vendredi 13 février 2026
No menu items!
Accueil Blog Page 25

Un monde de magie

0

Dans le cadre de Mômaix 2025, le Théâtre du Bois de l’Aune a proposé Tadam pour le jeune public à partir de 9 ans, les 18 et 19 décembre, spectacle de la compagnie Renards/Effet Mer fondée par Baptiste Toulemonde et Arthur Oudar. Mais comme pour tout spectacle jeunesse, réussi, les grands y prennent plaisir aussi.

Tadam est une histoire de magie, non pas simplement parce que le personnage du père, Yann, est magicien, mais parce que cet art du spectacle circassien dit ici la magie du théâtre : celle des lumières qui s’éteignent ou s’allument d’un claquement de doigt, des décors qui bougent mystérieusement, des voix qui se transforment, en changeant de registre. Tadam veut dire obtenir l’attention de quelqu’un sur quelque chose d’inexplicable, ou de remarquable. N’est-ce pas une invitation pour les spectateurs ?

Une langue d’aujourd’hui

Louison est une petite fille qui comme tant d’autres voit son père au rythme des semaines alternées. Celui qui fut dans sa petite enfance son super héros, n’est plus qu’un raté à ses yeux. Ses tours de magie sont nuls et il fait mourir la colombe cachée, sous le foulard. Ils ne parviennent plus à se comprendre, à se parler. Mais un habitant clandestin dans la maison, Kiki, en habit glam façon David Bowie va finalement guider Louison pour qu’elle découvre le secret de son père. Kiki, c’est aussi la mort, la grande faucheuse. Yann, alors que Louison venait de naître, a voulu mourir, se jeter par la fenêtre. Mais il a gagné aux échecs contre Kiki, son retour à la vie, réparé par son corset.

La mort est par le théâtre la chose qui fait revenir le personnage et la colombe qui gisait depuis le début de la pièce, au fond de la poubelle. La mort danse, chante, mime, s’amuse et se moque, joue sur les mots. Elle ressemble finalement beaucoup à la Vie.

Ce théâtre-jeunesse-là sait parler la langue d’aujourd’hui, la langue qui invente, qui charme des écoliers heureux d’être face à un plateau de théâtre et qui n’ont qu’une envie : applaudir.

MARIE DU CREST

Spectacle donné les 18 et 19 décembre au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

Retrouvez nos articles Scènes ici

Un barbiere di qualità !

0
Le Barbier de Séville © photo Christian Dresse 2025

Programmer le Barbier de Séville à Noël, c’est l’assurance de faire salle comble ! Et comment mieux le faire qu’avec cette mise en scène de Pierre-Emmanuel Rousseau, déjà amplement applaudie à Strasbourg et à Rouen. La direction musicale assurée par Alessandro Cadario est au diapason des exigences du répertoire belcantiste : gestes précis, à l’écoute des chanteurs, crescendi maîtrisés.

Si la scénographie reprend les conventions visuelles classiques de l’Andalousie du XVIIe siècle, elle regorge aussi de réjouissantes trouvailles. L’espace scénique, figurant tantôt le patio au pied du balcon de Rosina, tantôt la prison dorée du docteur Bartolo, enferme puis libère ses personnages. Que ce soit un suraigu de Rosina sur un tirage de cheveux, ou la paranoïa de Bartolo, tout ici participe à l’ambiance comique recherchée.

La conscience de classe transpire partout : dans ce Figaro tatoué, alcoolique et brinquebalant, dans l’aplomb d’un Almaviva qui achète une solution à tous ses problèmes, dans les râles de la servante Berta. Le comte mufle et adultère des Noces de Figaro transparaît déjà, et le réactionnaire Bartolo assiste à la disparition de son monde, celui que Beaumarchais dénoncera dans ces mêmes Noces.

Belcanto oblige, la réussite d’une telle production doit passer par la qualité des voix. Les rôles secondaires ont fait l’objet d’une attention particulière : Alessio Caccamani campe un Basilio aussi menaçant que ridicule, déchaîné sur l’air de la calomnie. Le public n’a d’yeux que pour la gouaille de la Berta d’Andreea Soare, à la présence scénique remarquable, à la voix ample sur son air du sorbet, et au timing comique impeccable Gilen Goicoechea campe lui un convaincant Fiorello.

Le rôle de Rosina, écrit par Rossini pour une contralto, est tenu par la talentueuse mezzo-soprano Eléonore Pancrazi, dont l’insolente facilité vocale sied à merveille aux facéties de son jeu d’actrice. Elle offre ainsi au public un Una voce poco fa d’anthologie, tout en agilité et en souplesse. Grand méchant de l’opéra, le docteur Bartolo, dépassé par les événements et d’autant plus bête qu’il est confiant en son intelligence, est incarné par Marc Barrard, bien connu du public marseillais et qui sait mêler candeur et dureté tant dans son timbre que dans son jeu.

Le comte Almaviva est joué par le ténor Santiago Ballerini, que l’on devine amoureux de ce répertoire. Les nuances de voix, lumineuses, désinvoltes et présomptueuses, le font passer sans effort du faux professeur de musique à l’aristocrate imbu de lui-même. C’est Vito Priante qui incarne le personnage titre de Figaro – qui rentre en scène avec fracas avec le célébrissime Largo al factotum, impeccable et virtuose, avant d’emmener les nombreux ensembles de l’opéra avec son énergie contagieuse. Le public, conquis, réserve une standing ovation aux interprètes et à l’équipe de mise en scène.

PAUL CANESSA

Le Barbier de Séville a été donné du 26 décembre au 4 janvier à l’Opéra de Marseille.

Retrouvez nos articles Scènes ici

Métaphysique du suspens

0
Corps extrêmes, RachidOuramdane © Pascale Cholette

Extrêmes, les corps de Nathan Paulin, funambule,et Ann Raber, grimpeuse,le sont assurément. Dans leur volonté d’abolir les lois de la gravité. Dans la grâce millimétrée des gestes qui les séparent du vide. Dans les récits intimes qu’ils livrent en voix-off, mêlés aux sublimes images d’ascension et de traversée filmés par Jean-Camille Goimard. Ces témoignages qui disent la peur, la concentration, l’ivresse aussi : cette ligne ténue, suspendue, entre l’envol et la chute. « On a besoin de planer un peu au-dessus des choses pour les raconter », écrivait Olivia Rosenthal à propos de « ceux et celles qui prennent de la hauteur, alpinistes, trapézistes, cordistes et funambules », auxquel·les Une femme sur le fil s’intéressait avec une délicatesse rare.

Verticalité et collectif

Le mur d’escalade devient ici surface de projection, appui, partenaire silencieux des deux alpinistes et des danseurs et danseuses de la Compagnie de Chaillot. Les corps s’y adossent, s’y glissent, s’y accrochent, avant de se tourner les uns vers les autres. Les frôlements et les portés figés à trois, puis deux, se transforment peu à peu en élans, en sauts, en abandons à l’autre, à l’inconnu. Ils dessinent les contours d’un interprète nouveau, le danseur-acrobate, sillon creusé brillamment par Rachid Ouramdane depuis plusieurs années.

Le chorégraphe livre un travail fort et émouvant sur la suspension du mouvement, sur l’infime déplacement, sur l’équilibre fragile du corps mis à l’épreuve. Portée par la musique minimaliste et nébuleuse de Jean-Baptiste Julien et sculptée par les lumières entières de Stéphane Graillot, la pièce déploie un sens aigu du collectif. De cette immersion naît une douce mélancolie, celle de corps exposés, vulnérables et puissants à la fois.

SUZANNE CANESSA

Corps extrêmes a été joué les 17 et 18 décembre au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence.

Retrouvez nos articles Scènes ici

Tout va bien

0
Tout va bien (C) jour2fete

Des visages en gros plans. Ceux de cinq adolescents dont nous allons faire la connaissance, que nous allons suivre durant plusieurs mois dans le documentaire de Thomas Ellis, Tout va bien. Un documentaire de cinéma, précise ce journaliste ; il veut nous plonger dans la vie de ces cinq jeunes, âgés de 14 à 19 ans qui sont arrivés à Marseille, seuls, ayant traversé déserts et mers. Aminata s’est enfuie de Guinée, pour échapper à un mariage forcé : elle n’avait que 14 ans. Elle veut avoir un métier et être une femme indépendante, libre. Khalil, au regard lumineux est un jeune Algérien qui doit apprendre le français car il est arrivé, ne parlant pas la langue ; il veut faire des études et avoir un bon métier ; Junior qui est dans un lycée hôtelier s’entraine dur pour devenir footballeur professionnel. Quant aux deux frères, Tidiane et Abdoulaye, ils veulent avant tout rester ensemble : au départ l’ainé doit prouver qu’il est mineur, donc passer une radiographie des os et ils ne peuvent être logés au même endroit

 Thomas Ellis les a rencontrés dans des ateliers d’écriture qu’il a mis en place et les a convaincus de filmer leur quotidien ; leurs efforts pour avoir une vie meilleure, leurs partages avec leurs amis, leurs entretiens avec ceux qui les ont pris en charge et les aident, leurs moments de doute, leur découragement parfois : « Pourquoi je suis venu ? ». Mais aussi leurs espoirs, leurs rêves. « Tout va bien ! » répètent -ils à leur famille au téléphone. Parfois aussi ils ont besoin de mettre les choses au point : ce que fait Aminata, excédée d’entendre sa mère lui parler de mariage, de retour au pays : une des scènes les plus fortes de ce film. L’adolescente a grandi, assume ses choix et sa vie.

 Tout va bien, est filmé avec soin par le directeur de la photo Bastian Esser. La musique de Jeanne Susin associée au Sound design d’Oleg Ossina, enregistrée avec l’Orchestre Philarmonique de Marseille, souligne les sentiments de ces jeunes adolescents, permettant aux spectateurs d’entrer dans la vie de ces jeunes et de sentir leur force.

Un film qui fait chaud au cœur et qui permet de déplacer le regard sur les MNA (Mineurs Non Accompagnés) car Tout va bien !

Annie Gava

Le film sort en salles le 7 janvier 2026

Lire ICI un entretien ace Thomas Ellis

La Garance à la relance

0
Handle with Care © Ans Brys

Une après-midi conviviale, gourmande et artistique pour célébrer la nouvelle année, c’est de tradition à La Garance – Scène nationale de Cavaillon. Le 10 janvier, dès 15 h, le théâtre ouvre ses portes pour une pause gourmande et d’un moment de « cocooning artistique ». Place ensuite au spectacle, Handle with Care, suivi d’une présentation des spectacles du deuxième semestre, ainsi que des nouveautés du festival Confit !. Le tout est gratuit, sur réservation.

Manipuler avec soin

Handle with Care (représentations à 15h et à 19h) est une création du collectif flamand Ontroerend Goed, qui propose une expérience théâtrale spéciale : aucun acteur, aucun dispositif technique, mais une simple boîte placée au centre de la scène, qui devient le point de départ d’une performance collective. À partir d’instructions contenues dans cette boîte, le public devient l’acteur principal : une personne se lève, ouvre la boîte, et la représentation commence, guidée par les choix et interactions du groupe réuni. Chacun peut participer en prenant l’initiative ou en observant, mais toutes les décisions donnent naissance à un moment unique, éphémère et impossible à reproduire. La philosophie du spectacle repose sur l’idée que « il n’y a pas d’étranger·ères ici, mais simplement des ami·es que vous n’avez pas encore rencontré·es ».

Aperçus

Entre les deux présentations d’Handle with Care, place à la découverte de la programmation du deuxième semestre de la saison en présence des équipes de la Scène nationale : l’occasion de rencontrer ceux qui font vivre La Garance et d’échanger autour des projets à venir. Les artistes Elsa Thomas et Elise Vigneron seront également présentes. Cette dernière présentera Mizu, une pièce chorégraphique avec une danseuse (Satchie Noro), une marionnette de glace et sa marionnettiste (18 avril). Elsa Thomas sera elle présente avec Matcha Girl (22 mai) qui interroge la relation entre un père et une fille à travers la cérémonie du thé, une création scénique en forme de film immersif, tourné en direct.

MARC VOIRY

Fête de mi-saison

10 janvier


La Garance, Scène nationale de Cavaillon

Retrouvez nos articles Scènes ici

À l’an que Vienne !

0
Jérémie Rhorer © Manuel Braun

Valses, polkas, ballets… c’est en danse que le Grand Théâtre de Provence (Aix) ouvre la nouvelle année le 10 janvier. Le Cercle de l’Harmonie, sous la houlette du chez Jérémie Rhorer, va faire vibrer l’esprit des bals de la Vienne impériale avec des marches, quadrilles et galops des Johann Strauss – père et fils.

Tissé autour de la danse, le programme va également offrir au public les mélodies élégantes de Bizet, Gounod, Offenbach, Saint-Saëns ou Delibes. On écoutera Carmen, puis Faust, qui fait éclore toute la virtuosité orchestrale de Gounod, ou les amours malheureux d’Hoffmann mis en musique par Offenbach. Le répertoire inclut également Samson et Dalila de Saint-Saëns ou encore le ballet de Sylvia ou la Nymphe de Diane de Delibes.

Le Cercle de l’Harmonie, en résidence à Aix depuis 2018, est l’un des ensembles les plus prestigieux pour les répertoires classiques et romantiques. La cinquantaine de musiciens, et leur chef Jérémie Rhorer, prônent une lecture fidèle des œuvres, allant jusqu’à utiliser les instruments d’époque, et retrouver ainsi toutes les subtilités originelles.

LAVINIA SCOTT

Concert du Nouvel An
10 janvier
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Retrouvez nos articles Musiques ici

Ana Pérez et José Sanchez : le baroque rencontre le flamenco

0
Ana Perez © Alain Scherer Stans

Le Stabat Mater, poème liturgique du XIIIe siècle, raconte la douleur de Marie au pied de la croix. Une femme debout malgré l’insoutenable perte de son enfant. Cette figure, à la fois meurtrie et digne, sublimée à l’époque baroque, se retrouve dans l’esprit du flamenco, qui possède cette même capacité à exprimer la souffrance sans perdre sa verticalité. C’est ce rapprochement qu’explorent la danseuse marseillaise Ana Pérez et le musicien José Sanchez dans leur nouvelle création à Klap, Maison pour la danse, co-programmée avec le Zef.

Après Stans – « rester debout » en latin –, un premier duo créé en 2024, les deux artistes élargissent leur recherche avec l’apport des danseuses espagnoles Miranda Alfonso et Marina Paje et d’un chanteur, Alberto Garcia, considéré comme l’une des plus grandes voix du flamenco en France. Leur version profane du texte sacré mêle chant, parole et danse. Cette architecture à plusieurs permet de multiplier les dialogues. Mouvements, couleurs et rythmes se répondent, se défient, se confondent aussi. Ana Pérez part des codes du flamenco traditionnel mais les réinvente pour développer un « néoflamenco » engagé et sensuel.

Le refus de plier

Cette dernière danse depuis l’âge de trois ans. Elle a passé huit ans à Séville à perfectionner sa technique auprès des meilleurs maîtres, dont Pilar Ortega qui reste sa référence. Son sens du rythme et son « soniquete », cette capacité à faire sonner la danse, ont rapidement attiré l’attention. Elle a été la première danseuse française programmée au Festival de Mont de Marsan, puis les grands tablaos espagnols lui ont ouvert leurs portes.

Depuis 2017, installée à Marseille, elle dirige sa propre compagnie. José Sanchez, lui, mène une double carrière. Guitariste flamenco de haut niveau, formé à Grenade auprès d’Emilio Maya, il est aussi virtuose du théorbe baroque. Ce choix n’est pas qu’un exercice de style. Il révèle des filiations réelles entre musique baroque espagnole et racines du flamenco : une même intensité rythmique, des techniques de jeu qui se répondent. Sur son théorbe aux quatorze cordes, Sanchez transpose sa virtuosité flamenca et adapte Bach, Vivaldi ou Purcell pour des artistes comme le chanteur Alberto Garcia et maintenant avec cette version de ce Stabat Mater qui a traversé les siècles.

Mis en musique par Vivaldi, Pergolèse, Rossini ou Poulenc, le poème a aussi nourri en peinture l’iconographie de la Pietà comme celle de Michel-Ange ou des tableaux de Bellini. Ana Pérez et José Sanchez prolongent cette tradition en y ajoutant la dimension du corps dansant, qui porte la mémoire du chagrin mais refuse de plier.

ANNE-MARIE THOMAZEAU
Stabat Mater, les voix du corps d’Ana Pérez et José Sanchez
9 et 10 janvier
Klap Maison pour la danse, co-programmation Le Zef, Scène nationale de Marseille

Retrouvez nos articles Scènes ici

 Avec Thomas Ellis

0
Thomas Ellis (C) A.G.

Comment est né ce film, Tout va bien, où vous abordez la question des mineurs non accompagnés  (MNA) ?

Je suis Marseillais. Avant j’habitais en Inde ; j’étais journaliste durant 15 ans. Je suis revenu à Marseille et je voulais faire un documentaire. Plus long. Je m’étais déjà intéressé  aux Mineurs Non Accompagnés et, en rentrant en France, je me suis rendu compte que lorsqu’on parlait d’immigration, on pensait toujours aux problèmes. C’est important certes, de parler des gens qui meurent en mer, des gens qui n’ont pas de papiers ; mais j’ai l’impression que parfois on fait un amalgame, du moins certains médias, entre délinquance et immigration. Et quand je suis allé rencontrer ces jeunes, dans les foyers, dans les hôtels, j’ai vu des jeunes qui apprenaient une langue, un métier, qui essayaient de se créer une nouvelle vie, chez nous, à Marseille. Je me suis dit que cela n’était jamais raconté

L’écriture

Aviez-vous dès l’écriture l’idée de suivre cinq adolescents ou est-ce à partir des rencontres que vous avez faites ?

Je savais que je voulais filmer plusieurs jeunes, pas forcément cinq, à différentes étapes, dans des situations différentes, qui venaient d’arriver ; je voulais qu’il  y ait une fille, des jeunes qui ne parlaient pas du tout français et aussi un jeune en fin de parcours. Le 1er que j’ai rencontré, c’est Junior, en décembre 2019, dans un hôtel du Pharo. Il revenait du lycée hôtelier, tout beau, en costume-cravate et dans cet hôtel du Pharo, un peu miteux, il s’est changé devant tout le monde : il a mis sa tenue de foot, et il a dit : « Moi, je serai joueur professionnel ou serveur au Piazza Athénée ! »Sa détermination m’a marqué et on est resté en contact. On  a appris à se connaitre et il a accepté de participer au film. En mars 2021, j’ai rencontré Aminata : pendant la COVID, j’avais mis en place des ateliers d’écriture et de jeux. Cela m’a permis de mieux comprendre leur  histoire, d’avoir une relation différente que quelqu’un qui filme. Cela permettait de créer des activités avec des associations. Aminata a participé à ces ateliers. Je leur demandais comment ils s’imaginaient dans le futur. Les garçons disaient : «  Moi, j’aurai une grosse voiture  et une femme au foyer » Aminata s’est rebellée et a dit : « Moi je veux être indépendante, libre ! » Elle avait 15 ans et demi ;  sa détermination m’a impressionné et je me suis dit que c’est elle que je voulais filmer. Je l’ai suivie au collège Monticelli où elle était scolarisée. Je cherchais un jeune qui ne parlait pas français et j’ai trouvé Khalil et son franc sourire, hyper dynamique. Abdulaye et Tidiane  qui étaient dans la rue et venaient d’arriver ont accepté qu’on raconte leur histoire.

Confiance et intimité

Comment avez-vous construit la confiance et l’intimité qu’on sent dans le film ?

Avec le temps. On a appris à se connaitre pendant quelques années, moi à comprendre qui ils étaient. Il y a eu beaucoup de temps pour la préparation, , beaucoup de rencontres avec les bénévoles, avec les éducateurs, et beaucoup de temps de tournage : du 13 septembre 2022 au 16 juillet 2024

Les choix

Le documentaire est très bien construit : la présentation des cinq adolescents, avec leur parcours, puis leurs lieux de vie, leurs démarches administratives, leurs lieux d’apprentissage, leurs confidences…On sait que les documentaires s’écrivent au fur et à mesure du tournage. Qu’aviez vous écrit au départ ?

Je n’ai pas écrit grand-chose et souvent c’était très mal écrit : on n’a pas eu les aides du CNC. C’était très compliqué : les gens n’arrivaient pas à voir le film. Je connaissais les étapes importantes mais entre ce qu’on écrit et ce qu’on tourne, ça n’a rien à voir. Il y avait cette idée de plonger les spectateurs dans la vie de ces jeunes et comme c’est un film de cinéma, de les mettre dans des émotions, des sensations, dans le monde intérieur de ces jeunes, leurs rêves, leurs cauchemars.

Quel a été le moment le plus fort ou le plus marquant  pour vous ?  Pour moi, c’est le moment où Aminata met les choses au point avec sa mère au téléphone.

Aucun moment particulier. Tout le tournage : des moments hyper doux, hyper forts, drôles ou tristes. Ce sont ces moments de vie, ces deux années, et même plus, avec ces jeunes qui m’ont touché.

 Y a-t-il eu des moments où vous avez douté ?

On doute tout le temps : on tourne et on ne sait pas si c’est bien, si c’est intéressant, si c’est touchant et au montage, on doute encore car lorsqu’on a presque 350 heures de rushes pour faire 1h 26 de film !!!On doute tout le temps !

Filmer le réel

Il y a bien sûr des Mineurs Non Accompagnés qui continuent à vivre seuls, dans la rue ; plus de 300 à Marseille. Ne craignez vous pas qu’on vous reproche de voir la vie en rose ?

Je ne vois pas la vie en rose ! C’est le spectateur qui voit la vie en rose ! J’ai filmé des Jeunes Non Accompagnés, qui vont à l’école. C’est la vie normale des jeunes. Rien n’est en rose ! C’est hyper positif, se disent souvent les gens mais non ! J’ai juste filmé la réalité, ce qui se passait. Les cas de MNA qui sont dans la rue, c’est un autre sujet. Ce n’est pas le sujet du film.

Cadrage et de lumière

Votre mise en scène est soignée. Aviez vous déjà travaillé avec le directeur de la photo, Bastian Esser et que lui avez vous demandé pour Tout va bien ?

Je préfère parler de cadrage, de lumière. Ce qui est mis en scène, ce sont les rêves et les course en vélo. Le reste est pris sur le réel. Ce qu’on voulait avec Bastian, c’était pouvoir filmer avec une caméra de cinéma qui permette de faire de ces jeunes des héros de cinéma. Je voulais qu’on filme avec un objectif de 50mm, ce qui fait qu’on est très proche. Je voulais qu’on soit happé par l’intériorité de ces gamins. Les visages sont énormes à l’écran. On savait que ça allait bouger, qu’ils allaient sortir du cadre, que ça allait montrer la vie, la vitalité de ces ados. On a fait aussi très attention à la lumière : avec de petites choses comme éteindre une lampe, mettre quelque chose de noir sur une ampoule, fermer un rideau. Atténuer la lumière pour que les couleurs ressortent…

La musique

Pour la musique qui accompagne les moments forts du film, comment avez-vous travaillé avec Jeanne Susin et Oleg Ossina ?

L’idée était de mettre les spectateurs à la place de ces jeunes. Un outil facile à travailler ; la musique et le son. Le son direct, la musique et le Sound design ne devaient qu’une seule bande son. Je voulais un thème musical qui revienne, permettant de faire le lien entre les 5 personnages. J’avais demandé à Jeanne de travailler sur quelque chose qui soit énergique comme l’adolescence et qu’il y ait aussi de la mélancolie. Un peu comme la musique du film de Truffaut, Les 400 coups, version 2025 ! Très rapidement elle a trouvé ce thème modal, inspiré de musique,  indienne, africaine. Il nous fallait aussi créer des sensations sonores, de la matière, presque physique. Jeanne voulait un orchestre pour cela. J’ai écrit à l’Opéra de Marseille et ce qui est fabuleux, c’est qu’il a été d’accord. On m’a dit que j’étais le premier réalisateur de l’histoire de l’Opéra de Marseille à demander de faire la musique d’un film. On a pu enregistrer au GMEM à la Friche avec l’Opéra et le Chef d’orchestre Leo Margue (Victoires de la Musique 2024). On a travaillé sur des matières : il y a des moments symphoniques, des moments où on a demandé aux contrebassistes de caresser leur instrument, de plaquer, frotter les cordes, aux instruments à vent de tapoter etc.  De l’artisanat !  

Changer le regard               

Ce film changera assurément le regard de certains ? Avez-vous prévu d’organiser des séances avec des associations qui sont sur le terrain et se battent pour une meilleure prise en charge des MNA

Le film est soutenu par plein d’associations qui accompagnent le film. L’idée est bien sûr de changer le regard. Si le cinéma a une fonction, c’est bien de rendre visibles  les invisibles, de montrer ce qu’on ne peut pas voir, de déplacer le regard. Presque 10000 lycéens et collégiens ont déjà vu le film !

Le film sort en salles le 7 janvier 2028 et bien sûr vous allez l’accompagner

Entretien réalisé par Annie Gava le 9 décembre 2025

Lire ICI la critique du film

Les Salins aux couleurs de l’Espagne

0
Thibaut Garcia © Warner Classics - Marco Borggreve

Fidèle à sa mission de diffusion sur l’ensemble du territoire, l’Orchestre national de France (Orchestre symphonique de Radio France) poursuit son Grand Tour et fait escale au Théâtre des Salins. À la baguette, le chef japonais Yutaka Sado, invité régulier de la formation, dirigera un programme autour d’une Espagne rêvée ou réelle. L’ouverture reviendra au flamboyant Capriccio espagnol de Rimski-Korsakov, partition écrite en 1887 qui emprunte ses thèmes au folklore ibérique. Le public retrouvera ensuite les célébrissimes airs de Carmen : Prélude, Marche des Toréadors, Habanera, Chanson bohème et la vision fantasmée et théâtrale de l’Espagne de Bizet.

Le cœur du concert mettra à l’honneur Joaquín Rodrigo et son Concerto d’Aranjuez, œuvre phare du répertoire pour guitare et orchestre composée en 1939. Le jeune virtuose Thibaut Garcia, Victoire de la Musique 2019, en sera le soliste. Une interprétation attendue, notamment pour son sublime mouvement lent, l’Adagio.

La redécouverte de Maria Rodrigo

Mais la véritable révélation de cette soirée sera sans aucun doute Becqueriana de Maria Rodrigo écrit en 1916 et qui s’inspire des poèmes de Gustavo Adolfo Bécquer. Née à Madrid en 1888, cette compositrice demeure une figure largement méconnue, alors qu’elle fut l’une des premières femmes espagnoles à mener une carrière professionnelle dans les domaines symphoniques et lyriques, à une époque où les compositrices sont rarement programmées.

En 1939, à l’issue de la guerre civile, Maria Rodrigo s’exile en Colombie en raison de ses engagements républicains. Elle y poursuit son activité créatrice jusqu’à sa mort en 1967, loin de sa terre natale. Depuis quelques années, son œuvre bénéficie – et c’est heureux – d’un regain d’intérêt, porté par des recherches musicologiques et une volonté de réintégrer ces partitions injustement oubliées dans les programmes de concert. Avec Becqueriana, l’Orchestre national de France participe à ce mouvement de redécouverte.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le Grand Tour 8 janvier
Les Salins, Scène nationale de Martigues

Retrouvez nos articles Musiques ici

« Laurent dans le vent » : Ici et là

0

Si on connaît dans le cinéma nombre de célèbres duos-tandems-couples de réalisateurs, la coréalisation à trois est chose rare. Anton Balekjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, prouvent que c’est possible et poursuivent leur collectif initié durant leurs études à la Cinéfabrique. Sans doute aiment-ils le chiffre 3 – leur premier long métrage Mourir à Ibiza, tourné sur trois ans, assemblait trois moyens métrages et trois étés. Sans doute aussi, apprécient-ils le contrepied puisqu’avec Laurent dans le vent, leur deuxième opus, on passe de l’été à l’hiver et de la mer à la montagne.

Le film, en caméra embarquée depuis un télésiège, s’ouvre sur des pieds en gros plan qui survolent le paysage pelé d’une station de ski hors saison. Laurent (Baptiste Perusat) « atterrit » là, sur une musique de western spaghetti.

Il a 29 ans, sans emploi, sans projet, parce que « c’est dur de savoir ce qu’on veut faire ».

Il est au propre comme au figuré en suspension, prêt au précipité – corps insoluble dans une masse homogène. Il a « pété un câble » et vient se reposer dans un studio encore vide, prêté par la famille de la copine de sa sœur. Quelques semaines plus tard, chassé de son refuge par l’arrivée des vacanciers hivernaux, il « tape l’incruste » auprès des gens qu’il a croisés.

Laurent dans le vent joue de la chimie et de l’alchimie. Au fil des allées venues et des rencontres du protagoniste, le film se construit sur une errance et un ancrage.

Utopies croisées

Le héros, en panne d’utopie -ou porteur de la plus difficile à atteindre : « aimer et être aimé », révèle celles des autres.

Ce sont les saisonniers, Lizzy (Ira Verbitskaya) la barmaid qui vit pour ses voyages, Farès ( Djanis Bouzyani) le photographe homo marseillais qui aurait voulu être danseur et attend le chaland sur la route des cols, en plein virage, sur un pliant flanqué d’un parasol.  C’est Lola (Monique Crespin), une vieille femme du coin, seule, malade, qui ne pense qu’à mourir face à sa vallée. C’est un éleveur qui affirme tuer les loups en dépit des Écolos et cherche sa chèvre magique et chérie répondant au nom mythologique d’Aristée. C’est encore Sophia (Béatrice Dalle), une herboriste, échouée là depuis 20 ans, après une vie d’aventures en Amérique latine. Son fils de 22 ans, Santiago (Thomas Daloz), vêtu de peaux de bêtes, armé d’une grande épée et qui s’identifie à un Viking.

Les réalisateurs disent avoir passé beaucoup de temps dans ces villages alpins à écouter les histoires des gens, et avoir imaginé leurs personnages à partir de ces entretiens. Ils mêlent au casting, des « Locaux » non professionnels et extraient du réel, magie et étrangeté.

Laurent dans le vent est un film guiraudien en diable pour la friction entre une matérialité toujours un peu burlesque et la spiritualité. Entre le prosaïque et la métaphysique, le naturalisme et le fantastique des nocturnes montagnards. Un film tendre et universel qui parle de solitude et des liens humains sans lesquels on n’est rien. Un film générationnel sur ceux qui, parmi les 20-30 ans, ne se projettent pas dans une success story avec en horizon une Rolex à 50 ans. Des jeunes égarés dans le siècle qui « portent en leur âme, un chemin perdu » tel le Desaparecido de la chanson de Manu Chao entonnée pour le nouvel an chez la sœur de Laurent.

ELISE PADOVANI

Laurent dans le vent de Anton Balekjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon

Sortie le 31 décembre 2025