Les « Troubles » ont déchiré l’Irlande durant une trentaine d’années. Plus 3 500 personnes ont été tuées dont plus de la moitié des civils et plus de 50 000 personnes blessées. Parmi les quartiers les plus touchés, New Lodge, une enclave républicaine au cœur de Belfast, un ensemble de tours. C’est là qu’Alessandra Celesia est allée à la rencontre des gens, encore hantés par la violence et la mort. Pour cette cinéaste italienne dont le mari est irlandais, « filmer est une manière de s’interroger et de se “soigner”. Il y a quelque chose que tu ne comprends pas du monde et c’est en le filmant que tu essaies de le saisir. Filmer le réel, c’est tenter d’y mettre un peu d’ordre aussi. »
Elle a rencontré Joe McNally, un républicain à fleur de peau qui ne s’est jamais remis de la mort de son oncle, tué par les loyalistes à l’âge de 17 ans. Il en avait 9, reste traumatisé, et suit des séances avec sa psychologue Rita Overend : « Je vois toujours les choses à travers mon regard d’enfant de neuf ans, je continue de les voir de la même manière », lui confie-t-il. Alessandra Celesia, après de longs mois passés avec Joe et ses proches, leur a proposé de revisiter leurs souvenirs, de remonter le temps jusqu’en 1975. Joe devant un cercueil colle un pansement sur le nez du jeune homme qui y est allongé. C’est le seul souvenir qui lui reste : son oncle avait été abattu d’une balle à l’arrière de la tête, ressortie par son nez.
Le passé sur les épaules
Plusieurs séquences, souvent émouvantes, émaillent ce documentaire où alternent présent et passé : des images d’archives dominées par des teintes de bleu nous rappellent des moments terribles comme la mort de Bobby Sands, un des responsables de l’IRA, après une grève de 66 jours. Cette période violente a laissé des souvenirs, des traces douloureuses sur les habitants des flats (« appartements ») de New Lodge qui continuent de vivre là, portant le passé sur leurs épaules.
Le regard bienveillant et lucide d’Alessandra Celesia permet d’approcher un pan de l’histoire de l’Irlande qui avait déjà été le décor d’un de ses films précédent, Le Libraire de Belfast en 2011. Avec ce nouveau documentaire très réussi – et co-produit par la société marseillaise Films de Force Majeure – elle réussit un voyage de remémoration attachant, qui a été sélectionné dans de nombreux festivals et est en lice pour la sélection des Oscars.
ANNIE GAVA
The Flats, d’Alessandra Celesia En salles le 5 février
C’est avec des œillets à la boutonnière que le service d’accueil des publics du Zef nous reçoit en ce jeudi 23 janvier. « Dessous, les œillets », le sous-titre du spectacle Battaglia, est le premier indice d’un jeu de piste, présenté par Marie Lelardoux et sa compagnie marseillaise. Le point de départ de ce projet est à chercher du côté de Pina Bausch qui, en 1982, recouvre les plateaux d’œillets. Cette séquence bouleverse la dramaturge, qui en réalise une audiodescription en 2021 et impulse l’histoire d’un tableau qu’on ne contemplera jamais. Cette œuvre invisible nous est décrite, dès le début du spectacle, par un enfant qui va jouer le rôle de passeur. « Fermez les yeux et imaginez » dit-il en guise d’introduction.
La fable est résumée en quelques mots : deux archéologues sont à la recherche de sa peinture qu’ils vont retrouver dans une grotte. Puis vient la description du tableau : le ciel est « marron vieux », sur une colline se situe le champ de bataille « avec des chevaliers, des espèces de lance […] des guerriers, des chevals […] des fleurs rouges dans le champ ». Sur scène, l’image se déploie, prenant corps dans le dispositif scénique, la création lumière et sonore. Les deux adultes présents sont à la fois archéologues et figures du tableau. La peinture fait alors l’objet d’une investigation minutieuse, strate après strate. De nouvelles images apparaissent alors, au fur et à mesure que l’on gratte la surface de l’œuvre picturale. À l’instar d’un palimpseste, d’anciens récits refont surface. La scénographie, entièrement modulable, est explorée dans toutes ses dimensions, tandis que résonnent les textes de Buchner ou de Shakespeare pour les plus connus. L’extrême lenteur des déplacements des protagonistes, comme empêtrés dans le récit, contraste avec la vivacité de l’enfant, qui vient clore le spectacle et éveiller le public de ce songe d’une nuit d’hiver, à la lueur d’une veilleuse, précieusement serrée dans sa main.
Fidèle à sa vocation de lieu de rencontres entre auteurs et public, la librairie Maupetit a proposé à ses lecteurs deux beaux moments de réflexion. Le premier était à l’initiative de Kometa, nouvelle revue qui publie des récits littéraires, des photos d’auteurs et des débats d’idées ambitieux. Pour son premier hors-série, la rédaction avait choisi le thème de l’Arménie, pays mouchoir de poche mais à l’histoire ô combien riche et troublée. Autour de la directrice de la publication Léna Mauger (ancienne rédactrice en chef de la revue XXI, elle réside à Marseille) le réalisateur Serge Avékidian et la journaliste Taline Oumdjian ont raconté les liens qui les rattachent au pays de leurs ancêtres. Le premier, fils de rescapé du génocide, est né et a grandi en Arménie après que ses parents, résidents en France, aient décidé d’embarquer de Marseille sur le paquebot soviétique Rossia qui, en 1947, transporta 3600 Arméniens ayant répondu à l’appel de Staline de rejoindre l’Arménie soviétique. Ils n’auront de cesse de vouloir regagner la France où Serge s’installera. La seconde, qui a grandi à Paris, était journaliste à France 24. Lorsque la guerre au Haut Karabagh se déclare et alors qu’elle doit commenter les images qu’elle voit sur les écrans, elle réalise qu’elle ne connaît rien du pays de ses aïeux. Elle décide d’y faire un séjour puis d’y vivre : « L’histoire des Arméniens, c’est celle de ce va-et-vient, de ces allers-retours permanents ».
Domination et édition
Deux jours plus tard, la librairie accueillait Gisèle Sapiro, directrice de recherche au CNRS pour son ouvrage Qu’est ce qu’un auteur mondial (éditions du seuil 2024), un livre somme qui étudie la domination post-coloniale des pays occidentaux sur la circulation de la production intellectuelle mondiale et qui se pérennise avec la concentration des grandes maisons d’éditions. 85 % du marché des livres scolaires dans les anciennes colonies françaises est détenu par Hachette, explique la sociologue disciple de Pierre Bourdieu qui déplore le manque de diversité d’un secteur dont « l’universalisme » est andro et européanocentré, en particulier dans les prix littéraires. Elle rappelle qu’il a fallu attendre 1993 pour qu’une première femme noire, Toni Morrison obtienne le prix Nobel de littérature et 2024 pour qu’une asiatique, l’auteure coréenne Han Kang, en soit lauréate.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Les rencontres se sont déroulées les 23 et 25 janvier à la librairie Maupetit, Marseille.
Sur l’écran apparaît un visage, crayonné par le réalisateur d’un trait nerveux et fin, à l’aide d’un Ipad – Ali Zare Ghanatnowine peut plus dessiner depuis les tortures subies dans les prisons iraniennes. Ce visage est celui de Ghazaleh, une jeune femme qui manifeste pour ses droits pendant la grande mobilisation de 2021. En voix off, c’est elle, à la première personne, qui raconte la balle reçue entre ses deux yeux, puis les mensonges du régime pour étouffer les raisons de sa mort. À l’image, on la voit étendue par terre, les yeux vides, une flaque autour de son visage, rouge comme la grenade. Poignant, difficilement supportable, voilà l’horreur du régime iranien encore une fois sous nos yeux. Mais que faisons-nous ?
Ali Zare Ghanatnowi beaucoup. Ses films sont projetés partout dans le monde, et souvent dans les pays arabes, où passent des officiels du régime iranien, comme en Égypte ou au Koweit. Ce 23 janvier, il était invité au Vidéodrome 2 par l’association La Cimade, qui vient en aide aux migrants, et les Ateliers des artistes en exil, qui accueillent le cinéaste, pour découvrir trois de ses films dont cette Grenade Noire, un court métrage d’hommage à Gazaleh, victime du régime iranien pendant le mouvement « Femme, Vie, Liberté ».
La guerre continue
Trois ans après, le régime iranien « intensifie sa guerre contre les femmes » explique une publication d’Amnesty International parue en septembre dernier. Le 22 juillet 2024, des policiers ont tiré à balles réelles sur une femme qui conduisait sa voiture sans voile, la blessant grièvement. Deux défenseures des droits humains, Sharifeh Mohammadi et Pakhshan Azizi ont été condamnées à mort pour « rébellion armée contre l’État », et deux autres, Wrisha Moradi et Nasim Gholami, sont actuellement « jugées » pour les mêmes motifs.
Malgré ces crimes connus et répétés, la France poursuit une politique ambivalente vis-à-vis de ce régime. Comme l’a souligné récemment Marjane Satrapi en refusant la Légion d’honneur, les fils des mollah peuvent librement circuler à Paris ou Saint-Tropez, alors que « de jeunes Iraniens épris de liberté, des dissidents, des artistes » se voient refuser le droit d’entrer sur le territoire.
NICOLAS SANTUCCI
Projection donnée le 23 janvier au Vidéodrome 2, Marseille.
Diasporik. Yennayer, le nouvel an amazigh, se célèbre du 12 au 14 janvier selon les régions. Pourriez-vous expliquer les origines de cette célébration ? Malika Assam. Yennayer est à la fois un ensemble de rituels et un moment qui s’inscrit dans une certaine perception du temps. Dans l’antiquité, c’était le point de départ de l’année agricole solaire et, avec la romanisation, ce jour s’est confondu avec le 1er jour du calendrier julien. Il célèbre probablement le renouveau des jours à compter de l’allongement de la durée diurne mais aussi un passage par Tiwwura useggas « les Portes de l’année » : on termine les récoltes de l’année et il faut attendre celles à venir pour survivre. La nuit du nouvel an est vécue comme un moment de basculement. De nombreux rites familiaux visent notamment à écarter la famine. D’où un repas aussi copieux que possible la veille de Yennayer : Imensi n Yennayer ou Id Yennayer.
Quelles ont été ses évolutions et quel est son sens aujourd’hui ? Dans des sociétés de moins en moins agricoles, Yennayer s’est adapté sous l’influence du militantisme berbère/amazigh. Rappelons que jusqu’à la fin du XXe siècle les États du Maghreb se définissaient tous exclusivement comme arabes et musulmans. Contre cette définition, dès les années 1970, l’association L’Académie berbère a formalisé une ère amazighe en faisant coïncider cette célébration avec un événement historique : l’intronisation du pharaon Sheshonq Ier en -950, un pharaon qui serait issu de l’installation ancienne de Libyens orientaux en Égypte, et n’a pas tardé à devenir dans le discours militant un pharaon « amazigh ».
De fait, Yennayer s’est diffusé hors du cadre familial et a servi à revendiquer la dimension amazighe des populations. La célébration est devenue plus collective et a investi les espaces publics diversement, des fêtes villageoises en Kabylie à la célébration dans diverses mairies en émigration, pour revendiquer une place dans la cité… Avec la reconnaissance de l’amazighité en Algérie et au Maroc, ce jour s’est institutionnalisé comme jour férié et permet de mettre la culture amazighe à l’honneur (concerts, conférences, expositions d’objets artisanaux ou ateliers de pratiques diverses…), au risque qu’elle soit commercialisée et folklorisée. Il y a finalement aujourd’hui autant de Yennayers que d’enjeux sociaux ou politiques !
Les langues et cultures amazighes ont survécu à l’émergence de l’écrit, aux conquêtes arabes puis coloniales, ottomane et française. Comment les résistances se sont-elles opérées ? Les sociétés amazighes ne sont pas des sociétés orales, mais à dominante orale. Elles ont depuis longtemps connu la pratique de l’écrit, y compris avec un alphabet propre qui a laissé de nombreuses inscriptions libyques : l’inscription dite « bilingue de Massinissa » date du IIe siècle avant notre ère. Le libyque a ensuite donné les tifinaghs que les Imajaghen [les Touaregs, ndlr] ont continué à utiliser jusqu’à aujourd’hui. Même lorsque la conquête arabo-musulmane islamise la région et diffuse, très progressivement, la langue arabe, on voit apparaître la pratique de l’écrit en langue berbère avec les caractères arabes, qui va perdurer dans certaines régions, comme le Souss au Maroc, jusqu’au XXe s.
Mais il est vrai que le canal privilégié pour la transmission de la mémoire collective et de la littérature a été l’oralité. Dans des espaces où le mode de gouvernement n’était pas celui d’États centralisés, la cohabitation de plusieurs langues n’était pas problématique. Elle l’est devenue lorsque la colonisation et les courants nationalistes qui lui répondent imposent le modèle de l’État-Nation qui pose une équation : une nation = une langue = un État.
Quelle a été l’origine du déclenchement du printemps berbère en 1980 en Algérie? Cette équation explique qu’à l’indépendance, la berbérité a été perçue comme une menace à l’unité nationale et occultée progressivement. Les gouvernements craignaient qu’elle n’appuie des revendications politiques. En parallèle, ils lancent les politiques dites d’« arabisation », vécues comme répressives notamment en Kabylie où l’affirmation identitaire berbère est précoce et profondément ancrée dans toutes les couches de la population. Les jeunes étudiants qui peuvent à partir de la fin des années 1970 faire leurs études à Tizi-Ouzou sont particulièrement actifs. En 1980, une conférence qu’ils avaient organisée autour de Poèmes kabyles anciens, ouvrage de l’écrivain et anthropologue spécialistes des Berbères Mouloud Mammeri, est interdite officieusement par les autorités, et c’est toute la région qui s’embrase pour défendre les « langues et cultures populaires » face à une répression violente.
Quelles en ont été les conséquences, jusqu’à aujourd’hui? Ce premier événement a secoué le monolithisme de la vie politique algérienne ; il a eu aussi des répercussions à l’échelle locale où désormais, l’affirmation berbère/amazighe en Kabylie se fait au grand jour. Plus largement, au Maghreb, cet exemple de mobilisation a renforcé les mouvements d’affirmation identitaire qui ont fini par tisser de nombreux liens. Selon les régions et les États, les actions ont été plus ou moins réprimées mais « la langue et la culture amazighes» ont fini par être institutionnalisés en Algérie et au Maroc.
Dans vos enseignements à l’université d’Aix-Marseille, quelles sont les disciplines mobilisées, en langue, en histoire… ? À l’Amu, les étudiants de diverses filières, notamment de la licence d’arabe mais aussi des diverses spécialités en sciences humaines et sociales, peuvent s’initier à la langue berbère, avec cette année deux langues possibles en initiation, le rifain et le kabyle. Ils peuvent continuer cet apprentissage pendant 3 ans. Par ailleurs, il y a deux cours sur l’histoire, ancienne et contemporaine, des mondes berbères et deux cours pour s’initier à la linguistique et aux enjeux sociolinguistiques. Enfin, le parcours Moyen Orient-Maghreb du master Langues et sociétés initie aux enjeux des études berbères/amazighes aujourd’hui. Et il est possible de se spécialiser en études berbères grâce à un diplôme en partenariat international qui prévoit un semestre en mobilité à l’université de Naples l’Orientale.
Quels sont les profils de vos étudiants, aujourd’hui ? Les étudiants sont en majorité issus des migrations maghrébines en France, de familles berbérophones et aussi aujourd’hui d’arabophones qui s’intéressent à cette autre langue du Maghreb. Mais il y a aussi quelques étudiants qui n’ont pas de lien particulier avec le Maghreb et qui au regard de leurs projets d’étude, souhaitent s’initier à cette langue et aux dynamiques amazighes.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SAMIA CHABANI
Yennayer, nouvel an berbère 1er février, Conférence à17h30 suivie d’un concert à 19 h de Nouredine Chenoud Maison des associations, Marseille À l’initiative de l’association Coup de soleil
Reconnu comme un compositeur, concertiste et chambriste d’exception, Jérôme Ducros n’en est pas à son premier dialogue avec l’œuvre de Schubert. En 2001 déjà, il explorait les Fantaisies du compositeur dans un enregistrement salué, avant de poursuivre son exploration en compagnie des frères Capuçon ou de Philippe Jaroussky. Pour ce retour en soliste, c’est aux ultimes chefs-d’œuvre du maître viennois qu’il s’attaque, promettant une fusion entre une technique irréprochable et une interprétation empreinte de finesse et d’émotion. Une promesse magistralement tenue.
Le récital s’ouvre sur une énigme : celles des trois Klavierstücke D.946, moins jouées que les Impromptus qui suivront, dont elles sont pourtant considérées comme des extensions. Poignantes, introspectives, mystérieuses et inattendues dans leur développement comme dans leurs explorations harmoniques. Le goût du contraste, du sforzando inattendu, de l’éclaircie subreptice rappelle la part mozartienne de Schubert, son pendant Sturm und Drang. Mais on entend également, par-delà la fausse simplicité de partitions particulièrement exigeantes et délicates, une poésie et une mélancolie singulières et émouvantes.
Plus familiers et plus enlevés, les Impromptus D.899 qui suivent convoquent un romantisme plus lyrique et théâtral. L’effusion ne s’y fait cependant jamais insincère. Du premier impromptu, martial, presque funèbre, où les triolets constants et les basses sourdes marquent l’inexorable avancée du temps, à la dernière pièce de l’opus, volubile, sensible et dansante, portée par sa cascade d’accords arpégés, c’est un monde d’une rare richesse que Jérôme Ducros dévoile à un public fasciné. Y compris, chose rare dans Schubert, un pendant flamboyant proche de Liszt, dont l’arrangement de la Litanei donnée en bis confirmera la douce présence.
Après le succès de leur premier spectacle Ven, les circassien·ne·s Hugo Ragetly et Maria delMar Reyes se retrouvent en 2023, toujours autour d’un mât chinois, pour le second spectacle de leur compagnie Si Seulement. Avec Quand on était seul·es, iels explorent leur rapport à la solitude, et la manière dont deux solitudes se rencontrent. Un spectacle à mi-chemin entre le cirque et la danse, grâce une collaboration avec les chorégraphes Jorge Jauregui et Emmanuelle Pépin. Leurs acrobaties virtuoses et leurs chutes sont accompagnées par des partitions de guitares composées et interprétées en live par Javier Arnedo, qui magnifient le lien entre les deux circassien·ne·s.
Enfant, Fabrice Melquiot passait tous ses étés dans le village natal de sa mère, en Calabre (Italie). Une région sur laquelle pèse l’ombre de la mafia, qui fascinait et terrifiait le jeune Fabrice. Des années plus tard, alors que s’ouvre le procès d’un grand nombre de membres de la ‘Ndrangheta, il commence à écrire La Truelle. À ses souvenirs d’enfance, il mêle ceux du comédien François Nadin, lui aussi d’origine italienne mais aussi des documents d’archives, des références culturelles… aboutissant à une pièce qui oscille entre réalité et fiction, documentaire et fantasme. Un seul en scène dans lequel Nadin campe aussi bien le juge Falcone que des figures mafieuses comme Toto Riina pour raconter l’histoire de la mafia et interroger sa quête de pouvoir.
Au Mucem samedi 25 janvier, le public pénétrait de plain pied dans l’univers Carlos Munoz, pour la première de son spectacle Le récit des yeux : vives et alertes, ses petites machineries cinétiques y donnent vie à un ingénieux et fascinant petit théâtre graphique, dans lequel la main de l’homme devient un outil parmi d’autres pour animer massues et balles de jonglage. Travaillant aussi sur les artefacts, le jongleur chilien a la facétieuse humilité de se mettre en scène à la manière d’un élément joué par les circonstances !
Un Trilokia qui s’étend
Autre posture pour Jani Nuutinen, qui posait son très attendu Trilokia dans la Plaine de la Crau. Pour l’Étang des Aulnes, le circassien finlandais a imaginé une création en trois actes, la météo capricieuse de fin de semaine confisquant hélas le dernier volet prévu in situ, pour le replacer en salle. Dans le dénuement d’une lumière tamisée, bercé par un goutte à goutte mat et sourd, l’artiste explore dans un premier tableau d’une hypnotique beauté son rapport à l’eau. Absorbé dans la manipulation de son cerceau de métal, il y engage une petite transe qui absorbe le spectateur, suspendu à ses tours de piste. Du cirque, il a gardé le goût pour le circulaire, un arpentage incessant de ses mini-espaces de jeu, confinant presque au mouvement perpétuel – selon les formules consacrées « pas de cirque sans le cercle, il faut jouer avec la face et les fesses », attribuées au maître Johann Le Guillerm, dont on sent parfois poindre l’ombre tutélaire dans la posture du démiurge tentant de domestiquer éléments et outils évocateurs – dame-jeanne, marteau, hache… Mais l’attention s’émousse au fil des esquisses devant un public songeur, séduit ou rendu hermétique aux esthétiques successives – affrontement steampunk entre flamèches et escarbilles, dressage bucolique de branche d’arbres… Pour espérer captiver sur la durée – 2h30 tout de même –, le spectacle devra trouver un autre écrin osant une prise de risque similaire, pour prendre le temps de se peaufiner.
Objectifier le corps masculin
À Klap vendredi, petit séisme avec Armour – entre amour et armure, de ces peaux successives arborées au cours du spectacle : justaucorps fluo, plastrons de gladiateurs, jockstrips… Après le très salué Cuir (accueilli en 2023 à la Friche), qui explorait le spectre de la domination et soumission, le duo composé par Arno Ferrera et Gilles Polet se fait ici trio pour poursuivre ses expérimentations : un jeu sur la monstration et la mise en jeu du corps masculin, jouant sur l’épuisement et la limite sans fuir la compétition ni la sensualité, pour espérer détricoter les clichés. Dans une scénographie tri frontale laissant toute la place au regard, trois lutteurs s’y livrent de prime abord aux corps à corps, entre confrontation et étreintes. Mais ces sculpturales montagnes nous mènent peu à peu hors des sentiers balisés, sabrant de plein fouet les représentations attendues de la virilité pour ouvrir une brèche de vulnérabilité, d’humanité mais aussi d’espièglerie : chanter dans toutes sortes d’orifices, expérimenter des accroches inattendues, prendre le corps comme une matière brute à explorer sans tabous, venant titiller avec allégresse les images d’Epinal… Entre blagues potaches et explorations transgressives, Armour offre un salutaire bol d’air, en totale connivence avec un public complice, qui se repaît de ces corps littéralement jetés en pâture, jusqu’à jouer avec leur objectification-même. Essentiel !
Encore dix jours pour découvrir sur le territoire de la Région Sud les multiples propositions circassiennes émanant de la Biac. Sous chapiteau, d’imposantes équipes véhiculent l’enthousiasme des numéros qui ravissent. Fort d’un succès non démenti ces dernières années, la création Pandax du cirque La Compagnie, multivitaminée, met en scène cinq frères de retour des funérailles de leur père pour un road trip échevelé (jusqu’au 8 février au villages chapiteaux du Prado). Habitué des grands plateaux, le Cirque Le Roux livre pour sa part son sens de la narration et son souci du détail, dans des scénographies grandioses et raffinées. Avec sa nouvelle création, créée dans le cadre majestueux du Bon Marché à l’automne 2023 à Paris, c’est la folie des grandeurs : l’équipe fait revivre l’époque des grands magasins parisiens. Entre barre russe et double mât chinois, la technicité de haut vol se déploie ici dans une mise en scène vertigineuse, constituée de trois appartements en hauteur (Entre chiens et louves, du 29 au 31 janvier à Miramas, puis en tournée dans la Région Sud, notamment du 24 au 26 avril à Martigues).
Autres grandes équipes incontournables : la compagnie canadienne Les 7 doigts de la main, qui rejouent Roméo et Juliette sur le modèle de la compétition sportive (Duel Reality, les 4 et 5 février à Antibes), ou encore les huit acrobates australiens de Gravity & Other Myths, qui avec Ten Thousand Hours rendent hommage à ces milliers d’heures d’entraînement nécessaires à l’accomplissement de la prouesse (les 8 et 9 février à Miramas).
Pépites intimistes
D’autres spectacles choisissent la veine plus intimiste pour s’adresser aux enfants, à l’approche des vacances. Dès 3 ans, les bambins se laisseront happer par massues qui voguent, ressac de torses, chorégraphies de doigts et autres membres entremêlés de la Cie Lamento. Porté par un duo virtuose, La fabuleuse histoire de BasarKus mêle acrobaties, jonglage et danse contact pour aborder le thème de la séparation, l’affirmation de soi et les vertus de la complémentarité, à l’assaut du vaste monde extérieur ! (le 31 janvier à Saint-Rémy, le 5 février à Vitrolles, le 8 à Port-de-Bouc). Dans le cadre de l’excellent cycle En pulsations !, la Cie ZeC propose quant à elle une 8e Balle bondissante, le 1er février au Mucem, sous le regard extérieur des très talentueux Nikolaus et Maroussia Diaz Verbèke. C’est le vertige qui saisit avec La volte-cirque, quand ses acrobates explorent les motivations insensées qui poussent les acrobates à littéralement s’envoyer en l’air, à travers le bien nommé De bonnes raisons (le 1er février Citron Jaune dans le cadre des Élancées, puis à la Seyne-sur-Mer du 6 au 8). Enfin, spécialisée en création jeune public de qualité, Coline Garcia – autrice notamment d’ouvrages didactiques (Circassienne à l’Atelier du Poisson soluble, Circorama chez Actes Sud Jeunesse) – présentera ici Baoum!, la nouvelle création de sa Cie SCoM (les 8 et 9 février au Théâtre Massalia).
JULIE BORDENAVE
Biennale internationale des arts du cirque Jusqu’au 9 février Région Sud biennale-cirque.com