Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector. Mais Hector est mort. La tragédie classique de Racine est une chaîne de désirs impossibles où l’amour, le pouvoir et la mort s’enlacent jusqu’à l’épuisement. Le collectif belge La Brute s’empare d’Andromaque de Racine pour en faire un champ d’expérimentation contemporain : le texte, dit, crié, murmuré, se frotte à la musique, à la vidéo, à la physicalité brute des interprètes. Dans une mise en scène à la fois sobre et incandescente, à travers le deuil d’Andromaque et les excès d’Oreste, La Brute interroge la disparition du rituel et la perte du sacré dans un monde hanté par la mort, mais incapable de la regarder en face.
Dans Le Misanthrope, Alceste méprise l’humanité tout entière. Il en dénonce l’hypocrisie, la couardise et la compromission. Mais paradoxalement, alors qu’il est aimé d’Arsinoé, la prude, et d’Éliante, la sincère, il aime passionnément Célimène, une veuve de 20 ans, coquette, superficielle et médisante. Un classique parmi les classiques, que le metteur en scène Georges Lavaudant revisite dans une mise en scène moderne et épurée, trempée dans une atmosphère de crépuscule social. Dans le rôle d’Alceste Éric Elmosino, dans celui de Célimène Mélanie Richard, deux interprètes avec lesquels Lavaudant a déjà travaillé, tout comme avec la plupart des autres comédien·nes qu’il a choisi·es, dont Aurélien Recoing en Oronte, Astrid Bas en Arsinoé, ou François Marthouret en Philinte.
La Scène nationale de Cavaillon programme propose le spectacle Vaslav, en itinérance dans la région du 16 au 22 novembre. Au-devant de la scène se trouve Olivier Normand – habitué du cabaret de Madame Arthur – il est tour à tour danseur, comédien, chanteur, et même un peu magicien. Il incarne un androgyne poétique – un personnage d’intelligence et d’humour – entre Barbara et David Bowie. Le concert traverse les répertoires et les époques de Monteverdi à Gainsbourg : du rock au classique sans oublier le jazz ou encore le ragga. Vaslav est un spectacle qui entend interroger le genre et ses artifices par lesquels nous cherchons, paradoxalement, à nous révéler.
L.S. Du 16 au 22 novembre
À Noves, Oppède, Saignon, Velleron, Lacoste et Lourmarin
Une soirée où c’est le public qui choisit, voilà ce que propose Thomas Lebrun et les danseurs·euses de la formation Coline. Le programme se décline comme un « menu » : un jukebox chorégraphique composé d’une trentaine de titres allant des années 1940 aux tubes des années 80 jusqu’aux hits de la pop d’aujourd’hui. Les six danseurs improvisent alors, en solo, duo ou en groupe et se laissent guider par l’ambiance de chaque nouveau morceau.
En amont, le public aura l’occasion de découvrir le 7e projet que Thomas Lebrun crée pour Coline, rejoint par deux étudiants danseurs de la LAK – Latvian Academy of Culture – et les 14 apprenti·es de la session 2024-2026.
C’est la Journée des enfants du festival En Ribambelle ! à La Criée, qui se met au rythme du corps et du son avec deux propositions pleines d’énergie signées Scopitone & Cie, compagnie qui aime croiser les disciplines et les imaginaires. Hand Hop (17h – dès 5 ans – entrée libre) mêle théâtre d’objets et breakdance pour raconter, avec humour et virtuosité, la rencontre entre deux univers : celui des mains qui manipulent, et celui des corps qui tournent, bondissent, défient la gravité. Une performance ludique et poétique, où chaque geste devient musique, chaque objet devient partenaire de jeu. Et juste après, Ok Boomons ! (17h30 – dès 5 ans – entrée libre) qui transforme le plateau, dans un décor vintage plongeant dans l’ambiance des années 1990, en une véritable piste de danse. Aux manettes, des marionnettes DJ !
M.V. 15 novembre La Criée, Théâtre national Marseille
Alice a grandi dans l’ombre lumineuse de ses parents, deux artistes qu’elle admire sans mesure. Elle voudrait, elle aussi, brûler de la même flamme, mais le talent lui échappe, l’élan se dérobe. C’est de ce vertige, de ce désir d’être à la hauteur, que naît Attraper l’ange, le nouveau seule en scène de Geneviève de Kermabon : une plongée dans les coulisses de la création et du doute. À partir d’entretiens menés avec une trentaine d’artistes – parmi lesquels Ariane Ascaride, Charles Berling, Catherine Frot, ou Denis Lavant – la comédienne et metteuse en scène invente le récit d’Alice, son double imaginaire et celui de toutes celles et tous ceux qui cherchent leur place sous les lumières. Un solo, où elle incarne tour à tour la fille, les artistes, les fantômes de la scène et de la mémoire.
Parmi les belles surprises de l’année à l’Espace Julien, il y a le passage d’un artiste rare ce 15 novembre. Apparu sur scène à la fin des années 1990, l’Américain John Maus n’est pas vieux mais est déjà une vraie légende de la synth-pop. Notamment pour ses deux albums mythiques Songs (2006) et Love is real (2007), qui avaient fini d’asseoir sa notoriété dans le milieu des musiques alternatives.
Également docteur en philosophie politique, il s’est pourtant illustré en utilisant des boites à rythmes et des synthés des années 1980 pour écrire une musique pop, faite d’arpèges languissants, frisant avec le VU-mètre et l’énergie punk. À suivre avec intérêt aussi, la pop métissée de Sarah Maison pour ouvrir la soirée.
Kika est en retard. Le matin, pour accompagner sa fille à l’école. Le soir pour la récupérer. Au boulot, où en tant qu’assistante sociale, elle subit la pression de la détresse humaine face aux procédures administratives et à la pénurie. Kika ne domine rien. Ni son emploi du temps ni le coup de foudre qui l’enflamme.
Kika (Marion Clavel) rencontre David (Makita Samba). Elle est mariée. Il a une copine. Mais l’attraction est irrésistible. Après deux mois d’idylle, Kika et David cèdent à leur désir dans une chambre rouge boxon qui se loue à l’heure. Et on les retrouve quelque temps après installés ensemble. C’est ici que la délicieuse comédie romantique – de celles qui font fondre, se pimentent d’humour et mettent en scène la maladresse amoureuse, s’arrête brutalement. David meurt. Kika n’a pas les moyens de conserver l’appartement qu’ils occupaient. Aura-t-elle assez de forces pour garder le bébé qu’elle porte ? Elle, qui dans son métier passe son temps à trouver un toit et des aides à ceux qui en ont besoin, se retrouve enceinte, fauchée, avec un enfant, et sans domicile. Hébergée par sa mère et son beau-père, « gentils » mais insupportables et névrosés.
Coup de fouet
Les jeux du hasard, pour le meilleur et pour le pire, ficèlent à la perfection ce scénario que la réalisatrice a écrit avec Thomas Van Zuylen : Kika par un concours de circonstances – et une culotte sale, se retrouve dans une filière sadomasochiste. De dominée, elle devient dominante, procurant une douleur jouissive et mesurée à des inconnus en détresse contre de l’argent. Sa propre douleur d’un deuil trop grand, trop soudain, trop injuste, reste en elle. Et elle la porte comme son enfant, au fond de son ventre. Son initiation au travail de « Maîtresse » par des professionnelles amicales ne manque pas de drôlerie. Kika, à l’air d’institutrice, bienveillante et polie, , s’étonne des demandes de ses « clients » : face sitting, scatologie, fisting, gode-ceinture, fessée, flagellation, humiliation verbale … Fondées sur une recherche documentaire, toutes ces séquences sonnent juste et mettent en écho les chagrins et les désarrois de chacun. Sans voyeurisme, sans jugement moral, on approche le sens politique et humain de ces échanges monnayés. Axelle Poutine la documentariste aime les gens. Axelle la réalisatrice de fiction, ses personnages. Malgré la gravité du sujet, elle donne à la vie, sa drôlerie, sa lumière et sa chance. Une balade à bicyclette ouvre le film dans une image saturée de soleil jusqu’au flou, une autre le fermera.
La trajectoire du film, en ellipses et dérapages, épouse celle de l’héroïne cabossée.
Au fil des rencontres, entre rires et larmes, se dessine le portrait d’une femme attachante, vulnérable mais forte, incarnée avec une justesse inouïe par Marion Clavel dont la voix de contralto vibre longtemps dans l’oreille.
En juillet 2024, les metteurs en scène, auteurs et acteurs italiens Enrico Baraldi et Nicola Borghesi, fondateurs de la compagnie Kepler-452, ont embarqué sur le navire Sea-Watch 5 afin de documenter de l’intérieur les missions de sauvetage en Méditerranée centrale. Leur immersion auprès des « humanitaires », des « migrant·es » secouru·es et des équipes d’intervention marque le point de départ de A Place of Safety – Voyage en Méditerranée centrale dans lequel les expériences vécues à bord, entre urgence, impuissance, solidarité et bureaucratie, servent de matériau brut. Un spectacle créé au Teatro Arena del Sole de Bologne en février dernier, présenté pour la première fois en France ces 13 et 14 novembre au Théâtre des 13 vents dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée.
Un théâtre documentaire engagé A Place of Safety se présente comme une « pièce documentaire », interprétée sur le plateau par Nicola Borghesi et par les membres de la mission eux-mêmes, refusant la posture victimaire simplificatrice, préférant mettre l’accent sur la complexité du contexte : des vies en suspens, des frontières fermées, des choix difficiles. Le spectacle pose la mer comme frontière mobile, entre vie et mort, entre exil et refuge, entre engagement et impuissance. Transformant le plateau en un lieu de témoignage direct, grâce à un dispositif scénique qui mêle voix, fragments documentaires, langues multiples, le public est invité à ressentir la fragilité des trajectoires humaines, la tension entre l’attente et l’intervention, et l’énigme d’une mer à la fois usage, enjeu et témoin. Un spectacle en italien, anglais, portugais surtitré en français, dont la représentation le jeudi 13 sera suivie d’une rencontre avec l’équipe artistique.
Menant une enquête sur le consentement au Maroc pour créer un spectacle documentaire, Kenza Berrada rencontre Houria, femme marquée par une agression sexuelle subie dans l’enfance, concluant son récit par un violent et fatal : « C’était comme ça à l’époque ». Une question s’impose alors à l’artiste : mais quand finit cette époque ? Pour dire l’indicible, l’artiste convoque Boujloud, figure rituelle du Rif et du Haut-Atlas occidental. Couvert de peaux, moitié homme moitié bête, Boujloud surgit chaque année après l’Aïd pour incarner la force vitale du passage, de la mue. Dans son spectacle, cette figure devient le véhicule d’une mémoire enfouie : elle porte les voix tues, les blessures transmises, les colères rentrées, transmises de génération en génération.
Avec Et tout est rentré dans le désordre, Julie Benegmos et Marion Coutarel, de la Compagnie Libre Cours, proposent une traversée poétique et politique des pratiques funéraires d’aujourd’hui. Leur point de départ : une enquête menée auprès de celles et ceux qui cherchent à réinventer les rites de la mort, à redonner sens et humanité à ces passages souvent confisqués par le rationalisme ou le marché. Le spectacle oscille entre théâtre expérimental, documentaire et fiction, explorant le potentiel transformateur des rituels. Sur scène, un rituel se compose, à la fois grave et joyeux, entre documentaire et célébration symbolique. Les spectatrices et spectateurs deviennent témoins d’une tentative de réconciliation avec la mort, d’un partage sensible où le désordre devient lieu de transformation.
Le danseur, chorégraphe et artiste visuel Arkadi Zaides se penche sur les milliers de migrants disparaissant depuis une trentaine d’années aux frontières de l’Europe. Seul en scène, s’appuyant sur la liste minutieusement tenue depuis 1993 par l’organisation United, il se tient face à un ordinateur et à la projection d’une carte du continent, en faisant émerger une cartographie des vies perdues dans les flots, les déserts, les zones d’attente et les marges administratives. Un geste, un clic, un nom : chaque point lumineux correspond à une mort. Au fil de cette conférence performée, associant investigation du territoire et enquête médico-légale, l’artiste transforme la donnée brute en un rituel d’attention, cherchant à incarner les noms de celles et ceux à qui l’on a refusé toute identification, après la mort.
«Faites le cirque, pas la guerre» est le slogan de cette nouvelle édition portée par La Verrerie, Pôle National des arts du cirque d’Alès. Pendant un mois, compagnies et artistes occupent joyeusement le territoire en proposant un large panel d’arts vivants. Si le coup d’envoi est donné cette semaine dans le Gard, l’événement se tiendra les semaines suivantes dans l’Hérault, la Lozère et l’Aude. Au total, sur le mois, le festival accueille 26 spectacles pour 73 représentations, dans 44 lieux de la région.
Deux têtes d’affiche
Pour cette première semaine gardoise, les spectacles Strano et Yongoyély sont en tête d’affiche. Deux visions du cirque différentes et singulières.
Voyageant toujours avec son chapiteau, le Cirque Trottolasillonne la France depuis maintenant près de deux décennies. Adepte de la voltige et des cascades, il offre au public gardois son nouveau spectacle, Strano. La création, où sont convoqués clowns, acrobates, trapézistes, offre pourtant un joli moment de répit : passé le pas de leur chapiteau, le temps se distord et propose un sas de déconnexion du monde moderne. Les cinq représentations à l’Espace Chapiteau de la Verrerie seront suivies d’autres à Montpellier et dans plusieurs villes des environs.
L’autre moment fort de cette semaine est la venue du Circus Baobab qui, après le succès de Yé en 2022, revient avec Yongoyély. La création portée par six femmes et trois hommes, guinée·enes, nous embarque avec eux arpenter les rues de Conakry, dénonce la circoncision (Lire ici) et guide les acrobaties, notamment au mât chinois et à la barre russe. Il se jouera les 8 et 9 novembre au Théâtre Éphémère à Alès, avant d’entamer une tournée jusqu’à Montpellier.
Alès reste l’épicentre du début du festival en recevant notamment des créations et et des avant-premières.
Le 8 novembre, la compagnie Le Polpesse invite le public dans une ambiance intimiste avec sa toute nouvelle création Attention à ta tête au Pôle culturel et scientifique d’Alès. Sur scène : trois jongleuses, une baignoire, onze massues et plus d’une centaine de balles. À la lisière de l’absurde, ce spectacle place l’attention non sur la réussite mais sur le chemin à parcourir. Le même soir, La Verrerie reçoit sur sa scène une drôle de curiosité; un objet géant de plus de six mètres de haut. Jonathan Guichard et Lauren Bolze tentent de s’approprier ce gigantesque agrès et proposent une réflexion autour de l’équilibre à travers Thaumazein.
Les découvertes s’enchaînent… Les 11 et 13 novembre, le Pôle culturel et scientifique de Rochebelle accueille Un instant, une création qui traite du rapport au temps. Entre jeux d’équilibres et portés acrobatiques, les deux artistes nous embarquent dans un voyage hors du temps.
Toujours à Alès, au Théâtre Éphémère les 12 et 13 novembre Cloche est porté par l’Association des Clous.Cette création mêle les disciplines artistiques : un trio musical accompagne le circassien Rémi Luchez dans une proposition un brin décalée… Enfin, le 12 novembre se joue Backstage. Entre spectacle et réflexion, Backstage est avant tout l’histoire de deux ami·es, deux artistes aux chaussures bien abîmées par les kilomètres parcourus, qui partagent leurs routines d’échauffement et leur générosité une heure avant l’entrée en scène de leur duo acrobatique.
À Alès, mais pas que…
Si Alès reste l’épicentre de la semaine, de nombreux spectacles animent ailleurs cette semaine gardoise. Le 12 novembre, Léo Rousselet présente en avant première son spectacle Éclipse à Nîmes. Un seul-en-scène où l’artiste évolue dans un décor minimaliste et incarne un personnage minutieux, sans cesse dérangé par une ficelle d’interrupteur. Une performance où sa balle de jonglage devient sa seule boussole.
Edouard Peurichard et Thomas Martin quant à eux sont guidés par une télévision. Nous on n’a rien vu venir questionne notre rapport au numérique et à nos addictions. La dystopie des paillettes du Cirque Bâtard quant à elle sonde, «la douce folie de notre indomptable envie d’être encore vivant·es». Enfin, fidèle à ses habitudes, la compagnie Stacevit propose Ocre, une performance à la croisée des disciplines artistiques où «le rythme affronte l’acrobatie et l’équilibre enlace la batterie». De ce mélange naîtront des créatures déstructurées…
Carla Lorang
Temps de cirque Jusqu’au 10 décembre Divers lieux, Alès, Gard, Lozère, Hérault et Aude