Le point de départ du scénario est un « classique ». Un quidam désargenté, plutôt honnête et sans histoire, découvre par hasard un pactole. Il cède à la tentation, le garde pour lui. Et le voilà en butte à de vrais ennuis, comme dans le génial No country for old man des frères Coen. La comédie de Walid Mattar ne sera pas aussi sanglante ni aussi grinçante que celle des Américains mais ses protagonistes après avoir cru échapper à leur condition misérable en découvrant 10 kilos de cocaïne, y seront brutalement ramenés.
On est à Tunis. Foued (Mohamed Amine Hamzaoui) est un photographe, vidéaste qui rêve de reconnaissance. Tita (Seifeddine Omrane), un vendeur de téléphones qui vit chez sa mère, fait du rap, rêve de gloire. Safa ( Sarra Hannachi), une étudiante instagrameuse qui voudrait créer et vendre des bijoux. Chacun galère par manque d’argent. Les voilà réunis sur un terrain vague pour le tournage d’un clip commandé par Tita. Foued filme, Safa, engagée comme comédienne, se perche sur une voiture de sport rouge et Tita chante la rébellion de Pablo Escobar. La scène suivante aurait dû se tourner sur un yacht, une modeste barque fera l’affaire. Mais voilà qu’un ballot de drogue frappe la coque comme le destin. Les jeunes gens n’hésitent pas longtemps et décident de garder la précieuse marchandise. Hélas, ils n’ont aucun réseau et on ne s’improvise pas dealer. Safa écoule la poudre, par petites doses, en boîte de nuit, de l’autre côté du Pont Radès dans les quartiers rupins. Le trio inexpérimenté va se faire racketter par la femme de ménage et le videur de l’établissement, gangsters improvisés, tout aussi losers qu’eux. Et rien ne se passera comme ils l’avaient imaginé.
Une jeunesse abandonnée
On est à la fois dans une satire sociale, une comédie de mœurs et de caractère. Tita, le vrai pleutre et le faux dur. Foued, l’artiste idéaliste qui fourre son nez dans la poudre. Safa, la fonceuse, impudente et imprudente. Tous trois happés par la mécanique de l’échec. Naïfs et attachants. La tendresse que leur porte le réalisateur est communicative. Sur fond d’une Tunisie minée par la corruption et les inégalités sociales, ils représentent une jeunesse tunisienne frustrée, facilement sensible aux miroirs aux alouettes du capitalisme mondial.
Une jeunesse abandonnée dont l’énergie, l’imagination sont gâchées.
Le hip hop de la B.O, composée par Mohamed Amine Hamzaoui et Nejm Eddine Jelassi, traduit ce potentiel perdu et une colère latente.
Foued filme au début et à la fin du film des chiens errants comme le symbole d’un abandon.
Le pont est ce qui relie et sépare les quartiers riches des quartiers pauvres où nos dealers amateurs vivent. « La classe moyenne est en train de disparaître, dit Walid Mattar, nous vivons dans une société de plus en plus polarisée, où les jeunes, bombardés par les images de richesse sur les réseaux sociaux, veulent tout obtenir rapidement, parfois au prix de leurs principes et valeurs »
ELISE PADOVANI
Le Pont de Walid Mattar
Prix du Meilleur Long métrage aux Journées Cinématographiques de Carthage 2024
Prix du Jury Jeunes au Festival du Film Arabe de Fameck 2025
En salles le 6 mai


