dimanche 8 février 2026
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Passer de l’autre côté

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Désertons ! Sur sa couverture rouge et noire, le livre de Jeanne Mermet, co-édité par Wilproject et Les Liens qui Libèrent, brandit le poing de manière résolue. « Ce vocabulaire guerrier n’est pas venu tout de suite, raconte la jeune autrice. Moi, j’ai simplement dit, au départ, que je ne voulais pas travailler. » Pas, en tout cas, dans la voie toute tracée par des études brillantes à l’école Polytechnique. Comme d’autres ingénieurs de sa génération, elle a décidé de « bifurquer », quitter une carrière prometteuse, mais qui l’aurait menée « à faire la guerre aux vivants » en multipliant les technologies intrusives et polluantes.

Apprendre à ne pas

Jeanne Mermet était censée modéliser des réseaux électriques trans-européens, au nom de politiques énergétiques clamant leur volonté de décarboner l’économie. « Je ne voulais pas contribuer à une transition qui n’a d’écologique que le nom. Car en vérité, on ne change pas les modes de production d’énergie, on en rajoute, dans un système désastreux et colonialiste, basé sur l’exploitation des ressources. Au Congo, par exemple, l’extraction du coltan*, cobalt, et bientôt lithium se fait au prix de déplacement de populations, violences faites aux femmes. Il faut lever le voile sur le complexe militaro-industriel, qui emploie des ingénieurs dont j’aurais pu faire partie. »

Dans le public attentif, serrés sur les canapés des éditions Wildproject, beaucoup de jeunes, parfois eux-mêmes ingénieurs, se demandent comment bifurquer à leur tour. Faut-il tenter d’agir « de l’intérieur », dans les rouages d’un système capitaliste conduisant l’humanité dans le mur ? Faut-il montrer l’exemple en s’investissant dans des alternatives décroissantes ?

Ces choix ne sont jamais faciles, même si, Jeanne Mermet le rappelle, en refusant d’être héroïsée, « dans les milieux privilégiés, nous avons des filets de sécurité, pour rebondir socialement ; la prise de risque est limitée ». Depuis sa désertion, elle a rallié les luttes citoyennes, en commençant par celles menées en Aveyron contre un mega-transformateur, ou contre le nucléaire. « J’ai rejoins le camp d’en face. Avec mes études, je peux aller lire entre les lignes des projets de RTE*, cela me permet de dire que c’est une grosse farce. »

GAËLLE CLOAREC

La rencontre avec Jeanne Mermet a eu lieu le 10 décembre aux éditions Wildproject, Marseille.

* minerai critique pour nos appareils électroniques

** Réseau de Transport d'Électricité, filiale d'EDF

Naples en partage

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© M.V.

La galerie marseillaise Territoires Partagés et Bernard Plossu, photographe voyageur connu pour ses séries sur le Mexique, les États-Unis, l’Inde… cheminent ensemble depuis 2019. Ils avaient proposé l’exposition itinérante Bernard Plossu / Photographies pour La Galerie Ambulante [voir encadré], et plusieurs autres rendez-vous dans la galerie de la rue de la Loubière : Marseille Inédit en 2021, Plossu Expérimental, puis Cézanne avec Patrick Sainton, en 2023.

Dans Les Napolitains, inaugurée le 6 décembre dernier, 90 photographies en noir et blanc témoignent de son amour pour l’Italie, s’ajoutant à Voyages italiens en 2015 exposés à la MEP, L’odyssée des petites îles italiennes, livre paru en 2024, ou encore Italia discreta en 2022 au Musée Granet d’Aix-en-Provence. Photographies présentant en grande majorité des paysages comme suspendus dans le temps, urbains ou naturels.


Photographie de rue

Pas de no man’s land dans les photographies des Napolitains, présentées sous verre, cadre en chêne, qui parcourent les murs de la galerie en ensembles d’une dizaine à une vingtaine de tirages, et d’où ressortent parfois un dénominateur commun : la nuit, le port, individus seuls, les enfants…

Des scènes du quotidien, avec vieux monsieur en costumes, serveur de café se faufilant au milieu de taxis arrêtés, et quelques vues urbaines parfois prises depuis l’intérieur d’une voiture. Des jeux avec des affiches, enseignes, graffitis, avec des lumières, naturelles ou artificielles (néons). Et de nombreux couples, sur scooters, s’embrassant sur une corniche dominant la ville… Un regard contemplatif, bienveillant, curieux et amusé sur une Naples d’avant la mondialisation.

MARC VOIRY

Les Napolitains

Jusqu’au 31 janvier

Territoires Partagés, Marseille
La Galerie Ambulante

Avant d’ouvrir la galerie Territoires Partagés rue de la Loubière à Marseille, Stéphane Guglielmet a inventé en 1999 La Galerie Ambulante : tout d’abord une serre de jardin démontable comme espace d’exposition éphémère, puis un fourgon aménagé, circulant de Marseille jusque dans la vallée du Queyras, de la Roya et aux alentours de l’arrière-pays niçois en direction de Turin.

Permettant « de présenter des œuvres à différents publics souvent éloignés de l’offre culturelle, de par leur situation géographique ou sociale, en sensibilisant enfants comme adultes au travail d’un artiste et par la même à la création contemporaine ». Les derniers parcours de La Galerie Ambulante ont eu lieu en 2021-2022 autour d’œuvres de Frédéric Clavère, en 2022-2023 de Franck Pourcel, et en 2024-2025 de Laurent Le Forban. M.V.

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Une histoire immobile du temps

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© X-DR

Dans le noir doux d’une salle attentive, Paul Anders déplie le très beau Kinoko comme un vaste livre d’images. Pendant une trentaine de minutes, chaque dessin, chaque texture, chaque son semble suspendre le temps pour mieux le faire circuler, du lever à la nuit, d’une saison à l’autre. Une petite amitié née d’objets délicatement manipulés se noue entre deux champignons – Kinoko en japonais. Pensé comme une rêverie visuelle et sonore, le récit pensé quasiment sans paroles tient en haleine les tout-petits et leurs accompagnateurs.

Sur le plateau, l’univers pop-up et les objets, s’y nichant comme des illustrations dans les pages d’un livre, deviennent des signes : couleurs des saisons, silhouettes changeantes, fragments de langage, bruissements et musiques … Le tout parle directement au sens et à la sensation. Cette forme singulière, pensée pour les plus petits (dès 4 mois jusqu’à 6 ans) sollicite l’imaginaire sensoriel des enfants mais aussi des plus grands. Un beau voyage intérieur où le temps se suspend, et où le lien se vit sans se penser. À voir sans hésiter pour les tout-petits.

SUZANNE CANESSA

À venir

Kinoko est joué jusqu’au 17 décembre au Théâtre Badaboum, Marseille.

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Rater pour mieux entrer

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© X-DR

Chercher sa place, hésiter, se tromper, recommencer. Ici, l’échec n’est ni une faute ni un accident, mais un moteur. Le spectacle avance à tâtons, comme on explore un territoire inconnu, avec une énergie joueuse. Sur scène, Jeanne Béziers et Jean-Philippe Barrios tentent l’impossible : entrer, chanter une chanson, repartir. Une action simple en apparence, vite mise en crise par une succession de numéros butant sur leur propre aboutissement. Chansons interrompues, pantomimes parlantes, adresses directes, musique live, jusqu’à une scansion rap : tout se construit à vue, dans un dialogue constant entre le jeu, le son et le corps.

Musicienne et comédienne, Jeanne Béziers déploie une présence clownesque faite de métamorphoses, de bafouillages et de chutes assumées. À ses côtés, Jean-Philippe Barrios, musicien rompu aux formes hybrides, imprime une musicalité précise et ludique, transformant chaque ratage en impulsion nouvelle.

Derrière l’humour et la fantaisie, le spectacle aborde, sans jamais les figer de grandes questions : temps, achèvement, identité, vérité, absolu, dedans et dehors. Il ne s’agit pas d’expliquer, encore moins d’enseigner, mais de faire ressentir. Ici, on peut chanter faux, ne pas savoir, inventer des mots, et même faire chanter « thermoception » à des enfants. On ressort joyeusement déboussolé, convaincu que rater peut être une façon très sérieuse d’entrer en scène.

SUZANNE CANESSA

À venir

Quand j’étais dans le futur est joué au Théâtre de L’Ouvre-Boîte (Aix-en-Provence), jusqu’au 17 décembre.

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Du jazz comme au cabaret

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© L.S.

Reggie Washington, américain installé en Belgique il y a quelques années, est connu pour sa dualité basse/contrebasse, et ses multiples projets dont Black Lives – from Generation to Generation. Sur la scène du Théâtre de l’Œuvre ce 9 décembre, il est rejoint par le redoutable batteur Gene Lake, le brillant guitariste David Gilmore ainsi que le saxophoniste phénoménal Ravi Coltrane – fils de John et Alice Coltrane. Des artistes dont les chemins se sont déjà croisés il y a plusieurs décennies, aux côtés de Wayne Shorter, Herbie Hancock, Roy Haynes ou Joe Zawinul. C’est donc un quartet complice, lié par une longue amitié, qui s’avance sur scène.

Une ambiance vintage, sous lumières rouges et tamisées, tel un cabaret de jazz, accueille un public très enthousiaste. Avec le cool d’un vrai jazzman, Reggie introduit le groupe soulignant la joie de se retrouver en live. Ensuite, il se lance dans un solo à la basse électrique, pleine de groove aux sons durs, instaurant le riddim avant qu’il soit rejoint par ses compères où le saxophone surgit en trémolos.

Explosif

Les spectateurs sont alors emportés dans une effervescence jazz, moderne et funk alternant des morceaux tantôt énergétiques tantôt doux où brillent chaque musicien. Ravi fait sonner de manière flamboyante le saxophone ténor avec des envolées de notes dans les aigus tel une trompette. Lors des solos nerveux de Gene, il apporte une touche d’électricité à l’éruption chaotique de la musique en les agrémentant d’ornementations. À la guitare, David navigue entre douceur et des solos emportés, démontrant toute sa virtuosité technique et sensible. Lors d’un morceau funk où Reggie joue avec brio un walking bass entraîné, le guitariste dévoile une magnifique descente chromatique en accords avant de repartir en furie.

Ces moments explosifs sont contrebalancés de morceaux plus reposés : Ravi joue d’un ton mélancolique et empli de soul, au point que son instrument semble presque chanter. À la batterie, Gene adoucit l’ambiance avec ses balais, et David joue une boucle au rythme souple qui installe une nappe sonore pour une ambiance envoutante et planante. Ils interprèteront par exemple Lawns de Carla Bley, un morceau d’une sonorité légère et chaleureuse que Reggie a découvert avec ses élèves et dont il est tombé amoureux. Le concert se termine par des acclamations et une standing ovation d’une foule extatique : un succès retentissant.

LAVINIA SCOTT

Concert donné le 9 décembre au Théâtre de l’Œuvre, Marseille.

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Charles Berling reprend sa Liberté

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Charles Berling © Vincent Berenger - Châteauvallon-Liberté, scène nationale

Zébuline. Vous avez annoncé le 10 décembre, par un communiqué de presse, que vous prenez votre retraite de directeur dès cet été, après le festival de Châteauvallon. Pour quelles raisons partez-vous ?

Charles Berling. Cela fait 15 ans que j’exerce ce métier de directeur. On a commencé avec mon frère Philippe, on a créé ce théâtre, et j’ai beaucoup donné pendant 15 ans. Beaucoup reçu aussi, mais je n’ai pas envie de faire des années de trop. J’ai envie de continuer mon métier d’artiste, mais aussi d’aller passer une semaine, avec des amis à regarder les nuits étoilées d’Espagne, ce que je n’ai pas eu le temps de faire depuis 15 ans.

Je crois que j’ai réussi à créer ici un lieu solide, avec une équipe remarquable, responsable, autonome, ce qui me donne une grande satisfaction. Je vais bien sûr préparer la prochaine saison, 2026/27, et j’espère que la nouvelle direction respectera l’équipe et saura s’appuyer sur elle comme j’ai pu le faire. Mais je pense que les institutions culturelles doivent se régénérer, que les directions doivent faire place à la jeunesse.

Dans votre communiqué vous remerciez Hubert Falco et la Ville de Toulon pour leur soutien. Est-ce que vos raisons de partir sont politiques ?

Ce théâtre, puis cette Scène nationale, sont nés de la volonté d’un maire de droite, dans une ville qu’elle a repris à l’extrême droite. Hubert Falco avait ses défauts, mais il voulait faire de cette ville sans théâtre une ville culturelle. Il pensait la préserver ainsi du retour du Front National.

Que vous redoutez ?

Évidemment, je milite contre le FN depuis que j’ai 14 ans. À Toulon.

Vous partez parce que vous craignez que le Rassemblement national ne conquière la ville ?

Non, ou pas directement. Je ne fuis pas, et je pars pour d’autres raisons, plus personnelles comme je vous l’ai dit, et générationnelles. Surtout, je pense que le Rassemblement National ne va pas gagner Toulon, je vais continuer à me battre pour que cela n’advienne pas, je suis là jusqu’en juin, et ma programmation s’étendra toute la saison suivante. Mais je pense que si cela advient, s’ils sont élus, à la Ville, puis au département du Var et à la Région, peut-être même à la tête de l’État, il faudra continuer à se battre, à programmer, à lutter contre les discriminations en expliquant, en donnant à voir, en parlant. Dans le public de la Scène nationale il y a des gens qui votent RN. Cet électorat est complexe, ses motivations sont complexes, passer le relais me permettra aussi de libérer ma parole.

Cette liberté de parole est entravée par vos fonctions ?

Forcément. Quand on dirige un établissement public, dans le contexte politique actuel, il faut protéger son institution, ses salariés, les artistes, le public. J’ai besoin aujourd’hui de reprendre ma liberté. C’est ainsi que j’ai nommé mon théâtre, j’y tiens par dessus tout, mais je resterai Toulonnais, et je serai ici pour chaque spectacle.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL

Chronique islandaise

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L'Amour qu'il nous rest (C) Jour2Fete

 On se souvient de Godland (2022) l’histoire de ce jeune prêtre danois, chargé d’évangéliser une communauté en Islande et du court métrage Nest : trois frères et sœurs qui construisent ensemble une cabane, filmés durant une année par Hlynur Pálmason. Ses propres enfants,Ída, et les jumeaux, Grímur et Þorgils que nous retrouvons dans son dernier film, L’Amour qu’il nous reste.

 Une chronique de la vie quotidienne, au fil des saisons dans les paysages grandioses du littoral islandais. Celle d’une famille dont on partage des moments qui semblent heureux, des repas, des jeux, la toilette du chien, Panda, le coucher des jumeaux. La mère, Anna (Saga Garðarsdóttir), une artiste plasticienne crée des toiles, les exposant aux vents marins sous des pochoirs métalliques qui y imprègnent des motifs de rouille. Toiles qu’elle a du mal à exposer et vendre. La séquence avec un galeriste suédois (Anders Mossling ) venu lui rendre visite est des plus cocasses.  Anna gère le quotidien, son mari, Magnus (Sverrir Gudnason), marin -pêcheur, est souvent en mer et lorsqu’il rentre, ça grince. Hauts et bas d’un couple qui bat de l’aile. D’ailleurs pour Anna, cela semble clair. Ils sont séparés.

Paysages intimes

 Magnus, lui, vit très mal cette rupture ; il est à la fois en colère et profondément triste. Pourtant la famille partage encore des moments sans tensions : promenades dans la nature, cueillette de fruits rouges dont on fait des confitures, films qu’on regarde ensemble, un pique-nique étrange où soudain, la jupe d’Anna, déployée au- dessus de Markus allongé, laisse entrevoir sa petite culotte. Comme une apparition. Ce ne sera pas la seule du film. Un coq, tué par Magnus à la demande d’Anna, revient l’attaquer, aussi grand qu’un dinosaure. Un rêve ?  Et motif récurrent, une sorte de pantin-épouvantail construit par les enfants et leur mère, cible pour le tir à l’arc, prend vie comme une chevalière coiffée d’un heaume. Un peu comme si le réel se mettait à dysfonctionner tel le couple qui se défait.

 Si L’Amour qu’il nous reste traite un sujet vu et revu au cinéma, une séparation, il nous parle aussi de la fuite du temps, des souvenirs qui restent. Il nous capte par la mise en scène et les choix du cinéaste. « Sur tous les plans, je voulais faire simple et aller droit au but, pour saisir l’énergie particulière du film et obtenir un équilibre entre l’absurde et le comique, la beauté et la laideur, la famille et la nature, les enfants et les parents »

Qu’on soit en mer avec Magnus ou sur terre avec Anna, Hlynur Pálmason, filme en plans fixes, avec beaucoup de précision et de sensualité les gestes du travail, les outils, les corps et les visages.  Il nous donne à voir la beauté de la mer et les paysages sublimes de cette côte, auxquels la musique de h hunt, Playing Piano for Dad ajoute une touche mélancolique.

Annie Gava

L’Amour qu’il nous reste est en salles le 17 décembre. Il représentera l’Islande aux Oscars

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Dialogue musical franco-russe

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© A.-M.T.

La salle affichait complet – il a fallu rajouter des chaises – pour accueillir Ludmila Berlinskaya et Arthur Ancelle, « duo unique qui lie deux cultures, deux imaginaires dans un programme où la tradition française et l’âme russe se parlent et se répondent », s’enthousiasme Agnès Viottolo, présidente de la Société Marseillaise des Amis de Chopin, organisatrice du concert.

L’ouverture avec la Danse macabre de Saint-Saëns donne le ton. Loin de l’atmosphère funèbre que le titre suggére les deux pianistes insufflent à cette partition de 1874 une énergie festive. Sous les mains de Berlinskaya et Ancelle, une farandole musicale se déploie. Les accelerandos endiablés alternent avec des largos poignants. L’osmose entre les deux interprètes est parfaite : une note répond à l’autre dans une synchronisation métronomique. Lui cultive la retenue. Elle libère l’expressivité. Un équilibre parfait entre rigueur et lyrisme se crée.

Conte de fées, valse tragique

Les pianistes se rejoignent à un seul piano pour une incursion dans Ma mère l’Oye de Ravel, écrit en 1910 pour Mimi et Jean, les enfants du compositeur Cipa Godebski. Ravel n’avait pas d’enfants mais les adorait et cette tendresse transparaît dans chaque pièce de la Pavane de la Belle au bois dormant jusqu’au Jardin féerique où Berlinskaya déploie une virtuosité cristalline dans des montées et descentes vertigineuses.

Puis vient La Valse de Ravel, composée dans l’après-guerre, qui porte les stigmates d’un monde qui vacille. Ce qui devait être un hommage léger à la valse viennoise devient une vision apocalyptique. Les deux pianistes explorent toute la dramaturgie de la partition.

L’âme russe

Après l’entracte, place à la Russie. La Suite n° 1 de Rachmaninov offre quatre tableaux dont l’impressionnant Pâques, où résonnent un concert de cloches orthodoxes. La soirée réserve ensuite une découverte : Alexander Tsfasman, pionnier du jazz soviétique. Né en 1906, il fonde en 1926 le premier orchestre de jazz à Moscou et devient en 1945 le premier à interpréter en URSS la Rhapsody in Blue de Gershwin.

Le public, conquis, obtient deux bis. D’abord Toujours avec toi de Tsfasman, puis la Danza Gaya de Madeleine Dring, compositrice britannique (1923-1977) imprégnée d’influence jazz et de compositeurs comme Rachmaninov, Poulenc et Gershwin, choix qui boucle parfaitement la boucle de la soirée.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 13 décembre, salle Musicatreize, Marseille.

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Le caftan marocain, patrimoine vivant reconnu

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© Musée national de la parure Oudayas Rabat Maroc

Au-delà du vêtement, le caftan marocain incarne un ensemble de pratiques et de rituels qui constituent véritablement un patrimoine culturel vivant. Son élaboration mobilise un savoir-faire complexe, transmis de génération en génération au sein des corporations artisanales et des kissariates, espaces traditionnels des médinas où s’exercent encore les métiers du textile, de la broderie et du tissage. Le brocart de Fès, les gaz textiles de Salé, ou les sfifas de soie et de fil d’or tissées à la main constituent autant de témoins matériels d’une esthétique plurielle, combinant influences amazighes, arabo-andalouses, et ottomanes.

Malgré cette continuité, les maâlams, maîtres artisans, peinent aujourd’hui à transmettre leurs compétences dans un contexte de forte concurrence industrielle. La reproduction de motifs traditionnels par des ateliers désormais mondialisés, entraîne une perte de valeur symbolique et sociale du geste artisanal, pourtant au cœur de la notion de « patrimoine immatériel ».

Le caftan dans l’imaginaire

La profondeur esthétique du caftan marocain a nourri l’imaginaire d’artistes et de voyageurs européens depuis le XIXᵉ siècle. Eugène Delacroix, lors de son voyage au Maroc en 1832, en fit l’un des symboles picturaux de la féminité nord-africaine et du raffinement vestimentaire, comme en témoigne sa toile Noce juive au Maroc, où le jeu des étoffes et des couleurs évoquent déjà la théâtralité du vêtement. De même, les photographies d’époque coloniale, notamment celles de George Washington Wilson ou d’Antonio Cavilla à Tanger, fixent dans l’imagerie exotique du « féminin marocain » un assemblage de bijoux, de coiffures et de textiles précieux qui constituaient autant de signes d’appartenance sociale.

Dans ce sens, la description que donne Edith Wharton, lors de son séjour au Maroc en 1917 s’inscrit dans la continuité de ce regard occidental sur l’apparat féminin. À travers son évocation de la superposition des brocards, des voiles de mousseline et des coiffures complexes, Wharton révèle non seulement une fascination esthétique mais aussi la « tension coloniale » entre l’authenticité locale et la modernité importée.

Identité en mouvement

Le caftan, au-delà de son esthétique, assume une fonction rituelle et symbolique. Dans la tradition matrimoniale, il marque le passage de la jeune fille à l’épouse, matérialisé par la ceinture, hzam, lors de la cérémonie. Comme le kimono japonais ou le sari indien, il incarne un rite de passage codifié, conférant statut et respectabilité à celle qui le porte. La fabrication de chaque pièce, souvent longue de plusieurs mois, mobilise un réseau d’artisans, de brodeurs, de negafates, maîtresses de cérémonie des mariages marocains, dont le savoir-faire coordonné participe à la « mise en scène du féminin » dans les célébrations.

Aujourd’hui encore, les negafates assurent la transmission du sens et des usages associés aux différentes tenues portées par la mariée. Chaque caftan, qu’il soit fassi, rbati ou chaâbi, exprime un fragment d’identité régionale et familiale. L’inscription du caftan marocain au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco représente ainsi une reconnaissance internationale d’un art total : alliant conceptions esthétiques, valeurs sociales et continuité mémorielle.

Au-delà de la sauvegarde symbolique, ce classement pose aussi la question concrète de la pérennisation des savoir-faire, appelant à des politiques publiques de valorisation, de formation et d’accompagnement des artisans, sans quoi ce patrimoine, riche d’influences et de significations, risque de se figer dans une image muséale, déconnectée de sa fonction vivante.

SAMIA CHABANI


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Jone sometimes

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Jone Sometimes© La Fidèle Studios

Jone a vingt ans : le plus bel âge de la vie ? Ce pourrait être le cas pour cette jeune Basque qui vit à Bilbao avec sa jeune sœur, Marta, et son père Aitor (Josean Bengoetxea) . Mais Aitor , un ancien éducateur, âgé de 54 ans, atteint de la maladie de Parkinson,  a de plus en plus besoin de ses filles pour gérer son quotidien. Heureusement, pour échapper à cette grisaille, Jone a une bande d’amies avec qui elle fait la fête. Surtout quand démarre la Semana Grande qui met la ville en ébullition. Dans les rues, on chante en chœur, avec Zea Mays, on danse, on boit. Scènes de joie collective, remplies de couleurs, auxquelles on a l’impression de participer. Le visage de Jone rayonne. Et quand la jeune femme croise le regard d’Olga, une jeune Madrilène, son cœur s’enflamme. Premier amour filmé avec beaucoup de pudeur…

 C’est la vie au cours de cette semaine de fête que nous conte Sara Fantova dans ce premier film Jone Sometimes, ce moment  où Jone entre dans sa vie d’adulte , entre ombre et lumière, entre allégresse et tristesse, entre élan vital et maladie. Le récit est ponctué par des images du passé, des photos de l’enfance et les carnets intimes du père qui, peu à peu,  perd ses repères et son autonomie. Sara Fantova  filme le quotidien, les repas, la teinture en rose des cheveux de Marta, les courses dans un magasin de bricolage. Se dessine ainsi le portrait d’une jeune femme : sa relation avec son père, la complicité avec sa sœur et son envie de vivre. . Olaia Aguayo incarne avec intensité cette jeune femme au moment de ce passage à l’âge adulte qui lui est imposé par la vie. Sur un sujet assez classique, Sara Fantova offre un film habile et prometteur que le Jury de Malaga 2025 a récompensé d’une mention spéciale.

 Annie Gava

Le film sort en salles le 17 décembre