lundi 27 avril 2026
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L’essence du théâtre et le cœur de la guerre

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Portrait de famille © Christophe Raynaud de Lage

Il est incontestablement, depuis plus de 30 ans, un de nos plus grands metteurs en scène. Et prolixe avec ça, montant plusieurs spectacles par an, des opéras flamboyants, des Brecht, des Molière, des Claudel et des Tchekhov qui prennent toujours un petit air Shakespearien, dans la démesure, l’éclat de rire sous la tragédie, les adresses au public, les envolées poétiques. Nicolas Bouchaud est son acteur fétiche, son complice, son Galilée son Don Juan son Ivanov, mais Sivadier sait aussi écrire, et travailler avec de jeunes comédiens tout neufs…

Ce Portrait de famille, dont le texte est publié aux Solitaires intempestifs,a été créé au Printemps des comédiens 2024 (Montpellier), joué au théâtre de la Commune (Aubervilliers), puis passé pour une date à Sainte-Maxime, avant de triompher au Théâtre du Rond-Point et dans une tournée nationale. Il est porté durant 3h30 par 14 jeunes comédien·nes sorti·es du Conservatoire national supérieur de Paris en 2013, toustes exceptionnel·les.

Cercle de violence

Au sol une terre battue qui mêle cendres et poudre d’or. Au lointain un palais dessiné, sur scène une famille dont on connaît tous quelques bribes d’histoire, mais pas tous les affres affreux. Les Atrides, rendus réels par Sophocle, Euripide et Eschyle, Homère aussi, puis Sénèque, puis Racine, puis Giraudoux et Anouilh, agissent comme des primitifs d’avant l’histoire, des barbares tout juste sortis de la glaise, par des dieux qui eux-mêmes s’entredévorent.

Cela commence par la rivalité de deux frères, Atrée qui tue les fils de Thyeste et les lui sert en pâté ; puis les fils d’Atrée, Ménélas et Agamemnon, qui épousent deux sœurs et déclenchent la guerre de Troie « pour une histoire de cul ». D’un père Agamemnon qui tue sa fille Iphigénie pour faire changer les vents. D’une mère Clytemnestre qui tue son mari infanticide, d’une fille, Electre, qui veut venger son père, d’un frère, Oreste, qui veut venger sa sœur. Et d’autres encore, Egisthe le faux frère né d’un inceste, vrai régicide, Chrysothémis qui croit en la nation et cherche la paix…

Le mythe des Atrides établit des relations constantes entre les violences familiales et politiques. Il explique les guerres par des crimes originels monstrueux : fratricide, cannibalisme, viol de sa propre fille. Il poursuit dans un inéluctable enchaînement de vengeances successives que personne ne parvient à briser. Il parle d’un Moyen-Orient que les flammes dévorent et que le sang rougit parce que des frères ne savent pas s’entendre, que des pères préfèrent tuer leurs enfants que de se soumettre au vent, que les femmes toujours sont violées, violentées, sacrifiées.

Le théâtre antique, récrit et porté par Sivadier, est d’une terrifiante actualité.

AGNES FRESCHEL

Portrait de famille

Une histoire des Atrides

Du 11 au 13 mars

Théâtre Liberté, Toulon

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Le baroque dans tous ses éclats

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© A.-M.T.

C’est devant un auditorium d’Archipel 49 comble que s’est produit le mandoliniste Vincent Beer-Demander. Il présentait son programme Come Bach dans le lieu même où sa compagnie, VBD and Co, a établi ses bureaux.

La soirée s’est ouverte avec une pièce à la mandole de sa composition. Vincent Beer-Demander joue avec expressivité, construisant une interprétation en crescendo jusqu’à l’apothéose. Cette « Prière à grand chat » est dédiée à son grand-père : « Il adorait Bach, et me demandait toujours de lui jouer la Chaconne. Je ne le faisais pas : c’était difficile, j’avais d’autres choses à faire. Et puis il est mort il n’y a pas longtemps. Alors je me rattrape. » Un témoignage pudique qui exprime combien Come Bach n’a jamais aussi bien porté son nom.

Vient ensuite la Fugue en sol mineur tirée de la Partita pour violon que Bach transcrivit lui-même pour luth. La mandole en étant la descendante directe, cette tradition permet à Vincent de jouer la partition originale de Bach, révélant combien l’écriture en fugue et contrepoints transcende les limites de l’instrument. La mandole, comme le violon, est un instrument mélodique, voué à une seule voix. Et pourtant, grâce au génie de Bach, il semble que plusieurs voix dialoguent et se superposent. L’illusion est totale. On croit entendre plusieurs musiciens.

En réponse à cette fugue, Jean-Claude Petit, compositeur avec lequel Beer-Demander collabore, a écrit un Clin d’œil musical à ce chef-d’œuvre. Celui que l’on connaît comme arrangeur des plus grands noms de la pop, compositeur de musiques de films mémorables (Jean de Florette, Cyrano de Bergerac) est aussi lauréat d’un prix de contrepoint, au CNSM. Un surdoué à qui Bach semble aller comme un gant.

La Fugue en La mineur suit et prépare l’oreille à sa réponse : Bached, du compositeur grec Alexandros Markeas, lui aussi connu pour ses musiques de film. Cette pièce exige de désaccorder les cordes de la mandoline. Ce qui s’ensuit est une explosion d’énergie : les notes fusent comme des feux d’artifice, puis peu à peu la musique s’apaise, s’endort, s’éteint.

Une œuvre qui compte

La compagnie VBD and Co est engagée dans la constitution d’un nouveau répertoire pour mandoline. La soirée en témoigne avec des créations mondiales : Véronique Canonici, compositrice d’Avignon, avec Bachground, une pièce bâtie sur la signature musicale de Jean-Sébastien Bach : B-A-C-H, soit en notation allemande si bémol – la – do – si naturel. La partition, douce, est portée par des arpèges comme une méditation sur l’identité du compositeur. Puis vient la Chaconne, sommet de la musique pour instrument seul. Beer-Demander en parle avec respect : « Cette pièce comptait énormément pour Bach. On dit qu’il l’a composée après la mort de sa femme qu’il adorait. Elle raconte la tristesse, la joie, la grande spiritualité. C’est une œuvre qui compte pour tous les musiciens. » Quand la dernière note s’éteint, la salle reste un instant immobile, puis explose en ovation.

La soirée se conclut sur une dernière création, celle de Pierre-Adrien Charpy, présent dans la salle, s’appuyant elle aussi sur la signature BACH, mais pour mandoline et voix. VBD est accompagné de la soprano Raphaële Kennedy dans un dialogue d’une belle théâtralité, à la fois ancré dans la musique ancienne et résolument contemporain.

De Rome à Vilnius

Le dimanche matin, c’est au foyer Reyer de l’Opéra de Marseille que le festival se poursuit avec De Rome à Vilnius, programme de l’ensemble Canto Fiorito. Au début du XVIIe, la cour des Vasa, dans la République des deux nations, est un centre culturel majeur où l’influence italienne rayonne. Le concert retrace ce voyage musical à travers Palestrina, Marenzio, Stabile, Pacelli et Anerio. Mention spéciale pour les deux pièces de Tarquinio Merula. Hor ch’è tempo di dormir, d’abord conduit au clavecin puis repris dans un duo à l’orgue avec la mezzo-soprano lituanienne Renata Dubinskaitė. Sa voix riche tranche avec les sopranos légères habituellement associées au répertoire baroque et apporte profondeur et intensité dramatique. À la flûte, Rodrigo Calveyra,musicien d’origine brésilienne, directeur artistique de l’ensemble impressionne par sa maîtrise et sa sensibilité.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les concerts se sont déroulés les 5 et 8 mars à l’Archipel 49 et à l’Opéra, Marseille.

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Des clichés à pleines dents

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Anna Leonte Loron, La mangeuse de linguine vongole, 2025.

Au départ il y a un essai. Celui de la journaliste Lauren Malka, intitulé Mangeuses, dans lequel elle s’intéresse aux injonctions et aux diktats que subissent les femmes sur leurs conduites alimentaires. Depuis la mode et les années 1970 ? Certainement pas, la journaliste remonte plus loin, peut-être même jusqu’à Ève et sa fameuse pomme.

Avec Les Femmes ont faim, sur les murs du Centre photo Marseille, Anna Leonte Loron a donc choisi de montrer en grand des femmes qui mangent à pleines dents. Une succession de clichés argentiques grands formats souvent réalisés à Marseille, aux couleurs saturées, et à la gourmandise assumée. « Des femmes qui mangent pour leur propre plaisir » explique la photographe.

Il y a des fesses aussi, sur une planche-contact tirée en très grand (1,60m du 2m). 36 poses, 36 culs, ou plutôt des « miches », des « figues », des « prunes », autant de mots pour désigner le sexe ou les formes féminines qui deviendraient d’appétissantes gourmandises – surtout si les femmes se privent de ces dernières – explique dans son cartel la photographe.

Une histoire de degré

Dans une scénographie à la teinte rose poudrée, l’artiste convoque aussi la publicité des années 1970 dans un vieux tube cathodique, ou des photos d’archives, et des anecdotes personnelles, mordantes. Un accrochage généreux, vibrant, fouillé, souvent éclatant. Mais en souhaitant représenter des femmes « qui mangent pour leur propre plaisir », l’accointance assumée avec les codes de la mode – qui n’est certainement pas irresponsable de l’imaginaire que souhaite déconstruire l’artiste – peut jeter un trouble. En photographie argentique couleur, un seul degré de plus ou de moins lors du développement peut altérer les couleurs du négatif. Un seul degré de plus ou de moins peut aussi altérer la lecture d’une exposition. Au visiteur de choisir la bonne température.

NICOLAS SANTUCCI

Les femmes ont faim
Jusqu’au 21 mars
Centre photo Marseille

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La jouissance des femmes

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L’art de la joie © Christophe Raynaud de Lage

On ne pouvait souhaiter une plus belle illustration de la puissance féminine, en ce jour international de lutte pour les droits des femmes. Le manuscrit de Goliarda Sapienza, indubitablement un chef d’œuvre, achevé en1976, a pourtant été refusé par toutes les maisons d’édition pendant plus de 20 ans. Publié confidentiellement en 1998, après la mort de l’écrivaine, c’est sa traduction française par Nathalie Castagné, éditée par Viviane Hamy en 2005, qui a enfin déclenché un succès planétaire.

Une reconnaissance posthume due à la fois aux qualités indéniables du style de Sapienza et de sa construction narrative haletante, mais aussi à l’affirmation, toujours aussi révolutionnaire, de l’orgasme des femmes. Elle y décrit, comme peu avant elle, la violence de l’accouchement, l’instabilité de l’amour maternel, la bisexualité naturelle des femmes, leur oppression complice qui maintient le patriarcat, et se combat par la sororité, et l’éducation libre des filles.

Esthétique excessive

La mise en scène d’Ambre Kahan colle comme un gant aux qualités hors normes de ce roman énorme. Constamment épique, saturé de musiques en direct et de hurlements amplifiés, d’architectures et de symboles, d’étages, d’alcôves et de secrets. Parfois au long de ces 5h30 de représentation la tempête se calme et un moment poétique s’installe où l’amour des mots et des caresses instaure un répit. Mais le spectacle, comme le roman, est ouvert à tous les vents, et la joie si nécessaire y est aussi tapageuse que le fascisme qui monte, et l’accouchement aussi traumatique que le viol du père – qui ouvre le spectacle par une scène insoutenable.

Les scènes de sexe sont nombreuses, longues et impudiques, comme dans le roman, mais elles ne bénéficient pas de l’intimité de la lecture, et gagneraient sans doute à l’ellipse face à des spectateurs transformés en voyeurs involontaires. Mais Noémie Gantier habite la scène sans discontinuer avec une énergie exceptionnelle et une grâce à la fois éthérée et charnelle. Elle est Modesta, cette fille du peuple exceptionnelle née avec le XXe siècle, le premier janvier 1900, dans la campagne sicilienne. Cette orpheline qui deviendra Princesse en se débarrassant des obstacles, tuant parfois, manipulant toujours, cherchant la voie de sa liberté et de celles des femmes. Les douze comédiens qui l’accompagnent au plateau et jouent tous les autres rôles sont aussi phénoménaux, drôles et bavards, rauques et émouvants, en particulier le comédien trisomique qui danse le Prince avec une grâce infinie.

Le spectacle, qui commence en 1910 et s’achève en 1931, s’arrête au mitan du roman, quand l’Italie et la Sicile sombrent dans le fascisme. La seconde moitié du roman, plus intérieure, livrant une Modesta moins violente, reste à monter !

Agnès Freschel

Spectacle donné les 7 et 8 mars à La Criée, Théâtre national de Marseille.

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Trous de mémoires

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© Kheireddine Lardjam

Écrite par Métie Navajo, autrice compagnonne du Théâtre Joliette, et mise en scène par Kheireddine Lardjam, La Dernière – ma colère est née au fond d’un trou s’ouvre sur un espace scindé en deux. L’avant-scène et l’arrière scène sont entièrement séparées par un grillage de deux mètres de haut surmonté de barbelés. Un énorme tronc d’arbre coupé à ras, fossilisé, aux grosses racines repliées (certaines se déplieront), occupe le centre de l’avant-scène, espace surveillé par un gardien du temps et de la mémoire (Azedine Benamara). Un titre ronflant et un personnage à la raideur sentencieuse, rapidement désamorcés par quelques inserts humoristiques. Deux espaces séparés mais poreux, entre passé, présent, rêve et imaginaire, souvenirs d’enfance, camp de harkis, école et cérémonie officielle.

Saint-Laurent des Arabes

Pendant que Jeanne, la mère (Vanessa Bettane), sorte de mère-courage, prépare son discours pour une cérémonie au cours de laquelle elle va recevoir une médaille pour son engagement de professeure de judo dans les « quartiers difficiles », Lilia (Camille Bernon), la plus jeune de ses trois filles, au tempérament de ninja, vient de se faire exclure de sa classe de CM2. Elle a frappé un garçon, Abdelkader, qui lui a adressé une insulte, qui l’a mise en colère mais qu’elle ne comprend pas : « harki ».

Jeanne décide de zapper la cérémonie et les honneurs officiels pour emmener ses filles, qui se chamaillent, sur les lieux de cette mémoire. Elle y allait en vacances pour retrouver des membres de sa famille : le camp de Saint-Laurent-des-Arbres, dans les Cévennes, rebaptisé par certains « Saint-Laurent des Arabes ».

Médaille et doudous

À travers une écriture vive, poétique et documentée, un jeu des comédiennes et une mise en scène au diapason, on glisse, entre espaces réels et espaces rêvés, d’une époque à une autre, et d’une mémoire familiale fragmentée à une histoire collective planquée sous le tapis. Le grand-père, l’Algérie, la guerre, l’arrivée en France, les camps de harkis enfermés pendant les années yéyé et Johnny, l’idole des jeunes. Honte, colère, désir de reconnaissance. Une médaille de guerre, qui traverse les frontières et le temps, et une valise pleine de peluches, permettent d’incarner les fantômes du passé. Ils seront et resteront accrochés au grillage, entre les deux espaces.

MARC VOIRY

La Dernière – ma colère est née au fond d’un trou a été créée du 4 au 6 mars au Théâtre Joliette, Marseille.

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La tornade Hello, Dolly !

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© Christian DRESSE 2026

Il est des après-midis où la Canebière semble prendre l’éclat des grandes premières de Broadway. En accueillant cette nouvelle production de Hello, Dolly ! le Théâtre de l’Odéon ne s’est pas contenté de monter une comédie musicale : il a réveillé un vent d’optimisme et de panache qui a instantanément conquis le public phocéen.

Dès les premières notes de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, le décor est planté : nous sommes dans le New York flamboyant des années 1890. Au centre de cette fourmilière, Laurence Janot incarne une Dolly Gallagher Leviabsolument magnétique. Veuve aussi extravagante qu’ingénieuse, elle déploie une énergie débordante pour mener à bien sa mission la plus délicate : se trouver un époux en la personne du grincheux mais richissime Horace Vandergelder, campé avec une drôlerie bourrue par Rémi Cotta.

Quiproquos et triomphe de l’amour

La mise en scène de Carole Clin réussit le tour de force de fluidifier une intrigue riche en rebondissements. On suit avec un plaisir non dissimulé les escapades new-yorkaises de Cornelius et Barnaby, fuyant leur boutique de banlieue pour une aventure qui les mènera tout droit au restaurant Harmonia Gardens. C’est là, entre deux sorties improvisées et des quiproquos savamment orchestrés, que la magie opère véritablement.

L’ensemble de la troupe, des modistes élégantes aux danseurs aériens, porte ce spectacle vers une conclusion où, sans surprise mais avec un bonheur immense, l’amour finit par triompher pour chacun. Plus qu’un simple divertissement, cette production est une véritable célébration de la vie, portée par une orchestration brillantissime, qui laisse le spectateur avec un sourire indélébile bien après le baisser de rideau.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

Spectacle donné les 7 et 8 mars au Théâtre de l’Odéon, Marseille.

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Les visages dévisagés de Roger Edgar Gillet

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Roger Edgar Gillet, Ville brune 1975 © Bertrand Huet

Roger Edgar Gillet figure dans les collections du musée de Rennes, de Lyon ou du Centre Pompidou, du musée d’art moderne de Paris, ainsi que dans des collections privées américaines. Une belle présence qui ne fait pas de lui un peintre très reconnu de la scène française du XXe siècle. Belle idée pour le musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence que de le remettre en valeur jusqu’au 7 juin à travers l’exposition La grande dérision.

Formé à l’école Boulle puis à l’école nationale des Arts décoratifs et devenu professeur de dessin à l’académie Julian, il participe à l’abstraction lyrique dans les années 1950. Progressivement, il va jeter des ponts entre pure abstraction et émergence d’un figuratif où la présence humaine s’exprime comme un « corps-masse » colorée et surtout comme un visage caché, fantomatique, défait de toute représentativité individuelle.

Le regard perturbé

Le regard est le plus souvent privé de ses deux yeux, comme aveugle. C’est plutôt une humanité, (un « tas de gens », 1966) une présence humaine souffrante, déconsidérée qui surgit. Ainsi les deux versions des Fusillés de 1982, témoignent-elles justement de ce traitement en masse. Il en va de même avec le grand format de son Harem (1969) en dominante rouge où les femmes occupent l’espace de manière totalement chaotique et dont les corps sont traités en silhouettes disloquées essentiellement.

Il y a chez Gillet à la fois un point de vue de déconstruction sarcastique (le titre de l’exposition est la grande dérision) mais aussi d’une approche sensible. Celle d’un homme qui a vu les images de la Shoah, des faméliques du monde entier (Le Tiers Monde, 1966).

Ce qui frappe dans les œuvres présentées, c’est l’unité chromatique de beaucoup de toiles, figuratives ou abstraites : les tons de brun l’emportent, traitant tout aussi bien les cieux, les visages, les corps, les fonds du tableau. Il travaille une matière particulière, dans laquelle se mêle sable et colle de peau ; il crée au couteau de l’épaisseur et ne cesse d’expérimenter.

Mais par-delà l’émergence d’un langage pictural personnel, Roger Edgar Gillet se souvient des œuvres de grands peintres de l’histoire de l’art, comme Goya, Zurbaran, Rembrandt, Manet… Ce qui compte avant tout pour lui, c’est de perturber le regard, nos regards. L’exposition est à la fois monographique mais aussi dialogue avec des œuvres de la collection permanente.

MARIE DU CREST

La grande dérision
Jusqu’au 7 juin
Musée Estrine, Saint-Rémy-de-Provence

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« Le Roi et l’Oiseau est presque un anti-conte »

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Émilie Lalande © Sébastien Ynesta

Zébuline. Comment avez-vous eu l’idée de mettre en scène Le Roi et l’Oiseau ?
Émilie Lalande. J’avais déjà fait une carte blanche autour de cet univers, que j’avais appelée L’Histoire d’un roi, parce que je n’avais pas encore les droits. Ils sont très difficiles à obtenir … Puis, par hasard, j’ai rencontré Amaury de Crayencour, qui avait travaillé avec la petite-fille de Jacques Prévert. Il m’a donné son contact en me prévenant qu’elle était très exigeante : si elle aimait le projet, elle aiderait, sinon elle le dirait clairement. Je lui ai envoyé un mail avec une petite captation. Elle m’a d’abord expliqué que, même si elle pouvait donner les droits, Henri Grimault n’avait jamais laissé adapter l’œuvre. Elle me décourageait presque. Puis elle m’a rappelée cinq minutes plus tard avec une tout autre voix : « C’est incroyable, vous êtes la première à pouvoir adapter Le Roi et l’Oiseau. » À partir de là, j’ai contacté les ayants droit de la musique et nous avons travaillé pendant presque deux ans pour construire le projet et relever ce défi. Celle de Wojciech Kilar est incroyable, elle m’a rappelée celle de Pierre et le Loup dans sa manière d’adapter un même thème en berceuse, en polka… On manquait un peu de matériel musical pour le roi, et nous avons donc puisé dans d’autres de ses bandes originales : Dracula, notamment. On a également utilisé d’autres poèmes de Prévert lorsqu’ils nous semblaient entrer en résonance avec le reste.

Dans Pierre et le Loup, les interprètes se redistribuaient les rôles au fil des représentations. Qu’en est-il ici ?

Dans Pierre et le Loup, les danseurs pouvaient effectivement échanger les rôles, ce qui apportait un peu de piment [rires]et permettait de ne pas faire toujours la même chose. Ici, ce n’est pas le cas : les rôles sont fixés. Baptiste Martinet interprète le roi et Marius Delcourt l’oiseau. Ce qui m’intéresse, en revanche, c’est la manière dont un même mouvement peut être interprété différemment. On peut garder la même phrase chorégraphique et pourtant la transformer physiquement.

Par exemple, pour tout ce qui concerne la royauté, le mouvement est beaucoup plus rigide. Dans le duo de la bergère et du ramoneur, au contraire, il devient plus organique, plus libre. Parfois la chorégraphie est la même, mais l’intention dans le corps change complètement.

Le Roi et l’Oiseau est une œuvre très inclassable, moderne. Que nous raconte-t-elle aujourd’hui ?
Je me suis aperçue que ce dessin animé n’est pas vraiment un conte de fées : c’est presque un anti-conte. Il n’y a pas vraiment de princesse ni de héros. Et il reste très actuel : il parle de dictature, de fascisme, de résistance, et de cette liberté qu’il faut toujours chercher.

C’est aussi une œuvre pleine de références, et qui sera aussi source de références pour les artistes qui suivront – je pense à Miyazaki qui cite son travail explicitement, par exemple. Si on regarde attentivement, on trouve des clins d’œil à De Chirico ou à Rodin – cette pose du robot, à la toute fin du film, qui reprend celle du Penseur. Grimault et Prévert rendent hommage à l’art sous toutes ses formes. Pour moi, ce sont des passeurs : ils transmettent des images et des œuvres pour que l’on puisse encore s’en inspirer et créer autre chose aujourd’hui.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Le Roi et l’Oiseau


14 mars


Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

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© Anaïs Baseilhac

Une épopée marseillaise

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Catchy Péril © Pat

Depuis un premier concert au Léda Atomica (Marseile), à l’automne 2023, on connaît le talent de Catchy Péril pour le live : une bombe énergique, une machine à sueur et à riffs surpuissants. Benjamin Delair, leader du groupe, à la guitare et au chant, est accompagné de Louise Baudu, au clavier, de Kevin Plasse, à la batterie, et de Paul Blanes, à la basse. Ils proposent un voyage entre le post-punk et la new-wave, où l’on caresse ça et là les origines du rock des 60’s ou le garage.

Leur premier EP, Disco Sucks, paru en 2024, en posait déjà solidement les fondations.

L’album Catchy – fort bien nommé, est à l’écoute un régal d’émois rock. Si l’on parlait de voyage, plus haut, l’opus semble traverser la stratosphère et catapulter l’auditeur dans un bataille stellaire.

Dans les étoiles

Si l’album s’ouvre sur le très garage punk Lemon Haze, les lignes instrumentales sont claires : une batterie très précise et bien lourde, un clavier mélodieux et synthétique à souhait, semblant tout droit tombé d’un jeu vidéo, et un ensemble gratté offensif. Le sentiment d’épopée règne ainsi sur l’intégralité ou presque des compos, bien que le groupe maîtrise avec soin les ruptures, comme dans Épilepsie, pépite aux confins du post-rock et du psyché. Un ballotage constant et jouissif entre tachycardie et trêves psychotiques.

Maîtres dans l’hybridation des styles, les musiciens vont chatouiller le métal avec des bpm soutenus, dans Electricity ou dans Lovely. La voix de Benjamin, le chanteur, se balade sans contrainte entre codes et tessitures, passant d’octaves en trémolos sans effort apparent, jusqu’à la maîtrise de balades loufoques comme I Like It Hard, beau morceau rappelant par endroits la pop rock des Doors. Drugs, dernier morceau de la version digitale, est lui un véritable plongeon dans le post-punk new-wave des années 1980. (Petite surprise en français dans le texte parlé-chanté d’une balade en bonus, donc nous ne dévoilerons rien de plus ici).

Un superbe album, qui laisse transparaître recherche pointilleuse et maîtrise travaillée. Si ces quatre-là semblent savoir où ils vont, on leur souhaite que ce soit loin !

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Catchy Péril
Sorti le 6 mars
Projet soutenu par B-Side Prod, et distribué par No Need Name.

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Du cirque, sans détours

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Fidji, Cie la Depliante © Mat Santa Cruz

Dans Fidji, il est question d’un chat que son maître Starsky n’arrive pas à retrouver. Seul sur son banc, cet anti-héro en profite pour partager avec le public ses réflexions sur la vie, de désillusion amoureuse, dans un spectacle aux accents de « comédie sociale anglaise », et « anti-héros de Marvel »… le tout parsemé d’acrobaties et d’humour. Ce n’est pas la première fois qu’Antoine Nicaud met en scène son personnage de Starsky. Déjà en 2017, il présentait Starksy Minute, où un livreur de colis se lançait dans des acrobaties hautes en « conneries ».

ZimZam c’est pas que du cirque

Outre ses Détours de Cirque, ZimZam accueille également des artistes en résidence, et est à l’initiative du festival Fadoli’s Circus – qui se tiendra cette année du 3 au 7 juin. ZimZam c’est aussi, en lien avec l’association La Bourguette, des ateliers à destination de personnes atteintes d’autisme, au sein du Pôle Cirque & Handicap de La Tour d’Aigues.

NICOLAS SANTUCCI

Fidji

14 mars
Pôle Cirque & Handicap, La Tour d’Aigues