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Mauthausen : 500 photographies contre l’oubli.

Une exposition exceptionnelle portée par l'Amicale de Mauthausen et La Marseillaise, donne à voir l'horreur concentrationnaire à travers trois regards photographiques : celui des bourreaux SS, celui d'un détenu espagnol résistant, et celui des libérateurs américains.

Après vingt ans de tournée européenne, des dizaines de milliers de visiteurs, l’exposition la part visible des camps, sidérante, est arrivée à Marseille avec toujours le même enjeu : témoigner pour lutter contre l’oubli. Validée par d’éminents historiens, elle ne prétend pas tout montrer. Son titre l’annonce : ce que l’on y voit, c’est la part « visible », celle que les appareils photographiques ont capturée, selon des intentions et des regards radicalement différents. Sur une trentaine de panneaux, trois séries, trois époques, trois « vérités » : les photographies prises par les SS alors que le camp fonctionnait à plein régime, celles réalisées à la Libération par Francesc Boix, détenu républicain espagnol, et celles des soldats et photographes américains qui découvrirent l’horreur en mai 1945. Toutes laissent sans voix.

Mauthausen, camp de la mort

Pour comprendre l’importance de ces photographies, il faut comprendre ce qu’était Mauthausen. Ouvert le 8 août 1938, ce camp fut conçu d’emblée comme un instrument d’extermination par le travail. La présence de carrières de granit à proximité fut déterminante dans le choix du site car les détenus y produisirent les matériaux destinés aux chantiers monumentaux du IIIe Reich.

Mauthausen n’était pas un camp ordinaire. Il fut le seul à être classé en « niveau III », catégorie la plus sévère de tout le système nazi, réservée à ceux dont l’administration SS avait décidé qu’ils ne devaient jamais en sortir vivants. Le commandant du camp le résumait : « Vous rentrerez par le portail ouest, vous ressortirez par la cheminée. ».

Au total, entre 1938 et 1945, au moins 90 000 des 190 000 déportés -dont 9 394 Français- perdirent la vie, juifs, communistes « asociaux », victimes des coups, de famine, de froid, d’injection létale, dans les chambres à gaz ou poussés dans le vide depuis le sommet de la falaise de la Wiener Graben, la carrière que les SS surnommaient « le mur des parachutistes ». L’escalier de la mort, ses 186 marches taillées dans le granit que les détenus de la compagnie disciplinaire devaient gravir en portant des blocs de pierre, reste le symbole le plus sombre de cette barbarie.

Le SS photographe

Comment expliquer qu’autant de photographies aient été préservées ? On le doit à l’une des pages les plus extraordinaires de la Seconde Guerre mondiale. Dès 1940, arrivent à Mauthausen les républicains espagnols, qui avaient traversé la guerre civile, l’exil, les camps d’internement français, les stalags allemands. Ces résistants aguerris comprirent que pour espérer survivre, il fallait occuper des postes stratégiques dans le fonctionnement du camp. Parmi eux, deux photographes communistes : Francesc Boix, catalan, et Antonio García.

Réquisitionnés par les nazis, ils se retrouvèrent affectés au laboratoire photographique, chargés du développement et du classement des négatifs. Les SS photographiaient abondamment : fichage des détenus, exaltation du modèle disciplinaire à destination de Berlin, documentation des travaux, des chantiers, de la carrière. Mais aussi mise en scène de leur vie sociale, des moments de détente – hommes en uniforme qui bronzent, rient, se photographient en bordure d’un camp où l’on assassine-. Ils documentaient aussi les morts, les tentatives d’évasion, réelles ou fabriquées, qui leur servent de prétexte à l’exécution.

Cette archive visuelle était d’abord au service de la propagande, destinée à montrer un camp propre, organisé, une vision tronquée de la réalité, qui n’en demeure pas moins un témoignage accablant. Car ces photographies, conçues pour humilier et déshumaniser les détenus, pour célébrer la puissance des bourreaux, se retournèrent contre leurs auteurs. Elles constituent aujourd’hui des preuves irréfutables des crimes, des visages des responsables présents sur place, de la réalité d’un système d’extermination que certains osent nier.

Dès 1942, Boix et ses camarades prennent conscience de l’importance de ces images. S’organisa alors, au péril de leur vie, une filière clandestine pour dérober les négatifs, puis les faire sortir du camp. Un kommando amené à travailler à la carrière de granit voisine permit de transmettre les négatifs à l’extérieur de l’enceinte. Leur complice : Anna Pointner, une habitante antifasciste du village de Mauthausen, accepta courageusement de les dissimuler chez elle. Des centaines de négatifs originaux furent sauvés.

À la Libération, Boix les récupéra. Elles servirent de preuves lors du procès de Nuremberg. Le 28 et 29 janvier 1946, Francesc Boix comparut devant le Tribunal militaire international, face aux plus hauts dirigeants du régime nazi, et présenta une centaine de photographies. Il fut le seul Espagnol, et l’un des rares détenus, à témoigner à Nuremberg.

La Libération

Le camp de Mauthausen fut libéré entre le 5 et le 7 mai 1945. La troisième partie de l’exposition présente deux regards sur cet événement : celui de Boix, qui photographia les survivants, grimpant sur les tours de garde, hissant une immense banderole sur laquelle on pouvait lire : « Les antifascistes espagnols saluent les forces libératrices ». Et celui des soldats et photographes du Signal Corps américain, qui documentèrent au jour le jour ce qu’ils découvraient.

Ces deux regards ne racontent pas la même histoire. Les photographes du Signal Corps immortalisent l’horreur, les corps, les survivants squelettiques, l’organisation progressive des secours, mais tendent à passer sous silence la reconquête d’identité des déportés, leur volonté d’imposer leur image d’hommes libres bien décidés à témoigner. L’exposition souligne aussi la part de mise en scène inhérente à toute photographie. On peut ainsi y voir la « vraie » libération et la version de l’événement reconstituée pour l’armée américaine. Un rappel salutaire : le regard est toujours subjectif, toujours situé. Qui est derrière l’objectif ? Pour qui ? Pourquoi ? Dans quel but ?

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Jusqu’au 8 mai, Salle des Rotatives, La Marseillaise
Cette exposition a été rendue possible grâce à Antoine de Gennaro, figure de l'Amicale de Mauthausen et responsable du Collectif Saint Jean qui se bat pour la mémoire de la rafle du Vieux-Port et l’investissement des équipes de La Marseillaise…. Selon la photo choisie.
Le vieux monsieur sur certaines photos c’est Antoigne Mignemi, dernier survivant de la rafle de saint Jean
Il y avait aussi l’élue à la mémoire, dont j’ai oublié de nom

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