jeudi 9 avril 2026
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Redonner une histoire aux femmes exécutées

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Christelle Taraud © X_DR

« Placer l’existence des femmes, la biographie des femmes, la parole des femmes exécutées au centre du récit, c’est faire un choix, c’est interpréter l’histoire d’une certaine manière. » Le projet est clair et l’objectif annoncé sans détour : avec Les Filles-au-diable, Christelle Taraud pose un acte résolument politique qui se déploie dans ce livre unique, tant dans la forme que dans le fond.

Historienne de formation, l’autrice est spécialiste des questions de genre et de sexualité, notamment des violences sexistes et sexuelles en contexte colonial. Elle a notamment dirigé la publication de cette mine d’or qu’est l’ouvrage Féminicides. Une histoire mondiale (Éditions La Découverte, 2022). C’est de ce savoir situé qu’elle part pour aborder ce texte qui a pour point de départ l’histoire de Anne Lauritsdatter, femme norvégienne exécutée en tant que « sorcière » aux côtés de douze autres femmes, à Steilneset, à l’extrême nord de l’Europe, sur l’île de Vardø, en Norvège.

Au XVIIème siècle, de nombreuses femmes sont brûlées vives, accusées d’actes de sorcellerie. L’absence de fondement de ces accusations, pour ne pas dire leur absurdité, n’empêche pas les inquisiteurs d’appliquer leur « politique de terreur ». Quatre siècles plus tard, l’autrice choisit d’explorer ce territoire, alors que La Norvège fait ériger un mémorial dédié à toutes celles qui ont été assassinées dans cette région du Finnmark. Un monument impressionnant, « ventre de métal » balayé par des vents glacés, construit sur la base d’un conséquent travail de documentation.

Retrouver le sensible de l’Histoire

Christelle Taraud découvre le site, parcourt l’environnement neigeux, et se laisse traverser par les émotions provoquées par ce « cimetière sans tombes » chargé de larmes. Elle revient sur les fondements de ce massacre, sur la manière dont il a été rendu possible : accusations infondées, intentionnalité politique, méthodes inqualifiables (transport en cage, muselière, tonte, aiguille qui cherche la marque du diable), mise à mort par le bûcher… Pas de faux semblant ici, il s’agit, pour elle de mettre au jour « un crime de masse à tendance génocidaire », « conséquence directe du patriarcat ».

Au fil des pages, l’histoire se transmet à travers les voix, et tout particulièrement de deux femmes : l’une, Norvégienne, venue du passé, l’autre, Française, historienne sensible, notre contemporaine, devenant l’interprète de nos ancêtres féminines silenciées. L’autrice nous rend leurs récits, leurs émotions empreintes de peur, de violences et d’incompréhension.

Les matériaux se mélangent : poèmes, listes, faits historiques, analyses linguistiques… faisant écho à des situations très contemporaines de haine contre les femmes un peu partout dans le monde – au Canada, en Irak, au Cambodge ou au Rwanda. Notre corps reçoit et digère les faits, rendus plus lisibles et précis grâce à l’historienne. Ça cogne et ça aide à comprendre.

Merci à Christelle Taraud de tisser, par-delà les siècles, ce fil sensible entre elle(s) et nous. Et si dans son texte, comme dans cette chronique, le mot « femme » apparaît de (trop) nombreuses fois, ce n’est pas un hasard.

ÉLODIE MOLLÉ

Christelle Taraud, Les Filles-au-Diable , Éditions La Découverte, 176 pages, 18,50 €

Un certain goût de la fête

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Festa major (C) La traverse

« Je pense à ce village qui m’apporte ma part d’éternité ». Ce village, c’est Fillols, en pays Catalan, au pied du Canigou. Jean-Baptiste Alazard y vit toute l’année, y écrivant ses films qu’il tourne en 16mm.

Fillols vit au rythme d’une fête, la Festa major, que les Fillolois préparent durant six mois et dont ils se souviennent tout l’hiver. Une fête plus que centenaire, où durant trois jours et trois nuits tout le village respire au rythme de la musique et de la danse. Et ceux qui n’habitent  plus dans le village, « en exil pour le travail »,y reviennent vivre des moments de convivialité et de vie différente.

Et la cuisson des escargots

Jean-Baptiste Alazard a voulu partager cette célébration de la vie et plonge le spectateur en immersion totale dans la fête : des séquences tournées en 2022 et 2023, habilement montées. Il est à la caméra, accompagné de Vincent Le Port et ils ont su rendre palpable la liesse, la ferveur de tous ceux, hommes et femmes, vieux et jeunes qui dansent, chantent, boivent, mangent, oubliant tout ce qui n’est pas dans l’instant, une invitation au lâcher prise.

Une célébration de la vie par la couleur, la lumière, et les sons. On assiste aux préparatifs : le transport de troncs, le collage d’affiches, les discussions sur la cuisson des escargots, la finition des costumes et des coiffes, la mise en place des chaudrons, la répétition des orchestres.

Puis vient la fête. Danses modernes ou anciennes, rondes autour de l’arbre au centre du village. On regarde une photo ancienne et on évoque des souvenirs, on espère voir le rayon vert… Un feu d’artifice de couleurs et une explosion de musique. Rendez-vous à Fillols l’été prochain ?

ANNIE GAVA

Documentaires sur grands écrans

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A-fidai-film

Il y a 7 ans Documentaire sur grand écran a créé  Best of Doc : l’occasion de re (découvrir) dix des meilleurs films documentaires de l’année écoulée, ainsi que des films en avant-première, des inédits des courts métrages et un classique. Où ? Dans toute la France. Quand ? Du 4 au 17 mars 2026.

Les sélectionnés

Des documentaires qui nous parlent de l’état du monde comme  L’Invasion de Sergei Loznitsa, une chronique des  conséquences de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ou le revisitent comme Soundtrack to a Coup d’État de Johan Grimonprez qui évoque un incroyable épisode de la guerre froide où s’entremêlent Jazz, politique et décolonisation. Ou encore Je n’avais que le néant : « Shoah » par LanzmannGuillaume Ribot nous plonge au cœur de la production d’une œuvre majeure du cinéma.  Put Your Soul On Your Hand And Walk est une immersion dans la vie de Fatem, une photographe palestinienne à Gaza, à travers ses échanges vidéo avec la réalisatrice Sepideh Farsi. Dans Queendom, Agniia Galdanova montre l’univers étrange de l’artiste queer russe Gena Marvin, qui s’est opposée avec un courage inouï à la croisade anti-LGBTQIA+ menée par Vladimir Poutine et clame le droit à la différence. Peaches Goes Bananas (https://journalzebuline.fr/17-ans-avec-peaches/ ) de Marie Losier donne l’occasion de découvrir la « queen déjantée du punk-électro, véritable icône féministe et queer » Dans  Imago (https://journalzebuline.fr/imago-retour-au-pere/) Deni Oumar Pitsaev, exilé tchétchène en France,  aborde des sujets comme la filiation, le sens de la vie, la transmission, la liberté face à la responsabilité de l’individu dans le groupe ainsi que  l’exil d’un peuple malmené par le « grand frère russe » (https://journalzebuline.fr/imago-retour-au-pere/). Dans My Stolen Planet,( https://journalzebuline.fr/my-stolen-planet-liran-cote-faces/) Farahnaz Sharifi construit à partir d’images d’archives personnelles et d’inconnu•e•s, une histoire de l’Iran depuis la révolution islamique jusqu’à nos jours. Dans Tardes De Soledad, Albert Serra suit le jeune torero, Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, et filme la corrida comme un rite. Le Cinquième plan de La Jetée, (https://journalzebuline.fr/ressemblance-et-coincidences/  de Dominique Cabrera nous fait voyager dans le temps, l’espace et le cinéma. ; ce 5éme plan  du film de Chris Marker qui fait surgir des souvenirs, des images, des questions

Le Classique

Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme dresse un portrait pris sur le vif de  la France à l’aube des années 60. Pendant tout le mois de mai 1962, Chris Marker et ses équipes sillonnent Paris, caméra et micro aux poings,  documentant en toute liberté ce « premier printemps de la paix »,  quelques semaines après la ratification des accords d’Evian par le référendum du 8 avril 1962..

Les avant-premières

Nuestra tierra  de Lucrecia Martel propose une réflexion sur la relation entre territoire, identité et justice filmant la vie de la communauté des Chuschagasta à Tucuman, et le procès de ceux qui ont tué leur leader, Javier Chocobar

D’une rencontre fortuite ,dans une laverie en Californie, avec un vétéran amérindien, Isabelle Ingold etVivianne Perelmuter .ont fait  un film hors normes, entre mémoire, écologie et quête de réconciliation, Les Recommencements.

120 heures d’images d’archives : voilà ce qu’il reste de 35 années de dictature de Stroessner au Paraguay. A partir de ce corpus d’images rares retrouvées partout dans le monde, Juanjo Pereira , dans Derrière les drapeaux, le soleil reconstruit l’histoire d’une des dictatures les plus longues du XXe siècle, dont les effets perdurent encore aujourd’hui..

Les Inédits

Dans A Fidai Film, le cinéaste palestinien Kamal Aljafari raccomode la mémoire en se réappropriant des archives confisquées en 1982 par l’armée israélienne.

Back Home, un film « artisanal » de Tsai Ming-Liang  où il filme Anong Houngheuangsy et la vie quotidienne de son village natal au Laos.

Annie Gava

Best of doc Du 4 au 17 mars

Le Gyptis, La Baleine, Les Variétés Marseille

 L’Odéon, Barjols, Le Royal,Toulon Six n’étoiles, Six fours

Ciné bleu, Lorgues

La Cascade, Martigues  Ciné 89, Berre L’Étang

Ciné Palace, Saint Rémy-de-Provence

Le Cigalon, Cucuron

Le Club, Gap

La Première Fois, le baptême du feu

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Le festival La Première Fois déroule son programme sur quatre lieux : le Vidéodrome 2, Les Variétés, La Baleine et la salle de projection de la Prison des Baumettes.

Au programme, accompagnés par leurs réalisateurs-trices ou par un technicien de l’équipe, seize films, comme un kaléidoscope du monde. On vivra ainsi le quotidien d’une station uvale vouée à disparaître (La Station de Lisa Chapuisat), les rencontres, organisées par la justice belge, entre enfants et parents destitués de leur garde (Pour se revoir de Thomas Damas). On rencontrera Hedi et Faouzia restés seuls à Sousse après le départ de leurs quatre enfants pour l’Europe (Où s’en vont les horizons ? de Wafa Mahmoud). On connaîtra les craintes de Hawa l’Afghane et de ses filles au temps du retour des talibans (La vie de Hawa de Najiba Noori). On ira dans les mines désaffectées de l’est marocain où des hommes cherchent encore un minerai épuisé et des espoirs perdus (De plomb et de charbon de Thomas Uzan). Ou encore, entre lacs et forêts, on entendra l’incertitude de jeunes adultes fragiles qui n’arrivent pas à trouver une place dans la société (Les eaux troubles d’Amandine Bailly).

Chaque séance sera précédée par deux courts réalisés par des ados marseillais du Centre Ville. Et l’Alcazar et La Baleine, accueilleront deux sessions scolaires gratuites à destination des lycéens et des structures sociales.

Invité d’honneur du festival : le Pyrénéen Jean-Baptiste Alazard qui, loin du folklore, regarde la ruralité « comme un vivier de résistances et de rêveries ». Il ouvrira le festival le 3 mars aux Variétés avec Festa Major (2024) projeté aux Baumettes le lendemain. Ce film ( https://journalzebuline.fr/un-certain-gout-de-la-fete/) nous embarque dans les festivités catalanes populaires de fin d’été, célébrant le rapport au monde d’une communauté : le réalisateur y filme son village, ses proches nous invitant à la danse, l’ivresse et la réflexion.  Une démarche artistique qu’il présentera le lendemain dans une masterclass animée par Bastien Michel. Dans la sélection, on pourra découvrir deux autres de ses films : L’Age d’or et St Jean-Baptiste

C’est sous le signe du feu que se place cette édition. Sur l’affiche, un jeune homme franchit dans un bond, un brasier. Référence au jeu lancé en amont du festival : « Parlez-moi d’un feu », collecte d’enregistrements pour une création chorale diffusée en clôture du festival. Mais surtout, image symbolique de l’énergie, de la joie et de la confiance qu’il faut, pour sauter le pas et réaliser un premier film, un baptême du feu.

ELISE PADOVANI

Programme complet sur www.festival-lapremierefois.org

Un Été à la ferme – l’âge d’or

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« Deux mois sans école ! Ça va être cool » dit Paul dans le préambule du film qui réunit la famille Halle : le père, Gregory, la mère, Dorothée, Paul, l’aîné et son petit frère Germain.

On est dans une ferme isolée de l’Avesnois, au Nord de la France. Gregory a repris non sans mal l’exploitation familiale. Une exploitation à taille humaine où les vaches pâturent au grand air. C’est l’été, les vacances. La nature est belle, originelle. Un paradis pour les enfants. Pourtant le travail ne s’arrête jamais. La traite des vaches matin et soir qu’on soit malade ou pas, les soins vétérinaires, l’entretien des clôtures, les bricolages divers, la moisson, le stockage des ballots de fourrage, la mise à l’abri de la paille des bêtes tandis que l’orage menace, sans compter le calcul des ratios, des seuils de rentabilité. Quand ils ne font pas les quatre cents coups dans les champs dorés ou ne s’ébattent pas dans la rivière, les deux frères aident leur père. Paul a douze ans et Grégory l’initie à la conduite du tracteur. A la réalité difficile de la ferme également, bien éloignée de la vision idéalisée de « Farming simulator » un jeu vidéo auquel jouent Paul et son frère.

Le cinéaste, s’est installé dans le quotidien de la famille. Comme c’est souvent le cas dans les documentaires immersifs, les protagonistes ont oublié sa présence. Seules quelques vaches le gratifient parfois d’un regard caméra, placide.

Le film trouve une sorte de respiration entre les jeux des enfants et le travail du père, entre leur insouciance et ses soucis. Balançant entre temps d’apprentissage et libres échappées. Alternant les cris et le silence, le meuglement des vaches et la musique baroque de Vivaldi et des Bach (Jean-Sébastien et Carl Philipp).

Hugo Willocq réussit un film enraciné et universel. Enraciné dans un territoire qui est celui de sa propre enfance – géographique et intime. Universel parce qu’il nous parle de filiation, de transmission, d’une perte d’innocence quand l’âge d’or enfantin s’achève et que le futur reste très incertain. Les petites fermes disparaissent une à une, au profit d’exploitations moins nombreuses, de plus en plus grandes, selon les logiques de profit. « L’idée d’arracher un fragment de cette vie menacée me tient à cœur. Lorsqu’une histoire s’éteint, il y a urgence à ne pas laisser disparaître sa mémoire » déclare le réalisateur.

Que deviendront Paul et son frère ? La dernière séquence reprend en vidéo-souvenir les beaux moments de ce bel été, comme l’archive d’un temps qui n’est pas encore mais qui pourrait bien être un âge de fer.

ELISE PADOVANI

Un Été à la ferme, l’âge d’or de Hugo Willocq

En salle le 25 février

[BERLINALE 2026] : Salvation, un conte noir sur la folie des hommes

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Salvation (Kurtulus) est un film qui a de l’ampleur. L’ampleur d’un paysage de western : les plateaux anatoliens. Immenses, déserts, loin de la loi des hommes des villes. L’ampleur aussi d’une réflexion sur le Mal qui se veut un Bien.

C’est pourtant dans un microcosme que se joue la tragédie inspirée au réalisateur par le massacre de 44 personnes, hommes, femmes, enfants, par 12 membres d’une famille en 2009 dans un village kurde.

Tandis que les combattants kurdes indépendantistes sont traqués par la police turque comme terroristes, deux villages isolés vont rejouer la lutte fratricide d’Abel et de Caïn.  Celui du haut, habité par les Hazeran. Celui du bas, réinvesti par les Beziki qui reviennent chez eux après avoir dû fuir. Pendant leur exil, les Hazeran se sont approprié leurs champs.

Le film s’ouvre sur ce conflit territorial qui pose la question de la spoliation et du droit au retour.

Le scénario épouse le crescendo d’une haine initiée sans doute depuis très longtemps. Cette haine se glisse dans les souterrains des maisons troglodytes, matrices d’une monstruosité en gestation. Les frontières entre le dedans et le dehors se fondent dans la nuit, comme le rêve et la réalité. Le somnambulisme du fils de Mesut, un des leaders du village, en métaphore de cette confusion-là, entre sommeil et éveil.

La superbe photographie signée Ahmet Sesigürgil et Baris Aygen joue des chromatismes ocres diurnes, creuse la nuit, et capte les ombres, donnant au film tout à la fois un côté ethnographique et merveilleux, symbolique et intemporel.

La peur exacerbe les tensions. Non seulement entre les deux villages mais à l’intérieur de la tribu Hazeran.

Le Cheikh en place, Ferit (Feyyaz Duman) prône le compromis et la paix. Le mystique Mesut (Caner Cindoruk), habité par des cauchemars ou des rêves dans lesquels le fantôme de l’ancien Cheik lui dicte sa loi, veut l’affrontement armé. La parole politique se légitime par celle, incontestable de Dieu. Les femmes, au second plan, subissent, hésitent ou adhèrent. La transe des prières soude la communauté et légitiment la « croisade ».

Tous les dictateurs sanguinaires (et l’actualité mondiale attestent qu’ils sont toujours aussi nombreux) se sentent investis d’une mission, dit le réalisateur, religieuse ou séculaire. Ils croient agir pour sauver leur peuple.

Dans une des scènes les plus terribles du film, Mesut -qui a tué de sang-froid un enfant Beziki sourd-muet, pleure et se plaint de la douleur d’avoir dû commettre ce crime. Il n’a aucun remords. Il verse des larmes sur son abnégation à suivre l’injonction divine, sur son propre sacrifice.

Dans son précédent long-métrage, le très noir Burnings Days, le réalisateur turc, opposait l’intégrité d ’un jeune procureur fraichement nommé dans une petite ville d’Anatolie à la corruption des potentats locaux. Il s’élevait contre les populismes et la violence latente qu’ils alimentent. Dans ce dernier opus, la dimension devient universelle. Le titre Salvation renvoie au Salut, à la Rédemption. Qui nous sauvera ? Et à quel prix ?

ELISE PADOVANI

Salvation d’Emin Alper

Prochainement en salle

Rue Malaga  

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Rue Malaga(C) Ad Vitam

Depuis ses premiers opus dont Le Bleu du Caftan, Maryam Touzani filme avec beaucoup de sensibilité, des hommes, des femmes dans leur vie quotidienne. Dans son nouveau long métrage, Rue Malaga, c’est à Tanger qu’elle nous emmène, sa ville natale, une cité où on parle arabe et espagnol.

 Maria Ángeles vit depuis toujours dans la rue Malaga, une rue pleine de couleurs, de sons, d’odeurs. Elle compte bien finir sa vie dans sa maison remplie d’objets, de meubles patinés par le temps, de photos, de souvenirs. Jusqu’au jour où Clara (Marta Etura), sa fille, une infirmière, qui vit à Madrid, en plein divorce et qui ne s’en sort pas financièrement avec deux enfants, lui rend visite, ce qu’elle fait rarement. Elle vient lui annoncer qu’elle vend la maison ; elle en est la propriétaire : c’est ce qu’avait décidé son père, mort il y a une vingtaine d’années. Partir à Madrid chez sa fille ou rester à Tanger dans une résidence seniors : Maria Ángeles doit choisir ! Alors que la maison est vidée peu à peu de ses objets familiers et chéris, vendus à un brocanteur, Marie Angeles décide de rester à Tanger, dans une maison de retraite où elle ne fraie avec personne, ne s’adapte pas du tout. Une scène cocasse avec deux coiffeuses venues dans sa chambre « s’occuper » de ses cheveux, lui fera prendre une décision radicale : elle va retourner vivre dans sa maison, vide, et trouver des solutions pour récupérer ses meubles, ses objets, sa vie. Des solutions de plus en plus étonnantes !

C’est Carmen Maura qui incarne magistralement cette femme reprenant les rênes de sa vie. (La présidente du Jury du Cinemed, Ariane Ascaride lui a d’ailleurs accordé une Mention Spéciale, bien méritée !) Elle est de tous les plans : la caméra de la directrice de la photo, Virginie Surdej, ne la lâche pas, saisissant les émotions qui la submergent, captant les changements qui s’opèrent en elle, l’énergie de cette femme qui renait. La plupart de ses amies ont disparu. Seule son amie d’enfance, Josépha (Maria Alfonsa Rosso) une religieuse qui a fait vœu de silence mais dont le visage parle, reçoit ses confidences. Les visites à Sœur Josépha scandent le film, comme un refrain : des scènes de plus en plus cocasses au fil de la métamorphose de cette « vieille dame » qui revit.

 Maryam Touzani qui a écrit cette histoire à Tanger, pour faire le deuil de sa mère, y a insufflé un vrai souffle de vie. Rue Malaga, tour à tour drôle et émouvant, questionne l’obligation qu’auraient les parents de tout donner à leurs enfants, raconte la vieillesse autrement et sublime les corps qui ont perdu la jeunesse. Un film qui fait chaud au cœur.

Annie Gava

Rue Malaga a remporté le Prix du public dans la section Spotlight à la Mostra de Venise 2025.  Il a été choisi pour représenter le Maroc aux Oscars 2026 et sortira en France le 25 février

Lire ICI un entretien avec Maryam Touzani

Maryam Touzani à cœur ouvert

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Maryam Touzani(C) Annie Gava

Une histoire de transmission

Ma mère n’avait pas pu voir mon film précédent Le Bleu du caftan, parce qu’elle est décédée juste avant la sortie, de manière totalement inattendue. C’est de cette blessure qu’est sortie l’écriture de Rue Malaga. Ma mère était à moitié

espagnole et j’ai grandi en parlant espagnol. Et quand ma mère est partie, j’ai cherché à garder cette conversation avec elle à travers la langue, inconsciemment. C’est pour ça que ce film est en espagnol. C’est mon premier film en espagnol. Le film est dédié aussi à ma grand-mère parce qu’il y a cette histoire de transmission qui, pour moi, est primordiale. Pour moi, cette transmission est une chose qui est vitale, que j’ai envie de raconter. C’est une manière de garder vivantes ces personnes qui ne sont plus là.

Les objets dans le film

C’est vrai que je suis attachée aux objets. J’ai la sensation que les objets n’ont pas une âme certes mais sont les témoins de notre vie. Dans la vie de Maria Ángeles c’est clairement cela. Ce sont comme des marqueurs de sa vie, un ancrage. Ils font partie de son identité. Et quand elle est dépossédée de tous ces objets,  c’est comme si on lui arrachait une partie de sa vie et de son passé. Et j’avais justement envie de mettre la lumière sur ces objets-là et sur ce qu’ils peuvent représenter pour certains, pas pour tous. C’est comme les lieux, c’est comme les maisons. Quand Clara dit à sa mère, ce ne sont que des murs, pour Marie-Angela, ce ne sont pas que des murs, ils sont témoins de toute une vie : ils ont tout vu, ils ont tout entendu, ils ont tout observé et ils font partie de qui elle est. Moi, je me sens beaucoup comme cela. D’où l’importance quand, petit à  petit, elle peut les  retrouver et remeubler sa maison. c’est une reconstruction,  une reprise en main de sa vie, de son identité

L’’immigration espagnole.

Ma grand-mère est née  en 1910, en Andalousie. Elle est venue au Maroc. Elle avait sept ans. Ses parents y sont restés Elle a épousé un Espagnol et a eu trois enfants …, J’ai grandi dans cette famille avec deux cultures. Le regard des autres vis-à vis de ma grand-mère  était qu’ils la voyaient comme une étrangère et elle ne se sentait pas étrangère. Et pour moi, déjà, petite, je me suis posé beaucoup de questions sur l’identité,  sur la manière dont on nous voit de l’extérieur. Ma grand-mère  avait des yeux bleus, on voyait très  clairement qu’elle était étrangère et souvent, on parlait arabe à côté d’elle en pensant qu’elle ne comprenait pas. Mais elle comprenait tout, en fait !

La ville de Tanger et la mer

J’apprends à me connaître à travers mes films ; une fois qu’ils sont écrits  et même une fois qu’ils sont tournés. J’ai besoin de la mer. J’ai besoin de voir la mer. J’ai besoin de cette proximité à l’Océan.  Et je crois que ce n’est pas anodin que cela revienne à chaque fois de différentes manières. Dan Le Bleu du Caftan, il y avait déjà l’odeur de la mer qui venait dans les narines de ces deux hommes et qui racontait pour moi ce désir de mer, ce désir de liberté aussi

Et à Tanger, c’est vrai qu’on est à 14 kilomètres de l’Espagne et que de notre maison, on voit Cadiz juste en face. C’est vrai que j’ai toujours grandi avec ces souvenirs par procuration de ma grand-mère, de sa petite ville de Jimena de la Frontera..C’est une ville de fusion. C’est une ville où il y a toujours eu un vivre-ensemble. Moi, j’ai grandi là-dedans et j’avais aussi envie de pouvoir raconter ça

Toutes ces cultures qui vivaient ensemble, dans le respect des religions les unes des autres, de la différence. Et c’était avant tout une richesse. Moi, je me rappelle justement l’Académia Malaga parce que ma mère a vécu là avec ma grand-mère.  Et je me rappelle tous les récits, toutes ces cultures différentes qui vivaient ensemble  des musulmans, des juifs et des chrétiens, des échanges de nourriture différentes. C’était important de raconter aussi la rue avec ses odeurs, avec ses sens, de sentir le cœur aussi de cette ville, de comprendre l’attachement de cette femme à cette ville mais de manière organique, pas de manière intellectuelle. Et quelque part de rendre hommage aussi à cette génération qui est en train de disparaitre. Parce que le cimetière qu’on voit,  c’est là où¹ ma grand-mère est enterrée. On peut y aller passer toute une journée et ne voir personne. La majorité des gens sont partis. C’est quelque chose qui me touche beaucoup. Garder la mémoire vivante : je pense que le cinéma peut faire cela. Je crois que c’est important de ne pas oublier le passé, surtout quand il est beau.

La scène d’amour

Cette scène d’amour était  pour moi primordiale. Parce que j’avais envie justement de montrer … comment dire… Je trouve qu’il y a tellement d’attentes, d’injonctions de la société par rapport à la  manière dont on doit vieillir, par rapport à la manière dont l’amour, le désir doit  évoluer. Déjà très jeune, c’est quelque chose qui me touchait beaucoup parce que je me suis toujours dit :je suis la personne que je suis à l’intérieur. Quand j’aurai 70 ans, 75 ans, 80 ans, je vais continuer à être la même  personne. Donc, si la société nous renvoie une image différente, parce que c’est l’image qu’elle voit en moi, comment faire concilier ces deux choses ? Il faut avoir beaucoup de force de caractère parfois pour pouvoir continuer à être qui on est à l’intérieur.

La sexualité et l’amour, sont quelque chose de sain, de beau quand on est jeune. Et puis, on arrive à un certain âge, ça commence à devenir quelque part limite, à  la limite du respectable comme si c’était  quelque chose de moche, dont  on ne pourrait pas parler ouvertement. C’est quelque chose qui me heurte et qui me blesse, mais vraiment. Et donc, j’avais envie de célébrer ces corps, leur sensualité, leur rythme, ces corps vieillissants que je trouve magnifiques. On a vécu, nos corps se sont transformés. On a ressenti des choses. Et je n’ai pas envie de cacher. J’ai envie de montrer cela et de le sublimer. C’est ce que j’avais envie de faire avec ces scènes -là : montrer qu’on est capable encore d’aimer et qu’on doit avoir la liberté de pouvoir désirer.  Il n’y a pas un moment où ¹ la vie s’arrête.

Du coup, j’avais envie que Marie-Angela puisse briser toutes ses chaînes, se libérer  de tout et se dire  et dire : « Voilà, je suis une femme de 80 ans, mon corps est comme il est, il est magnifique comme il est, je choisis de le montrer, je choisis des habiller  cet homme, de me déshabiller, de me montrer ! » Je trouve que la vieillesse est une vraie force. J’avais envie vraiment qu’on puisse ressentir cela comme une caresse. J’avais envie d’être dans un vrai respect des corps, dans un vrai respect de l’instant et que la caméra arrive sur le corps juste comme une caresse, sans jamais trop s’attarder, sans jamais trop montrer, mais juste pouvoir balayer du regard comme un toucher qu’on ressent, qui est là. Et c’est complètement éloigné du male gaze, Cela n’a rien à voir. Quand Maria Ángeles enlève ses habits, c’est vraiment une mise à nu de l’âme, ce n’est pas que du corps.

Travailler avec des femmes

C’est important pour moi de travailler avec des gens qui me comprennent et qui ont la sensibilité que je recherche. Et cette sensibilité-là, j’ai pu la trouver chez des hommes comme j’ai pu la trouver chez des femmes. Mais c’est important pour moi de faire les bons choix et de m’entourer de  personnes avec lesquelles je me sens alignée, avec qui je me sens en harmonie et qui ont la même vision des choses. Il y  ici une équipe féminine, avec des femmes âgées comme  la coiffeuse la coiffeuse Romana, qui avait dans les 76 ans et des jeunes. Je choisis en fait les membres de mon équipe par leur talent, par leur humanité et ce que je sens.

Le personnage de Josépha

C’est un personnage très important ; les dialogues avec Josépha qui n’en sont pas, puisqu’ en fait, Marie-Angeles fait tout, les questions et les réponses.  Pour Josépha  ce fut un casting assez long, parce que je voulais raconter toutes ces expressions- tout ce qu’elle exprime. J’avais envie d’un visage, d’une comédienne qui puisse exprimer tout ça rien qu’à travers son regard, à travers ses grimaces et je cherchais un visage qui porte les années qu’il a. Pour moi, les rides qui traversent le visage de Josépha dans le film, c’est comme des rivières, c’est beau, Quand je suis tombée sur Maria Alfonsa Rosso, je suis tombée amoureuse d’elle. C’est une femme qui a une telle énergie  de vie aussi, qui est magnifique, très douce, Elle était vraiment la Josépha que j’avais imaginée et qui me rappelait des souvenirs d’enfance. Pendant que j’écrivais, je n’avais pas imaginé le personnage de Josépha, mais je pense aussi que c’est venu parce que cette écriture  pour moi était très dure, douloureuse aussi, parce que c’était me confronter à l’absence de ma mère, à la douleur et tout, donc j’ai écrit beaucoup dans les larmes, mais j’avais aussi besoin de rire, et donc inconsciemment, je pense que ces dialogues-là ont pris cette tournure- parce que j’avais besoin de ça ; je me retrouvais à rire en milieu de la nuit, pendant que je me laissais porter par ces conversations-là..

Carmen Maura

Carmen Maura, elle est capable de tout. Je n’avais pas écrit avec Carmen en tète Et quand j’e l’ai rencontrée, elle a lu le scenario, elle a adoré  le personnage, elle est vraiment tombée  amoureuse de Marie-Angéla. Et moi, je suis tombée amoureuse d’elle. Elle a des yeux tellement expressifs. Elle peur raconter tellement sans parler, elle aussi ! L’émotion, chez elle, est quelque part, elle est présente ; dès qu’on la touche, elle apparait Et puis elle a cette joie de vivre, cette énergie  aussi qui m’a beaucoup touchée. Après  avoir discuté avec elle pendant quelques heures, j’étais certaine qu’il n’y aurait que Carmen pour interpréter ce rôle-là, pour lui donner chair et la dimension que j’avais imaginée ; elle traverse tellement d’états différents ! Quand elle revient chez elle et qu’elle se retrouve dans cette maison vide, ce qu’on voit dans ses yeux n’a absolument rien à voir avec d’autres moments. Il fallait qu’elle puisse aussi être tellement proche de ses émotions.

Et ça commence avec la coiffeuse. On veut l’obliger à  couper des cheveux. Là elle a un déclic et elle dit non ; c’est un truc qui m’agace vraiment quand on se met à infantiliser les personnes âgées  C’est un truc qui me met hors de moi ! Pour moi, cette séquence est vraiment un turning point !

 Renaissance

La vie ne nous donne pas toujours que de belles choses. C’est se reconstruire. C’est se repenser.  C’est aller chercher des ressources qu’on ne pense pas. On a en nous parfois… Marie-Angeles est  une femme pleine de vie. Elle va aller chercher d’autres ressources. On la voit rajeunir quelque part en se reprenant en main. Et parce qu’elle prend conscience du fait qu’elle est là, qu’elle est encore vivante. Et qu’on veut lui enlever des choses. Et elle va redécouvrir l’amour physique.

, Clara, sa fille,  ne se rend pas compte. Pour elle, la vie de sa mère est derrière : elle devrait accepter d’aller s’installer avec elle à Madrid.

La couleur rouge

Ma mère  aimait beaucoup le rouge et adorait les fleurs. Je n’ai pas écrit avec cela en tête mais en revoyant le film, et même en l’imaginant car quand j’écris, c’est toujours très visuel, j’avais besoin de revoir ces fleurs ; je prenais toujours des photos de ma mère entre les fleurs. Mais je trouve que le rouge s’est installé dans ce film aussi parce qu’il a du sens, parce que le rouge est une couleur de vie,  qui peut être violente parce que c’est la couleur du sang mais c’est aussi une couleur pleine de désir de vie

Des séquence comme des refrains

Les scènes dans le cimetière et les visites à Josépha sont des repères, des parenthèses obligatoires, un équilibre entre la vie et la mort. Une vie faite de routine jusqu’au moment où tout bascule. Une énergie nouvelle et un rapport nouveau à son quartier. L’énergie de la vie rentre chez elle !

Propos recueillis au dernier CINEMED par Annie Gava

Lire ICI la critique du film

[|BERLINALE 26] Nina Rosa

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Une fête joyeuse dans un jardin. Une jeune femme, visage triste, coupée des autres ; c’est Rosa (Michelle Tzontchev) qui a le vague à l’âme. Elle demande à son père de l’accueillir quelque temps avec son fils. Lui, c’est Mihail, un spécialise d’art, commissaire d’exposition ; il a quitté la Bulgarie presque 30 ans auparavant, s’installant à Montréal avec sa fille alors âgée d’une dizaine d’années. Il y a laissé ses souvenirs, une sœur et sa langue, ce que lui reproche Rosa, qui apprend le bulgare à son fils. Mihai est poussé à revoir son pays natal car on lui confie une mission : aller voir sur place le travail d’une fillette, repérée par une galeriste italienne, Giulia (Chiara Caselli), à partir d’une vidéo sur internet. D’abord réticent, il accepte de partir dans ce « pays arriéré ». L’arrivée dans son pays natal est un vrai choc. Il est accueilli avec chaleur par la communauté du village de Nina, même si on trouve qu’il parle bizarrement pour quelqu’un né à Sofia. « Il pense en français ! » Il rencontre Nina (incarnée par les jumelles Sofia et Ekatarina Stanina) un peu sauvage qui lui montre son atelier et lui confie ses cauchemars. Nina lui rappelle Rosa au même âge quand il l’a emmenée à Montréal. Invité à un anniversaire, où on chante et on boit la rakia, il retrouve le plaisir d’entonner un hymne bulgare et de danser avec les autres. Une des plus belles séquences du film : dans les couleurs chaudes du feu, il retrouve son âme bulgare. Quand il verra le travail de Nina qui semble communier avec le cosmos dans ses toiles, quand il sera sûr qu’elle peint avec ses doigts, toute seule, il sera confronté à un dilemme. Giulia l’agent italienne a un projet pour la fillette : une école d’art en Italie. Peut-il accepter de participer à cette chasse aux talents et risquer de couper Nina de ses racines ? C’est le comédien et metteur en scène Galin Stoev qui incarne avec sobriété et délicatesse cet homme, en plein voyage re-initiatique. La caméra d’Alexandre Nour Desjardins filme son visage tour à tour, fermé, plongé dans ses souvenirs – il revit en flashback des instants de bonheur familial-ou rempli d’un étonnement émerveillé devant les paysages de sa Bulgarie retrouvée.

Ours d’Argent bien mérité !

Annie Gava

[BERLINALE 2026] 17 : le cri intérieur

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@Black Cat Production

A l’écran le haut de trois corps qu’on devine nus, morcelés par les très gros plans. Des baisers qu’on peut, d’abord, croire d’amour. De plus en plus voraces, violents. Une fille sous deux garçons, consommée, dévorée, le visage plaqué au sol. « Reste tranquille ! » répète un de ses violeurs.

Cette scène qui ouvre le film ne sera ni commentée, ni racontée par la victime, Sara. Le crime reste entre elle et nous. On partage ainsi sa lancinante douleur et bientôt son terrible secret, caché sous ses vêtements trop amples. Une tension qui monte crescendo sur les quelques jours que dure l’action.

Autour de la jeune fille, de plus en plus absente, le monde continue de tourner. Sa famille- on ne peut plus « normale », met sa boulimie, son humeur changeante, mélancolique et taciturne, son état de zombie, sur le compte de l’adolescence. Au lycée, ses camarades de classe – dont ses violeurs, sont odieux. Bêtes et méchants. Entre eux. Et avec leurs enseignants, largement débordés. Une meute sauvage qu’un voyage scolaire de fin d’année, de Macédoine en Grèce, révèle dans toute son horreur. Personnages à peine croyables dans leur méchanceté : Filip (Dame Joveski), un des agresseurs, manipulateur et menaçant. Ou Nina (Eva Stojchevska) la bimbo populaire harceleuse et méprisante.

Sobre et éprouvant

Sara n’est plus avec eux. Regard distancé sur les jeux de prédation des plus forts sur les plus fragiles. Isolée sur des arrière-plans floutés. Récalcitrante aux approches d’un des rares garçons de la classe n’affichant pas une virilité toxique, ou à celles de la timide Lina (Martina Danilovska), en quête d’intégration. Lina subit ce que Sara a subi avant elle, dans une scène sidérante, où tandis qu’elle est agressée, les autres continuent à boire, fumer et jouer aux jeux vidéo. Comme si rien ne se passait, ou pire, comme si c’était normal.

Sara et Lina se rapprocheront alors, unies par l’omerta.

La caméra à l’épaule se colle à Sara. Son visage aux traits encore enfantins occupe tout l’écran. Pour faire lire à livre ouvert l’intériorité du personnage qu’elle incarne, la jeune actrice Eva Kostić livre ici une performance des plus convaincantes.

17 est un film sobre, efficace, parfois éprouvant. Un film choc qui hurle en silence comme sa protagoniste, cette lycéenne macédonienne de 17 ans, appartenant à la classe moyenne, bien intégrée, aimée de ses parents, qui n’aurait jamais dû figurer dans un fait divers.

ELISE PADOVANI

17 de Kosara Mitić/ Prochainement en salle