Pour cette pièce de paysage sur l’eau – Mizu signifie eau en japonais –, la marionnettiste Elise Vigneron confronte ses créatures de glace à la danse très physique de la chorégraphe et circassienne Satchie Noro, habituée des suspensions en tous genres.
Sur le plan d’eau d’Apt, les deux artistes fusionnent leurs univers, explorant le porté, l’équilibre et la métamorphose dans un dialogue inédit et poétique entre deux incarnations – corps de glace manipulé, et corps de chair contorsionné, autour de l’élément liquide.
JULIE BORDENAVE
14 mai Plan d’eau d’Apt Une proposition du Vélo Théâtre
Dans On purgé bébé de Feydeau, il est question de pots de chambre soi-disant incassable, de problèmes intestinaux, de commerce et de tromperie. De bourgeois caricaturaux, de quiproquo et de scènes de ménage, comme dans tout bon Vaudeville. Et, chose plus rare pour le genre, d’un enfant roi, le petit Toto qui refuse de prendre sa « purge » (médicament contre la constipation) alors que son père reçoit un client important.
Accueillie en résidence à Châteauvallon (Ollioules), la metteuse en scène Karelle Prugnaud revisite ce classique du théâtre de boulevard, dans une mise en scène qui mêle théâtre et cirque. Ici, Toto est un acrobate (Martin Hesse) et les adultes sont des clowns sans nez rouges.
CHLOÉ MACAIRE
Du 14 au 16 mai Châteauvallon, scène nationale d’Ollioules
Le petit Émile est né en 2012 dans les pages d’un livre pour enfants écrit par Vincent Cuvellier et illustré par Ronan Badel, qui déclinent bientôt les aventures de son très jeune personnage dans une trentaine d’histoires publiées. Des aventures qui prennent leur source dans l’imagination foisonnante d’Émile à l’esprit libre et au fort caractère.
Après avoir assisté à un concert de l’Orchestre National d’Île-de-France mettant en musiques les premières histoires de la série, Nathalie Sandoz décide d’en créer une adaptation théâtrale avec Guillaume Marquet, qui incarnait déjà Émile dans la version orchestrale. Ce spectacle familial dresse, histoire après histoire, le portrait attachant d’un petit garçon plein d’optimisme et d’imagination. Une ode à l’enfance.
Fin de journée. Le public envahit le Panorama de la Friche Belle de Mai et sa lumière traversante pour deux lectures. D’abord, la romancière et artiste Diaty Diallointroduit le propos : les violences policières et plus généralement les violences systémiques et les questions coloniales : Sonia Chiambretto, autrice Comme un printemps, je serais nombreuse, une exposition collective en lien avec les émeutes et la vie dans les banlieues à la Friche (lire sur journalzebuline.fr), l’a invitée à lire un de ses écrits lors d’une carte blanche.
Diaty a elle-même convié Myriam Rabah-Konaté, une consœur autrice, danseuse et documentariste sonore, pour la lecture de ses ouvrages : Non-noyées et Edwarda. À travers la poésie et le récit, Myriam aborde la mémoire, l’identité, et la résistance des femmes afrodescendantes confrontées aux héritages coloniaux et aux oppressions contemporaines, par le biais d’une métaphore avec les mammifères marins et leurs habitats. Les textes récités et les œuvres exposées dialoguent autour de thématiques communes, liées au lieu de vie.
L’habitat
C’est ensuite au tour de Diaty Diallo de lire un passage tiré de sa série Les âmes vivantes de la cité des Grandes Aigrettes, qui sortavec la revue La Déferlante, sur le thème « habiter ». Le texte fait entendre plusieurs voix, des témoignages inspirés du réel, mais au trait poussé, apparaissant comme des récits mythologiques. Ils font visiter la cité et racontent leur vérité. Car le texte n’est pas forcément violent, il est aussi onirique, se penchant sur la quiétude et le beau de ces espaces pleins de vies et d’humanité.
La lecture est accompagnée de bruitages que Diaty crée elle-même en temps réel. Le bruit d’un souffle d’abord, qui se transforme en brise plus intense, puis, quelques instants après un chant mélancolique, celui des fantômes des cités, puis des chants d’oiseaux, amplifiant les mots qu’elle récite. Des textes poétiques et engagés qu’on écoute, les yeux fermés, résonner avec l’exposition.
Après La ville de demain en 2019, The United States of Africa en 2021, des focus sur Adrien M et Claire B, 1024 Architecture ou Christophe Chassol entre 2022 à 2024, la Halle Tropisme se branche pour la nouvelle édition de son festival annuel sur la saison croisée France-Brésil 2025 pour une plongée foisonnante dans la culture brésilienne, avec plusieurs temps forts visuels et musicaux. En poursuivant toujours le même objectif : montrer que la culture se conjugue sans dogme ni chapelle.
Des villes et des images
C’est le 9 mai que s’ouvrent les deux expositions (en entrée libre) du festival, Rio, febrenoturna de Vincent Rosenblatt et De Rio à Montpellier de Sergio Cezar. Vincent Rosenblatt, parisien d’origine, vit et travaille à Rio de Janeiro depuis 2002, et réalise des photographies qui sont régulièrement publiées par le New York Times, National Geographic, Le Monde, Der Spiegel… Dans cette exposition il présente deux de ses séries documentant la scène underground des bailes funk portés par les funkadeiros à Rio de Janeiro et Belém do Pará. Des célébrations de l’identité et de la diversité sans discrimination, le temps d’une nuit.
Sergio Cezar, artiste autodidacte, est surnommé « l’architecte en carton ». Il travaille le carton et des matériaux de récupération pour façonner en miniature des morceaux de ville directement inspirés de sa ville, Rio. Pour Global Brésil, il a travaillé pendant toute une semaine avec le public de Tropisme en atelier participatif, pour imaginer avec lui une ville hybride qui mélange Rio et Montpellier.
Côté musique
C’est un véritable tour du Brésil qui est proposé, du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est, à travers de nombreux et variés DJ sets. Un panorama musical très dansant, ponctué par les concerts de Lucas Santtana, Mestrinho et Moreno Veloso.
Mestrinho sera en concert le samedi 10 : artiste du nord-est du Brésil, chanteur et accordéoniste, au répertoire allant du forró, du xote et du baião au jazz, à la soul et au R&B.Moreno Veloso est le fils de l’immense Caetano Veloso, et sera en concert le13, pour jouer notamment les 10 titres de son nouvel album Mundo Paralelo.
Quant à Lucas Santtana, il sera sur scène le 16. Un chanteur et guitariste installé en France depuis quelques années, qui apparait régulièrement sur scène aux côtés de Flavia Coelho, Laurent Bardaine ou Vincent Segal. Sa musique navigue entre bossa nova, pop, funk et électro, accompagnant des chansons aux textes engagés.
MARC VOIRY
Global Brésil Jusqu’au 25 mai Halle Tropisme, Montpellier
« L’élève a dépassé le maître » se félicite Alain Pélissier, professeur du Conservatoire et alto solo de l’Opéra de Toulon. C’est à son initiative et grâce au soutien d’Aude Portalier, directrice du Conservatoire Pierre Barbizet que se sont déroulées deux journées exceptionnelles qui ont permis à des élèves de travailler sous les conseils de la désormais star de l’alto.
Originaire de Marseille, Sindy Mohamed débute cet instrument à huit ans dans ce même Conservatoire avant de poursuivre ses études au CNSM de Paris. Lauréate de concoursprestigieux, la jeune franco-égyptienne se distingue aussi par son engagement. Membre du West-Eastern Divan Orchestra fondé par Daniel Barenboim, elle soutient activement les musiciens exilés via l’association Pax Musica.
Le récital débute en mettant à l’honneur douze élèves dans un melting pot d’œuvres mêlant Bartók, Schubert et Mozart. Une belle entrée en matière ludique et musicale. Puis l’altiste vedette monte sur scène accompagnée du pianiste Olivier Lechardeur. Elle va offrir à un public recueilli – malgré la présence de dizaines d’enfants souvent très jeunes – un récital subtil et puissant.
Le programme s’ouvre avec la Sonate n°1 en fa majeur de Johannes Brahms alliant lyrisme romantique et architecture classique. Profondeur dans le premier mouvement, tendresse dans le second et fougue dans le dernier… L’interprétation de Sindy Mohamed est d’un raffinement intense. Dans sa belle verticalité, ses gestes amples, sa souplesse dans l’effort, l’altiste rayonne même quand la chaleur malmène un instrument rebelle qu’elle peine à accorder.
Un instrument de l’entre-deux
Vaillante, elle se lance en solo les Trois Danses en do majeur de Jean-Sébastien Bach, initialement composées pour violoncelle et transcrites à l’alto, imposant une technique virtuose. Contrairement au violon, le répertoire pour alto solo est rare n’ayant jamaisbénéficié de la faveur des compositeurs. Et quel dommage se dit-on à l’écoute de ce timbre velouté, plus chaud que celui du violoncelle, moins métallique que celui du violon. Un instrument de l’entre-deux à la fois grave et léger.
Un compositeur en revanche a témoigné de sa passion pour l’instrument. Il s’agit duvioloniste Henri Vieuxtemps qui a écrit le Caprice pour alto seul (1860,) pièce est considérée comme une déclaration d’amour à l’alto solo. Sindy l’interprète comme tel devant une salle en sidération. Elle enchaîne avec la Phantasy pour alto et piano de York Bowen (1918). Leconcert s’achève avec une petite pièce élégante pour alto et piano, Op. 5 de Louis Vierne (1894) plus connu, il est vrai pour son œuvre pour orgue. Un grand moment musical.
Porté par l’association Plaine Page, ce festival itinérant, gratuit et unique en son genre allie poésie contemporaine, arts visuels et performances. En faisant appel à tous les langages, et en particulier des signes, il explore les thèmes liés à l’environnement et à l’eau, élément fluide et inspirant qui irrigue toute la programmation.
Les Eauditives débuteront le 7 mai à Toulon avec une journée consacrée à la création en plein air : à 14 h, les étudiants de l’ÉsadTPM proposeront Furoshiki, déambulation inspirée de l’art japonais du tissu, qui transformera le jardin Alexandre 1er en un espace sensible peuplé d’objets suspendus et de récits textiles. Puis à 18h, à l’ÉsadTPM, la performance Poessoniesde Natacha Guiller et Aurélien Dony mêlera poésie sonore et théâtre du langage autour d’un mot-valise aquatique où poissons et songes se confondent.
La semaine suivante, la programmation toulonnaise se poursuit avec deux temps forts : le 15 mai, Anny Pelouze et Roula Safar présentent Aigua (eau en catalan), création faisant voisiner lecture, chant et composition sonore autour de la mémoire liquide des corps et de la fragilité du vivant (Le Télégraphe). Le 16, place à l’expérimentation avec Ouxéxé, performance collective des étudiants de l’ÉsadTPM, en collaboration avec Gorge Bataille, Aurélien Dony et Patrick Sirot, où voix, corps et matière textuelle se rencontrent.
Le monde du silence
Le 17 mai, place à l’intime et au silence avec deux très beaux moments inspirés par le poète Levent Beskardes. À 11 h, il présentera son recueil Signe-moi que tu m’aimes (Librairie Le Carré des Mots). À 14 h, il nous offrira ses Poèmes du silence, lecture bilingue en français et en langue des signes avec Aurore Corominas, artiste dont les créations croisent poésie visuelle et langue des signes, pour une expérience inclusive où les mots passent par la voix comme par les mains (Médiathèque Chalucet).
Le 9 mai, le festival fera escale à Saint-Raphaël avec le vernissage de l’exposition Sortir du placard (Galerie Topic), mettant à l’honneur Nicole Benkemoun, Lénaïg Cariou, Dominique Cerf, Liliane Giraudon,Frédérique Guétat-Liviani et Claudie Lenzi, autour des thématiques de l’identité, de la liberté et de la visibilité.
D’autres rendez-vous se dérouleront dans le Var tout au long du mois le 20 à Saint-Maximin, Parle plus fort ! création en langue des signes et français de Jean-Yves Augros et Céline Rames à destination des scolaires. Le 22 à Châteauvert, le Centre d’art contemporain accueillera la vidéaste sourde Marine Comte pour la projection d’Insaisissable, suivie de La dernière forêt, une performance d’Alice Gervais-Ragu (Galerie ZIP 22) à Barjols. Le 23 à Brignoles, (Médiathèque Jacques Cestor), sera proposé un atelier animé par Corinne de Battista, Les 1ères pages des livres bien-aimés suivi d’une présentation des livres d’Alice Gervais-Ragu et Dorothée Volut.
Cette riche édition s’achèvera à Barjols le 24 mai avec une journée dédiée à l’écopoésie, entre lectures, projections et performances, (Médiathèque Édouard Michel, Cinéma l’Odéon et Centre Elias) pour célébrer un art vivant, sensible, incarné et engagé.
Il n’a que 23 ans, mais déjà des vers pleins les poches et des engagements plein la voix : Renaud Guissani, jeune poète rovenain passé par Sciences Po Aix, Fribourg et l’Ejcam, signe avec Carnet d’un humaniste un premier recueil ambitieux et lyrique, dans la lignée de ceux qui, comme lui, rêvent d’écrire depuis l’enfance. Il a déjà, entre autres contribué à Zébuline, cofondé un collectif des Penseurs Insomniaques, et ne cache pas son désir d’inscrire la poésie dans le tumulte du monde contemporain.
La poésie s’écrit chez lui comme on extrait un fil d’or d’un rocher trop lourd. Renaud Guissani creuse – c’est son verbe –, « profondément, jusqu’à l’intérieur ». Et il creuse avec une obstination mélancolique, amoureuse, pour sortir quelque chose de beau de ce qui ne sait que faire mal.
Art-triste et matière vive
Il n’hésite pas à se frotter aux Grands : Ronsard, Rimbaud, Apollinaire … jamais en pastiche, ni même en mimétisme, mais plutôt en conversation, volontiers métatextuelle. Il leur emprunte le souffle, le lyrisme, la fièvre des romanesques. Et voyage entre les alexandrins et les décasyllabes qui ont fait la splendeur des plus belles pages surréalistes – à qui il aurait pu voler, peut-être, ces vers-ci : « Mes yeux, humides de leurs pleurs dormants / Regardent dehors sans rien voir vraiment ». Ou d’autres vers pleins, volontairement sonores, et souvent soupirants : « L’encre qui coule de tes doigts, c’est de l’art triste ».
Cette art-tristesse devient matière vive : elle déborde chez ce mélancolique qui revendique l’héritage du vers classique. L’alexandrin, parfois débordant, sujet à d’élégants enjambements, devient ici une corde raide sur laquelle l’auteur avance sans filet, mais avec aplomb. C’est une langue éloquente, chantante, musicale, qui s’offre au lecteur – une langue qui respecte l’artisanat poétique et parvient à éviter l’écueil de la préciosité.
Il faut saluer la justesse de ses figures : ce « cerne de la joie », ces « rides d’un bonheur qui part » qui touchent par leur simplicité visuelle et leur pouvoir d’évocation. Le lecteur y reconnaîtra sans doute un « souvenir aigre-doux qui caramélise dans le bain de [son] cerveau ». Celui d’une jeunesse inquiète, ardente, lucide, et non dénuée d’humour. La grandiloquence, ici, n’est pas posture – elle est sincérité. Et c’est évidemment ce qui la rend attachante.
Un dispositif impressionnant occupe pour un mois l’intérieur du Module du GMEM à la Friche. Un dôme ambisonique conçu par l’Ircam (Paris) accueille 35 spectateurs sous 49 haut-parleurs et des projecteurs pour douze Musiques-Fictions, lectures immersives conçues par auteur·ices, compositeur·ices et metteur·euses en scène.
Elles proposent des voyages différents, qui instaurent un rapport peu commun entre les récits et les musiques, les fondant dans un même espace sonore, renouvelant le genre de la fiction radiophonique en la spatialisant. Ce qui l’éloigne de l’idée d’un voyage immobile, même si le corps reste au repos.
Ces lectures qui invitent d’ailleurs assez irrésistiblement au sommeil, comme si mettre son corps au repos mais lui faire produire des images mentales, ouvrait la porte des rêves. Lors de Naissance d’un pont, composé de longs passages du roman de Maylis de Kérangal, rares furent les auditeurs à ne pas chavirer, au cours des presque deux heures de la lecture immersive, dans des poches de sommeil plus ou moins prolongées. La musique de Daniele Ghisi répondait à la structure même du roman : de grandes arches, come des pylônes structurels plantés sur les rives, des élans électroniques qui se répondent, enflent et s’éteignent, puis renaissent et se rejoignent.
Dans cette structure générale des sons précis, instruments, déformations concrètes, interviennent comme autant d’anecdotes particulières, attirant l’oreille vers telle source du son, source du récit.
Le roman de Maylis de Kérangal, qui raconte la construction d’un gigantesque pont au dessus d’une zone sauvage, dans une Californie de fiction est racontée par de grands acteurs (Laurent Poitrenaux, Nicolas Bouchaud, François Chattot, Julie Moulier, Marie-Sophie Ferdane…) qui incarnent les personnages du roman plutôt que de s’en tenir à la voix du conteur.
Cette première Musique-Fiction de la collection de l’Ircam, créée en 2020, inaugurait un cycle qui a sans doute mieux trouvé son rythme en s’éloignant aussi de l’incarnation, pour garder l’idée d’une lecture monodique, ou d’un dialogue, qui tresse sa complexité avec la musique.
Sous la tente
En 2005, l’auteur Erri De Luca se joint à l’alpiniste Nives Meroi, première femme à avoir gravi les dix plus hauts sommets du monde, dans l’ascension du Dhaulagiri, un mont de l’Himalaya culminant à 8167 mètres. De cette aventure commune il fait un roman, Pour adapter Sur la trace de Nives, Laëtitia Pitz a choisi une discussion nocturne sous une tente en haute montagne entre les deux protagonistes. Un univers très intime mais aussi ouvert, qui correspond parfaitement au dispositif. Sous le dôme ambisonique le public est comme avec Erri et Nives.
Les voix des deux comédien·ne·s qui les interprètent jaillissent de côtés opposés de l’installation, comme si deux présences invisibles étaient assises l’une en face de l’autre. Entre eux plane la musique composée par le clarinettiste Xavier Charles. L’absence d’incarnation physique et l’obscurité percée par de doux jeux de lumières créent une atmosphère presque mystique, cohérente avec la teneur de leur discussion.
Discussion qui est en fait plus souvent une juxtaposition de monologues qu’un échange. Elle décrit ses ascensions, leur coût physique, son amour des sommets et sa relation avec son mari et binôme en montagne Romano. Riche d’années d’expérience, elle est assez pragmatique, mais une forme de lyrisme sous-tend souvent son propos, ce qui est appuyé par la douceur de la voix d’Océane Caïrati. Lui, plus spirituel, disserte longuement sur la place des montagnes dans différentes religions, de l’Olympe au discours de Béatitudes, dressant des comparaisons dont s’amuse Nives.
Mais si cette création de 2025 de 50 minutes est moins dilatée et théâtrale que celle de 2020, la musique complique la compréhension du texte, dense et complexe, et couvre parfois les mots de ses stridences. Elle confère au texte une dimension sombre qui n’est pas toujours à propos, le dialogue étant réflexif, mais joyeux.
Pérec est space
Espèces d’espaces de Philippe Hurel se fonde sur l’essai éponyme de Georges Perec, qui est plus qu’un livret. Le texte, suite de notes sur les lieux quotidiens du plus lyrique des oulipiens, donne son architecture au spectacle. Recréé à La Criée pour Propagations avant une tournée française, ce premier « opéra » (2011) du compositeur joue des codes du genre comme Perec se joue des genres littéraires : l’ensemble Court-Circuit dirigé par Jean Deroyer, s’implique avec un plaisir visible dans une partition chaleureuse, riche de polyphonies, mais explorant aussi l’espace du son dans sa dimension spectrale, et citant, ça et là, une comptine, un jingle télévisé, un accordéon populaire…
Le texte est porté par la chanteuse Elise Chauvin (chant et voix parlée) et par le comédien Jean Chaize. Ils sont judicieusement amplifiés, conservant ainsi un phrasé naturel, qui leur permet d’occuper et modifier l’espace scénique.
La mise en scène d’Alexis Forestier joue tout aussi joliment du caractère inclassable du texte, fait d’énumérations, d’une progression clinique du plus petit au plus vaste espace, d’un quiz sur les pièces habitables d’une maison, de drôleries constantes, de tables et de corps qui s’empilent, de vêtements et de rôles datés, la soprano jouant les femmes d’intérieur avec juste ce qu’il faut de distance. Car « vivre, c’est passer d’un espace à l’autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner ». Méthodique et paradoxal comme tous les textes de Perec, le spectacle se conclut par une note de la Waffen-SS : une commande d’arbres et de plantes pour construire une haie séparative entre les deux chambres à gaz d’Auschwitz. Avec Perec, la déconstruction du verbe n’est jamais très loin de la Shoah.
Chloé Macaire et Agnès Freschel
Propagations se poursuit jusqu’au 11 mai à Marseille.
À l’hôtel de Caumont, à Aix, l’exposition Bestiaire magique de Niki de Saint Phalle ne mentionne nulle part l’inceste qu’elle a subi lorsqu’elle avait 11 ans. Un viol qu’elle a révélé en 1994, dans Mon Secret, qu’elle a écrit à la main et illustré. L’artiste des Nanas joyeuses, des fontaines animées et des bestiaires fantastiques y explique que son œuvre est une tentative de réappropriation de son enfance, de son corps et de sa puissance. Écrit comme une lettre à sa fille, le livre a modifié profondément la perception que l’on avait de son œuvre. Comment peut-on aujourd’hui lui consacrer une exposition sans en faire, pour le moins, mention ?
Car la pionnière du Nouveau Réalisme, est surtout précurseure d’un art féministe. « Le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale » écrivait-elle dans les années 1970. Cinquante ans après, et après #Metoo, laisserons-nous l’histoire revenir désespérément en arrière ?
Nous sommes visiblEs
Précurseure. Le mot, puisqu’il désigne celui qui ouvre le chemin, n’a pas de féminin en français académique, comme chef, professeur, médecin, recteur, colonel, metteur-en-scène, écrivain, maire. Si des femmes qui exercent ces fonctions les transforment en nom féminin avec quelques articles ou des jeux de suffixes (la maire, la prof, l’écrivaine, la rectrice), l’affaire se corse dès que la féminité se fond dans un groupe mixte : les femmes, alors, disparaissent, même quand elles sont majoritaires, puisque « le masculin l’emporte sur le féminin ». Règle si profondément discriminatoire qu’on oublie qu’elle n’est pas immuable : jusqu’au XVIIIe siècle, en français, le plus grand nombre prévalait (Roxane, Hector et Hermione sont tombées des nues) et en cas d’égalité la règle de proximité s’appliquait (Valère et Elvire sont amoureuses).
L’effacement graphique de la composante féminine d’un groupe mixte s’accompagne en français de l’absence caractéristique de certaines désignations qui permettent aux hommes une complexité sociale. Ainsi les garçons sont les fils de leurs parents, et les filles juste des filles. Et les hommes peuvent être des maris, alors que les femmes demeurent simplement des femmes. Elles sont ainsi naturellement réduites à leur fonction familiale, comme elles sont exclues des Droits de l’Homme et de la Fraternité.
Nous sommes inclus·e·s
L’écriture inclusive est un des moyens de rattraper aujourd’hui ces faiblesses de notre langue nationale et de laisser une trace écrite de la présence des femmes dans des métiers, des fonctions, des réalités qui les excluaient, et continuent souvent à les exclure.
Mais il est devenu dangereux d’ajouter des points médians, de féminiser les noms, de revenir à d’autres règles orthographiques, ou de pratiquer le néologisme comme l’ont toujours fait toutes les langues vivantes et productives. Et plus impensable encore de naviguer entre les genres, de pratiquer le iel ou d’écrire « il est belle ».
Que Trump interdise le féminisme et les études de genre n’est pas étonnant, il a été élu après une violente campagne masculiniste. Que Zemmour s’en gausse, qu’importe. Mais que la Région Sud prescrive l’écriture inclusive dans les demandes de subventions et coupe à ce titre sa subvention à Kourtrajmé est pour le moins inattendu… Comment peut-on dans la même charte défendre la liberté de création et interdire l’écriture inclusive ?
L’offensive réactionnaire contre les avancées de la langue a toute la violence des invisibilisations. Les femmes qu’on enferme, qu’on voile ou qu’on empêche de se voiler, celles qu’on sexualise à leur insu ou qui se garnissent, de leur plein gré, d’appendices ongulaires ou capillaires, peinent toujours à s’approprier leur image qui reste dessinée, décidée, écrite sans elles. Le masculin l’emporte : au-delà de l’écriture, la grammaire et la langue modèlent nos représentations.
Faisons parler les images
Gisèle Pélicot, en rendant public le procès de ses violeurs, a fait changer la honte de camp.
La fille du premier ministre, en témoignant pour que les victimes de Bétharram soient entendu·e·s , permettra sans doute d’ouvrir les portes trop closes des pensionnats catholiques.
Mare Nostum puis SOS Méditerranée sont nés après l’image choc du naufrage au large de Lampedusa en 2013.
Filmé, diffusé. Puis oublié, faute de relais médiatique.
À Gaza, les journalistes et les images sont interdites.
La visibilité est un combat. Jusque dans l’écriture.