lundi 9 février 2026
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Qu’avons-nous accepté ?

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Le dernier roman de Chloé Delaume n’est pas un manifeste post #MeToo ou Mazan même s’il s’inscrit avec détermination dans cet air révolutionnaire du temps. Jouant comme toujours avec l’autofiction, Chloé brode sa Clotilde, que l’on retrouve de romans en romans, avec des caractéristiques biographiques retouchées, et hilarantes. Ainsi Le Cri du Sablier (2001) devient Le Vagissement du minuteur, et Le Coeur synthétique (2020) La Plastification des ventricules. Le fil narratif s’écoule, limpide et drôle, autour de la bande de femmes qu’on retrouve depuis 2020. 

Mais malgré cette fluidité, qui n’est jamais une légèreté, l’écriture d’Ils appellent ça l’amour est dès le début, et plus encore à la fin, empreinte d’une douleur qui coexiste avec un comique de mots rageur. 

« L’ennui est une couleur qui noie puis éviscère »

Comme dans Pauvre Folle (2023), Clotilde est un personnage envahi par l’angoisse, et qui la retranscrit dans une langue poétique d’une force rare, dispensant des phrases ciselées, intérieures, au cœur de paragraphes où se mêlent aussi paroles de chansons populaires datées (les tubes des cinquantenaires actuelles), conversations sans guillemets (elle hait les marques de dialogue) mais avec italiques, langage cru, disparition fantastique des visages et prunelles qui changent de couleur – comme dans L’écume des jours (La mousse du temps ?) auquel Delaume doit son prénom d’autrice.

« Not all men but only men»

Les phrases qui, par surprise, laissent surgir l’angoisse, racontent une emprise banale, et la honte d’y avoir cédé. Et posent la question de la sororité, de la misandrie. Dans la bande de copines les paroles des chansons s’échangent mais les bouches restent cousues sur ce qui se passe dans les chambres, dans les couples. Seule la plus jeune, trentenaire, a « les bons réflexes » face à la norme de « l’encouplement ». 

Mère, lesbienne, épouse, asexuelle ou pratiquant le sexe occasionnel sans lien amoureux, les cinq copines ont toute une expérience du sexe imposé, par force ou lassitude. Comment nommer cela ? C’est en le prononçant pourtant que Clotilde retrouvera sa « figure », et faisant enfin le lien avec la tête éclatée de sa mère sous le coup de fusil de son père. Un traumatisme que Nathalie Dalain, Chloé Delaume et leur double Clotilde ont en commun.

Retrouver son visage

Dans le chapitre final, L’équarrissage pour toutes, Chloé Delaume cite encore Bois Vian, ou plutôt son avatar noir américain Vernon Sullivan.Les femmes, comme les noirs américains qui espéraient échapper à la ségrégation, ne peuvent faire changer la honte de camp. Ils n’auront jamais honte, ne savent pas ce qu’ils font, et appellent ça l’amour. Même lorsqu’ils violent et tuent, ils disent : je t’aime.

Agnès Freschel

Ils appellent ça l’amour de Chloé Delaume 
Seuil, Fictions & Cie

Chloé Delaume sera présente aux Correspondances de Manosque 

Doubles vies

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Tout commence par un objet presque banal : un coffre trouvé dans un grenier. Photographies, lettres jaunies, y reposent. Ces reliques du passé conduisent la narratrice sur les pas d’Edmond, un ancêtre né à Liège en 1834 et mort jeune, à Orléans, en 1865. Qui était-il ? 

De lui, ne restent que deux portraits, à la beauté romantique, sur lesquels il pose, costumé. Pourquoi son existence s’est-elle effacée de la mémoire familiale ? Cette enquête historique se double d’un retour sur une autre disparition : celle de l’amour entre la narratrice et son mari Vincent, dont elle découvre l’homosexualité après des années de silence. Le choc n’est pas seulement celui de la trahison ou du désamour, il est celui d’une vie partagée sous le sceau du déni, ce que Lamarche appelle le « maquillage du désastre ».  

Le titre Le Bel Obscur dit tout. Il ne s’agit pas seulement d’explorer le rejet, le sentiment d’abandon, le non-dit mais d’y trouver de la beauté sans céder à la rancune, de transformer le secret en matière littéraire et comme l’alchimiste, le plomb en or. 

Histoires et mémoire 

Au fil des pages, Caroline Lamarche est à la fois actrice et spectatrice du vaudeville qui se déroule. Rien de narcissique ou de complaisant dans la narration de cet effondrement. Là où une Camille Laurens se serait probablement posée en victime et évertuée à le démontrer, Caroline Lamarche nous livre, dans une écriture élégante et dépouillée, un simple déroulé factuel. Elle ne juge pas, ne condamne pas, ne crie pas. Elle décrit avec simplicité les allers et venues des amants dans la maison et comment, de manière contre intuitive, la fin du couple ne veut pas dire ne plus faire famille. 

La recherche sur Edmond et la réflexion sur Vincent se rejoignent : deux existences contraintes, deux identités empêchées par le poids des normes et du silence. L’un, figure du XIXe siècle, a été rayé de la mémoire familiale ; l’autre a vécu une partie de sa vie dans le mensonge. La narratrice les relie dans une même interrogation : qu’advient-il des vies qui ne trouvent pas à s’exprimer pleinement ?

Doux et inspiré, ce roman explore aussi un « angle mort de la littérature » écrit l’autrice celui d’une femme en couple avec un homme homosexuel.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le Bel Obscur, de Caroline Lamarche 
Éditions du Seuil - 20 € 

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Amour, héritage et fêlures

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Jonas et Lucie se rencontrent dans un groupe d’amis communs… Ils devraient pouvoir s’aimer. Lucie y est prête. Jonas, lui, se fait proche et distant à la fois. Il peine à se résoudre à faire couple avec une « goy », risquant de décevoir un père traditionaliste. Leur amour semble pouvoir dépasser les barrières religieuses mais la réalité se révèle plus subtile et pesante. Si Lucie est prête à tout pour s’adapter et se faire accepter par sa belle-famille, Jonas lui rappelle que : « Juif, ce n’est pas une religion, c’est une façon d’avoir peur et tu ne peux pas l’apprendre dans un cours du soir. »

La religion en héritage

Lorsque leur fils Ariel naît, leur bonheur pourrait être complet mais l’enfant s’avère extrêmement violent. Il ne parle pas, il tape, il ne s’exprime pas, il détruit, intolérant à toute frustration. Ce comportement va les mettre au banc de toutes relations sociales. Les autres enfants, les familles, les amis et les institutions scolaires les jugent ou s’éloignent. 

Dans l’impasse, les jeunes parents, cherchent des réponses dans les frictions de leur double héritage, religieux d’abord : Lucie n’est-elle pas une shiksa (détestable, haïssable, souillure), c’est-à-dire une non juive ayant eu un bébé d’un homme juif ? 

Mais aussi culturel et social. Jonas est l’héritier d’une famille parisienne d’intellectuels ashkénazes, Lucie de grands-parents maternels arrivés à Longwy pour creuser et extraire le fer utilisé dans les aciéries. « Tous les hommes descendaient dans les mines, plusieurs oncles de ma mère y sont morts. Il y avait une façon de faire les choses, de vivre et de mourir, et elle impliquait Jésus et l’église. » 

Identités et altérité

Lucie est enfant d’une « classe ouvrière de régions que personne ne connaît, où les travailleurs crèvent en toussant. » Son fils, Ariel, n’est pas que l’enfant des rescapés du Yiddishland, mais aussi le fils d’un monde mort en silence. « Si je choisis le judaïsme, je dis à ma famille que, même pour ceux qui les ont connus, leur histoire ne compte pas, qu’elle peut disparaître ».

Avec tendresse et souvent beaucoup d’humour, ce livre qui vient d’obtenir le prix Transfuge 2025 du premier roman explore avec sensibilité la tension entre mémoires de mondes disparus – celui des mineurs italiens, comme celui des shtetls – et modernité, entre amour et concessions. Il interroge aussi la manière dont la société réagit à ceux qui ne rentrent pas dans les cases : couples mixtes, enfants qui refusent d’être dociles, identités qui se chevauchent et montre que l’altérité peut être un défi familial autant qu’une richesse à préserver.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Il pleut sur la parade, de Lucie-Anne Belgy
Gallimard -20,50 €

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Un anniversaire en forme d’hommage 

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© C.M.

Zébuline. Quel est le projet de Cultures du Cœur à l’origine ? 

Karine Lacôme. Cultures du Cœur est une association nationale créée en 1998. Dans les Bouches-du-Rhône, elle existe depuis fin 2000. Notre objectif est de favoriser l’accès à l’art et à la culture pour les personnes en difficulté, quelle que soit la difficulté. 

Dès le début, nous avons mis en place des partenariats avec des structures culturelles qui offrent des invitations, que l’on met ensuite à disposition sur notre site national. Les structures sociales adhérant à l’association peuvent les consulter et les réserver pour le public. 

Cette billetterie solidaire est un peu la face émergée de l’iceberg. Mais la gratuité ne suffit pas. On s’aperçoit que même quand on surmonte la barrière financière, qui est la plus évidente, il reste toutes les barrières psychologiques, d’accès et d’information. Très rapidement, nous avons donc mené un travail de sensibilisation des professionnels du social et de la culture, et organisé des rencontres pour réfléchir ensemble à comment permettre aux publics en difficulté de mieux se saisir des offres culturelles.

Comment ce projet a-t-il évolué, ainsi que le lien avec vos partenaires, en 25 ans ?

Aujourd’hui, nous travaillons vraiment en réseau avec les structures sociales, culturelles, et aussi avec les institutions qui se sont très vite saisies de cette question-là. Actuellement nous comptons 250 structures sociales adhérentes dans les Bouches-du-Rhône et 247 structures culturelles partenaires.

Nous avons mis en place des formations professionnelles certifiantes pour les professionnels du social, qui se rendent bien compte de ce que ça apporte aux personnes qu’ils suivent, et qu’ils peuvent vraiment se saisir de projets culturels pour travailler des thématiques sociales. Mais ils ne sont pas formés à cela.

Nous avons aussi développé la pratique artistique. Aller au spectacle, c’est bien, c’est important, mais il y a des personnes qui préfèrent découvrir l’art et la culture par le biais de la pratique artistique. Dès 2007, nous avons mis en place des ateliers d’écriture, puis des ateliers théâtres avec Anne-Marie Bonnabel.

Il y a aussi les permanences culturelles, menées dans les structures sociales en binôme avec elles. C’est très important : on ne vient pas faire à la place de la structure sociale, mais avec. Ce sont des moments conviviaux où on parle avec les gens de culture, de ce qu’ils aiment faire, de ce qu’est leur quotidien. L’idée, c’est à la fois de proposer des choses qui nous semblent pertinentes, en concertation avec le travailleur social, mais aussi de répondre aux envies des gens. 

Nous essayons vraiment de mettre les publics, les personnes, au centre. Par exemple, nous avons un projet qui s’appelle Porteurs de culture, que l’on le teste dans le 3e arrondissement. Une animatrice socio-culturelle repère des personnes dans des collectifs d’habitants, dans des associations de parents d’élèves, qui peuvent être un peu portes-paroles des envies culturelles des habitants. C’est le cas de Kaya, qui figure dans l’exposition. On travaille directement avec ces collectifs, des mères souvent, sur la manière d’amener la culture différemment et de l’intégrer au quotidien. 

Karine Lacôme © C.M.

Comment a été pensée cette exposition anniversaire ?

Nous avions vraiment envie de mettre en avant et de remercier l’ensemble des personnes qui font que Culture du Cœur existe, c’est-à-dire à la fois des bénévoles, les bénéficiaires évidemment, et puis les partenaires sociaux et les partenaires culturels. L’idée était d’être représentatif du territoire des Bouches-du-Rhône, puisque nous sommes présents sur tout le département. Il y a 25 portraits, et une photo d’équipe. 

Et aussi la carte postale. Depuis longtemps, nous utilisons des cartes postales qui permettent aux personnes d’écrire un témoignage sur les sorties, et de partager aussi des émotions. Il n’y a pas d’obligation, mais nous en recevons quand même souvent.  C’est un outil assez utilisé dans les permanences culturelles. Pour les 25 ans, nous avons donc mis en place cette grande carte postale pour que lors de la soirée anniversaire, qui veut puisse partager ses impressions et nous faire un petit retour.

PROPOS RECUEILLIS PAR CHLOÉ MACAIRE 

25 ans en 25 portraits 
Pour ses 25 ans, l’association présente à la Cité de la musique de Marseille une exposition en forme d’« hommage à toutes les personnes qui font Cultures du Cœur ». Celle-ci est composée de 25 portraits réalisés par le photographe Emilio Guzman
Face à l’entrée, le sourire de Anne-Marie Bonnabel, bénévole depuis 10 ans, accueille les visiteur·euses. C’est elle qui a créé les ateliers de pratique théâtrale de l’association, ainsi que la troupe Cultures du Cœur, invitée deux fois au Festival C’est pas du luxe !. Farouk, dont le portrait est exposé un peu plus loin, en faisait partie. Son sourire répond à ceux de toutes les autres personnes photographiées : une famille aixoise s’étant rendue au Festival d’Avignon cet été, des bénévoles organisant des balades culturelles dans Marseille, une éducatrice spécialisée de Port-de-Bouc, des travailleur·euses culturels de tout le département… 
Chaque portrait s’accompagne d’un court témoignage, toujours émouvant, sur ce que représente Cultures du Cœur pour la personne représentée. C.M.

Jusqu’au 30 septembre 
Cité de la musique, Marseille 

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Waack’Amazigh : une nouvelle onde de fusion chorégraphique à Belsunce

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la chorégraphe Raïssa Leï © S.C.

Dans le cadre de ce temps fort, qui a fait vibrer Marseille du 17 au 20 septembre à travers concerts, DJ sets, ateliers, master class et table ronde, un événement singulier a marqué les esprits : l’atelier Waack’Amazigh, conduit par la danseuse et chorégraphe Raïssa Leï. Fondatrice du collectif Kif-Kif Bledi, elle œuvre depuis plusieurs années à la transmission du matrimoine amazigh. Avec Waack’Amazigh, elle relève un défi artistique audacieux  : croiser les danses traditionnelles d’Afrique du Nord avec le waacking, style funky né dans les clubs underground de Los Angeles dans les années 1970, porté par la culture queer et disco.

Quand patrimoine et création se répondent

« Il fallait oser ! », confie une participante. Oser faire dialoguer deux univers que tout semble séparer. D’un côté, les danses amazighes comme la reggada, l’awash ou l’ahidouz, ancrées dans la mémoire collective, rythmées par les percussions, les lignes (sef) et les cercles partagés. Le haut du corps, les épaules et les bras y sont intensément mobilisés. De l’autre, le waacking, danse d’expression individuelle portée par la flamboyance, les frappes aériennes, les poses théâtrales et les enchaînements rapides de bras.Raïssa Leï trouve dans cette rencontre une puissance symbolique : un pont entre traditions et cultures diasporiques, entre mémoire et innovation, entre ruralité et urbanité, entre héritage ancestral et cultures diasporiques contemporaines.

Une expérience collective à Belsunce

L’atelier s’est déroulé au bar-restaurant Chez Twali, lieu emblématique du quartier de Belsunce, espace de brassages culturels. Dans une ambiance conviviale, les participant·es ont d’abord plongé dans les rythmes amazighs, dans des mouvements collectifsévoquant le travail de la terre ou les cavalcades des fantasias. Puis le groove du waacking s’est imposé, libérant les corps dans un tourbillon de rotations de poignets, de frappes aériennes et de poses expressives. Peu à peu, la fusion s’est dessinée, portée par la musique et l’énergie du groupe.

Le mouvement comme célébration des cultures autochtones et hybrides

En clôture, Raïssa Leï a proposé une séquence mêlant les deux styles. Cette hybridation, loin du simple collage, célébrait la vitalité des cultures lorsqu’elles s’autorisent à dialoguer. Les rythmes traditionnels et la vitalité funky se sont mêlés dans un espace inédit d’expérimentation. Avec Waack’Amazigh, Raïssa Leï affirme une conviction : la danse amazighe, vivante et en mouvement, peut se revisiter et se réinventer dans la rencontre avec d’autres esthétiques. Ses ateliers deviennent alors des espacesde transmission mais aussi de liberté créative, où chacun·e peut s’approprier une part cet héritage pour le projeter vers l’avenir.

SAMIA CHABANI


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Tatouer nos mémoires

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Dalila Dalléas Bouzar, Les Princesses, 2015-2016, huile sur toile © Photo : Grégory Copitet. Courtesy de l’artiste et Galerie Cécile Fakhoury (Abidjan, Dakar, Paris)

« Le tatouage amazigh : fonctions sociales et usages contemporains. » Le sujet de la table ronde pouvait paraître étroit, peu susceptible de concerner hors d’une communauté. Pourtant ce sont les particularités mêmes de cette histoire, celle des femmes dites berbères (déclinaison du mot barbare), qui touchent à une universalité : celle de la transmission, par les femmes et leur corps, des marques de la beauté, de la fierté, du sacré. Ou de l’appartenance, du réprouvé, du harām.
Pour les trois femmes amazighes présentes, l’histoire du tatouage est la même :  Malika Assam, maîtresse de conférence en langue et culture amazighes, Raïssa Leï, chorégraphe et artiste engagée pour la transmission des cultures amazighes, et Samia Chabani qui organisait la table ronde, ont toutes trois une mère, ou une grand-mère, qui portait ces tatouages géométriques. Ils ont été une marque de fierté, puis de honte. En France, leurs mères étaient comparées à des Apaches, et au Maroc moquées ou déclarées impures. 

Ce rejet a commencé dans les années 40, mais n’a atteint les villages que dans les années 60 : toutes les femmes amazighes nées avant avaient le visage tatoué, non comme un rituel de passage, comme nous l’apprend Malika Assam, mais comme un ornement. A visée esthétique, comme les bijoux, les vêtements, les tatouages n’étaient pas non plus un langage, précise-t-elle : certains signes varient d’un village à l’autre, d’une femme à l’autre. Raissa Leï souligne pourtant que certains tatouages ont un sens, certes variable, sans pour autant signer une appartenance, mais une singularité de chacune, une manière de valoriser le corps, qu’on retrouve aussi dans la pluralité des danses d’Afrique du Nord.

Ornements millénaires 

Des ornements, une esthétique du corps qui remonte à des millénaires, bien avant l’invasion arabe. La culture amazighe, c’est d’abord une langue, parlée, dans ses différences, « de l’ouest du Maroc à l’est de l’Égypte ». Au temps des pharaons, les textes les nomment les Libyens, et les représentent, hommes et femmes, avec des tatouages, 3000 ans avant notre ère. Plus tard désignés comme Maures, ils sont aussi représentés en Occident avec des tatouages. Animistes, puis Juifs pour partie, désignés comme des « berbères » (étranger en grec) par les Romains puis très majoritairement convertis à l’Islam dès le VIIe siècle, les Amazighs ont conservé et transmis leur culture par les femmes. Par la beauté, le corps, la cuisine, le tissage, les bijoux.

Et le tatouage. Sa pratique se répand aujourd’hui en Europe loin des marins et des prisons qui ont longtemps été le lieu d’un tatouage populaire, réprouvé, masculin. L’exposition Tatouage, Histoire de la Méditerranée, visible pour quelques jours encore, démontre que l’usage contemporain, esthétique, figuratif souvent, du tatouage, prend ses racines dans l’embellissement individuel d’un peuple qui se désignait lui même comme celui des êtres libres. 

Une conviction que Nicolas Misery, commissaire de l’exposition et directeur des musées de Marseille, veut concrétiser en acquérant la série de portraits de Dalila Dalléas Bouzar, Les Princesses. « Pour rééquilibrer le fonds des musées de Marseille, qui contient peu d’œuvres de femmes, et très peu  d’artistes du Maghreb ». 

Agnès Freschel

Tatouage, Histoire de la méditerranée se tient jusqu’au 28 septembre au centre de la Vielle Charité, Marseille

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Comment Paul est devenu Cezanne

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La Sainte-Victoire par Cezanne

Dans le cadre de l’Année Cézanne [Lire ici], la ville d’Aix-en-Provence invite ainsi à une multitude d’événements en lien avec le peintre. Mais l’exposition du musée Granet, à découvrir jusqu’au 12 octobre, constitue l’évènement principal de ce retour. Aussi bien au sens géographique (nombre des œuvres exposées viennent de l’étranger), qu’au sens de recommencement. Revenir à ses toiles, dessins, carnets, études.

L’exposition se présente comme une trajectoire chronologique à suivre depuis ses débuts, ceux de « l’avant-Cezanne ». Comme tout jeune artiste, il recopie les œuvres antérieures, s’exerce au dessin académique dans les années 1860. Il s’empare des murs en plâtre du grand salon du Jas de Bouffan et s’adonne, en quelque sorte, à l’art de la fresque qui deviendra par la suite toile.  

Ses sujets sont empruntés à une iconographie religieuse, symboliste, décorative comme les quatre saisons. Puis il s’affranchit progressivement de ces divers modèles avec des dessins, études au fusain, usant de recto ou de verso de son support, inversant le haut et le bas pour produire par exemple deux visages différents sur le même feuillet. Il fait et refait, esquisse, précise… Le très beau carnet de Washington ou carnet Chappuis, que l’on découvre, en tournant les pages sur un écran digital constitue un riche laboratoire de son entreprise, de ses repentirs, de ses blancs laissés par des pages blanches.

Naissance du geste 

Les premières toiles présentées sont des portraits des proches : père, mère et sœur, amis, notables aixois et autoportraits. Cezanne y travaille le noir des cheveux des tenues, l’immobilité du regard de face ou de profil. Les personnages sont un motif figuratif sur un fond abstrait. Viennent ensuite à l’étage, les paysages où l’organisation visuelle se joue le plus souvent entre verticalité (des arbres) et horizontalité des couleurs telles le vert émeraude des pelouses. 

Le Jas de Bouffan offre à Cezanne un véritable terrain de recherche qui s’exprime jusqu’à l’effacement des formes dans les aquarelles. Le paysage est affaire de strates, de plans successifs. La couleur fait l’espace comme elle fera les objets dans les natures mortes. Les cerises, les poires, les pommes, les melons sont autant de compositions qui s’accumulent sur des tables presque en déséquilibre. Tout semble déborder. Le décor est tronqué, rendu à l’état de surface picturale. Les pots et pichets s’ajoutent dans leur rondeur à ce foisonnement. La nature morte ne fonctionne plus comme memento mori des vanités mais bien plutôt comme une quête chromatique et géométrique. 

La série des baigneuses mêle l’idée de portait (les femmes nues) et la nature morte avec la dimension végétale des lieux. Ici encore Cezanne ne joue pas sur l’érotisme supposé de telles scènes, très présentes dans l’histoire de la peinture mais plutôt sur une méditation sur ce qui fait geste artistique. Les visages des baigneuses sont insaisissables, déformés, pris dans une sorte de flou vibrant. 

Les dernières toiles de l’exposition réaffirment à la fois l’idée d’un chaos structuré (les carrières de Bibémus) : les masses ocres des rochers saturent pratiquement le format complet du tableau et le portrait ultime posé du jardinier Vallier fait presque disparaitre le personnage sous des touches de couleurs irrégulières, cerné par un fond dans le mouvement d’autres touches dans les gris-bleu, et verts. Paul est bien devenu Cezanne. 

MARIE DU CREST

Cezanne au Jas de Bouffan
Jusqu’au 12 octobre
Musée Granet, Aix-en-Provence
Échos contemporains 
Au bout de la rue Cardinale, le centre d’art Gallifet propose une exposition, Échos de Cezanne, d’une ampleur bien plus modeste mais qui permet de retrouver l’art cezannien, à travers des approches contemporaines. La correspondance avec le peintre aixois se fait à travers la reprise de motifs : la montagne Sainte-Victoire pour Vincent Bouliès ; le crâne des vanités chez Barcelo ; les baigneuses pour Laurent Proux, Nan Goldin, ou Murat Önen ; les natures mortes aux pichets et pommes de Claudio Parmiggiani, de Giorgio Morandi. Les joueurs de cartes sont repris, détournés sur un mode à la fois burlesque, voire grotesque par Felix Deschamps. M.D.C.

Échos de Cézanne
Jusqu’au 28 septembre
Centre d’art Gallifet, Aix-en-Provence

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Nous sommes

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© X-DR

Pour son premier spectacle de la saison, La Garance invite son public hors-les-murs, entre les remparts avignonnais. Avec le Festival C’est pas du luxe ! , la scène nationale de Cavaillon accueille la nouvelle création de la chorégraphe Marinette Dozeville, Nous sommes/Nos somos, pour lequel elle a collaborée avec le musicien brésilien Morris Picciotto. 

Créé cet été au Festival Pop Rua à Sao Paulo, qui a co-commandé le spectacle avec le C’est pas du Luxe !, Nous sommes est un projet participatif, fruit de trois semaines de travail au Brésil puis à Avignon avec des personnes en situation de grande précarité. Ce sont elleux qui sont les interprètes de cette pièce chorégraphique qui célèbre la solidarité et la joie d’être ensemble, et à laquelle les spectateur·ices sont invité·es à se joindre. 

CHLOÉ MACAIRE

28 septembre
Place des Carmes, Avignon

Les Cris de Paris

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Geoffroy Jourdain © Elsa Seignol

Chantée, parlée, criée, composée, transmise : la voix s’ouvre sous toutes ses formes du 25 au 29 septembre à la salle Musicatreize. Car la saison s’ouvre avec un workshop exceptionnel conduit par Geoffroy Jourdain, directeur artistique de l’ensemble Les Cris de Paris, pour explorer la voix comme matière, mémoire et théâtre. Pendant cinq jours, compositeurs, interprètes et pédagogues croisent techniques et esthétiques, de l’Ars Nova à Ligeti, en passant par le romantisme choral et la création contemporaine. Entre conférences, échanges et expérimentations, un espace de pensée collective se dessine, à l’écoute des métamorphoses du chant humain.

SUZANNE CANESSA

Du 25 au 29 septembre
Salle Musicatreize – CNAV, Marseille

Et le chaos

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© X-DR

En 1599, au Frioul italien, le meunier Domenico Scandella, dit Menocchio, est jugé pour hérésie pour la seconde fois, condamné, et exécuté au bûcher quelques temps plus tard. Près de quatre siècles plus tard, l’historien italien Carlo Ginzburg, instigateur avec d’autres du courant de recherche de la micro-histoire, fait connaître l’histoire de ce meunier lettré dans son livre Le Fromage et les vers, intitulé en référence à la pensée singulière qui l’a fait condamner : il disait de la création du monde que c’était un chaos qui rappelai un fromage grouillant de vers. 

C’est sur cet ouvrage que s’appuie Isadora Bernard pour créer son projet de Master Arts de la scène, Et le chaos qui le mouvait ?, présenté cette semaine à l’Ouvre-Boîte. C’est elle-même qui interprète la Conteuse qui donne corps à cette histoire. 

CHLOÉ MACAIRE

26 et 27 septembre 
L’ouvre-Boîte, Aix-en-Provence