Bourgeois, Nature Study, 1984. Tirage en porcelaine (2005). 72 x 36,3 x 41,5 cm. Manufactures nationales, Sèvres & Mobilier national © Adagp, Paris, 2026 ; Gérard Jonca / Manufactures nationales, Sèvres & Mobilier national
  • Vierge noire, France, XVe siècle. Bois sculpté et peint. 42 x 25 x 13 cm. Mucem, Marseille © Mucem / Marianne Kuhn