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Mauthausen : 500 photographies contre l’oubli.

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Photographies prises par les SS de corps de détenus exécutés © C.L

Après vingt ans de tournée européenne, des dizaines de milliers de visiteurs, l’exposition la part visible des camps, sidérante, est arrivée à Marseille avec toujours le même enjeu : témoigner pour lutter contre l’oubli. Validée par d’éminents historiens, elle ne prétend pas tout montrer. Son titre l’annonce : ce que l’on y voit, c’est la part « visible », celle que les appareils photographiques ont capturée, selon des intentions et des regards radicalement différents. Sur une trentaine de panneaux, trois séries, trois époques, trois « vérités » : les photographies prises par les SS alors que le camp fonctionnait à plein régime, celles réalisées à la Libération par Francesc Boix, détenu républicain espagnol, et celles des soldats et photographes américains qui découvrirent l’horreur en mai 1945. Toutes laissent sans voix.

Mauthausen, camp de la mort

Pour comprendre l’importance de ces photographies, il faut comprendre ce qu’était Mauthausen. Ouvert le 8 août 1938, ce camp fut conçu d’emblée comme un instrument d’extermination par le travail. La présence de carrières de granit à proximité fut déterminante dans le choix du site car les détenus y produisirent les matériaux destinés aux chantiers monumentaux du IIIe Reich.

Mauthausen n’était pas un camp ordinaire. Il fut le seul à être classé en « niveau III », catégorie la plus sévère de tout le système nazi, réservée à ceux dont l’administration SS avait décidé qu’ils ne devaient jamais en sortir vivants. Le commandant du camp le résumait : « Vous rentrerez par le portail ouest, vous ressortirez par la cheminée. ».

Au total, entre 1938 et 1945, au moins 90 000 des 190 000 déportés -dont 9 394 Français- perdirent la vie, juifs, communistes « asociaux », victimes des coups, de famine, de froid, d’injection létale, dans les chambres à gaz ou poussés dans le vide depuis le sommet de la falaise de la Wiener Graben, la carrière que les SS surnommaient « le mur des parachutistes ». L’escalier de la mort, ses 186 marches taillées dans le granit que les détenus de la compagnie disciplinaire devaient gravir en portant des blocs de pierre, reste le symbole le plus sombre de cette barbarie.

Le SS photographe

Comment expliquer qu’autant de photographies aient été préservées ? On le doit à l’une des pages les plus extraordinaires de la Seconde Guerre mondiale. Dès 1940, arrivent à Mauthausen les républicains espagnols, qui avaient traversé la guerre civile, l’exil, les camps d’internement français, les stalags allemands. Ces résistants aguerris comprirent que pour espérer survivre, il fallait occuper des postes stratégiques dans le fonctionnement du camp. Parmi eux, deux photographes communistes : Francesc Boix, catalan, et Antonio García.

Réquisitionnés par les nazis, ils se retrouvèrent affectés au laboratoire photographique, chargés du développement et du classement des négatifs. Les SS photographiaient abondamment : fichage des détenus, exaltation du modèle disciplinaire à destination de Berlin, documentation des travaux, des chantiers, de la carrière. Mais aussi mise en scène de leur vie sociale, des moments de détente – hommes en uniforme qui bronzent, rient, se photographient en bordure d’un camp où l’on assassine-. Ils documentaient aussi les morts, les tentatives d’évasion, réelles ou fabriquées, qui leur servent de prétexte à l’exécution.

Cette archive visuelle était d’abord au service de la propagande, destinée à montrer un camp propre, organisé, une vision tronquée de la réalité, qui n’en demeure pas moins un témoignage accablant. Car ces photographies, conçues pour humilier et déshumaniser les détenus, pour célébrer la puissance des bourreaux, se retournèrent contre leurs auteurs. Elles constituent aujourd’hui des preuves irréfutables des crimes, des visages des responsables présents sur place, de la réalité d’un système d’extermination que certains osent nier.

Dès 1942, Boix et ses camarades prennent conscience de l’importance de ces images. S’organisa alors, au péril de leur vie, une filière clandestine pour dérober les négatifs, puis les faire sortir du camp. Un kommando amené à travailler à la carrière de granit voisine permit de transmettre les négatifs à l’extérieur de l’enceinte. Leur complice : Anna Pointner, une habitante antifasciste du village de Mauthausen, accepta courageusement de les dissimuler chez elle. Des centaines de négatifs originaux furent sauvés.

À la Libération, Boix les récupéra. Elles servirent de preuves lors du procès de Nuremberg. Le 28 et 29 janvier 1946, Francesc Boix comparut devant le Tribunal militaire international, face aux plus hauts dirigeants du régime nazi, et présenta une centaine de photographies. Il fut le seul Espagnol, et l’un des rares détenus, à témoigner à Nuremberg.

La Libération

Le camp de Mauthausen fut libéré entre le 5 et le 7 mai 1945. La troisième partie de l’exposition présente deux regards sur cet événement : celui de Boix, qui photographia les survivants, grimpant sur les tours de garde, hissant une immense banderole sur laquelle on pouvait lire : « Les antifascistes espagnols saluent les forces libératrices ». Et celui des soldats et photographes du Signal Corps américain, qui documentèrent au jour le jour ce qu’ils découvraient.

Ces deux regards ne racontent pas la même histoire. Les photographes du Signal Corps immortalisent l’horreur, les corps, les survivants squelettiques, l’organisation progressive des secours, mais tendent à passer sous silence la reconquête d’identité des déportés, leur volonté d’imposer leur image d’hommes libres bien décidés à témoigner. L’exposition souligne aussi la part de mise en scène inhérente à toute photographie. On peut ainsi y voir la « vraie » libération et la version de l’événement reconstituée pour l’armée américaine. Un rappel salutaire : le regard est toujours subjectif, toujours situé. Qui est derrière l’objectif ? Pour qui ? Pourquoi ? Dans quel but ?

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Jusqu’au 8 mai, Salle des Rotatives, La Marseillaise
Cette exposition a été rendue possible grâce à Antoine de Gennaro, figure de l'Amicale de Mauthausen et responsable du Collectif Saint Jean qui se bat pour la mémoire de la rafle du Vieux-Port et l’investissement des équipes de La Marseillaise…. Selon la photo choisie.
Le vieux monsieur sur certaines photos c’est Antoigne Mignemi, dernier survivant de la rafle de saint Jean
Il y avait aussi l’élue à la mémoire, dont j’ai oublié de nom

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Preljocaj, états de trouble

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Torpeur © Laurent Philippe

Il y a des spectacles que l’on croit avoir vus, et qui se déplacent pourtant dès qu’un autre corps les traverse. La reprise, chez Angelin Preljocaj, n’est jamais affaire de répétition, mais nouvelle incarnation – une œuvre, nous rappelait-il, « n’existe que si elle est donnée ». À La Criée, le chorégraphe reprend le même geste en l’inscrivant dans le triptyque créé à Montpellier Danse en 2023 : Annonciation, Torpeur, Noces, soit trois œuvres chorégraphiées entre 1989 et 2023, et trois manières d’interroger le désir, la sidération, l’assujettissement, mais aussi la communauté et le lien.

L’intérêt est, outre de découvrir ou redécouvrir des pièces majeures de ce qui constitue aujourd’hui un répertoire, de mesurer ce que le temps fait aux œuvres, et ce que les œuvres, en retour, font au temps. Annonciation demeure aujourd’hui encore d’une beauté troublante. Dans l’espace contraint du tapis rouge, entre peinture renaissante, récit sacré et vertige intime, l’Archange vient moins annoncer que fracturer un monde clos. Tout repose alors sur une tension très précise, presque musicale, entre apparition et effraction, consentement impossible et dialogue muet. L’ambiguïté de l’ange, sa puissance martiale, la candeur inquiète de Marie, ne cessent de recomposer la scène.

Torpeur, création de 2023, déplace ce trouble vers une autre matière. Le chorégraphe, dont l’appétence pour le langage est devenu la marque de fabrique, évoquait à son sujet l’élaboration « grammaire de l’hébétude », d’une « dynamique de l’indolence ». Les formules sont belles parce qu’elles disent le paradoxe de cette pièce plus solaire que ses prédécesseuses: faire de l’alourdissement un mouvement, de l’abandon une tension, de la lenteur une force. Après la fulgurance d’Annonciation, Torpeur suspend le temps, l’épaissit, le charge d’une sensualité inquiète. On se souviendra de ces pauses, de ces respirations profondes, de ces regards perdus qui marquent durablement la rétine, parfois plus encore que les élans.

Avec Noces, créé en 1989 sur un Stravinsky interprété par l’ensemble Musicatreize, le trouble devient collectif, presque rituel. Rien, ou presque, n’aurait changé dans la chorégraphie ; mais tout se lit autrement. Ce qui pouvait autrefois paraître stylisation brutale d’un cérémonial archaïque résonne aujourd’hui avec une violence plus frontale. Les mariées de chiffon jetées de mains en mains, la fête qui tourne au rapt, la communauté qui encercle plus qu’elle ne célèbre : Noces regarde en face la contrainte imposée aux femmes et ce que les traditions peuvent charrier de domination sous couvert de liesse.

C’est donc moins une anthologie qu’un dispositif de résonances que La Criée accueille : une pièce de l’intime, une pièce de l’engourdissement, une pièce du rite. Trois états de trouble, trois âges d’une écriture, trois façons de faire entendre ce qui, dans les rapports entre hommes et femmes, entre désir et emprise, entre élan et entrave, continue de nous regarder.

SUZANNE CANESSA
Annonciation, Torpeur, Noces, Ballet Preljocaj
Du 12 au 16 mai
La Criée, Marseille

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Le monde est AVIFF

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The third dream de Mohammad Hossein Nikzad

Le cinéma comme terrain d’expérimentations, d’explorations pour « dire le monde autrement », c’est ce que propose AVIFF en croisant des regards d’artistes bien loin des formatages.

Au menu, 24 courts métrages, regroupés en séances d’environ deux heures, accompagnés par leurs réalisateurs-trices ou leur producteur.

Ouverture le 7 mai par une soirée apéritive et une performance de Dalila Mahdjoub : « Sous les yeux de l’Occident ». Membre du jury cette année, cette artiste d’origine algérienne, bien connue à Marseille, nourrit son engagement politique et social par son histoire intime et familiale. Clôture et palmarès le 10 mai à 16H30.

La sélection 2026 offre à la fois des narratifs tout public comme A Snake in the grass (Fu Le) qui raconte un amour interdit dans l’Inde du sud, et des films expérimentaux comme Ghost Noon de Ting-Kin Chan, dérive spectrale et subversive sans dialogues. De nombreux cinéastes-vidéastes brouillent les genres : Baccanti de Emma Scarafiotti, mêle chorégraphie et récits à partir des Ménades d’Euripide. Les frontières s’effacent entre documentaire, témoignage et fiction dans I was there de Kamila Kuc, plongée dans une mémoire transgénérationnelle. Ou dans Suspended Cinema d’Andrea Grasselli qui nous transporte en Toscane à l’intérieur d’un cinéma temporairement fermé. 

Des points de vue toujours surprenants : celui de Marco Santos qui brosse en deux minutes avec kind Procedures, un portrait du fascisme sur fond des images d’un abattage de porcs. Celui de Yannis Karpouzis qui, avec Frozen Time, suit la quête d’une Allemande dans l’Europe d’après-guerre pour photographier le vent. Ou encore celui de Pablo Cabel qui, dans Chair Adolescent, fait pousser des éclats de verre sur le corps d’un lycéen harcelé. Mathieu Sauvat quant à lui, explore Les Mystères de l’horizon. Et Alex Nevill s’attarde en plans lents et vagabonds sur les chemins des Migrants (News From Brook House)

Les films étudiants sont bien représentés. Aussi divers que Satan New Year de Benjamin Wizman, une animation qui parle d’enfer et d’amour et Brain Fog de Marion Moana David, road trip chaotique au fil d’une mémoire qui se dérobe.

Le 9 mai sera consacré à un cycle iranien en cinq propositions. On abordera entre autres la répression du pouvoir (Death Closes the Eyes d’Afshin Soufian et The Third Dream de Mohammad Hossein Nikzad), la question des travailleurs immigrés en Iran (Nabi de Hamed Golshahi) comme l’histoire d’un amour caché au sein d’une mosquée (Ker de Sajad Soleymani).

ELISE PADOVANI

Zygel si nécessaire ? 

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Orchestre national Avignon-Provence © X-DR

La démarche est claire et revendique sa subjectivité : Jean-François Zygel, star de la télé et professeur d’improvisation au Conservatoire supérieur de Paris, n’est pas venu présenter Beethoven, mais son rapport au compositeur aux neuf symphonies, dont l’œuvre, entre forme classique et élans romantiques, parle encore à chacun de nous, sans qu’il le sache toujours. 

L’ONAP, une perle de culture

À ses côtés, ou plutôt derrière lui, l’Orchestre National Avignon-Provence, dirigé par Débora Waldman. L’ONAP est petit par son effectif, une quarantaine de musiciens, mais ses qualités musicales sont depuis longtemps remarquées, dans les concerts symphoniques en tournées régionales, ou lorsqu’il accompagne les productions lyriques de l’Opéra d’Avignon. Débora Waldman, qui parvient au terme de ses deux mandats de trois ans chacun à la tête de l’orchestre national, devra céder sa baguette la saison prochaine. Elle dirigeait ses deux derniers concerts avec cette formation qu’elle a amenée vers une qualité rare : les cordes sont d’une homogénéité remarquable, les violons n’accaparent pas le volume sonore, les bois sont clairs, leurs solos sonnent sans affèterie, les cuivres ne claironnent jamais et les cors sont parfaitement justes. 

Dans chaque mouvement joué ce soir-là, les équilibres, les tempi, les nuances et surtout les phrasés communs étaient parfaits, riches et sans outrance, situés juste à l’endroit de Beethoven : sans excès d’épure classique, sans débordements d’émotion romantique. Parlant aux sens, mais aussi à la raison géométrique et harmonique. Intelligent, musical et reposant sur une compréhension fine de l’œuvre. 

Pédagogie simplifiée

La performance de Jean-François Zygel était plus décevante. Si le comédien présentateur sait tisser une complicité avec le public par ses anecdotes, sa malice, les commentaires musicaux étaient faiblards : à peine faisait-il entendre, une fois, les pupitres séparément dans la 7e. Ou prévenir d’un chant aux cors qui survient dans la Pastorale, ou faire remarquer la déclinaison d’une cellule rythmique célèbre (Pom pom pom pooom).

Jouer à 4 mains avec une jeune pianiste du conservatoire d’Avignon, commenter, par son prénom, l’arrivée d’une corniste supplémentaire, les faire longuement applaudir, faisait un peu École des fans. 

Mais à sa surprise visible le public, invité à chanter L’Ode à la joie, le fit avec allant, justesse, en allemand pour certains, et vibrato ! Et sut applaudir ses improvisations réussies, en particulier sur le 3e concerto pour piano, en restant plus mesuré sur certains errements étranges : chaque mouvement symphonique était suivi d’une improvisation de Zygel au piano, en rapport avec des cellules de la partition entendue. Des improvisations ni dans le style, de Beethoven ou d’autres, ni véritablement créatives. Jouant dans la tonalité, sans effet de timbre, sans non plus, de composition véritable. 

Peut-être son Beethoven à lui n’est-il, simplement, pas le mien, mais j’aurais aimé pouvoir applaudir celui offert par l’orchestre, et non les prolongements systématiques du pédagogue.

 AGNÈS FRESCHEL

Mon Beethoven à moi a été vu le 17 avril à l’Opéra d’Avignon et joué le 28 avril au Grand Théâtre de Provence, Aix

Toujours aussi juste 

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Les Justes © X-DR

Il est des textes qui ne vieillissent pas, non par nostalgie, mais parce qu’ils touchent à l’os de la condition humaine. En adaptant Les Justes d’Albert Camus, la compagnie La Parole Rouge ne propose pas une simple reconstitution historique du Moscou de 1905. Sous la direction de Loïc Beauché, la pièce devient un miroir brûlant tendu à notre époque, interrogeant ce qu’il reste de notre humanité quand l’idéal exige le sang.

Camus, humaniste, n’a jamais cherché à donner des leçons, mais à poser des questions insolubles. L’intrigue est connue : un groupe de révolutionnaires socialistes s’apprête à lancer une bombe sur le Grand-Duc Serge. Mais au dernier moment, l’un d’eux, Kaliayev, renonce car des enfants se trouvent dans la calèche.

C’est ici que bat le cœur de l’œuvre. Peut-on tuer pour la liberté ? La fin justifie-t-elle les moyens si ces moyens sacrifient l’innocence ? Sur scène, la tension n’est pas seulement politique, elle est charnelle. Le metteur en scène Loïc Beauché semble avoir compris que pour servir Camus, il fallait s’éloigner du dogme pour embrasser le doute. Sa mise en scène dépouillée laisse toute la place à la vibration des voix et à la lourdeur des silences, transformant le plateau en un tribunal de la conscience.

Une troupe habitée

La force de cette proposition réside dans l’alchimie d’une distribution qui refuse le jeu de façade. Les comédiens ne jouent pas des terroristes : ils incarnent des êtres déchirés. On sent, dans leurs échanges, cette « fraternité de la douleur » si chère à l’auteur de L’Étranger. Chaque acteur porte une facette du dilemme : l’intransigeance glacée de Stepan, la ferveur poétique de Kaliayev, ou la tendresse désespérée de Dora. Ils parviennent à rendre palpables l’épuisement des corps et la fièvre des esprits. 

À une heure où le débat public se polarise et où la nuance semble devenir un luxe, cette pièce rappelle une vérité essentielle : l’injustice ne se combat pas par une autre injustice. « J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice, il faut donner sa vie pour la combattre », écrit Camus. 

La compagnie La Parole Rouge réussit ce tour de force : nous faire sortir de la salle non pas avec des certitudes, mais avec une exigence renouvelée envers nous-mêmes. Une œuvre nécessaire, portée par une équipe qui a l’intelligence de ne pas crier pour se faire entendre, mais de murmurer à l’oreille de notre part la plus noble.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

Les Justes
30 avril
Théâtre du Balcon, Avignon

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Thomas Lebrun au Pavillon Noir 

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Thomas Lebrun © Frederic Iovino

On le sait, l’amour est une source d’inspiration inépuisable pour les artistes. En direct sur RadioLove – émission radiophonique imaginaire  –, D’amour se propose d’explorer « un siècle de mélodies romantiques ». De Charles Trenet à Safia Nolin, en passant par Édith Piaf, Sheila ou encore Shy’m, les références pop affluent dans une jolie fresque musicale. Rock, slow, disco, contemporain, les genres s’entremêlent, dans une mise en abyme où quatre interprètes donnent corps aux chansons d’amour. 

Imaginé par le chorégraphe Thomas Lebrun, le spectacle explore du premier amour aux premières désillusions, de la découverte à la lutte contre le harcèlement scolaire, de multiples formes sans prétendre à l’exhaustivité. Entre burlesque et tendresse, musique et danse s’entremêlent pour composer une traversée drôle et sensible, où les tableaux s’enchaînent, laissant apparaître à chaque fois de nouvelles histoires. Un spectacle aux accents de cabaret, qui promet un voyage dansé à travers les âges.

CARLA LORANG

D’amour
5 mai
Pavillon Noir, Aix en Provence

Fidélité en actes

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Orchestre Philharmonique de Marseille, Da Min-Kim, Xavier Chatillon © X-DR

Déjà de retour à la maison mère pour Rusalka en février dernier, Lawrence Foster demeure fidèle et dévoué à un ensemble qu’il a façonné pendant plus de dix ans. Cela s’entend dès l’ouverture de ce grand concert aux airs de retrouvailles, sur un Stravinsky rare et toujours passionnant. Le chef sait faire sonner les cuivres merveilleusement : la singularité des Symphonies pour instruments à vents demeure intacte, et la rigueur nécessaire s’affranchit ici de toute sécheresse. Elle tient à une entente collective, précise, presque intérieure, et à une discipline et une musicalité qui viennent de loin. Le ton est donné : une musique de blocs, presque rituelle, où le souffle collectif prime sur la ligne. Foster en souligne la dimension chorale, refusant toute tentation décorative. Le résultat, porté par un délicat sens du contrepoint, impose une écoute active, presque physique.

De l’art du contrepoint

Le grand écart ne semble pas si périlleux lorsque retentit la pièce maîtresse : le double concerto pour violon et violoncelle de Brahms, que le chef a fait le pari de ne pas confier à des concertistes extérieurs, mais aux solistes de l’orchestre. Da-Min Kim et Xavier Chatillon ne cherchent pas à briller mais à tisser. Ce goût de la respiration chambriste, d’un dialogue à armes égales entre l’orchestre et les échappées mélodiques a toujours été encouragé par le chef, qui accompagne, soutient, respire avec eux. Il est également cohérent avec l’écriture de Brahms, dont la signature a toujours consisté à conjuguer éclat et intimité. La pâte orchestrale s’allège, les timbres se répondent, et Brahms retrouve une clarté qu’on lui refuse trop souvent

Au retour de l’entracte, on remonte encore un peu plus loin dans le temps, mais toujours avec le même goût du collectif. Beethoven surgit, non comme un monument mais comme une allégorie. L’Eroica n’est pas écrasante : elle est construite, articulée, presque narrée. Après Stravinsky et Brahms, elle apparaît comme une synthèse : énergie, tension, communauté. 

SUZANNE CANESSA

Le concert a été joué le 19 avril à l’auditorium du Pharo dans le cadre de la saison de l’Opéra de Marseille

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Ocean Vuong : écrire la joie au bord du vide

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Ocean Vuong © Tom Hines

Ocean Vuong est né en 1988 au Vietnam, et vit depuis l’âge de deux ans aux États-Unis où il est maintenant reconnu comme un auteur et poète majeur. Il a reçu plusieurs récompenses prestigieuses pour ses textes poétiques, et notamment le prix T.S. Eliot en 2017. Son premier roman, Un bref instant de splendeur, brillamment traduit en français par Marguerite Capelle, a rencontré un succès exceptionnel partout dans le monde : il a été nommé Meilleur Livre de l’année par les revues américaines les plus emblématiques, et a été récompensé en France par le prix Les Inrockuptibles étranger. Son deuxième roman, L’Empereur de la joie, sorti aux États-Unis il y a bientôt un an, vient d’être traduit par Hélène Cohen et publié aux éditions Du Monde Entier par Gallimard. 

Hai, sur le point de se jeter d’un pont, est interrompu dans son élan à la vue un drap emporté par une brise. Il le rattrape, oubliant un instant ce qui l’avais conduit à se trouver là, pour le ramener à Grazina, une vielle femme lithuanienne gagnée par la démence, qui vit devant ce pont. Iels fabriquent alors un quotidien traversé par la mémoire fragmentée de Grazina et la routine de Hai, employé au HomeMarket d’East Gladness, petite ville du Connecticut touchée par la crise des opioïdes au début des années 2000.

Des vies sans issue, une solidarité fragile

Dans un épisode de Tricycle Talk, Ocean Vuong revient avec James Shaheen sur les fondements de son récit : « La fiction est à son apogée lorsqu’elle soulève une question morale, pour l’Empereur de la joie, la question est : quelle est la fonction de l’altruisme lorsqu’il n’y a pas d’issue ? Comment vivre une vie digne de notre souffle ? Le parcours d’un héros peut aussi être un voyage où l’on ne va nulle part. » Il est à la fois bouleversant et terriblement politique de concentrer un récit autour de personnages aux existences sans issues, et de conter l’aliénation d’un rêve américain inaccessible où justement, l’altruisme subsiste. « C’est le fait de ne pas savoir qui nous rapproche. Un jeune auteur suicidaire et une vieille veuve succombant à la démence… Dans notre culture, les très jeunes et les très vieux sont en quelque sorte repoussés vers les marges de la société. Et le lien entre ces deux pôles, la relation qui les unit, est une immense solitude. ».

La poésie d’Ocean Vuong s’arme autant de celles des femmes illettrées qui l’ont élevé que de la culture drag, au croisement de cultures queer extravagantes et de récit de survivances. À la limite pesée d’un too much grotesque, c’est une écriture camp sincèrement amoureuse de sa langue et des identités de ses personnages. L’Empereur de la joie est un récit d’alliances circonstancielles de personnages immigrés, précaires aux expressions forgées par des cultures spécifiques et une expérience commune de l’altérité, de ne pas pouvoir atteindre plus.

La traduction d’Hélène Cohen en gomme malheureusement les hésitations, les conjugaisons transformées propre aux cultures noires américaines et aux personnages non anglophones de l’histoire. L’écriture ornementée d’Ocean Vuong aux services de la marginalité et des existences invisibles s’oppose à l’efficience, au misérabilisme descriptif, à la recherche d’un au-delà satisfaisant. La beauté est partout : dans les décombres d’East Gladness, dans les bad trips à la codéine, dans l’ignorance, dans la mort : « Il n’y a pas de lignes droites, tout vacille, et les poètes le savent depuis longtemps ; nous attendons que la science rattrape son retard ».

NEMO TURBANT
L’Empereur de la joie, Ocean Vuong, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Cohen, Gallimard, collection Du Monde entier, 2024, 384 pages, 23 €.

Chien perdu sans collier

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Thélonious et Lola (Photo de répétitions) © Fred Saurel

Zébuline. C’est votre deuxième spectacle jeune public, après Babïl, qui a beaucoup tourné. Pourquoi ce choix ?
Agnès Régolo
. Je croyais que le jeune public c’était pas ma came ! J’avais tort. En fait, il permet une alliance très désirable entre un propos grave et une grande fantaisie. Thélonious est un chien sans-collier, hors la loi. Qui parle chien et français. Une loi vient de passer contre les sans-colliers… Ce texte de Serge Kribus, écrit dans les années 1980, me permet de réagir aux discours racistes et violents qui se banalisent.

Cela vous inquiète ?
Évidemment. Mais le marqueur de la compagnie [Cie marseillaise Du jour au lendemain, ndlr] c’est l’écart. La fantaisie. Elle permet de créer des œuvres consolantes. Pas naïves, consolantes. Quand on met en scène pour enfants on est obligé d’observer le monde d’un point de vue neuf, sans dolorisme. De travailler une certaine innocence du regard et d’imaginer un avenir en racontant une histoire.

Quelle histoire ?
Lola est une petite fille espiègle de 10 ans qui désobéit, qui fait un écart volontaire en n’empruntant pas le bon chemin. Elle tombe sur ce chien dans un entrepôt, ou un squat. Leur amitié nait de la musique : Thélonious est chanteur… À partir de cette rencontre, ils partent dans un road movie qui va aller jusqu’à Ostende puis, pour lui, jusqu’à l’Angleterre.

Ce chien est clairement un sans-papier africain.
Oui. Mais c’est aussi un chien. Joué par un acteur, qui chante. En fait c’est ce qui attire Lola, qui s’intéresse à tout ce qui vit. Elle dialogue avec ceux qu’elle rencontre, elle construit des relations humaines réelles. Elle apporte ainsi la seule réponse possible au racisme et à l’exclusion : l’empathie, et l’intelligence. Et elle est exigeante : quand Thélonius dit « les jeunes ont besoin d’espoir », elle répond « les jeunes ont besoin de vérité ».

Comment racontez-vous cette histoire ?
La scénographie repose sur des caisses, des cartons de marchandises qui se transforment au cours de leur déplacement. Ces êtres sont ballotés, précaires. On les découvre dans un squat, ils passent par une station essence, se glissent dans un camion… Les acteurs manipulent à vue ces caisses qui deviennent des murs, des emballages, une Skyline. Mais le décor principal, c’est la musique.

Toujours composée par Guillaume Saurel ?
Oui, et toujours structurante du spectacle. Il y a les chansons, des ballades plutôt blues rock, et les musiques plutôt urbaines qui accompagnent leurs déplacements.

Les acteurs ?
Thélonious est joué Antoine Laudet, qui m’accompagne depuis plusieurs spectacles – L’Oiseau vert, La Dispute… Pour Lola, c’est une première ! Ligia Aranda Martinez est une jeune comédienne qui sort de l’Eracm. Elle porte en elle quelque chose de frais qui a à voir avec l’enfance. Ou en tous les cas avec mon idée de l’enfance…

ENTRETIEN REALISE PAR AGNÈS FRESCHEL

Thélonius & Lola

29 et 30 avril
Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Du 11 au 13 mai
Théâtre du Briançonnais, Briançon

Juillet 2026
Le Totem, Avignon (Festival Off d'Avignon)

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Dvorak : une vie singulière  

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© Elie Gaillard Marseille Concerts

Tout commence dans un petit village de Bohême, fils d’un boucher, le jeune Antonin, est destiné à suivre les traces de son père. Heureusement pour nous, ses talents musicaux sont rapidement décelés, reconnus et son destin bouleversé. « Précoce, Dvorak signe sa première symphonie à 24 ans, quand Beethoven a attendu la trentaine et Brahms… les quarante-trois ans » explique Olivier Bellamy. 

Le critique musical aime les musiciens et raconter leur vie. Et le public apprécie car les biographies éclairent – oh combien – les œuvres. Ce soir-là, à La Criée, les Marseillais ont pu entendre le Finale du Quatuor avec piano op. 87, confié au pianiste Sélim Mazari et à trois cordes du Quatuor Malá Strana. Cyprien Brod (violon), Issey Nadaud (alto) et Caroline Sypniewski, violoncelle. Gai, virevoltant, ponctué de pizzicatos lumineux et de rebondissements, le morceau campe d’emblée l’âme dvorakienne : cette faculté à passer de la fête villageoise à l’ombre dramatique en quelques mesures. Les jeunes interprètes rayonnent d’une énergie généreuse. Bellamy évoque ensuite la rencontre décisive avec Johannes Brahms, son aîné de huit ans, qui prend le compositeur sous son aile et fait éditer ses œuvres à Vienne, saluant sa fraîcheur mélodique autant que son sens inné de la forme. On peut alors entendre le Trio op. 65 en fa mineur, œuvre sombre et profonde, écrite après la mort de sa mère. Charlotte Chahuneau est au violon. Mais aussi le Trio Dumky op. 90 avec ses basculements entre mélancolie et mesures endiablées, puis les Danses slaves – moment jubilatoire –, qui donnent l’occasion d’une surprise quand Sypniewski rejoint Sélim Mazari au piano pour un quatre-mains pétillants, immédiatement ovationné.

Le nouveau monde 

En 1892, Dvorak traverse l’Atlantique pour diriger le Conservatoire de New York. Lui, fils d’un peuple dominé par l’Empire Austro-Hongrois, reconnaît dans la musique des esclaves et des Amérindiens l’écho de sa propre douleur. Il accueille gratuitement les élèves noirs les plus doués, qui ouvriront la voix au jazz. De cet exil fertile naissent trois chefs-d’œuvre universels. Le célébrissime Concerto pour violoncelle dans lequel Sypniewski, avec l’Adagio, fait corps avec son instrument dans un don d’elle-même. 

Le Quatuor Américain op. 96, ensuite, sommet absolu de la soirée. Sans piano, les quatre cordes seules : le violoncelle pulse comme un cœur, en pizzicato d’abord, avant de s’élancer à l’archet dans des phrases amples et profondes. Magnifique et étonnamment contemporain. Puis la Symphonie du nouveau Monde bien sûr. Cristina Pasaroiu, souffrante, a cédé sa place à la soprano Inna Kalugina. Heureuse substitution : Elle interprète Going Home, mélodie née du Largo de cette partition. Avec une belle sensibilité la chanteuse, théâtrale et habitée, offre au public des passages de Rusalka – opéra composé en 1900 sur le mythe de la petite sirène –, dont le pathétique Air de la Lune.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 27 avril à La Criée, scène dramatique nationale de Marseille
Dans le cadre de la saison de Marseille concerts

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