samedi 14 février 2026
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Ben Barka, la disparition : un des cold cases les plus marquants de la Ve République 

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Ben Barka, la disparition. Récit de David Servenay et dessin de Jacques Raynal © Futuropolis

DiasporiK. En tant que journaliste d’investigation et essayiste, vous êtes coutumier des dossiers chauds et des relations franco-africaines, qu’est ce qui a attiré votre attention sur l’affaire Ben Barka? 

David Servenay. Effectivement, j’ai été journaliste pendant 25 ans à RFI et j’ai couvert différentes affaires de corruption internationale, ainsi que des affaires plus franco-françaises, telles que l’affaire Balkany ou celles du patronat français, ces hommes qui ont construit le capitalisme français de l’après-guerre. L’affaire Ben Barka est une vieille affaire sur laquelle j’ai été sollicité par son fils qui avait 15 ans quand son père est mort. Il se bat depuis des années pour connaître les angles morts de l’assassinat de son père. Ce dossier, à la fois complexe et foisonnant, reste un cold case judiciaire criminel non élucidé et faisant l’objet d’un classement sans suite. 

Évidemment pour Bachir Ben Barka, son père est un héros. Surnommé le Jean-Jaurès marocain, il est une figure à la fois emblématique de l’Indépendance, mais aussi controversée. Un progressiste de gauche, et un politique manœuvrier impliqué dans la branche armée indépendantiste.

Ses idées ont été inspirantes pour la jeunesse marocaine. Issu de la gauche révolutionnaire, il prône la réforme agraire, la révolution sociale pour instaurer des idées telles que l’abolition du capitalisme, la lutte contre la pauvreté… Ces perspectives sont incompatibles avec le règne de Hassan II, alors même que Ben Barka, surnommé monsieur Dynamo, proche du roi Mohamed V, voulait une monarchie à l’anglaise avec un roi qui règne mais ne gouverne pas. 

Exilé définitivement à Paris en 1963, condamné à mort au Maroc, il est proche des grandes figures panafricaines œuvrant en faveur de la solidarité internationale. À Alger, il rencontre Che GuevaraAmílcar Cabral et Malcolm X, tentant de fédérer les mouvements révolutionnaires du tiers-monde en vue de la Conférence tricontinentale de janvier 1966 à La Havane. 

Les faits 
Le 29 octobre 1965 le leader indépendantiste, principal opposant d’Hassan II, roi du Maroc depuis 1961, a rendez-vous avec trois personnes : Philippe Bernier, journaliste, Georges Franju, cinéaste, et Georges Figon, producteur. Ils doivent finaliser la production d’un film sur les luttes anticoloniales écrit par Marguerite Duras. Ben Barka est interpellé, sur le trottoir, par deux hommes qui se présentent comme des policiers et qui l’embarquent dans une Peugeot 403. On ne le reverra jamais plus…

Quel a été le rôle des services secrets occidentaux et en particulier français ?

On ne sait pas précisément comment Mehdi Ben Barka a été tué et par qui. On n’a jamais retrouvé son corps. Les services secrets occidentaux l’avaient catalogué comme révolutionnaire indépendantiste, il a d’ailleurs fait deux ans de prison pendant la Seconde Guerre mondiale car il était signataire du manifeste de l’Istiqlal en 1945, en faveur de l’Indépendance. Il a été poursuivi par la puissance coloniale. 

Disons que beaucoup de gens avaient intérêt à le voir disparaître : il est condamné à mort par contumace au Maroc au moment de son enlèvement, mais le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage français (SDECE, devenu depuis DGSE) est directement en lien avec le général Oufkir, et impliqué dans l’affaire. 

Aucun président français n’a évoqué cet assassinat depuis le général De Gaulle qui parlait d’« une affaire bizarre dont il est sûr qu’il faudra établir la vérité et  tirer toutes les conséquences… » C’est pourtant une opération commanditée au plus haut de l’État français. Le rapprochement récent entre la France et le Maroc n’a pas suscité l’occasion de rouvrir le dossier. Mais pour l’historien René Galissot, « c’est dans cet élan révolutionnaire de la Tricontinentale que se trouve la cause profonde de l’enlèvement et de l’assassinat de Ben Barka. » 

Quelle était votre intention en racontant cette disparition sous forme de bande dessinée, et en vous associant à Jacques Raynal?

Le livre dessiné permet de revenir sur l’affaire en rendant accessible les éléments de l’enquête qui restent à révéler, avec la force du dessin noir et blanc de Jacques Raynal. Il se prête très bien à cette affaire qui est un véritable polar. L’enjeu de nos collaborations est de transmettre un récit sur des enquêtes complexes, documentées, en levant les écrans de fumée présents dans le traitement médiatique. Faute d’accès aux archives, toujours classées secret défense, certains éléments circulant sur les conditions de la disparition de Ben Barka ont donné lieu à toutes sortes d’hypothèses invérifiables.

Nous sommes restés sur les faits avérés en mettant à distance les interprétations douteuses. On s’approche du 60e anniversaire de l’affaire et on peut regretter que l’instance de réconciliation mise en œuvre avec l’accès au trône du roi Mohamed VI n’ait pas permis d’ouvrir les archives des services secrets. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SAMIA CHABANI

Ben Barka, la disparition 
Récit de David Servenay et dessin de Jacques Raynal
Futuropolis – 19 €

L’auteur 
David Servenay est journaliste. Après avoir travaillé à RFI, Rue89, OWNI.fr et La Revue dessinée, il est aujourd'hui indépendant. Il a publié au Seuil et à La Découverte plusieurs livres d'enquête sur le Parti socialiste dans le Nord-Pas-de-Calais, sur le génocide des Tutsi au Rwanda et sur l'histoire du patronat français. Il a aussi scénarisé Une affaire d'État, album dessiné par Thierry Martin (Soleil, 2017).

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Monte Cristo

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Monte Cristo © Frédéric Ferranti

La compagnie La volige, alias le conteur Nicolas Bonneau et la musicienne comédienne Fanny Chériaux, revisitent Le Comte de Monte-Cristo, accompagné par le guitariste Mathias Castagné. Une adaptation libre de ce roman monumental (1600 pages) de la vengeance d’Edmond Dantès, accusé à tort et emprisonné au Château d’If pendant 14 ans, d’où il s’évadera, qu’Alexandre Dumas avait fait paraître à partir de 1844 sous forme de roman-feuilleton. Transformé par La Volige en « polar radiophonique à regarder », aux allures « tarantinesques » et aux accents « morriconiens » ». Car la musique pop-rock (voix, piano, accordéon, violoncelle, guitares, percussions, bruitages) composée spécialement pour ce Monte-Cristo est un personnage à part entière de cette épopée terrible. 

MARC VOIRY

27 février
Théâtre La Colonne, Miramas

Makbeth

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Macbeth © Bart Hess, Liquified

Création à l’affiche de Châteauvallon, Makbeth par le Munstrum Théâtre, avec neuf comédien·ne·s sur scène dont Louis Arène, co-fondateur de la compagnie, qui signe également la mise en scène. Une adaptation de la pièce de Shakespeare : trois sorcières ont prédit à Macbeth qu’il deviendrait roi d’Écosse. Pour faire advenir la prophétie, il assassine le souverain en place, déclenchant une spirale de violence qui le conduit jusqu’à la folie. Traité souvent comme une farce politique, absurde et féroce, pour son Makbeth le MunstrumThéâtre s’est penché sur le « plaisir de l’horreur, qui n’est pas sans rapport avec l’excitation et l’amusement que nous pouvons ressentir devant un film d’horreur ou un thriller fantastique ». Sans omettre de scruter nos ténèbres collectives et individuelles d’aujourd’hui. 

MARC VOIRY

26 au 28 février 
Châteauvallon, Scène nationale d’Ollioules

« nouv.o.monde » : le cinéma d’ici et d’ailleurs 

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Sylvia Vaudano © A.G.

Zébuline. L’an dernier, vous avez présenté des longs métrages sur l’émancipation, la quête de la liberté, des films qui repoussent les frontières face à une société étriquée. Quelles thématiques se dégagent pour cette 14e édition ?
Sylvia Vaudano. Il y a dans tous les films un fil, une quête de sens de l’existence, la question du combat pour sortir de toutes les frontières, intimes et autres. Des personnages qui luttent pour la liberté, des héros et héroïnes des temps modernes. Il y a une variété de genres, un biopic, un thriller, un film musical… des films coup de poing qui nous amènent à réfléchir et à rêver quelque chose d’un peu mieux. Le cinéma et la culture, c’est fait pour ça, non ?

La séance de courts métrages était centrée autour des utopies. Est-ce-que l’on retrouve cette thématique cette année ?
Dans le format court, il y a toujours un instantané de nos problématiques actuelles. Des films qui ouvrent de nouveaux horizons, qui ont du souffle et nous emmènent vers un ailleurs. Ils viennent cette année d’Iran, de Bulgarie, de Belgique et de France.

La dernière édition était en octobre 2024, pourquoi cette 14e arrive-t-elle si vite ? Avez-vous réduit le nombre de films ?
En fait on reprend nos dates « historiques » modifiées au moment du Covid pour sauver une édition. Les dates à la rentrée avec un été au milieu c’était compliqué. On a eu le courage de changer cette année, en guettant les films pendant qu’on programmait pour octobre… un vrai challenge ! On maintient le même nombre de séances sauf celle à l’Université qu’on ne peut refaire. Il y a sept avant premières et un inédit. 

Pourquoi avoir choisi Mikado de Baya Kasmi en ouverture ?
C’est une cinéaste que l’on suit. On l’avait découverte au festival Court Bouillon avec son court J’aurais pu être une pute – qu’on projettera aussi , puis avec son premier long Youssef a du sucés, programmé dans notre rendez-vous mensuel du Club nouv.o.monde. On aime bien ce ton léger qui la caractérise. Mikado commence comme un road movie. Une famille qui vit en marge et qui, en panne sur la route, va être accueillie par une autre famille. Toutes leur certitudes vont en être ébranlées. Des problématiques actuelles abordées avec délicatesse. 

Un film français pour commencer : quels autres pays sont représentés ?
Une dizaine de pays. Par exemple l’Iran, avec un très joli film de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi, Au pays de nos frères. D’Afghanistan aussi, avec Le diable n’existe pas, un film en trois parties sur des migrants afghans, que l’on suit sur trois générations. Une merveille de réalisation. Il y aura aussi un film irlandais, Kneecap de Rich Peppiatt :une forme déjantée qui soulève une thématique actuelle : la préservation de son identité culturelle avec un groupe de musiciens qui se bat pour pouvoir rapper dans sa langue natale. Une fiction inspirée par le réel, destinée à toutes les générations.

La rencontre avec le public est très importante à nouv.o.monde et les films sont toujours accompagnés. Quel·le·s seront vos invité·e·s ? 

On a le plaisir d’accueillir Faouzi Bensaïdi avec un film inédit, Jours d’été, une adaptation de La Cerisaie de Tchékhov. Son cinéma me surprend toujours avec cette virtuosité de mise en scène qu’on lui connait. Une façon de filmer où on sent son appartenance au théâtre.
On recevra le comédien Bruno Raffaelli, qui joue dans Bergers de la réalisatrice canadienne Sophie Deraspe. C’est l’histoire d’un jeune homme qui décide de lâcher son métier de publicitaire au Canada pour devenir berger en Provence. Marielle Gros, productrice et réalisatrice, animera la rencontre avec le comédien et une bergère, qui, pour la première fois, voyait un film aussi juste sur son métier.
Julie Rocton, spécialiste du Sri Lanka, viendra pour Little Jaffna, le superbe film de Lawrence Valin, un thriller dans la communauté tamoule. 

La dernière question, toujours la plus difficile : quel est votre coup de cœur ?
Le film iranien m’a bouleversée et les films de Faouzi Bensaidi : il y a un peu de Jacques Tati et quelque chose du cinéma italien (Dino Risi, Ettore Scola…). Je suis sensible à cet humour grinçant… Mais je les aime tous, ces films !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNIE GAVA

nouv.o.monde
Du 4 au 9 mars
Rousset et Aix-en-Provence
filmsdelta.com/nouv-o-monde

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La montagne cachée

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© Eugenie Martinez

Dans Le Mont Analogue, roman inachevé de René Daumal, un groupe d’amis part à la recherche d’une montagne inconnue, censée être la plus haute du monde, et qui serait le passage entre le monde des vivants et celui des morts. Le metteur en scène Jérémie Le Louët voit dans ce groupe d’aventuriers novices une analogie avec la création d’une pièce de théâtre, qui elle aussi est bien souvent portée par un espoir et une nécessité de réaction par rapport au présent. C’est ce qui le pousse à adapter au théâtre ce récit de voyage, avec la Cie des Dramaticules. Les six comédien·ne·s nous amènent dans leur préparatifs, dans leur périple et à la rencontre de l’intrigante communauté humaine qui s’est installée au pied de la montagne pour fuir le monde moderne. 

CHLOÉ MACAIRE

Du 27 février au 1er mars 
Théâtre Joliette, Marseille

Fajar

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Pour sa première pièce en tant qu’auteur et metteur en scène, le comédien Adama Diop choisit d’aborder le sujet de l’exil. Dans Fajar ou L’Odyssée de l’homme qui rêvait d’être poète, le jeune Malal quitte son Sénégal natal pour venir en France, espérant y réaliser ses rêves littéraires. En creux de ce voyage initiatique, on peut reconnaître des échos avec la vie de Diop – qui dit lui-même s’être inspiré de sa propre expérience – arrivé en France pour devenir comédien. Dans son texte, Diop fait résonner les langues wolof et française, mais aussi les langages artistiques et littéraires : pour accompagner son poète, il invite sur scène des images de cinéma, de la musique, du conte et de la poésie évidemment. 

CHLOÉ MACAIRE

Les 27 et 28 février 
Zef, scène nationale de Marseille 
Dans le cadre de la programmation du Théâtre du Gymnase hors-les-murs.

Deep River

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Deep River © RJ Muna

Le Line Ballet d’Alonzo King existe depuis plus de 40 ans et les artistes de la compagnie,majoritairement  afroaméricain·e·s, portent aux États-Unis et dans les plus grands festivals d’Europe, l’idée que la danse classique et néoclassique héritée de Balanchine peut se nourrir de danse jazz. Et aussi, parfois, d’influences africaines. Avec Deep River le chorégraphe fait entendre la mémoire de l’esclavage dans du gospel chanté par Lisa Fisher, des « negro spiritual »  ou le Kaddish de Ravel. Au croisement des asservissements, des dominations et des massacres, les 12 danseurs incarnent, dans un mouvement continu et virtuose, la douleur et la résilience. Une voix profonde, dont on n’est pas certains, malgré son ancrage et son classicisme, qu’elle puisse échapper longtemps à la censure trumpienne. 

AGNÈS FRESCHEL

28 février 
Les Salins, scène nationale de Martigues

15 mars 
Théâtre de l’Esplanade, Draguignan

 [Berlinale 2025] Bons plans de Berlin

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Dag Johan Haugerud avec l'ours d'or (C) Berlinale

Au travers des sélections, peu de grands chocs cinématographiques mais de bons films, et comme chaque année, des propositions qui ont divisé les spectateurs. Quand la semaine marathon s’achève, restent en mémoire des cadrages, des visages, des mots, des musiques, des objets… Retour en images, et en plans

Reflet dans un diamant mort d’Hélène Cattet et Bruno Forzani 

Un petit disque argenté en très gros plan. Elément d’une robe Paco Rabanne constituée exclusivement par ces pièces métalliques. Objet iconique des sixties que porte sur sa peau noire Céline Camara. Ce mini miroir, gadget d’espionne, enregistrera les scènes passées, et sera ce qui reste du futur cadavre de la belle. En thème constant : réflexion, diffraction de la lumière. Verres, diamants morts ou vifs, métaux ou surface miroitante de la Méditerranée. Associations et dissociations de parties dans un tout qui résume bien le propos du couple de réalisateurs. Avec autodérision, faire se rencontrer le Visconti de Mort à Venise et James Bond, le Giallo et les Comics, le passé et le présent. Parler du cinéma en passant par les « mauvais » genres et proposer un collage enivrant, formellement virtuose, cinéphilique et horrifique, qui peut éblouir ou épuiser.

El mensaje – The message d’Yvan Fund (Ours d’Argent du Jury)

Un van garé en rase campagne, qu’on saura argentine. En gros plan, dans un noir et blanc très doux, le visage d’une fillette. Rêveuse ? Triste ? On ne sait pas. C’est celui d’Anika (Anika Bootz).Elle est médium, entre en communication avec les animaux, vivants ou morts. Un don que sa grand-mère sait exploiter grâce à un site où peuvent la contacter ceux qui ont des soucis avec leur animal de compagnie : un chien qui mange trop, un hérisson qui se sent seul, séparé de ses congénères. Avec cette grand-mère manager et son compagnon conducteur, Anika, nomade et solitaire fait la route et le job. Sont-ils des charlatans jouant sur la naïveté des gens ? Croient-ils vraiment en ce pouvoir ?  Qu’importe au fond, s’ils font du bien aux gens ! Road movie mélancolique nimbé de mystère. Anika perd ses dents de lait et on sait bien que le voyage finira un jour.

La Tour de Glace de Lucile Hadzihalilović (Ours d’Argent pour la meilleure contribution artistique)

Dans un jardin de glace, devant un palais de glace, se tient en majesté la Reine des neiges : Christine (Marion Cotillard). On est sur un plateau de tournage. Elle incarne le cruel personnage d’Andersen. Robe de cristal, couronne en éclats de miroir, perruque d’un blanc éclatant. Sur sa main gantée est posée une corneille. Fascinée, Jeanne (Clara Pacini) l’orpheline usurpant le nom de Bianca, regarde la scène. Plan épuré, élégant, en noir et blanc. Mise en abyme du film dans le film. Mise en scène de la fragilité d’une jeune fille au bord de l’abîme. De ces plans superbement travaillés, il y en aura beaucoup éclairés par des cristaux scintillants, la pâleur blafarde de la lune ou assourdis par la pénombre des chambres et des coulisses. Une histoire en miroir, de fascination, d’emprise, d’initiation aux dangers de la vie et des rêves, dont l’aspect très formel et la lenteur peuvent laisser de glace.

Drømmer – Dreams (Sex love) de Dag Johan Haugerud (Ours d’Or)

Un appartement très coloré, rempli de fils de tissage, de pulls tricotés et une jeune femme, superbe, Johanna, que regarde intensément une jeune fille. C’est Johanne, tombée amoureuse de son professeur. Elle lui rend visite de plus en plus fréquemment. Un premier amour, obsessionnel dont elle consigne chaque moment dans son journal qui deviendra un livre. Histoire vécue, tricotée ou fantasmée, qui interpelle sa mère et sa grand-mère.

Sex Love est un film au féminin, porté par la remarquable interprétation d’Ella Øverbye et Johanna Selome Emnetu. Au fil des conversations tantôt drôles, tantôt émouvantes qu’accompagne élégamment la sensuelle musique d’Anna Berg,il pose avec subtilité la question de l’autofiction.

La Cache de Lionel Baier

Une chambre. Désordre bohème chic. Dans le lit au jeté orange vif, père-grand Michel Blanc (dont c’est le dernier rôle) et mère-grand (Dominique Reymond). Entre eux, leur petit-fils d’une dizaine d’années qui leur est confié pendant que ses parents font la révolution dehors. Au devant du lit, leurs deux fils en pyjama bouquinent et regardent ce qu’on devine être la télévision. Lionel Baier adapte très librement le roman éponyme de Christian Boltanski, situant l’action en mai 68 à Paris. Voilà la tribu Boltanski, anticonformiste et joyeuse, un tantinet caricaturale, « comme un grand corps » dans l’appartement bourgeois rue de Grenelle où se trouve la cache utilisée par l’enfant juif qu’était père-grand pendant l’Occupation. Le réalisateur suisse signe ici une comédie très « française ». Assez théâtrale et moralisatrice. Bons mots et sentences sur la vie, la mort, l’art et surtout l’imagination, dont le film manque un peu, même en fourrant le général de Gaulle dans la cache d’un juif.

Yunan de Ameer Fakher Eldin 

Un homme, Mounir, (Georges Khabbaz), les bras posés sur les épaules de Valeska (Hannah Schygulla), sourire aux lèvres. Un sourire qui s’ébauche à la fin de ce film mélancolique. Munir est un écrivain en manque d’inspiration, hanté par une histoire de fantômes, liée à sa mère et à un récit qu’elle lui racontait : un berger borgne sans bouche, sans nez, sans oreilles, vit dans un pays indéfini du Moyen Orient avec sa femme. Dépressif, rongé par la peine de l’exil, fatigué de vivre, Mounir a quitté Hambourg pour une petite île des Halligen. Sa rencontre avec Valeska, les moments partagés avec son fils Carl (Tom Wlaschiha) et leurs amis, lui permettent de retrouver un sens à la vie. Des images fascinantes de nature, de troupeaux qu’on évacue, de moments où la mer engloutit la terre puis la laisse réapparaitre. Départs et retours. Un film qui laisse des traces.

ÉLISE PADOVANI ET ANNIE GAVA
À Berlin

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Raï Quartet

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© X-DR

Mue par sa curiosité et son amour insatiables pour les musiques traditionnelles de tous les ailleurs, la Cité de la Musique convie le musicien algérien Mehdi Laifaoui en résidence d’artiste entre ses murs, trois jours durant. Au cours de celle-ci, le percussionniste chanteur imagine un travail de création autour du raï, incontournable style musical de l’histoire moderne algérienne. Pour cela, il invite trois passionnés et spécialistes du genre : Mehdi Askeur, accordéoniste et chanteur du très célèbre Orchestre National de Barbès ; Jamel Reffes, guitariste émérite qui fait la part belle à la pédale wah-wah, dans la lignée du maître Ahmed Zergui ; et Sofiane Saïdi, chanteur de raï contemporain, très connu pour ses talents de croisement entre raï, rock et musique électronique ainsi que ses collaborations (Acid Arab, Rachid Taha, Catherine Ringer…). Ensemble, ils questionnent et réinventent des œuvres populaires du raï et de ses poètes. 

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

28 février 
Cité de la Musique, Marseille

« TO THE NORTH » , une parabole biblique sous un thriller glacial

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To the North s’inspire d’un fait divers : l’affaire du Maersk Dubai. Trois passagers clandestins à bord du porte-conteneurs taïwanais Ming Fortune – en location longue durée pour le groupe AP Moller-Maersk, furent assassinés et jetés à l’eau par le capitaine et ses officiers, en mars et mai 1996. Un quatrième, caché par quatre autres membres de l’équipage, échappa à ce triste sort. Le réalisateur conserve ce cadre pour développer son scénario.

C’est sur la noyade de deux hommes en très gros plans que s’ouvre le film puis, élargissant le champ, sur l’immensité océane qui ne leur laisse aucune chance. Le large sillage vu du ciel d’un navire fait linceul. Cut : nous voilà au port. Deux jeunes hommes, sacs à dos, marchent, improvisent une partie de foot Bulgarie-Roumanie avec une boîte de conserve. Ils  rêvent d’atteindre l’Amérique des cow-boys et des self made men. On les retrouvera à bord d’un cargo, grelottant dans un conteneur. Le Bulgare (Dimitar Vasilev) arrêté par un officier, mourra. Le Roumain Dimitriu (Niko Becker), sera caché et nourri par Joël (Soliman Cruz)  aidé par ses compagnons de galère, philippins comme lui, à l’insu de leurs supérieurs taïwanais. Très pieux, ému par la Bible que possède ce passager clandestin, Joël ne supporte pas les crimes du capitaine, voudrait les dénoncer mais qui croirait un marin philippin ? Et sa bonté ne met-elle pas en péril ses camarades, réticents à l’idée de risquer leur job pour sauver cet inconnu? Les riches Taïwanais et les parias philippins partagent le même sort difficile des marins séparés de leurs familles mais les premiers ont tout pouvoir sur les seconds. Au fil des tâtonnants échanges en espagnol, ou mauvais anglais,  toujours viciés par le rapport dominant-dominé, s’esquissent des réflexions. Qu’est-ce que le mal ? Non pas un grand monstre qui fond sur l’humanité, pour Joël, mais quelque chose qui s’immisce dans les petits gestes. Comme le Bien, en somme. Mais ce qui est bien est-il juste ? Et ce qui est juste est-il bien ? Le criminel capitaine, froid comme un serpent, a ses raisons comme l’immigré clandestin qui transformera un bien en un mal. To the North est un film inconfortable. Non seulement parce qu’il  nous enferme dans le huis clos d’un cargo en mer, nous perd dans le labyrinthe vertigineux des conteneurs, nous plonge dans les ténèbres des cales, étire le temps de la traversée, devenu un compte à rebours oppressant. Non seulement parce qu’adoptant les codes du thriller et du survival, il exacerbe notre angoisse, nous colle aux personnages par de très gros plans. Non seulement parce que Nicolas Becker et Marius Leftãrache tisonnent cette angoisse par une B.O  lancinante, incisive, qui double le grincement des machineries, suit la pulsation des moteurs ou se casse sur un silence menaçant. Mais surtout, parce que To the North brouille la rassurante opposition entre le bien et le mal, affole la boussole et ne propose pas de fin rassurante. Et c’est justement parce qu’il dérange et pour la poignante interprétation de Soliman Cruz qu’il faut aller voir ce film.

ELISE PADOVANI

Prix de la Presse Indépendante à la Mostra

 Trois Gopo Awards ( César roumains) : Meilleur Premier Film, Meilleur jeune espoir pour Nikolaï Becker, meilleure photographie

Prix du Meilleur Son décerné par l’Union des Cinéastes roumains

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