L’édition précédente avait choisi pour commencer une œuvre coup de poing sur l’inceste intra familial (On vous croit de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys) celle-ci a misé sur un film plus intergénérationnel, nourri par « la puissance narrative et émotionnelle de la musique ». Un film historique mais actuel, résolument féministe : Vivaldi et moi, premier long-métrage de Damiano Michieleto. Pas forcément plus léger tant la violence faite aux femmes dans cette Venise du 18è siècle, sous les apparences de la charité chrétienne et la chape des lois patriarcales, se révèle d’une cruauté inouïe.
Le réalisateur célèbre pour ses mises en scène d’opéra, s’inspire très librement le roman de Tiziana Scarpa, Stabat Mate, et s’appuie sur une solide documentation.
1716, Ospedale della Pietà sur la Riva degli Sciavoni. Un orphelinat religieux où sont déposés dans les tours d’abandon, les nouveau-nés non désirés, une image déchirée en deux dans leurs langes, espoir fragile d’une retrouvaille avec leur mère. Marqués au fer rouge, ils deviennent « propriété » de l’institution qui les nourrit, les éduque. Les filles y suivent une vie monacale, coupées du reste du monde, leur virginité préservée sous l’uniforme gris, comme un capital. Certaines reçoivent une éducation musicale poussée. Non pour leur épanouissement personnel mais pour le prestige et le financement de l’établissement administré par un conseil de gouverneurs. Un concert hebdomadaire où, sous la direction de leur Maître de chœur, elles se produisent, cachées derrière des grilles, attire les nobles vénitiens donateurs. On les « loue » masquées à l’occasion d’un baptême ou d’une agonie, ayant troqué leurs chasubles grises pour de sobres robes rouges, découvrant un dehors qui met en évidence le vide et l’ennui de leur quotidien confiné. On les marie parfois contre une dot solide à des hommes mûrs qui les ont « réservées » et leur ôteront en les épousant avec leur hymen, le droit de chanter et de jouer de leurs instruments. C’est là que débarque Antonio Vivaldi (Michele Riondino), prêtre et musicien, désargenté, malade, échaudé par des échecs professionnels. Engagé au rabais pour redonner à la Pietà, le prestige (et les subsides afférents) qu’elle est en train de perdre, face aux établissements concurrents. Il y rencontre Cécilia (Tecla Insolia), une violoniste de 20 ans, qu’il choisit comme premier violon « parce qu’elle ne joue pas pour les louanges ». Lui qui en désirerait bien davantage. C’est bien la jeune femme qui sera au centre du récit. Cécilia regarde, observe, surprend, juge, transgresse les règles, de plus en plus exaltée par la musique du Maestro, de plus en plus consciente de son propre talent, de plus en plus lucide, de plus en plus en colère contre sa condition et contre l’injustice du monde. En quête d’une identité inconnue, elle écrit la nuit en cachette à la lumière d’une bougie à cette mère qui l’a abandonnée et à laquelle elle n’accorde aucun pardon. Aucun « romantisme » entre Vivaldi et Elle. Une reconnaissance des blessures mutuelles et une connexion par la musique. La musique qui ne peut rien et qui peut tout. Faire vivre ce qu’on n’a pas vécu. Faire pleurer les cœurs les plus secs. Élever au-dessus de leur fange et de leur morgue, pour un instant, les souverains les plus vulgaires comme le roi du Danemark, invité par le Doge. La musique de Vivaldi, tout en contrastes et en éclats baroques, donne à Cécilia une force insoupçonnée mais ne peut pas la sauver du mariage arrangé avec un officier de la République dès son retour de la guerre.
Par la picturalité de sa photo dirigée par Daria d’Antonio. Par l’art du montage des scènes où la musique prend toute la place. Par l’excellent travail de composition de Fabio Massimo Capogrosso dialoguant avec son lointain collègue baroque. Et par la promesse de ce printemps vivaldien (célébré par le titre italien Primavera), qui ouvre le générique de fin sur un espoir, Vivaldi et moi, malgré un certain académisme, est un film délicieux.
ELISE PADOVANI
Vivaldi et moi de Damiano Michieleto en salle le 29 avril




