On connait bien Jérôme Deschamps, auteur, metteur en scène, comédien, ancien directeur de l’Opéra-Comique et cocréateur de la troupe des Deschiens. Et lui connaît bien son Molière ! Après avoir mis en scène Les Précieuses ridicules (1997) puis Le Bourgeois Gentilhomme, il s’est remis à l’ouvrage sur un autre grand classique du maître : L’Avare. À la satire d’origine, Jérôme Deschamps ajoute une touche de folie teintée d’absurde, dans une mise en scène sobre, laissant toute la place au jeu des acteurs et à la richesse du texte : décor volontairement minimaliste, fard blanc sur les visages, et costumes d’époque (pensés par Macha Makeïeff). Tout comme Molière, dans le rôle du vieil avare accroché à sa cassette, le metteur en scène s’en donne à cœur joie : bedonnant et traînant de l’arrière-train, tout en délires, loufoqueries et férocités.
MARC VOIRY
29 novembre Les Salins, scène nationale de Martigues
Le Zef poursuit son cycle dédié au solo chorégraphique. Après Pierre Rigal, le plateau du Merlan accueille Ambra Senatore, directrice du CCN de Nantes. Avec cette création provisoirement intitulée Solo D’altro Canto, la chorégraphe choisit de renouer avec les solos qui ont marqué le début de sa carrière. Ce retour aux sources exprime son désir de danser avec intensité, de questionner son écriture chorégraphique et de se redécouvrir dans la solitude du plateau. Son solo, traversé par des récits de femmes questionnant leurs racines, leurs liens aux lieux et aux autres, le départ, l’attente et l’engagement, tisse un dialogue entre expériences personnelles et collectives tout en préservant cette relation directe et spontanée avec le public qui caractérise son travail.
Le Cirque Alfonse s’installe sur la scène du Grand Théâtre de Provence les 29 et 30 novembre prochain avec Animal, histoire de ferme. Un spectacle explosif où traditions rurales et créativité contemporaine se mêlent avec humour et énergie. Sur scène, dix artistes multidisciplinaires – le père, la sœur, le frère, le beau-frère, les cousins et autres amis d’enfance de la famille Carabinier Lépine –plongent le spectateur dans leur univers déjanté, né au cœur de la ferme familiale canadienne. Pots à lait, cloches géantes, brouettes, roues de tracteur et même un taureau mécanique servent de décor à des acrobaties spectaculaires, le tout porté par la musique live et les paroles entrainante de la troupe. Drôle, émouvant et vraiment unique, ce show intergénérationnel revisite l’imaginaire rural avec un humour irrésistible et un souffle de modernité.
Quand on pense vaudeville, on pense amant dans le placard, quiproquos rocambolesques et portes qui claquent. Mais l’auteur et metteur en scène Léonard Bérthet-Rivière, lui, pense surtout au rire et à la façon dont le théâtre de boulevard, parfois relégué au passé, le fait émerger. Le Mystère du gant est un vaudeville absurde et surtout statique, une mise en abîme d’une répétition théâtrale dans laquelle le metteur en scène et la comédienne Muriel Legrand interprètent, assis derrière une table, une galerie de 13 personnages plus déjantés les uns que les autres. Comment piquer l’intérêt du public et le faire rire en jouant avant tout sur le pouvoir du texte et de l’imagination ? Voilà la question à laquelle il entend répondre.
Que peut-on faire avec un sac de pièces d’or ? Dans Jean la Chance, le protagoniste s’en défait bien vite, et dilapide cette toute nouvelle fortune en acceptant à répétition des échanges de biens dans lesquels il est floué. Mais peut-être s’en moque-t-il. À contre-courant de la logique d’accumulation des biens, les aventures de Jean interrogent certains des rapports humains et marchands qui régissent notre société. Ce conte, popularisé par les frères Grimm, a été réécrit par de nombreux auteurs. C’est la version de Bertold Brecht qu’a choisi d’adapter le groupe Phare, du théâtre-école Échappé Belle de la Cie Vol Plané. Après avoir proposé une étape de première étape création en juin, le groupe présentera cette semaine la version finale de ce travail à La Criée.
CHLOÉ MACAIRE
3 décembre La Criée, théâtre national de Marseille
10 ans cette année que le cycle de conférences Opera Mundi, porté par Cécile Arnold et Éric Giraud, régale le public marseillais de sessions de réflexion conviviales. Si cet anniversaire va se décliner tout au long de la saison, un premier temps fort abordera, au Frac Sud, les relations d’interdépendances entre l’humanité et le reste du vivant. C’est par le biais du cinéma que seront lancés les débats, toujours très riches, sous forme « d’Apero Mundi ». Qui n’a pas vu Dersou Ouzala, chef d’œuvre d’Akira Kurosawa, aura l’occasion de le faire le 29 novembre. Le lendemain, une autre fiction, Jacky Caillou (Lucas Delangle), un documentaire sur la montée des eaux, Island Road (Francescu Artily) et un film d’animation pour les enfants à partir de 5 ans, Bonjour le monde (Anne-Lise Koehler/Éric Serre) seront à l’affiche.
Zébuline. Comment avez-vous réagi en apprenant cette décision ?
Aymeric Seassau. Ces annonces sont extrêmement brutales, puisque des compagnies, des lieux, des événements, des festivals, sont confrontés à des ruptures nettes de financement régional dès 2025. Ils vont être contraints de prendre des mesures importantes, si nous n’arrivons pas à conjurer la catastrophe qui s’annonce.
Et les acteurs culturels ?
Le monde culturel à Nantes et dans le Pays de la Loire est passé de la stupéfaction à l’action. Avec la mobilisation la plus massive qu’on ait vue ces dernières années, rassemblant syndicats d’employeurs, de salarié·e·s, directeurs·ices, et d’artistes qui prennent la parole. Des élu·e·s se mobilisent aussi évidemment, pour essayer d’empêcher l’irréparable.
Pensez-vous que la présidente et sa majorité iront jusqu’au bout ?
Pour l’instant, on se mobilise pour faire savoir ce à quoi conduiront ces choix. Je pense que la présidente de région est mal conseillée, voire mal informée, peut-être les deux. Elle dit que sa priorité est l’emploi et la jeunesse, mais elle est en train d’organiser un plan social dans l’emploi culturel, et au-delà, à tous les métiers prestataires (les techniciens, la sécurité…), on pense aussi aux commerçants, aux hôteliers etc.
Elle parle aussi beaucoup de la jeunesse, mais en réalité, quand le conseil régional finance des événements ou des structures culturelles, il leur demande – et c’est bien normal – d’intervenir dans les lycées puisque c’est une compétence régalienne de la région. Les lycéens et la jeunesse seront les premières victimes d’un assèchement de la vie culturelle. Enfin, elle dit vouloir se resserrer sur ses compétences obligatoires, il faut lui rappeler que dans les derniers textes de loi, la culture reste une compétence partagée, la région a donc une responsabilité pour soutenir cette chaine économique si utile, puisque c’est une des conditions nécessaires à toute société démocratique.
Attendez-vous une réaction de la part du ministère de la Culture ?
Nous attendons que chacun s’exprime. La région Pays de la Loire nous explique qu’elle est confrontée à des difficultés budgétaires, mais c’est le cas de toutes les collectivités locales, et c’est la seule en France qui s’en prend violemment à tous les acteurs culturels, qui sont insulté·e·s voire méprisé·e·s.
Un tweet d’une violence rare C’est par un message délivré sur le réseau social X que Christelle Morançais, présidente de la région Pays de la Loire, s’est justifiée de ses décisions budgétaires. Elle parle de la culture comme d’« un monopole intouchable », constitué d’« associations très politisées, qui vivent d’argent public ». Arguant que le modèle culturel devait « se réinventer », puisque dépendant des subventions publiques. N.S.
Connaît-on déjà les acteurs qui seront les plus touchés par ces coupes ?
Cela dépend de la part de financement de la région. On parle de la fermeture de la Maison Julien-Gracq, qui a tant parlé de cette région, qui l’a tant mise en récit. De l’arrêt de la revue littéraire 303, de l’événementiel dans le cinéma, et de tous les financements complémentaires qui étaient apportés sur l’ensemble des institutions ou lieux culturels. Au moment ou je vous parle [le 22 novembre, ndlr], je ne sais pas si l’Orchestre national des Pays de la Loire sera en mesure de produire des spectacles l’année prochaine.
Dans son tweet de justification [lire encadré], la présidente parle d’associations « très politisées »… faut-il y voir une vengeance politique de sa part ?
Je pense qu’elle devrait regarder le public qui va dans les salles, où il y a évidemment toutes les obédiences politiques confondues. Quitter La Folle journée – dont la billetterie ouvre dans quelques jours – c’est se couper du plus grand événement européen de musique classique, et je crois savoir que son public est très divers, on y retrouve des gens de gauche comme de droite…
Croise-t-on Christelle Morançais dans ces événements culturels ?
Non, la région déserte toutes les manifestations culturelles. Ils ne viennent plus aux inaugurations.
On apprend dans le journal en ligne Médiacités qu’elle a récemment engagé un photographe personnel pour la suivre dans tous ses déplacements, au moment même où elle supprime 100 postes de fonctionnaires.
Oui, on a une région obsédée par la communication. Mais là où elle se trompe, c’est que la vie culturelle à l’échelle d’une région permet de mettre en récit tout un territoire… sûrement mieux qu’un photographe personnel.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI
Même tarif pour le sport et la vie associative Outre la culture, c’est toute la « commission 7 », qui s’occupe également de la vie associative, du sport et de l’égalité femmes-hommes, qui va être touchée par ces coupes budgétaires. Dans un communiqué du 22 novembre, le Planning Familial 44 s’alarme après avoir appris que le conseil régional envisageait « la suppression pure et simple des subventions versées […] dès 2025 ». Quant au Fonds pour l’égalité hommes-femmes, le journal Ouest France révèle que la région va cesser, ou presque, de l’alimenter. N.S.
La culture se mobilise
Tribune, manifestations, pétition… la pression monte sur le conseil régional de Loire Atlantique avant le vote du budget ce 19 décembre
« On va mourir et même pas sur scène », « la culture n’est pas un luxe, c’est un devoir », voilà quelques-uns des messages que l’on pouvait lire ce lundi 25 novembre devant l’hôtel de région des Pays de la Loire à Nantes. Malgré la pluie, ils étaient entre 3 et 4 000 à s’être réunis à l’appel de nombreuses organisations syndicales et collectifs, pour protester contre les coupes budgétaires annoncées. Cette première manifestation signe le premier acte d’une mobilisation qui s’annonce puissante, couplée aux nombreuses prises de paroles d’artistes qui lèvent la voix. Lancée par Catherine Blondeau (directrice du théâtre Grand T à Nantes), une pétition cumule déjà près de 50 000 signatures, dont plus d’un millier de personnalités de la culture. Des artistes (Zaho de Sagazan, Alice Zeniter, Phia Ménard…) et des professionnels de la culture (Jérôme Clément, président du festival Premiers plans ; Nolwen Bihan, directrice de TU-Nantes). Ensemble, ils dénoncent un « coup porté à la société civile tout entière », défendant un modèle culturel français « violemment attaqué par la région des Pays de la Loire, […] sous couvert de la cure d’austérité imposée aux collectivités. » Avant elle, c’est l’écrivain sarthois Éric Pessan qui publiait une lettre ouverte dans les colonnes de Ouest France, pointant de la plume les inepties du tweet de Christelle Morançais [lire p.II] : « Vous n’êtes pas sans savoir que l’art n’est pas rentable, que la culture n’est pas compétitive, que les enjeux sont ailleurs et que sans aides publiques, les acteurs culturels qui survivront seront justement les moins aventureux, les plus consensuels, les plus lus, vus et écoutés, les plus populaires et parfois les plus populistes. »
Une présidente qui se cache Face à la pluie d’indignations, Christelle Morançais se fait discrète. Elle a annulé tous ses rendez-vous publics prévus ces jours-ci, notamment sa « tournée des maires », invoquant des risques de sécurité : « Dans ce contexte particulièrement violent, qui se nourrit de fake news et d’attaques personnelles, je ne veux pas faire courir le moindre risque aux maires ». Pour la suite, le prochain rendez-vous devrait avoir lieu le 5 décembre, à l’occasion de la journée de mobilisation pour la défense de la fonction publique. N.S.
Les mobilisations contre la mise à mort de la culture publique par la région Pays de la Loire [Lire ici] sont historiques, et donnent l’espoir que les collectivités ne vont pas appliquer ailleurs la même entreprise de destruction massive. Mais cela suffira-t-il à changer la donne ? Faut-il rappeler l’échec des mobilisations massives contre la réforme des retraites ? Les collectivités les plus attachées à la culture auront-elles le choix, acculées à des impératifs budgétaires, des charges énergétiques et sociales en hausse, et des recettes en berne ?
Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France ou Christelle Morançais, présidente de la région Pays de la Loire, veulent aller au-delà des baisses de budget annoncées, et s’apprêtent à ruiner des milliers de projets, des centaines d’entreprises, et à jeter violemment dans la pauvreté des milliers de précaires. Mais les mieux intentionnées des collectivités ne s’en sortiront pas non plus sans casse : la baisse de leurs dotations est annoncée à 5 milliards mais frôlerait plutôt les 11 si on additionne les lignes budgétaires. Or, contrairement à l’État, les collectivités doivent présenter des budgets à l’équilibre : les baisses de recettes induisant automatiquement des baisses de dépenses elles sont aujourd’hui contraintes à des choix impossibles.
Faut-il baisser le chauffage des crèches ou plutôt celui des écoles primaires ? Mettre des freins aux bénéficiaires du RSA ou de l’allocation aux adultes handicapés ? Bloquer les embauches et les évolutions de carrière des personnels des écoles, de la voirie, des parcs et jardins, des cimetières, ou bien des bibliothèques et musées ? S’occuper de l’hébergement d’urgence des femmes victimes de violence, des réfugiés ukrainiens ou des expulsés de logements en péril ?
Les collectivités territoriales jouent un rôle essentiel dans la vie quotidienne de leurs administrés. Elles ont été privées progressivement de recettes : la disparition de la taxe professionnelle et de la taxe d’habitation devaient être compensées à l’euro près. Promesses aujourd’hui trahies, tandis que leurs missions se sont multipliées et que tous les coûts ont augmenté.
Aujourd’hui, on craint que les budgets culturels soient les premières victimes de ces coupes budgétaires imposées aux collectivités. Pourtant, l’appropriation progressive par l’extrême droite des réseaux d’information, et de la presse jusqu’à ses écoles, ne trouvera contrepoison que dans les témoignages et les débats publics. Dans les Rencontres d’Averroès, les films du PriMed et de FFM, la programmation libanaise de la Biennale d’Aix. Dans le bonheur, aussi, de partager les Noëls du monde, le festival Tous en sons, les rencontres Arts et Sciences avec nos enfants. Tant qu’il y aura du chauffage dans les écoles publiques, et les salles de spectacles.
30 années avec Chadia et ses filles de Leyla Assaf-Tengroth
Célébrer le monde méditerranéen à travers une vingtaine de films documentaires, explorer son histoire, analyser les grands enjeux socio-politiques à partir de destins anonymes. Appréhender le collectif par les individus, donner chair aux grandes thématiques qui secouent ces territoires, croiser les regards, apprendre et essayer de comprendre. Impliquer par un travail de fond depuis 14 ans, d’escale en escale, quelque 3 000 collégiens et lycéens d’Égypte, d’Italie, de Grèce, d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, de France : telles sont les missions que se donnent depuis 28 ans le PriMed, Festival de la Méditerranée en images, qui se tient cette année du 30 novembre au 7 décembre à Marseille.
Si comme on nous l’a dit « la femme est l’avenir de l’homme », elle est aussi le présent de cette nouvelle édition. Un jury exclusivement féminin présidé par la journaliste Jocelyne Zablit, sur les 23 films en lice, 13 réalisatrices, et au cœur des sujets abordés, la condition et le combat des méditerranéennes. Ce sont les Syriennes de 30 années avec Chadia et ses filles de la Libanaise Leyla Assaf-Tengroth, et les musiciennes de Machtat de Sonia Ben Slama qui veulent secouer le joug patriarcal. Ou les Yézidies esclaves de Daech, qui à l’instar d’Ana, une fois libérées, bravent l’interdit de revoir leurs enfants nés de viols (Hawar, nos enfants bannis, Pascale Bourgaux). C’est la Rom de la Chanson d’Aida de Giovanni Principali, qui veut divorcer et sortir de son clan. Ce sont les militantes algériennes prisonnières, libérées en 1962 et auxquelles RaphaëlPillosio redonne vie et voix dans Les Mots qu’elles eurent un jour. L’Algérie et ses histoires d’hier ou d’aujourd’hui racontées dans trois autres films de la Sélection : 118 Telemy, premier film autobiographique de Bilal Beghoura sur un retour au pays, Le Dernier camarade d’AmineKabbes sur une candidature inattendue aux présidentielles de 2018 et And Still, it remains d’Arwa Abuwara et Turab Shah concourant dans la compétition court-métrage, sur les traces des essais nucléaires français.
Sujets sensibles
La programmation nous transportera entre autres à Athènes dans un vieux café (Panellinion, Spyros Mantzavinos et Kosta Antarachas), au pied du Stromboli (Stromboli 22, Grégoire Pointécaille), dans la montagne française avec un berger et un loup (Un Pasteur,Louis Hanquet), à Lesbos avec une communauté internationale de lesbiennes (Lesvia, Tzeli Hadjidimitriou), dans une oasis oubliée entre Maroc et Algérie (Grain de sable, Nadja Anane) ou encore dans le paysage apocalytique d’un territoire sicilien sacrifié au dieu pétrole.
Alors que le Moyen Orient flambe, il ne faudra pas rater, dans la section « Mémoire de la Méditerranée », la série en trois parties de Jérôme Fritel et Sofia Amara, Hezbollah,l’enquête interdite nous plongeant au cœur des activités illégales du « parti de Dieu ».
Au temps des invectives, privilégier le dialogue demeure une nécessité que PriMed met une fois de plus en avant avec cet événement incontournable de l’automne marseillais.
Deux ciné-débats Points forts de la programmation deux projections suivies de débats. Le 3 décembre à l’Alcazar sur le thème du racisme dans la société française : Les Marcheurs de l’égalité de Nina Robert. Le 6 décembre au Mucem sur celui des violences sexuelles devant la justice : Tack de Vania Turner revenant sur le rôle de Sofia Bekatoru, championne olympique à l’origine du mouvement Metoo en Grèce et sur le procès d’un entraîneur-abuseur. E.P.
Une femme le visage en sang, vêtue de ce qui ressemble à une blouse bleue d’hôpital, nous fait face sans nous regarder. Ses yeux noirs sont fixes, Elle paraît absente à elle-même. Voilà l’affiche-choc du cinquième long métrage de Sabrina Nouchi : Ça arrive, en salle le 27 novembre.
Un film marseillais à tout petit budget, tourné en une semaine, dans la lignée du cinéma guérilla. Un récit localisé dans un commissariat du 1er arrondissement de la cité phocéenne. Dans les rôles principaux, trois comédiens complices : Andrea Dolente, Milo Chiarini et Catherine Sorolla (par ailleurs co-scénariste), tous trois coachs au sein de l’école fondée par la réalisatrice : La Fabrique de l’acteur. Dans les rôles secondaires Sabrina Nouchi elle-même, et des élèves dont le jeu n’a plus rien de scolaire.
Le dispositif est a minima : on restera en huis clos dans les locaux de la brigade des mœurs de Marseille – appelée désormais la Brigade de répression du proxénétisme. Là, Sébastien Virende, officier de police en fin de carrière, remplace son major depuis quelques mois. Il travaille depuis longtemps avec une collègue chevronnée, Johanne Belaga, et depuis peu, avec une nouvelle recrue Anthony Rizzo. Qui « drague » Johanne.
Ça n’arrive pas qu’aux autres
Chaque jour, avec professionnalisme, sans manifester d’affects, ils recueillent les plaintes de victimes de viol, démêlent dans leurs récits ce qui est dit, ce qui est tu, ce qui pourrait être affabulation. Ils gèrent les explosions de violences, les effondrements, les confrontations entre accusé et accusateur. Sans savoir ce que fera la justice des uns et des autres. Malgré l’humour, les fous rires entre deux drames, l’amitié qui les soude, ils sont souvent tentés de démissionner tant il est difficile de prendre sur soi à longueur de journée toute cette souffrance, d’entrer dans cette intimité saccagée. Parfois, comme eux, on hésite devant une histoire d’amour interdite entre une handicapée mentale et son éducateur : la loi est-elle toujours juste ? Dans le jeu sexuel consenti, à quel moment les choses peuvent-elles déraper ?
La réalisatrice, en juxtaposant les dépositions, donne à entendre la complexité de chaque cas, et à voir l’omniprésence de la violence dans nos sociétés à travers une quinzaine de situations savamment orchestrées. Le titre l’indique bien, Ça arrive, et pas qu’aux autres. Surtout aux femmes, quand même. Ménagère de moins de 50 ans, vieille femme de plus de 80, assistante sociale, marginale, professeure, hétéros, homosexuels, et même policière…
On pense forcément à Police de Maïwenn, en plus modeste et plus concentré sur le sujet du viol. On pense aux chiffres toujours effrayants : 114 000 enregistrements pour violence sexuelles en 2023, sachant que beaucoup de victimes ne portent jamais plainte.