mercredi 17 avril 2024
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L’aveu de l’antitsiganisme 

Le 20 février était projeté à l’Alhambra le documentaire de Deborah Da Silva, Une jeunesse rom. Un film qui permet d’entrevoir le fléau de l’antitsiganisme qui a encore montré sa puissance à Marseille ce mois-ci…

Le mardi 20 février avait lieu au cinéma de l’Alhambra, à Marseille, une projection du documentaire Une jeunesse rom (2021) de Deborah Da Silva. Le film s’intéresse à la vie en bidonville en France et notamment au combat pour l’accès à la scolarité des enfants roms en suivant plusieurs associations en Île-de-France et à Toulouse. La réalisatrice donne la parole à des jeunes et leurs parents qui racontent leur arrivée en France et la vie en bidonville, le racisme et la précarité, mais aussi et surtout la combativité. Elle suit aussi le travail de l’association L’École pour tous, fondée par l’avocate rom Anina Ciuciu. La projection été suivie d’un débat avec les marseillais qui s’étaient déplacés. Parmis eux était présente la maire des 15 et 16e arrondissements, Nadia Boulainseur, qui a encore un fois témoigné de son indignation face à l’abandon d’un énième projet d’aide aux familles roms. 

En effet, quelques jours avant la projection organisée par les associations Rencontres Tsiganes et Ancrages, le préfet à l’égalité des chances Michaël Sibilleau avait annoncé l’abandon du projet de village d’insertion à Saint-Henri. 

Projet(s) avorté(s)

Les villages d’insertion, apparus en France dans les années 2000, sont des lieux d’accueil temporaires dont l’objectif est d’accompagner les familles, choisies pour y résider, vers le logement individuel et l’emploi. Ce dispositif est souvent décrié par des collectifs comme Romeurope qui dénonce dans son fonctionnement un regroupement des populations dans des formes de ghettos où accompagnement social et contrôle social renforcé se confondent. Au contraire, la coordinatrice de Rencontres Tsiganes et membre de Romeurope Caroline Godard explique vouloir œuvrer pour « un retour au droit commun, sans passer par ces habitats intercalaires ». Elle poursuit : « la raison pour laquelle on est obligé de revenir vers ce genre d’aménagements, c’est la terrible crise du logement qu’il y a en ce moment ».

Le projet était assez mal accueilli par une partie de la population de Saint-Henri. Ils se sont rassemblés le 14 février pour manifester devant l’avis de construction. Nombre d’opposants dénoncent notamment un manque de concertation citoyenne vis-à-vis du projet. Cet argument ne convainc pas la coordinatrice de l’association Ancrages Samia Chabani : « il est important de concerter la population sur certains projets, comme la construction d’une route, mais là on n’est pas en train de créer une nuisance, on est dans le devoir qu’a l’État de mise à l’abri des personnes vulnérables ». Certains propriétaires craignent aussi une dévaluation de leur bien. « Ce n’est pas nouveau cet antitsiganisme, il y a eu la Busserine il y a 10 ans, la mobilisation comités d’intérêt de quartier… » explique Samia Chabani, faisant référence à d’autres projets du même type qui ont avorté par le passé.

« Non au roms »

Quelques jours avant la manifestation, le 11 février, le bitume du chemin de Bizet, en contrebas de l’ancienne aire d’autoroute où devait être installé le village d’insertion, a été marqué de grandes lettres à la peinture blanche : « Non au roms » [sic]. Derrière les oppositions au projet, c’est donc bien d’antitsiganisme dont il est question.

Cette forme de racisme se caractérise par la très large acceptation dont elle fait l’objet dans la société, ainsi que son aspect hautement institutionnalisé et l’inaction des pouvoirs publics. Son caractère essentialiste justifie les discriminations dont sont victimes ces populations, considérées comme n’étant pas « civilisées » et incapables de le devenir. 

Ainsi, leur accès à des ressources normales est compromis. Par exemple, l’un des clichés les plus persistants est leur nomadisme supposé. Cette fausse idée est très largement partagée, y compris chez les travailleurs sociaux qui sont censés les accompagner vers le logement individuel. Comme en témoigne une famille dans le documentaire de Deborah Da Silva, l’accès à un appartement peut aussi être compliqué à cause des violences dont les roms sont encore plus susceptibles d’être victimes en étant isolés. De la même manière, la scolarisation des enfants roms est difficile, en dépit de la volonté des parents. Certains maires ou directeurs refusent l’inscription d’élèves sans domiciliation, bien que ce soit illégal. Il est aussi fréquent que les enfants roms soient victimes de racisme de la part de leurs camarades ou des enseignants qui les stigmatisent en raison notamment des difficultés d’apprentissage liées à leur cadre de vie. 

Il existe des associations et des collectifs qui luttent contre l’antitsiganisme et pour l’égalité des droits, mais ce sont rarement des personnes roms qui les dirigent. En effet, l’une des conséquences de toutes ces discriminations est d’empêcher l’accès de ces populations à la parole publique.

Malgré l’aspect profondément culturel de l’antitsiganisme, les associations insistent sur le fait que la lutte contre ces discriminations ne repose pas sur la compréhension de la culture rom « Je ne défends pas des roms, martèle Caroline Godard, je défends des droits ». 

CHLOÉ MACAIRE

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