vendredi 23 janvier 2026
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Une Pédagogie du conflit

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Polémique © NaifProduction

Dans une arène où tout se montre, Naïf Production rejoue le duo Polémique et place deux corps sous la lumière crue d’un théâtre empruntant au laboratoire sa science de la rixe. Dans cette pièce chorégraphique pour deux danseurs-acrobates, Mathieu Desseignes et Lucien Reynès, rien ne se cache : gestes, hésitations, tentatives d’approche deviennent matière à examiner, presque à disséquer. Une mécanique de relations apparaît, fragile et drôle, où chaque mouvement questionne ce que l’on accepte ou refuse de l’autre. Le dispositif, volontairement exposé, glisse vers l’absurde et transforme la scène en laboratoire d’histoires possibles.

S.C.
Les 3 et 4 décembre
Klap – Maison pour la danse, Marseille
En partenariat avec le Théâtre Joliette

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Afanador

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Afanador © Merche-Burgos

Le Ballet nacional de España s’installe à Aix pour un spectacle exceptionnel : Afanador, inspiré par le photographe colombien Ruven Afanador. Connu pour ses portraits iconiques dans Vogue ou Vanity Fair, Afanador révèle également sa passion pour le flamenco dans ses recueils Mil Besos et Ángel Gitano. Le chorégraphe Marcos Morau a transformé ces images en une création dans laquelle 40 danseurs, un chanteur et deux guitaristes donnent vie à un univers où lumière, ombres et mouvement se mêlent. Flashs crépitants, et silhouettes étranges et fascinantes restituent l’esthétique unique du photographe. Cette fusion audacieuse de danse, photographie et flamenco promet une expérience sensorielle et poétique.

A.-M.T.
Du 4 au 6 décembre
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

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L’exil en héritage : une saga palestinienne

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Hala Alyan © Mustafa Mirza

Publié en 2017 aux États-Unis, Les Maisons de sel, chronique familiale et d’exil de l’écrivaine Hala Alyan, est enfin traduit en français

Que signifie avoir un foyer quand nos maisons et terre natale ont disparu ? C’est l’interrogation au cœur de ce roman dont la version française révèle enfin au public francophone une voix américano-palestinienne exceptionnelle.

Salué par de nombreuses distinctions littéraires outre-Atlantique, ce vaste récit suit la famille Yacoub à travers quatre générations et plusieurs décennies. L’histoire s’ouvre en 1963 à Naplouse. Les noces de la jeune Alia vont être célébrées. Comme beaucoup de Palestiniens, sa mère, Salma, a fui Jaffa en 1948 durant la Nakba. Celle-ci, fidèle à une tradition ancestrale, interroge le marc de café pour découvrir l’avenir de sa fille. Ce qu’elle y découvre la bouleverse : elle y lit une existence faite de migrations et de séparations pour Alia et sa descendance. Bien que Salma garde le silence sur cette révélation, le destin suivra son cours et la prédiction s’accomplira.

Le conflit de 1967 disloque la famille. Le fils de Salma périt dans les combats. Déjà avancée en âge, elle rejoint la Jordanie. Alia et son époux Atef s’établissent, eux, au Koweït où naîtront leurs trois enfants. Mais l’histoire les rattrape : en 1990, l’invasion de Saddam Hussein les contraint à un nouvel exode. Les générations suivantes connaîtront Beyrouth, Boston, Paris… Autant de trajectoires qui font écho au parcours de millions de Palestiniens de la diaspora.

Chaque départ arrache un peu plus, impose un deuil supplémentaire, exige une nouvelle adaptation. L’autrice dépeint avec justesse comment la nostalgie se transforme en « affliction », comment les demeures deviennent des « structures de sel » emportées par les flots, comment l’identité se fragmente puis se reconstruit dans la dispersion.

La guérison par l’écriture

La structure narrative confie chaque chapitre à un membre différent de la famille, multipliant les regards. Ni héros, ni victimes, les personnages humains sont pétris de contradictions, marqués par leurs faiblesses mais résilients aussi dans leur capacité à rebondir. Comme dans toutes les familles, ils s’affrontent, se disputent, commettent des erreurs mais se retrouvent toujours unis dans l’adversité.

L’écrivaine nourrit son livre de sa propre histoire. La vie l’a menée du Koweït à l’Oklahoma, du Texas au Maine, avant le Liban. Quand elle n’écrit pas, Hala Alyan est – sans surprise – psychologue spécialisée dans l’accompagnement des traumatismes et des problématiques interculturelles. Professeure de psychologie appliquée à l’Université de New York, elle explore les passerelles entre processus de guérison et expression artistique. Elle a notamment conduit des ateliers de thérapie narrative auprès de personnes incarcérées, de rescapés de la torture et de réfugiés, tant aux États-Unis qu’au Moyen-Orient.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les Maisons de sel d’Hala Alyan 
La Belle Étoile - 22,90 €

Requiem pour deux victimes innocentes

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Natacha Appanah © F. Mantovani © E ditions Gallimard

Dans un récit puissant et douloureux, Natacha Appanah restitue avec La nuit au cœur trois calvaires vécus par des femmes victimes de leur conjoint

Le récit de Natacha Appanah commence par l’évocation de trois hommes ordinaires : le maçon, le chauffeur et le poète. À les voir, « on n’imagine pas » leurs points communs, qui seront dévoilés plus tard, au fur et à mesure du récit : domination, violences psychologiques et sexuelles. Trois hommes qui ont fait subir l’impensable à leurs compagnes, jusqu’à leur assassinat. Seule l’autrice y a échappé et elle nous l’annonce dès le début.

Les trois femmes sont évoquées courant dans la nuit, longue descente en enfer, souricière refermée sur elles. À 17 ans, Natacha avait gagné un prix littéraire et rencontré HC, écrivain de 30 ans de plus qu’elle, l’âge de son père. La première fois qu’elle va chez lui, il lui impose un cunnilingus. Sans un mot. L’autrice, issue d’une famille mauricienne qui a accédé à la classe moyenne, respecte les traditions et fait « bonne fille », sans révolte apparente mais bouillonnant à l’intérieur. Passionnée de littérature, elle s’est soumise à HC pendant six ans.

Plus de parents, plus d’amis. Travail dans une rédaction, courses, repas qu’il attend. La peur en permanence. À 25 ans, après une nuit où il manque de la tuer plusieurs fois, elle appelle son père pour qu’il vienne la chercher. Fin de la première partie, que l’on lit le souffle court.

La force de l’écriture

Installée désormais en France, l’autrice travaille pour un magazine. En 2000 et en 2021, elle est bouleversée par deux féminicides conjugaux. La peur revient, avec les souvenirs de son calvaire, mais avec la volonté de dénoncer l’horreur dans un livre et sauver la mémoire par l’écriture. Elle se lance dans deux enquêtes, contacte les familles, se rend sur les lieux des crimes, consulte les archives.

Travail long et douloureux. Quelques précieuses minutes lui avaient permis d’échapper à son bourreau. Emma et Chahinez n’ont pas eu cette chance. Par la force de son écriture, par la bonne focale qu’elle a su adopter pour la construction de ses témoignages, Natacha Appanah restitue avec lucidité, justesse et émotion ces trois calvaires. Un exemple de solidarité remarquable.

La nuit au cœur
de Natacha Appanah
Gallimard
CHRIS BOURGUE

La nuit au cœur de Natacha Appanah

Gallimard - 21 €

Après le prix Femina et le prix Renaudot des lycéens, Nathacha Appanah reçoit le Prix Goncourt des lycéens.

Chant de mémoire

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The weight of a woman © Maruszak

Présenté au Théâtre Joliette, The Weight of a Woman offre un récit sensible sur la mémoire du génocide contre les Tutsis

« We know death, we choose life » : cette phrase, lancée comme un cri d’espoir, résonne longtemps après le temps de la représentation. Dans The Weight of a Woman, la poétesse Lisette Ma Neza, née aux Pays-Bas de parents rwandais au lendemain du génocide, construit un espace où les voix, les corps et la musique travaillent ensemble une mémoire encore vive.

Sa parole, multilingue et musicale, triture l’histoire, intime et collective, pour en libérer une vérité fragile et lumineuse. Sa poésie voyage d’une langue à l’autre, parfois même au sein d’une phrase qu’elle scande comme un mantra ou une prière : anglais, kinyarwanda, néerlandais… et c’est dans ce va-et-vient que le langage se fait chair, que le son résonne et que l’expressivité abonde.

Danser sa peine

Le génocide rwandais, évoqué ici comme une guerre fraternelle tragique et insoutenable, n’est pas oublié mais la douleur, elle, se voit transcendée : la transmission, le pardon, la filiation prennent corps. La danse puissante et évocatrice de Reve Teborg investit l’espace comme une langue à part entière. Et quand un survivant apparaît sur scène – Evariste Karinganire, solaire –c’est un geste de guérison et de célébration qu’il esquisse en dansant à son tour : remettre la vie au cœur d’un récit marqué par la mort.

Les deux musiciennes, Sabrine Umudahigwa et Sophie Nzayisenga sont époustouflantes : leur maîtrise, leur capacité à improviser, la richesse de leurs voix et la souplesse de leurs instruments donnent à la musique un élan organique, sans jamais écraser le reste.

La mise en scène de Lise Bruynseels est sobre mais profondément belle : Aucun effet superflu, mais un cadre qui laisse chaque artiste exister et cohabiter. Chaque geste, chaque mot, chaque pause est pesé, enveloppé dans une attention palpable.

SUZANNE CANESSA

Le spectacle a été joué le samedi 22 novembre au Théâtre Joliette, Marseille.

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Avec les yeux et le cœur

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Portrait de Letizia Battaglia. © Shobha Ritrattodi

Présenté au PriMed dans la section « Mémoires de la Méditerranée 2025 », le documentaire de Cécile Allégra revient sur le parcours hors du commun de la photographe italienne

Ceux et celles qui sont allé·e·s aux dernières Rencontres d’Arles n’ont certainement pas manqué le travail de la grande photographe sicilienne Letizia Battaglia, celle qui photographiait avec ses yeux et son cœur, celle qui captait l’essentiel.

Au PriMed 2025, on a pu l’approcher à travers Laetizia Battaglia, photographe des années de sang, un film, écrit, réalisé et raconté par Cecilia Allegra. C’est en effet l’histoire de Letizia qu’elle conte à travers les témoignages de ceux et celles qui l’ont connue.

Images d’archives, reportages, extrait de films et surtout les superbes photos de celle qui, née en 1935, a fêté ses dix ans dans une ville détruite. « La guerre est terminée mais une autre guerre commence, la mienne ! » Suite à une mauvaise rencontre, son père lui avait interdit de sortir dans la ville. Elle qui n’avait qu’une envie : être libre et photographier Palerme.

C’est à 37 ans qu’elle a décidé de devenir photographe. Après trois ans passés à Milan où elle suit les manifs étudiantes, elle revient dans sa ville natale et devient la première femme à diriger un service photo à l’Ora, un quotidien de gauche.

Palerme est gangrénée par la mafia, les chefs mafieux qui passent en procès sont acquittés car les magistrats ont peur. Ceux qui s’opposent sont tués. En 1979, 19 assassinats. Le jour où un policier honnête, Boris Giulano est tué, Letizia pose son appareil, refusant de montrer à la mafia le corps criblé de balles. Puis ce sera le tour du juge Terranova. Letizia Battaglia organise alors la première expo au monde qui ose révéler les crimes de Cosa Nostra : des photos installées sans autorisation, en plein cœur de Palerme, fruit de 5 ans de travail. Fait en courant, la trouille au ventre.

Elle choisit ensuite de travailler avec des femmes à l’hôpital psychiatrique et photographie son peuple ; en particulier des petites filles dont la fameuse photo La petite fille au ballon. Des petites filles qui semblent collées au mur : « Je sais que ces petites filles, c’est moi. La petite fille que j’étais à dix ans. Je ne cesserai jamais de la photographier parce qu’elle seule porte un espoir pour l’avenir » confie-t-elle.

Se laver dans la mer

Letizia traverse une phase de dépression, quitte Palerme, part au Groenland. Puis, de retour à Palerme, elle voit que la société civile se réveille, surtout les femmes qui créent le comité des « draps blancs ». Avec des amies militantes, elles lancent un journal consacré aux femmes, Mezzocielo. Letizia, qui a souvent rêvé d’effacer ses photos des années de sang pour faire disparaitre la souillure, décide de les retravailler en quelque chose de différent. Elle les plonge dans la mer pour « laver le sang », des photos qu’elle appelle « réélaboration ». « J’ai passé des années à me battre pour ma ville. Mon corps n’est plus aussi fort qu’avant mais la vieillesse est une saison merveilleuse. Je travaille beaucoup mais si je m’arrête, je meurs et moi, je veux mourir debout ! »

C’est arrivé le 13 avril 2022. Les photos sont toujours là, nous rappelant les années terribles qu’a connues Palerme, nous donnant à voir ses habitants vus par l’œil hors du commun et plein d’humanité de cette femme extraordinaire toujours debout, qui répétait à sa petite fille « Si tu veux quelque chose, bats-toi pour l’avoir ! »Le documentaire de Cecilia Allegra nous permet de l’approcher et de (re)découvrir plus d’une trentaine de ses photos qui ne laissent personne indifférent.

ANNIE GAVA

Laetizia Battaglia, photographe des années de sang a été présenté au festival PriMed, Marseille.

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Rendez-vous capital à Marseille

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Ce 9 décembre, le Théâtre de l’Œuvre réunit, sous la houlette du bassiste Reggie Washington, plusieurs grandes figures du jazz

Le bassiste/contrebassiste Reggie Washington, depuis qu’il a posé ses valises en Belgique il y quelques années déjà, démultiplie les projets avec les compagnons de route qu’il côtoyait lorsqu’il vivait outre-Atlantique. Musicien particulièrement demandé pour la profondeur de sa musicalité et son sens du collectif, il sait fédérer les énergies au service d’un jazz conscient, comme dans le projet « Black Lives », dédié à la reconnaissance toujours essentielle de la présence des afro-descendants dans le monde de la musique. Son jeu déborde d’inflexions soul et funk, sans jamais se départir d’un immense sens de la mélodie, tant dans l’accompagnement qu’il sublime que dans des solos incandescents. Il est sur la scène du Théâtre de l’Œuvre ce 9 décembre à Marseille, avec quelques amis tout aussi prestigieux.

Car en cette fin d’automne, ce sont des compères de longue date qu’il convie pour une tournée européenne. Au saxophone, un nom de légende avec un prénom qui ne l’est pas moins : Ravi Coltrane. Le fils de John et Alice Coltrane, qui doit son prénom au joueur de sitar Ravi Shankar, avec lequel son père découvrit les mondes des musiques indiennes, et dont le batteur Elvin Jones remarqua les qualités artistiques singulières, l’encourageant à se défaire de la difficile posture d’héritier. Au début des années 2000, Reggie Washington et Ravi Coltrane sortaient un album remarqué avec à la batterie un certain Gene Lake, lui aussi présent sur scène ce 9 décembre.

Un batteur dont la carrière est plutôt orientée du côté du versant soul/r’n’b de l’univers jazzistique, que ce soit aux côtés des regrettés D’Angelo, Roy Hargrove dans son RH Factor ou encore de Me’Shell Nedegeocello. Gageons qu’il aura à cœur de conduire l’équipage aux confins du groove le plus évident et le plus expérimental.

Quant au guitariste David Gilmore, enseignant au Berklee Institute de Boston (la plus prestigieuse école de jazz du monde), sa carrière l’a conduit à s’exprimer aux côtés du gratin du jazz afro-américain contemporain. Avec un son entre la douceur d’un Wes Montgomery et la furie d’un Jimi Hendrix, il a à cœur de transcender les expériences émotionnelles des formations dans lesquelles il est convié en intégrant des éléments de vocabulaires issus de traditions extra-occidentales. Il est d’ailleurs, lui aussi, l’une des chevilles ouvrières du projet « Black Lives ».

L.D.

Reggie Washington

feat Ravi Coltrane David Gilmore & Gene Lake
9 décembre
Théâtre de l’Œuvre, Marseille

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Nourrir la démocratie

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© G.C.

À Marseille, la philosophe Joëlle Zask ouvre la nouvelle saison d’Opera Mundi

Avant la saison #2 de son festival, qui aura lieu du 2 au 7 février sur le thème « Nourrir et relier les mondes », Opera Mundi a organisé les 28 et 29 novembre un « avant-festival », pour Penser l’alimentation aujourd’hui. C’est Joëlle Zask, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille, qui a ouvert ce temps fort, avec une réflexion sur la différence entre nourrir et alimenter. « Une distinction qui ne va pas de soi, annonçait-elle en préambule, car dans le vocabulaire courant, on emploie ces mots l’un pour l’autre. »

Comme souvent, revenir à l’étymologie permet de mieux comprendre les nuances : en latin, l’alimentum désigne un apport, quel qu’il soit, visant à maintenir un fonctionnement ; tandis que le verbe nutrire implique le fait de prendre soin, faire grandir. L’aliment, explique la philosophe en s’appuyant sur le concept marxiste de force de travail, nous maintient dans une dépendance : il s’agit de manger pour assurer le retour du corps-machine à son poste, le lendemain. Ce qui nourrit, en revanche, émancipe, ouvre à la différence. Dans une dimension sociale et culturelle, « s’y greffent usages, coutumes, croyances : si cela s’effondre, il n’y a plus rien ».

La démocratie aux champs*

Ce que nous pouvons manger au cours de nos existences, remarque Joëlle Zask, dit beaucoup des sociétés dans lesquelles nous vivons. Un tel « démêlage terminologique » lui sert à pointer ce qui ne va pas dans notre système alimentaire. « À l’échelle de la planète, alors que nous aurions les moyens d’une production saine, suffisante pour tous, nous sommes malades de la nourriture. » Trop peu, trop, trop mal… Famine ou dénutrition d’un côté, de l’autre anorexie, boulimie, malbouffe et pathologies liées aux aliments ultra-transformés.

« Or, le point de départ de l’édifice démocratique est que chacun mange à sa faim, rappelle-t-elle. Comme l’écrivait Pierre Kropotkine au XIXe siècle, le pain n’est pas une option, c’est notre priorité. Un devoir vis à vis d’autrui, et un droit à l’existence pour chacun. La démocratie n’est solide que dans la mesure où elle est sous-tendue par des habitudes démocratiques, dans notre vie quotidienne. » Alors que l’agriculture industrielle est inféodée au marché et ses exigences de rentabilité, la simple exigence de savoir d’où vient ce que l’on mange ramène l’alimentaire vers la nourriture.

GAËLLE CLOAREC

* Titre d'un ouvrage de Joëlle Zask

Cette conférence a eu lieu le 28 novembre à La Fabulerie, Marseille

A History of violence

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Oona Doherty, The Wall © Zoé Martin

La chorégraphe nord-irlandaise clôt sa résidence au Pavillon Noir sur un diptyque plein d’humanité et de rage

Voilà une dizaine d’années qu’Hope Hunt and the Ascension into Lazarus parcourt les scènes européennes. Et cinq ans que ce solo est interprété sur scène non plus par Oona Doherty elle-même, mais par la – toujours formidable – Sati Veyrunes. Projeté hors d’une voiture tunée, scotch noir en guise de vitre, la danseuse en chignon et survêtement interpelle les chauffeurs, le public rassemblé sur le parvis, saute, exulte, vocifère. Une fois installé sur la scène du Pavillon Noir, le petit malfrat surjoue la virilité, convulse, dodeline, hanches ouvertes, genoux pliés, main sur l’entrejambe. Ses gestes et sa parole s’imposent, se délient et se décomposent : du cri de supporter – « Chelsea ! » – au « Scheiße ! » allemand, en passant par des invectives destinées en français à une certaine Stéphanie. L’opus n’a rien perdu de sa virtuosité et de sa capacité à pointer la sur-masculinité prêtée à une classe ouvrière délaissée, montrée ici dans toute sa rage mais aussi sa grâce.

Faire corps

Ce sont d’autres histoires et d’autres corps que la chorégraphe scrute avec The Wall. Créé avec la National Youth Dance Company d’Angleterre, le dispositif puise dans des entretiens avec les danseurs du Ballet Junior une parole intime, redécoupée, parfois trafiquée, devenue bande son de la chorégraphie. On y entend les doutes, les traumatismes, mais aussi les espoirs d’une génération pétrie de promesses et d’espoir. Porté par les identités propres des danseurs et danseuses mais aussi par leur sens du collectif, l’opus se révèle façonné de doutes, de tâtonnements mais aussi d’un désir communicatif de faire corps. L’humour et le goût du sang se nichent encore de-ci de-là : dans l’utilisation à contresens de La Marseillaise, dans le dialogue entre le sérieux de tableaux travaillés et les moments de relâchement, eux aussi minutieusement orchestrés. Une belle ode à la jeunesse et à ses possibles.

SUZANNE CANESSA

Hope Hunt and the Ascension into Lazarus et The Wall ont été dansés les 27 et 28 novembre au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.

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[PRIMED ]Avec les yeux et le cœur

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Ceux et celles qui sont allé.e.s aux dernières Rencontres Photographiques d’Arles n’ont pas manqué de voir le travail de la grande photographe sicilienne Letizia Battaglia, celle qui photographiait avec ses yeux et son cœur, celle qui captait l’essentiel.

Au Primed 2025, on a pu l’approcher à travers un film, écrit, réalisé et raconté par Cecilia Allegra. C’est en effet, l’histoire de Letizia qu’elle nous conte à travers les témoignages de ceux et celles qui l’ont connue, ses petits enfants Marta et Matteo Sollema, sa meilleure amie, Marilu Balsamo qui lui a consacré un livre, Santi Caleca, son ancien compagnon, Leo Luca Orlando qui a été maire de Palerme et Roberto Sarpinato, l’ancien procureur de la capitale sicilienne. Images d’archives, reportages, extrait de films et surtout les superbes photos de celle qui, née en1935, a fêté ses dix ans dans une ville détruite. « La guerre est terminée mais une autre guerre commence, la mienne ! » Suite à une mauvaise rencontre, son père lui avait interdit de sortir dans la ville. Elle qui n’avait qu’une envie : être libre et photographier Palerme. 

C’est à 37 ans qu’elle a décidé de devenir photographe. Après 3 ans passés à Milan où elle suit les manifs étudiantes, elle revient dans sa ville natale et devient la première femme à diriger un service photo à l’Ora, un quotidien de gauche.

 Palerme est gangrénée par la mafia, les chefs mafieux qui passent en procès sont acquittés car les magistrats ont peur. Ceux qui s’opposent sont tués.  En 1979, 19 assassinats. Le jour où un policier honnête, Boris Giulano est tué Letizia pose son appareil, refusant de montrer à la mafia le corps criblé de balles. Puis ce sera le tour du juge Terranova. Letizia Battaglia organise alors la 1e expo au monde qui ose révéler les crimes de Cosa Nostra : des photos installées sans autorisation, en plein cœur de Palerme, fruit de 5 ans de travail. Fait en courant, la trouille au ventre. Elle choisit de travailler avec des femmes à l’hôpital psychiatrique et photographie son peuple ; en particulier des petites filles dont la fameuse photo La petite fille au ballon.

Des petites filles qui semblent collées au mur : « Je sais que ces petites filles, c’est moi. La petite fille que j’étais à dix ans. Je ne cesserai jamais de la photographier parce qu’elle seule porte un espoir pour l’avenir » confie-t-elle. Et l’important c’est de lutter : elle décide d’entrer en politique, collabore avec le maire Luca Orlando en œuvrant en particulier à la rénovation urbaine des quartiers laissés à l’abandon. Le 10 février 1986, elle photographie le « maxi procès » 475 accusés de Cosa Nostra « Je n’ai pas peur de la mafia, je n’ai pas peur de la mort, j’aime la vie ! » Le 23 mai 92, c’est l’assassinat du juge Falcone et quelques mois plus tard celui du juge Borsalino, tué avec 5 agents d’escorte. Letizia refuse de photographier la mort mais elle fait le magnifique portrait de l’épouse d’un des agents, Rosaria Costa Schifani , entre ombre et lumière. Une femme brisée qui dit « Ils ne changeront pas, y’a pas d’amour. » Letizia traverse une phase de dépression, quitte Palerme, part au Groenland. Puis, de retour à Palerme, elle voit que la société civile se réveille, surtout les femmes qui créent le comité des « draps blancs ». Avec des amies militantes, elles lancent un journal consacré aux femmes, Mezzocielo. Letizia, qui a souvent rêvé d’effacer ses photos des années de sang pour faire disparaitre la souillure, décide de les retravailler en quelque chose de différent. Elle les plonge dans la mer pour « laver le sang », des photos qu’elle appelle « réélaboration ». « J’ai passé des années à me battre pour ma ville. Mon corps n’est plus aussi fort qu’avant mais la vieillesse est une saison merveilleuse. Je travaille beaucoup mais si je m’arrête, je meurs et moi, je veux mourir debout ! »

 C’est arrivé le 13 avril 2022.  Les photos sont toujours là, nous rappelant les années terribles qu’a connues Palerme, nous donnant à voir ses habitants vus par l’œil hors du commun et plein d’humanité de cette femme extraordinaire toujours debout, qui répétait à sa petite fille « Si tu veux quelque chose, bats -toi pour l’avoir ! »

Le documentaire de Cecilia Allegra nous permet de l’approcher et de (re) découvrir plus d’une trentaine de ses photos qui ne laissent personne indifférent.

Annie Gava

Le Primed du 30 novembre au 6 décembre 2025

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