jeudi 16 avril 2026
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Quand le Groupe des Cinq rencontre le Groupe des Six

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Ivan Kobylskiy © X-DR

Il fallait y penser. Deux esthétiques, deux manifestes, deux manières d’affirmer un style et une identité du second XIXe siècle à l’aube du XXe. Autour du Trio de Rimski-Korsakov et de celui de Borodine, la veine russe déploie un lyrisme ample, nourri de folklore et d’élan romantique. En miroir, de l’autre côté de l’Europe et à l’avènement de la polytonalité, le Trio d’anches d’Auric affiche une netteté presque insolente ; la Suite d’après Corrette de Milhaud expose le format baroque à la lumière moderne ; la Sonatine d’Honegger densifie le discours, quand le Trio de Poulenc glisse de la gravité à l’ironie avec une liberté et une fantaisie inédites. Ivan Kobylskiy (hautbois), Alain Geng (clarinette), Frédéric Baron (basson) et Nathalie Lanoë (piano) feront dialoguer ces tempéraments sans les lisser : contrastes assumés, couleurs franches, lignes claires.

S.C.
7 mars
Foyer de l’Opéra de Marseille

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Carmen

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Le baryton Mikhael Piccone © X-DR

La Habanera, l’air du Toréador, L’amour est un oiseau rebelle… Les plus belles pages de l’opéra de Bizet résonneront à Berre-l’Étang sous la direction de Magali Damonte, elle-même grande Carmen sur les scènes internationales. Ses élèves du conservatoire Pierre Barbizet de Marseille, accompagnés du baryton Mikhael Piccone et de la pianiste Anne Guidi, nous feront plonger dans l’univers de cette héroïne libre, passionnée à la destinée tragique. Le concert s’inscrit aussi dans une démarche solidaire. Organisé dans le cadre du festival Pour Elles, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l’intégralité des bénéfices sera reversée au Secours populaire de Berre-l’Étang, pour soutenir des projets concrets qui leur sont destinés. Une soirée où l’art et l’engagement se donnent la réplique.

A.-M.T.
8 mars 
Église Saint-Césaire, Berre-l’Étang

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Timothy Chooi et le Wiener Concert-Verein

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Timothy Chooi © Den Sweeney

Le Wiener Concert-Verein est invité au Grand Théâtre de Provence. Conduit depuis son pupitre de premier violon par Franz Michael Fischer, cet ensemble viennois de chambre de tout premier plan s’associe au violoniste canadien Timothy Chooi, lauréat de multiples distinctions. Ensemble, ils revisitent les incontournables Quatre Saisons de Vivaldi avec un regard libre et plein d’invention. Autour de ce chef-d’œuvre s’articulent trois partitions peu connues : la Suite pour cordes « Du temps de Holberg » d’Edvard Grieg, écrite dans le style des suites de danses baroques du XVIIe siècle, les envoûtantes Scènes des Highlands écossais de sir Granville Bantock, et Soleil sur Tachkurgan de Chen Gang – l’un des grands noms de la musique classique chinoise contemporaine –, pièce lumineuse interprétée en soliste. Un programme audacieux, entre grands classiques et découvertes.

A.-M.T.
6 mars
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

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Ermione, le brasier des passions

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Ermione © Christian DRESSE

Dans une version concertante d’une intensité dramatique rare, les 22 et 24 février, le chef-d’œuvre de Rossini a retrouvé ses lettres de noblesse, porté par une distribution d’une exigence absolue, et un livret inspiré par Andromaque de Racine.

Le mirage d’une mise en scène

Bien que les pupitres remplacent les décors, l’illusion théâtrale est totale. Nul besoin d’artifices pour ressentir la fureur et le désespoir. Par la seule force du regard et de l’engagement des corps, les interprètes transcendent le format du concert. On voit, autant qu’on entend, les tourments d’une tragédie antique devenue viscérale, prouvant que le chant, lorsqu’il est habité, se suffit à lui-même

pour créer le spectacle.

Un trio vocal d’exception

Si on ne peut que rendre honneur au talent fou de tous les chanteurs, Karine Deshayes, au centre de ce brasier, prouve une fois encore sa souveraineté. Sa maîtrise des nuances, passant du murmure blessé aux éclats de fureur, dessine une Hermione d’une humanité bouleversante.

Face à elle, le duo des ténors est de haute voltige. Enea Scala (Pyrrhus) déploie une projection

insolente et une vaillance d’acier,tandis que Levy Sekgapane (Oreste) impressionne par une virtuosité ailée, défiant les lois de la physique dans des suraigus de toute beauté.

L’orfèvre et son armée

Sous la baguette de Michele Spotti, l’orchestre de l’Opéra de Marseille a rugi et frémi avec une précision millimétrée, sublime, laissant toute la place nécessaire aux voix. Le maestro, véritable architecte du son, insuffle une tension constante, secondé par un chœur impeccable de cohésion.

Entre ovations debout et rappels nourris, le public marseillais a vibré à l’unisson, transformant ces représentations en des moments de grâce partagés.

DANIELLE DUFOUR-VERNA

Ermione de Rossini a été donné en version concertante à l’Opéra de Marseille les 22 et 24 février

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Un Voyage accidentel et musical

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Sharon Tulloch © Lawrence Damalric

Comment transposer un traumatisme collectif tel que les effondrements de Noailles le 5 novembre 2018 en une geste artistique ? Sharon Tulloch s’est assurément posé cette question pour concevoir son Voyage accidentel. L’ouvrage publié chez Editions Commune début 2024 est devenu en deux ans une lecture musicale où l’introspection le dispute à la proposition scénique.

Avec force ellipses, l’autrice-performeuse lit des extraits de son journal qui, en fait, commence pour elle au printemps 2019 avec un arrêté de péril frappant son immeuble rue Clovis Hugues. Sur scène, elle essaime les feuilles de son texte et, parfois, s’assoit sur une sorte d’escabeau qui lui sert aussi de pupitre. Avec une aisance chorégraphique certaine, et avec sa pointe d’accent british, elle est d’autant plus légitime à donner à son témoignage un tour sensible.

Sans se revendiquer porte-parole c’est en tant que femme artiste et créole – elle a des origines anglaises, jamaïcaines et sud-américaines – qu’elle se livre sur scène. La présence d’un contrebassiste à ses côtés (formidable Emmanuel Reymond, ancien de Poum-Tchak) lui permet de donner à son journal les atours d’un dialogue.

La contrebasse sait se faire baroque, ou même bluesy, à l’évocation de Belle de Mai. Un montage de photos et de « pocket films », parfois en split-screen, donne des accents documentaires à la proposition. Et pendant une heure, l’autrice/lectrice/performeuse ne nous lâche pas.

LAURENT DUSSUTOUR

Spectacle donné le 21 février à la Cité de la Musique, Marseille.

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Faire vivre la tradition du séan-nos

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© Colm Moore

Zébuline. Pouvez-vous expliquer au public français ce qu’est la tradition du séan-nos et ce qu’il représente pour vous ?
Séamus.
Nous avons grandi dans le Connemara, une région irlandophone. Nous avons donc été élevés en parlant l’irlandais comme langue maternelle, et nous n’avons appris l’anglais que plus tard. Une grande partie de notre quotidien était enracinée dans la musique irlandaise, dans la langue irlandaise, et dans le chant sean-nós, qui est la plus ancienne forme de musique orale encore pratiquée aujourd’hui sur l’île. Le terme signifie « l’ancien style », et il englobe à la fois la tradition du chant et celle de la danse. C’est une forme d’art extrêmement riche, avec une grande diversité de mesures, de tonalités, de rythmes, de tempos, d’intensités et de récits — des chants d’amour et de célébration jusqu’aux complaintes. Elle préserve une grande part de ce que nous sommes en tant que peuple et permet de maintenir vivantes ces histoires et ces traditions.

Vous avez une chanson sur votre EP intitulée Caisléan an tSléibhe. Une chanson qui a un lien avec votre famille.
Caoimhe. L’une des raisons pour lesquelles la tradition du sean-nós est vraiment dans notre sang, c’est que deux de nos arrière-grands-oncles étaient compositeurs et poètes. L’un d’eux, Michéal, a écrit Caisléan an tSléibhe. Cette chanson est très spéciale pour nous, c’est une fenêtre sur leur manière de vivre qui capture un moment de leur jeunesse où ils allaient à des fêtes et écoutaient la musique de l’époque.

S. Il y avait aussi une autre chanson sur les grands bateaux à vapeur qui arrivaient dans la région, et sur les équipages — principalement venus d’Écosse — qui s’y installaient, créant un échange entre ces deux pays. Ce qui est fascinant, c’est que nous pouvons comprendre cela sans lire de livres ni consulter d’archives : nous l’apprenons à travers la chanson, les paroles et la mélodie.

Vous avez aussi appris beaucoup de chansons auprès du poète Micheál Ó Cuaig ?
S. Micheál Ó Cuaig, ainsi que d’autres enseignants que nous avons eus pendant notre enfance — dont l’un était un descendant de Joe Heaney, un chanteur renommé de notre région — ont joué un rôle déterminant. Nous avons d’abord appris les chansons, leurs histoires, et la manière de les interpréter en solo. La chanson prime sur le chanteur : tout repose sur la façon dont on transmet le message et l’émotion. Quand nous étions plus jeunes, nous chantions souvent en harmonie — en canon, en rondes, à trois voix — et nous nous sommes demandé si nous pouvions intégrer cela au sean-nós, qui se joue en solo normalement.

Avec nos arrangements — harmonies et instruments — nous cherchons à transmettre le message de la chanson à des publics qui ne comprennent pas forcément les paroles. Nous voulons que le public sente qu’il peut aussi trouver sa place dans la culture et la musique irlandaise. Je trouve magnifique que chacun puisse affirmer son identité dans son propre territoire, mais aussi à travers d’autres traditions et cultures.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LAVINIA SCOTT

Séamus et Caoimhe Uí Fhlatharta
7 mars
Cité de la Musique, Marseille

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Punition défaillante

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© G.C.

Plus encore que d’habitude durant cette 5e saison des Procès du siècle, la session du 2 mars s’est avérée frustrante. Non par manque d’intérêt ! Au contraire : pour traiter le thème du jour, Allez directement à la case prison ! Punir ou réparer, il aurait fallu un format plus long, tant il mobilise de complexités. Au côté du journaliste de Libération Thomas Legrand, qui animait la soirée, son ex-collègue Dominique Simonnot, désormais Contrôleure générale des lieux de privation de liberté. Et Gwénola Ricordeau, sociologue, criminologue, abolitionniste. « L’abolitionnisme pénal », précisait-elle, à savoir un mouvement à la fois intellectuel et militant qui s’est particulièrement développé aux États-Unis, dans une continuité historique avec les luttes pour l’abolition de l’esclavage, et consiste à remettre en question le système pénal dans son ensemble (tribunaux, police, prisons).

Le système carcéral en crise

Dominique Simonnot exerce depuis 2020 ses fonctions ; elle est aux premières loges pour dresser un constat effarant de l’état des prisons en France. Surpopulation, rats, punaises de lit, gale, manque d’accès aux soins… « Notre société est de plus en plus répressive et punitive, alors que cela ne marche pas ! Comment espérer qu’il sorte quelque chose de bon de telles conditions de vie ? » Mais si elle estime qu’il faudrait décélérer les incarcérations et améliorer l’ordinaire des prisonniers, elle n’en pense pas moins qu’« on n’a rien inventé qui remplace la prison ; il y a des gens dont je suis contente qu’ils ne soient plus parmi nous ! »

Dans son ouvrage Surveiller et punir (1975), Michel Foucault écrivait pourtant qu’emprisonner encourage les récidives, en stigmatisant et désocialisant les délinquants. Gwénola Ricordeau est quant à elle convaincue, qu’« à l’échelle de l’Histoire de l’humanité, la prison est anecdotique. Dire cela n’implique pas de revenir à un passé fantasmé, ni de folkloriser les peuples qui s’en passent, mais remettre en question le fait que ce soit un horizon indépassable ».

Le temps a manqué, hélas, malgré quelques échanges avec le public, pour évoquer d’autres possibles, la prévention ou les dispositifs de justice réparatrice, par exemple, qui permettent de nouer un dialogue entre auteurs de violences et victimes, et visent le renforcement du tissu social plutôt que l’exclusion.

GAËLLE CLOAREC

Le prochain Procès du siècle, « Les jeux vidéo, nouveau terrain de jeu des luttes sociales ? », aura lieu le 9 mars.

Marseille célèbre ses pépites

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© A.-M.T

C’est au 90 boulevard des Dames, dans un immeuble art déco chargé d’histoire, que Benoît Payan a choisi de dévoiler les trois premiers lauréats de l’initiative. Ce bâtiment du 2e arrondissement abrita jadis le siège de la Compagnie de navigation Paquet -pionnière de la liaison maritime Marseille-Maroc- puis celui des Chargeurs réunis, avant de devenir propriété de la Ville en 1972. Depuis 2021, il accueille des tournages de courts-métrages et de séries. Demain, il deviendra un « lieu totem » dédié à la filière cinéma.

Le projet, baptisé « Les Dames », est porté par Adim Provence, filiale de Vinci Construction, et le Collectif Marseille Devant ! Il associe espaces de production et de post-production, salles de formation, lieux de rencontre, salle de projection et restaurant en rooftop ouvert au grand public. L’architecte associé Emmanuel Dujardin, du cabinet Rougerie + Tangram, en a détaillé la vision : « Le bâtiment, art déco 1938, est très caractéristique : verticalité affirmée, bas-reliefs, colonnes cannelées qui rappellent l’Afrique et le Maroc. Notre idée est de renforcer tout ça, de redonner à ce bâtiment un très fort caractère patrimonial. » L’entrée principale débouchera sur un hall dédié au cinéma, avec métal et ferronnerie ; un café s’ouvrira sur la rue. Au sous-sol, un jardin prendra place en cœur d’îlot, et un rooftop végétalisé couronnera l’ensemble, conçu comme une « bulle de fraîcheur en cœur de ville ».

Pour le maire de Marseille, ce projet incarne une politique plus large. « On ne donne pas un bâtiment, avec cette architecture et cette histoires remarquables pour faire simplement de la valorisation. On veut donner du sens, renouveler les objectifs du lieu, sans dénaturer la nature de ces pépites patrimoniales. » Une cession conditionnelle du bâtiment sera soumise au vote du Conseil municipal.

La Pointe et le Tore

Deux autres lauréats ont également été désignés. Au 62 corniche Kennedy (7e), en surplomb du Vallon des Auffes, le projet « La Pointe » mise sur un espace de restauration sous forme de halle méditerranéenne, des résidences d’artistes et une programmation culturelle accessible à tous.

Plus au nord, le Pavillon du Partage des eaux accueillera le collectif Objectif Tore et son projet « Les Gardiens de la mémoire et de l’eau ». Le Tore (4e), reconnaissable à sa verrière octogonale construite entre 1898 et 1901, faisait alors partie de l’ensemble hydraulique qui alimentait en eau douce les nouveaux quartiers ayant émergé au Nord du Centre-ville. Il deviendra un un lieu hybride mêlant culture, art et enjeux citoyens autour de la ressource hydrique, géré selon une démarche participative. Pour ce dernier lieu la Ville opte pour un bail de longue durée plutôt qu’une cession.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Marseille, le Dream Port de Claude McKay

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© A.-M.T

C’était la fête à l’Alcazar. Le 22 février on clôturait avec le Banjo Mémory group uneincroyable semaine dédiée à McKay, aux sons du jazz qui habite Banjo, roman culte qui raconte le Marseille interlope des années 1920, celui du Port et du « quartier réservé ». Charlie-Camille Flores, directeur de l’Alcazar est ravi : « le succès a été immense. 1300 personnes ont participé à ces rencontres ».

Tout est parti de Richard Bradbury, professeur de littérature caribéenne à l’Université d’Exeter et de son souhait de remettre à l’Alcazar des archives en sa possession. Pourquoi Marseille ? Parce que c’est la ville au monde où McKay se sentait le mieux, témoigne l’universitaire.

Sous sa plume humaniste, le monde entier se croise dans les ruelles du Panier, grouillantes de misère humaine mais aussi de l’espoir d’un nouveau départ. Populaire, multiculturelle, la ville avait tout pour séduire l’écrivain jamaïcain, figure majeure de la Harlem Renaissance qui dénonça dans des textes comme Harlem Shadows et Home to Harlem le racisme et l’oppression des Noirs.

Séduit par l’idéal communiste, il voyage en URSS dans les années 1920. Sa vie intime est marquée par des attirances pour les deux sexes. Ces multiples visages font de lui l’une des figures les plus fascinantes de la littérature afro-américaine. Pour Bradbury la littérature de McKay, d’une précision remarquable, le place parmi les grands écrivains de la première moitié du 20e siècle. Et pourtant, une partie de sa biographie reste inédite. Pourquoi ? Un éditeur auprès de qui Bradbury avait cherché, sans succès, à faire publier Romance in Marseille, répond : « Il est trop noir, trop engagé politiquement, trop sexuellement différent, Il est trop tout. »

Romance in Marseille

Pour McKay, Marseille n’a pas été une évidence. C’est d’abord un choc. « J’ai essayé Marseille, mais c’est une ville répugnante. », écrit-il en 1923. Puis, le regard change : « Peut-être que j’aimerais écrire un roman sur Marseille. » Et finalement : « C’est le port le plus intéressant où j’ai débarqué. C’est à la fois repoussant et merveilleux. Marseille est vraiment l’endroit que je préfère au monde. C’est un port de rêve ».

En 1943, avec l’opération Sultan, les Allemands détruisent le décor de ses livres. Mais la mémoire de ce port fourmillant subsiste dans les pages de Banjo et de Romance in Marseille dans lequel McKay raconte l’histoire -un fait réel- de Lafala, docker ouest-africain qui s’embarque clandestinement sur un paquebot. Découvert par l’équipage, il est enfermé dans un local glacé et arrive aux États-Unis les pieds gelés, entraînant l’amputation de ses deux jambes.

La semaine a proposé un programme dense : conférences sur le quartier réservé (Martin Huc), la traduction (Françoise Bordarier), l’édition des inédits (Armando Coxe), la correspondance entre McKay et le poète malgache Rabearivelo (Claire Riffard, CNRS), ou encore les poètes contemporains qui s’en inspirent (Sylvain Pattieu, Estelle Sarah-Bulle). Le Collectif James Baldwin et la Banjo Society d’Aix-Marseille Université ont également pris la parole. Côté images, le documentaire Claude McKay, de Harlem à Marseille (Matthieu Verdeil, 2021) et le film Big Fella (1937), tourné à Marseille d’après Banjo, ont fait salle comble.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La semaine s’est déroulée du 17 au 22 février à l’Alcazar

Sous cette pluie de fer. De feu d’acier de sang.

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La nomination de Catherine Pégard comme ministre de la culture ne fait la Une d’aucun journal –même pas du nôtre – ; le sujet culturel est absent du débat public des municipales ; le régime de l’intermittence est à nouveau attaqué, au risque de l’annulation des festivals de l’été ; les aides l’emploi se tarissent, et de nombreuses collectivités, par obligation budgétaire ou par choix idéologique, ont renoncé à financer la culture publique. 

Le secteur culturel survivra-t-il à ce désintérêt généralisé, ainsi qu’aux attaques renouvelées de ceux qui n’admettent pas les activités non rentables, c’est-à-dire celles qui n’enrichissent pas leurs poches, mais nos esprits ? mais nos âmes ? 

Les poètes et les stratèges

Les poètes et les artistes disent la guerre, la réalité de sa violence sur nos corps. Ils savent nous prévenir, nous prémunir, bien mieux que les stratèges. Ils agissent sur nos esprits et nos âmes.

Prévert dans Barbara fait ressentir le bombardement de Brest, la destruction d’un amour, de la joie, de l’avenir, comme Picasso dans Guernica expose le tragique éclatement des corps, Duras dans Hiroshima mon amour l’absolue horreur nucléaire, Rossellini dans Allemagne année zéro le désarroi des enfants allemands sur les gravats d’un nazisme en ruine, qui agit encore sur les esprits.

Ce que les stratèges, les historiens, les politologues ne nous disent pas et que les poètes, les cinéastes, les peintres nous apprennent, c’est à éprouver la souffrance de l’autre, sous les bombes, pour s’en souvenir, et proscrire le recours à la pluie d’acier et de sang. Contrairement à ce que prétend notre Président, construire des bombes, les essayer, les exhiber, ne nous rend pas plus forts, plus dissuasifs. Simplement plus résignés à la guerre, voire à la guerre nucléaire, c’est à dire à la fin de tout. Mais qui peut donc la désirer ? 

Inutiles brasiers

Car bombarder les peuples n’a jamais résolu les conflits. Robert Pape, professeur à l’université de Chicago, a établi dans Bombarder pour vaincre. Puissance aérienne et coercition dans la guerre que les bombardements, lorsqu’ils ne sont pas un appui d’une attaque terrestre, n’ont jamais abouti à un changement de régime. Mais ont confortés les tyrans, et poussés à plus de violence envers leurs peuples.

L’étude de Robert Pape remonte pourtant jusqu’à la Première Guerre mondiale, c’est à dire aux premiers bombardements aériens. Il remet clairement en cause l’efficacité des bombardements de Hiroshima et Nagasaki dans la capitulation du Japon : les États-Unis voulaient tester leurs bombes, alors même que la victoire dans le Pacifique était acquise. 

Marseille sous les bombes américaines 

À Marseille, un traumatisme majeur n’a jamais été dit, parce qu’il remettait en cause les équilibres politiques après la guerre : en 1944 les communistes devaient être écartés du pouvoir municipal, et les pro-américains installés dans une mairie en ruine. 

Pourtant le 27 mai 1944, une pluie de fer, de feu, d’acier, de sang s’est aussi abattue sur Marseille. Faisant 4500 victimes civiles, près de 1800 morts, des dizaines de milliers de délogés. Les sept vagues de bombardiers de l’US Air Force ont, en quelques heures, expulsé du monde des vivants plus de victimes qu’à Brest en 4 ans de bombardements. Ils n’ont atteint aucun de leurs objectifs stratégiques, raté le port, détruit en partie Saint-Charles sans songer que la destruction d’une gare terminale n’affectait pas le transport des troupes et des armes. C’est l’armée d’Afrique qui, quelques semaines après, s’est emparée de Marseille avec l’aide de la Résistance mobilisée par un journal clandestin, La Marseillaise. 

La liberté viendra d’Eluard

En 1944, les avions de la Royal Air Force ont largué en France une arme d’une autre force. Des centaines de milliers d’exemplaires du poème de Paul Eluard qui circulait comme un tract depuis 1942.

Sur toute chair accordée                            
Sur le front de mes amis                            
Sur chaque main qui se tend                            
J’écris ton nom[ …]
Et par le pouvoir d’un mot                    
Je recommence ma vie                    
Je suis né pour te connaître                    
Pour te nommer                    
Liberté 

L’expression d’une vie battante, certainement plus efficace que les bombes aveugles pour mettre fin à une guerre. 

Agnès Freschel


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