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Derrière le tyran, chercher la mère

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Andrea Bajani © Adolfo Frediani

« Je n’ai jamais rien écrit au sujet de ma mère. Je n’ai jamais pensé qu’il vaille la peine de parler d’elle […]. L’encombrement familial était entièrement consacré à mon père, qui s’était placé au centre de la scène et avait rédigé la version unique du roman de la famille. »

Dès l’incipit, le ton est donné. C’est bien d’un tyran dont Bajani – l’Emmanuel Carrère italien – va nous parler dans ce roman qui a obtenu le prix Strega – l’équivalent du Goncourt – en 2025. Un tyran ordinaire dans son rôle de pater familias au pouvoir absolu, « voix et bras de la loi ». Le narrateur, double de l’auteur, revisite une enfance marquée par la terreur face à cet homme qui « avait besoin d’effrayer pour se sentir aimé même s’il savait d’instinct qu’aucune crainte ne suffirait à lui apporter autant d’amour qu’il le voulait, ou plutôt que la crainte ne ferait que provoquer peur, insincérité ». La mission que Barjani s’est fixée à travers une écriture au scalpel : « désincorporer » la mère du père, « la soustraire à l’invasion », lui « redonner existence », « la « réhabiliter ».

Violence et adultère

Au côté du narrateur enfant, on sent la tension monter lorsque l’heure de retour du père approche. On vit avec la mère, les quelques tentatives avortées de se soustraire au joug : un CDD de caissière de quelques mois « seule période où elle avait quelque chose à raconter, ce qui n’était jamais arrivé auparavant et qui n’arriverait plus ensuite », un café avec une amie du quartier que son père considère d’un œil soupçonneux : « sa conséquence fut la disparition de l’amie, l’interdiction de la voir. » Et puis l’adultère : « il avait persuadé ma mère d’accepter cette liaison selon le double argument d’une nécessité existentielle pour lui (il “en avait besoin”, il “ne se sentait pas vivant”) et d’une sauvegarde objective, à ses dires, du temps qu’il passait avec ma mère. Il ne la privait de rien ».

Le récit va crescendo. Oscillations entre contrôle total et explosions : père qui flanque par terre le gâteau d’anniversaire de la sœur, père qui se rue, hachette à la main, sur le canoé des vacances pour le détruire. Constellation de crises, « évidence d’un désespoir, d’un tableau psychique complexe et d’un héritage fasciste nié, mais fondamental dans ses attitudes ».

Après chaque tempête, le père condamne la famille au silence durant des jours, avant d’aligner « trois mots dans une phrase, donnant le signal clair que la vie pouvait recommencer ». Si adulte, le narrateur échange avec ses parents par téléphone. Même à distance les émotions jouent les yoyos : « Lorsque la voix de ma mère était détendue, j’étais envahi par une sorte de joie lancinante (…) Un soulagement qu’il était facile de prendre pour du bonheur, alors qu’il était l’exact envers de la terreur ».

Dix années se sont écoulées depuis ce jour de décembre où l’auteur décide de rompre définitivement tout lien avec ses géniteurs. Le roman en fête l’Anniversaire… Une libération.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

L’Anniversaire d’Andrea Bajani
Gallimard – 19 € 
Parution le 15 janvier

Voir Turbo briller

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Turbo © Olivier Chourreau

Sur la scène du Théâtre des Chartreux, Coco Mellier interprète Turbo, un personnage drag king/queer qui rêve des feux de la rampe. Depuis sa chambre d’éternel.le adolescent.e des années 2000, iel campe sur son fauteuil rose, devant un téléphone en fourrure qui ne sonne pas. Iel attend une réponse du bureau de candidature de l’émission des Super Super Super Star, qui pourrait lui donner sa chance. Turbo s’entraîne, se prépare, danse, lipsynque, transforme sa chambre en plateau télévisé et fantasme des shows imaginaires. 

Créé par Coco Mellier et Riv Espaignet de la Compagnie du feu, Turbo est tout autant un hommage à la culture drag qu’une invitation, accessible aux non-initiés, à la découvrir. Coco Mellier habite son personnage et puis le quitte de temps en temps pour s’adresser au public, alterne la performance drag et le récit de soi avec fluidité et pédagogie. Il évoque le trouble, la dysphorie, la joie trans et la découverte d’un alter égo drag réparateur, qui semble avoir toujours été là. Turbo troque sa robe de soirée pour un costume à paillette, transforme son miroir plein pied en table de mixage de salle des fêtes, passe de la pop star au queer de campagne solitaire, en embarquant son public avec humour et sensibilité. 

L’invisibilisation classiste des enfances queer en ruralité est aussi la source de la personnalité de Turbo, ses rêves de grandeur sont le reflet d’un besoin de reconnaissance, d’une attention qui ne se pose pas sur celleux qui n’en sont pas jugé.es digne. « Vous savez ,dans The Voice, ce moment ou le rideau se lève, et que la.e candidat.e avance sur scène invisible au jury, on entend son souffle dans le micro et puis iel commence à chanter etquelque chose se passe, sa vie vient de prendre une dimension extraordinaire. ». Les images se succèdent, les récits s’imbriquent et Turbose dévoile fier et vulnérable dans ce qui constitue, finalement, une lettre d’amour à l’identité queer.

NEMO TURBANT

Turbo a été joué le 17 janvier au Théâtre des Chartreux

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Danse avec les pauvres

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© Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Rumba est le dernier volet de la « trilogie des pauvres diables » de l’auteur italien Ascanio Celestini, dont le Théâtre Joliette a accueilli les deux premiers, Laïka et Pueblo, en 2022. Toujours interprété par le comédien belge David Murgia, dans le même dispositif : un seul en scène frontal, décor minimal, accompagné par un musicien en live, en l’occurrence Philippe Orivel, au clavier et à l’accordéon. Un texte dense, un déluge de mots dit par un David Murgia au débit hallucinant, emportant le public dans ces histoires de gens de peu, qui rebondissent les unes sur les autres, tour à tour amusantes, poétiques, déchirantes, métaphysiques, traversées par l’évocation de la vie de Saint-François d’Assise.

Une attente sous les étoiles

Le spectacle se déroule la nuit de Noël, sur un parking désert de la périphérie d’Assise, en Italie : le narrateur et son acolyte musicien décident de préparer un petit spectacle religieux autour de la vie de Saint François d’Assise, imaginé à partir d’une page d’un prospectus piqué dans une église, en espérant que des cars de pèlerins viendront les voir, sans certitude que cela arrive.

La scène n’est occupée que par un rideau rouge et un portique. C’est par le récit et la voix de l’acteur que surgissent les lieux et les personnages, les « invisibles » : une femme « à la tête embrouillée », Job, le manutentionnaire illettré, « qui ne parle pas, il fait », Joseph le clochard, ancien gardien de cimetière en Afrique, qui chantait la vie des morts qu’il enterrait, huit enfants migrants qui se noient, sans comprendre ce qu’il leur arrive, dans la traversée de la Méditerranée, …

Trivial et métaphysique

Une suite de récits emboîtés, de fragments qui s’agrègent et se répondent dans un puissant raz-de-marée verbal, des jeux de narration où des personnages se croisent et se recroisent, où passé, présent et fable se mêlent. Des moments de comédie suivis de tragédies déchirantes, avec en contrepoint le récit de la vie de Saint François d’Assise, image de dépouillement radical et de proximité avec les démunis.

Un spectacle qui questionne ce que signifie l’humanité hier et aujourd’hui, ici et ailleurs, interroge le sacré et le marchand, conjuguant naturalisme et âpreté sociale à une écriture poétique à l’oralité débridée.

MARC VOIRY

Rumba était présenté le 17 janvier au Théâtre de la Joliette, Marseille

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Un nouvel avenir pour Le Moulin

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Un Moulin, des paroles, et des actes. Ce 14 janvier à la Cité de la Musique, à l’occasion d’une rencontre professionnelle autour de l’avenir du Moulin, la Ville de Marseille a dévoilé son plan pour relancer la salle historique de Saint Just. Sise boulevard Perrin dans le 13e arrondissement, elle avait été cédée au printemps 2024 à la Ville de Marseille par la famille propriétaire. Depuis, beaucoup se demandaient quel serait l’avenir de ce haut-lieu de la nuit marseillaise. Bonne nouvelle, elle restera un espace de diffusion culturel, après un appel à projets à venir en février 2026.

Parmi les critères qui seront retenu par la Ville, outre le prolongement d’un projet culturel et artistique tourné vers la musique, apparaissent l’ancrage dans le territoire et l’ouverture aux habitants du quartier, l’inclusivité et la diversité culturelle, les dynamiques partenariales ou l’écologie du projet. Côté calendrier, la sélection finale aura lieu en juin, pour une réouverture espérée avant la fin de l’année.

Une histoire à relancer

Ancien cinéma de quartier devenu salle de concerts en 1989, Le Moulin a connu d’importants travaux dans les années 2010, pour aboutir en 2012 à la réouverture d’un espace à part : une salle triplement modulable, pour une jauge à dimension variable pouvant atteindre les 1500 places. La programmation, elle, s’était petit à petit concentrée sur la scène rap hexagonale, avant de se raréfier ces dernières années.

Vendue à la Ville en 2024, l’espace a été cédé totalement à nu : plus d’équipements, ni de matériel – il n’y avait même plus d’extincteurs. Depuis quelques mois, le bâtiment a tout de même été mis à disposition de l’association Le Nomad’, qui y a installé provisoirement ses bureaux et activités.

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Les légendes ont la peau dure

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Eliana Figueroa et Matias Santos - danseurs du Ballet Teatro Colon© X-DR

Le programme est proposé par Jean-Charles Gil, ancien directeur du Ballet d’Europe et danseur étoile fétiche de Roland Petit. C’est un hommage à sa ville et à la danse qu’il aime, et qu’il a dansée, fondée sur l’excellence d’une technique académique, une connaissance historique rigoureuse des répertoires romantique et moderne, et un attrait pour des années 70 pop et colorées.

Reprendre ces répertoires du XXème siècle à l’opéra, avec son orchestre, tend à affirmer l’opportunité, à côté de la création contemporaine, de conserver et donner à voir les plus beaux moments de ces grands ballets, qui constituent une mémoire de la danse. Discutable parce qu’essentiellement performative, éminemment genrée et intrinsèquement douloureuse pour les interprètes, mais qu’il serait regrettable de perdre faute de danseurs combattants : le public friand de cette danse et adepte de cet art sportif est nombreux, et les deux représentations affichent d’ores et déjà complet.

Marseille au coeur

Il faut dire Marseille fait figure d’exception dans l’histoire du ballet. Avec Marius Petipa tout d’abord, qui a écrit en 50 ans (de 1860 à 1910) plus de 60 ballets classiques, en les imposant comme un spectacle détaché de l’opéra, et en fixant le déroulement formel des pas-de-deux (adage, variation masculine et féminine, coda). Le programme permettra de voir les plus célèbres de ces duos codifiés et genrés, extraits de La Bayadère, La Belle au bois dormant et bien sûr Le Lac des cygnes.

Petipa est un Marseillais qui a fait l’essentiel de sa carrière à Saint -Pétersbourg avec les Ballets russes, comme Maurice Béjart à Paris puis Bruxelles (1960-1987) et Lausanne (1990-2007). La danse de Béjart, profondément musicale, abandonne le pas-de-deux pour des duos et des variations moins formalisés, et une liberté narrative où les idées s’incarnent comme dans Liebe und Tod, dans Bakhti, d’inspiration indienne, dans le Soldat amoureux, où le soliste enchaîne des doubles tours et batteries virtuoses sur une chanson populaire italienne.

De très belles pages de Lazzini seront aussi dansées sur la scène de l’Opéra de Marseille, où certaines furent créées : le chorégraphe, qui quant à lui est né à Nice, dirigea le Chœur de ballet de l’opéra de Marseille avant la création du Ballet National de Marseille par Roland Petit, et Gaston Defferre, en 1972. De Joseph Lazzini, chorégraphe inventif qui a participé à la libération de la danse académique avant la vague de la nouvelle danse française et américaine, on pourra voir deux Pas-de-deux, écrit sur les 1ère et 3ème symphonies de Mahler.

Car une des qualités du programme est aussi de relier le ballet à la musique orchestrale : Minkus, Tchaïkovski et Mahler seront interprétés par l’orchestre de l’opéra, dirigé par Ermanno Florio. Dans un programme où l’on peut noter l’absence totale de femmes à la baguette musicale et chorégraphique : les danseuses ne sont que des étoiles qui brillent au ciel d’un univers très masculin où les danseurs, aussi, sont des objets scintillants.

Le répertoire, c’est aussi cela.

Agnès Freschel

Marseille danse ses légendes

les 24 et 25 janvier

Opéra de Marseille

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Un Conte (de Monte Cristi) revisité

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© L.S

Pour leur premier évènement de l’année, le Pôle culturel Miremont au Plan de Cuques proposait une création particulière : Monte-Cristo revisité. Créé en 2024 dans le cadre du festival Oh les beaux jours, ce spectacle immersif allie spoken-word et composition musicale électronique (Fred Nevché) aux illustrations d’Alfred (Lionel Papagalli), auteur de bande dessinée.

La disposition scénique est simple : une table où s’installe Fred Nevché, avec son ordinateur et un micro, et pour accompagner en images, une projection où le public observe les dessins réalisés sous caméra. Entremêlant passages du roman et extraits des mémoires d’Alexandre Dumas, le musicien-poète bascule entre la vie fictive d’Edmond Dantès et la vie, réelle, d’Alexandre Dumas, et tente par là d’explorer les origines de ce grand roman français.

Des illustrations pour accompagner la performance

Les premières images débutent par la page blanche, mais ce schéma (un peu répétitif à la troisième reprise) est changé lors de la fuite de Dantès. Lorsqu’il se retrouve jeté à la mer, le dessinateur utilise des techniques de sérigraphie de différentes couleurs et un montage vidéo pour insuffler du mouvement à l’illustration. Plus tard, lors de la découverte du trésor, l’illustrateur place ses mains devant la caméra avant d’en dégager une aperçue, comme si le spectateur se retrouvait à la place de Dantès qui le découvre. Côté musique, la page ne l’emporte jamais sur la voix, rythmée et théâtrale, si bien qu’on a tendance à l’oublier. Malheureusement les passages qui sont seulement instrumentaux laissent à désirer : les beats électroniques sont redondants, de manière générale, les éléments musicaux ne ramènent pas à l’histoire racontée, et ne traduisent pas la nature épique de l’œuvre.

L’homme derrière le Comte

Loin de s’étaler sur l’histoire que l’on connaît déjà si bien, l’artiste multiple dirige notre regard vers un homme mystérieux derrière le rideau. On y découvre les débuts d’un homme « aux yeux bleus » et aux « cheveux crépus ». Fils du Général Dumas, il est descendant du surnommé « marquis » de La Pailleterie et de Marie Cessette Dumas. Cette dernière, achetée en tant qu’esclave par le marquis, puis affranchie, sera par la suite vendue – avec ses enfants. Alexandre de La Pailleterie rachète enfin son fils, et tous rentrent de l’île Saint Domingue en Normandie. Mais lors de son entrée dans l’armée, le futur Général décide de garder le nom de sa mère, Dumas, et son fils (l’écrivain) honorera cette tradition. Le roman serait-il alors un clin d’œil, voire un hommage à Marie Cessette Dumas, née à Monte Cristi – une région de l’île de Saint Domingue – et qui fut la matriarche du Général Dumas, Dumas, l’écrivain, et son petit-fils, le dramaturge ? Fred Nevché pose la question : et si l’art révélait une partie de l’histoire cachée ?

LAVINIA SCOTT
Spectacle donné le 16 janvier au Pôle Culturel Miremont.

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« Diamanti », habilleuses de rêves

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Diamanti est un récit encadré dans la grande tradition narrative des contes. Un film dans le film, s’inscrivant lui-même dans d’autres films références. Un hommage au septième art et aux femmes. Aux actrices et à celles qui les habillent – couturières, chapelières, brodeuses, teinturières, stylistes. Les premières incarnant ici les secondes. Toutes comparées par le réalisateur à des « diamants », résistantes, précieuses, offrant mille facettes.

C’est l’été romain. Dans un jardin, une vingtaine d’actrices de tous âges- un vrai vaginodrome, raille l’une d’elles, et deux hommes sont attablés autour de plats de lasagnes. Le réalisateur interprété par Ferzan Özpetek en personne, les a convoqués pour la lecture du scénario de son prochain film : Diamanti. Un film où les femmes seront « les protagonistes absolues ».

Les voix off de chaque lecteur-trice nous téléportent dans ce film, et les années 70. On est à Rome. Dans un fameux atelier de création pour théâtre et cinéma, la Sartoria Canova, dirigé par deux sœurs : Alberta (Luisa Ranieri) et Gabriella (Jasmine Trinca). La première inflexible, menant ses équipes à la baguette, en mode Meryl Streep du Diable s’habille en Prada, la deuxième cassée par un drame personnel, douce et triste. La commande en urgence d’un cinéaste réputé, pour un film se déroulant au XVIIIème siècle, et l’arrivée d’une terrifique costumière oscarisée pour mener ce projet, vont mettre tout l’atelier sous pression. On passe du lieu d’un travail qui occupe les journées et parfois les nuits mais solidarise les femmes, au domicile de chacune où elles sont isolées : de l’épouse battue à la célibataire libérée jouissant d’amants de passage, de la mère démunie face à son ado dépressif à celle abandonnée en charge d’un garçonnet. A l’Atelier, Silvana (Mara Venier), figure  nourricière, déesse de la pasta, dont on devine la solitude, les materne toutes. Les destins des « patronnes » s’esquissent : amour perdu pour Alberta, deuil impossible pour Gabriella. Ensemble, ces femmes sont tout. Fortes et solidaires jusqu’au crime, prêtes aux défis. Seules, elles redeviennent vulnérables, soumises aux diktats sociaux.

Satin et crinoline

Le film s’habille de styles divers : un soupçon de comédie musicale, un peu de mélo, une pincée de comédie romantique glamour, une pointe de drame social, une rasade d’extravagances felliniennes…

Dans ce récit choral, les hommes restent au second plan, moins brillants : un cinéaste exigeant, un panel de pères (le despotique, l’absent, le démissionnaire), un mari violent et odieux ou des chics types sans oublier les jeunes livreurs ou acteurs à moitié nus que les couturières espiègles s’amusent à mesurer au centimètre.  

Les drapés coulent à l’écran, perles et galons, jupes à paniers et coiffes à la Fontange ; 160 mètres de tissu doublé de crinoline noire pour la robe rouge en bouquet final.

Avec la complicité du chef costumier Stefano Ciammitti, Ferzan Özpetek célèbre les grands noms italiens de la discipline ( tous des hommes) : Pierro Gherardi (et ses robes sculptures pour Mina), Piro Tosi (chef costumier de Visconti), ou Danilo Donati (primé pour le Casanova de Fellini). On voit les robes inoubliables de Claudia dans Le Guépard et de Romy dans Ludwig.

Un film dédié in fine à Mariangela Melato, Virna Lisi et Monica Vitti. Trois actrices avec lesquelles Ferzan Özpetek aurait rêvé tourner, aujourd’hui disparues, mais éternelles comme les diamants.

ELISE PADOVANI

Sortie le 21 janvier 2026

Avignon en hiver

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Les Meutes © Vincent Berenger

Le festival d’hiver des scènes d’Avignon évolue, dans une certaine idée de la continuité, devenue aujourd’hui marginale. Ainsi Julien Gélas invite Nicolas Pagnol au théâtre du Chêne noir hérité de son père. Les textes de Marcel Pagnol y seront dits par… Vincent Fernandel. Le fils de Gérard Gélas programme aussi sa propre adaptation du Horla de Maupassant, adapté à l’ère de l’I.A.

Un autre père presque fondateur du Off reste aux commandes : Serge Barbuscia (Théâtre du Balcon) est président des Scènes d’Avignon, et propose une édition des 20 ans qui s’attache à rendre hommage : ainsi le 27 janvier une pause déjeuner sera proposée autour d’André Benedetto, dramaturge qui créa le premier festival Off en 1966, dans un élan politique qui annonçait les jolis jours de Mai… et les frictions fécondes du In et du Off.

Mais cette édition de Fest’hiver ouvre aussi largement les portes de la capitale du théâtre à de nouvelles formes, de nouveaux lieux, et des talents qui vivent hors des remparts et de la ville. Ainsi le 23 janvier les ateliers collectifs de la Cie Sortie 23 invitent le public aux Bains Pommer, magnifique lieu patrimonial récemment restauré. La soirée des 20 ans se tiendra à LaScierie, dans l’esprit de ce tiers lieu industriel, avec DJ, rencontres et guinguette bio.

Du théâtre des femmes

Mais l’essentiel à Avignon restera toujours le théâtre ! L’Entrepôt (Cie Mise en scènes) et le Festival d’Avignon sont partenaires des Scènes d’Avignon*, et chacun propose un ou plusieurs spectacles, qui souvent entrent en résonance avec leur dernière ou leur future programmation d’été.

Ainsi le Festival d’Avignon programme La Lettre de Milo Rau à la Fabrica ; Judith Desse, à l’Entrepôt propose Colette au pays du Soleil levant un émouvant quintet écrit dans une maison de retraite, où les danseurs ont les corps recouverts d’argile, qui deviendra poussière.

Les femmes sont aussi beaucoup plus présentes sur les plateaux des Scènes d’Avignon, qui restent majoritairement, mais plus uniquement, dirigées par des hommes. Et les metteuses en scène proviennent de toute la région : ainsi Wilma Levy (Cie marseillaise Des Passages), après Héroïnes, travaille avec Charlie Radix sur la sororité, et le lien de la politique et de l’intime. Eloïse Mercier (Cie toulonnaise Microscopique) joue Les Meutes avec Gauthier Bauxebelt, un duo dans l’air du conte à la prose ciselée, avec Lou, les loups et leurs meutes plus ou moins sauvages. Marie Provence (Cie marseillaise 7e Ciel) reprend La Stupéfaction, où un trio d’êtres cabossés se confronte et s’entraide. Enfin la Cie marseillaise Le Vaisseau propose sa deuxième création, écrite et mise en scène par Nina Ayachi et Clara Chrétien : Le Cabaret des Oiseaux, une lutte conte les portes fermées et la mort, dans un registre pourtant burlesque, aussi…

Agnès Freschel

Fest’hiver
Du 23 janvier au 1er février
Divers lieux, Avignon
*Théâtre des Halles, du Balcon, de Chêne noir, du Chien qui fume, des Carmes et Transversal

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Invitation au voyage

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© Marseille Concerts

Toujours rattachée au répertoire baroque italien, l’œuvre de Domenico Scarlatti a pourtant marqué l’histoire de la musique espagnole. C’est du moins la lecture qu’en propose l’interprétation fine et personnelle de Jean-François Dichamp, idéale dans le cadre des désormais immanquables récitals du dimanche matin au Foyer de l’Opéra. Le clavier galant mais fiévreux de l’Italien longuement établi à la cour de Madrid y rencontre le piano post-romantique, pétri de références à Goya, d’Enrique Granados. Dextérité, vocalité, mais également conjugaison sensible de grotesque et sublime unissent ces deux compositeurs pourtant éloignés de près de deux siècles.

Danses de l’intime

Héritières des suites de danse, les sonates de Scarlatti sont en effet marquées de pulsations et de syncopes proches de leur imaginaire et de leurs tempi. C’est notamment le cas de la K193, virtuose, riche en ornements princiers, et de la K414, aux martèlements particulièrement obsédants. Mises en perspective, les Goyescas de Granados lui répondent avec panache, mais également en creusant le versant sentimental qui s’y laissait deviner. Elles s’y apposent notamment dans leur recours aux appogiatures, magnifiées par le toucher délicat de Jean-François Dichamp.

Los Requiebros et le Fandango de Candil se révèlent ainsi à la fois dépouillés et tourmentés. L’opéra n’est jamais loin, notamment lorsque surgit le chant profond de La Maja y el Ruiseñor, ou la mélancolie grave d’El Amor y la Muerte. Mais le baroque des sonates K25 et K8 ne pâlit pourtant pas face à de tels déchaînements de lyrisme et de mélancolie. La première convoque le spectre du contrepoint et de la fugue, où la main gauche sert de point d’ancrage. La seconde, dans ses retards, chromatismes et jeux d’imitation, se révèle d’une foudroyante modernité.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été joué à l’Opéra de Marseille le 18 janvier dans le cadre de la saison Marseille Concerts.

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Entre cultures autochtones et rythmes syncrétiques

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Zawia Fama © X-DR

Animé par Yassine Laroussi, le groupe Zawia Fama s’est formé autour de musiciens venus de divers horizons, leur point commun est la ville de Marseille comme port d’attache. Empruntant son nom aux zawias, confréries ancestrales qui rassemblent des disciples autour de pratiques mystiques et de rituels collectifs, le groupe conjugue fraternité et diversité.

L’autre partie du nom, Fama, est un prénom donné principalement en Afrique de l’Ouest, lié aux langues et culture mandingues comme le bambara, où il signifie « reine » ou « celle qui est honorée ». Fama est aussi un hommage à la grand-mère de Yassine auprès de laquelle il apprend les valeurs d’hospitalité et de dignité.

Musique gnawa et soin des âmes

Le répertoire gnawi, ou musique gnaoua, puise ses racines dans le lien historique et culturel entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Introduite au Maroc et en Algérie dès le XVe siècle par des esclaves originaires du Ghana, de la Guinée et du Mali, cette tradition musicale reflète un syncrétisme entre les rythmes hypnotiques et polyrythmiques subsahariens, les pratiques animistes et les influences soufies maghrébines arabes et amazighes.

Les Gnaouas, musiciens nomades, ont développé ce répertoire d’une zaouïa à l’autre, parcourant les confréries mystiques, mêlant invocations aux djinns et saints aux rythmes des percussions et chants d’Afrique de l’Ouest. Le guembri (luth à trois cordes), les qaraqeb (crotales métalliques) et le tbel (tambour) incarnent cette hybridité, où les polyrythmies ternaires et binaires du golfe de Guinée se superposent à des structures nord-africaines.

Pour Yassine Laroussi, animateur du groupe « chacun est porteur de sa culture et de ses influences musicales. Zawia Fama est comme un mausolée imaginaire qui permet d’abriter cette diversité et permet son harmonisation et son alchimie. Au croisement d’emprunts musicaux circulants, il en sort un cocktail au groove percutant et une invitation dans l’univers de la transe. »

Une identité musicale hybride qui se construit au fil du parcours entre le Maroc et Marseille comme un carnet de voyage. Par essence, les musiciens de Zawia Fama sont un peu troubadours, porteurs et transmetteurs de culture, la musique gnawie est leur point central. Cette musique de liberté se nourrit des rythmiques africaines se sublime par des expressions de transes corporelles et d’un imaginaire très coloré.

Avec des titres emblématiques comme Yemma ou Amazighia, le voyage est assuré jusqu’à Tiznit (Maroc), haut lieu de la culture amazighe. À l’occasion de Yennayer, Nouvel An amazigh 2976, cette chanson célèbre la fierté d’une identité amazighe affranchie d’un monde mortifère cerné par les frontières, celles dressées par les États-nations comme celles, plus bruyante que jamais, des velléités de guerre.

La scène marseillaise occupe une place particulière pour le groupe qui s’y produit régulièrement, la prochaine date du 23 janvier à la brasserie Zoumaï, sera de nouveau l’occasion de retrouver un public fidèle et de partager la nouvelle année, sous le signe de la paix et de la tolérance.

SAMIA CHABANI

Zawia Fama
23 janvier
Brasserie Zoumaï, Marseille

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