lundi 3 octobre 2022
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Mucem : tant d’histoires à raconter

Expositions, cinéma, marionnettes, karaoké… L’été du Mucem se veut éclectique et passionnant

Les Pharaons ? Des Superstars !

Dès l’abord, sur la façade du Mucem, elle s’affiche comme l’événement de la saison estivale, aux côtés de la magnifique exposition consacrée à l’émir Abd el-Kader Ibn Muhyî ed-Dîn (jusqu’au 22 août, lire Zébuline n°1). Pharaons Superstars se tiendra quant à elle jusqu’au 17 octobre. Amplement le temps, pour les touristes et les Marseillais, d’en prendre plein les mirettes. Car ses deux commissaires d’exposition, Frédéric Mougenot, conservateur du patrimoine au sein du Palais des Beaux-Arts de Lille, et Guillemette Andreu-Lanoë, directrice honoraire du département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre, ont choisi délibérément d’opérer un grand écart entre la profondeur des siècles et le kitsch contemporain le plus virulent. Profondeur des millénaires, devrions-nous dire, puisque – le saviez-vous ? – il s’est écoulé plus de temps entre le règne de Khéops (vers 2 635-2 605 av. J.-C.) et celui de Cléopâtre (de 51 à 30 av. J.-C.) qu’entre le règne de cette dernière et les premiers pas de l’Homme sur la Lune. De l’aube de l’Antiquité égyptienne jusqu’à nous, l’exposition couvre, sans frémir, une période de 5 000 ans.

Ce, grâce aux prêts d’autres musées de premier plan : le Louvre, Orsay, le British Museum, les Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles, le Kunsthistorisches Museum à Vienne, le Museo Egizio à Turin, ou encore le musée Calouste-Gulbenkian à Lisbonne, où elle sera présentée par la suite, du 24 novembre 2022 au 6 mars 2023. Ont également contribué aux quelques trois-cents pièces rassemblées, la Bibliothèque Nationale de France, ainsi que les structures locales, musée d’archéologie méditerranéenne et bibliothèques de Marseille. Cette diversité de provenance montre à quel point l’héritage égyptien a été convoqué partout. Mais pas de la même manière. Cléopâtre, par exemple, a généré deux visions très différentes de sa personne, selon l’aire culturelle où sa figure « historique » a perduré, avant d’être déclinée en de multiples caricatures. Mal aimée à Rome pour avoir préféré Marc Antoine à César, elle a en Occident une image de séductrice libidineuse (« les historiens romains ont voulu pourrir sa réputation », explique Frédéric Mougenot). Sur les murs de l’exposition, au détour d’une citation d’Al-Masudi (encyclopédiste du Xe siècle), on apprend qu’en revanche, dans le monde arabe classique, qui se base sur des sources locales, c’est sa mémoire de reine savante, fine administratrice, auteure de traités de médecine, qui est célébrée.

Et aussi des oubliés de l’histoire

Vignon Claude (1593-1670). Rennes, musée des Beaux-Arts. Cléopâtre se donnant la mort © MBA, Rennes, Dist.RMN-Grand Palais, Patrick Merret

Le propos de Pharaons Superstars consiste à souligner une fameuse ironie : l’objectif des souverains d’Égypte était de rester impérissables. « Ils ont tout mis en œuvre pour cela, et certains ont réussi leur coup », souligne le commissaire. Très peu, toutefois, et, selon les caprices de la postérité, pas ceux dont on aurait pu croire qu’ils résisteraient à l’usure du temps, au vu de leur grandeur première. Le grand guerrier Sésostris III, le bâtisseur Amenhotep III, le conquérant Thoutmôsis III ont disparu dans les oubliettes de la chronologie. Alors que ce dernier, en témoignent les amulettes de protection où figure son cartouche, a été considéré comme quasiment divin, objet d’un culte populaire longtemps après sa mort. Sans doute fallait-il laisser des traces plus importantes, ce qu’avaient compris d’autres anciens rois. Un énorme poing en granit marque le parcours : un fragment (!) de colosse, celui de Ramsès II, sculpté au XIIIe siècle avant J.-C..

La belle Néfertiti a résisté à l’oubli, bien que ses représentations aient été soigneusement martelées, pour effacer le souvenir de sa participation, avec son époux Akhenaton, à une réforme religieuse inacceptable. Mais que demeure-t-il d’elle, hormis ce fameux buste aux proportions si harmonieuses qu’il en perd toute crédibilité ? Si son visage est devenu une icône au XXe siècle, c’est parce qu’il correspond aux canons esthétiques de notre modernité. Voilà qui est révélateur de nos obsessions. Dans la dernière partie du parcours, c’est en effet ce qui saute aux yeux, à travers, notamment, les œuvres contemporaines. Le plasticien franco-marocain Mehdi-Georges Lahlou, par exemple, en 2014, remplaçait par ses traits ceux de la reine, sur une réplique du buste en question, pour appuyer sa réflexion sur le genre et la célébrité. « Si Khéops est utilisé pour nous vendre des shampooings, s’amusent les concepteurs de l’exposition, cela ne dit rien de lui, mais beaucoup de nous ! » .

L’interprétation de nos rêves

Pour aller plus loin, le Mucem et Actes Sud ont publié, sous la direction de Frédéric Mougenot et Guillemette Andreu-Lanoë, le catalogue de l’exposition. Jean-François Chougnet, président du musée, y relève avec acuité que l’égyptomanie, dont l’attrait s’est maintenu à travers les âges, s’appuie sans doute sur la fascination  de l’espèce humaine pour la mort. Souverains visant l’immortalité, momies quelque peu morbides… Sous les dorures, apparaît un « retour du refoulé » très freudien. D’autant qu’une force libidinale détonante lui est, comme de juste, intrinsèquement liée : ah, les multiples déclinaisons de Cléopâtre, mordue par un serpent des plus phalliques, amplement dénudée, de l’histoire de l’art !

Humanité en mouvement

En contrepoint total à ces Pharaons Superstars, une autre exposition attend les visiteurs dans le bâtiment Georges Henri Rivière au fort Saint-Jean. Mathieu Pernot, diplômé de l’École nationale de la photographie d’Arles, s’attache aux invisibilisés d’aujourd’hui. Il compose des récits à plusieurs voix en mêlant images d’archives, prises de vue documentaires, vidéos, manuscrits, objets trouvés, et croise les disciplines, utilisant astronomie, botanique, anatomie, ou encore cartographie, pour réaliser un Atlas en mouvement qui évolue et s’enrichit au fil des années. Ayant longtemps suivi des personnes migrantes, trop souvent réduites à un statut de victimes indésirables, il a cherché de nouvelles manières de les représenter. Pour ce faire, le photographe a questionné les flux de déplacement, choisis, contraints ou empêchés, les modes d’habitat, la mémoire que conservent les lieux des personnes qui les traversent, ou qui y résident un temps. Sa façon de marquer le pas, de souligner le sillage fugace des exilés, pour joindre leur expérience à l’histoire commune. Notez que l’exposition fait partie de la programmation Grand Arles Express des Rencontres d’Arles 2022.

GAËLLE CLOAREC

Pharaons Superstars, jusqu'au 17 octobre
L'Atlas en mouvement, jusqu'au 9 octobre
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13 mucem.org

Et aussi :

Abd el-Kader, jusqu'au 22 août
La Chambre d'amis : Musée national de la Marine, jusqu'au 22 août
Abécédaire Une autre Italie, jusqu'au 10 octobre
Mucem, Marseille
Même pas vrai !, jusqu'au 4 novembre
Centre de conservation et de ressources du Mucem, Marseille

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