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Un regard glacé

Constance Debré aborde, à la manière d'une avocate, les protocoles d'exécutions aux États-Unis et interroge notre rapport aux règles.

Avant, Constance Debré était avocate, elle entrait dans les prisons régulièrement. Aujourd’hui, elle y retourne, mais en tant qu’écrivaine. Pour ce nouvel ouvrage, Protocoles, elle s’est plongée pendant deux ans dans la lecture des protocoles d’exécution : par balle, par injection, par pendaison, par électrocution…

Là-bas, « la loi supprime les questions » et perpétue les exécutions. C’est bien du pays aux 50 étoiles dont il est question, qui applique des règles administratives – absurdes – conformément à des lois que l’on pourrait qualifier d’inhumaines. Les méthodes sont listées et les protocoles détaillés… Cette rationalité froide et millimétrée, qui ne fonctionne pas à tous les coups, contrairement à ce que l’on pourrait croire – « 30% des exécutions capitales échouent » – donne le tournis. Poussée à l’extrême ici, par l’accumulation de descriptions, on se demande comment son existence peut être encore légitimée de nos jours.

Sans artifice, sans euphémisme, sans consolation, l’œuvre de l’autrice se déroule brute et frontale. Constance Debré poursuit son travail de déconstruction : l’hétérosexualité dans Play boy, la maternité dans Love Me Tender, la famille dans Nom. L’absurdité des règles et des lois de nos sociétés face au chaos, ici. Dans ce nouveau roman, pas un mot futile, ni un brin d’émotion partagée. Mais que construit-elle, que ressent-elle face à cela ? Nous n’avons aucun indice, nous ignorons d’où elle parle ou encore la manière dont cela l’affecte, ou pas. C’est peut-être de ce manque de « situé » que vient l’exaspération : où veut-elle en venir, quel message envoie-t-elle au monde ? On ressort de ce nouveau livre avec une enclume dans l’estomac et une détestation de l’humanité au cœur.

Surplombant et moralisateur

Au fil des pages, elle dévoile, en parallèle des protocoles de mises à mort, des bribes de sa propre vie, traitées comme des faits divers sans passion, sans lien et sans amour… Depuis la sortie du livre, Constance Debré donne de nombreuses interviews. Elle évoque, non sans cynisme une « pornographie du réel ». Comme si elle imaginait une fascination vis-à-vis de ce théâtre de la mort. Une projection personnelle, peut-être, comme si nous allions nous extasier de ce récit, avec un plaisir coupable salissant et mal assumé. Pourquoi le proposer, sinon uniquement pour nous montrer à quel point l’humain est médiocre ?

Pourquoi la sphère littéraire médiatique aime-t-elle tant les auteurices cyniques, qui incarnent des postures surplombantes et moralisatrices ? Cela reste un mystère, ou peut-être un problème de déconstruction, justement. Protocoles est un texte écrit sans générosité, dans lequel ne subsiste aucun espoir. Cette désincarnation laisse finalement les lecteurs et les lectrices flotter à la surface. Mettre nos schémas en pièce sans imaginer ce qui peut être construit sur leurs ruines ne nous aidera probablement pas. Qu’avons-nous à inventer plutôt qu’à détruire ? #nofutur ? Un acte littéraire qui ne nourrit aucun imaginaire qui nous ferait miroiter un avenir désirable.

ÉLODIE MOLLÉ

Protocoles – Ici on achète les âmes, de Constance Debré

Éditions Flammarion - 19 €Paru le 07 janvier 2026
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