lundi 23 février 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 383

La médecine, un exercice de théâtre 

0
L'Amour médecin © Caroline Bottaro

Certes, au sortir d’une pandémie assortie de multiples discours servis par les Diafoirus des ondes cathodiques, annoncer que l’on a choisi de mettre en scène L’amour médecin de Molière tient du pied de nez potache.

Première pièce mise en scène par la troupe de Molière en tant que troupe du Roy, cette comédie-ballet en trois actes est représentée d’abord au château de Versailles par ordre du roi. L’enjeu pour le dramaturge était énorme, il s’agissait de séduire, de conforter sa position auprès de Louis XIV et d’emporter l’adhésion d’une cour difficile. La musique de Lully, les ballets, servaient d’intermèdes à la comédie qui écorche avec délectation le désir de puissance. 

Que ce soit celui d’un père qui se refuse à céder quoi que ce soit de ses possessions dont fait partie sa propre fille (le statut de la femme était assez restreint à l’époque !), ou des médecins qui s’agrippent aux règles édictées par Hippocrate et s’obstinent à ne pas sauver les malades hors des lois souveraines de leur art ! (L’un des médecins est même affublé du patronyme de Des Fonandrès, c’est-à-dire le « tueur d’hommes » en grec). 

Feinte maladie
Jean-Louis Martinelli s’empare de la comédie-ballet, n’en retire pas le prologue qui rend grâces « au plus grand roi du monde », réunissant pour cela tous les acteurs de la pièce sur un air vif non de Lully mais de Sylvain Jacques à qui l’on doit les musiques et les créations sonores de cette nouvelle mouture. Le cadre est posé : un décor conçu a minima (une table longue et assez basse pour servir aussi de chaise par l’adjonction d’un ou deux coussins), des liaisons musicales très animées entre les trois actes et costumes dus à Christian Lacroix qui accorde un caractère intemporel aux personnages avec une inventive efficacité. 

Le vocabulaire est rendu accessible par quelques apartés destinés au public, la verve des comédiens transporte le reste avec un bel élan. Ce « brouillon » du Médecin malgré lui fait de Sganarelle (fabuleux Édouard Montoute) un riche bourgeois veuf qui n’a guère envie de marier sa fille unique, Lucinde (Élisa Kane), dont les variations graves de la voix sortent définitivement le personnage du mythe de la jeune première innocente. Mais voilà, la donzelle se languit, refuse de parler, fait tourner son géniteur en bourrique. Décidément, il ne veut par voir l’oiseau convoler : cela entraîne des frais, dot et légation post mortem de sa fortune au mari ! Chacun s’entête malgré les tentatives de médiation de Lisette (pétillante Martine Schambacher) la suivante de la jeune fille, qui ourdit un stratagème : Lucinde sera malade (hilarante scène de répétition de la feinte indisposition en une réjouissante mise en abîme théâtrale). 

Le rire vainqueur
Alors que le père a fait venir quatre médecins (espiègles Michel Melki, Bernard Nissile, Hammou Graia, Alexandre Soulie), « quatre conseils valent mieux qu’un » assure-t-il, qui consultent et disputent avec toute la prétention et le verbiage assorti de latin de cuisine sur la maladie de leur patiente, voici le prétendant, éternel Clitandre (convaincant Arthur Oudot) qui ne soigne pas avec saignées, lavements ni émétiques mais « par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans et par des anneaux constellés »… 

Il n’est plus question à ce moment des entremises de Filerin (impeccable Denaive Yoann) qui rabibocha les médecins opposés entre saignée et émétique par une leçon politique de l’exercice de la médecine loin de toute préoccupation éthique mais bien décidée à exploiter la crédulité populaire à son profit. Le mariage semble devoir guérir Lucinde, Clitandre médecin se prête au jeu, feint d’épouser, le père signe, mais le notaire est bien réel… La farce est jouée. Les comédiens chantent, dansent. Le rire est le grand vainqueur, le théâtre aussi !

MARYVONNE COLOMBANI

L’Amour médecin a été donné le 12 janvier au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence. 
À venir :
18, 19, 20 et 21 janvier
Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Finir l’année avec les étoiles

0
SPARK Roose gaarde Landscape

Les bulles pyrotechniques de SPARK, concoctées par l’artiste Daan Roosegaarde, se déplacent au gré du vent, esquissent des séquences imprévisibles et cependant géométriques s’organisent en mouvements d’ensemble. Il faut entrer dans le dispositif qui de loin semble anodin, se poster sous une échappée d’étincelles et tenter de suivre leurs évolutions qui se perdent dans la nuit. Peu à peu l’observation prend un tour hypnotique et l’on se laisse séduire par les variations de couleurs et les déplacements solitaires ou groupés de ces fragments infimes de lumière.

Danse et arts platisques
La danse trouvait son écrin au conservatoire Darius Milhaud, portée par l’enthousiasme de Josette Baïz et de ses jeunes danseurs en une conférence qui permettait d’aborder quelques-uns des plus grands chorégraphes actuels (cf article Zébuline). Les arts plastiques mis en évidence par la troisième Biennale des Imaginaires Numériques tissent leur parcours au sein de la ville. Ils passent par le musée des tapisseries et les cartographies célestes d’Amélie Bouvier qui s’inspire de la collection de plaques de verres photographiques de l’Archive Astronomique de Harvard (U.S.A.), s’arrêtent au Pavillon de Vendôme où Sophie Whettnall fait dialoguer les lieux et la lumière, invitant les étoiles à trouver leur place dans la pénombre des pièces et à la forêt de démultiplier les murs, revient à la Méjanes pour écouter les derniers sons des aurores boréales, enregistrés par l’artiste Sébastien Robert sur l’île d’Andøya en Norvège (The Lights Which Can Be Heard). 

On descend au 3 bis f où Donatien Aubert nous convie à une expérience en réalité virtuelle au sein d’une installation immersive avec vidéo-projections et souligne dans sa Veille infinie combien être sans cesse connectés nous déconnecte du monde et de nous-mêmes, transformant notre approche des autres et de la réalité. Notre univers est grignoté par « l’hyperconnection » et notre cerveau s’en voit métamorphosé (son court métrage est un petit bijou qui devrait être diffusé à grande échelle tant ses analyses sont pertinentes et glaçantes !). 

Au 21 cours Mirabeau, l’Espace culturel Départemental accueille quatre propositions aussi étonnantes et ingénieuses que poétiques. Stéphanie Roland dépose la photographie d’une étoile morte répertoriée par les institutions spatiales sur un papier spécial dans un bac d’eau, le papier se dilate à l’instar de l’Univers en expansion, forme des constellations puis se dissout totalement (ce bac d’eau que l’on pouvait voir dans le film d’Ann Sirot et Raphaël Balboni, Une vie démente, est remplacé à Aix par un dispositif visuel projeté au sur un écran). 

Sont mises à notre portée encore, avec D’un soleil à l’autre de Stéphane Thidet, les fréquences produites par le soleil et captées par une antenne radio-télescopique que « reflètent » deux gongs qui semblent flotter dans l’obscurité et vibrent au rythme des ondes reçues. Reprenant le thème solaire, Ief Spincemaille imagine pour Nightfall un sablier empli d’eau mêlée à de l’encre de Chine posé sur un socle renfermant une lampe. L’eau descend doucement et masque peu à peu la lumière jusqu’à l’obscurité complète. Nous assistons à autant de couchers de soleil que nous voulons, réalisant le rêve du Petit Prince de Saint-Exupéry qui lui devait déplacer sa chaise sur sa minuscule planète pour profiter de la beauté triste de la fin du jour. Lucien Bitaux illustre son travail de thèse consacré à La perception de l’astronome par une installation constituée d’une foule de déflecteurs, lentilles, et outils de vision divers montés sur des supports mobiles qui renvoient, tamisent, modifient, orientent, diffractent les rayons lumineux qui traversent la pièce. L’onirisme et la poésie rejoignent ici le propos scientifique et c’est très beau !

Gaspar Claus © Philippe Lévy

La MéCA ou Maison internationale des écritures contemporaines d’Aix-en-Provence inaugurait sa première programmation comprenant concerts, rencontres, débats, performance, Les Promesses de l’Aube. Parmi les nombreux événements de cette manifestation nouvelle est à souligner le fantastique concert littéraire donné par le violoncelliste Gaspar Claus dans une expérimentation du son comme une langue neuve et la comédienne Marie-Sophie Ferdane qui offre une lecture par extraits remarquablement choisis du roman de Makenzy Orcel, Une somme humaine. La voix épouse le texte, s’y love, y respire, en livre le sens, le rythme, les pulsations intimes avec une fine précision et retisse pour un auditoire fasciné les méandres du destin brisé de la protagoniste et narratrice d’outre-tombe.  

Profane ou pas
Au Grand Théâtre de Provence, la musique de décembre offrait de sublimes moments. Le RIAS Kammerchor de Berlin alliait ses voix aux instruments de l’Akademie für Alte Musik Berlin sous la direction de Justin Doyle pour Le Messie de Haendel. La puissance de l’œuvre, son caractère théâtral s’accorde au thème scindé en trois parties, Ancien et Nouveau Testament (Les Évangiles), puis Ancien Testament (lamentations du prophète Jérémie, les Psaumes) et Nouveau Testament (la Passion, la Résurrection et l’Ascension du Christ), enfin Nouveau Testament (réflexion que le rôle rédempteur du Christ). Les trompettes viennent annoncer les bonnes nouvelles, encadrant l’orchestre comme sur des enluminures. Les cinq solistes, Julia Doyle (soprano), Tim Mead (alto), Thomas Hobbs (ténor), Roderick Williams (basse) servirent l’œuvre avec expressivité et intelligence. Bien sûr, la deuxième partie est toujours sans doute la plus enthousiasmante, préfigurant les élans mozartiens par son rythme soutenu et certaines phrases que le compositeur de Salzbourg acheva autrement dans son Requiem (Mozart connaissait bien Le Messie, en 1777 il en réorchestra la partition en y ajoutant à la place de l’orgue hautbois, flûtes, cors et trombones). Trois heures de spectacle que l’on ne sent pas tant on est transportés. 

Quelques jours plus tard, l’Orchestre Philarmonique de Radio France dirigé par Adrien Perruchon venu remplacer Mikko Franck souffrant accompagnait l’espiègle contralto Marie-Nicole Lemieux dans un programme alternant morceaux chantés et pièces orchestrales. D’emblée, la subtile musicienne conquiert le public, l’installe dans une familiarité conviviale, joue avec le chef qui en profite aussi pour lui donner la réplique en chantant lui-même. Par ses mimiques, ses attitudes la cantatrice rend vivants ses personnages, crée un décor à elle toute seule, nous embarque à la suite d’airs de Rossini, Gounod, Bizet, le délicat Marie Wiegenlied de Max Reger, mais entonne pour achever son récital une série de chants de Noël, c’est la saison. Le grand sapin illuminé entouré d’une ronde de petits conifères dans la cour du GTP doit être aux anges ! Peu importe que les chants soient profanes ou pas, le public reprend en chœur le refrain « Gloria in excelsis Deo » du chant Les anges dans nos campagnes. Tout s’achève avec Petit Papa Noël

MARYVONNE COLOMBANI

Le Messie le 20 décembre
SPARK et le concert littéraire le 21 décembre
Marie-Nicole Lemieux le 22 décembre
La saison hiver d’Une 5e saison s’est tenue du 1er au 22 décembre à Aix-en-Provence.

Eaux troubles

0
L'Anthracite, All Over nymphéas © Laurent Paillier

Comme les quelque 250 versions des Nymphéas inspirées à Claude Monet par le bassin du jardin de Giverny, les figures et motifs chorégraphiques d’All Over Nymphéas d’Emmanuel Eggermont sont innombrables, nuancés et déclinés à l’infini. Sur un plateau recouvert de tapis amovibles bleus, les cinq danseur·ses dont le chorégraphe arpentent un jardin d’Éden repensé au prisme des troubles du monde d’aujourd’hui. Leur forme humaine se transforme au gré des costumes et de mouvements délicats, précis et d’une élégance apaisante. Sont-ils·elles au final végétal ou animal ? Qu’importe, iels sont vivant·es, cohabitent en harmonie et leurs expressions corporelles reflètent la grâce et la beauté encore possibles d’un monde à réenchanter quitte à déconstruire ses représentations, à repenser ses fondements – et donc ses lois absurdes –, à déplacer ses angles de perception. Si l’art pictural sert de cadre aux rêveries, figuratives ou abstraites, du chorégraphe, la gestuelle titille également l’imaginaire collectif. Les déplacements des interprètes, leurs interactions comme leur non-rencontre, façonnent un tableau à l’esthétique pop assumée. Tel un défilé de mode dont les créatures hybrides parfois désarticulées rappellent l’incertitude de notre époque que viennent relativiser quelques notes d’humour. Quant à la musique originale de Julien Prévieux et la création lumière d’Alice Dussart, elles contribuent finement à l’esthétisme visuel et sonore accaparant.

LUDOVIC TOMAS

All Over Nymphéas a été donné le 10 janvier à Klap – Maison pour la danse, en coréalisation avec Le Zef, scène nationale de Marseille.

« Tant que le soleil frappe » : les riches et les délaissés

0
Swann Arlaud (à gauche) et Philippe Petit présentent "Tant que le soleil frappe" ©A.G.

Tant que le soleil frappe, sélectionné pour la 37e édition de la Semaine internationale de la critique de la Mostra de Venise, était en compétition au Cinemed 2022. Son réalisateur, Philippe Petit, et l’acteur Swann Arlaud incarnant Max, son personnage principal, ont parlé du film, qui est présenté en avant première au cinéma Les Variétés ce 17 janvier en présence du réalisateur. Résumé de cet entretien.

Le titre 

Philippe Petit.
 Assez littéraire, il ressemble aux titres assez courts de mes films précédents. Au moment de l’écriture du film à la Villa Médicis, le titre était Vae victis (Malheur aux vaincus). Quand on a tourné, c’était le titre idéal. C’est toujours compliqué, J’ai pensé à Le Soleil vert, mais c’était déjà pris ! Après, j’ai envisagé La Place. Finalement, c’est Tant que le soleil frappe. Je voulais quelque chose qui renvoie à une idée de lumière et qui rende compte de l’énergie du film… 

L’idée du film et l’écriture du scenario

Dans mes films, je ne parle que de ce qui m’est proche, de moi, de mes amis. L’idée de départ était de dire la difficulté que j’avais à monter des films et de parler de ceux qui, autour de moi, n’y arrivaient pas. Quand on a un projet au long cours et qu’il faut aller chercher de l’argent public, il faut s’accrocher… Je voulais parler de la ténacité qu’il faut pour mener un projet à terme. À l’origine, j’ai fait une licence d’histoire-géo avant d’entamer des études de cinéma. Pour faire la Femis, il fallait un bac+2 et j’ai fait un deug de géographie. Je travaillais dans un cabinet d’études d’impact sur l’environnement à Toulouse et j’ai été sensibilisé à la nature. Après l’Ensa, j’ai voulu faire un film sur la mise en relation d’un garçon urbain avec un milieu végétal et je n’ai pas pu aller au bout de ce projet. Et plus tard, ça m’est revenu et quand j’ai vu l’évolution des centres urbains ! L’impression que toutes les villes avaient la même gueule, les mêmes rues piétonnes. J’ai donc rencontré des paysagistes, j’ai travaillé avec l’un d’entre eux ; Coloco qui m’ont aidé et fait rencontrer Gilles Clément ainsi que Patrick Blanc créateur des murs végétaux. J’ai fait aussi un stage pendant mon séjour à la Villa Médicis et un court métrage, Antérieur. 

Marseille

À l’origine, le film devait être tourné à Rome. Avec la Covid, c’était compliqué. Je cherchais une ville méditerranéenne. Ce n’était pas obligatoirement Marseille. Ce pouvait être Montpellier ou Beyrouth. Marseille a une lumière splendide. C’est une ville extrêmement cinématographique, une ville que j’adore. J’hésitais avec Perpignan. On a postulé et on a été soutenu par la Ville de Marseille. On a travaillé avec des gens du coin. 

L’intention

Je ne voulais pas faire un film de banlieue. Le quartier choisi est en plein centre, un quartier populaire où la gentrification est importante. Une sorte de mémoire est gommée, effacée. Les paysagistes appellent ça un « délaissé », une sorte de friche laissée telle quelle. Dans beaucoup de villes, il n’y a plus de place pour les « délaissés ». 

La préparation et le tournage

Swann Arlaud. Il n’y avait pas de choses concrètes pour se préparer. Cela faisait longtemps qu’on s’était rencontrés avec Philippe mais le film a été retardé avec la Covid. On parlait de  ce film depuis quatre ans et Philippe m’avait donné des livres à lire, dont celui de Gilles Clément ; on était allé voir des jardins. Je n’ai pas vraiment préparé ce film. Après l’arrêt des projets à cause de la pandémie, j’ai dû en tourner trois dans l’année, ce que j’essaie d’éviter habituellement. J’étais épuisé et je n’avais pas envie de travailler car je sentais que ça allait être très fatigant : c’est un « petit » film avec peu d’argent et on a tourné en même pas cinq semaines. Avec un rythme de folie ! La nervosité du personnage, on sait d’où elle vient ! Une sorte de similarité entre nous. Philippe m’a donné ses chaussures et quand je regarde le film, il y a des moments où je crois voir Philippe. Le personnage s’est fait aussi comme cela… Philippe m’a donné une place un peu plus grande que celle d’un « exécutant ». Et on a fait le film dans cette énergie et cette construction permanente.

Djibril Cissé

P.P. Je voulais une figure publique, un footballeur. Il a accepté tout de suite et il est très sympathique. Il était curieux d’avoir une nouvelle expérience de vie. Le seul enjeu était de savoir s’il pouvait jouer son propre rôle. Il n’a eu aucun stress et l’a fait parfaitement. Le fortin de Corbières, sa maison dans le film, appartient à un autre footballeur [Jean-Christophe Marquet, ndlr] qui la loue (assez cher d’ailleurs).

S.A. Je me suis aperçu que le football était plus important que le cinéma ! La scène où Djibril fait du sport avec son fils, il a fallu la tourner aux aurores. Sinon, c’était vite l’émeute ! Moi, je ne savais pas qui il était. Contre toute attente, Djibril, lui, me connaissait et était très content de travailler avec moi.

Le travail

P.P. C’est un film sur le travail. Il y a le travail physique, le travail politique, le travail affectif et le travail sur soi. Le personnage de Max doit composer avec tout cela. Il est très constructif, il a compris les choses et en tire des leçons. Il n’y a pas d’âge pour espérer faire des choses, pour continuer à avoir de l’espoir. Je voulais faire un film sur un échec car on apprend beaucoup d’eux. On ne parle pas assez des gens qui perdent. D’ailleurs que veut dire « perdre » ? On  encense toujours ceux qui gagnent. Or quand on échoue, on a envie de réfléchir et là on va au fond de soi. Le film interpelle cette question.

L’arbre de vie

P.P. On avait envie d’une action symbolique : prendre quelque chose du milieu des riches, cet arbre pour le placer dans le projet citoyen. Le terrain choisi avait été vendu par la Ville à des Japonais et il nous a fallu une autorisation de Tokyo pour tourner !

S.A. Il y a quelque chose de profondément politique dans ce film. Quelque chose d’important sur notre époque et notre société. Il faut le dire. Il n’y a pas de place pour ces projets. Tout doit aller vite et on sait bien qu’il faut ralentir, reconsidérer notre manière de vivre, de consommer. Des gens qui mènent des initiatives – et il y en a plein ! – sont empêchés, entravés. Cela me semble faire partie du cœur du film et c’est ce qui m’a tout de suite touché.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNIE GAVA

Tant que le soleil frappe, de Philippe Petit
En salle le 8 février

Michel Kelemenis, une vie dansée

0
Michel Kelemenis - photo Malaika Mariejeanne - Genevieve Mitry ©Agence Jam Teery

La salle déborde. C’est fréquent à Klap. Mais ce 9 décembre prend une saveur particulière. C’est la dernière soirée des deux temps forts de la première moitié de saison, réunis comme pour en accentuer la symbolique. Dans le cadre de Question de danse, le maître des lieux, Michel Kelemenis, dévoile des extraits de sa nouvelle création, Magnifiques, qu’il est en train de finaliser avant la première au Grand Théâtre de Provence. Puis, So Schnell, dernière œuvre de Dominique Bagouet, vient clôturer le programme d’hommage consacré au chorégraphe disparu trente ans plus tôt, jour pour jour.

Les trajectoires des deux hommes se croisent incidemment à l’été 1983 et chemineront côte à côte pendant quatre ans. « Je venais de terminer mes études. Sur le cours Mirabeau, à Aix, je croise la chorégraphe Susan Buirge qui m’informe d’un cours donné par Dominique, programmé le soir-même au festival de danse d’Aix-en-Provence : Ça commence dans dix minutes. Vas-y, il cherche des danseurs pour la rentrée… »

Engagé !

Pour le jeune Kelemenis, Bagouet est un inconnu mais il tente sa chance. « J’ai le souvenir d’avoir été pathétique. » Engagé, il intègre, en septembre, la compagnie du fondateur du Centre chorégraphique régional du Languedoc-Roussillon et directeur artistique du festival international Montpellier Danse. Après son départ de la compagnie, le Marseillais restera proche de celui auquel, près de quarante ans après leur rencontre, il voue « une grande reconnaissance professionnelle ». Quand Bagouet meurt du sida, Michel Kelemenis écrit le solo Clin de Lune, cherchant sans doute « à absorber l’impact de cette mort par un acte de création. La nuit de sa disparition, il y a eu une éclipse totale dans le Sud de la France. J’ai projeté dans cette éclipse que j’ai observée, un dialogue d’éternité avec lui. » Dans le même programme, le chorégraphe se souvient aussi d’Anthère, une pièce pour cinq danseurs, qui inaugure ses œuvres « à message. J’y mettais en scène la cause de la disparition de Bagouet mais en parlant de jeunesse et d’avenir » …

S’il se réinstalle à Marseille, deux ans après avoir créé sa propre structure, Plaisir d’offrir, du nom de sa première signature chorégraphique, c’est aussi un peu grâce à Bagouet. « Il m’a invité dans le cadre d’une carte blanche que lui a confiée la Ville à l’été 89. » Ce soir-là, sur la scène de la Vieille Charité, Michel Kelemenis est devant un parterre composé de tous ses repères marseillais. Des membres de sa famille à ses maîtresses de maternelle, en passant par les amis du gymnase. De quoi lui rappeler son enfance « heureuse » dans le quartier de la Grotte Rolland, au sud de la ville, entouré d’une mère sans profession mais qui multipliait les petits boulots domestiques et d’un père chez Sud Aviation, l’ancêtre d’Airbus Helicopters, à Marignane.

À 9 ans, il découvre la gymnastique, avec son frère unique, son aîné de quatorze mois. « Nous avons été les premiers licenciés de la section gymnastique de l’ASPTT quand le gymnase du Mont-Rose a ouvert. » Mais l’esprit de compétition ne l’intéresse guère et l’éloigne du sport. Dans son lycée pilote de Marseilleveyre débarque un jour le chorégraphe Wess Howard pour y donner un atelier de danse.  Les acquis de l’ancien gymnaste lui confèrent une aisance naturelle dans cette nouvelle discipline. « J’ai 17 ans et je découvre une autre manière d’engager le corps. À l’âge où l’on s’interroge tellement sur ce qu’on est et ce qu’on va devenir, d’un coup j’avais l’impression déjà de savoir quelque chose. »

De Bagouet à Magnifiques

De ces premiers pas de danseur à l’ouverture de Klap en 2011, de Plaisir d’Offrir à Magnifiques, la vie de Michel Kelemenis est un enchevêtrement de passion et de partage, de créations et de transmission. De confiance aussi. Celle du metteur en scène Renaud Mouillac, directeur à l’époque du théâtre du Merlan, qui propose de l’accueillir en résidence dans ses locaux. Celle d’institutions culturelles comme l’Opéra national de Paris, le Ballet du Grand théâtre de Genève et, bien sûr, le Festival de Marseille qui vont mettre son travail chorégraphique en lumière. Celle des collectivités territoriales et particulièrement de la Ville de Marseille qui lui confie un lieu dès 1999, le Studio, dans les quartiers Nord, à l’emplacement de l’actuel collège Rosa Parks. L’aventure d’une décennie qui préfigure l’actuelle Maison pour la danse. « On était à côté du marché aux puces et il m’a semblé indispensable d’adosser notre présence à un projet d’action culturelle et plutôt à l’adresse des enfants. Nous avons prouvé qu’un travail de danse, fut-il pointu, pouvait dialoguer avec son quartier. »

Du Studio à Klap

À cette époque, dans la deuxième ville de France, la danse contemporaine n’a pas la place qu’elle occupe aujourd’hui. Si le collectif Marseille Objectif Danse ou la compagnie de George Appaix sont bien ancrés dans le territoire, tout ou presque tourne encore autour du Ballet national de Marseille, à la tête duquel Marie-Claude Pietragalla avait succédé à vingt-six années de direction Roland Petit. C’est peu de dire que la culture du partage d’outil comme on la conçoit aujourd’hui, n’est pas la norme. La plupart des compagnies convergent donc naturellement vers celui que devient le Studio. À force d’ouvrir les portes et de pousser les murs, la genèse de Klap se construit. Michel Kelemenis ignore encore qui, dans les services municipaux de l’époque, fait le lien entre la dent creuse de 1970 m² – à l’emplacement d’une ancienne teinturerie industrielle qui a brûlé – et le projet qu’il porte. « C’est une chance inouïe et particulièrement rare pour un chorégraphe de pouvoir formuler et développer un outil de cette mesure-là. Je vis Klap comme une oeuvre… »

Mais Klap n’est pas la chose de Kelemenis. Et ce dernier n’a nullement besoin de le prouver. Tous les ans, une soixantaine d’équipes artistiques en franchissent le seuil. Entre 2000 à 3000 enfants y sont accueillis. « Je n’ai pas besoin d’être fier, je sais l’importance que ça a et la manière dont cela a bouleversé la présence de la danse dans cette ville. » L’aboutissement d’une carrière ? « Tant qu’on est vivant, on ne peut pas imaginer avoir abouti. » Cette maison pour la danse singulière n’appose aucun label sur sa devanture et n’en revendique pas. « Cela nous apporterait quoi de plus ? Le boulot, on le fait. Et l’État connaît la qualité et la capacité du projet. L’enjeu n’est pas tant un label que de réfléchir à la manière dont cette maison restera dédiée à l’art de la danse à ma suite, qui n’est pas pour demain, et de sanctuariser les moyens qui la font vivre. »

En attendant, le chorégraphe se consacre au dernier né d’un répertoire d’une soixantaine de pièces. Après Coup de grâce, en écho aux attentats du 13 novembre 2015, Légendes, spectacle jeune public sur les enjeux écologiques et 8m3 en réponse au confinement, Magnifiques célèbre le bonheur d’être « vivants et ensemble », à la fois « hommage aux danseurs, à la danse » et « hymne à la jeunesse ».

Marqueur de la patte Kelemenis – il réprouve le terme d’univers qui caractériserait sa danse –, la musique y occupe une place centrale. Le Magnificat de Jean-Sébastien Bach, « la première musique savante que j’ai écoutée en boucle par choix », côtoie l’esthétique électro du compositeur Angelos Liaros-Copola, déjà sollicité pour Coup de grâce. Un dialogue bienveillant comme aime à les tisser le chorégraphe depuis si longtemps.

LUDOVIC TOMAS

Magnifiques
13 janvier
Grand théâtre de Provence
Aix-en-Provence
27 janvier
Théâtre Durance
Château-Arnoux-Saint-Auban
2 février
Théâtre Molière, scène nationale Archipel de Thau
Sète
15 février
L’Autre Scène
Vedène (festival Les Hivernales)

Viens voir les circassiens

0
Les Fauves, par la compagnie EA EO © Florence Huet

Une moyenne de 70 spectacles, accueillis dans plus de 45 lieux à l’échelle régionale. Au fil de ses éditions, la Biennale Internationale des Arts du Cirque a posé des jalons, dans la monstration sans cesse renouvelée d’un échantillon du cirque dans ses formes les plus vivaces. Outre le souci donné à l’équité territoriale, forte notamment de ses nouveaux partenaires (Théâtre Joliette, villes de Berre l’Étang et d’Eygalières), une attention particulière est accordée au versant féminin de la création, depuis trois éditions.

Univers organique         

Après un focus sur les spécificités de l’écriture féminine opéré en 2021, c’est cette année notamment la thématique du cirque et de la maternité qui sera abordée durant les rencontres professionnelles. Fer de lance de cette édition 2023, l’artiste aubagnaise Fanny Soriano, soutenue depuis ses débuts par la Région, est mise à l’honneur. Le parcours Sur la route de Fanny présente l’intégralité du répertoire de la circassienne. Au cœur de son propos, une sensibilité à fleur de peau jaugeant de la place de l’être humain dans un biotope mouvant, questionnant tant les relations humaines qu’inter-espèces, en groupe ou en solo. Son attrait pour les matières organiques – branche d’arbre, lentilles corail… –, doublé d’une appétence pour les scénographies ultra inventives et d’un langage acrobatique quasi expressionniste, rendent son univers particulièrement touchant et percutant. On guettera particulièrement sa nouvelle création, Brame, autour des relations amoureuses. 

Parcours thématiques              

Car ce n’est plus un secret, le cirque sait se saisir des sujets sociétaux. Citons ainsi Quarantaines, abordant la midlife crisis par la verve de Véronique Tuaillon, qui osait précédemment s’atteler à l’ardu sujet de la mort d’un enfant sous le nez vermillon de More Aura. Ou encore les élégants pied-de-nez opérés par l’espiègle Maroussia Diaz Verbèke, pour traiter de questions existentielles via de judicieuses mises en abyme autour des objets(23 fragments de ces derniers jours). Sans oublier la question de la désobéissance, mettant un philosophe aux prises avec un acrobate retors (Désobérire)…Pour en prendre plein les yeux, on glanera du wow effect avec L’Absolu de Boris Gibé et ses vertigineux gradins en colimaçon installés dans un silo réaménagé ; les mirages sauvages du Bruit des loups orchestrés par le magicien Etienne Saglio ou encore les envolées démultipliées de la Compagnie XY… « De nouveaux parcours sont proposés, créés au hasard des émotions voulues par les partenaires : poésie avec Raphaëlle Boitel, Jean-Baptiste André ou Les Colporteurs ; rire avec Caroline Obin, Gaël Santisteva ou Zania… », souligne Raquel Rache de Andrade, codirectrice de l’événement et de la compagnie Archaos.

Répertoire, trace et transmission                   

Au rayon burlesque, on gardera aussi un œil attentif sur les agitations de Nikolaus – « clown philosophe, roi de la gestion du chaos » selon l’autre codirecteur Simon Carrara – qui convie plusieurs générations autour de la piste. Car la transmission, c’est une autre des préoccupations de la Biac. Outre quelques reprises de répertoire d’artistes emblématiques du genre (Baro d’Evel, compagnie Sylvie Guillermin…) Raquel Rache de Andradeet son complice Guy Carrara célèbrent à leur manière le temps qui passe. Leur collaboration au programme Transmission, initié par le Conservatoire Toulon Provence Méditerranée, couronne la sortie de leur livre Écrire le cirque, l’aventure Archaos et la méthode ANCAR aux Éditions Deuxième époque. Faisant partie des pionnières du Nouveau cirque, aux orées des années 1980, la compagnie Archaos fête aussi ses trente ans en images, via plusieurs expositions des magnifiques clichés du photographe Philippe Cibille, de La Seyne-sur-Mer (jusqu’au 25 mars) à la galerie de la Manufacture d’Aix-en-Provence (30 ans de cirque contemporain, du 14 janvier au 11 mars).

Les singularités

La Biac a désormais ses incontournables : son village de chapiteaux tutoyant les flots, installé durant un mois sur les plages du Prado, hébergeant spectacles comme lieux de convivialité – Magic Mirrors, mini parc d’attractions avec jouets recyclés… Mais l’événement se distingue aussi par la mise en avant de singularités liées au contexte. Ainsi, le grinçant et profond Ludor Citrik va rivaliser d’inventivité en imaginant une création in situ pour le 3 bis f, centre d’art contemporain sis au cœur du centre hospitalier psychiatrique Montperrin d’Aix-en-Provence.

En guise de clôture, le 12 février, le cirque investit la Canebière pour l’événement Au bout la mer, explorant les lignes de fuite et jeux d’équilibres défiant l’horizon. Enfin, la manifestation continue de tirer son épingle du jeu au niveau éthique, poursuivant sa réflexion autour d’un cirque durable – attention soutenue autour de l’énergie, de la restauration et des déchets –, mais aussi d’un cirque pour tous : plus de 2 500 places à 3 euros à destination des groupes sociaux et scolaires. Coup d’envoi des festivités les 14 et 15 janvier, pour le week-end d’ouverture à la Friche la Belle de Mai avec moult propositions gratuites, dans les airs comme au sol. 

JULIE BORDENAVE

Biennale Internationale des Arts du Cirque
Du 12 janvier au 12 février
Marseille et région Provence-Alpes-Côte d’Azur
biennale-cirque.com
Place à la Suisse

Ses locaux parisiens étant en travaux, le Centre Culturel Suisse (CCS) entame une saison d’itinérance. Après Lyon début janvier, Marseille constitue la deuxième étape de son parcours. Un focus est organisé autour de la figure de l’émérite Martin Zimmermann. L’artiste présente à Antibes sa nouvelle grande forme, Danse macabre, et pose sur les plages du Prado une installation vidéo mettant en scène son alter ego funeste et rigolard, Mr Skeleton, mis en scène dans des courts métrages de stop motion. Les autres propositions présentées émanent d’« une nouvelle génération d’artistes suisses ayant fait de grandes écoles à l'international, notamment au Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne », étaie Jean-Marc Liebold, directeur du CCS. Parmi eux, Arno Ferrara ou encore le collectif franco-suisse La Horde dans les pavés. L’occasion de découvrir à la Friche la Belle de Mai le main à main sur palettes de Marc Oosterhoff, fondateur de la compagnie Moost, ou encore de se réconcilier, à Arles, avec une discipline mésestimée : le diabolo, que l’artiste Julian Vogel fabrique spécialement en céramique, avant de les mettre en jeu dans des performances éphémères.
J.B.

Sid’amour à mort

0
Les Enfants endormis, d’Anthony Passeron © Globe

Le 16 septembre 1987, lors de son premier passage au Châtelet, Barbara présente ainsi un nouveau morceau : « ça c’est une chanson que j’aurais vraiment aimé ne pas avoir écrite ». Appliqué à son premier roman, Anthony Passeron pourrait s’approprier cette phrase plutôt deux fois qu’une. Et pourtant. Il fallait bien ce livre pour revenir sur l’apparition du sida au début des années 80, retracer les étapes de la lutte, les hésitations, les fausses pistes, les rivalités parfois stériles entre chercheurs états-uniens et français co-découvreurs du VIH (ou du HIV), l’incompréhension (voire l’incompétence) des autorités politiques, mais aussi les avancées déterminantes réalisées par l’Institut Pasteur, les centres de recherches d’Atlanta et de la Pitié-Salpêtrière. Mais ce qui rend ce roman d’autant plus indispensable réside ailleurs : dans l’enquête menée quarante ans plus tard par le neveu d’une des victimes.

Grâce à ce livre, le sida n’est plus seulement la maladie des grandes villes, nous changeons d’échelle, il touche aussi le monde rural. Il n’est pas uniquement non plus ce « cancer gay », tel que le titrait le journal Libération, il touche aussi les toxicomanes comme cet oncle, les femmes comme cette tante. Ou encore les enfants comme cette cousine qui n’a pas encore le temps de connaître son orientation sexuelle, de devenir toxicomane et d’apprendre ce qu’est le sida.

Grâce à ce livre, on ne meurt plus seul, toute la famille, puis tout un village sont concernés. Et parmi ces « victimes », la plus belle, si l’on peut dire, est sans doute cette grand-mère. Finie l’autofiction, comme chez Guibert, Lagarce et Dustan. Désormais c’est par la troisième personne que surgissent de l’anonymat un oncle et ses proches, seuls et démunis dans une époque où le sida est une maladie honteuse.

Comment ne pas être happé par ce rythme soutenu d’écriture qui nous fait passer tour à tour des centres médicaux des grandes métropoles du monde aux petits commerces de l’arrière-pays niçois. Comment ne pas être bouleversé par ce qui se joue de capital dans ce roman : l’acte de vengeance aussi bien que d’amour d’un enfant donnant aux deux générations précédentes la place et la lumière qu’elles n’ont jamais eues.

KÉVIN BERNARD

Les Enfants endormis, d’Anthony Passeron
Globe, 20€

« La douleur » : une prestation pure et dure

0
La douleur © Ros Ribas

En 1985 paraissait La douleur de Marguerite Duras. Des six nouvelles inspirées de sa vie en temps de guerre et du journal tenu durant ces années-là, la plus longue a donné son titre au recueil. La douleur retrace l’attente fiévreuse d’une femme dont le mari a été déporté. L’attente de nouvelles qui ne viennent jamais, les accès de désespoir, les sursauts d’espoir, les démarches inutiles…et puis un jour le téléphone et cet « inconnu qui revient », qu’il faudra arracher à la mort. Texte âpre, violent. Texte de résistance contre le nazisme, contre l’oubli. Texte plein d’une force vitale indéfectible aussi.

De ce récit tout à la fois ardent et dépouillé, Dominique Blanc s’est emparée en 2008, sous la direction de Patrice Chéreau et de Thierry Thieû Niang. Cette femme qui attend et qui souffre, « c’est moi », déclare la sociétaire de la Comédie-Française. Quatorze ans plus tard, elle reprend ce qu’elle appelle « le texte de [s]a vie » dans la même mise en scène. Et c’est juste bouleversant. De vérité, d’incarnation, de chaos maîtrisé.

Fébrilité de l’attente

Quand on pénètre dans le théâtre, la comédienne est déjà là, assise de dos dans la pénombre, longs cheveux dénoués. Et dès qu’elle se retourne, qu’elle empoigne la prose si particulière de Duras – faite de ruptures, de répétitions, une langue de pièges et de précipices –, ça y est, on plonge avec elle. Quelques gestes : des cahiers et des crayons qu’elle aligne, un manteau qu’elle boutonne, qu’elle enlève, qu’elle remet, une pomme qu’elle pèle ; et c’est toute la fébrilité de l’attente qui s’expose.

Pas grand-chose sur le plateau : une rangée de chaises à jardin, une table de cuisine à cour. Pourtant, les lieux, on les voit, les autres personnages, ils sont là, les situations, on les partage. Miracle d’un jeu si impeccablement maîtrisé qu’on le dirait presque improvisé. Miracle d’une voix qui module toutes les nuances de la douleur, de la folie de l’attente, de la violence des temps, de la révolte contre l’oubli et fait magnifiquement résonner les mots de Duras. Jusqu’à un final exceptionnel où l’on revit intensément sa lutte pied à pied (et les mains dans la « merde inhumaine ») contre la fièvre, contre la mort. Bravo l’artiste !

FRED ROBERT

La douleur a été donnée du 13 au 18 décembre au Théâtre des Bernardines, Marseille.

A venir
2 et 3 juin
La Cuisine, Théâtre national de Nice
tnn.fr

Savoirs entre-tissés

0
Filage de la laine du mouton du Siroua (Maroc, Anti Atlas), 2022 © Caroline Perdrix

Sous le double commissariat de Raphaël Bories, conservateur du patrimoine, et de Caroline Perdrix, directrice de l’association Itinérance, s’ouvre au Centre de conservation et de ressources du Mucem (CCR, 1 rue Clovis Hugues, à la Belle de Mai) une exposition consacrée aux artisanats du textile, ce patrimoine immatériel abîmé par la mondialisation. L’idée étant de construire des passerelles entre ces savoir-faire immémoriaux et la création contemporaine, en proposant aux étudiants de l’école Casa Moda de Casablanca de s’inspirer de rituels matrimoniaux marocains, tandis qu’en France, les élèves designers de l’École nationale supérieure des arts décoratifs devaient réagir à la belle collection d’ex-votos du Mucem.

Les travaux qui en sont issus sont réunis dans la salle de 100m2 du centre, dédiée aux expositions. « Ces workshops sont amenés à se poursuivre, révèle Caroline Perdrix, car la jeune génération de la filière textile doit faire face à de gros enjeux environnementaux. » L’industrie contemporaine de la mode, très polluante et émettrice de carbone, gagne à se confronter aux gestes économes affinés par des siècles de créativité, au plus près des ressources disponibles.

Une filière henné

Pour bien comprendre cette dimension essentielle de Savoir-faire, les visiteurs ont tout intérêt à prendre le temps de voir la vidéo et d’entendre les podcasts qui leur sont proposés. Le travail de terrain mené par Itinérance s’y révèle, précieux. Filage, tissage, dessin, teinture : autant d’étapes de réalisation d’une œuvre collective, traditionnellement menée par les femmes au Maghreb.

Les observer reprendre inlassablement leur ouvrage, d’une main précise, manipuler la quenouille et le fuseau, mêler les ingrédients du henné (citron, oxyde de fer, garance, clou de girofle…), qui leur sert à colorer les fibres, est impressionnant. Depuis quelques années, le manque d’eau dû au réchauffement climatique les conduit à chercher du bois et du fourrage de plus en plus loin de leurs villages, et donc à délaisser leurs activités artisanales, ce qui en menace la transmission. Pour éviter cela, tout en gagnant une autonomie financière, elles s’assemblent en coopératives et cherchent des débouchés : autant dire que les passerelles avec la création contemporaine sont bénéfiques à bien des égards.

GAËLLE CLOAREC

Savoir-faire textiles en Méditerranée
Jusqu'au 7 avril
Centre de conservation et de ressources du Mucem
Marseille
04 84 35 14 23
mucem.org

Paysages contemplatifs

0
Les Catalans, 1994-1995 Huile sur toile 114 x 146 cm Collection Fondation Regards de Provence, Marseille ©Adagp Paris, 2022

Après avoir été au début des années 1970 membre du groupe d’avant-garde Support/Surfaces – qui affirmait que le seul sujet de la peinture devait être la peinture elle-même, dans sa matérialité – le Montpelliérain Vincent Bioulès est passé sous les radars les plus médiatiques de l’art contemporain pendant quelques décennies. Car, répondant à ses propres désirs, il s’était mis à peindre à l’huile des paysages, natures mortes, nus et portraits. Pratique quasi infâmante, dans une période devenue avide de « nouveautés ». Il bénéficie, à l’aube de ses 85 ans, d’un regain d’intérêt, notamment depuis sa rétrospective en 2019 au musée Fabre de Montpellier, et aujourd’hui au musée Regards de Provence de Marseille.

Littoraux

On est accueillis au rez-de-chaussée par deux très grandes toiles : Le chant des sirènes, cinq nus féminins immenses, aux courbes gourmandes, accoudés nonchalamment à une rambarde sur fond de guirlandes d’écume blanche. Juste à côté de La Ponche V (Saint-Tropez), trois minuscules silhouettes sur une pointe d’esplanade jaune, s’avançant sur une mer bleue et sous un ciel gris. À l’étage, les figures humaines vont se faire très discrètes, pour laisser toute la place à des paysages travaillés en série.

Certains proposent des confrontations d’une même vue à vingt-cinq années de distance : La Tourette et le Fort Saint-Jean. D’autres, des déclinaisons sur une même période, telles les monumentales Île Maïre 1 et 2. Quelques-unes sont en exemplaires uniques, par exemple Les Bains du Petit Pavillon, Les Catalans ou un Mistral. La plus importante série est celle consacrée à l’étang de l’Or, avec huit toiles réalisées entre 2015 et 2019, représentant ce paysage héraultais tout en horizontalités. Mais que ce soit à Marseille, à Saint-Tropez, du côté de Montpellier ou de Palavas, « représenter » n’est pas le mot exact.

Matérialité toujours

Car la plupart de ces paysages ne semblent être que les objets d’une peinture se révélant toujours dans sa matérialité comme son propre sujet. Combinaisons et contrastes de tons, d’ombres et de lumières, mais aussi de multiples textures, densités, touches. Allant même jusqu’à proposer un morceau de gestuelle tourbillonnante dans Le mois de mars, où, sous un ciel bleu azur, traversé de bout en bout par un nuage à l’aspect de guirlande montagneuse, le motif de l’étang de l’Or disparaît quasiment. Le tout laissant l’impression qu’avec Bioulès, plus on pénètre la matière, plus on se rapproche du rêve.

MARC VOIRY

Au bord de l’eau – Vincent Bioulès
Jusqu’au 21 mai
Musée Regards de Provence, Marseille 
museeregardsdeprovence.com