vendredi 13 février 2026
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Laure Prouvost in-situ 

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Laure Prouvost
Laure Prouvost capture de la video Sous Les Flots Les âmes Sont, 2024. Installation video Production Mucem 2024-2025 © Adagp Paris,2025

Artiste et vidéaste française, distinguée notamment par le Turner Prize en 2013, représentante de la France en 2019 à la 58e Biennale d’art contemporain de Venise, Laure Prouvost a déjà montré certaines de ses créations à Marseille, dans le cadre du FID 2023, et dans celui du festival Art Explora en 2024. 

Cette fois-ci, l’invitation à la fois du Mucem et de la Ville de Marseille lui permet d’exposerplus longuement ses œuvres, créées in-situ au fort Saint-Jean (jusqu’au 28 septembre) et dansla Chapelle de la Vieille Charité (jusqu’au 11 janvier 2026).

Icare-Us-Elle 

Au fort Saint-Jean, elle propose, sous le titre générique Au fort, les âmes sont, un conte en forme de réactualisation éco-féministe du mythe d’Icare : transformé en Icare-Us-Elle, iltombe, après s’être brûlé les ailes, dans la Méditerranée et, sous l’eau, se métamorphose en anémone-magicienne. Un conte tel « une ode à la mémoire, à la nature et à l’avenir, et contre la course au progrès et l’exploitation déraisonnable des ressources et des êtres qui caractérisent notre manière d’être au monde ». 

Un constat sur l’état du monde qui n’a, hélas, rien de nouveau, et une ode qu’elle décline à travers quatre installations, réparties dans quatre lieux habituellement fermés du fort Saint-Jean. L’univers du conte y est présent à travers une sorte de merveilleux éco-enfantin, simpleet décomplexé, aux formes douces, ondulantes, colorées, fragiles, parcourues parfois d’éclats agressifs, accompagnés de créations sonores mixant instruments à cordes, voix chuchotée etsons enregistrés.

Consommation consumation

Laure Prouvost, Au fort, les âmes sont, Mucem, fort Saint-Jean © Julie Cohen/Mucem

Ainsi la sculpture en cuivre étamé (une girouette de 8 mètres d’envergure), en haut de la tour du Roy-René, représente Icare-Us-Elle en train de chuter : un corps de courbes longilignes mutant en créature marine, soleil jaune en verre de Murano reposant sous un bras, tel un œil sous une paupière. 

Dans la salle d’exposition de la Place du Dépôt, projetée sur un écran concave pour un effet englobant, la vidéo Sous les flots les âmes sont permet de contempler les déplacements d’une sole, d’un poulpe, de saupes, et les évolutions d’un plongeur équipé d’une monopalme, et d’une combinaison agrémentée de tissus de couleur, œuvrant, à travers moult tourbillons colorés et images mixées, à la métamorphose d’Icare-Us-Elle en anémone-magicienne.

Les objets du tournage à Marseille du projet de Laure Prouvost pour le Mucem

Celui-ci déterre des objets enfouis dans le sable (une faux, une pipe, une girouette, un masque, une pelle… objets déterrés également des collections du Mucem), que l’on retrouve dans l’obscurité de la chapelle du fort Saint-Jean, derrière une immense vitrine verticale recouverte d’un tissu noir ajouré, accompagnés de leurs répliques en verre coloré, réalisées par l’artiste. Éclairés très brièvement par des flashes lumineux courant le long de la vitrine,des objets de mémoire tels des mirages intermittents.

Dans la salle de la Casemate, la vidéo intitulée Into All That Is Here est projetée sur un écran posé au sol, entouré de tas de branchages, dégageant une forte odeur végétale. On progresse,en montage cut, d’une obscurité souterraine à la lumière, accompagnée d’une voix invitant à aller jusqu’au bout de son désir. Puis, dans des déflagrations sonores d’explosions, des fleurs aux couleurs éclatantes parlent et invitent à consommer sans retenue des plaisirs éco-sensuels variés, auxquels succèdent épuisement total et consumation finale.

Mère mer et mer mère

Comme pour d’autres artistes avant elle (Paola Pivi, Ghada Amer) la commande adressée àLaure Prouvost par les Musées de Marseille pour la Vieille Charité a été d’imaginer une œuvre dans la chapelle en lien étroit avec l’histoire du lieu et du quartier du Panier. 

Elle y a répondu avec Mère We Sea : un énorme sein rose suspendu, tel le pis d’une vache,sous la voûte de la chapelle, autour duquel gravitent des nuées de sardines, et, dispersés dans les alcôves, une quarantaine de témoignages audios, recueillis auprès d’ habitant·e·s desannées 1950 de l’ hospice abandonné. Un sein-mamelle mère-mer, représenté en force d’attraction rayonnante, nourricière, offrant abri et dignité aux plus méprisé·e·s ainsi qu’à leurs mémoires.  

MARC VOIRY

Au fort, les âmes sont
Du 2 avril au 28 septembre 2025 
Mucem, Marseille

Mère We Sea
Du 2 avril 2025 au 11 janvier 2026
Chapelle de la Vieille Charité, Marseille

À venir
Projection du film They parlaient idéale
Du 17 mai au 11 janvier 2026
[Mac], Marseille

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Uppercut théâtral

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colas
Partout le feu © Simon Gosselin

Partout le feu a quelque chose du petit bijou théâtral parfait, porté par une conjugaison de talents. Le texte d’Helen Laurain, la mise en scène d’Hubert Colas, le jeu de Stéphanie Aflalo, complètement traversée par son rôle. Pourtant extrêmement complexe.

Car son personnage, Laeti, activiste écologique, est née, temporellement et symboliquement, avec Tchernobyl. Elle est victime d’une éco-anxiété radicale qui l’empêche de vivre, l’enferme dans sa cave et des amours instables, la coupe de sa sœur jumelle, conformiste, qu’elle maltraite méchamment. Son désespoir est le moteur de son engagement écologique contre les pollueurs du sol lorrain, la surveillance policière et le système capitaliste. Il se nourrit de causes universelles mais du deuil de sa mère, de dépit amoureux mais de sensualité magnifique, de lucidité politique mais d’aveuglement personnel. Des ambiguïtés qui la rongent comme l’exéma qui gagne peu à peu toute sa peau, et qui la pousseront à une immolation spectaculaire.

Un je de nuances 

La complexité de ce personnage, porté pourtant dans le roman par le seul point de vue interne de Laeti, avait tout pour captiver le metteur en scène spécialiste des écritures contemporaines, et en particulier des monologues : l’oralité explosive, l’engagement politique, les références musicales à Nick Cave et Nina Simone, mais surtout l’ambiguïté portée par ce personnage perdu qui a raison pourtant, et envers lequel le spectateur ne peut qu’éprouver des sentiments complexes, entre empathie et réprobation, en passant par toutes les nuances de l’identification et de l’agacement.

Stéphanie Aflalo joue de tous les espaces que lui offre le metteur en scène : renfermée à sa table au micro pour dire le premier assaut d’une centrale nucléaire, occupant magnifiquement l’avant scène, cheveux défaits et débarrassés de son jogging vague pour danser, la fête et la joie, cachée derrière l’écran lorsqu’elle est enfermée dans sa cave et filmée en très gros plans déprimés. Sans une faute de texte, sans un seul décrochage dans une prose poétique exigeante qu’elle porte seule, elle danse, et chante, plus sublime encore ; si bien qu’on aimerait vraiment la sauver d’elle même et qu’un réel soulagement survient quand Stéphanie Aflalo resurgit, intacte, des cendres de Laeti. Au théâtre la vie gagne, plus sûrement qu’à la fin du roman.

AGNÈS FRESCHEL

Partout le Feu a été créé au 104 (Paris) pour l’ouverture du festival Les singulièr.e.s et joué au Théâtre Joliette (Marseille) en coacueil avec le Théâtre Vitez (Aix-en-Provence) du 2 au 4 avril.

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Le dessin envahit Arles

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Jean-Michel Folon, Yellow. s.d. Encre de Chine et encre de couleur Projet de couverture du New Yorker © Fondation Folon, ADAGP/Paris, 2025

Confirmation (s’il le fallait) du retour en force du dessin depuis quelques années, le Festival du Dessin a été créé à Arles au printemps 2023 à l’initiative de Vera Michalski (Présidente du groupe éditorial Libella, fondatrice de la Fondation Jan Michalski) et de Frédéric Pajak (écrivain, dessinateur, directeur de la maison d’édition Les Cahiers dessinés). Son ambition est d’exposer toutes les facettes de la discipline : le dessin d’art, le dessin d’humour et de presse, le dessin d’art brut, etc… Le tout exposé dans une dizaine de lieux emblématiques d’Arles tels que le Palais de l’Archevêché, le musée Réattu, l’église des Trinitaires, l’Espace van Gogh, la Fondation van Gogh Arles, Luma Arles, Actes Sud – La Croisière. Contribuantà l’ambition de la municipalité de conforter Arles comme « capitale de l’image ».

Folon à l’honneur

Après l’hommage à Jean-Jacques Sempé lors de la première édition et à Tomi Ungerer pour la seconde, l’édition 2025 met en haut de l’affiche l’artiste belge Jean-Michel Folon (1934 – 2005) : une centaine de ses dessins, encres et aquarelles seront exposés au Museon Arlaten.Ses dessins d’illustration les plus connus se caractérisent par de larges dégradés à l’aquarelle et des personnages au contour schématique, évoluant dans de vastes paysages dénudés ou dans des espaces urbains oppressants et énigmatiques. Il est connu par ailleurs pour ses génériques animés, notamment pour l’émission littéraire Italiques ou Le Grand Échiquier de Jacques Chancel.

Jean Moulin. La dame au chien. Vers
1928. Encre de Chine sur papier
Canson blanc. Collection des Musées de
la Ville de Béziers

Autour de l’hommage qui lui est rendu, les dessins d’une quarantaine d’artistes donneront lieu à une quarantaine d’expositions, parmi lesquels Jean-Baptiste Camille Corot, Nadia Léger, Annette Messager, Alan Vega, Bram van Velde, Ossip Zadkine. À noter, ceux de Jean Moulin, dessins politiques et d’humour, exposés au Musée Réattu, un aspect à ce jour méconnu de l’activité de ce grand nom de l’histoire nationale. Par ailleurs, des débats, des rencontres, des visites guidées, des ateliers, des projections de films et des concerts ponctueront cette édition sur toute sa durée.

MARC VOIRY

Festival du dessin
Du 12 avril au 11 mai
Divers lieux, Arles

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Une nouvelle Society 

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Cette année, Hip-Hop Society fait peau neuve : le festival annuel disparait au profit de plusieurs rendez-vous, toujours centrés autour de la culture hip-hop, répartis tout au long de l’année. Avec ce nouveau dispositif intitulé La Society, l’association marseillaise l’AMI souhaite « s’inscrire dans une permanence artistique » en cohérence avec ses missions d’accompagnement, tout en étant « complémentaire des autres projets qui existent sur le territoire ».

Le premier rendez-vous de cette nouvelle formule, qui se tient du 17 au 19 avril, est un format transitoire. Trois jours qui commencent au Makeda avec trois artistes marocain·e·s. À commencer par Mehdi Black Wind, figure installée dans la scène rap marocaine, puis la jeune Frizzy aux freestyles incisifs. En fin de soirée, ce sera au tour de la DJ et productrice Leïla Koumiya, connue pour sa participation au duo Taxi Kebab et ses sets émancipateurs qui intègrent les sonorités arabo-amazighes à la musique électronique des clubs. 

À la Friche 

Le Labobox de l’AMI à la Friche accueille une soirée dédiée au dispositif « Garages », un programme d’accompagnement artistique encadré par DJ Djel (Fonky Family) et dédié aux artistes émergente·e·s de la région (18 avril). La compositrice-autrice-interprète Tora Meichi ouvrira le bal avec sa musique à la croisée des influences hip-hop et neo-soul et ses textes introspectifs. Elle sera suivie du groupe de rappeurs M4.13. Et d’un DJ set de Djel. 

Le samedi, après une journée d’activités et de restitutions d’ateliers jeunesse en accès libre, place à la danse. Le danseur Hazem Chebbi et le compositeur Jihed Khmiri présentent Tassaouef en sortie de résidence. Ce spectacle, qui est la première collaboration des deux artistes tunisiens, se veut être une exploration sensorielle et spirituelle de la tradition soufie. Puis au chorégraphe Kader Attou de présenter Prélude en version plateau avec sa Cie Accrorap [lire encadré].

Enfin, La Society réunie viendra clôturer l’événement. Un moment de partage durant lequel se succèderont quatre artistes émergent·e·s ou confirmé·e·s, accompagné·e·s sur la durée par l’AMI. On retrouvera notamment Jihed Khmiri, cette fois pour son projet solo Pan-J.

CHLOÉ MACAIRE

La Society
Première étape du 17 au 19 avril
Le Makeda et La Friche Belle de Mai, Marseille 
Deux questions à Kader Attou sur son spectacle Prélude 

Zébuline. Quel est l’histoire de cette création ? 

Kader Attou. Pour marquer mon arrivée à Marseille, début 2022, je voulais créer une pièce avec des danseurs d’ici. J’avais la volonté de travailler autour d’un morceau de Romain Dubois qui est d’une puissance rare. Il part du néant, et au fur et à mesure le rythme nait et accélère crescendo, avec des mélopées qui s’ajoutent. À la fin du spectacle, les danseurs sont à bout de souffle, et le spectateur aussi. Il y a quelque chose qui se transmet à travers leur prouesse technique et leur émotion.

Prélude a d’abord été conçue en extérieur. Pourquoi avoir créé une version plateau ? 

À l’origine, c’était une pièce de 33 minutes en extérieur, car j’avais à cœur de toucher tous les publics. Face à son succès, j’ai très vite pensé à une version pour plateau. On s'est remis au travail avec les neuf danseurs, en gardant tout de la version extérieure et en inventant un récit supplémentaire, dans lequel je me mets également en scène. La pièce dure à peu près 1h20. C’est un moment un peu suspendu, durant lequel on essaie de faire basculer le regard des spectateurs.

CHLOÉ MACAIRE

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Les voix des cultures créoles 

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Ici s’acheve le monde connu de Anne-Sophie Nanki © Sudu Connexion

À l’occasion du festival Iliennes, le Vidéodrome 2 a proposé plusieurs séries de projections de courts-métrages, c’était encore le cas ce vendredi 4 avril. Le cinéma du cours Julien accueillait Sirènes de la réalisatrice martiniquaise Sarah Malléon et Ici s’achève le monde connu de la Guadeloupéenne Anne-Sophie Nanki, en présence de cette dernière. 

Le premier, rythmé par une superbe bande-son, se déroule au Prêcheur, dans le nord de la Martinique, commune fortement touchée par une crise économique, sociale et écologique. Il met en avant de manière extrêmement poétique le lien entre Daniel et sa petite fille, qui cherche à invoquer les sirènes en soufflant à longueur de journée dans un lambi, ce coquillage emblématique des Antilles utilisé comme moyen d’avertissement et, encore aujourd’hui, comme instrument de musique.

Son usage apparaît également dans Ici s’achève le monde connu, mais dans un contexte dramatique : celui de colons pourchassant une femme Kalinago et un esclave africain dans la mangrove guadeloupéenne, en 1645. Les performances des deux acteurs bushinenge(Guyanais descendants des communautés esclavagisées et ayant fui les plantations) sont remarquables et offrent une représentation saisissante des relations entre natifs et esclaves africains, ainsi que d’un temps où la mer n’était pas frontière mais plutôt lien entre les îles et les communautés de la Caraïbe. Suite au succès critique du film, qui a entre autre été sélectionné aux Césars, Anne-Sophie Nanki prépare actuellement une version longue de ce récit aux allures de mythe originel. 

De la musique aussi 

La Guadeloupe a de nouveau été à l’honneur dimanche 6 avril, par l’intermédiaire du KolektifKa, qui diffuse le gwoka à Marseille, cette pratique musicale guadeloupéenne dans laquelle les tambours (ka) répondent aux mouvements des danseurs et danseuses. Les musiciens ont été relayés par le maloya réunionnais de Kalou’Ya, le séga mauricien de Jaggdish ou encore le chant puissant de l’artiste comorienne Nawal. Avant que la soirée ne se poursuive dans un mélange vibrant des chants et des influences de ces artistes, formant le plus beau des lyannaj (lien, union) entre des cultures créoles parfois artificiellement mises dos-à-dos.

GABRIELLE BONNET

Le festival Iliennes s’est tenu du 29 mars au 13 avril. 

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« Refermer les tombes sans corps »

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génocide
Une école arménienne à Marseille en 1925, Camp Oddo, Archive Aram © Aram

Éric Semerdjian, essayiste, est conseiller municipal marseillais en charge de l’innovation sociale et de la coproduction de l’action publique. Il est aussi petit-fils de réfugiés ayant fui le génocide des Arméniens de 1915. Dans Mémoire de la douceur qui vient (L’Harmattan, 2010), il explore les séquelles transgénérationnelles du génocide à travers une écriture mêlant l’intime et le politique. En retraçant l’histoire de quatre générations à travers des objets du quotidien – une bague, un cartable… – il interroge la transmission du traumatisme et les mécanismes silencieux de la mémoire collective.

« Mon livre s’adressait à mes enfants, mais aussi à mon père, dont le parcours d’intégration avait été obéré. Le poids de l’exil, le trauma transgénérationnel, et les difficultés sociales liées à l’immigration sont autant d’obstacles à la transmission. L’écriture permet de retrouver une parole face au silence génocidaire, de refermer des tombes sans corps. »

Ce silence, Éric Semerdjian le nomme « irradiation fondatrice ». Il traverse les corps, les relations à la vie, la mort, la filiation. Car l’absence de reconnaissance officielle du génocide par l’État turc prolonge une violence symbolique qui empêche le deuil et entrave la réconciliation.

En 2015, pour le centenaire, il publie L’Envers du chemin, texte accompagnant une exposition photographique réalisée avec Stéphane Dumont et présentée au Site-Mémorial du Camp des Milles. Ce parcours à rebours du temps retrace l’itinéraire de sa grand-mère à travers les lieux du génocide où toute trace a été effacée. « Sur la route du génocide, aucun monument, aucune stèle, aucun cimetière. Tout est anonymisé. »

La remontée depuis la frontière irako-syrienne, point d’aboutissement de la lente hémorragie des corps, qui le conduit à partir depuis Diyarbakir à Mardin, Derik, Ergani, Cermik, Cungus, Yenykov, Erganih, Maden, Izilpete, Surek, Elazig Harput, Tatvan, Sassoun, Bitlis, Lice, Mus. Il s’inscrit dans la continuité du travail de Jean Garbis Artin (1930-2012), fondateur de l’Aram (Association pour la recherche et l’archivage de la mémoire arménienne) à Marseille, dont les archives nourrissent également cette démarche mémorielle.

Ce travail résonne avec la pensée du juriste Raphaël Lemkin, qui a forgé le terme « génocide » en 1944 pour désigner le meurtre systématique des juifs et des roms, mais aussi en référence explicite au sort des Arméniens. Pour Éric Semerdjian, cet héritage le relie à toutes les luttes contre les discriminations et les oppressions contemporaines, à toutes les victimes et survivants de génocides. « Être le descendant de rescapés, c’est porter l’inquiétante étrangeté de celui qu’on a programmé pour mourir. »

Une histoire au présent 

À l’occasion du 110e anniversaire, il participera aux commémorations du 24 avril, organisées par le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF Sud) sous le slogan « 1915-2025 : 110 ans, toujours présents ! », et accompagnera le maire de Marseille en Arménie, lors du jumelage avec sa capitale Erevan du 1er au 7 mai 2025. Pour lui, cette mémoire doit se garder de la concurrence et du repli victimaire : « Commémorer le génocide arménien n’a de sens que si cela constitue une adresse à l’ensemble du monde. L’enjeu est de sortir du face-à-face pathogène entre bourreaux et victimes et de construire des formes de solidarité. »

Eric Semerdjian © X-DR

À l’heure où resurgissent des discours et des actes exterminateurs, Éric Semerdjian appelle que les génocides naissent d’un relâchement de nos vigilances. Affamer délibérément des civils ou attaquer des populations constitue un crime contre l’humanité. Comme le stipule l’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, le génocide vise l’anéantissement total ou partiel d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux. 

Lorsqu’il évoque la mémoire du génocide arménien, Éric Semerdjian ne se contente pas de regarder en arrière : il inscrit cette histoire dans les luttes d’aujourd’hui. À l’heure où les discours de haine et les violences de masse réapparaissent, cette parole héritée prend toute sa puissance : elle appelle à la vigilance, à la solidarité, et à la construction d’un futur commun, affranchi des répétitions de l’histoire.

SAMIA CHABANI

Une journée de commémoration à Marseille
À Marseille, les commémorations du 110ᵉ anniversaire du génocide arménien se déroulerontle jeudi 24 avril 2025. Le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) invite les citoyens à se réunir à 10h30 au Mémorial du génocide des Arméniens, situé avenue du 24 avril 1915 dans le 12ᵉ arrondissement de Marseille.

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Andrew Savage : une rock star à Marseille

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Andrew Savage © Vince McClelland
Andrew Savage © Vince McClelland

De New York à Marseille. C’est un peu la version rock’n’roll de la French connection, mais cette fois à contresens. Et ici, il n’est pas question de schnouf, mais de musique, à la pureté tout aussi acceptable. Andrew Savage est depuis 2006 le leader du groupe Parquets Courts, qui s’est fait connaître pour son garage-punk autant apprécié des oreilles habituées que celles profanes. Sept albums plus tard – le dernier est sorti en 2021 – Andrew Savage a décidé de quitter New York, et de s’installer ici, à Marseille, où il présente ce 23 avril un nouveau projet solo, dans la petite salle du Club 27. 

Si vous êtes un fan inconditionnel de Parquets Courts – et il y en a à Marseille – il faudra tout de même se mouiller un peu la nuque. Andrew Savage a décidé de réduire les décibels. Pas de guitare électrique, pas de basse, pas de batterie. Il est seul, avec une guitare acoustique, sa poésie, et face au public. Une performance folk que certains ont déjà pu entrevoir il y a quelques mois à la galerie du Solarium (Marseille), devant une dizaine de personnes bien informées. C’est Tessina, pépite du folk marseillais qui ouvrira cette belle soirée signée par l’association Humeur Massacrante. 

NICOLAS SANTUCCI 

Andrew Savage
23 avril
Club 27, Marseille

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Les mondes arabes en images 

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The roller, the life, the fight d’Elettra Bisogno et Hazem Alqaddi © Tandor Productions

Les années passent, mais faire découvrir le cinéma des pays arabes ou de la diaspora est toujours l’objectif du festival Aflam. Que ce soient des portraits, des récits, fictions et documentaires, longs et courts métrages… les films interrogent les représentations, les identités et les réalités des mondes arabes. Avec au programme une trentaine d’invités, une cinquantaine de films issus de vingt pays, deux soirées de concerts et deux masterclass à découvrir à Marseille et en Région Sud du 19 au 27 avril. 

C’est au Vidéodrome 2, au Polygone étoilé et à La Baleine que commencera la manifestation avec Vives Archives : une série de rendez-vous qui met en dialogue des images du passé avec les réalités d’aujourd’hui : des conférences, des projections et une rétrospective consacrée au cinéaste palestinien Kamal Aljafari (Recollection, An Unusual Summer…) qui donnera aussi une masterclass le 22 avril à La Baleine.

Le festival se poursuit au Mucem le 23 avril dès 10 h avec un documentaire, The roller, the life, the fight d’Elettra Bisogno et Hazem Alqaddi sur l’attachement aux origines et la recomposition des identités. Puis Fanon d’Abdenour Zahzhah, une première française [lire notre article sur journalzebuline.fr].

Notons aussi le thriller social du réalisateur égyptien Khaled MansourSeeking Haven for Mr. Rambo (23 avril à 20 h au Mucem)Un homme qui fait tout pour sauver son chien, et qui montre la vitalité du cinéma égyptien.

Histoires d’exils

Courts et longs métrages, tout au long de la semaine, questionnent les trajectoires d’exil et de filiation, racontent luttes et émancipation. Tels Les miennes de la Belgo-Marocaine Samira El Mouzghibati ou La Guêpe et l’orchidée du Tunisien Saber Zammouri.

Invitée d’honneur de cette édition, l’actrice, réalisatrice et productrice tunisienne, Fatma Ben Saïdane : une sélection de films courts et longs de cette figure du cinéma des pays arabes, une femme engagée artistiquement et socialement. On pourra la voir dans La télé arrive de Moncef DhouibEl Jaida de Selma Baccar ou Making of de Nouri Bouzid. Et l’entendre parler de son parcours, de sa vision de la culture comme arme d’émancipation en Tunisie ces cinquante dernières années dans une masterclass animée par le critique Samir Ardjoum le 26 avril à 14h au Mucem. 

Le lendemain, une table ronde modérée par Brigitte Curmi, présidente d’Aflam et ancienne ambassadrice de France pour la Syrie permettra d’évoquer les évolutions politiques et sociétales en cours et la situation des cinéastes en exil. 

Outre les nombreux ateliers, rencontres professionnelles, et la résidence d’écriture, le rendez-vous se termine le 27 avril avec Moondove du Libanais Karim Kassem : un village, des récoltes, des problèmes d’eau… et une pièce de théâtre dont le titre – idoine – est Départs ! 

ANNIE GAVA

Aflam
Du 19 au 27 avril
Divers lieux, Marseille et Région Sud
Toute la programmation à découvrir sur aflam.fr

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De crimes en génocides

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Il est des massacres de masse qui n’ont pas pour but d’éliminer un peuple. Quand les populations civiles sont bombardées, et les prisonniers ennemis exécutés, il y a crime de guerre. Quand les malades et handicapés mentaux sont exterminés, quand les homosexuels sont poursuivi·e·s et exécuté·e·s, quand les femmes sont privées de leurs droits et lapidées, quand des opposants politiques sont systématiquement emprisonnés et exécutés, il y a crime contre l’humanité. 

Mais la volonté d’anéantir un peuple, le génocide, relève d’un ressort différent : il ne s’agit pas d’éliminer les groupes antagonistes de sa propre civilisation mais de désigner l’autre comme son ennemi, souvent perçu comme insidieusement introduit au cœur d’une nation qui se veut pure. Les génocidaires s’attaquent à l’existence même d’un peuple : à sa descendance, sa culture, son influence, sa langue et sa trace. 

Le génocide n’est donc pas le degré supérieur du crime contre l’humanité, il en est une catégorie, qui relève d’une intention spécifique, et peut se combiner à d’autres meurtres de masse : les nazis, en éliminant les handicapés et les homosexuels, voulaient préserver l’excellence supposée des Allemands. Mais en éliminant les Juifs et les Tziganes, c’est leur Empire, leur Reich, qu’ils voulaient épurer des ethnies exogènes. 

Comprendre les mécanismes

Le génocide ne se qualifie pas non plus par le nombre de victimes. Lorsque les Danois stérilisent 200 femmes inuits du Groenland dans les années 1960, lorsque la France organise le déplacement de 2 000 enfants réunionnais dans la Creuse dans les années 1970, lorsque la Russie déporte et russifie 20 000 enfants ukrainiens dans les territoires annexés depuis 2014, leur démarche comporte des caractéristiques génocidaires : sans meurtre direct, mais avec l’idée d’affaiblir un peuple minoritaire. 

Le Camp des Milles expose clairement le mécanisme global qui a déclenché les quatre grands génocides du XXe siècle, celui des Arméniens, ceux des Juifs et des Tziganes par les nazis, et celui des Tutsis au Rwanda. On y retrouve des constantes : la mise à l’écart du droit commun ; la censure de la presse et la désinformation ; l’accusation, fondée ou non, d’avoir commis des actes barbares ;  le déni de l’humanité des victimes. Et les moyens des génocides sont toujours les mêmes : le meurtre collectif, l’emprisonnement dans des conditions de survie intenables, la famine organisée,  le transfert d’enfants et la stérilisation forcée. 

Sortir du silence

Aujourd’hui, il s’agit de poser des mots sur ce qui se passe à Gaza. Il est établi que les autorités israéliennes commettent des actes interdits par la Convention de 1948 qui réprime le crime de génocide. Elles sont soupçonnées de vouloir anéantir le peuple palestinien de Gaza. 50 000 morts sont dénombrés pour le moins, dont 13 000 enfants. Une population entière est parquée, laissée sans soin, sans hôpitaux, systématiquement déplacée, acculée, affamée, bombardée.

À l’heure où l’État français commémore le 110e anniversaire du génocide des Arméniens, toujours non reconnu par la Turquie [Lire ici], à l’heure où la France accueille des artistes palestiniens dont elle ne reconnaît pas l’État, mais qui tous dénoncent le génocide de leur peuple à Gaza, il est plus que temps de lever les faux semblants : les horreurs absolues commises par les terroristes du Hamas le 7-Octobre ne donnent aucun droit au gouvernement israélien d’exterminer des civils dans un territoire qu’ils occupent illégalement depuis près de 60 ans. Et quiconque collabore avec un gouvernement génocidaire et un chef d’État sous mandat d’arrêt de la Cour Pénale Internationale se rend complice, face au droit international et à l’Histoire, des actes en cours. 

Agnès Freschel


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La Provence en pleine lumière

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Provence
© Laurent Mattio

Fruit d’une démarche initiée pour la première fois par le musée Regards de ProvenceLa sélection du public est une exposition qui rassemble dans les salles du rez-de-chaussée une cinquantaine d’œuvres choisies dans la collection du musée par les visiteurs, à travers des votes exprimés entre décembre 2024 et février 2025.

On y trouve, à l’intérieur de luxueux cadres dorés, de nombreuses vues du Vieux-Port de la fin du XIXe siècle au début XXe, par exemple d’Albert Marquet avec la silhouette du pont transbordeur à l’horizon, de Charles Camoin face à Notre-Dame de la Garde, de Jean-Baptiste Olive qui le peint depuis le Pharo. 

Puis c’est le littoral méditerranéen, et l’arrière-pays : parmi les tableaux les moins académiques, Les roches rouges à Agay peintes en 1901 par René Seyssaud, touche épaisse et couleurs saturées, sorte de fauvisme avant le fauvisme, tout comme La Montagnette, paysage lumineux peint sur carton par Auguste Chabaud depuis Graveson. D’autres artistes plus connus sont présents (Cocteau, Picabia) ainsi que trois contemporains, dont Piotr Klemensiewicz, avec Evatemada n°4, toile abstraite toute en larges bandes verticales vibrantes, dorées et rougeoyantes sur fond gris.

Aplats et empâtements

Au premier étage ce sont 155 toiles, aquarelles et dessins du peintre Laurent Mattio (1892-1965) qui sont exposées. Un peintre qui après s’être formé auprès d’Edmond Barbaroux à Toulon et Fernand Cormon à Paris, fut nommé professeur à l’École des Beaux-Arts de Toulon en 1922, puis se consacra uniquement à son art à partir de 1931. 

On parcourt à travers son regard de paysagiste le littoral provençal de Marseille à Toulon, en passant par Sanary où sa maison dominait le port. Il dessine et peint sans relâche les nombreuses embarcations, barques de pêcheurs, bateaux à voile, navires militaires évoluant sur l’eau, la plupart de ses toiles mettant en présence aplats lisses et empâtements vifs au couteau. Une manière que l’on retrouve diversement déclinée dans ses paysages de la Provence rurale, entre champs d’oliviers, bastides ensoleillées et places ombragées.

MARC VOIRY

La sélection du public
Jusqu’au 15 février 2026

Laurent Mattio – Peindre la lumière
Jusqu’au 28 septembre
Musée Regards de Provence, Marseille

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