jeudi 9 avril 2026
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Création traditionnelle, ou la fin d’un antagonisme 

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Ensemble Télémaque, October Lab © Pierre-Gondard

La question était posée : « quels liens entretiennent les musiques traditionnelles et la création contemporaine ? ». Raoul Lay, compositeur, chef d’orchestre et directeur fondateur de l’Ensemble Télémaque osait le pari de proposer à trois compositeurs du bassin méditerranéen, issus de la Corse, la Sardaigne et Malte, d’exercer leur art en intégrant à de nouvelles œuvres sous la forme concertante, des instruments vecteurs des musiques populaires et traditionnelles, en l’occurrence, mandoline et launeddas (flûte sarde), joués par deux immenses solistes, Vincent Beer-Demander (mandoliniste) et Michele Deiana (launeddas). 

Théâtralité joyeuse

Les lumières ne s’éteignent pas en début de concert. Les chaises des musiciens de l’Ensemble Télémaque restent vides, seul attend le mandoliniste. Le chef d’orchestre se retourne brusquement vers le public, comme s’il allait le diriger, inversant les rôles. Un geste, précis, dessine l’amorce d’une rythmique. Pas cadencés, grelots et tambourins se font entendre ; deux percussionnistes descendent le long des gradins et poursuivent leur danse à leur place d’orchestre, bientôt rejoints sur le même pas et les mêmes grelots par les autres instrumentistes. 8 : Il ballo delle occiate de Maria Vincenza Cabizza (Sardaigne), écrit en mémoire du premier baiser échangé par ses grands-parents sur cette danse traditionnelle, séduit par sa vivacité, ses élans, sa joie de vivre communicative, sa forme proche du poème symphonique qui intègre launeddas et mandoline en un double concerto au tissage lumineux. Nuraghe de Jérôme Casalonga (Corse), en référence à ces tours énigmatiques de la culture nuragique de la Sardaigne, s’appuyait sur le bourdon ( accord continu) de la launeddas pour brosser de vastes paysages aux lignes en épure d’un intense lyrisme. L’auditeur alors voyage, redécouvre le relief accidenté des montagnes, plonge vers la mer,  dans la quiétude d’un village dont les cloches résonnent au loin. 

Sans doute la plus « continentale » des propositions, Fighting for hope de Karl Fiorini, inspiré par le livre de Petra Kelly, militante du mouvement pour la paix et l’une des fondatrices du parti des Verts allemand, s’ornait d’accents mahlériens en une composition travaillant la masse instrumentale comme une sculpture  : à la mandoline dont les accents allaient jusqu’aux sons saturés, répondait la harpe de Guilia Trabacchi (conservatoire de Bolzano) offrant tous deux de subtils contrepoints à un ensemble qui trouvait dans sa matière même de sublimes envols. 

Berio le père

En conclusion les Folks songs de Luciano Berio, interprétés par la pétillante soprano, Laura Delogu (conservatoire de Cagliari), abolissaient les frontières entre les genres musicaux, unissant les pièces traditionnelles et l’écriture contemporaine avec finesse et intelligence.  Sans  doute une nouvelle forme de composition dans la lignée de Berio est en train de naître ici, réconciliant tradition méditerranéenne et contemporanéité en des œuvres fascinantes.

MARYVONNE COLOMBANI

IN.MA.NO, création le 21 octobre à l’Idééthèque des Pennes-Mirabeau dans le cadre de la saison de Marseille Concerts

Sur le bout de la langue 

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Une peau plus loin © Jacob Redman

C’est autour du très accueillant village de Veynes, au sein du magnifique territoire des Sources du Büech, que la compagnie du Pas de l’oiseau a tissé son réseau visant à promouvoir les arts de la parole par l’éducation populaire. Point d’orgue de cette démarche à l’année : le festival La fureur de dire, qui fait chaque automne la part belle à l’émancipation par le dire. Il y en a pour tous les âges, et le pari est tenu : l’an dernier, le festival a affiché complet. Lever de rideau avec Chaudun, la montagne blessée, la création 2023 de la compagnie narrant en musique l’histoire d’un village des Hautes-Alpes abandonné, autour du texte de Luc Bronner, ancien directeur des rédactions du Monde, né à Gap (représentation unique le jeudi 26 à 21 h – complet). 

Poésie de proximité 

Dès le lendemain, se succèdent les têtes d’affiche, d’ici – l’Auguste Théâtre, binôme féminin triomphant actuellement avec sa Saga de Molière, contes thaumaturges de Sabrina Chézeau, ou encore facéties de Titus mettant en garde contre Les dangers de la lecture – et d’ailleurs, tel que Jean-Marc Massie, bonimenteur du quotidien et fer de lance du renouveau du conte au Québec. De nombreux ateliers émaillent le tout : création radio, sieste sonore, cuisine participative… Quant aux rues, elles s’animent sur la verve du crieur public Marien Guillé, « poète de proximité » ayant peaufiné ses rimes aux quatre coins de la planète, et ramenant dans les Hautes-Alpes la clameur de son épopée pédestre (La Provence à pieds, marche poétique de villages en villages). Autre parti pris fort du festival : des tarifs au choix, allant de 5 à 20 euros. 

JULIE BORDENAVE

La Fureur de dire
Du 26 au 29 octobre 
Divers lieux, Veynes
lepasdeloiseau.fr

Il pleut du jazz 

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Kenny Garnett © DR

La musique jazz ne manque pas d’événements dans la région. Il y a les mastodontes Jazz des Cinq Continents ou Jazz à Juan… et il y en a d’autres, plus intimes – ou plus diffus –, mais à la rigueur artistique tout aussi affirmée. C’est le cas de Jazz sur la Ville, qui installe sa 17e édition du 31 octobre au 3 décembre principalement à Marseille, mais aussi à Aubagne, Vitrolles, Aix-en-Provence ou La Ciotat. Au programme cette année encore, beaucoup de concerts qui explorent toutes les variations du jazz, emmenés par des têtes d’affiche clinquantes ou des talents émergents. 

Des géants 

Et ça commence fort avec Lee Fields. Le géant de la soul américaine – il a enregistré son premier 45t en 1969 – ouvre le festival sur la scène de l’Espace Julien (Marseille). Il y présente son dernier album Sentimental Fool, emmitouflé dans un de ses costumes éclatants, et toujours armé d’une voix puissante, qui nous emporte en quelques notes dans les plus belles heures de la soul, qu’elle soit estampillée Stax ou Motown. Avant lui, c’est la talentueuse – et locale – Liquid Jane qui aura la lourde tâche de lancer la soirée.

On a hâte de découvrir aussi la lecture de l’œuvre de Gainsbourg par le tromboniste Daniel Zimmerman à la salle Guy Obino de Vitrolles. Dans son spectacle L’homme à la tête de chou in Uruguay, il « associe l’énergie brute d’un groupe de rock à la liberté créatrice et fougueuse du jazz ». Le même soir la salle accueille une légende du jazz avec Kenny Garrett, « le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davies sur scène » qui présente son projet Sounds from the Ancestors, inspiré des multiples influences musicales de sa ville, Detroit. 

Parmi l’imposante programmation, on notera aussi la présence du Clélya Abraham Quartet au Cri du Port (Marseille), les excellents Ostrakinda à l’Ajmi d’Avignon, ou la harpiste Sophye Soliveau à la Mesón (Marseille).

NICOLAS SANTUCCI 

Jazz sur la ville
Du 31 octobre au 3 décembre
Divers lieux, Marseille et Région Sud
jazzsurlaville.org

L’art en dessin

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Gabriel Folli 23, Eloge du paysan, 2023, mixed media sur papier, 150 x 215 cm, installation région Hauts-de-France. courtesy Gabriel Folli

Née à l’initiative du Château de Servières, dans le prolongement de Paréidolie, salon international du dessin contemporain à Marseille, La Saison du Dessin propose à différentes structures d’arts visuels du Sud de mettre en avant, à l’automne, pendant quelques jours ou quelques semaines, le dessin sous toutes ses formes. Elle se déroule à Marseille et sur « l’arc méditerranéen » de Cannes jusqu’à Perpignan. Une géographie qui se prolonge également au Nord, à travers le partenariat engagé depuis l’année dernière entre le Château de Servières et le Frac Picardie, La Saison du Dessin Nord / Sud, résidences croisées, qui permet cette année à la Marseillaise Mayura Torii d’exposer depuis le 4 octobre et jusqu’au 11 novembre à Amiens. Et au Picard Gabriel Folli,après une résidence à Marseille de trois semaines en septembre dernier, de montrer son travail depuis le 20 octobre jusqu’au 9 décembre au Château de Servières, à côté de la nouvelle exposition consacrée aux dessins de Dominique Angel.

Raccorder les paysages

Le paysage est l’une des sources d’inspiration des dessins aux techniques variées de Gabriel Folli. Des paysages qu’en l’occurrence il crée, prenant l’expression Nord/Sud au mot, en reliant de quelques traits, quelques ombres, Notre-Dame-de-la-Garde et la cathédrale Notre Dame d’Amiens, le Vieux-Port et le Chemin des dames, ou rapprochant un paysage de ruine aux États-Unis avec un autre au Moyen-Orient. Souvent réalisés au fusain à partir de photographies, ses dessins utilisent des supports variés ayant déjà été utilisés, bois, papiers peints, revers d’affiches, plans, de différents formats. Et accueillent des documents divers, qu’il conserve souvent de longues années, et qu’il colle : polaroïds, tickets Emmaüs, végétaux. Incrustant le passé dans le présent, cherchant à montrer les différentes étapes du processus de création d’une œuvre, sans rien camoufler. Son exposition se décline dans deux salles : dans la première, toute la diversité de ses recherches autour du dessin à travers 25 productions, dans la seconde un paysage panoramique se déployant en continu à l’horizontale sur quinze mètres et trois murs, fait de dessins grands formats en noir et blanc, mis bout à bout, entourant le visiteur, réalisés au fusain et à l’encre de Chine, mélangeant des vues d’Amiens et de Marseille, associant différentes échelles et différents points de vue. Chaque dessin étant raccordé à celui qui suit par peu de choses, du noir, des lignes d’architectures, alternant des parties très travaillées et d’autres laissées à l’état de croquis, laissant la possibilité d’être poursuivies, quelques jours, mois ou années plus tard. 

Encombrements

L’espace principal du Château de Servières accueille sous le titre « Pièces supplémentaires » près de 80 dessins de Dominique Angel. Artiste dont la pratique principale est la sculpture, la plupart du temps en terre cuite ou crue, en plâtre, mais qui aime aussi faire de la vidéo, écrire, ou performer. La plupart des dessins exposés (crayon, fusain, pierre noire, pastels, aquarelles, encre, mine de plomb sur papier), bien que d’apparence aboutis, sont en fait des projets de sculptures ou d’installations – réalisées ou pas – couvrant les dernières 25 années. Ce sont des empilages, des entassements souvent encombrants de cônes, boules, cylindres, cubes, pleins ou creux, troués ou pas, accompagnés de formes moins reconnaissables, d’apparence semi-molles, et d’objets (nounours, pots, carafes, casseroles). Souvent à la limite de l’équilibre dans des assemblages verticaux, et de la saturation de l’espace dans les compositions horizontales. Des architectures (inhabitables), des paysages, des natures mortes. Sa façon de représenter le monde de l’art aujourd’hui, microcosme lui-même représentatif de l’état de la société actuelle. Parmi les dessins présentés, des projets de monuments, un grand panneau au sol constitué de plusieurs grands carreaux de plâtre sur lesquels apparaissent des dessins formés par de la rouille, une série de petits dessins, illustrations pour son roman Des clopinettes paru chez Images en manœuvre, un Projet pour un arbre mort réalisé en forêt avec le Cairn à Digne-les-Bains, des projets de sculptures avec le Cirva. Depuis quelques années, Dominique Angel réalise de très grandes œuvres, qu’il détruit lors de performances à la fin de l’exposition, des « destructions annoncées ». Une façon supplémentaire pour lui de prendre acte d’un monde de l’art dans lequel si une œuvre n’est pas au musée, elle disparait. 

MARC VOIRY

Pièces supplémentaires, de Dominique Angel
Le plaisir du travail, de Gabriel Folli 
Jusqu’au 9 décembre
Château de Servières, Marseille
chateaudeservieres.org

Sempre Sembène

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Ousmane Sembene et son fils à Marseille © DR

Zébuline. Comment vous est venue l’idée de rééditer Le Docker Noir ?
Renaud Boukh. Il me semblait crucial que ce livre puisse continuer à rencontrer un lectorat important. Or il était de moins en moins distribué : le fonds de la maison Présence Africaine circule un peu moins bien qu’à une époque. Le Docker Noir n’était alors disponible que dans une quinzaine de librairies en France … L’idée n’était cependant pas de faire disparaître cette édition, mais bel et bien d’en proposer une édition alternative : une version brochée et augmentée d’archives sur la vie d’Ousmane Sembène et son séjour à Marseille, dont nous avons trouvé un certain nombre de traces. Ainsi que des écrits qu’il a produits ici et qui n’ont jamais été publiés : de la poésie, des nouvelles.

Ainsi qu’un appareil critique d’une vingtaine de pages rédigé par vos soins…
Je me suis intéressé à tout ce qui avait trait à sa militance. Celle-ci était d’une modernité folle : communiste, internationaliste, féministe, panafricaine … Son séjour marseillais a duré quatorze ans, de 1946 à 1960, et a forgé le militant et l’artiste qu’il était. Sa conscience politique est née ici au sein des luttes syndicales de la CGT, mais aussi du FLN algérien qui était très prisé des dockers marseillais, dont il a fait partie pendant dix ans. Il me semblait que ce séjour, pourtant fondateur pour sa pensée et sa littérature, n’avait pas fait l’objet de recherches très approfondies. C’est donc ce que nous avons voulu faire avec un petit collectif constitué par les éditions Héliotropismes. 

On est frappé, à la lecture du Docker Noir, par la description de ce Marseille qui n’a que peu intéressé la littérature. Les dockers échangent, sur un mode de dialogue très cinématographique, entre argot marseillais – « Piting de la bon’mère et de ta race », « Fadade » – ou wolof – « toubab », « dihanama » … C’est un monde dont on a gardé peu de traces.
Il s’agit d’un moment de grande effervescence culturelle et politique : cette période marseillaise était d’une richesse inouïe, et elle était déjà préfigurée par Claude McKay et son Romance in Marseille en 1929 … Ce Harlem marseillais dont Ousmane Sembène parle à son tour ! Et c’est ce creuset, fait de militance politique et artistique, qu’il met en scène à travers ses personnages. Il a fréquenté ce milieu par tous les biais possibles : notamment le monde universitaire. Son amie de toujours Odette Arouh, qui a élevé en grande partie son fils Alain lorsqu’Ousmane est reparti en Afrique en 1960, racontait notamment qu’il était à l’époque le seul non juif à militer au MRAP ! Ousmane Sembène était d’une grande curiosité, y compris vers l’international : il écrivait en correspondance avec un poète vietnamien, Nam trân, des choses assez formidables. Le Docker Noir a été publié quasiment simultanément en France et en Russie. Cela se verra dans sa carrière par la suite : ses coproductions au cinéma, avec l’Algérie notamment … Au-delà de son engagement pour son pays, et ce de nouveau au lendemain de l’Indépendance du Sénégal, Sembène s’est toujours engagé en faveur des minorités, et cela implique également les minorités sociales et les combats de luttes de classe.

Ousmane Sembène, un militant à Marseille
Il s’y est installé juste après la guerre, et n’en est parti qu’à l’indépendance du Sénégal. De 1946 à 1960 il a été docker sur le Port de Marseille, habitant de Belsunce, membre du Parti Communiste Français, militant anticolonialiste pour son pays mais aussi, dès 1956, fiché par la police pour son action contre la colonisation en Indochine, puis en Algérie.

Les personnages de ses romans et de ses films ne sont cependant pas toujours dépeints sous leur meilleur jour : Diaw Falla est accusé de plagiat et de meurtre ; Diouanna, l’héroïne de La Noire de … choisit de partir pour la France poursuivre une chimère postcolonialiste alors que le Sénégal vit enfin son indépendance.
Tout à fait ! Ce sont des personnages relativement innocents mais en négatif, car ils s’opposent à un système tout en étant isolés. Diaw Falla est, à la façon de Meursault dans L’Etranger, jugé non pas sur son possible crime mais pour sa différence, et ici sa couleur de peau. Il ne rencontre pas de réelle solidarité, pas d’entraide. Or Ousmane Sembène croyait au collectif. C’était certes avant tout un artiste, qui a voulu vivre de son art et de dégager peu à peu de l’appareil politique traditionnel. Mais il n’avait pas peur de prendre parti, et même de prendre la parole, notamment sur le terrain de la lutte des classes. Il fut l’un des premiers à s’opposer à la bourgeoisie noire du Sénégal lorsque celle-ci s’est installée. Cela lui a causé des problèmes avec Léopold Sédar Senghor, qui se méfiait de lui. Ils étaient rares, ces ouvriers qui, à l’instar de Richard Write, faisaient montre d’une revendication littéraire et politique. Il faut les chérir ! 

SUZANNE CANESSA

Rencontres entre Renaud Boukh et Valérie Berty
Le 2 novembre à 16h30 à l’Ecole Nationale de la Photographie, Arles et le 4 novembre à 10h à la Médiathèque de Saint-Martin-de-Crau
Le 2 novembre à 19h à l’Ecole Nationale de la Photographie, projection du film Sembène ! en compagnie du réalisateur Samba Gadjigo et du Consul du Sénégal à Marseille Abdourahmane Koïta

L’Archevêché en humaine immersion

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Dernière Minute, Adrien.M &Claire.B, Théâtre de l'Archevêché_© Pierre Gondard

Créée à La Halle Tropismes de Montpellier en mai 2022, la passionnante installation conçue par les artistes Claire Bardainne et Adrien Mondot fait escale à Aix-en-Provence dans le cadre de son temps fort Un Automne à l’Archevêché

La scène mythique du Festival d’Aix se révèle idéale pour accueillir ce projet soutenu par l’incubateur des imaginaires numériques Chroniques, qui a saisi la dimension théâtrale et poétique de cette œuvre certes expérimentale, sensorielle et visuelle, mais portée par un désir de narration et d’adresse au spectateur propres au registre dramatique. 

Les deux artistes plasticiens déploient sur ce lieu inédit les jeux de textures qui sont devenus leur marque de fabrique : feu, eau, particules, bains submergés de lumières… Tant de jeux d’images et d’illuminations « fortement déconseillés aux photosensibles », précisera-t-on à plusieurs reprises à chaque visiteur. Une prévenance bienvenue qui est loin d’être d’usage !

Abstraction organique

Loin de se révéler assourdissant ou même assommant, le dispositif aiguise les sens et affûte les possibles de nos regards. Le tout se modifie au gré des visiteurs et de leurs mouvements par un subtil système de captation de caméras infra rouge. Les images se succèdent comme autant de littoraux nimbés d’eau et de brume, mais aussi de partition et d’ondes insérant de l’abstraction dans ce récit troué d’images organiques. La voix de Claire Bardainne donne en préambule les clefs de cette rêverie : la mort de son père et la naissance de son enfant à venir ; l’envol des cendres de l’un sur la baie du Mont-Saint-Michel, et l’agrégation d’un nouveau corps, vibrant au rythme de la musique minimaliste mais toujours hypnotique d’Olivier Mellano

SUZANNE CANESSA

Dernière minute
Jusqu’au 11 novembre 
Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence
chroniques.org
Entrée gratuite sur réservation

TRIBUNE : Le milliard des intermittent.es.s ou encore une réforme pour en finir

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Les intermittents quezaco ? Ce sont des artistes et technicien.ne.s dans les secteurs du spectacle ; intermittent.e n’est pas un statut juridique  défini, maisune situation particulière d’emploi autorisée par la loi pour certaines professions et caractérisée principalement par sa précarité, c’est à dire le recours fréquent et dérogatoire au CDD. Cette situation est compensée par une protection sociale particulière passant principalement par l’affiliation à un régime spécifique d’assurance chômage – annexes 8 et 10 de l’assurance chômage , 8 pour les technicien.e .s et 10 pour les artistes. Voilà pour la définition.

Et le milliard ? non rassurez vous ce n’est pas leur nombre, il sont en tout 110.000 ; ni leur magot, même si l’UNEDIC affiche un excédent de 4,3 milliards. Le milliard c’est ce chiffre balancé, ressassé, répété depuis des années concernant le coût des intermittents du spectacle pour la collectivité. Il est faux, truqué et défie toutes les lois de la logique et de la comptabilité. Sans cesse déconstruit par la science – soyons modeste, pas par des physiciens, mais par des sociologiques et économistes – démenti par les faits, il est ressorti tous les quatre ans pour reformer l’indemnisation des travailleur.se.s du spectacle et de l’audiovisuel.

Concrètement, et pour l’exemple d’un artiste, iel doit travailler 507h dans l’année pour bénéficier de ce régime spécifique qui lui compensera les jours ou iel ne travaillera pas. Générant des revenus modestes -les « stars » n’en bénéficient pas et le taux journalier d’indemnisation chômage compris entre 38 et 65€- ce régime spécifique offre une protection unique dans le monde. 

« Comptabilité truquée »

Comment parviennent-ils alors au fameux milliard, puisqu’il est dit et répété que ce régime couterait un milliard d’euros par an à la collectivité ?  Pour en venir à bout et faire apparaître les professions du spectacle comme privilégiées, le Medef et les gouvernements successifs ont fabriqué un faux déficit ! Comment ? Par une comptabilité truquée. 

Ce milliard, surestimé qui plus est, met en recettes les cotisations des intermittents et en dépenses les indemnités dont ils bénéficient. Or le régime de l’UNEDIC ne permet pas ce calcul : il se fonde sur une solidarité interprofessionnelle, il n’y a pas en son sein des caisses distinctes. Et même si on voulait sortir de la solidarité interprofessionnelle  et estimer le coût du seul secteur culturel, il faudrait y ajouter les recettes des salariés qui  travaillent pour le spectacle et la culture et sont en CDI : eux cotisent  à l’assurance chômage et  ne bénéficient pas de l’assurance chômage !

 Or ce milliard ne tient compte que des cotisations  de personnes bénéficiaires de l’allocation chômage. La supercherie est manifeste : on veut dégager de l’assurance chômage les travailleur.se.s enchaînant les CDD puisque lorsqu’ils sont au chômage ils coûtent de l’argent, sans  tenir compte des travailleurs du secteur en CDI, qui ne sont pas au chômage et cotisent. Et qui ne pourraient pas travailler sans les artistes et technicien.ne.s intermittent.e.s, nécessaires pour les festivals, la création, la production artistiques et culturelles qui par nature s’organisent en grande partie dans des durées déterminées. En CDD successifs.

« Et on y retourne ! »

Ces lignes auraient pu être écrites en 2003, en 2013..mais ce milliard n’a pas bougé, on le ressort encore, malgré tous les démentis, malgré les conséquences sociales de la remise en cause régulière du statut, la précarisation de nos métiers, l’appauvrissement de la vie culturelle.

Et on y retourne ! Le gouvernement vient le 3 octobre 2023 d’envoyer une lettre de cadrage aux partenaires sociaux pour résorber ce déficit, avec obligation de se mettre d’accord avant le 27 octobre ! Ben voyons ! Mais ce n’est pas tout. Dans toute négociation il y a un comité d’expert.e.s ; depuis plus de 10 ans participait aux négociations Mathieu Grégoire, sociologue spécialiste des questions de l’emploi et de l’intermittence en particulier. Ces analyses fines et précises remettaient les choses à leur place ; et ses prospectives étaient validées les années qui suivaient. 

Le gouvernement  vient de le dégager du comité d’expert.e.s. Il est remplacé par Pierre-Michel Menger, ultralibéral, qui s’est trompé depuis 2003 dans toutes ses prévisions sur le régimes des intermittents. La plus fameuse était que des accords plus protecteurs et moins restrictifs pour les bénéficiaires conduiraient à l’explosion du déficit et à une croissance exponentielle du nombre de bénéficiaires : tout s’est avéré faux. 

 « L’intermittence, modèle social de conjuration de la précarité »

On aurait pu parler de tout ce qu’apporte le travail des intermittents et des travailleur.se.s de la culture à l’économie ; c’est 7 fois le PIB de l’industrie automobile, c’est  plus de 50 millions d’euros sur le territoire d’Avignon pour le Festival. Mais ce n’est pas dans la comptabilité : un milliard de déficit on vous dit !

On aurait pu parler d’un régime spécifique qui apporte protection aux travailleur.se.s et efficacité économique et sociale car il n’est pas déficitaire, et dont les produits s’exportent remarquablement. 

On aurait pu parler d’un régime spécifique qui pourrait être étendu à tous les métiers discontinus, à la restauration, au tourisme, au soin à la personne, etc… On aurait pu y trouver un modèle. Mais non, on trafique les chiffres pour dégager le débat, truqué dès l’entrée. On veut enfin imposer une réforme et baisser de 15%  les allocations et faire sortir du statut ceux qui ont survécu aux restrictions précédentes.

L’intermittence, c’est  à dire les annexes 8 et 10, sont un modèle social de conjuration de la précarité, extensibles à toutes et tous. C’est cela qu’ils veulent détruire. Résultat du massacre ou de la énième controffensive gagnée : début novembre.

RÉGIS VLACHOS

Sissi et moi

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Produktion: "SISI UND ICH" ©2021 Walker+Worm Film GmbH & Co. KG/ photo:Bernd Spauke Regie: Frauke Finsterwalder DoP: Thomas Kiennast Produzenten: Philipp Worm, Tobias Walker Drehtag 32/ 16.11.2021 scene 31 /32 / 66 / 66A / 66B cast: #1 Sandra Hüller / Rolle Irma #2 Susanne Wolff / Rolle Sisi #3 Stefan Kurt / Rolle Berzeviczy #4 Sophie Hutter / Rolle Fritzi

La figure mythique d’Elisabeth de Wittelsbach, dite Sissi, n’en finit pas d’inspirer le cinéma. Incarnée à jamais en 1956, par la radieuse Romy Schneider dans le  mélo kitch, et glamour  d’Ernst Marischka, puis, 20 ans plus tard, dans un flamboyant Crépuscule des Dieux signé Visconti, Sissi prend aujourd’hui de nouveaux visages.

En 2022, celui de Devrim Lingnau pour L’Impératrice,  Série Netflix de Katharina Eyssen. Celui de Vicky Kriens pour Corsage de Marie Kreutzer. Et enfin, marqué par la cinquantaine, celui, magnifique, de Susanne Wolff dans Sissi et moi de Frauke Finsterwalder (présenté à la Berlinale 2023). La légende de la belle souveraine, rebelle et malheureuse, en trois versions, toutes trois réalisées et réactualisées par des femmes qui prennent parti.

La lumière s’allume, la lumière s’éteint

L’originalité de Sissi et moi réside dans l’idée de s’inspirer librement des Mémoires de la comtesse Irma Sztáray, dernière dame d’honneur d’Elisabeth de Bavière. De saisir la relation amicale, amoureuse mais hiérarchique qui se construit entre les deux femmes, au plus près de leurs émotions respectives. De donner à l’immense Sandra Hüller le rôle d’Irma, ce « moi » du titre, et de lui conférer le statut de narratrice. Poussée par une mère mal aimante et brutale, Irma célibataire de 42 ans, qui n’aime pas les hommes « car ils ont trop de poils », gauche, rigide et pieuse, entre dans la garde rapprochée presqu’exclusivement féminine, de Sissi, anti conformiste, fantasque, dépressive, drôle, hyper active, anorexique, grossophobe, soufflant le chaud et le froid sur ses adorateurs-trices, se gorgeant de thé dépuratif et d’élixir à la cocaïne. L’impératrice hait la cour, l’étiquette, la conjugalité, mène une vie décadente à Corfou, découvre le haschich à Alger. Une fuite qu’elle confond avec la liberté, car elle ne peut qu’obéir quand on la rappelle, serrer les dents quand son époux la viole. Irma voit tout, entend tout. Amoureuse, elle recueille les cheveux de Sissi, les objets liés à leur histoire. Heureuse quand elle se sent l’élue, amère quand Elisabeth la renvoie à sa condition d’employée, jalouse quand son Adorée lui préfère son beau-frère homosexuel aussi fantasque qu’elle ou un jeune amant en Angleterre. La lumière s’allume. La lumière s’éteint, répète Irma.

Une vérité de cinéma

Pas de volonté d’exactitude historique dans ce film. Ni dans les costumes imaginés par Tanja Hausner, ni dans les faits, ni dans les dialogues, ni dans une BO anachronique qui convoque Nico et Portishead, ni dans la maquette d’un train qui assure la transition entre deux destinations. Le scénario se brode de motifs récurrents, tarente et tortue, chèvre et chevaux. Le conte de la Belle au bois dormant, aussi, avec sa funeste prophétie de piqûre fatale. La vérité est ailleurs. Dans le prosaïsme des corps contraints, libérés, malades. Dans le cadrage et la composition picturale des plans, entre le resserrement étouffant et les élargissements lyriques. Dans la vibration des couleurs. Dans le jeu impeccable des deux actrices, également impériales !

ELISE PADOVANI

Sortie nationale : 25 Octobre

Paysages à l’oeuvre

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© Eric Bourret - Villa Theo_Le Lavandou 2023

La pratique photographique d’Eric Bourret (1964) qui « vit et travaille dans le Sud de la France et en Himalaya » est à rapprocher de la photographie plasticienne, par sa picturalité, et du Land Art, par son expérience de la marche et de la perception des territoires qu’elle fait naître chez lui. En découle une technique photographique particulière : à partir de plusieurs prises de vue sur un même paysage, majoritairement réalisées en noir et blanc, espacées de quelques mètres et de quelques minutes, fusionnées grâce à un outil d’exposition multiple (6 à 9 expositions dans une même image), il cherche à représenter les énergies qu’il sent émaner des lieux qu’il parcourt. 

Vibrations

Dans l’exposition de la Villa Théo, ce sont les quelques œuvres présentées par la Collection départementale du Var qui sont réalisées selon ce procédé : trois grands formats d’arbres de la Sainte-Baume, semblant apparaître tels des calligraphies derrière une vitre en verre texturé. Et deux diptyques, l’un présenté à la verticale sur un mur, l’autre au sol à l’horizontale, proposant des effets de matière étonnants, troublant les rapports d’échelle macro-micro. Le contraste est frappant avec les photographies réalisées au Lavandou : une seule exposition par image, de la couleur, et des formats plus petits. Des vues sur mer, îles de Port-Cros et du Levant à l’horizon, toute en horizontalités, ou en plongée à travers troncs et branches d’eucalyptus, ou bien en bord de plage. Des matières et des lumières, terrestres, marines et célestes, somptueuses. Également, des images de bords de chemins, de forêts et de garrigues, sous forme d’un triptyque et d’un mural de 30 photos : des entremêlements de végétations, de terres, de pierres, de troncs, de branches, aux couleurs marron, orange, jaunes, grises, vertes, blanches. Finalement, un autre type d’accumulation que celle proposée par l’exposition multiple, proposant un autre rapport au temps et à l’espace, pour un rendu tout aussi mouvementé, organique et vibratoire. 

MARC VOIRY

Eric Bourret - Entre terre et mer
Villa Théo, Le Lavandou
Jusqu’au 6 janvier
villa-theo.fr

Quand le cirque décroche notre imaginaire !

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Décrochez-moi ça © Vincent Muteau

Tout commence à Frontignan La Peyrade, à deux pas du canal, entre deux barres d’immeubles.  S’y trouve un petit chapiteau rouge encerclé de guirlandes et de caravanes, devant lequel patientent les spectateurs venus découvrir le nouveau spectacle de la compagnie Bêtes de Foire. Longtemps installés à Sète, Laurent Cabrol, circassien par excellence, et Elsa De Witte, costumière et comédienne issue du théâtre de rue, créent désormais dans les Cévennes. Leur spectacle précédent, Bêtes de foire – Petit théâtre de gestes, a été joué près de 700 fois depuis 2013. Co-production du théâtre Molière de Sète, présenté pour la première fois en France, Décrochez-moi ça est une invitation à la découverte, une porte ouverte sur le rêve, un pas de côté. 

Le cirque par excellence

Dès l’entrée dans le petit chapiteau, le public est ailleurs, sans savoir vraiment où. La piste centrale est entourée de quatre rangées de gradins, des habits sont accrochés un petit peu partout, dans les airs comme sur la scène… Quel bric à brac ! Circulaire (et tournante !) la piste centrale est entourée de quatre rangées de gradins, le cirque par excellence, même si celui-ci est plutôt intimiste, mêlant cirque, marionnettes et théâtre d’objets. Tout doucement, Elsa De Witte et Laurent Cabrol nous embarquent dans un monde où l’accumulation est la norme, les vestes sont enfilées, enlevées, les trajets se croisent, les chapeaux deviennent des marionnettes ou des balles de jonglage, les balles de jonglage des percussions, les miroirs de formidables vecteurs de magie… La tendre complicité qui se joue (sans un mot) entre les deux principaux protagonistes est complétée par un constructeur-régisseur inventif et un musicien aux instruments improbables. Sans oublier un petit chien des plus attachant. Assister à une représentation, c’est faire un peu partie de cette petite famille du cirque avec laquelle on se sent bien. Avec un final assez magique pour ne pas le raconter. Voilà un spectacle que l’on a envie de revoir à peine terminé ! Cela tombe bien : on devrait avoir dix ans pour le savourer.

ALICE ROLLAND

Décrochez-moi ça des Bêtes de foire a été présenté du 10 au 15 octobre à Frontignan par le Théâtre Molière, Sète

Il sera joué du 23 au 26 novembre, dans le cadre de Temps de cirque en occitanie à Villeneuvette