Marie-Hélène Lafon n’a pas besoin de grands discours, ni de s’appuyer sur le concept en vogue du « retour à la terre » pour tisser l’univers de ses livres, car elle est née dans une famille de paysan·nes et cet arrière-plan imprègne toute son œuvre. Enseignante de français agrégée et écrivaine, elle raconte ici avec beaucoup de justesse, dans un style simple et élégant, les vies d’un frère et d’une sœur qui grandissent dans une petite ferme du Cantal. Au-delà des images d’Épinal, la ruralité n’est pas si insouciante et les environnements urbains n’ont pas le monopole de la violence.
Claire et Gilles n’ont que quelques mois d’écart. C’est pourtant un monde qui va les séparer. Car elle est née fille et lui garçon. D’ailleurs « si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né », et« elle aurait préféré ». Même si, naître fille, ici, fait défaut, c’est bien cela qui va tout changer et permettre à Claire de partir, car ses parents n’attendent pas d’elle qu’elle reprenne l’exploitation agricole dont l’activité tourne autour de la vente du lait de leurs vaches.
Iels grandissent ensemble dans un petit village, proche de Saint-Flour, à la fois beau et ombrageux, tant le père est taiseux et la mère débordée par des émotions qu’elle tait. Au bord de la rivière, iels font leurs premières expériences, vivent leurs premières relations sentimentales et se frottent au mal qui ronge le territoire : le suicide. Marie-Hélène Lafon dépeint la vie quotidienne, décrit les habitudes, les gestes, l’odeur des bovins et des corps qui travaillent à leurs côtés, les sirops bus à longueur de journée… et le manque de communication qui s’installe entre les enfants et leurs parents, puis entre les enfants eux-mêmes.
Ensauvagement ?
À l’image de ses mains caleuses, Gilles, le frère, se durcit, au contact de cette vie, qui, tournée sur elle-même, en huit-clos, s’ouvre peu sur l’extérieur. Il grandit, devient adulte et vieillit, au contact quasi exclusif de ses parents. Il se sent « coincé », à 20 ans, puis à 30 ans, puis à 40 ans… Et le temps file. « Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi » lui dit sa sœur, mais ça va durer plus de 50 ans.
Certaines personnes grandissent dans l’ignorance des grandes villes. Pour le meilleur et pour le pire, elles tentent de construire leur vie à l’ombre de ces lieux parfois hermétiques. Dans une maison où il ne fait pas bon vivre, que ce soit à la ville ou à la campagne, la violence est identique. La seule différence est que les opportunités sont moins nombreuses – rencontres, découvertes… Il est d’autant plus difficile d’en partir car la honte a construit sa route sinueuse jusqu’à nos cœurs embarrassés.
Comment grandir sous pression, dans de grands espaces sans horizons ? Comment s’enfuir, s’extirper d’un piège qui se referme sans bruit ni fracas ? Comment transformer des habitudes qui se transmettent de génération en génération ? Voici les grandes questions qui nous rassemblent tous·tes, peu importe l’endroit d’où l’on vient.

ÉLODIE MOLLÉ
Hors Champ, de Marie-Hélène Lafon
Éditions Buchet-Chastel - 19,90 €
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