Fils d’esclaves né en 1878, premier boxeur noir champion du monde des poids lourds en 1908, le texan Jack Johnson devint malgré lui, et bien avant Rosa Parks, Malcom X, Mohamed Ali ou Angela Davis, un modèle de l’émancipation des noirs américains : « Il y avait très peu d’hommes de ma race parmi les spectateurs. Je me rendis compte que ma victoire avait plus d’importance que d’habitude. Ce n’était pas seulement le titre qui était en jeu mais mon honneur personnel et dans une certaine mesure l’honneur de ma couleur de peau ».
Car ce titre déclencha des émeutes raciales dans tous les Etats-Unis. Sa vie fut menacée plusieurs fois. Pourtant, Johnson ne fut jamais un militant anti-raciste ; ce qui lui sera aussifortement reproché. L’ex petit gamin de Gavelston, qui avait travaillé dès 13 ans sur les docks, gagna -et perdit- beaucoup d’argent, ouvrit des boîtes de nuit dont le futur Cotton club et épousa des femmes blanches. Ce qui lui valut la réprobation unanime des noirs et des blancs.
Johnson avait choisi de vivre dans une liberté totale avec comme armes ses poings, son indifférence face à ses détracteurs et « son sourire en or » décrit par Jack London. « Je n’ai jamais trouvé de meilleure manière de combattre le racisme qu’en agissant envers les personnes d’une autre race que la mienne comme si le racisme n’existait pas ».
De l’exil rocambolesque à la prison sportive
Sa vie fut aussi un roman d’aventures rocambolesques qu’il raconte avec humour et sincérité. Injustement accusé de « traite des blanches », il est contraint à l’exil. On le retrouve sur la scène des Folies Bergères à Paris, toréador à Barcelone au côté de Joselito, en Russie, ami d’un conseiller du tsar, espion pour les services américains en Europe, sous les bombes de la première guerre mondiale à Londres. Il se rend en Argentine, à Cuba, auprès des aborigènes d’Australie. Partout il est accueilli par des foules en liesse et même le révolutionnaire Pancho Villa tente d’organiser pour lui un championnat du monde au Mexique. On lui fait aussi du chantage. S’il acceptait de perdre face à un boxeur blanc, les charges retenues contre lui seront abandonnées…
De retour volontaire aux États-Unis, il est emprisonné et devient directeur sportif de la prison. A sa libération des festivités immenses sont organisées. Le 10 juin 1946, après s’être vu refuser l’accès à un restaurant réservé aux Blancs, Jack Johnson reprend le volant, percute un poteau et décède en Caroline du nord, à 68 ans.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Jack Johnson Traduction François Thomazeau Sortie le 20 février Éditions l’Écailler
Avec Le Consentement, (Grasset 2020) dans lequel elle dénonçait l’emprise exercée sur elle par l’écrivain Gabriel Matzneff lorsqu’elle avait 14 ans et lui 49, Vanessa Springora s’est fait un nom dans le monde littéraire. Et c’est ce nom qu’elle interroge aujourd’hui dans son dernier livre Patronyme.
Attendue sur le plateau de La Grande Librairie pour parler de son premier ouvrage, l’autrice est appelée par la police pour venir reconnaître le corps sans vie de son père, qu’elle n’a pas revu depuis 10 ans. Dépressif, manipulateur, toxique, mythomane, il était revenu vivre avec sa mère (la grand-mère de Vanessa) dans un petit deux pièces de Courbevoie en banlieue parisienne jusqu’au décès de celle-ci. Il y avait ensuite vécu, dans des conditions pitoyables jusqu’à sa propre mort. En vidant l’appartement, Vanessa tombe sur deux photos de Joseph, son grand-père chéri, portant avec fierté les insignes SS. On est bien loin de la version familiale du jeune homme tchèque enrôlé de force dans l’armée allemande puis héros déserteur caché en France par celle qui allait devenir sa femme. Et quid de ces noms de famille retrouvés sur des vieux papiers : Springer, Springor, Springerova jamais les mêmes ? C’est le début d’une quête obsessionnelle qui va mener Vanessa en Tchéquie à Zábreh, en Moravie, à l’est du pays à la recherche de ses origines ; un voyage aussi dans les temps troublés de la seconde guerre mondiale et dans les territoires de Bohême et des Sudètes où va débuter le conflit.
Sidérés par les révélations et la force dénonciatrice du Le Consentement, on n’avait sans doute pas assez souligné l’écriture limpide de Vanessa Springora, son sens précis du dévoilement. Dans Patronyme on retrouve ce style percutant, d’une précision historique et d’analyse extrême qui déroule un périple haletant dans lequel on mesure combien les récits familiaux, les secrets, les non-dits, les mensonges arrangés, les semi-vérités se transmettent, génération après génération, impactant douloureusement les descendants.
L’ancienne maison du peintre Théo Van Rysselberghe (1862-1926) au Lavandou, devenu la Villa Théo en 2017, organise tous les deux ans, entre autres propositions, une exposition consacrée à ce petit coin de la Côte d’Azur, fréquenté depuis la fin du XIXe siècle par de nombreux artistes. À l’automne 2023, c’était une exposition d’Éric Bourret, photographe marcheur, invité par le service culturel de la ville à arpenter le territoire communal, des crêtes au littoral (lire sur journalzebuline.fr). En ce début 2025, c’est Regards sur Le Lavandou, une quarantaine d’œuvres, du milieu du XIXe siècle à aujourd’hui, sélectionnées dans le fonds municipal, accompagnées de quelques prêts de particuliers.
Le Château et La Baleine
Des œuvres signées d’une trentaine d’artistes, peintres et photographes (très majoritairement hommes), certains connus (Doisneau, Lartigue, Plossu, Rosenstock , Bénézit) d’autres plus confidentiels, voire anonymes. L’accrochage non chronologique fait se succéder, dans les trois salles de La Villa, le noir et blanc de petits ensembles de photographies avec les couleurs de peintures de paysages. Deux motifs paysagers sont très présents : la plage Saint-Clair avec le rocher de La Baleine (peints notamment par Maximilien Luce en 1903, Isidore Rosenstock vers 1940, René Marchand vers 1950, Pascale Hemery en 2022, Didier Lapène en 2023, photographiés par Bernard Plossu en 2019) et le port du Lavandou avec son château (photographié par Marius Bar en 1900, Jacques Berger vers 1960, peint par Johannès Son en 1900, Max Raphel en 1894, Emile Chepfer en 1898). D’autres artistes tournent leurs regards vers d’autres motifs plus urbains : gare routière, façade de bar, d’hôtel, route, parking. Ou vers les habitants : un grand ensemble de 90 photographies signées du directeur du lieu, Raphaël Dupouy, également en charge de la vie culturelle à la ville, alterne paysages, portraits d’habitants ou de touristes, réunions d’amis, couples, moments conviviaux de toutes sortes, accrochées sur un filet de pêche déployé sur un grand mur. Une exposition qui, par son objet unique, Le Lavandou, sur une temporalité longue, à travers des regards différents, joue sur deux tableaux : art et document.
« Sourire encore, sourire toujours ». Tel était le mot d’ordre en exergue du programme des Hivernales de la danse. En conséquence, l’allégresse habitait la horde de danseurs amateurs et professionnels réunis par Sandrine Lescourant à La Garance, scène nationale de Cavaillon. À son affaire dans les mouvements de masses, la chorégraphe catalyse avec Blossom le désir de partage qui anime les publics qui s’obstinent à peupler les salles de spectacles.
Une création dévoilée
La fantaisie trônait, immanente, dans les tableaux composés par le quintet de danseurs-acteurs-chanteurs chapeautés par Erika Zanueli. Toiles de plastiques, fripes vestimentaires, Le Margheritefeuillette les postures, dilemmes et brèches intimes qui traversent notre temps en réchauffement perpétuel. L’entrain des interprètes, le patchwork musical orchestré par Sébastien Jacobs, aussi à l’aise dans ses contre-ut baroques que dans les riffs mélancoliques de Niagara, emportent cette sortie de résidence écoresponsable plus que prometteuse.
Danser la colère
Ça papote, ça tricote, ça crochète dans le seule-en-danse d’Ambra Senatore. La performeuse brode sur le tricot, qui en Iran, en Afghanistan… reste l’ultime tâche accordée aux femmes. Dans le pur esprit italien, l’artiste assaisonne ironie et gravité, colère et fantaisie. Le corps se plie, se cambre face aux assignations affectées au féminin. Sur les parois de la boîte noire, les lignes s’entrecroisent telles un tissage dont les mailles se métamorphosent au « fil » de la proposition, en cage, en prison.
L’enfermement enserre Jimmy, solo conçu pour Jazz Barbé par Pierre Pontvianne. Sous une bôme où se décrypte en chiffres romains un énigmatique 1981, un corps se courbe, s’écrase, se love dans la peau de chagrin de son espace vital. Edgar Poe, son Puits et son Pendule hantent cette bulle aussi mentale que hiératique, qui envoûte et titille les imaginations.
Boris et Odile
Parmi les têtes d’affiche, Boris Charmatz revient à Avignon à la FabricA, qu’il avait enchanté et embouteillé l’été dernier avec Forever, majestueux hommage à Pina Bausch, dont il dirige depuis 2021, le Tanztheater Wuppertal. Aux côtés de Emmanuelle Huynh, au centre d’un vaste tapis blanc, Boris-danseur salue Odile Duboc (1941-2010) à travers les effusions cérémonieuses du Boléro 2.Étrangler le temps ralentit Ravel et décortique l’attraction, la communion, les frottements et érosions qui accompagnent les corps en couple et en duo. Délicat et magistral !
Joyeux anniversaire Ex Nihilo
Pour le trentième anniversaire de la compagnie marseillaise Ex Nihilo, Les Hivernales ontoffert à ses fondateurs, Anne le Batard et Jean-Antoine Bigot, une résidence et une installation. Apparemment, ce qui ne se voit pas, compile de courts solos tournés dans 11 villes du monde. Et Arpentages # 11_Vitry-sur-Seine, qui accroche les photographies, témoins d’un Contrat local d’éducation artistique, au sein de cette cité de la région parisienne. Agencé dans une intelligente épure, l’ensemble raconte l’inclusion de la poésie du mouvement au sein de l’architecture urbaine. En place jusqu’au 28 février à L’Espace pluriel sur la Rocade et au Grenier à sel en centre ville, voilà l’occasion idéale de mesurer les synergies entre des artistes et des collectivités publiques, attentives aux activités non productives et néanmoins essentielles.
MICHEL FLANDRIN
Les Hivernales se sont tenues du 30 janvier au 15 février, à Avignon et alentours.
Chacun·e y a sa place et accueille celle des autres. Du cartel à l’accrochage, iels se présentent, iels se répondent, iels cohabitent. À droite en entrant, Thilda Craquelin peint des traces de papiers peints sur le mur blanc, une chaise en plastique de jardin avec des fioritures en céramique façon maison de poupées qui poussent sur ses accoudoirs. Une visiteuse s’y assoit pour consulter la feuille de salle. Installée, elle accède à un point de vue sur les autres pièces depuis la chaise tournée vers le centre de la salle.
Au sol, Victoire Barbot a investi les interstices entre les dalles de bétons. Recouvertes de papier mixé, les lignes colorées quadrillent subtilement l’espace et font circuler le regard entre les œuvres. Luisa Ardila Camacho utilise la peinture comme un révélateur, les ombres de la forêt apparaissent sur un mur blanc, puis les branches et les lianes qui l’envahissent. Au recto, une peinture en trois dimensions. L’accrochage efficace fait circuler le regard des lianes verticales de la forêt aux coulures jaunes roses bleues de la peinture de Gwendal Coulon, de l’autre coté de la salle. En face, le triptyque en graine de chia d’Olivier Nattes à la maitrise impressionnante soulève la question du matériau utilisé. Le film étrange et poétique de Gilles Desplanques met en scène un scientifique délicatement affairé à prendre soin de pierres pleines d’algues de bord de mer.
Premiers feux, tant sincèrement, partage sa chaleur. S’il est question de cohabitation, elle concerne la place à prendre, mais surtout à donner, dans la salle d’exposition comme dans le monde de l’art contemporain. L’exposition des résident·es de la Friche porte ici et là une attention douce et engagée à chacun·e de ses participant·es. Les œuvres des plasticiennes en particulier, font à la fois preuve d’une grande qualité plastique et d’une véritable attention au collectif.
Comme un printemps, je serai nombreuse, vue d’exposition à Triangle-Astérides, 2025. Photographe : Aurélien Mole. Avec l’oeuvre de Luna Mahoux. Courtesy de l’artiste
Sonia Chiambrettoécrit, les mots des autres qu’elle compile, parle, met en espaces et en voix multiples. Le titre de son exposition collective dit tout cela : l’attente d’un printemps et une parole, au féminin, qui fait nombre, à partir d’un « je » réceptacle et autrice.
Des listes, des bribes de témoignages, de mots répétés, s’écoutent au casque, comme un long poème émouvant, révoltant. Au centre de la salle le décor de sa dernière pièce, Oasis Love, créée à Théâtre ouvert (Paris) en 2023 : un toit d’immeuble, en béton terne, qui se prolonge au Panorama de la Friche sur les toits de Marseille et leur ciel. L’espace est rythmé de vides, de vertiges, la cheminée fume, des blocs-notes recueillent les réponses de ceux qui veulent en laisser. « Bruleriez vous une voiture ?Faites le portrait robot du policier idéal… »
« Avec et autour de Sonia Chiambretto » il y a d’autres artistes, qui écrivent dans l’espace, en mots ou en objets, les violences que les policiers perpètrent et perpétuent. Celles d’il y a 20 ans, quand la mort de deux très jeunes ados poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois ont déclenché de longues émeutes urbaines ; celles de 2023, après la mort de Nahel Merzouk ; d’autres noms et visages, Adama et Assa Traoré, George Floyd, les Black Panthers, complètent la liste lugubre.
Montrer la manipulation
Et les objets parlent. Les ours en peluche de Samir Laghouati Rashwan, fichés S, faisant contraster la violence et l’enfance, l’étreinte et la mort. Les images d’archives de TF1, montées par Virgil Vernier, qui détachent les commentaires virulents des journalistes et de Nicolas Sarkozy, des témoignages doux collectés en banlieues, commerçants désorientés, jeunes cibles récurrentes de contrôles au faciès, parents des victimes des policiers.
Dans sa pièce sonore réalisée en juillet 2023, au cœur des émeutes, Hannan Jones fait entendre la joie et la mer, en contrepoint, tandis qu’Ouassila Arras expose des antennes paraboliques rouillées, vestiges diffusant pourtant depuis 40 ans les images des télés d’ailleurs. Agata Ingarden sculpte le verre fondu, brûlé, autour de caméras qui filment la poussière, débris d’une Sécurité sociale dévastée, et d’une vidéo surveillance illusoire.
Ensemble, autour du toit, face au ciel de la ville, la voix est nombreuse. Diverse, mais disant comme un chœur polyphonique la violence exercée par l’État, continûment, sur les jeunes hommes racisés des quartiers populaires. Promettant un printemps ?
AGNÈS FRESCHEL
En pratique
L’exposition, proposée par Triangle-Astérides, centre d’art contemporain d’intérêt national, se visite de 14h à 19h du mercredi au dimanche jusqu’au 8 juin. Des visites commentées par Victorine Grataloup et Ramanana Rahary, co-curatrices de l’exposition, sont programmées régulièrement, et peuvent être organisées sur demande pour les groupes. Des visites flash (30 minutes) pour tout public à partir de 6 ans ont lieu tous les samedis à 15 heures. Des rencontres avec Sonia Chiambretto et Fabien Jobard, une performance avec Sarah Netter, des ateliers, des lectures produites par actoral… et divers événements sont prévus, et en cours d’élaboration.
Patrick Chamoiseau, dans un petit livre paru chez Seuil pose la question : « Que peut Littérature quand elle ne peut ? » Que peuvent les arts, les artistes, les écrivains, face à l’inconcevable qui s’empare aujourd’hui de notre monde ? La réponse apparaît dès l’exergue, les mots de René Char. Face aux nazis, en 1941, après la défaite, le poète résistant écrivait : « Est-ce la porte de notre fin obscure, demandais-tu ? Non. Nous sommes dans l’inconcevable, mais avec des repères éblouissants. » Nous vivons l’inconcevable et Chamoiseau le nomme, en liste sans fin, prolongée par ces points suspensifs qui disent l’infini des oppressions et des massacres. « Palestiniens Tibétains, Ouïghours, Rohingyas, Tutsies, Kurdes, Ukrainiens, Haïtiens Syriens, peuples-nations effacés dans l’Outremer français… » Il nomme aussi nos désespoirs actuels et récents : « Netanyahu, Trump, Poutine, Orbán, Erdoğan, Meloni, Le Pen, Bardella, Milei, Modi, Bolsonaro… »
En prolongeant encore la liste par ces points suspensifs où pourraient se nicher bien des replis en soi, bien des suicides. Bien des renoncements au collectif et au commun. En avons-nous le droit ? Devons-nous, comme après Auschwitz, opposer le silence ? Patrick Chamoiseau l’affirme, Littérature (sans article, comme une matière globale précédant le Verbe), Musique, Art, Théâtre, peuvent (même quand ils ne peuvent). Ils sont nos repères éblouissants, ceux que nous ne devons pas perdre, ceux qui donnent la force de résister, parce qu’ils maintiennent en nous le désir de vivre et la compréhension intime de l’autre en nous.
Résister aux identitaires
Ainsi, ici, pour alourdir les attaques multiples et concertées que vivent les artistes et les écrivains, dans un contexte d’OPA sur l’édition Hachetée par Bolloré, sur la diffusion de presse Relayée par Bolloré, sur la télévision Canalisée par Bolloré, se profile l’hallucinant projet PERICLES. L’enquête de L’Humanité sur les agissements de Pierre-Edouard Stérin, milliardaire exilé fiscal en Belgique, démontre sa volonté explicite : l’extrême droite veut, comme aux États-Unis, s’emparer du pouvoir en modelant les esprits, en fabriquant les opinions et en occupant le terrain universitaire et culturel. Car PERICLES ne désigne pas l’orateur grec inventeur de la démocratie radicale. Comme souvent l’extrême droite dévoie et récupère le sens des mots : PERICLES, projet qui veut faire basculer aux prochaines municipales un minimum de 1000 mairies françaises dans le giron du RN ou de Renaissance (au choix), est un acronyme revendiqué par le milliardaire Patriote, Enraciné, Résistant (sic), Identitaire, Libéral, Chrétien, Européen, Souverainiste Tout un programme, qui place la bataille culturelle au cœur des enjeux de notre temps.
Littérature peut
Patrick Chamoiseau oppose à l’Enracinement le rhizome, à la Patrie la nation, au souverainisme la Relation, à la Chrétienté blanche la mémoire de la traite négrière. La Ville de Marseille accueille Baya et ses céramiques au musée Cantini, L’Ecailler publie l’autobiographie de Jack Johnson, écrite il y a 100 ans, La Friche expose les victimes racisées des violences policières, La Compagnie accueille la submersion, Les Pas Perdus cultivent l’art de recevoir. Et tous les syndicats de la culture se mobilisent pour lutter contre les coupes budgétaires et les attaques idéologiques sans précédent. À leurs côtés, refusons l’inconcevable, défendons la culture publique, les droits culturels de tous et toutes. Cultivons et protégeons ensemble nos repères éblouissants.
L’engagement écologique peut il être porté par la Fondation EDF ? L’exposition a pour ambition de rendre l’art au service de l’écologie, en particulier en concevant des œuvres à partir de matériaux biosourcés ou réutilisés. Coproduite par la Friche Belle de Mai, l’exposition Âmes Vertes, quand l’art affronte l’anthropocène s’étend sur les 1400 m2 des deux plateaux la Friche. Face aux défis écologiques,Paul Ardenne,le commissaire principal, a réuni 22 artistes et 5 architectes français et internationaux pour composer l’exposition, qu’il a conçue comme un « antidote à la culture de la performance » ou une initiation à l’écologie culturelle. Pour sortir de l’anthropocène, et ne plus penser l’espèce humaine comme le centre de la vie.
Décroitre, hybrider ou « solutionner » ?
Les artistes sélectionnés sont ainsi des « chasseurs-cueilleurs » ou, à l’opposé, des « technosolutionnistes ». Des dénonciateurs révoltés ou d’accommodants raccommodeurs. Par exemple Jérémie Gobé et son projet corailartefact quipropose de reproduire des coraux pour restaurer les récifs endommagés : il utilise des matériaux 100 % biosourcés (béton décarboné) et bioassimilables, fabriqués en circuit court.
D’autres solutionnistes, en particulier les architectes, proposent des constructions économes en énergies, voire autonomes. Mais peut-on dire comme Paul Ardenne qu’ils « répondent avec optimisme et résilience » aux « discours éco-anxieux » ? Ou comme Alexandre Perra, le délégué général de la Fondation EDF, qu’ils « luttent contre la dépression verte et le sentiment de l’échec irréversible » ?
Les photos puissantes d’Alexa Brunet, Dystopia, qui mettent en scène cordes de pendus sous les arbres, ou humains roses en chair à cochon, ne sont pas résilientes, mais combattives. Comme la peau de vache de Stéphanie Sagot et Suzanne Husky Géoingénierie verte, qui se moque puissamment des technosolutions aberrantes qui consisteraient à envoyer des miroirs dans l’espace ou du fer dans les océans.
Les artistes imposent leurs matériaux crus, leurs rêves hybrides, leurs imaginaires, les réseaux d’eau pure réveillés par une Alliance avec le peuple castor (Suzanne Husky). Espérons qu’à les entendre, nos dépressions vertes ne s’éteignent pas, mais allument nos révoltes contre ceux qui continuent de détruire le monde.
Dans le cadre de l’exposition Âmes Vertes, Lucy et Jorge Orta proposent avec Symphony for Absent Wildlifeune impressionnante installation constituée de 14 sculptures de musicien·nes hybrides portant des costumes de feutre issus de couvertures militaires et de magnifiques masques évoquant des têtes d’animaux. Leurs mains, réalisées en céramique, tiennent délicatement des appeaux en bois. L’installation à été créée à la suite d’une performance, dont une vidéo rend également compte. Le cortège de musicien·nes imite les bruits de la forêt et les chants des oiseaux en soufflant dans leurs appeaux. Iels symbolisent les esprits de la vie sauvage disparue. Des inscriptions relatives à d’anciens guerriers et vagabonds sont brodées au fil jaune sur les masques et costumes. L’installation d’une grande qualité plastique et symbolique, affirme d’un même geste sa gravité et sa poésie.
Plusieurs œuvres importantes de la grande artiste algérienne sont visibles depuis le 11 février au Musée Cantini. Une cérémonie officielle est prévue le 24 février. Entretien avec Anissa Bouayed, historienne et commissaire indépendante
Diasporik : Quel est le contexte de ce dépôt d’une cinquantaine d’œuvres –sculptures, dessins, gouaches- de Baya ?
Cet important dépôt a pu se réaliser grâce à la confiance instaurée lors de l’exposition de 2023 (voir encadré) entre les musées de Marseille et la personne déposante – qui souhaite garder l’anonymat. Elle avait déjà contribué par des prêts importants au succès de l’exposition, en particulier en nous confiant alors des sculptures. Ce contexte favorable est le fruit de liens tissés alors, du soin apporté par le commissariat à mieux documenter l’œuvre sculpté de Baya qui souffrait jusqu’à présent d’une sorte de double peine : faible visibilité dans les expositions et quasi absence d’analyse. Comme si seule la peinture comptait, laissant la céramique en situation subsidiaire.
De ce point de vue l’exposition de Marseille avait consacré deux salles aux sculptures de Baya, l’une autour de Baya à Vallauris, l’autre autour de la réflexion suivante : peinture et sculptures sont-elles deux polarités de l’œuvre de Baya ou bien faut-il associer, comparer les deux pratiques artistiques comme deux faces complémentaires de sa création, se nourrissant l’une l’autre ? Tout nous porte à refuser les dissociations artificielles ou idéologiques opposant un art majeur à un autre considéré comme mineur car trop proche de l’artisanat ou des arts populaires.
Il s’agit donc de valoriser l’art majeur d’une artiste majeure, tous les deux minorés…
Effectivement. Dans un esprit de réhabilitation de cette part délaissée, les musées de Marseille avaient contribué à la restauration de sculptures qui avaient appartenu à la mère adoptive de Baya mais qui n’avaient jamais été remontrées depuis l’exposition de 1947 ou depuis leur réalisation à Vallauris en 1948. Elles avaient été abîmées au cours du temps, il s’agit de pièces particulièrement fragiles. Un travail de restauration curative leur a redonné leur superbe et un travail scientifique patient a permis de les associer formellement ou thématiquement aux gouaches de Baya réalisées à la même période. Augmentée de peintures de différentes périodes, dont certaines parmi les premiers grands formats de Baya bien antérieurs à l’exposition de 1947, ce dépôt de sculptures restaurées offre un panorama significatif de la création de Baya et de l’importance qu’elle accorde au travail de la terre, son art premier pourrait-on dire, qui la connecte par le geste à la culture arabo-berbère dont elle se réclamait.
Ce dépôt est un véritable événement et place le musée Cantini, déjà dépositaire de trois grands formats remarquables des années 1970, dans une position forte, du point de vue d’éventuelles recherches qui pourraient se développer à partir de ce corpus. La monstration actuelle d’une partie de ce dépôt et des œuvres emblématiques de Baya déjà présentes au musée Cantini depuis les années 1980, ouverte au public depuis le 11 février, dans les salons du musée, donne un aperçu de ce riche dépôt et établit d’ores et déjà, grâce à la mise en espace judicieuse réalisée par la conservatrice Louise Maldinier, des correspondances fécondes entre sculptures et peintures, attestant aussi de la dimension symbiotique du travail de Baya.
Depuis l’exposition L’Orient des Provençaux qui a marqué Marseille en 1982, y a-t-il eu un changement de paradigme dans le lien entre cette ville et les artistes algériens ?
De mon point de vue, le nouveau contexte ne s’inscrit pas seulement dans la continuité de l’exposition Baya qui a eu lieu à Cantini en 1982-1983, au cours de la saison intitulée « l’Orient des Provençaux », terminologie qui nous interpelle évidemment aujourd’hui pour son caractère exotisant. La période écoulée depuis, plus de 40 ans après la première initiative, montre que cette belle exposition d’alors n’a pas été la condition suffisante pour faire bouger les lignes, par exemple en faisant entrer d’autres œuvres d’autres artistes algériens ou plus largement maghrébins dans les collections marseillaises. Ces artistes y sont toujours sous-représentés par rapport à l’ouverture sur l’autre rive de la Méditerranée qui fait l’identité de Marseille.
Pourquoi, à votre avis ?
La vie culturelle est aussi redevable du politique et des pesanteurs idéologiques qui, concernant les relations à l’Algérie, sont restées importantes. En tant que chercheuse attentive aux faits culturels, je peux dire que les prémices d’un changement de paradigme sont déjà à l’œuvre avec certaines réalisations héritées de Marseille Provence 2013, l’émulation avec le Mucem, les nombreuses résidences d’artistes du Maghreb grâce à des dispositifs dédiés. Dernièrement, les moyens matériels et scientifiques mis en œuvre pour réussir l’exposition Baya signe évidemment une nouvelle dynamique qui est aussi le fruit de l’action d’une nouvelle génération de conservateur-es du patrimoine qui souhaitent inscrire l’art moderne et contemporain dans des expressions plurielles, loin de toutes hiérarchie européocentrée.
Compléments et relations
2022-2023, l’Institut du monde arabe à Paris et les musées de la Ville de Marseille s’associent pour présenter l’itinérance d’une exposition sur l’artiste algérienne Baya. L’exposition intitulée Baya, femmes en leur jardin à Paris, se déploie et s’amplifie à Marseille sous le titre Baya, une héroïne algérienne de l'art moderne du 13 mai au mois de novembre 2023. En complétant les œuvres avec des fonds d’archives privées et les archives nationales d’Outre-Mer, l’historienne Anissa Bouayed, commissaire de l’exposition avec Nicolas Misery, a permis de nouer des relations privilégiées avec des prêteurs publics et privés. Ces documents garantissent- l’authenticité des œuvres présentées, et étoffer le parcours chrono-thématique en inscrivant l’oeuvre dans son contexte politique et historique.
Depuis quelques temps, le jeune public a son cirque d’auteur, et de grands noms s’y collent – de Phia Ménard, qui ouvrait la voie il y a une quinzaine d’années avec L’après-midi d’un foehn, à Mélissa von Vépy ou encore Jean-Baptiste André. Pour Coline Garcia, c’est un sacerdoce : dès sa création en 2016, sa compagnie SCoM creuse le sillon d’un cirque contemporain pour le très jeune public, un domaine qu’elle constate alors déserté. Son premier triptyque embrasse les thèmes du corps, de la maison et de la famille, avec notamment le très remarqué TRAIT(s) en 2021, « essai de cirque graphique » se basant sur les univers de Miro et Kandinsky via une Roue Cyr enduite de peinture, sillonnant une page blanche géante.
Au Théâtre Massalia le 8 février, place à Baoum !, sa création 2024. Toujours un mot simple claquant comme une onomatopée, et un nouvel accessoire fort : ici, c’est le rond qui prend toute sa place. Tour à tour gonflés, relâchés, éclatés, les ballons de baudruche surlignent le travail respiratoire, décomposent le mouvement, suspendent l’instant. De contorsions au milieu du public en beatbox humaine, la bande sonore ouatée se compose avec les sons corporels du duo, captés en direct : souffle, raclements de gorge, battements de coeur… Jolie idée : confier des ballons à certains enfants des premiers rangs, qui les donnent à l’artiste au fur et à mesure que les autres éclatent, comme une manière douce d’initier au concept d’implication dans le spectacle vivant, une réelle expérimentation corporelle partagée.
Risque partagé
« Comment on fait pour que ça ne tombe pas ? » Autre manière de mettre l’expérience en partage, avec La Volte Cirque. Ici, porteur et voltigeur se posent à haute voix les questions qui les animent : la sensation physique de la peur, l’attrait immodéré du vide, la quête d’adrénaline, la manière de conjurer le sort, la nécessaire confiance en l’autre… De ce jeu avec les limites – de soi comme des lois physiques –, le bien nommé De bonnes raisons propose une approche ludique. Sidney Pin et Matthieu Gary prennent cependant soin de ne jamais se poser en super héros. Le duo désamorce toute tentation de prise d’ascendance sur un public subjugué, en osant par exemple l’exploit avec l’étiquette du slip qui dépasse !
Souvent malin, le spectacle évoque le risque partagé, tacite entre artistes et public, rendu plus tangible encore par des acrobaties de proximité : jamais on n’aura vu – senti presque en son for intérieur – d’aussi près un numéro de bascule ! Composer la partition de l’effroi parmi les spectateurs, évoquer le risque d’instrumentaliser les peurs… Le cirque peut évoquer tout ça à la fois, et c’était une belle manière de célébrer cet art collectif, pour l’un des derniers spectacles de la Biac, sur la magnifique presqu’île des Sablettes hébergeant l’espace chapiteaux du Pôle à La Seyne-sur-Mer.
JULIE BORDENAVE
La Biacs’est tenue du 9 janvier au 9 février 2025 dans la Région Sud.