mercredi 15 avril 2026
No menu items!
Accueil Blog Page 25

Aimez-vous Brahms ?

0
© X-DR

En 1959, Françoise Sagan emprunte à Brahms le titre d’un roman où la musique devient l’indice d’un amour moins spectaculaire mais plus durable. Aimer Brahms, c’est préférer la profondeur à l’éclat, la construction au vertige.

En ouverture, Michele Spotti dédie Ein deutsches Requiem « à sa maman, et à toutes les mamans du monde ». La formule pourrait annoncer l’expansion. L’interprétation choisit la tenue. Il y a du souffle, des élans puissants, une ampleur pleinement assumée – mais sans affèterie. L’émotion naît de l’architecture. Le chef, tellurique sur Wagner il y a quelques mois, laisse place à un geste ample et maîtrisé. Les crescendos s’élargissent sans pesanteur, les silences structurent le discours. L’orchestre, très sollicité, répond avec précision et engagement. Denn alles Fleisch, es ist wie Gras en concentre la force, dans ses répétitions, ses montées en tension, puis son apaisement.

Le chœur en pleine lumière

À distance des lectures qui revisitent Brahms à la lumière de ses filiations contrapuntiques – telle celle, stimulante, de Laurence Equilbey entendue récemment et commentée dans ces colonnes – Michele Spotti ne cherche ni l’allègement ni la mise en relief analytique des lignes. Le contrepoint est là, mais il n’écrase pas la puissance mélodique.

La double fugue de Herr, lehre doch mich, dass ein Ende mit mir haben muss en donne la mesure. Impressionnante par sa lisibilité, sa progression et son équilibre interne, elle révèle surtout la maîtrise du Chœur de l’Opéra de Marseille. Attaques nettes, pupitres solidement ancrés, tension tenue sur la durée : c’est là que la lecture prend toute sa dimension architecturale. Le chœur structure le récit.

Les solistes s’inscrivent dans cette cohérence. Philippe-Nicolas Martin, familier du grand répertoire français et germanique, apporte une projection ferme et une diction claire, sans dramatisation excessive. Camille Schnoor au timbre lumineux et à la ligne souple, donne au cinquième mouvement une douceur sans mièvrerie, soutenue par un legato soigné. Un Brahms lyrique, ample, et construit, en somme.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été donné le 27 février à l’Opéra de Marseille.

Retrouvez nos articles Musiques ici

La relève en scène

0
© Sébastien Mathé

Créé en 2024, le Junior Ballet de l’Opéra de Paris s’inscrit dans une institution tricentenaire. Il s’est fixé , sous la direction de José Martinez, une mission précise : offrir à de jeunes danseurs de 18 à 23 ans un cadre professionnel intermédiaire, entre la formation et l’intégration au Corps de ballet. Engagés pour deux saisons, ces interprètes constituent une troupe à part entière, appelée à tourner et à défendre un répertoire exigeant. Pour sa première tournée hors-les-murs, il propose un programme déployant l’étendue d’un vocabulaire et la capacité d’une génération à s’y inscrire.

L’ouverture avec Allegro Brillante de George Balanchine, sur le Concerto pour piano n°3 de Piotr Ilitch Tchaïkovski, expose d’emblée une exigence néoclassique. Créée en 1956, la pièce concentre musicalité, vitesse et précision d’ensemble. Pas de narration, mais une architecture claire où le pas-de-deux dialogue avec le groupe, mettant à l’épreuve cohésion et netteté des lignes.

Créée en 1966, la Cantate 51 de Maurice Béjart s’érige sur la musique pour orchestre, trompette et soprano de Johann Sebastian Bach. L’écriture s’y densifie : huit danseurs structurent l’espace dans une dynamique verticale inspirée du contrepoint, où la ferveur s’appuie sur une rigueur formelle constante.

Écritures en partage

La seconde partie du programme donne à voir des signatures plus actuelles. Requiem for a Rose d’Annabelle Lopez Ochoa développe un travail d’ensemble où la technique classique se teinte d’une physicalité plus fluide. Les tableaux évoluent sans rupture, privilégiant la continuité du mouvement.

Enfin, Mi Favorita de José Martinez, sur des pages lyriques de Gaetano Donizetti, réunit la troupe dans une pièce qui joue avec les codes académiques tout en affirmant une énergie plus théâtrale. À travers ces quatre œuvres, le Junior Ballet affirme une ambition simple : transmettre un patrimoine sans le figer, et inscrire la jeunesse dans une histoire en mouvement.

SUZANNE CANESSA

Du 8 au 10 mars
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
En coréalisation avec le Ballet Preljocaj, dans le cadre des Rencontres des Ballets Juniors Européens #2.

Retrouvez nos articles Scènes ici

Babel Minots « rallume les étoiles »

0
© naïri

Marseille émerge doucement de l’hiver… et Babel Minots compte bien accélérer la cadence : le festival de musique jeune public revient pour une 12e édition, prêt à accueillir des foules de pitchounes. Cette année, le festival veut « rallumer les étoiles dans nos yeux et nos têtes » en transmettant un message d’espoir, de paix et d’amour.

Autour du monde

Avec un répertoire métissé, Babel Minots porte cette année encore très bien son nom. Ourk, le premier concert tout public déballera un « instrumentarium », collection d’instruments et de sonorités venues du monde entier — charango bolivien, dobro états-unien et quelques rythmes et mélodies venues du brésil (Cie Blah Blah Blah, le 10 mars au Théâtre de l’Odéon).

À Marseille, impossible de ne pas faire escale en Méditerranée. Elle sera célébrée par la Cie Rassegna et les enfants de la Cité des Minots, avec des chants en français, arabe, grec et espagnol, au Moulin le 24 mars. Tout le monde y est d’ailleurs invité, le 14 mars, pour danser à La fête farfelue du Monde Pointu, aux rythmes d’une composition électro mêlant influences tziganes, pygmées, gnawas, maloyas, électro-congolaises, françaises et turques.

Babel Minots parle aussi aux enfants d’identité plurielle, des épreuves de la migration et de la douleur du déracinement. Ainsi ZOLA… PAS COMME ÉMILE!!! de Forbon N’Zakimuena (11 mars, Théâtre de l’Odéon) évoque la perte identitaire liée à la migration, qu’illustre l’érosion d’un nom francisé. Le même jour, le conte musical Partir retrace le périple tourmenté du jeune Igor du Bénin vers la France. En quête d’une vie meilleure, il la trouvera dans la musique et la fraternité (Théâtre de l’Œuvre).

Apprendre en musique

Babel Minots, c’est aussi un moment de découverte et d’apprentissage, cousu de nombreux spectacles pédagogiques et ateliers. Les jeunes festivalier·ères ont une mission : munis de leur « livret des spectateur·ices », mode d’emploi et carnet de bord, iels prennent note et jouent les chroniqueur·euses. La culture, c’est un monde qui s’apprivoise, ce sont aussi des codes à apprendre. Qu’est-ce que ça veut dire, être spectateur·ices ? Que trouve-t-on dans une salle de spectacle ? Et après le spectacle, on y réfléchit : qu’en as-tu pensé, qu’as-tu ressenti ?

Lucie Ponthieux Bertram [qui collabore également à Zébuline] animera un atelier avec les apprentis journalistes de « Chroniqu’heureuses », projet porté par les associations Nomad’ et Because u Art. Après avoir assisté au spectacle ZOLA… PAS COMME ÉMILE!!! et échangé avec l’artiste, ils rédigeront une chronique spécialement pour Zébuline.

Né de l’amitié entre l’association Nomad’ et le festival Villes des Musiques du Monde, Babel Minots est avant tout un moment de partage, une invitation à découvrir le monde à travers les arts, à s’ouvrir à l’autre, à s’évader… et surtout à s’amuser !

PAULINE LIGHTBURNE

Babel Minots

Du 9 au 18 mars

Divers lieux, Marseille

Retrouvez nos articles Musiques ici

Place à la chanson

0
Le groupe québecois DVTR © X-DR

Zébuline. Qu’est-ce qui marque cette nouvelle édition ?
Audren Bouin. Il y a un tournant assez marquant pour le festival Avec le Temps car c’est l’une des éditions les plus ambitieuses que nous ayons faites depuis que la coopérative Grand Bonheur a repris le festival il y a un peu plus de dix ans. Nous sommes très contents de présenter une édition longue, qui se déroule du 5 au 24 mars, foisonnante d’artistes à la fois patrimoniaux, de découvertes et de talents émergents. Cette année en particulier, mais comme les années précédentes, nous avons une volonté de développer des corpus de valeurs sociétales : l’inclusion du handicap, l’écologie, la parité. Nous essayons de distiller dans le festival ce que nous aimerions voir davantage dans la société de demain.

Vous êtes un festival de musique francophone, ça a toujours été le cas. C’est une évidence pour vous de continuer à soutenir cette scène ?
C’est quelque chose que nous défendons : une ouverture sur les autres pays francophones et sur l’histoire impliquée à l’intérieur de cette francophonie. En France, on observe un retour énorme de l’engouement, même chez les plus jeunes, pour les artistes qui chantent en français. Avec le rap notamment, dont il n’est même plus nécessaire de dire que c’est un style prédominant dans la sphère musicale française. Mais même dans la chanson, dans la pop, il y a un renouveau du rock en français.

De nombreux artistes locaux sont également à l’affiche de cette édition.
J’invite tout le monde à regarder la programmation du Parcours Chanson qui met en lumière la scène locale et émergente. On peut citer l’artiste marseillais Since Charles qui revient cette année avec sa pop électrisante en première partie de Sébastien Tellier. La Flemme sera sur la scène du Makeda avec le groupe québécois DVTR – qui joue également à Paris sur une deuxième date –, ou Technopolice, un groupe de rock bien connu pour les amateurs du genre, ou encore Betsy Rose.

Ces dates se présentent comme des showcases professionnels puisqu’on invite aussi des pro à venir voir ces artistes pour les mettre en avant et les aider dans leur développement. Nous avons également deux artistes bien connus dans la région : Liquid Jane et Juliano Gil Lacave du duo Diable Deux qui sont mobilisés sur une action de médiation qui s’appelle « Les Petits Innocents » où ils travaillent auprès des enfants de Vitrolles sur le répertoire des Innocents. La restitution aura lieu en première partie de ce duo.

Vous menez également d’autres actions pour les jeunes.
Oui, on a aussi un projet à La Gallipiote – qui est une MECS, une Maison d’enfants à caractère social – avec des ateliers d’écriture rap menés par Khara, une artiste rappeuse marseillaise, qui vont mener à la création d’un titre original qui sera enregistré, mix, masterisé et qu’ils pourront emporter avec eux. Nous avons également un projet ambitieux avec le Conservatoire de Marseille qui s’appelle À ciel ouvert, mené par Tim Dup, artiste de chanson pop, qui depuis le mois de novembre fait des ateliers avec trois collèges de Marseille et la classe d’orchestre du conservatoire. Ces enfants travaillent sur le répertoire de Tim et cela donnera lieu à une restitution le 11 mars à l’Espace Julien où l’orchestre interprète les arrangements et le collège qui fera les chœurs. Le dernier projet est mené par Santiago Aldunate du groupe Hantayo – ils ont joué l’année dernière sur le parcours chanson – il travaille avec le Foyer des Chênes, un foyer de jeunes adultes en situation de handicap psychique, dont la restitution se tiendra le 12 mars à la Fabulerie. Mais l’idée est que le projet se poursuive en 2026 et qu’il soit la création originale du festival 2027.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LAVINIA SCOTT

Au programme
5 mars
Asfar Shamsi + Aupinard (Espace Julien)

6 mars
Technopolice (Bibliothèque de Bonneveine)
Juliette Magnevasoa + MPL (Espace Julien)

7 mars
Wadee (Bibliothèque du Merlan)
Mamacita (Bibliothèque de l’Alcazar)
Oxmo Puccino + Tifol (Espace Julien)

10 mars
Nuit noire (Théâtre de l’Œuvre)
Alma Rechtman + Bertrand Belin (Espace Julien)

11 mars
Jackie Mono + Betsy Rose (Plan de A à Z)
À Ciel ouvert (Espace Julien)
Suzane + Zélie + Virginie B (Cepac – Silo)

12 mars
Ce soir on joue à Metz (La Fabulerie)
Sébastien Tellier + Since Charles (Cepac Silo)
DVTR + La Flemme (Makeda)

13 mars
Carte blanche à Teknibal (Espace Julien

14 mars
Miaule Mort (Chapelle de la Vieille Charité)
Igouh + Sodad (Maison Diamantée)
Mondkobold (Plan de A à Z)
Cœur de Pirate + Alex Montembault (Espace Julien)

24 mars
Les Innocents (Salle Guy Obino – Vitrolles)

Retrouvez nos articles Musiques ici

« Bruit et fureur » au GMEM

0
© A.-M.T

Ils ont investi le GMEM à la Friche Belle de Mai pour trois jours de résidence et un enregistrement. Ce « trio à deux » composé d’une voix, d’électronique et d’un drôle d’instrument – mi-violoncelle, mi-banjo – a offert au public un concert exubérant librement inspiré de Faulkner et de Shakespeare.

Tout commence par des fragments. Élise Dabrowski, chanteuse lyrique, effleure en petits textes hachés, ce que Faulkner écrivait en flux continu : « le bruit rentre du dehors puis du dedans, l’enferme, rien ne s’échappe, le soleil se mêle aux cloches qui résonnent dans la tête ». C’est la conscience schizophrénique de Benjy, le personnage simple d’esprit du Bruit et la Fureur – et à travers lui tous ceux que l’on qualifie de « fous » – qui s’exprime dans cette voix : lecture chaotique, échevelée.

Le titre du roman de Faulkner est lui-même emprunté à Macbeth de Shakespeare : « Un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, ne signifiant rien. » Le duo s’en empare et fait résonner dans la voûte une composition ouverte où chacun devient l’interprète de l’autre. Sébastien Béranger capte les sons de la voix et de l’instrument en temps réel, les amplifie, les filtre, les multiplie en écho, parfois de manière aléatoire. Ils rebondissent dans l’acoustique. Il en sourit.

Un banjo-violoncelle

Puis on évoque un fleuve. Élise Dabrowski déclame dans une forme de sprechgesang (parler-chanter). Et le temps se met à couler dans cet univers sonore minéral. La voix porte cette conscience qui déborde, céleste et animale, angélique et bestiale. Au centre du dispositif, un instrument unique, un méta-violoncelle, commandé à Philippe Berne. « Contrebassiste, je cherchais depuis longtemps un instrument plus nomade. On m’a parlé de ce luthier incroyable. J’ai découvert cet objet dans son atelier, véritable caverne d’Ali Baba », explique Élise.

Corps de banjo en bois, manche et cordes de violoncelle, il est directement branché à l’ordinateur de Sébastien devenant une extension de l’électronique. Elle en joue comme d’une contrebasse.

La folie musicale se déploie, baroque et expressionniste à la fois. Il est bien sûr question d’enfermement, de déraison, de langage aussi, écorché, fragmenté, incompréhensible mais empreint de sens. Une véritable tour de Babel entre soi et le monde « qui est un marché » entre soi et soi « je hurle pour que l’on m’entende à travers le vacarme ». Du bruit et de la fureur partout… Un spectacle poétique, sensible à l’extrême mais aussi profondément politique.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le spectacle s'est déroulé le 26 février au GMEM, Marseille.

Retrouvez nos articles Musiques ici

Maternité, politique, folie

0
Mar Garcia Puig © Rita Puig Serra

Le 20 décembre 2015, Mar García Puig accouche de jumeaux prématurés. Le même jour, elle est élue députée au Congrès espagnol. Ce double évènement est le cœur d’Histoire des vertébrés. Née à Barcelone, son parcours politique débute avec son élection pour En Comú Podem, où elle siège jusqu’en 2023 comme porte-parole à la Commission de la Culture. Mais c’est son expérience de la maternité, vécue dans la terreur, qui nourrit ce récit qui explore sa dépression post-partum et ces mois d’angoisses, tiraillés entre exigences du Congrès et besoins de ses nouveau-nés hospitalisés. « Je suis devenue mère et j’ai perdu la raison », écrit-elle dès l’ouverture. Cette « folie » prend racine dans une infertilité diagnostiquée deux ans plus tôt, conséquence d’une endométriose négligée, avant que la fécondation in vitro ne lui offre cette maternité tant désirée.

García Puig entrelace récit personnel avec une enquête historique fascinante sur la folie puerpérale. Elle exhume les archives victoriennes des asiles britanniques du XIXe siècle, où affluaient des femmes « perturbées et décomposées » après l’accouchement. Ces cas cliniques glaçants – comme celui d’Eliza Gripps qui étalait ses excréments ou de B.C. qui criait avoir donné naissance à des chiens – résonnent avec les angoisses de l’autrice. On y apprend que la reine Victoria, elle-même, n’échappa pas à ces troubles nerveux, confiant à sa fille que les femmes étaient de « pauvres esclaves » face à la maternité.

García Puig doit tirer son lait dans les couloirs du Congrès, négocier sa présence aux votes alors qu’un de ses jumeaux lutte pour survivre en couveuse, affronter un règlement parlementaire qui ignore la réalité des mères. Elle convoque à sa table d’écriture Virginia Woolf, Darwin, Dante et épluche les dossiers médicaux poussiéreux des asiles. Elle réhabilite la figure mythologique de Médée, réduite à la mère infanticide, alors qu’elle fut d’abord abandonnée et exilée. Cette relecture féministe traverse tout le livre : les « mauvaises mères » sont en général des femmes écrasées par des exigences impossibles.

Le livre interroge la violence faite aux femmes et comment la domination médicale a succédé au XIXe siècle à la soumission religieuse avec des théories victoriennes sur « la conservation de l’énergie » – qui affirmait que l’intellect féminin nuisait à l’utérus – jusqu’aux lobotomies pratiquées sur des mères « fatiguées » dans les années 1940 en passant par les stérilisations forcées des femmes atteintes de troubles mentaux dont elle votera la fin à l’Assemblée espagnole en… 2020. « Jusqu’à cette date, dans notre pays, un juge pouvait décider de stériliser une personne avec une incapacité intellectuelle sans son consentement. La politique de mutilation du corps des femmes était tout aussi atroce que légale », témoigne-t-elle. Publié en catalan en 2023 sous le titre La història dels vertebrats, ce récit a connu un succès retentissant en Espagne. Une adaptation cinématographique est en préparation.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Mar García Puig,Histoire des vertébrés ; éditions Globe . 345 pages, 23 €

La joie queer à l’horizon 

0
Camille Corcejoli © Eric Lebrun

En août 2017, Alex et ses ami•x prennent l’avion en direction des Etats-Unis. Il a reçu cette année-là l’héritage d’un grand-père sexiste et violent qui financera le voyage et la mammectomie à l’horizon, comme une revanche. En chemin, la banalité queer de ce road trip entre pairs ouvre une brèche et pose sur le récit de transition, un regard qui célèbre la joie trans et les familles choisies. 

Camille Corcéjoli, est auteur, enseignant et chercheur en sciences sociales, il sort son premier roman en août 2025, aux éditions La Contre-Allée : Transatlantique. C’est dans le contexte de répressions et visibilité grandissante des existences transgenres que Camille Corcéjoli écrit ce road-book, témoignage d’une transition de genre et d’un pays aux portes du fascisme. 

Le récit est à l’image d’une temporalité queer, entrecoupée de métamorphoses narratives, d’introspections et de réflexions politiques qui usent autant qu’elles galvanisent. La route vers la clinique de West Lake Hills est parsemée de poèmes en prose, d’amours non-binaires, de violences fascistes et institutionnelles, de doutes et d’amitiés en rempart et en joie, contre le monde entier. 

Compagnonnes de voyage

On rencontre au passage une ribambelles de queer, ami•es et inconnu•es qui guident et protègent en une sorte de réseau international de solidarité, les aventures d’Alex, Harli, Djo et Louise. Les noms se multiplient au fil des pages, en amas, en rhizomes et pourtant, bien loin de se perdre dans la foule, on s’attache, on se fie à chacun•es avec la confiance inébranlable d’une expérience commune de l’altérité. 

Si le point de vue d’Alex est interne à son expérience, les ami•x et compagnes de voyage font néanmoins corps collectif face aux émeutes racistes, à la violence policière, à la transphobie administrative et à la misogynie. Iels sont présentesimpliquées, partagent la charge de chaque obstacle, de chaque crainte sans arrogance, sans projection de leur part sur le parcours si personnel, si intime de transition de genre d’Alex. La famille choisie est non-atomique, intergénérationnelle et divergente, elle ne restreint pas, elle ne définit pas, elle est intrinsèquement liée aux vies queer et bien trop souvent effacées des archives et des récits qui en découlent. Le parti pris de Camille Corcéjoli est un hommage à leur existence, qui résonne bien au-delà de la l’expérience individuelle de la queerité. 

C’est également avec justesse que Transatlantique célèbre le doute qui accompagne la transition. La certitude des catégories de genre binaire est portée par le corps institutionnel qui policeautorise la transition et à laquelle Alex doit se plier pour correspondre à ce qu’on attend : un résultat. L’endocrinologue, la conseillère MGEN, la mère et le frère d’Alex sont en attente d’une certitude qui ne vendra pas et qui résiste, avec douleur ou jubilation à un but. Si l’opération semble l’objectif à atteindre, la joie qui découle de la fluidité de genre et du soin collectif est le véritable sujet nécessaire et profondément révolutionnaire de ce récit de transition. 

NEMO TURBANT
Camille Corcéjoli, Transatlantique, Éditions de la Contre-Allée, 192 pages, 20 €

La machine à broyer

0
Isabelle Mayault © X-DR

À travers les yeux de son héroïne, Sayonara, assesseure à la CNDA, enceinte et épuisée, l’autrice dévoile les coulisses d’une machine à trier les « bons » et « mauvais » réfugiés.

Le rythme est édifiant : douze dossiers par jour, à peine le temps de respirer entre une Somalienne et un Bangladeshi. Sayonara siège quotidiennement aux côtés d’un juge et d’un assesseur du Conseil d’État, confrontée à un défilé de tragédies dont elle sait d’avance que la plupart seront rejetées. L’autrice n’épargne rien au lecteur, évoquant ces matins où son personnage doit penser à bien être à jeun « pour ne pas vomir » avant certaines audiences de Nigérianes. Comment digérer cette succession de récits de viols, de tortures, de traites humaines ?

On rencontre Abdoulaye Bah, Guinéen torturé pendant huit mois – « on ne sortait plus les mouchoirs pour si peu ». L’OFPRA rejette sa demande : ses motivations sont jugées économiques, « une des pires bévues que quelqu’un puisse commettre ». Peu importe qu’il boite, qu’il porte dans son dos de graves brûlures nécessitant une greffe de peau. Alphonse Ngouma, Centrafricain, a subi neuf jours de torture. « neuf jours… des cacahuètes », pour Pierre-Yves, assesseur du Conseil d’État, imperméable au trauma, qui n’a « sans doute pas jugé utile «  de suivre les formations sur le sujet » et balaie les demandes d’un revers : Sayonara l’imagine avec ses AirPods et ses bières en terrasse, pendu par les pieds : il n’aurait pas tenu dix minutes avant « de balancer toute la Cour ». L’autrice dresse avec causticité une galerie de personnages : La juge Buget, ancienne du pôle antiterrorisme, dont les lunettes violettes et bijoux fantaisie dissimulent une dureté implacable. Pour elle, « un voile égale une ceinture à explosifs ». Entre lucidité et désenchantement, Mayault flirte avec le cynisme sans jamais y basculer totalement.

Le roman interroge l’arbitraire géopolitique à l’œuvre. Il y a Zilan Demir, la « bonne victime » : jeune Kurde, jolie, méritante. Celle-là, on l’accepte. On attend presque qu’elle dise merci, « qu’elle envoie de Marseille une boîte de gâteaux au miel » ou les Ukrainiens qui venaient de rejoindre « le club  envié » des ressortissants considérés d’office en danger.

Mayault décrit une machine à broyer qui ne fonctionne pas toujours en expulsant – la France « n’avait pas les moyens de son racisme institutionnel » – mais en produisant de l’illégalité, en transformant des demandeurs d’asile en clandestins « à la merci des marchands de sommeil et de tous les autres profiteurs de misère ».

Seul bémol à ce roman : les passages sur la vie conjugale et familiale de Sayonara peinent à trouver leur place. Ces scènes domestiques – couches, crèches, soirées entre expatriés – créent certes un contrepoint à l’intensité de la Cour, mais leur banalité assumée et répétitive finit par diluer le propos. On aurait préféré rester au cœur du sujet : cette institution qui broie ce qu’elle prétend protéger.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Toute la misère du monde, d’Isabelle Mayault, Gallimard, 448 pages, 24 €

Barbès créole blues

0
Raphaël Confiant © X-DR

Le roman suit un étudiant martiniquais en philosophie à la Sorbonne, Boris, -son père admirait Tolstoï-. Il évolue dans le Quartier Latin, flâne boulevard Saint-Michel, chez les bouquinistes ou chez Gibert en compagnie de ses camarades issus de milieux aisés et intellectuels : Michel, aspirant écrivain, Antoine, révolutionnaire nourri de Césaire et de Fanon, et Hubert, seul blanc du groupe né au Sénégal. Ce dernier, toubab militant « aussi blanc que la farine de manioc », revendique paradoxalement sa « négritude ».

Papa Degaulle

La rencontre avec Émilienne fait basculer le récit. Arrivée en France en 1966 par le Bureau des migrations des départements d’outre-mer (BUMIDOM), elle incarne une tout autre expérience de l’immigration. Ces déplacements organisés par le gouvernement de « Papa Degaulle », ont amené de nombreux Martiniquais et Guadeloupéens de leurs îles natales jusqu’en métropole, en manque de main d’œuvre. Après des voyages éprouvants, le plus souvent par la mer en troisième classe jusqu’au Havre, ils deviennent aides-soignants, facteurs, ouvriers des usines automobiles de l’île Seguin, domestiques ou nounous, confrontés au racisme quotidien.

Roman de l’égarée

Cette diaspora se retrouve le week-end au Foyer des travailleurs d’outre-mer, espace multifonction qui fait office de restaurant, dancing, agence d’emploi, de funérarium et d’abri temporaire pour « ceux que la vie parisienne a démantibulé ». Émilienne, elle, n’a pas eu la chance d’accéder à l’un de ses métiers. Séduite par un compatriote proxénète, elle se retrouve contrainte de travailler pour lui à l’hôtel du Paradis, dans le quartier de Barbès. A la demande de la jeune femme, Boris accepte d’écrire « le roman de l’égarée ». Ce travail littéraire devient pour lui un révélateur social. Le narrateur prend conscience que « nous autres étudiants petits bourgeois vivions dans un tout autre univers que celui de nos compatriotes ». Il découvre également l’existence de blancs « dénantis » vivant sur des bancs, complexifiant et brouillant sa vision des rapports sociaux. Roman d’initiation politique, Barbès créole blues se distingue par sa langue, empreinte de créolismes inventifs signifiants, dont on se délecte : « l’amicalité, l’heureuseté, l’hautaineté, la malpatience, l’enrageaison » qui voyagent au côté d’expression comme « femme dehors », désignant la maîtresse d’un homme marié.

Comédie créole

Cette créativité linguistique s’inscrit dans l’engagement de longue date de Raphaël Confiant pour la langue créole. Né en Martinique, il a été le premier à publier un roman entièrement en créole Bitako-a en 1985, avant de connaître le succès en français avec Le Nègre et l’Amiral en 1988. En 1989, il cosigne avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé le manifeste Éloge de la Créolité, texte fondateur qui défend une identité multiple et complexe. Figure majeure de la littérature caribéenne depuis plus de quatre décennies, Raphaël Confiant construit patiemment ce qu’il nomme sa « Comédie Créole » -référence à la Comédie humaine de Balzac-, un projet littéraire visant à décrire les multiples composantes du peuple martiniquais à travers les siècles, de l’esclavage et du travail dans les cannes à sucre des békés jusqu’aux migrations contemporaines.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Barbès créole blues, de Raphaël Confiant,Mercure de France, 260 pages,21 €

La filiation sous le volcan

0
Philippe Manevy © X-DR

Roman de l’identité familiale, récit de territoire, enquête intime sur le geste romanesque La Montagne ardente est à la fois une éruption, et un tombeau d’identités minuscules.

Une identité à la croisée des chemins

Ancré au pied du Lizieux, volcan ancien d’Auvergne, le récit reconstitue l’histoire de quelques figures propres à la lignée paternelle de l’auteur, sur l’ensemble du XXᵉ siècle, dans la continuité de La colline qui travaille. À partir de legs précieux et dérisoires, photos, textes, récits de souvenirs, Philippe Manevy donne vie et substrat concret à des vies ordinaires, emportées par l’avènement de la modernité, des guerres et de l’exode rural. Paysans, hommes et femmes de pierre et de labeur, figures de religion, d’instruction et d’administration, ils sont autant de personnages rudes, reliés intrinsèquement à la géologie volcanique, vive et ardente, d’après l’étymologie même de Manevy. Au cœur du roman se joue, d’une manière qui emprunte ses points de vue à l’histoire, l’ethnographie et la sociologie, une interrogation permanente sur l’identité qui se situe toujours à la croisée des chemins, des relations entre les êtres, échappant ainsi à toute saisie définitive.

L’écriture des sillons et du mythe familial

À partir de la figure de Joseph, le grand-père que l’auteur n’a pas connu, à partir de celle de Jeanne, sa grand-mère, se construit un mythe familial qui permet à l’auteur d’établir une analogie profonde entre les gestes de labourer, repriser et écrire. L’écriture de La montagne ardente, qui documente avec précision les noms, les dates, les lieux, est à la fois austère et dense, à l’image des figures qu’elle sculpte dans la glaise. Mais elle s’accompagne d’une forte dimension symbolique et analogique, la phrase avançant par métaphores emboîtées et concrètes et qui forment la matière vivante et vitale du roman : pluie de grenouilles, basalte, sillons, tissage… Le texte fonctionne également comme un méta-récit, qui révèle les clés de ses propres principes, entre humilité et doute.

La Montagne arrdente s’écrit dans un écart constant entre passé généalogiqueetdystopie crépusculaire, renouvelant ainsi le récit de filiation et le roman de terroir. Il se lit comme un parcours réflexif sur ce que signifient aujourd’hui l’héritage, la transmission : non possession mais circulation.

Florence LETHURGEZ

La montagne ardente, Philippe Manevy, ed Le bruit du monde

paru le le 5 février