samedi 5 avril 2025
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J’Crains Dégun : de l’art et des rencontres contre les violences de genre

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Nolwenn Le Doth dans Chevaleresses © Cécile Graziani

À l’occasion de la Journée internationale de l’élimination des violences faites aux femmes et aux minorités de genre, Solidarité Femmes 13, le CIDFF Phocéen et le Planning Familial 13 organisent depuis trois éditions le festival J’Crains Dégun à Marseille. Un événement qui a pour objectif de « faire connaître la multiplicité des violences sexistes et sexuelles et de leurs victimes » et de « faire réseau pour mieux prévenir ces violences ». « On voulait proposer des formes plus sensibles que des conférences ou des tables rondes, qui sont très intéressantes mais représentent un savoir descendant », précise Mathilde, coordinatrice du rendez-vous pour Solidarité Femmes 13. 

Différents formats, différents publics 

La programmation réunit différents formats adressées à différents publics, mixtes ou non, ainsi qu’un temps festif le samedi soir, à la Friche La Belle de Mai. « L’idée est de permettre le dialogue. Il y a donc des espaces d’élaboration entre personnes concernées, et un discours qui en émane à destination de tout le public », résume Noémie, coordinatrice pour le Planning Familial 13. Le 23 novembre, ont donc lieu à la Friche des ateliers d’écriture et d’expression en non-mixité ou en mixité choisie (sans homme cisgenre), comme « Celles qui parlent en moi », proposé par la comédienne Léa Pheulpin. Pour la première fois, J’Crains Dégun accueille aussi un atelier-discussion exclusivement réservé aux personnes LGBT+ autour de l’homophobie familiale, animé par Constant Léon du podcast Jouïr.

Les représentations artistiques sont ouvertes à tous·tes (parfois seulement au dessus d’un certain âge). Le dispositif poétique Les Murmureuses, fruit d’un atelier d’expression mené depuis septembre par Solidarité Femmes 13, permettra d’entendre des textes et témoignages écrits par des femmes. Pour ce qui est du théâtre, J’Crains Dégun programme notamment Histoire de fille ou comment Uma Thurman danse au son de C’est la vie dans Pulp Fiction du collectif Kika Theory, et Chevaleresses de Nolwenn le Doth, qui aborde la question de l’inceste.

Les ateliers et représentation du lundi sont pour leur part réservés à un public scolaire ou à des groupes accompagnés par des structures sociales. Un choix présent depuis la première édition, dans la lignée des actions menées à l’année par les associations organisatrices. « C’est un format qui nous semble important parce qu’on sait que ces groupes ne se sentent pas toujours légitimes ou à leur place », explique Mathilde de Solidarité Femmes 13. 

Tout au long des deux journées, un important dispositif d’écoute est déployé. Des membres des trois associations organisatrices arborant des bandanas bleus seront présent·e·s pour recueillir la parole des personnes victimes de violences sexistes et sexuelles et les orienter au besoin vers les équipes d’accompagnement, également présentes sur place. 

CHLOÉ MACAIRE 

J’Crains Dégun
Les 23 et 25 novembre
Divers lieux, Marseille
jcrainsdegun.fr

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DIASPORIK : MultiKulti, l’édition de combat

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Diasporik. Le monde de l’édition connait-il le même mouvement que celui de la presse avec l’acquisition et le contrôle de divers médias et entreprises par de grands groupes ?

Catherine Argand. Oui, Hachette et Editis concentrent 90 % de l’édition et veulent une croissance à deux chiffres pour leurs actionnaires. En une vingtaine d’années, leurs fusions acquisitions ont abouti à un quasi-monopole. Le groupe Hachette appartient actuellement à Vincent Bolloré. En 2023, la Commission européenne a autorisé le rachat de Lagardère par le groupe Bolloré, qui contrôle désormais Hachette Livre. Le groupe Editis appartient actuellement à Czech Media Invest, une entreprise contrôlée par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský. L’existence de maisons indépendantes comme les éditions Maspero leur permet d’éviter la requalification en situation de monopole pur. 

Dans ce contexte, quelle est la motivation derrière le lancement de MultiKulti Editions ? 
Nous vivons dans une époque où les questions identitaires sont très fortes, où le RN gagne du terrain. La culture a un rôle très important à jouer dans la proposition d’imaginaires et le questionnement des stéréotypes. 

Notre collection est engagée et ouvre un espace narratif dédié aux tensions sociales, raciales, religieuses, liées aux genres, aux modes de vie, aux normes. Nous voulons proposer quatre publications annuelles, composées de trois romans ou essais et d’une revue. En privilégiant les voix plurielles, sans nous enfermer dans des caricatures avec la recherche d’une exigence de qualité littéraire. 

L’enjeu consiste à rendre visibles les invisibles, les écrits pas publiés, stigmatisés… On assiste dans le milieu de l’édition, comme en presse et TV, à un phénomène de tokénisme, pratique consistant à fournir des efforts symboliques d’inclusion vis-à-vis de groupes minoritaires pour échapper aux accusations de discrimination. L’illusion de diversité se manifeste souvent par la présence de personnages issus de minorités qui n’ont pas de rôle substantiel dans l’histoire. 

Les invisibles correspondent à toutes les personnes discriminées qui ne font pas l’objet d’un destin romanesque. Selon vous, les imaginaires d’exil sont-ils les plus dérangeants ?

Les imaginaires d’ailleurs des écrivains doivent rester d’ailleurs, c’est une sorte d’impératif catégorique qui assure l’illusion de non-discrimination. Mais les imaginaires d’ici, de l’exil, restent invisibles. De la même façon les discriminations liées à l’origine, au genre ou à l’orientation sexuelle restent difficiles à aborder. Elles exigent le respect de l’État de droit, le respect de la promesse républicaine entre concitoyen·nes et la reconnaissance de leur légitimité pleine et entière. Or dans les faits les citoyennetés sont à géométrie variable et inégalitaire. 

Comment favoriser la diversité des voix et des récits ?

Alors que la littérature participe d’une guerre culturelle impulsée par l’extrême droite, créer de nouveaux espaces d’expression et de diffusion grand public relève de l’urgence. L’ensemble de nos titres bénéficieront d’une mise en place d’environ 1 500 exemplaires et seront distribués et diffusés par Pollen. Marc Chebsun, cofondateur de Multikulti, a imaginé des couvertures marquantes, flanquées de courtes vidéos à l’atmosphère coup de poing. La maison lance aussi, pour sa prochaine parution, un appel à synopsis en vue d’une fiction sur les identités intersexes ainsi qu’une enquête autour de l’islamophobie et de l’antisémitisme.

Le monde de l’édition manque-t-il d’audace ? 

Disons que l’édition en France a loupé le livre numérique avec notamment le refus de baisser le prix pour rester plus cher que le livre de poche, le manque d’approche transmédias comme format complémentaire de la publication papier. C’est un rendez-vous manqué, le monde de l’édition reste un marché de l’offre et non de la demande, ce qui occasionne une grande quantité de livres, mais sans grande diversité. Nos QRcode inclus renvoient à des contenus audiovisuels qui font partie intégrante du livre. On peut lire la playlist qui est intégrée à la matière romanesque, le débat télévisé, différentes enquêtes. 

Trois fictions percutantes viennent de paraître,  polars et romans d’apprentissage qui s’adressent à un public large et portent des combats…

Oui, avec ces propositions, l’enjeu est de gagner un public qui n’est pas acquis mais toujours avec une signature, celle de la maison d’édition comme celle de l’auteur. 

Le polar de Soufyan Heutte, Rap au vif imagine l’existence d’un serial killer qui attaque des femmes portant le voile. Pour accompagner le texte et toucher un public qui ne va pas en librairie, l’auteur a prévu des mises en débats fictives, filmées sur des plateaux médiatiques et accessibles depuis des flashs codes en couverture du livre. Ce prolongement de sons et teasers documente le livre de façon très intéressante et contribue à multiplier les entrées dans la fiction. 

Deuxième polar de la maison, Et Bang ! de Marc Cheb Sun raconte la violence de luttes raciales au Pays Basque, et met en scène « les quasi-sectes d’ultra-droite qui vivent dans l’ombre du parti d’extrême droite ». De jeunes Blancs obsédés par les ghettos noirs américains, établissent des dynamiques de pouvoir et de marginalisation. Les femmes y ont un rôle important et intrigant. L’établissement thermal, point central du récit, est dirigé par Jeanne Labrume, une figure d’autorité forte et imposante, qui ajoute une dynamique intéressante à l’histoire. Les interactions entre les personnages féminins et masculins, ainsi que leurs rôles dans l’enquête sur la disparition d’un employé offrent une perspective diversifiée sur les événements. La bande son est signée Marc Chebsun !

Sur les pointes de Marie Vanaret, réalisatrice et scénariste, propose un récit d’émancipation féministe et de dénonciation du validisme, enrichi d’un entretien avec le spécialiste Gilles Pialoux. Dans un style très signé, l’autrice propose des tableaux successifs pour découvrir le destin d’une petite fille dans la France de l’après-guerre. Elle voit son destin contrarié mais sa ténacité pour être sur les pointes devient un combat. Un contexte culturel où le corps s’émancipe, mais où le validisme reste puissant…

Avec ces propositions, l’enjeu est de gagner un public qui n’est pas acquis mais toujours avec une signature, celle de la maison d’édition comme celle de l’auteur. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SAMIA CHABANI

Catherine Argand est ex-directrice de collection chez Rivages/Payot, ex-codirectrice des éditions Alma, journaliste à Lire et France Culture, membre du jury de plusieurs prix littéraires

* https://achac.com/tribune/ledition-au-coeur-dune-guerre-culturelle 

À La Seyne-sur-Mer, une empathie queer

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Cirque Queer © Loup Romer

C’est un spectacle qui fait couler les larmes et s’applaudit debout. Un de ceux pour lesquels on a du mal à quitter la place tant des torrents d’humanité vous submergent. Comment comprendre que, dans un monde où Elon Musk renie son fils trans avec une infinie violence, dans un département où le vote d’extrême droite atteint des records inégalés, un spectacle si directement contestataire de l’ordre patriarcal soit aussi magnifiquement accueilli ? 

Sans doute parce que Le Premier artifice est à la fois beau, intelligent et sensible. Beau comme la musique de Jenny Victoire Charreton qui de son sax et ses claviers construit une partition continue et changeante, impulsant le rythme du spectacle repris par les batteur·euses et les chants. Beau comme ces trois plumes colorées qui flottent doucement… suivies par l’avalanche brutale d’une tonne de fleurs de tissu qui refusent le mièvre. Beau comme ces numéros de trapèze qui évitent savamment la démonstration autosatisfaite, et se dansent enlacés.

Car tout est aussi intelligent : l’introduction de la drag clown burlesque joue avec les règles du monsieur loyal, mais surtout avec la langue inclusive, en apportant quelques précisions qui évitent les malentendus de mégenrage et ouvrent la possibilité d’un voyage intime vers la compréhension des vécus queers. 

Infléchir la norme

Une analyse des représentations du cirque est à l’œuvre : dans la tradition freaks l’a-normal était présenté comme monstrueux, et la mise en danger comme un frisson désirable. Ici, les trans et les queer infléchissent politiquement la norme, produisent et disent, chantent, des textes poétiques qui disent le rejet qu’ils vivent mais surtout l’empouvoirement, la reprise de contrôle, qu’ils veulent exercer sur leurs vies et leurs corps.

Rien n’est pourtant didactique, ou si doucement que même les enfants l’entendent. Tout est tendre, sans érotisme, et la relation humaine se tisse entre des corps qui se portent et se soutiennent, s’élèvent et se penchent, disent qu’iels montrent de leurs corps ce qu’iels en décident, racontent leurs douleurs surtout, avec une sensibilité si intense qu’elle infuse dans tous les rangs du public. Parce que chacun·e interroge l’inconfort de sa place, cherche un endroit où iel serait compris·e. 

Ainsi, lorsque Manivelle chante la Pêche aux moules pendant qu’un lanceur de couteau la vise, chaque lame qui la frôle est un coup de boutoir qui nous révèle l’incroyable sens, si peu caché, de la comptine. C’est un récit de viol, où l’enfant ne veut plus aller, et qui comme la plupart des contes enfantins, prévient les petits humains, filles, garçons ou intergenre, qu’on veut leur prendre leur panier à moules. 

Une comptine normale, dont le Cirque Queer peut nous aider à nous défaire, pour nous ressourcer ensemble dans la beauté chaleureuse des marges, sous ce chapiteau autogéré et partagé dont nous avons urgemment besoin.

AgnÈs Freschel

Le Premier artifice été joué sous chapiteau au Stade Maurice Laurent à Alès le 8 novembre.
Une programmation de La Verrerie, Pôle National Cirque Occitanie

Puis au Pôle, La Seyne sur Mer, du 15 au 17 novembre

Les Chroniqu’heureuses : Les minots rencontrent Baraka Merzaïa

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Baraka Merzaïa © X-DR

Cet automne, ce sont les jeunes de l’association Because U Art, à Noailles, qui ont étudié le projet de l’Algérienne Baraka Merzaïa, programmée au festival Jamais d’Eux sans Toi [voir notre article ici]proposé par l’A.M.I.. Artiste singulière, la musicienne originaire du sud du Sahara revendique ses orginines et sa culture à travers sa musique, bien sûr, mais aussi les tenues traditionnelles qu’elle arbore à chacune de ses apparitions publiques. Avec bienveillance, elle a répondu aux questions des apprentis journalistes après leur avoir interprété quelques morceaux en guitare/voix. 

Les minots. Qu’est ce qui t’a donné envie de commencer la musique ? 

Baraka Merzaïa. Enfant, on chantait devant nos parents chaque fin d’année, à l’école. J’ai toujours aimé ça, chanter en public. Dans le sud de l’Algérie, on a nos propres musiques : j’ai toujours voulu la partager, comme le fait le groupe Tinariwen, qui est très connu.

Au cours de ta carrière, as-tu été victime de discrimination ? 

Bien sûr ! Tous les Algériens, je pense [rires]. Je suis quasiment la seule femme venant du sud à faire de la création de contenu sur internet. J’ai eu du mal à me faire comprendre. J’ai aussi ressenti de la discrimination quant à ma couleur de peau dans le nord de l’Algérie, où les gens ont du mal à croire que je suis algérienne car ma peau est noire, alors que la leur est blanche. Là-bas, on me dit des choses bêtes en français ou en anglais. Quand je réponds en arabe, ça s’arrange. 

Quelle fut ta première expérience de chant ?

J’ai participé à la compétition Jeunes Talents Algérie, en 2016. Je n’avais que 16 ans et les autres participants avaient beaucoup d’expérience artistique. Ils m’ont appris beaucoup de choses et donné envie de me perfectionner. 

Qu’est ce qui te donne envie de revendiquer ta culture à travers la musique ? 

Peu de personnes montrent nos paysages, nos traditions, nos mariages… Je n’ai pas envie qu’on les garde juste pour nous. Quand je fais des vidéos sur internet, beaucoup m’envoient des remerciements ! Même des Algériens, qui préfèrent visiter l’Europe ou les États-Unis sans savoir qu’ils ont ça dans leur propre pays.

Comment choisis-tu ton répertoire ? 

Je choisis les chansons qui vont avec ma tessiture, ma couleur vocale. J’aime partager les sentiments grâce au chant : on peut toucher les auditeurs grâce à la musique, j’aime que les chansons aient un sens, soient éducatives. 

Te considères-tu influenceuse ? 

Ce terme est un peu lourd : un influenceur a une très grande responsabilité et doit faire attention à ce qu’il poste, tout le monde peut voir ses vidéos et cela peut avoir des impacts sur les personnes qui les regardent, surtout les enfants. Je suis une artiste et une créatrice de contenu. 

CETTE INTERVIEW A ÉTÉ RÉALISÉE PAR ALA, IZZA, ZINEB, IBRAHIM, YAMINA ET KHADIJA ET RETRANSCRITE PAR LUCIE PONTHIEUX BERTRAM 

Baraka Merzaïa est en concert le 26 novembre au Petit Théâtre de la Friche la Belle de Mai.

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Noailles : le dessous des cartes  

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Une des soixante cartes réalisées par Elsa Noyons, ici un plan du cadastre © Elsa Noyons

Au départ, il y a son travail sur le quartier de la Goutte-d’Or réalisé à Paris entre 2018 et 2020. Ou l’obstination d’une artiste à vouloir cartographier un quartier sous toutes ses coutures. Il en est sorti un livre remarquable, Déplier l’ordinaire – récompensé par le prix Révélation Livre d’Artiste de l’ADAGP 2023 – avec plus de 70 cartes révélant en autant de couches l’identité, les fantasmes, et l’anatomie d’un territoire. Ce même travail, Elsa Noyons le livre cette fois dans la ville où elle a grandi, Marseille, avec pour sujet Noailles. Depuis 2021, l’artiste grenouille dans le quartier, ses cadastres, auprès de ses habitants. Un travail d’enquête et d’observation qui a donné lieu à une première restitution ce 14 novembre à Pièce A Part (Marseille), où elle a présenté ses cartes « sensibles », ou « narratives », qui seront réunies dans un ouvrage à paraître au printemps.

Matière grise

Qu’ont en commun le parcours du soleil à Noailles, le nombre de caméras de surveillance, le prix des locations Airbnb, ou les différentes variétés d’arbres présentes dans le quartier ? A priori pas grand chose, si ce n’est quand ces informations sont agglomérées, collectées, reliées, comme autant de détails d’une même photographie. Dans chaque carte, Elsa Noyons isole un sujet, un point de vue, et le dessine sur une planche au format A3. On y voit parfois l’absence et la rareté – le nombre d’écoles dans le quartier – ou l’abondance – le nombre de logements insalubres. D’autres sont plus légères, comme celles représentant certains des animaux de compagnie qui peuplent le territoire, ou la liste des rues classées par ordre croissant. Et certaines donnent la parole aux habitants, quand elle demande à Younès ou Julia de dessiner leurs propres frontières mentales du quartier. Mises bout à bout, elles dessinent un portrait créatif et saillant de Noailles, qui n’apparait ni blanc ni noir, mais dans la justesse de ces gris qui colorent ses planches. 

NICOLAS SANTUCCI

Cartographie narrative de Noailles
À découvrir jusqu’au 12 décembre à Pièce A Part, Marseille.
Un livre à paraître au printemps chez Amers Books et LJMTL éditions.

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Les « Procès du siècle » au Mucem visent l’utopie 

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Paloma Moritz, Saana Saitouli et Axelle Cuny, le 18 novembre pour l’ouverture des Procès de siècle © G.C.

Quatrième saison : les Procès du siècle sont une formule qui dure au Mucem. Il faut dire que ces rendez-vous hebdomadaires ont trouvé leur public ; chaque lundi à 19 h, l’auditorium Germaine Tillon ne désemplit pas. Sur le papier, ils se placent « au croisement du débat, du théâtre et de l’instruction judiciaire » pour former un espace de délibérations citoyennes. Dans les faits, il s’agit plus, pour les journalistes chargés d’animer la soirée, de dresser un état des lieux sur des questions de société, avec des invités réunis au plateau, puis de passer le micro dans la salle pour quelques questions. Un format somme toute assez classique, mais avec une spécificité : sont régulièrement « appelés à la barre » deux ou trois témoins, amenés lors d’un atelier collaboratif préalable à formuler argumentaires et témoignages. Ce qui donne lieu à des prises de parole parfois fortes, souvent émouvantes. Pour participer à ces « commissions d’enquête », pilotées par Grégoire Ingold (metteur en scène) et Fabienne Jullien (comédienne) le week-end précédant chaque Procès, il suffit de s’inscrire à l’adresse reservation@mucem.org.  

Nouvelle saison, nouveau thème

« Féminismes, genres, minorités », « Luttes en partage »… Chaque année amène son lot de problématiques intéressantes à aborder dans un musée de société, à mesure que les crises sociales et environnementales se corsent. Un processus souvent déprimant, tant les raisons de se réjouir manquent. De quoi donner envie de chercher, parmi toutes les actualités, quelques lueurs d’espoir d’un monde meilleur. Alors décidément, les grands esprits se rencontrent, comme le veut l’adage populaire, et l’utopie inspire bien des cycles de réflexion à Marseille. Après le festival de sciences sociales Allez Savoir, Opera Mundi, et l’Upop, le Mucem s’empare donc de ce terme, né au XVIe siècle sous la plume de l’humaniste anglais Thomas More pour désigner une représentation d’un système idéal, opposé aux systèmes réels imparfaits. Rappelons la définition qu’en donne le dictionnaire Le Robert : « Idéal, vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité – Conception ou projet qui paraît irréalisable. » Un préalable à garder en tête, mais non destiné à tempérer l’enthousiasme de qui voudrait suivre les Procès du siècle de cette année, puisqu’ils proposent justement « d’explorer les utopies concrètes et réelles, les nouveaux modèles à inventer pour avancer vers plus de démocratie, plus d’écologie, plus de solidarité ». Tant il est vrai que garder les deux pieds ancrés dans le principe de réalité permet de voir suffisamment loin pour œuvrer.

L’utopie comme stimulant

Partir du réel, de l’existant, c’était bien l’objectif de l’ouverture de saison, le 18 novembre. L’écologie, un combat de riches ? Point du tout ! Pour traiter de ce sujet, Paloma Moritz, journaliste de Blast, était entourée de Sanaa Saitouli, cofondatrice de Banlieues Climat et Axelle Cuny, coordinatrice de Marseille PACA – Action contre la Faim. Deux femmes résolues, venues, sans se voiler la face sur les difficultés auxquelles elles sont confrontées, défendre l’action collective dans les quartiers populaires en matière écologique. Très émue de voir dans le public des représentants de L’Après M, emblématique « fast social food » des quartiers Nord de Marseille, la première invitée promeut une éducation aux enjeux écologiques dans les cités, avec une école ouverte cet automne à Saint-Ouen (93) qui ne demande qu’à essaimer. La seconde décrivait un marché bio et local implanté à La Viste (13015), lequel permet aux habitants d’accéder à d’excellents produits pour se nourrir, tout en garantissant aux paysans un revenu leur assurant de vivre dignement de leur activité. Deux projets nés de la société civile, qui pouvaient paraître improbables tant les pouvoirs publics peinent à prendre la mesure de l’urgence, mais qui démontrent qu’en visant l’utopie, on arrive à obtenir des résultats valables, stimulants, et partageables. De toutes façons, « il n’y a que l’entraide qui peut nous permettre de surmonter les chocs à venir », rappelait Paloma Moritz en conclusion. « La guerre de tous contre tous ne peut que nous enfoncer. »

GAËLLE CLOAREC

Les Procès du siècle – Oser l'utopie
Jusqu'au 17 mars 2025
Mucem, Marseille
Le prochain Procès, intitulé Moi aussi, ensemble, reviendra sur le mouvement Me Too et aura lieu le 25 novembre, à l’occasion de la Journée internationale des violences faites aux femmes.

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Madama Butterfly : Papillon en vol, cœur en chute

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© photo Christian DRESSE 2024

Créée en 2019 à l’Opéra de Lorraine, la mise en scène signée Emmanuelle Bastet, fait une escale remarquée à l’Opéra Marseille. Le succès est déjà au rendez-vous pour cette maison d’opéra, avide de Puccini, et rêvant d’entendre son orchestre dans des pages aussi vibrantes d’émotions que riches en trouvailles, exigeantes et toujours signifiantes pour les instrumentistes. 

La direction de Paolo Arrivabeni se révèle dynamique, oscillant entre une énergie frénétique et un lyrisme subtil. Dès l’introduction, la fugue s’enchaîne dans un souffle continu, où la tension s’installe sans temps mort. Les manigances du premier acte se précisent avec densité et minutie, dans un tourbillon d’émotions contradictoires, entre légèreté et souffle tragique. Pinkerton, américain pressé de contracter un mariage d’un jour avec une geisha repentie, complote et négocie avec force argent avec le goguenard Goro (impeccable Philippe Do) et parade devant le consul Sharpless (subtil Marc Scoffoni), fier de son arrangement morbide ; il a ici les traits doucereux et la voix charmeuse du ténor français Thomas Bettinger, tour à tour séduisant et fuyant. 

Du rêve et des larmes

Pour la naïve Cio-Cio San, âgée d’à peine quinze ans, cette union devrait être une rédemption ; mais Pinkerton n’y voit qu’un prolongement de sa prostitution passée, et l’assouvissement de fantasmes d’Orient. Ardente, obstinée, entière, la Butterfly d’Alexandra Marchelier se refuse à ce simulacre : elle incarne une femme idéaliste, se consacrant corps et âme à son rêve d’amour. Toute en ampleur, vocalement comme théâtralement parlant, elle ouvre ses ailes de velours au premier acte avant d’exploser lors du second, prouvant qu’une belle carrière attend la lauréate des Victoires de la Musique 2023. La Suzuki de la talentueuse Eugénie Joneau se fait elle aussi joliment et fermement entendre, lorsqu’elle allie le geste à la parole pour sortir du simple carcan de la servante fidèle. Une expressivité qui fait plaisir à voir dans des rôles trop souvent essentialisés, et réduits à leur seule résignation. 

Riche d’une scénographie épurée, empruntant aux arts japonais et pensée par Tim Northam, la mise en scène d’Emmanuelle Bastet évite tout orientalisme en conjuguant simplicité, familiarité et une iconographie proche de la poésie – à l’instar de ces fleurs tombant du ciel pour signifier l’éclosion des sentiments. Entre abstraction et symbolisme, notamment dans son architecture ouverte et désajustée, elle abolit les frontières entre extérieur et intérieur, entre rêve et réalité. 

Saluée par une standing ovation, la première se conclut sur des larmes d’émotion, dans le public comme sur le plateau.

SUZANNE CANESSA

Madama Butterfly a été joué à l’Opéra de Marseille les 14, 17 et 19 novembre
A venir
Le 21 novembre à 20h
le 24 novembre à 14h30

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Dee Dee et ses Lady 

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© Niccolo Bruna

Pour le plus grand Bonheur d’un public venu en masse, Dee Dee Bridgewater ne fait pas la sieste le dimanche à 15 heures. À Aix-en-Provence ce dimanche, elle présentait son nouveau quartet « We Exist ! », soit une riposte féministe au machisme dans l’univers du jazz. Le répertoire aligne principalement des protest-songs. Sa présence scénique est plus incendiaire que jamais, avec cette voix à la tessiture et à l’amplitude rare, aux inflexions blues et gospel sans pareilles. Elle se plaît à solliciter ses partenaires de tournée : Carmen Staaf, (piano, orgue), Rosa Brunello (contrebasse, basse électrique) et Evita Polidoro (batterie), qui lui répondent avec délectation, dans des conversations musicales aux accents blues et soul débordant de sincérité, esquissant des expérimentations libres plus que bienvenues. The Danger Zone, que Percy Mayfield avait composé pour Ray Charles, prendra des allures de manifeste en ces temps troubles. Elle terminera une interprétation débridée de Mississippi Goddam (Nina Simone) en brandissant le poing à la manière du mouvement « Black Lives Matter ». En rappel, le groupe livrera une version chantée de Spain (Chick Corea), renversante d’émotion.

LAURENT DUSSUTOUR

Concert donné le 17 novembre au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

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Oona Doherty : « La danse nous permet d’abattre les frontières »

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Specky clark © Luca Truffarelli

Zébuline. Vous êtes cette saison artiste associée au Centre chorégraphique. Pouvez-nous vous parler de votre relation avec ce lieu, et avec la France en général ?

Oona Doherty. La première fois que je suis venue au Pavillon Noir, nous y avions amené mon spectacle Hope Hunt, et Lazarus … Ensuite, j’ai amené mon spectacle Lady Magma et nous l’avons joué  en haut, dans le studio ici, le soir où le confinement a commencé. Donc, oui, j’ai présenté trois spectacles différents ici jusqu’à présent,  avec une immense joie. Hard to Be Soft, le spectacle que j’ai créé en 2017, sera joué ici le 1er mars 2025, et ensuite je créerai un nouveau spectacle avec le Ballet Junior, une nouvelle variation d’une chorégraphie créée avec la National Youth Dance Company, intitulée The Wall. Il y a beaucoup de chutes dedans, et la  bande sonore est une interview des danseurs et de leurs familles sur la nationalité et l’identité. 

Nous avions demandé à ces danseurs de 16 ans : « Qu’est-ce que cela fait d’être britannique ? Qu’est-ce qui est génial ou terrible en Grande-Bretagne ? ». Ils étaient si jeunes, et j’étais tellement contrariée par la Grande-Bretagne pour le Brexit … Et puis ils ont interviewé leurs grands-mères et leurs parents, et c’est ce qui a fait la bande sonore. Donc, je vais leur apprendre les mouvements, au Ballet Junior, mais je vais aussi leur demander ce que ça fait d’être français ou d’être en France, et nous allons faire la bande sonore à partir de leurs réponses. L’idée est de détruire les frontières dans notre tête, parce que… nous devenons juste chaque jour de plus en plus racistes et de plus en plus divisés. Donc, c’est une tentative de parler de ça.

Oona Doherty © Luca Truffarelli

Est-ce une question qui vous préoccupe particulièrement : le poids de l’identité et des origines ?

Je veux dire, surtout maintenant que j’ai déménagé à Marseille, je me sens vraiment irlandaise (rires). J’ai passé les premières années de ma vie en Angleterre, avant de revenir en Irlande : j’avais un accent londonien, ce qui n’était pas du tout apprécié par mes compatriotes ! Mais je me rends compte que j’ai la chance d’être avant tout une danseuse, et de côtoyer des gens de tous pays et tous horizons, tout en parlant avec eux le même langage, celui de la danse. Je pense que cet art a le pouvoir, plus que tout autre, d’abattre les frontières qui nous enferment.

Il est question, dans Specky Clark, votre dernière création, de folklore irlandais, et aussi de votre héritage familial …

Il est question de mon arrière-arrière-père, mais aussi de légendes puisées dans la base de données dédiée au folklore irlandais, The Dúchas, d’Orwell et de La ferme des animaux … et même de Billy Elliott ! La peinture, et même la narration, le texte, le spoken word, sont toujours présents dans mon travail. J’aime le nourrir d’influences diverses, venues de tous les horizons.

SUZANNE CANESSA

Specky Clark 
22 et 23 novembre
Pavillon Noir, Aix-en-Provence

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Du sel et des cicatrices 

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Quatrième ouvrage de l’autrice d’origine palestinienne Yara El-Ghadban, ce roman parue en 2023, fait écho à un poème, If I must die deRefaar Alareer, mort le 7 décembre de cette même année, sous les bombardements de Gaza. Par-delà la mort, la guerre, il faut continuer à vivre et à raconter des histoires, lancer un cerf-volant, dans le ciel.

La mer Morte est morte, évaporée et le sel a anéanti la région, a fait mourir des milliers et des milliers d’êtres humains. Il y a vingt ans de cela. Le sel a façonné des dunes. Le monde d’avant a disparu, celui de l’Occupation, des soldats des dominés et des dominants, des hauts murs, des stations balnéaires… Des flamands roses sont apparus, des hommes et des femmes ont survécu et forment la communauté de la vallée, que raconte un jeune narrateur Alef.

Ces derniers respectent la nature, les plantes, les arbres, les animaux et apprennent à s’adapter à ce lieu en apparence hostile, aux geysers de sel. Tous les Vivants « se parlent ». Mais derrière les monts, se dresse la ville-coupole, protectrice et militaire, sous son biodôme. Sa société dominée par les « biopurs » ne peut tolérer la présence d’Alef, qui se retrouve prisonnier d’un laboratoire et sujet de l’étude de Shaba, fille de l’Architecte de la cité, qui a élaboré la construction d’un canal permettant à partir de la Mer Rouge, de remplir la Mer Morte. Une rencontre Elle finira par comprendre que le monde d’Alef, celui des flamants roses, des ibex, des plantes, de l’araignée Ankabout est la vie.

Lire aujourd’hui ce très beau roman alors que la Palestine, Israël, vivent depuis un an, une guerre impitoyable, c’est rêver que vivre ensemble est possible, que le désespoir n’est pas absolu et que la littérature sauve un peu l’humanité.

MARIE DU CREST

La danse des flamants roses de Yara El Ghadban
Mémoire d’Encrier - 22 € 

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