vendredi 7 août 2026
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Yeko enflamme le Makeda

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© Lawrence Damalric

Chanter, danser, partager. De la Gambie au Niger, en passant par le Cameroun et le Mali, La Nuit des Griots revenait pour une nouvelle édition afin de célébrer les griots, « ces femmes et ces hommes de mots et de musique, porteurs du patrimoine immatériel de leur peuple ». Entre concerts, histoire et rencontres, le festival, porté par une diversité d’artistes – Ellé, Sona Jobarteh, Joys Sa’a…– mettait à l’honneur la musique africaine dans toutes ses sonorités. Dans une véritable étreinte collective, le groupe Yeko, composé par le breton Yoann Le Guerrand,la chanteuse malienne Socha et trois musiciens, offraient une invitation à se laisser aller, danser et faire corps tous·tes ensemble dans l’ambiance intimiste du Makeda.

Un voyage musical

En bambara Yeko signifie « la façon de voir », un nom pas trouvé au hasard puisque sur scène les musicien·nes laissent entrevoir une panoplie de couleurs et de langages musicaux allant de l’afro-rock aux sonorités bretonnes. Difficile, dès lors, d’enfermer Yeko dans une case. Ensemble, les membres du groupe puisent dans une large éventail d’instruments – n’goni, balafon, kora, basse, synthé, guitare et percussions – pour offrir des titres chantants et très entraînants faisant notamment écho à de grandes cantatrices maliennes comme Fatoumata Diawara et Mamani Keïta. Aux couleurs de la scène, teintée tantôt de bleu, de rose, les propositions musicales affluent, emmenant chaleureusement au fil des chansons les corps dans un voyage dansé.

Entre chant, rap et improvisation, le répertoire déploie de multiples facettes – reggae, afro-rock, funk, soul – laissant les influences s’entrecroiser et faire apparaître une palette colorée aux sonorités envoûtantes. Porté par les percussions de Basile Guéguin et les rythmiques de Drissa Dembélé – qui alterne entre balafon, tama, kora et djembé –, Socha, la chanteuse, mène avec son timbre chaud ce voyage musical. Sa voix chaleureuse, parfois proche de celle de Fatoumata Diawara, chante le Mali avec une grande générosité. Entre deux morceaux, elle confie : « Au Mali, il n’y a pas que la guerre, il y a l’amour, la musique, le partage, les gens s’aiment. » 

CARLA LORANG     

Concert donné le 9 avril auMakeda (Marseille), dans le cadre de La Nuit des Griots.

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Mémoires des déportations nazies

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Mettre un « s » à ces mémoires, affirmer que les persécutions nazies ont été plurielles, est essentiel aujourd’hui. Car une conviction s’impose : ces mémoires, trop longtemps portées séparément, gagnent à se rencontrer. C’est dans leur croisement que se révèle toute la logique du système nazi – et toute l’urgence de la transmettre, à l’heure où les idéologies d’exclusion retrouvent une inquiétante actualité. 

Les intervenants ont donc croisé leurs regards pour faire émerger des récits rarement réunis. La Maison du Combattant de Marseille, autrefois circonscrite à la mémoire militaire, faisait ainsi place, enfin, aux victimes et à la résistance civile.

La Shoah, meurtre de masse

La persécution des juifs d’Europe ne commença pas en 1942 avec la conférence de Wannsee, rappelle Raphaël Besson, professeur d’histoire-géographie et membre de l’association pour la Recherche et l’Enseignement de la Shoah (ARES). Dès 1933 la stigmatisation et les persécutions ont été systématiques. Sur les 9,5 millions de juifs présents en Europe à cette date, plus de 6 millions périrent. Dans les « centres de mise à mort » – terme désormais officialisé par les historiens – que furent Auschwitz, Treblinka, Sobibor ou Chełmno, 90 % des arrivants furent envoyés directement à la chambre à gaz. Auschwitz compta environ un million de victimes juives, Treblinka 900 000 et Sobibor 265 000. Les marches de la mort de l’hiver 1944-1945, qui firent des dizaines de milliers de victimes, marquèrent les derniers spasmes de cette destruction planifiée.

Résistance et solidarité

Porteurs du triangle rouge à Mauthausen ou Buchenwald, les résistants communistes et les républicains espagnols tentèrent de puiser dans leur engagement idéologique une force collective. Sylvie Orsoni, historienne et présidente du comité de Marseille de l’ANACR, a retracé leurs parcours : organisés clandestinement dès leur internement, ils montèrent des réseaux d’entraide,  omme Arthur London à Mauthausen ou Marcel Paul à Buchenwald. La solidarité, les références politiques communes et les valeurs partagées furent, selon elle, des armes contre la déshumanisation.

Les oublié·es du triangle noir

Sans-abri, alcooliques, prostituées, lesbiennes, transgenres : tous ceux que le IIIe Reich catégorisait comme « asociaux », et surtout « asociales », porteurs du triangle noir, furent interné·es, violées, stérilisées de force, déporté·es. Cette histoire longtemps tue n’a été officiellement reconnue par l’Allemagne qu’en 2020. On estime à 70 000 le nombre de ces victimes, dont les persécutions se construisirent sur l’hygiénisme social et l’idée de « pureté » raciale. 

Co-fondatrice de l’association Queer Code – relais français du projet européen participatif Constellations brisées –, Isabelle Sentis s’emploie à retracer ces parcours oubliés, notamment ceux des lesbiennes, par le biais de cartographie numérique. Elle cite le cas de Mary Punjer, juive et lesbienne, arrêtée à Hambourg en juillet 1940 sur dénonciation et assassinée en 1942 à Ravensbrück, camp où des milliers de femmes furent déportées comme asociales. « Il a fallu attendre des décennies pour qu’un travail mémoriel et scientifique soit mené. Rendre leur humanité à ces personnes reste un travail immense. »

Roms: un génocide encore méconnu

Ilsen About, chercheur au CNRS, a exposé la dimension européenne du génocide tsigane entre 1933 et 1946. Sur une population estimée à 900 000 personnes, entre 25 et 50% perdirent la vie. Leur persécution se distingua par une obsession classificatoire : des experts raciaux cherchaient à séparer les « purs » – héritiers de la race aryenne – des « métis », retardant parfois les déportations, même si tous finirent par être envoyés à Chełmno, Belzec ou Auschwitz-Birkenau. La reconnaissance mémorielle fut extrêmement lente : le mémorial de Berlin n’a été inauguré qu’en 2012.

Gays : isolement et abus

Condamnés en vertu du paragraphe 175 en vigueur en Prusse depuis 1871, 50 000 gays furent emprisonnés entre 1936 et 1945, (le terme « homosexuel » ne concernait que les « relations entre hommes »). Entre 5 000 et 15 000 d’entre eux furent déportés, porteurs du triangle rose, victimes d’expériences médicales, d’abus sexuels et d’un isolement quasi total dans les camps. Certains autres furent internés et exterminés comme « malades mentaux ».

Fondateur de l’association Mémoire des sexualités, Christian de Leusse souligne que les recherches historiques sur ce sujet ne débutèrent en France que dans les années 1980, et que le mémorial berlinois dédié aux homosexuels ne fut inauguré qu’en mai 2008.

L’euthanasie des malades mentaux

Dès 1922, le psychiatre Alfred Hoche théorisait des « vies sans valeur ». Hitler en formalisa le programme dans une lettre datée du 1er septembre 1939 : 75 000 patients furent exterminés dans les institutions allemandes, 350 000 stérilisés de force avant 1939. Le docteur Bernard François Michel, de l’ANDMRF (Association Nationale des descendants des médaillés de la Résistance Française) a conclu la rencontre avec une intervention glaçante sur ce programme d’euthanasie ciblant handicapés et malades mentaux. Il a rappelé aussi que des figures comme Konrad Lorenz – eugéniste convaincu mais prix Nobel de médecine en 1973 – participèrent à cette idéologie meurtrière, et que la plupart des médecins impliqués survécurent à la guerre et poursuivirent leurs carrières, sans être jugés.

Cumuler les triangles

Ces déportations, différentes dans leurs visées et leur ampleur, ont été abordées successivement lors de cette rencontre. Mais Isabelle Sentis a aussi fait remarquer qu’on pouvait être déporté·e car juive, lesbienne et résistante… Le cumul des triangles, leur panachage, était d’ailleurs prévu par l’administration des camps [voir illustration].

Une rencontre qui a permis de ne pas opposer les discriminations et de visibiliser, dans leurs nuances, toutes les déportations. Pour que chacun prenne conscience que la barbarie exterminatrice, lorsqu’elle est un projet de purification raciale ou nationale ne s’arrête jamais à une communauté.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Fille de Marcel Thomazeau, Résistant communiste déporté à Mauthausen, ex-directeur de La Marseillaise

AGNÈS FRESCHEL

Petite-fille d’Abraham Freschel, Juif déporté à Auschwitz, survivant de la marche forcée, assassiné à Dora. 

La rencontre s’est déroulée le 8 avril à la Maison du Combattant, Marseille

Les Cris de Paris chantent l’Italie à Marseille

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Fondés et dirigés par Geoffroy Jourdain, Les Cris de Paris sont une compagnie dédiée à l’art vocal, rassemblant chanteurs et instrumentistes au double profil de soliste et de musicien d’ensemble. Leur projet s’appuie sur des collaborations avec des compositeurs vivants. En cela, ils sont bien cousins de l’ensemble Musicatreize de Roland Hayrabédian. Musicologue autant qu’interprète baroque, Jourdain est un érudit du répertoire vocal et sait faire dialoguer les siècles et les résonances.

Le point de départ est le disque Strana armonia d’amore, consacré aux madrigaux de la Renaissance italienne : Sigismondo d’India, Michelangelo Rossi, Scipione Lacorcia, Carlo Gesualdo… Tous ces compositeurs à l’élégance fine dont les thèmes de prédilection sont l’amour courtois, les unions impossibles, la beauté des larmes et de l’affliction. C’est poignant.

Au centre du programme, Niccolò Vicentino. Ce théoricien visionnaire du XVIe siècle a imaginé en 1555 l’archicembalo, un clavecin dont l’octave se divise en 31 intervalles microtonaux, là où le tempérament ordinaire se satisfait de douze demi-tons. Vicentino a imaginé une palette infiniment plus subtile, capable de restituer les genres de la musique grecque antique – diatonique, chromatique et enharmonique – et de mouvoir les émotions par des nuances que l’oreille perçoit autant qu’elle les ressent. 

Jourdain y intercale une création qu’il a commandée à Francesca Verunelli, VicentinoOo, réponse contemporaine directe à Vicentino. Cette compositrice italienne née en 1979 au CV impressionnant – elle a été résidente au GMEM de Marseille et à la Villa Médicis – s’intéresse à la perception de l’écoute et travaille le temps comme matériau sonore. Dans VicentinoOo, elle s’empare du système microtonal de Vicentino. Il en émerge un univers minéral et organique peuplé de lamentations, âmes du fond des âges venus interpeller les artistes d’aujourd’hui.

Les douze chanteurs – équipés de casques lorsque la partie contemporaine prend le pas – font évoluer les formations au fil du concert, hommes seuls, voix mixtes. Les deux harpistes jouent parfois avec des plectres insolites ou d’un harmonica à une note glissée entre les lèvres. Renaissance et création contemporaine se répondent et s’illuminent mutuellement. Intelligent, exigeant, poétique… Sublime.

ANNE-MARIE THOMAZEAU 

Le concert s'est déroulé le 12 avril au Foyer Reyer de l'Opéra de Marseille.

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LaMAM est à tous

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L’histoire du Théâtre Toursky, flamboyante, conflictuelle et belle, puis problématique [lire encadré], est close. Une conclusion peu glorieuse qui ne doit pas faire oublier le rôle essentiel qu’a tenu ce théâtre rebelle qui a programmé sur son plateau des spectacles mémorables. Cette mémoire numérisée est désormais conservée par les archives municipales : plus de 11 000 documents pourront ainsi nourrir la mémoire du théâtre à Marseille. 

Travailler ensemble

Quant à son avenir, c’est l’association Scènes Méditerranée qui va en écrire le récit. Le Tribunal administratif de Marseille a attribué la gestion du théâtre au projet mené par trois directeurs artistiques : Bouziane Bouteldja, directeur artistique de Danse6T et chorégraphe tendance hip-hop militant, Nathalie Huerta, directrice du Théâtre Joliette qui aime le cosmopolitisme local et donne de la voix aux oppressions internationales, Julie Kretzschmar, fondatrice des Rencontres à l’échelle, metteuse en scène et directrice actuelle de la Saison Méditerranée de l’Institut Français.

Une co-direction artistique, complétée par la direction déléguée attribuée à Géraldine Garnier : elle coordonne et dirige le projet et les actions culturelles dans un quartier jeune, populaire et riche d’histoires diverses. Une équipe de choc, pour construire ensemble une Maison qui se veut avant tout un lieu convivial de création, d’accueil des compagnies et de partage des pratiques. 

Pléthore d’espaces, manque de budget

Car LaMAM bénéficie d’espaces dont toutes les équipes artistiques rêvent : la salle de 732 places, un des plus beaux plateaux de la ville, avec une fosse d’orchestre, une bonne acoustique et un confort visuel exceptionnel ; la salle Léo Ferré, parfaite pour le cabaret, le stand-up, les petites formes et les lectures ; le toit terrasse avec sa scène sous le pin, véritable « poumon du théâtre », le bar, un nouveau restaurant d’insertion… et une flopée de petites salles qui peuvent accueillir des cours de danse, des ateliers, des répétitions… et des bureaux pour les compagnies sans lieu. 

Le problème reste évidemment qu’un tel équipement, pour mener une politique publique dans chacun de ces espaces, nécessite un budget conséquent, que l’ex-Toursky n’a plus. Si la Ville de Marseille reconduit le financement annuel de 950 000 euros, LaMAM n’a pas recouvré pour l’heure le budget du Toursky : la Région Sud a voté un faible engagement symbolique, mais ni l’État, ni le Département 13, ni la Métropole ne se sont pour l’heure engagés. Julie Kretzschmar l’annonce : « Avec les baisses de budgets de l’État qui se répercutent sur les budgets des collectivités, il va falloir travailler autrement ».

Faire des économies tout en menant une politique publique, est-ce possible ? Nathalie Huerta voit aussi cela comme une opportunité : «  nous avons la chance de ne pas avoir de label ni de cahier des charges, nous pouvons donc inventer, hors des circuits de diffusion où tout est bouclé deux ans à l’avance. »

Si Julie Kretzschmar promet aussi d’accueillir aussi les spectacles de théâtre qui tournent dans la région et ne viennent pas à Marseille, la programmation au trimestre permettra une souplesse qui laissera place aux coups de cœur inattendus. 

Ça commence !

Cette invention est déjà à l’œuvre : les 11 ateliers de pratique, depuis le hip-hop jusqu’à l’afro-fusion en passant par les clubs sportifs pour femmes et les open trainings hebdomadaires pour tous, ont depuis septembre 2025 entrainé 110 adhésions. Les récrées surprises, les gouters dansés, font venir des centaines d’enfants du quartier. La maison commune a aussi accueilli sur son plateau la programmation du Gymnase (Le Prix avec Pierre Arditi du 8 au 11 avril) et lancera bientôt ses premières « coréalisations », c’est à dire des productions proposées par des festivals que LaMAM financera à 50% : la soirée de clôture de la Biennale des Ecritures du réel le 3 mai, Danser ma ville de Taoufiq Izeddiou dans le cadre de la Saison Méditerranée (du 12 au 14 mai) l’ouverture des Rencontres à l’Echelle le 2 juin… 

Et  d’autres dates en juin : l’accueil d’un spectacle d’humour de Gabrielle Giraudinaugurera une politique de location du théâtre à des productions privées, mais choisies en accord avec la ligne artistique LaMAM; et les dix galas des écoles de danse, ainsi que l’accueil des spectacle scolaires, renoueront avec la tradition du Toursky. 

Mais c’est en novembre 2026 qu’aura lieu le premier temps fort produit par LaMAM, autour de la thématique de l’hospitalité, avec des formes artistiques qui navigueront dans tous les espaces du 12 au 25 novembre. Place y sera faite aux récits diasporiques, aux cuisines et théâtres du monde, et de Marseille. Puisque le Monde est ici !

AGNÈS FRESCHEL

LaMAM, Maison des Arts Marseille

Spectacle vivant, Pratiques, Récits
Une fin pas digne de son histoire 

Fondé en 1971 par Richard Martin et Tania Sourseva, sa première femme, revendiqué par Françoise Delvalée, sa deuxième femme, qui voulait succéder comme directrice à son mari, le Théâtre Toursky, placé en redressement judiciaire en 2024, a eu une fin qui n’est pas digne de son histoire. Un dernier épisode qui s’est égaré entre soutiens politiques à Bruno Gilles, invectives sur scène et sur les réseaux sociaux, procès perdu en diffamation – contre Zébuline –, et refus de se mettre en conformité avec la loi : la compagnie Richard Martin exploitait le Toursky sans convention d’occupation, dans un lieu qui, légalement, nécessitait des travaux pour continuer d’être ouvert au public. A.F.

Une Sirène à Aix-en-Provence

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Régis Campo a reçu, parmi ses nombreux prix, la Victoire de la musique pour la composition, saluant la carrière de ce compositeur formé au Conservatoire de Marseille dont la musique sait être contemporaine sans abandonner le fil mélodique ou l’épaisseur harmonique. Elle sait aussi susciter l’émotion, essentielle pour les bambins, se faire drôle, triste ou onirique, ou figurative, mimant le son des profondeurs marines. 

Sa Petite Sirène, produite par la Région Sud et les opéras régionaux – qui pratiquent enfin la coproduction qui permet de baisser les coûts, et la commande contemporaine qui est dans leur cahier des charges – a vu le jour à l’Opéra de Nice, dans une scénographie qui a la couleur des profondeurs marines.

Elle a tourné dans les opéras de Toulon et Avignon, puis de Marseille, et s’est déclinée en une forme instrumentale légère jouée par l’ensemble Télémaque (piano, clarinette, flute, percussions, violon violoncelle) à Martigues, à Carros ou Mougins… C’est cette version, précise et plus visuelle encore parce qu’elle donne à voir les musiciens en action et les gestes du chef, qui sera sur la grande scène du Grand Théâtre de Provence. 

La leçon du conte

Quelle que soit la version, cette petite sirène reçoit un accueil enthousiaste des enfants : des réactions de joie quand le Prince déploie sa voix, de frayeur quand la sorcière sortie d’une armoire allonge ses tentacules et coupe la langue de la Sirène… les percussions s’amusent, les voix se déploient, accompagnées tendrement par les bois, les cordes, le piano véloce.

Le livret, que Régis Campo a écrit lui-même, reprend la fin cruelle du conte d’Andersen, et la sirène privée de sa queue et de sa voix par amour pour son Prince se fond en écume… Les spectateurs, habitués aux fins heureuses que les réécritures des contes leur réservent, encaissent le coup.

On se souvient alors qu’Andersen, homosexuel et genderfluid, avait imaginé une fille dotée d’un appendice dont elle devait se défaire pour être aimée… Régis Campo habile, a enrobé le conte trans  d’un récit cadre qui l’actualise, où une très  jeune fille se défait d’une dangereuse domination exercée par textos, échappant ainsi à la castration.

Agnès Freschel

La Petite Sirène

24 et 25 avril
Grand Théâtre de Provence
Aix-en-Provence

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Étoiles du jazz

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Le quartet Nowhere OutJean-Michel Pilc au piano ; Gaël Horellou au saxophone alto ; Thomas Bramerie à la contrebasse ; et Thomas Galliano à la batterie – tient plus que ses promesses. Alignant compositions de membres du groupe et standards allègrement déconstruits puis reconstruits, tel un All The Things You Are joué à sept temps, ou un All Blues transcendantal, le groupe sonde les abysses du jazz avec une délectation qui frise l’insolence. 

Le pianiste conjugue son esprit scientifique avec une poétique de l’instinct à même de combiner moult éléments de langages jazz avec des inclinations classiques. Autodidacte autoproclamé, ce polytechnicien fut un temps ingénieur en études spatiales avant de se lancer dans une carrière musicale internationale, avec notamment Martial Solal comme mentor.

Horizon improvisé

L’une de ses compositions exhale des effluves de Louis Armstrong sur laquelle le sax d’Horellou prend des accents gospel, alors même que le morceau d’ouverture, au tempo d’enfer, convoquait les esprits du be-bop le plus exigeant. Le contrebassiste, fin mélodiste tant dans son accompagnement que dans ses chorus, tient les murs d’un édifice mouvant avec l’improvisation collective pour horizon. 

Les échanges se font funambulesques, convoquant mises en abymes et jubilations subversives. Quoi de mieux qu’une éruption solaire avec un Solar (un blues de Miles Davis) en guise de rappel ? Le groupe sort de deux jours en studio : vivement l’album, annoncé pour l’hiver prochain !

LAURENT DUSSUTOUR

Concert donné le 7 avril au Salon de Musique, Salon-de-Provence.
Une première partie à saluer

Avant Nowhere Out, c’est d’abord un sextet d’étudiant·e·s de l’Institut musical de formation professionnelle (IMFP) qui s’est présenté sur scène. Ensemble, ils ont livré un set de haute teneur artistique, avec une mise en place originale des thèmes par un duo chant – Romane Martin et David Cassini – se frottant à des standards peu joués comme The Peacocks. Subtilité des mises en place et des échanges, improvisations au service du collectif : le public en redemande. L.D.

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La connerie d’Œdipe

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Zébuline. Quelle est la genèse de Andy’s gone, projet théâtral dont Immortels est la quatrième pièce ? 

Julien Bouffier. J’ai fait une commande à l’autrice québécoise Marie-Claude Verdier, il y a dix ans, pour répondre à un appel à projet de spectacle joué dans les salles de classe. Je lui ai demandé une relecture d’Antigone, dans un dispositif où les spectateurs seraient munis de casques audio, et qui serait jouée par deux femmes.

Dans une classe il n’y a ni décor ni rideau noir, rien, et c’est ça qui m’excitait : imaginer comment l’écriture de Marie-Claude Verdier et l’univers sonore de Jean Christophe Sirven, diffusé dans les casques, pouvait nous emmener autre part.

À l’origine, on ne l’a pas pensé comme un projet avec plusieurs pièces, mais souvent les spectateurs me posaient des questions sur la fin. Donc on s’est dit que ce serait drôle de faire une suite, et rapidement on a compris qu’il fallait faire un n°3. 

Comment incluez-vous les mythes à votre fiction ?

Pour chaque pièce, on a une œuvre-socle qui pose des enjeux auxquels on cherche à répondre hors de leur contexte. Pour Antigone, je voulais que la loi qu’elle refuse concerne toute la société, et me servir de ce  personnage qui dit non au pouvoir pour parler d’aujourd’hui. Notre Antigone ne s’oppose donc pas à l’interdiction d’enterrer son frère, mais au refus de la reine d’accueillir les personnes qui viennent de l’extérieur de la Cité. La trilogie est traversée par la question de la peur de l’autre, qui conduit finalement à la destruction de la Cité. 

Pourquoi créer une quatrième pièce ? 

On avait le désir de revenir à quelque chose de plus traditionnel, de convier le public dans un théâtre, mais aussi de faire de cette invitation une raison dramaturgique. On leur dit, vous venez dans ce théâtre parce que dans cette cité totalement détruite, et il ne reste plus que ce bâtiment. Le spectacle commence à la fin de la trilogie, tout s’est écroulé, et on va raconter ce qui s’est passé. Donc, c’est un peu le préquel d’Antigone, inspiré par le mythe de la génération précédente, Œdipe. On s’est dit : ok, il a fait une connerie, mais il faudrait une connerie qui concerne plus largement la société que d’avoir tué son père et avoir couché avec sa mère. 

Comment adaptez-vous au théâtre cet univers  que vous avez créé pour des lieux non-théâtraux ? 

Il y a cette fois un « quatrième mur », ce mur imaginaire entre les spectateurs et le spectacle, puisqu’on retourne dans le passé. Mais les spectateurs restent intégrés dans la fiction, même s’ils sont en dehors du plateau, et un personnage les accompagne, Mnemo, qui leur parle directement. On ne change pas grand chose dans le rapport avec le public.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CHLOÉ MACAIRE 

Immortels

Du 28 au 30 avril 

Théâtre Joliette, Marseille

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Artiste au carré

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La vie de Mehdi Moutashar – né en Irak, non loin de Babylone, passé par Paris puis installé à Arles – n’a rien d’une ligne droite. Son œuvre pourtant en compte beaucoup. Des angles droits, du bleu clinquant, du bois, du métal, de la brique aussi. La galerie Zemma, située rue Sainte à Marseille, propose de découvrir cet artiste mieux connu à l’étranger qu’en France – alors qu’il y habite depuis 1967. Une exposition bienvenue d’autant que son œuvre s’y rencontre sur le vif, et permet d’e comprendre toute sa musicalité, sa poésie et sa tension, bien loin de l’orthodoxie que pourraient suggérer les photos de ces œuvres – et des articles qui tenteraient de les décrire.  

Qu’est-ce qui se trame ici ? 

Une dizaine d’œuvres de Mehdi Moutashar sont présentées dans les deux espaces de la galerie. Il y a d’abord Ha’ – la sixième lettre de l’alphabet arabe – un carré bleu outre-mer foncé, entouré – sans l’oppresser – d’un câble élastique, tendu lui aussi en carré, mais offrant d’autres espaces et d’autres angles à l’œuvre entière. À côté, et au centre de la pièce, Quatre carrés, où bois peint et bois brut s’enlacent, s’équilibrent, et instillant dans ses angularités une poésie quasi-insaisissable.  

Dans le deuxième espace, une installation monumentale : Trente-deux carrés posés au sol en bois brulé. Au centre de chacun d’eux, du pigment de ce même bleu qui colore toute l’œuvre de l’artiste. Il y a aussi ces études pour Carré en division de sept, où l’artiste décortique encore et encore ses carrés, les démembre… l’occasion de voir ici toute  son obstination. 

Car obstiné, ou obtus, Mehdi Moutashar l’est certainement. Il a mis plusieurs décennies à lâcher son sacro-saint angle à 90°. Il s’ouvre aujourd’hui aux angles aigus, au 45° voire même au 22,5°. Et introduit de nouveaux matériaux à son travail avec parcimonie – le câble élastique vient tout juste d’apparaître dans l’œuvre de cet artiste octogénaire. 

Au-delà des carrés, des matériaux, il est assurément question de langage dans son œuvre. Il y a ces références à l’alphabet arabe, et surtout cette géométrie, autre forme de langage. La géométrie est la « mesure de la Terre », et qu’a-t-on de plus universel, de commun, que cela ? L’exposition de la galerie Zemma rend hommage à cet artiste à sa juste, et singulière, mesure. 

NICOLAS SANTUCCI

Trame(s)

Jusqu’au 7 mai
Galerie Zemma, Marseille

Argerich, Shani, deux concerts « titanesques »

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© Caroline Doutre - Festival de Pâques 2026

À peine entrée sur scène, elle est ovationnée. Martha Argerich se dirige à pas menus vers le piano. L’immense Münchner Philharmoniker entame avec brio le concerto pour piano n°2 en si bémol majeur de Beethoven. Œuvre de jeunesse, c’est le plus mozartien des concertos du compositeur ; influence que l’on ressent dès l’introduction pleine de fraîcheur. Mais déjà, le piano entre dans un petit prélude enfantin suivi d’un thème plus véhément. L’immense pianiste argentine a toujours eu un amour particulier pour les deux premiers concertos de Beethoven, qu’elle a enregistrés plusieurs fois, et dernièrement en 2023 avec l’Orchestre Philharmonique d’Israël sous la direction de Lahav Shani, qui dirige désormais l’ensemble munichois. Quand Martha joue, la salle suspend son souffle. L’iconique octogénaire semble avoir toujours vingt ans, ses mains inspirées s’envolent, tendres, puissantes ou lyriques. La complicité avec Shani est évidente, organique.

Orchestre intérieur

Dans le fugato, la main gauche imite et répond à la main droite en décalé, comme deux voix se poursuivant sur le clavier. Argerich fait dialoguer son propre orchestre intérieur avec une intelligence musicale hors du commun. Dans le sublime adagio en mi bémol majeur, le piano répond aux suggestions de l’orchestre comme une conversation à voix basse. Enfin, le Rondo séduit par le dialogue vif entre piano et orchestre et ses rythmes syncopés, presque tziganes. Le jeu de Martha, d’une limpidité stupéfiante, bouleverse la salle debout. En bis, la Sonate K. 141 de Scarlatti, petite flamme baroque, vive et nerveuse, dont les notes répétées évoquent déjà l’impertinence du jazz.

La Symphonie n°1 en ré majeur de Mahler, rebaptisée « Titan », porte magnifiquement son nom. Le premier mouvement, envoûtant et brumeux, laisse surgir des appels de cor, des clarinettes, puis un thème bondissant, solaire. Shani dirige sans partition dans un engagement corporel qui force l’admiration, la battue canalisée, précise. Après un deuxième mouvement très rythmique où il semble s’amuser, l’œuvre débouche sur le saisissant Feierlich und gemessen : une contrebasse solo entonne Frère Jacques en mode mineur, transformant la comptine en marche funèbre grotesque. Entre les reprises s’intercalent des épisodes klezmer criards et déchirants. Drôle, grinçant et glaçant à la fois. Le dernier mouvement est une tempête colossale dans laquelle Shani a l’élégance des grands maîtres d’armes. Les cors se lèvent, la symphonie explose en triomphe. Une déflagration sur scène comme dans la salle.

Fugue exubérante

L’accueil fut plus mesuré pour le concert du lendemain, réunissant Shani, Argerich, le violoniste Renaud Capuçon et des solistes du Philharmoniker pour un programme de chambre. La Sonate KV 301 de Mozart par les deux hommes ne restera pas dans les annales. La sonate de Debussy est en revanche hypnotique : lui, solaire et élégant, l’archet entre émotion et retenue ; elle, souveraine, capable d’un pianissimo comme d’un éclat soudain. Entre eux, une respiration partagée.

Ce sont les deux œuvres de Schumann qui marquent la soirée. L’Andante et Variations op. 46 réunit les deux pianos, deux violoncelles et un cor solennel. Puis le Quintette op. 44 – mouvement conquérant, marche funèbre écrasante, scherzo slave – culmine dans une fugue exubérante vers une apothéose collective. Le public la redemande. Et ce sera le bis.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les concerts se sont déroulés le 10 et 11 avril, au Grand théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

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La nuit est andalouse

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José Maldonado, Flamenco Azul 2026 © Juan Conca

Marseille prend, en ce début de vacances scolaires, des airs d’Andalousie. Les terrasses débordent, baignées d’une douceur méditerranéenne retrouvée, tandis que la chaleur gagne aussi l’intérieur du Centre Solea. Sous ses lustres en cristal, ce haut lieu du cante jondo accueille le festival Flamenco Azul, dont toutes les soirées affichent complet pour cette édition 2026.

Le tablao de ce vendredi ne fait pas exception. Fidèle à la tradition, on s’y attable comme dans une bodega aux murs d’azulejos. Sangria, paella et pan con tomate circulent entre des tables serrées, propices aux conversations spontanées. Le public mêle aficionados de longue date et néophytes curieux, parfois venus de loin, attirés par la renommée de José Maldonado, tête d’affiche de la soirée.

« Un tablao se construit ensemble. Ce soir, vous n’allez pas assister à un simple spectacle. Le geste flamenco exige silence et recueillement », prévient Maria Pérez, directrice du centre et du festival, avant d’ajouter, non sans humour : « N’essayez pas de taper des mains en cadence, c’est un vrai métier. »

Les premières notes de la guitare de Manuel Gómez s’élèvent, accompagnant la lente tombée de la nuit marseillaise. Les voix de Justo Eleria et Emilio Cortés s’y entremêlent bientôt, portées par le cajón de Juan Luis Fernandez. Puis José Maldonado entre en scène, silhouette tendue dans un somptueux costume de torero. Né à Barcelone, le danseur se revendique « plastique », nourri par l’ensemble des arts de la scène. Son écriture chorégraphique, profondément ancrée dans la tradition, s’ouvre pourtant à une recherche formelle audacieuse. Sa présence, à la fois gracile et incisive, découpe l’espace et transforme le tablao — ces planches vibrantes sous ses talons — en véritable territoire sensoriel.

La puissance de son engagement, portée par les encouragements des musiciens, saisit le public, suspendu, parfois proche de l’extase. À la virtuosité du danseur répond celle des chanteurs, dont les voix expriment une urgence presque vitale. L’entracte survient comme une nécessité, une respiration après l’intensité de la première partie. Les verres s’entrechoquent de nouveau, les conversations reprennent, avant que chacun ne regagne sa place.

Pour la seconde partie, Maldonado apparaît en costume trois-pièces, jouant avec sa cravate comme d’un accessoire dramatique, à mesure que la tension et la chaleur montent. Le public, entièrement conquis, se lève finalement pour accompagner les artistes dans un même élan. 

ISABELLE RAINALDI

Spectacle donné les 10 et 11 avril au Centre Soléa, Marseille.

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