samedi 14 février 2026
No menu items!
Accueil Blog Page 151

Anatomie d’une brute

0

Elle l’aime, elle l’admire, elle lui fait confiance. Il la regarde, l’encourage, la façonne. Peu à peu, il la grignote, s’installe dans sa vie pour mieux orchestrer et contempler sa chute. Le coup de foudre fut presque immédiat entre Claire, écrivaine reconnue, et Gilles, metteur en scène talentueux mais plus confidentiel. Deux âmes vibrantes, pleines d’élan, prêtes à se fondre l’une dans l’autre. Midinette en puissance, prompte à entonner les chansons d’amour les plus simplettes – et souvent les plus marquantes – Claire se pique même, à son contact, de poésie. Mais elle ne tiendra pas la promesse faite, un soir d’été, à l’homme de ses rêves survenu alors qu’elle n’avait plus l’âge d’y croire : celle de ne pas écrire sur lui. De même qu’il contreviendra très vite à la sienne : ne jamais la trahir.

Perversion narcissiqueL’ère post-#MeToo réussit décidément à Camille Laurens. Après l’inoubliable Fille, paru en 2020, la revoici dans le domaine où elle excelle : la dénonciation méthodique, pièce par pièce, de l’inépuisable violence et veulerie des hommes. Et, en filigrane, à l’affût de la soumission consentie, de l’aveuglement amoureux, et de la lente érosion de soi auxquelles consentent inexplicablement les femmes. 

Hasard de calendrier, ou coïncidence propre à l’air du temps : le sociologue et historien Marc Joly faisait paraître, en novembre dernier, le très salué La Pensée perverse au pouvoir. Où la notion de « pervers narcissique » (PN) se voyait reconsidérée non pas comme catégorie clinique, mais comme phénomène social : si tant de femmes affirment déceler chez leur ex « toutes les caractéristiques du PN », on aurait selon Joly tort de n’y voir qu’un effet de mode. Réaction logique et insidieuse à l’autonomisation des femmes, les mécanismes de l’emprise et de la destruction psychique demeurent les seuls modes de domination masculine encore socialement acceptables, et donc particulièrement insidieux.

De l’art du suspense
Avec une écriture acérée, Camille Laurens en démonte pièce par pièce les rouages. La construction de son récit, proche du thriller judiciaire, en éclaire les détails les plus éloquents. Sans excès, sans pathos, bien que la naïveté de Claire frôle souvent, volontairement, la caricature. L’art du suspense, que l’autrice maîtrise à la perfection et qui faisait, notamment, de Celle que vous croyez un redoutable page-turner, se voit ici contrebalancé par l’aveuglement de sa narratrice, venue contrarier une mécanique trop bien huilée par ses excès de sentiment et, somme toute, d’humanité. Belle idée dans un roman qui en regorge – et a tout du grand roman.

SUZANNE CANESSA

Ta Promesse, de Camille Laurens
Gallimard - 22,50 €

Retrouvez nos articles Livres et Littérature ici

À qui la pépite ? 

0
Le Pavillon du partage des eaux © X-DR

Le patrimoine bâti, quand on le délaisse, ne s’endort pas. Il s’abîme, se déprécie, et transforme les mémoires en vestiges, ou en ruines. Perrine Prigent, adjointe au maire de Marseille en charge de la valorisation du Patrimoine a imaginé, avec Eric Méry, adjoint à l’urbanisme, un « processus innovant » pour révéler tout l’éclat des nombreuses « pépites patrimoniales délaissées » : un véritable trésor municipal. L’élue souligne à quel point le nombre de bâtiments est important, « fermés depuis des dizaines d’années » pour certains alors que leur valeur est importante. Pour « rattraper le retard et réhabiliter ces bâtiments dans un contexte budgétaire tendu » il a fallu « trouver des modèles innovants d’occupation et de réhabilitation ». 

Pas question de vendre pourtant : la Ville ne veut pas brader son patrimoine, et lance des « Appels à projets », six pour l’instant, « premiers d’une liste qui sera longue », promet Perrine Prigent. L’idée est d’établir des cahiers des charges précis pour que, en échange d’un bail gratuit de moyenne ou longue durée, ces lieux retrouvent une ouverture publique, autour de projets portés par des associations ou des entreprises, répondant au double objectif de réhabilitation et d’occupation thématique. Charge à eux de trouver les financements complémentaires, et de prendre en compte les thématiques portées par la municipalité. 

Ainsi les six premiers lieux historiques retenus sont, pour certains, destinés à un usage assez précis : si La Bastide de Château-Gombert (13e arrondissement) et la Villa Athéna (13e) devront construire leurs projets en tenant compte d’une consultation citoyenne, le 63 rue Sauveur Tobelem (7e) est ouvert « à toutes les propositions d’usages », le 62 Corniche Kennedy peaufine son projet, tandis que les prétendants au 90 boulevard des Dames (2e) devront plancher sur un projet autour du cinéma et de la formation, et ceux du Tore, magnifique « pavillon de partage des eaux » (4e), devront dédier le lieu à l’usage et l’histoire de l’eau. 

LILLI BERTON FOUCHET

Le Tore : l’une des six pépites
Edifice remarquable mais souvent méconnu, le pavillon de partage des eaux, dit « Le Tore », fait partie des premières pépites à être soumis à un appel à projet. Construit en 1901 et relié au Palais Longchamp, il possède une façade remarquable et très bien conservée. Resté en fonction jusqu’en 1997, il a été classé monument historique en 1998. Maïté Elhinger, chargée de valorisation du patrimoine culturel de la Ville de Marseille, explique que « ce lieu raconte une histoire » que « les Marseillais ne connaissent pas toujours mais qui leur appartient. » Le choix du lauréat pour ce premier projet sera rendu en janvier 2026. L.B.F. 

Polaris, l’art et la matière

0
© M.V.

Inaugurée le 14 février, Spirit-Matière est une exposition collective qui présente les œuvres de 25 artistes (dont seulement quatre femmes : Brigitte Bauer, Isabelle Barbier, Susanna Lehtinen et Myriam Méchita) abordant la thématique de l’invisible, à travers des images intimes, mythiques et spirituelles. Des œuvres issues de la collection de l’artothèque intercommunale du territoire Istres-Ouest Provence (de la Métropole), collection publique qui existe depuis 1984, proposant un panorama des arts visuels des cinquante dernières années, comprenant 2 400 œuvres en tout, dont 1 800 sont empruntables par les habitants du territoire. 

Esprit es-tu là ?

Une trentaine d’œuvres qui n’occupent que peu d’espace du centre d’art, les murs de la première salle, les deux autres salles étant fermées le temps de l’exposition. Aucune sculpture, uniquement des dessins, sérigraphies, photographies encadrés sous-verre, de formats en majorité moyens, signées d’artistes de générations différentes, connus (Man Ray, George Rousse, Yves Klein), d’autres moins connus, et des locaux (Jean-Jacques Ceccarelli, Berdaguer & Pejus, Pascal Broccolichi, Michel Stefanini, Eric Bourret).

À l’exception de la série de cinq œuvres de Myriam Méchita qui occupe tout un pan de mur, sérigraphies cherchant à traduire des émotions en associant dans des compositions binaires buste, mains, yeux féminins à des images d’eau, de ciel, saupoudrées d’éclats lumineux, les voisinages d’œuvres sur les différents pans de mur proposées par l’accrochage proposent des proximités et contrastes formels. Parmi ceux-ci, les rêves proliférants de Alkbazz et Stéphane Blanquet et le minimalisme pop des lignes colorées de Gilgian Gelzer, la dualité matériel-immatériel en bleu de Pascal Navarro, Marc Devade et Yves Klein, les apparitions étranges et spirites de Luc Doerflinger, Berdaguer&Pejus ou Michel Stefanini.

MARC VOIRY

Spirit-Matière
Jusqu’au 30 mars
Polaris, Istres

Retrouvez nos articles Arts visuels ici

[Berlinale 2025] Stichka chasu : Ecoles et espoirs en temps de guerre

0
Stichka chasu (Timestamp),

 Un film qui  met en lumière le courage et la résilience d’une société que l’armée russe tente de détruire en filmant dans tout le pays des écoles qui fonctionnent malgré tout, des enseignants et des élèves qui entament leur vie d’écolier ou qui la terminent.

Et qu’est-ce que la vie ? Allez, lis-le ! demande-une enseignante à un petit garçon

Belle, jeune… lit-il.

Et quelle est la chose la plus précieuse pour chacun de nous ? demande le professeur à la classe.

La Vie! » répondent les élèves en chœur.

Le film construit comme un patchwork nous entraine de ville en ville, d’école en école, de cours de maths à cours d’anglais. Des cours ponctués de minutes de silence que les élèves font debout. Les visages que la caméra balaye lentement, reflètent parfois la peine ou l’inquiétude. Des cours interrompus par les sirènes qui avertissent d’un bombardement. Les écoles qui n’ont pas été détruites, ont des abris souterrains où tous se rendent, sans panique.

A Kamianske sur le fleuve Dnipro, près de Zhaporizhzhia, la fête est interrompue et tout le monde s’installe dans un immense abri : les enfants assis, regroupés par classe, parlent, chantent…A Borodyanka ,ville détruite dès le début de l’invasion, devant l’école en ruines , une professeure fait son cours de maths via son ordinateur. A Mykolaiv (46 km du front) c’est un cours de survie. A Tcherkassy (265 kms du front) pilotage de drones, leçons   de couture et de danse. Quand une école n’a pas d’abri souterrain, les cours se font dans le métro. A Kharkiv, il y a une école à 6 mètres sous terre

Partout enthousiasme et joie d’apprendre et d’ être en vie. Et puis, dans une classe, une petite fille en larmes devant la photo de son père affichée avec d’autres, morts au combat. Il y a  des moments de pure joie comme la remise des diplômes à Tcherkassy, avec le bal-ballet que les élèves, futurs étudiants, ont longuement préparé, peut-être oubliant un moment que la guerre est là.

Kateryna Gornostai a ainsi parcouru l’Ukraine avec son équipe de mars 2023 à juin 2024 : elle a tenu à ce que de la musique accompagne ces images de courage et d’espoir : une musique écrite par le compositeur d’avant-garde de Kyev, Alexeï Chmourak. C’est réussi.

On sort de ce documentaire, Stichka chasu (Timestamp),   le seul de la compétition berlinoise, bouleversé. Quelle connerie la guerre !

Annie Gava

Retrouvez nos articles Cinéma ici

Zingaro : 40 ans à cheval 

0
Zingaro © X-DR

Ce sont 110 photos, signées d’Alain Sauvan, Alfons Alt et Antoine Poupel, qui sont exposées au premier étage du Musée Ziem. Trois photographes qui entretiennent des liens privilégiés avec le théâtre Zingaro et son créateur, Bartabas, metteur en scène et écuyer, réalisateur et auteur, inventeur au début des années 1980 d’une forme de spectacle équestre poétique et esthétique, qui depuis a fait des petits. 

Trois salles, trois regards

Alain Sauvan, est le premier photographe « officiel » de Zingaro, de 1979 à 1985. Ses photographies, en noir et blanc, exposées dans un petit espace circulaire, documentent la vie de la troupe par des séries d’une dizaine de clichés liés à des lieux : Avignon, Arènes et friche AGEI de Nîmes, Camargue, terrain vague Jaurès à Paris. On y voit en plans larges ou serrés des instants de travail et du quotidien, des poses de troupe ou de famille, et on y sent une énergie et une détermination sans faille. Parmi d’autres, Bartabas, au regard intense, quelquefois souriant, en compagnie de sa femme, leur bébé et leur faucon, et quelques mises en scène acrobatiques, notamment un cheval monté par le maître des lieux sautant au milieu des membres de la troupe et au-dessus d’une table d’un repas en cours.

Antoine Poupel a lui photographié les spectacles de la compagnie entre 1994 et 2015 : Chimère, Eclipse, Triptyk, Loungta, Battuta, Darshan, Calacas et On achève bien les anges (élégies). Sa trentaine de photographies couleurs, sur lesquelles il intervient avec des rajouts de pastel, accentuent le caractère d’apparitions fugaces oniriques, fantastiques, épiques des scènes conçues par Bartabas. Quant à Alfons Alt, qui accompagne la troupe depuis le début des années 1980, une trentaine de ses « altotypes », selon le nom qu’il a donné à son procédé de fabrication (conjuguant photographie, gravure et peinture) occupent les murs de la troisième salle. De grands et petits formats, aux accents temporels dix-neuvièmistes, proposant la plupart du temps des portraits, posés ou capturés sur l’instant, en noir et blanc sur fonds de couleurs, de membres de la troupe, faisant corps avec les chevaux et autres animaux de la famille Zingaro.

MARC VOIRY

Zingaro
Jusqu’au 9 mars
Musée Ziem, Martigues

Retrouvez nos articles Arts visuels ici

[Berlinale 2025] : « 1001 Frames », terreur sur un plateau

0

Le personnage de Shéhérazade hante la réalisatrice irano-américaine Mehrnoush Alia. Elle en avait fait le sujet d’un court métrage en 2015. On retrouve en 2025, la princesse persane à Berlin dans son premier long métrage, en compétition, Section Panorama sous le titre anglais : 1001 frames (1001 cadres). Un film au dispositif radical construit en trompe l’œil, dans un crescendo dramatique, proche de celui d’un thriller.

Un réalisateur célèbre Mohammad Aghebati s’occupe du casting de son film Shéhérazade. Il veut croiser les genres du merveilleux et de l’horreur. Rien de bien surprenant si on y réfléchit ! Si Shéhérazade prend l’ascendant sur le Sultan par son intelligence et la puissance de ses récits, elle ne fait que repousser, nuit après nuit, la mort promise. Avant elle, d’autres jeunes femmes ont été sacrifiées après avoir été déflorées par le cruel souverain omnipotent.

Alia filme le décor nu d’un studio. Sol de béton, câbles, échelles et échafaudages. Au milieu du cadre, une chaise sur laquelle vont s’asseoir successivement les jeunes candidates au rôle des Vierges mortes et deux actrices plus âgées –l’ex femme et une amie du réalisateur. Celui-ci reste hors champ. A peine entrevoit-on sa jambe et son bras au 2/3 du film. On entend sa voix, ses questions, ses ordres : sourire, pleurer, se tourner, se voiler, vider son sac, se mettre à quatre pattes, faire le chat, la grenouille… Les jeunes auditionnées prêtes à tout pour obtenir un rôle se soumettent. Mais devant des directives de plus en plus dérangeantes qui leur sont données, questionnent, demandent justification, se rebellent. Le casting, ici, est non seulement le sujet du film mais le film lui-même. On se met à douter de ce qu’on voit. Est-ce vrai ? Est-ce une représentation du réel, comme un enregistrement documentaire à charge de véritables auditions ? Ou le réalisateur interprété par le vrai Mohammad Aghebati, acteur, metteur en scène reconnu, et partenaire de la production du film d’Alia, joue-t-il à jouer ? Est-ce du théâtre dans le théâtre ? Et les candidates sont-elles complices ou ignorantes du subterfuge ?

La réalisatrice donne à voir une manipulation malsaine et met en scène le pouvoir autocratique d’un homme, associé en filigrane au pouvoir des hommes en général dans l’Iran contemporain comme dans celui des Mille et une Nuits. Et au-delà des frontières de l’Iran, au passé comme au présent. Jouant sur l’échelle des plans fixes, elle fait ressentir l’oppression subie par ces femmes, de plus en plus violente, faisant naître chez le spectateur horreur et empathie.

ELISE PADOVANI

Retrouvez nos articles Cinéma ici

Couper la parole 

0

Dans le petit bourg montagnard de C., isolé du reste du monde pendant l’hiver, les habitants ne reçoivent pas de nom propre, mais une « appellation » définissant leur « occupation » : Passeur, Aventurier, Écrivain, Fossoyeur, etc. L’individu n’est identifié que par rapport à sa contribution au Tout. L’organisation de la société repose sur la Destitution, quand un plus jeune met au défi un plus ancien, afin de le remplacer, sous la forme d’un combat à mort. 

Dans cet univers clos, la question de la survie n’est jamais loin, et les individus, en mal de sens et de lien, sont à la fois équivalents et étrangers les uns aux autres, ainsi qu’à eux-mêmes. Or, des vestiges d’un Ancien Langage, attestent d’un passé lointain où les individus recevaient un nom, communiquaient entre eux et dans lequel la Destitution n’existait pas. Un mystérieux personnage, informé de la lettre et de l’esprit de ce langage, revient à C., après trente ans d’absence. Quel sera le sens de ce retour ? De quoi témoignera-il ?

Un récit à deux vitesses

Le propos du roman reflète les préoccupations de l’autrice, diplômée en langues romanes et en sciences politiques, mais sous la forme d’un récit haletant et immersif. La prose est subtilement rythmée, l’écriture se faisant source d’énergie, puisant peut-être dans celle de l’Ancien Langage… Un rythme rapide et précis rend compte des interactions les plus directes entre les personnages et leur milieu de vie, la poésie surgissant d’une description sensorielle de la nature, la crudité d’une description anatomique et concrète des corps. 

Un rythme lent leste les mots du poids de la tradition, celle d’une société qui n’avance pas, soumise à la seule rotation des Destitutions. Il traduit l’errance intérieure de personnages en quête de sens et de conscience. Ce rythme lent traduit également la naissance et la persistance du sentiment amoureux, éprouvé intensément, qui peut-être plus que l’Ancien Langage, est la véritable clé… mais le saura-t-on ? 

FLORENCE LETHURGEZ

La Saison du silence, Claire Mathot
Actes Sud – 18 €
Paru le 2 janvier

Retrouvez nos articles Livres et Littérature ici

Portrait d’un jeune exilé 

0

Le titre du livre, Je ne voulais pas partir, va volontairement à l’encontre des représentations malheureusement répandues de l’exil comme choix motivé par la commodité ou l’argent facile. Le jeune Abdoulaye est contraint de quitter sa ville natale pour des raisons familiales, entrelacées à la situation politique en Guinée : après la mort soudaine de ses parents, son demi-frère, proche du pouvoir en place, menace de l’assassiner. 

Le jeune homme raconte le périple qui l’a conduit en France, un peu par hasard, et les multiples drames survenus sur la route : l’épuisant trajet au milieu du désert, les prisons libyennes, la traversée de la Méditerranée à bord d’une embarcation surchargée, les tentatives d’échapper aux garde-côtes financés par l’Union européenne pour repousser les personnes migrantes…

Un témoignage salutaire

Cette narration constitue un témoignage poignant d’un parcours qui est malheureusement semblable à celui de beaucoup d’autres, de toutes origines, comme s’en étonne Abdoulaye Soumah. Il mérite d’être lu, partagé, discuté, pour aboutir à une meilleure compréhension de la situation des personnes exilées et à une prise de conscience de la nécessité d’agir. La postface, écrite par l’un des membres de l’association qui a accueilli le jeune homme dans les Cévennes, prend le relais de l’auteur pour évoquer les difficultés administratives et judiciaires auxquelles il a dû faire face des mois durant. Abdoulaye vit et travaille aujourd’hui non loin de Marseille. 

GABRIELLE BONNET

Je ne voulais pas partir, Abdoulaye Soumah
Grasset – 17 €
Paru le 15 janvier 

Retrouvez nos articles Livres et Littérature ici

Les fils perdus

0

Le début et la fin du roman se déroulent le même jour. Entre les deux, dix-sept années sont évoquées, chargées de moments heureux et de douleurs. C’est dans le désordre que Nasim Marashi retrace les épisodes de la vie d’un couple heureux, que le désastre de la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988) a peu à peu précipité dans une irrémédiable désespérance. 

Le récit est fractionné, présent et souvenirs du passé se succèdent sans transitions, au rythme des événements, des morts et des souvenirs de Naval, mère meurtrie, et de son mari, Rassoul, déboussolé. Aussi un retour dans les pages se fait-il parfois nécessaire pour reconstituer la chronologie et éclairer peu à peu l’enchaînement des événements… Rassoul et leur fils Mahziar arrivent dans une zone de marais pour rejoindre un village uniquement habité par des femmes, qui essaient de survivre au milieu de palmiers calcinés et de bufflones estropiées. Naval y a trouvé refuge, effondrée par la mort de son premier fils de trois ans tombé sous un bombardement à Khorramcharh, et jamais vraiment rétablie malgré la naissance d’autres enfants. Rassoul veut la faire revenir dans leur foyer pour tenter de reconstruire une vie familiale.

« Sortir du cercle de la mort »

Naval avait voulu un autre fils « pour remplacer tous les hommes que la guerre lui avait pris ». Mais à la naissance de Mahziar, elle l’avait repoussé. Perdue, presque folle, elle s’enfuit dans le village des femmes, y trouve un apaisement en veillant à la repousse des palmiers, tandis que Rassoul, aidé de sa mère et de ses sœurs, veille à l’éducation des enfants… Nasim Marashi offre avec ce récit de vies blessées une parabole qui montre comment la politique bouleverse les existences en dressant deux portraits attachants dans un roman bouleversant, très maîtrisé.

CHRIS BOURGUE

La mère des palmiers de Nasim Marashi
Traduit du persan par Julie Devigneau
Zulma - 22 €

Retrouvez nos articles Livres et Littérature ici

La Belle Hélène : un opéra-bouffe avec à boire et à manger 

0
La Belle Hélène © Christian Dresse

Dès son ouverture, La Belle Hélène porte fièrement ses couleurs, certesun brin délavées. L’opus a de quoi séduire : argument malicieux, partition pétillante et livret délicieusement absurde. L’orchestre, jovial, inspiré mais parfois flottant, se met vite au diapason de la direction engagée de Didier Benetti. Direction qui fait notamment honneur à la belle prestation du Chœur Phocéen, dont les interventions invariablement burlesques demeureront audibles et compréhensibles quasiment tout du long, et ce malgré l’absence de surtitres. Le chœur demeurant un élément crucial de cette machine à tubes s’apparentant avant tout à une farce : il commente avec délice les actions, tourments et questionnements de personnages bien peu crédibles ou admirables. 

C’est qu’on demeure ici sur le terrain familier de l’opéra-bouffe : voix enjouées, gags fréquents, entrées et sorties de scène tonitruantes. La mise en scène de Bernard Pisani accuse un peu son âge, surtout dans son (non- ?)choix de costumes et de décors. Toges, sandales ailées, colonnes en carton-pâte attestent ici d’un choix de tourner la monumentalité du mythe en ridicule, à l’instar d’Offenbach lui-même ; mais le tout finit par manquer du panache nécessaire. La faute à une distribution, ou surtout à une direction d’acteurs, trop ronronnante ? 

Hélène version cagole

Mais les bonnes surprises sont nombreuses. Frédéric Cornille incarne notamment un Achille plus balourd que belliqueux. Son interprétation pleine d’énergie, alliant puissance et brio comique, fait de son personnage un adorable mélange d’héroïsme et de parodie. Laurence Janot campe sans peine une Hélène phénoménalement cagolesque, surmaquillée, minaudière, poseuse et insolente, mais encore en maîtrise de sa voix vibrante et généreuse. Et puis, il y a le ténor de rigueur, le fringant Pâris – un Matthieu Justine vocalement solide mais théâtralement coincé dans une caractérisation d’un autre âge, et privé d’une fantaisie qu’il semble pourtant posséder. Marc Barrard (Agamemnon) et Philippe Ermelier (Calchas) cabotinent avec plus ou moins de grâce, mais rappellent à leur tour la solidité et la rondeur de leurs instruments.

SUZANNE CANESSA

Spectacle donné les 22 et 23 février au Théâtre de l’Odéon, Marseille.

Retrouvez nos articles Musique ici