mardi 31 mars 2026
No menu items!
Accueil Blog Page 214

« La Symphonie atlantique » d’Hubert Haddad, des enfants dans la guerre

0

Tout commence à Ratisbone, ville médiévale allemande, Clémens vit avec sa mère Maria Hanke dans un immeuble bourgeois. Cette dernière, éprouvée par des deuils, sombre peu à peu dans la folie tandis que le pays bascule dans le nazisme. Avant de perdre totalement pied et d’être internée, elle confie à son fils un violon très précieux qui lui vient de son grand-père.  Ce violon, « son âme », il ne doit jamais s’en séparer. Confié à un vieil oncle qui vit au cœur de la forêt noire, l’enfant va découvrir la musique, la nature et les grands espaces chers aux romantiques allemands. La musique de Mozart, Liszt, Grieg résonnent tout au long du roman, expression de ce qui a de plus invulnérable dans l’être humain, avec ces symphonies qui consolent quand le monde prend feu de manière insensée. Le petit Clémens, évanescent, candide et victime de ses traits qui répondent à tous les standards de l’aryanité, se retrouve pris dans les tumultes d’une histoire de grands qui le dépasse. 

La symphonie atlantique fait écho à un autre roman d’Hubert Haddad Un monstre et un chaos (Zulma 2019). Ayant pour cadre le ghetto de Lodz, celui-ci raconte l’histoire de Chaïm Rumkowski, roi des juifs autoproclamé, qui, prétendant sauver son peuple, a transformé le ghetto en un vaste atelier industriel au service du Reich. Face à ce pantin des exigences nazies, dans les caves, les greniers, sourdent les imprimeries et les radios clandestines. Les enfants soustraits aux convois hebdomadaires se cachent derrière les doubles cloisons… Et parmi eux Alter, un gamin de douze ans, qui dans sa quête obstinée pour la vie refuse de porter l’étoile. Avec la vivacité d’un chat, il se faufile dans les recoins du ghetto, jusqu’aux coulisses du théâtre de marionnettes de maître Azoï, où il trouve refuge. Clémens, Alter, deux enfants que tout oppose mais que la folie des hommes réunit. Dans un style classique, académique mais ô combien dense, riche et poétique, Hubert Haddad parle de ces guerres dans lesquelles les principales victimes sont encore et toujours les enfants.

ANNE-MARIE THOMAZEAU 

La symphonie atlantique, d’Hubert Haddad
Zulma - 19,50 €

Retrouvez tous nos articles Littérature ici

Festival Queer In&Out : Déplacer la norme

0
Ocean Film © Arizona Films

In&Out 2024 programme plusieurs films sur les premiers émois gays ou lesbiens, plusieurs spectacles de marionnettes queer de Johanny Bert, un grand cabaret drag, un DJ set déjanté… La présence de Paul B. Preciado et d’Océan, place la question des hommes trans au cœur des débats. Entretien.

Zébuline. Quelle importance vous donnez à la production de contenus par des personnes trans sur les sujets qui les concernent ?

Océan. Ça me paraît nécessaire, sur tous les sujets qui concernent des personnes qui vivent des discriminations, que le regard porté soit le leur. L’expérience de la minorisation ne pourra jamais être aussi précisément décrite que par celleux qui la subissent. C’est pour cela que j’ai fait Ocean, la première partie, en tant que réalisateur. C’était ça qui manquait. A la télé, les contenus sur les personnes trans étaient toujours réalisés par des personnes cis avec un regard altérisant, où le personnage transgenre est perçu comme autre, étrange, une petite chose qui se cache et qu’il faudrait aller débusquer sous les feuillages dans une forêt secrète. 

Il y a une perspective d’empouvoirement à raconter sa propre histoire, à poser un « trans-gaze » sur nos vécus, mais aussi sur les personnes cisgenre qui nous entourent. Nous sommes toujours scrutés comme une anormalité, il faut nous emparer de cette question de norme, la déplacer. C’est ce que je développe dans ma conférence au Liberté : changer de point de vue, c’est renverser la normalité. 

Dans votre série, vous montrez la violence des discours médicaux, familiaux, la violence du parcours administratif à l’égard des personnes transgenres, vous visibilisez ce que l’on vit habituellement dans une grande solitude. Pourquoi donner à voir cette violence malgré la vulnérabilité qu’elle fait apparaître ? 

J’ai toujours eu une volonté pédagogique. Déjà dans La Lesbienne invisible, mon premier spectacle, déconstruisait les clichés sur les lesbiennes, et Chaton violent sur le racisme. C’est important pour moi, il faut continuer à créer des ponts, avec humour, et bienveillance. Pour donner un exemple précis, quand je filmais ma mère, dans la série, qui me disait des choses très dures, très problématiques, puisque c’est là où elle en était, le fait de la filmer me donnait tout à coup beaucoup de force. Elle me disait des horreurs et moi je pensais « Ah ça, ça va être une super séquence! », ça donnait tout à coup une fonction, une utilité à sa violence. Ça pouvait permettre à d’autres de comprendre ce qu’on vit. 

Le processus créatif c’est un peu comme une armure pour moi. Chaque fois que je filme la violence, les choses difficiles que je peux subir, je leur donne du sens. Cette vulnérabilité, je dirai que c’est un endroit de reprise de contrôle, de pouvoir. Créer des objets artistiques me permet de transformer la violence en matière pédagogique, instructive, drôle et, d’une certaine manière, de la transcender. 

Qu’est-ce que vous pensez de l’évolution des représentations transgenres au cinéma ces dernières années?

J’ai le sentiment qu’il y a un double mouvement. A la fois positif parce qu’il y a de plus en plus de personnages transgenres et une plus grande réflexion sur leur représentation. On arrête petit à petit de faire jouer des personnages trans par des personnes cisgenres par exemple, ce qui n’était pas du tout le cas il y a 10 ans. Mais j’ai l’impression que ça n’avance pas assez vite. C’est compliqué de dissocier la question de la représentation de celle de la réalisation. Ça ne suffit pas d’avoir un personnage trans dans un film, une série, parce que c’est « cool » ou qu’on va se dire que ça fait « moderne » de traiter ce sujet. Ce qu’il faut, c’est plus de réalisateur·ices trans, mais aussi plus de réalisateur·ices et de scénaristes queer, racisé·es, plus de femmes. 

Les personnages minorisés sont souvent décevants parce que ce ne sont pas des personnes concernées qui les écrivent. Moi je suis très en distance, pour ne pas dire fâché, par exemple, avec Emilia Perez [Lire notre critique du film ici, ndlr]. Je trouve que c’est un film très problématique et ça m’accable de voir tout ce qui ne va pas dans sa représentation de la transidentité. Même si je suis très heureux pour Karla Sofía Gascón, de voir sa carrière d’actrice propulsée de cette manière, je trouve que ce film ne va pas du tout. J’ai envie de dire « Laissez tomber la représentation, arrêtez d’essayer d’écrire des personnages trans, vous faites n’importe quoi. Laissez-nous faire, ça sera bien mieux fait ». 

Le problème c’est que la transidentité est aussi un facteur de précarité. Peu de personnes trans ont la possibilité de faire des études et de se professionnaliser dans le cinéma. C’est en train de changer, je vois de plus en plus de chef·fes opérateur·ices concerné·es, de jeunes qui commencent à réaliser aussi. Je pense que les films fabriqués par des personnes trans, des personnes concernées arriveront petit à petit, et que les personnes cisgenres qui veulent traiter de ces sujets se renseigneront mieux et plus. Mais pour l’instant, cette maladresse dans la représentation et l’écriture de ces personnages nous retient encore. 

Entretien réalisé par NEMO TURBANT

Au programme
- Normal, Compagnie de l’Echo, spectacle déjeuner le 19 novembre, Théâtre Liberté
- Genres, sexualités, désirs et fantasmes, conférence d’Océan le 19 novembre, Théâtre Liberté
- Océan, film et rencontre avec Océan, le 20 novembre, Théâtre Liberté
- Young hearts, film d’Anthony Schatteman les 21 et 22 novembre, Cinéma le Royal
- Les 12 travelos d’Hercule, cabaret drag de En petit comité, le 21 novembre, Châteauvallon
- Hen, marionnette non binaire de Johanny Bert, du 22 au 27 novembre, Théâtre Liberté
- Orlando, ma biographie politique, film et rencontre avec Paul B.Préciado, le 23 novembre, Théâtre Liberté 
- La Bella estate, film de Laura Luchetti, le 26 novembre, Cinéma le Royal
- Baby, film de Marcello Caetano, le 28 novembre, Cinéma le Royal
- La nouvelle ronde, adaptation bisexuelle, asexuelle ou transgenre de la Ronde par les marionnettes de Johanny Bert, le 29 novembre, Châteauvallon
- Queer et marionnettes, rencontre avec Johanny Bert, le 30 novembre, Théâtre Liberté
- Débandade, spectacle sur les stéréotypes masculins d’Olivia Grandville, le 30 novembre, Théâtre Liberté

Deux rendez-vous avec Charlie 

0
Rita Martoculli et Luciano Biondini © X-DR

Pou sa première  soirée de Charlie Jazz donnait rendez vous à  Pat Metheny : à soixante-dix ans, le musicien est plus qu’un guitariste. En près de deux heures, il a dévoilé  divers chapitres de sa prolifique carrière, rendant hommage au contrebassiste Charlie Haden, son mentor,  pendant une séquence débordant d’émotions autour de Beyond Missouri Skies  et de ses racines country.  Dans une symphonie en solo, il convoque Barbara Streisand ou les Beatles, sans oublier une incursion folk avec sa guitare Pikasso inspirée des tableaux cubistes de Picasso(4 manches, 42 cordes !), ou la guitare baryton et ses basses profondes, ainsi que son « orchestrion », assemblage de technologies numériques  et d’instruments désuets mis en circuit, qu’il commande à partir d’une guitare et de ses effets. Le jazz était là avec ce qu’il faut de bossa-nova ( Manha Do Carnaval) ou  de blues ( The Tokyo Blues de Horace Silver ).

Dolce italia

Le lendemain, ouverture de la soirée italienne avec le duo Rita Martoculli (piano) Luciano Biondini (accordéon). Entre le piano percussif et impressionniste, et l’accordéon  au phrasé be-bop superlatif, la symbiose naturelle. S’en suit la tête d’affiche de ce second soir, le quintet  La Dolce Vita, dernier projet du saxophoniste (alto et soprano) Stefano di Battista en hommage à la musique populaire transalpine. Avec force volubilité, tant dans les discours-fleuves entre les morceaux que dans le son doux et incisif de son instrument, le leader expérimenté valorisera le talent de ses compagnons de jeu (le jeune trompettiste Matteo Culetto notamment, ainsi que le pianiste Andrea Rea, sans oublier le contrebassiste Daniele Sorentino, et André Ceccarelli à la batterie). D’un Tu vuo fa l’americano hard-bop à une Dolce vita aux accents New Orleans, en passant par une jam-session sur scène avec le duo de première partie sur un six-temps à la Miles Davis, le groupe distille des ondes de plaisir sans fin.


LAURENT DUSSUTOUR

Ces deux concerts ont eu lieu les 6 et 7 novembre à la Salle Obino, Vitrolles

Retrouvez plus d’articles Musiques ici

Avec « Full Moon », Joseph Nadj entre en fusion

0
Full Moon © Theo Schornstein

Full Moon, spectacle qui a fait se lever le public du festival Montpellier Danse en juin dernier, rend hommage à l’univers du jazz américain des années 1950 aux années 1980, tout en invoquant la symbolique du masque et la fusion des danses africaines. Sur scène, c’est Josef Nadj lui-même, masque de sorcier sur la tête, qui invite le public à une étrange cérémonie où l’homme s’aventure parfois sur le chemin de l’animal, sans frontières ni limites. Baignés dans une clarté qui évoque la lumière de la lune, les corps transpirants s’agitent, mêlant les pas traditionnels de la danse africaine à des enchaînements plus complexes évoquant le jazz ou le hip-hop, communiquant leur énergie brute à la salle. Les tableaux se succèdent, parfois limpides, parfois mystérieux comme la musique, au rythme des interventions de l’homme masqué qui semble insuffler la vie à ces créatures fantastiques. Le final donne lieu à un rappel où les interprètes reviennent sur le plateau, coiffés de masques africains, puis quittent la scène lentement en adressant un salut au public, qui en oublie presque d’applaudir comme pour prolonger ce rêve éveillé. 

ISABELLE RAINALDI

Full Moon a été dansé aux Salins, Scène nationale de Martigues, le 5 novembre

Retrouvez plus d’articles ici

« Le Sursaut » face à l’extrême droite. Entretien avec Alain Hayot

0

Zébuline. Votre combat politique contre l’extrême droite n’est pas nouveau, et vous l’avez vécu, très concrètement, à Vitrolles… 

Alain Hayot. Oui. J’ai été le candidat du Parti Communiste contre Mégret aux législatives, et contre sa femme aux municipales sur des listes d’union. En 1997 nous avons été défaits et ils ont gagné Vitrolles, mais en 2002 nous avons repris la ville avec Guy Obino. Concrètement, on a dû remettre debout une ville où tout dysfonctionnait. J’étais depuis 1998 vice-président à la Culture à la Région, et j’ai pu constater à quel point l’emprise sur la vie culturelle est essentielle pour ces gens-là.

Vous l’écrivez clairement, pour vous la lutte contre le FN, puis le RN, est une lutte culturelle… 

Oui, contre Zemmour aussi, contre une partie de la droite française qui veut imposer une hégémonie culturelle fondée sur une logique profondément régressive et obscurantiste. 

Une logique néolibérale ? 

Pas exactement. Ce qui en naît, logiquement. Le modèle néolibéral est producteur d’inégalités fondamentales. Pour se maintenir, alors que ses intérêts sont contraires à ceux des classes populaires, il faut qu’il les divise et qu’il agisse sur les esprits. Lorsqu’il est en crise, il laisse éclore les mouvements identitaires qui opposent et hiérarchisent les humains. Les néolibéraux savent que l’alternative politique des identitaires est inefficace contre le capitalisme, et ils la favorisent face à une menace politique réelle pour eux, celle de la gauche. C’est le fameux « plutôt Hitler que le Front populaire » qui resurgit aujourd’hui dans ses déclinaisons contemporaines.

Au moment où Trump est réélu, le triomphe de ces mouvements identitaires n’est-il pas inévitable ? 

Non ! Mon livre s’appelle Le Sursaut, il faut arrêter de croire que la fascisation du monde est irrésistible, et il faut la combattre. Refuser les boucs émissaires désignés, refuser de se laisser diviser, affirmer nos valeurs universelles dans leur pluralité. Les générations nouvelles, le sursaut du Nouveau Front Populaire en France, me font dire que demain est déjà là. Pas le leur, le nôtre. 

Mais comment résister ? 

La deuxième partie de mon livre est consacrée à la déconstruction de la culture identitaire. Du racisme sans race, du sécuritarisme qui ne crée pas de la tranquillité mais la guerre, de l’imposture sociale d’une extrême droite qui travaillerait pour l’intérêt du peuple. Nous vivons aujourd’hui en France un début d’apartheid exercé contre des Français qui vivent dans ce pays depuis plusieurs générations. Nous ne devons pas y céder.

Ce questionnement est-il intersectionnel ? 

Les combats féministes, antiracistes, LGBT… se nourrissent mutuellement. Il faut prendre conscience que ceux qui cherchent à dresser les minorités les unes contre les autres sont ceux qui ont intérêt à maintenir les dominations sociales. Construire les convergences est devenu difficile, parce que les outils médiatiques des dominants sont très puissants pour forger les opinions. C’est ainsi que la laïcité, principe évidemment émancipateur, peut devenir xénophobe. Nous avons besoin de renforcer la lutte des classes, la lutte féministe et la lutte contre le racisme ensemble, dans le principe de la créolisation de Glissant et Chamoiseau. C’est pour cela, je le redis, que la lutte contre l’extrême droite est une lutte des idées. Un combat culturel.

ENTRETIEN REALISE PAR AGNÈS FRESCHEL   

Le Sursaut – Face aux nouveaux monstres, d’Alain Hayot
Éditions L’Humanité – 15 €

Retrouvez nos articles Société ici

Art Montpellier, huitième !

0
© X-DR

Tout est à vendre à Art Montpellier, qui revendique le titre, avec une soixantaine de galeristes et éditeurs présents, de plus grande foire d’art contemporain du sud de la France. Elle ouvre ses portes durant quatre jours au Parc des Expositions autour de la thématique Géométries, couleurs et abstractions (une vingtaine de galeries présentent des œuvres en lien avec cette thématique). Ce qui lui donne l’occasion de mettre à l’honneur l’artiste Invader, qui est, avec Banksy, l’un des street-artists les plus connus dans le monde, tout en étant parfaitement anonyme ! Rendu célèbre pour ses mosaïques inspirées de jeux vidéo rétros, notamment « Space Invaders », une exposition inédite de l’artiste est présentée par la galerie Ange Basso.

Historiques

Parmi les autres artistes présents dans cette édition, qui ont fait date dans l’histoire de l’art du XXe siècle, on trouve notamment Hans Hartung, précurseur de l’abstraction lyrique, pionnier de la libération du geste en peinture, présenté par la Galerie Schanewald. Les formes biomorphiques, calligraphiques et colorées de Joan Miró, représenté par la Galerie JAF. Le fauve André Derain, avec plus d’une dizaine d’œuvres et de dessins inédits présentés par la Galerie Berthéas. Côté sculpture, César et ses célèbres compressions sont présentées par la Galerie Audet et la Galerie Shun. Et parmi les contemporains, Robert Combas et Hervé Di Rosa, co-fondateurs de la Figuration Libre, sont présents chez AD Galerie, tout comme la street-artist Miss’Tic, et Claude Viallat, figure centrale du mouvement Supports/Surfaces.

Artistes d’Occitanie

Au sein de la foire, quatre espaces sont spécialement dédiés aux artistes locaux par des acteurs locaux : la Région Occitanie présente sur son stand les travaux de Philipp Hugues Bonan, artiste-photographe connu pour ses portraits de nombreux grands créateurs contemporains, et notamment d’Occitanie comme Jean- François Boisrond et Claude Viallat. La Ville de Sète présente des œuvres de Maxime Lhermet, qui sur des capots de voitures, planches de surf ou portes d’hélicoptères, entremêle couleurs, formes et souvenirs. Le magazine spécialisé Artistes d’Occitanie lance la première édition de ses Grands Prix dédiés aux artistEs d’Occitanie, connus ou moins connu.e.s. Enfin Médi’art (Magazine l’Art-vues) présente l’exposition Joie de Maureen Angot, artiste qui vit et travaille à Carcassonne, en développant un univers fait de motifs géométriques répétitifs, sur de grands formats. 

MARC VOIRY

Art Montpellier
Jusqu’au 17 novembre
Parc des Expositions, Montpellier

Le Studio Rex à l’Alcazar : des mémoires toujours en errance

0
Exposition des archives Studio Rex à l'Alcazar © A.F.

Cet ensemble d’archives, né au sein du Studio Rex, studio photo d’Assadour Keussayan, fait des migrations un patrimoine et nous rappelle qu’aucun lieu dédié à ces mémoires n’existe aujourd’hui à Marseille. 

Le titre, Ne m’oublie pas, sonne comme un rappel pour celles et ceux qui imaginent que la migration est un phénomène temporaire ou qu’elle relève du libre arbitre de chaque individu, et pour ceux qui se contentent d’évoquer ces mémoires à l’occasion, laissant orphelins de nombreux marseillais, par l’absence de lieu de mémoires des parcours familiaux et migratoires de la ville. Entre photos de « portefeuille » et photos de studio, le Studio Rex donne à voir un pan de l’histoire des migrations à Marseille. 

De l’Arménie à l’Algérie, l’hospitalité en récit

L’exposition valorise le fonds d’Assadour Keussayan acquis par Jean-Marie Donat pour donner à voir l’immigration. Elle est le témoignage des personnes qui ont fait souche ou étape à Belsunce. Ce  laboratoire de photo familial implanté dans le quartier durant deux générations et fermé en 2018, restitue les vies de milliers d’hommes et de femmes, originaires du Maghreb, d’Afrique de l’Ouest, des Comores… Ils ont posé devant les objectifs de la famille Keussayan, rescapée du génocide arménien, pour des photos d’identité, des portraits individuels ou en famille, souvent envoyés à leurs familles restées au pays. Cette collection constitue un fonds mémoriel inestimable pour l’histoire marseillaise. Des photographies, anonymes et non datées, qui sont autant de traces et de preuves des anonymes qui ont fait de Marseille leur port d’arrivée, de passage ou d’ancrage et de Belsunce un quartier symbolique dans cette histoire collective. 

Patrimoine dispersé ou non valorisable

Alertée par l’éditrice Martine Derain en 2005, le Musée national de l’histoire de l’immigration avait acquis le matériel du studio Rex : des artefacts dont la chambre, la grille, l’enseigne et quelques photos colorisées. Un ensemble dont on regrette qu’il ait quitté la ville et qui aurait permis au Musée d’histoire de Marseille, une narration des migrations, à sa porte.

Le fonds photographique a quant à lui été acquis par les Archives municipales en 2006 auprès de Grégoire Keussayan, fils d’Assadour. Il n’est pas valorisé à l’occasion de Ne m’oublie pas. En effet, lors d’une première exposition, Grégoire Keussayan a été vivement interpellé par un homme originaire des Comores qui a reproché aux Archives municipales l’utilisation de ces négatifs de photos de studio. Le code du patrimoine impose le respect des données personnelles durant 50 ans, période à partir de laquelle, elles sont communicables de plein droit. 

Lorsque le studio a fermé en 2018, aucun nom n’était inscrit au dos des images, aucune nationalité, aucune date non plus. Photos d’identité, photos grand format en poses de studio, portraits retouchés et pastellisés… 

La sauvegarde de Jean-Marie Donat donne à voir ces archives et à comprendre ce que ces photos racontent. L’acquisition se fait progressivement, pour un projet d’édition. Jean-Marie Donat travaille seul, et c’est dans une solidarité de classe qu’il revendique sa légitimité, ayant partagé la gamelle sur les chantiers, dans les foyers de ces ouvriers où il a été recueilli comme un fils alors qu’il se retrouvait à 16 ans, sans foyer. Entre pratiques d’amateurs d’archives et démarche artistique, il porte une réflexion sociétale et critique. 

SAMIA CHABANI

Ne m’oublie pas
Jusqu’au 1er mars 2025
Entrée libre 
BMVR Alcazar, Marseillle

Retrouvez nos articles société ici

Cinéma : Panorama met le cap au nord

0
La convocation © Eye Eye Pictures 2024

Chaque année, le festival Panorama propose une nouvelle destination à son public. L’an dernier, il était parti du côté du cinéma indépendant d’Amérique du Nord, cette année, on reste dans le Nord, mais en Europe. Avec pas moins de trente films dont trois avant-premières. Des rendez-vous pour les jeunes cinéphiles également, et, pour les moins jeunes, des conférences, et débats accompagnant les projections – toutes présentées par des spécialistes. Un voyage en septentrion jalonné de polars, de drames, de satires, de comédies… à découvrir du 15 au 24 novembre sur le territoire de Scènes & Cinés, à Miramas, Istres, Grans, Fos-sur-Mer…

Ouverture islandaise à Miramas le 15 novembre avec When the light breaks de Rúnar Rúnarsson. Entre deux couchers de soleil, un amour secret, un accident et un deuil à cacher au reste du monde : le réalisateur de Sparrows capte ici un drame intime traversé d’ombres et de lumières. La clôture sera finlandaise à Istres avec Maja, une épopée finlandaise de Tiina Lymi – invitée de cette édition. La réalisatrice adapte une saga-culte, et nous transporte dans une île isolée, à la suite de sa protagoniste, une femme de pêcheur pauvre dont la vie bascule.

Nord magnétique

Entre les deux, une riche programmation. « Dépaysement sauvage » sur les pas d’un prêtre danois dans le superbe Godland de Hlynur Pálmason. Plongée dans un cinéma social : pour suivre la dérive d’une jeunesse sans repères dans Les Belles Créatures de Gudmundur Arnar Gudmundsson . Pour imaginer la rencontre de deux solitudes sur fond de mutations économiques dans Le vieil homme et l’enfant de Ninna Pálmadóttir. Ou encore pour interroger la société danoise à travers un conflit dans le huis clos d’une école avec La Convocation de Halfdan Ullmann Tondel (Caméra d’or 2024). On retrouvera dans ce film Renate Reinsve,la comédienne de Julie en 12 chapitres du Norvégien Joachim Trier également programmé. Des films exprimant la toxicité de certaines relations et les malaises mijotant sous le vernis de sociétés policées et lisses : Mon parfait Inconnu de Johanna Pyykkö ou The Innocents d’Eskil Vogt.

Plusieurs focus sont proposés. Le cinéma suédois au féminin avec deux films des années 1960 signés Mai Zetterling : Les Filles (1968) injustement boudé et Les Amoureux (1966) virulente critique du patriarcat. Le polar nordique, véritable genre dans le genre, autour de Sons de Gustav Möller où vacille l’honnêteté d’une matonne se confrontant à l’assassin de son fils. Focus aussi sur une réalisatrice peu connue, Selma Vilhunen dont on découvrira deux longs métrages Amours à la finlandaise et Little wing. Et, enfin sur deux réalisateurs emblématiques : le Suédois multi primé Ruben Öslund qui étrille avec férocité et délectation le néolibéralisme dans Sans Filtre et l’image rassurante de la famille dans Snow Thérapy. Et le Finlandais Ari Kaurismäki aux accents chaplinesques, tendre, poétique, décalé et chaleureux. Un Panorama qui met en évidence les thèmes récurrents, les spécificités et l’universalité de ce cinéma nordique.

ÉLISE PADOVANI

Panorama
Du 15 à 24 novembre
Divers lieux, Bouches-du-Rhône
scenesetcines.fr

Retrouvez nos articles Cinéma ici

À Africapt, une « Aïcha » bien vivante 

0

Tout comme son premier long métrage, Le Fils, le scenario d’Aicha s’inspire d’un fait réel survenu en 2019 : une jeune femme après un accident de voiture avait eu l’idée de se faire passer pour morte, pour tester l’amour des siens.

Aya, vit dans le sud de la Tunisie, à Tozeur, avec ses parents qui voudraient la marier avec un homme plus âgé et plus fortuné, ce qui aiderait la famille, pauvre. Aya travaille dans un hôtel  et a depuis quatre ans une relation clandestine avec le directeur, Youssef, un homme marié qui lui promet sans cesse de divorcer. Sur une route de montagne, le grand taxi qui transporte les employés et une passagère embarquée en chemin tombe dans un ravin et prend feu. Sept corps, sept victimes dont la liste est envoyée par la direction de l’hôtel. Mais la seule survivante, Aya, décide de ne rien dire. Elle est déclarée morte et assiste, entièrement voilée, à sa propre inhumation.

Désormais, elle s’appelle Amira, part à Tunis et va partager un appartement avec Lobna (Yasmine Dimassi), qui se dit doctorante en sciences humaines. Lobna va l’entrainer dans les folles nuits ou l’on boit, où l’on danse, où l’on drague, jusqu’au soir où un drame se produit dans la boite de nuit. Amira, impliquée, est interrogée par la police, confrontée à son mensonge et à ceux des autres. C’est ainsi que sa route croise celle de Farès, chef adjoint de la police qu’interprète Nidhal Saadi (une star en Tunisie).

Portrait d’une femme en quête de liberté, Aicha est aussi la radioscopie d’un pays où règnent la corruption et l’oppression de la police, l’injustice sociale, où les femmes sont soumises aux pressions de la famille et du patriarcat. Le voyage initiatique d’Aya-Amira est filmé par la caméra portée d’Antoine Héberlé, le directeur de la photo, qui avait déjà travaillé sur  Un Fils. Il ne la lâche pas : gros plans de face à Tozeur, aux couleurs aussi ternes que son quotidien, la ville qu’elle veut quitter. À Tunis, la caméra la suit, nous permettant de découvrir la capitale avec ses yeux. Une ville qui la fascine, pleine de couleurs d’énergie et de mystère. Fatma Sfar qui interprète cette femme en changement, est excellente, montrant avec subtilité, toutes ses facettes.

Questions de société, d’intimité, de politique, de police, de suspense s’entremêlent dans ce film superbement mis en scène. La musique d’Amine Bouhafa, narrative, y contribue largement. «  Tozeur n’est pas filmé comme Tunis. Aya n’est pas filmée comme Amira qui n’est pas filmée comme Aïcha. […] Je devais être constamment vigilant pour m’assurer la cohérence de l’histoire et l’évolution du personnage », précise Mehdi M. Barsaoui. C’est réussi ! Il a su à travers son histoire et ses personnages contrastés montrer la complexité des rapports humains. : Aïcha, qui en arabe littéral, signifie « vivant » a donné son titre au film. Il suffit de le voir pour comprendre pourquoi.

ANNIE GAVA

Aïcha a été projeté le 10 novembre dans le cadre du festival Africapt.
En salles le 19 mars 2025

La Nuit du Cirque : un marathon de créations

0
Le récit des yeux © Mati Gentillon

Malgré des figures de proue fédératrices telles que Johann Le Guillerm ou Vimala Pons, le cirque de création reste encore méconnu, sous-doté, et mal représenté dans les institutions culturelles. Depuis 2019, l’association Territoires de Cirque, associée au ministère de la Culture, mobilise les énergies durant un week-end automnal sur le territoire national – et même désormais un peu au-delà – pour contribuer, inlassablement, à le faire découvrir. Dans la Région Sud, plusieurs partenaires jouent le jeu. En premier lieu, l’incontournable pôle national Archaos a la joyeuse idée de consacrer une soirée au jonglage, en ses locaux du 15earrondissement marseillais. En ouverture de soirée le samedi 16 novembre dès 20 h, Le récit des yeux propose une hypnotique épopée futuriste, dans laquelle le protagoniste est suivi par des objets circulaires ressemblant à des yeux… Entre sculptures cinétiques et machines à jongler, un nouveau pan des expérimentations que nourrit Carlos Muñoz depuis plus de 10 ans à la tête de la compagnie franco-chilienne Sombra. Place ensuite au maître ès jonglage : avec le solo intimiste AssisJérôme Thomas revisite 45 ans de carrière, entre jonglage de matières improbables – gélatines, sacs plastiques, plumes, grelots… – et anecdotes de tournées.

Contorsions de genres  

À la Seyne-sur-Mer, le cirque se mêle de sujets sociétaux. Sous chapiteau, le Cirque Queer revisite l’esprit cabaret : freaks, fakirs et contorsionnistes mélangent joyeusement les genres (Le premier artifice, du 15 au 17 novembre). Le 16, Circus Baobab propose en sus une sortie de résidence de sa prochaine création, une nouvelle fois sous l’oeil azimuté de Yann Ecauvre. Après s’être attelé à déboulonner les mythes de la masculinité dans , la compagnie guinéenne explore cette fois un pan féminin de la société africaine avec Yongoyély(littéralement « l’exciseuse »), à travers la figure de la militante indépendantiste M’Balia Camara. À Istres, le Cirque Aïtal saupoudre la tradition d’une bonne dose de punkitude, comme savent si bien le faire Victor Cathala, colosse d’1m90 et Kati Pikkarainen, poupée d’1m53, rejouant un campement entre poulailler, pigeonnier et caravanes (A ciel ouvert, du 15 au 17 novembre). Dans les Alpes-Maritimes, le cirque se fait participatif et revêt ses habits de bal : sur parquet ciré, les 8 acrobates du Doux supplice convient les spectateurs à revisiter les danses populaires – tango, mambo, rock, slow, valse, rondeau, jazz – mâtinées de voltige, jusqu’à la transe finale (En attendant le grand soir, le 17 novembre à La Roquette-sur-Siagne).  

JULIE BORDENAVE

La Nuit du Cirque
Du 15 au 17 novembre
Divers lieu, Région Sud 
lanuitducirque.com