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Faire place aux histoires

À Marseille et Aix, le festival Effets Réels fait entendre une littérature du réel en pleine ascension, attentive aux voix, aux mémoires et aux zones d’ombre de l’Histoire

Dès l’ouverture, à l’Institut culturel italien, la couleur est donnée. Claudio Milanesi rappelle qu’il faut désormais se rendre à l’évidence : du Nobel attribué à Annie Ernaux à l’ouverture du Prix Strega à la non-fiction, le genre n’est plus marginal. Il est en train de remodeler en profondeur notre rapport à la littérature. La suite du festival ne cessera de le confirmer.

À l’EJCAM le matin même, puis le lendemain à l’Hôtel d’Olivary, la question ukrainienne s’impose comme un point nodal du programme, notamment lors de la rencontre Comprendre la situation en Ukraine avec Constantin Sigov et Sergiy Kvit. Dans leur sillage, Tetyana Ogarkova et Anastasia Fomitchova ouvrent de nouvelles perspectives : écrire, ici, consiste à documenter la guerre, à maintenir des lignes de vérité dans un contexte saturé de récits concurrents.

Mémoire, langue et récits fragmentés

Invitée d’honneur, Helena Janeczek prolonge ce déplacement. Première femme lauréate du Prix Strega, elle a consacré une grande partie de son œuvre à raconter une histoire familiale traversée par la déportation et l’exil – des Juifs polonais passés par l’Allemagne puis l’Italie.
Pour elle, la fiction ne disparaît jamais : elle subsiste, y compris dans les récits les plus soucieux de coller à l’Histoire. La mémoire, avance-t-elle, consiste précisément à combler ses lacunes. Interviewée avec une émotion palpable par Federica Gianni, dont le travail de thèse a porté, entre autres, sur son œuvre, elle revient sur les identités fragmentées, les langues qui circulent et se répondent. Dans un italien étonnamment limpide pour les francophones, Helena Janeczek répond avec un plaidoyer pour les dialectes, qu’elle envisage comme un moteur paradoxal du multilinguisme et, peut-être, de l’entente entre les peuples. Du milanais au catalan, tant de similarités demeurent, argue-t-elle, évoquant Mar García Puig, invitée lors du festival dans une rencontre présentée par Ikram Chilah.

Avec Sylvie Tanette, le festival semble revenir à un terrain plus proche : le récit d’une fille d’immigrés italiens venus élire domicile à Marseille. Mais Une vieille colère (2024) marque pour l’autrice un basculement : pour la première fois, la romancière renonce à la fiction. À l’oral comme à l’écrit, elle impressionne par la netteté de sa pensée autant que par une forme de candeur. Notamment lorsqu’elle avoue ne comprendre souvent ce qu’elle a écrit qu’après coup. Ce terrain vague australien qui surgit dans son récit, elle ne réalise que bien plus tard qu’il reconstruit celui de son enfance phocéenne – le mot, dit-elle, a un sens, pour une génération qui a entremêlé le récit de ses origines à ceux des mythologies grecques et romaines. La non-fiction devient alors un moyen d’affronter ce qui résiste : une histoire familiale marquée par des zones troubles, par des vérités difficiles à regarder. La colère demeure, intacte, mais elle se double d’un humour sec, presque inattendu.

Le soir, François Beaune prolonge cette attention au réel dans une veillée où chacun est invité à partager une histoire vécue. Autour de vin et de victuailles, les récits circulent, se répondent, s’agrègent – comme une archive vivante en train de se constituer.

Hériter sans détour

Le lendemain, un dialogue rare se noue entre Vanessa Springora et Francesca Melandri, toutes deux réunies autour des liens entre mémoire intime et histoire collective. Leur point commun est frappant : en 2022, la guerre en Ukraine interrompt leurs projets d’écriture respectifs. Toutes deux se tournent alors vers leurs histoires familiales. Vanessa Springora évoque, dans la lignée d’Annie Ernaux, un désir d’« archéologie de soi », du côté paternel – où elle découvre des vérités qui ont nourri les récits instables de son père, jusqu’à l’ombre d’un grand-père engagé aux côtés de l’armée nazie. Francesca Melandri, de son côté, revient sur l’histoire d’un père impliqué dans la campagne italienne en Russie – c’est-à-dire, souligne-t-elle, sur le territoire de l’Ukraine actuelle, « car personne ne le rappelle ». Entre elles, une même exigence : ni expliquer, ni absoudre. Mais comprendre.Une idée commune s’impose : « plus on écrit, plus on se rend compte que l’indicible existe.» Ni justification, ni absolution. Plutôt un geste commun : comprendre sans simplifier, ouvrir des lignes de réflexion plutôt que clore les récits.

La politique écrite au féminin

On est frappée, surtout, par la rareté d’un tel moment. Quand a-t-on vu, en littérature, des autrices ausculter ainsi leurs héritages politiques familiaux ? Quand les a-t-on entendues discuter, ensemble, de politique internationale avec une telle précision, et un tel souci de l’écoute ? Dans sa capacité à ne jamais réellement théoriser ce qu’il met en place, Effets Réels célèbre autant qu’il rend possible une manière singulière et précieuse de faire de la littérature. Une respiration – dont on espère qu’elle saura durer.

SUZANNE CANESSA
Le festival a eu lieu dans divers lieux à Aix et Marseille du 10 au 12 avril et a été organisé par Ikram Chilah, Federica Gianni et Claudio Milanesi.
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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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