lundi 6 juillet 2026
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« Déplacer le silence » : aux Ateliers Jeanne Barret, la création gazaouie en pleine lumière

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© C.L.

Il y a du monde dans le grand hall des Ateliers Jeanne Barret à Marseille. En ce printemps, cet espace d’expérimentation et de fabrique artistique se transforme en lieu d’exposition où dialoguent arts visuels et poésie venus de Gaza. Jusqu’au 5 juin, dans le cadre de l’ouverture de la Saison Méditerranée et du Printemps de l’Art Contemporain, l’exposition collective Déplacer le silence investit les lieux et présente le travail de 46 artistes palestinien·nes. Fruit d’une collaboration entre les Ateliers Jeanne Barret et le collectif MAAN pour les artistes de Gaza, l’exposition vient répondre à « l’anéantissement culturel et à l’éradication des voix créatives en Palestine ». La curatrice Rasha Salti, assistée par Anna Breton, assure le commissariat dans des conditions particulières puisque, face aux bombardements, de nombreuses productions ont été détruites et l’immense majorité des œuvres exposées a dû être réimprimée.

Résister

Dès l’entrée, une phrase interpelle le public : « Le temps qu’il reste au monde ne suffira pas pour prendre la pleine mesure de la portée du génocide à Gaza sur notre humanité. »Chaque œuvre agit comme un témoignage. Des fragments de récits, de réalités gazaouies marquées par la violence d’une guerre génocidaire. Arts visuels, poésie, dessins, peintures, sculptures, vidéos, films d’animation : les œuvres s’enchevêtrent dans la bâtisse et donnent à voir des sensibilités, des histoires de guerre, mais aussi de vie et de résistance. Pas de chapitres ni de parcours imposé, seulement des ensembles poétiques qui laissent entrevoir Gaza de l’intérieur.

Difficile de distinguer les reproductions des œuvres originales : le commissariat brouille volontairement les pistes, afin de créer une cohérence entre les œuvres mais aussi de questionner l’idée même de « l’originalité ». Ici, les œuvres, même détruites par les bombardements, refusent de disparaître. Déplacer le silence fait ainsi office de témoignage visuel, de cri de résistance face au culturicide en cours ; un ultime souffle de poésie qui persiste malgré l’anéantissement.

Raconter

Si une vingtaine d’artistes gazaouis sont présents à l’inauguration, beaucoup sont encore bloqués à Gaza. En attendant, leurs œuvres témoignent et prolongent leurs présences. Chaque création révèle un peu plus de l’ingéniosité des gazaouies pour rester en vie et faire communauté. Le travail de Abod Nasser explore par exemple les enjeux liés à la vie quotidienne dans l’enclave. Ses croquis, réalisés pendant le génocide, ne cherchent pas à représenter frontalement la guerre, mais montrent comment les Gazaouies appréhendent la vie alors qu’iels ont été contraint·es de la réinventer à partir de rien.

Non loin, les séries de photographies de Yara Zohud, Rehaf Al Batniji et Amer Nasser font écho à cette même résilience face à l’attente : batteries externes, vêtements qui sèchent sur une installation improvisée… D’autres œuvres dépeignent plus directement le chaos : chars, soldats israéliens, morts. Elles confrontent le regard aux violences subies par les Gazaouies et interrogent la manière dont la guerre transforme brutalement les corps. Des toiles bleu indigo laissent transparaître des draps blancs et des silhouettes fragmentées. La série de dessins en noir et blanc de Nabil Abu Ghanima explore quant à elle le mouvement et l’exil. Devant ses toiles, l’artiste s’interroge à voix haute:« Pourquoi certain·es doivent partir, condamnés à fuir leur terre, tandis que d’autres se voient accorder le droit d’y rester ? »

CARLA LORANG

Déplacer le Silence
Jusqu’au 5 juin
Ateliers Jeanne Barret, Marseille

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De l’Inquisition à Goa, un voyage sonore et spirituel

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© Fred Bouteille

Julien Grassen Barbe, pianiste, compositeur et ethnomusicologue, bercé dès l’enfance par la liturgie des communautés judéo-portugaises de Bordeaux et de Bayonne, est allé à la rencontre d’anciens, dépositaires de chants transmis de génération en génération, aujourd’hui menacés de disparition. Grâce à une résidence à l’Espace Culturel de Chaillol, financée par la Drac, il a pu bâtir ce programme ambitieux en s’entourant de trois musiciens magnifiques : Misja Fitzgerald Michel à la guitare, Denis Teste aux singuliers surbahar et esraj et Ciro Montanari aux tablas et percussions.

¡ Adios Toledo ! est une aventure musicale collective sur les traces de Garcia da Orta, médecin séfarade du XVIe siècle qui, fuyant les bûchers de l’Inquisition, trouva refuge à Goa, colonie portugaise sur la côte ouest de l’Inde. Il pratiqua le judaïsme en secret tout en se formant à la médecine ayurvédique. Il incarne l’esprit du projet : fidélité à la tradition et ouverture à l’autre.

Les mélodies qui s’enchaînent puisent dans la liturgie, notamment les kina – lamentations – transmises à Grassen Barbe par deux anciens aujourd’hui disparus. « Ce sont des blues séfarades », dit le pianiste. Les mélodies sont envoûtantes, portées par le piano et soutenues par les cordes sympathiques du surbahar qui vibrent. Grassen Barbe n’aime pas le terme de musique « métissée ». Il préfère celui d’hybridation, au sens où le philosophe Bruno Latour l’entendait : non pas la fusion de deux choses qui s’effacent mutuellement, mais la rencontre de deux systèmes qui conservent leur cohérence tout en produisant quelque chose de plus, d’inattendu.

Certaines pièces glissent du jazz à l’orient ou vers les ragas de l’Inde classique. Le pianiste cite ses boussoles : Maurice El Medioni, Mustapha Skandrani, le pianiste de Reinette l’oranaise mais aussi Chick Corea ou Ravel et rend hommage à deux hérauts de la fraternité, Martin Luther King et le rabbin Abraham Joshua Heschel, qui défilaient ensemble contre le racisme. « Il faut du courage, cet élan du cœur pour se rencontrer dans la différence » estime le compositeur dont la musique invite aussi à célébrer les fêtes : Rosh Hashana, le son du shofar à Kippour, les prières de Chabbat. Le mélange avec des fragments de ragas crée une transe douce, un balancement entre synagogue et temple hindou.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le concert s’est déroulé le 15 mai au Petit Duc, Aix-en-Provence).

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« AFRICA » au Mac de Marseille : mémoire et imaginaire d’une déesse antique

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Sans titre, tirée de la série Hantée © Louisa Babari 2025

Présentée jusqu’au 3 janvier 2027, AFRICA, de Louisa Babari, prend place dans la « project room » du Musée d’art contemporain de Marseille. Un espace plongé dans la pénombre, un ensemble de photomontages, quelques objets archéologiques, un diaporama et une composition électro-acoustique. Une atmosphère cinématographique, théâtrale, cérémonielle, pour une installation conçue spécialement pour le musée, labellisée à la fois par la Saison Méditerranée, les Rencontres d’Arles (Grand Arles Express), et par le Bicentenaire de la photographie.


Ifri ou Ifru

C’est en se penchant sur les origines anciennes de son patronyme, Babari, que l’artiste, d’origine russo-algérienne, née à Moscou, s’est intéressée à l’Afrique du Nord antique ainsi qu’à la conquête romaine. Période pendant laquelle a été adoptée par les colonisateurs (qui intégraient à leur panthéon, en les romanisant, les divinités locales), la déesse berbère Africa – Ifri ou Ifru en berbère. Une déesse du feu, de la guerre, des marchands, de la fertilité et de la fécondité, dont le nom sera ensuite utilisé pour désigner l’ensemble du continent.

Après un sas d’entrée présentant trois objets archéologiques choisis par l’artiste dans la collection du Musée d’Archéologie Méditerranéenne, on pénètre dans l’espace plongé dans une pénombre trouée par les halos blancs émanant des huit collages et photomontages de l’artiste. Ils sont agrandis et imprimés sur des bâches tendues sur châssis, par deux colonnes brisées évoquant les vestiges de l’architecture romaine en Algérie, et par un diaporama projeté en fond de salle.

Ésthétique de l’apparition

Les photomontages et collages sont constitués, à partir d’images de revues dédiées au monde antique nord-africain, de fragments d’architectures, bas-reliefs ou statues antiques mêlées à des chevaux, cavaliers, des silhouettes contemporaines. Un chaos temporel, des figures hybrides blanches sur fond noir, agglomérats suspendus dans des compositions que l’artiste qualifie de « constructiviste ».

Le diaporama, de 2 minutes diffusé en boucle, est lui constitué d’une trentaine de photographies réalisées en lumière naturelle en Algérie ou au sein de collections muséales françaises par l’artiste, et fait se succéder des figures uniques : statue, bustes, stèles d’empereurs, de gens du peuple, de divinités, le cavalier numide de Canosa…

Des présences fantomatiques et minérales, entre apparitions et effacements, archives et fictions, accompagnées par une composition électroacoustique spatialisée de vingt-cinq minutes, Vent lointain, réalisée avec la classe d’électro-acoustique du Conservatoire Pierre Barbizet de Marseille, au sein de laquelle on entend de façon récurrente des chevaux, du vent et des épées qui se croisent.

MARC VOIRY

AFRICA

Jusqu’au 3 janvier 2027

Musée d'Art Contemporain de Marseille

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Omar Sharif : icône en partage

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Omar Sharif 1963 ©XDR

En dix ans d’existence, Oh les beaux jours ! s’est imposé comme l’un des rares festivals littéraires capables d’inventer, au-delà de la rencontre attendue, des formes scéniques singulières. Le livre sort de sa page, la voix se frotte à l’image, au son , au récit intime ; et ces moments uniques, conçus pour ne vivre qu’une seule fois, conservent édition après édition la grâce des apparitions. L’an dernier, la soirée d’ouverture consacrée à Mylène Farmer, avait ainsi intrigué et enthousiasmé un public d’habitués mais également de novices.

Mythe à facettes

Cette année, c’est à un autre mythe artistique et hautement populaire que le festival dédie ce format engageant : le comédien Omar Sharif. Soit le premier grand acteur égyptien, et l’un des premiers acteurs arabes projeté au rang de vedette internationale. Jeune premier incandescent, prince mélancolique, amoureux tragique, puis figure paternelle, voire grand-paternelle du cinéma d’auteur. Un visage passé de ciel en ciel, de Lawrence d’Arabie à Docteur Jivago, du cinéma égyptien engagé aux grandes machines hollywoodiennes, des romances grand public à un cinéma d’auteur plus confidentiel. Artiste fétiche du britannique David Lean comme de son compatriote Youssef Chahine, Omar Sharif aura également ravi la caméra d’Henri Verneuil, de Sidney Lumet ou de Jodorowsky, mais aussi de Blake Edwards, John McTiernan ou Valeria Bruni Tedeschi. On l’a aussi raconté joueur, polyglotte et séducteur : Dalida, Ava Gardner, Ingrid Bergman, Anouk Aimée … et même Barbra Streisand n’auraient pas résisté à ses charmes.

D’une rive à l’autre

Pour explorer la réception d’un artiste devenu mythe pop et – pourquoi pas – littéraire, cinq auteurices partageront ici le devant de la scène. Le journaliste, scénariste et enseignant Marwan Chahine, qui a longuement enquêté sur les prémices de la guerre civile libanaise dans Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d’une étincelle, y apportera sans doute son sens du récit historique et des zones d’ombre. Amira Ghenim, grande voix tunisienne dont Le Désastre de la maison des notables traverse plus d’un demi-siècle d’histoire nationale et de combats féminins, son goût de la mémoire à la fois politique et romanesque. Maya Ouabadi, éditrice algéroise, fondatrice des éditions Motifs, déplacera probablement l’hommage du côté des images et des transmissions.

Abdellah Taïa, écrivain et cinéaste marocain, n’a cessé de faire de l’intime une force d’arrachement et de vérité ; sa présence promet d’ouvrir l’icône aux blessures de l’exil, de l’identité et du désir. Quant à Nassera Tamer, dont Allô la Place tente de renouer avec le darija, cette « langue-chimère » séparée par la mer autant que par l’empêchement, elle pourra faire entendre ce que la star réveille de langues perdues, fantasmées ou retrouvées. Mis en scène par Amine Adjina, accompagné par la musique de Fabien Aléa Nicol et la vidéo de Guillaume Mika, Omar Sharif, ma grand-mère et moi promet donc moins une célébration figée qu’un dispositif de résonances.

SUZANNE CANESSA

21 mai
Mucem, Marseille

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Oh la belle musique

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Concert de clôture 2025, Fort Saint-Jean © Baptiste de Ville d’Avray

La musique est partout dans la programmation, pas en fond sonore, mais comme partenaire à part entière des auteur·rice·s, pour les emmener là où le texte seul n’irait pas. On retrouve bien sûr les siestes acoustiques au Conservatoire Pierre Barbizet, un des moments les plus courus du festival. Le principe : s’installer confortablement et se laisser porter par l’alternance de chansons et de lectures. Autour des musiciens Bastien Lallemant, JP Nataf et Maëva Le Berre, la chanteuse Maissiat assure trois sessions au Conservatoire Pierre Barbizet. Chacune est construite autour d’un auteur : Guillaume Poix (Perpétuité, Verticales), Kinga Wyrzykowska (Princesse, Seuil) et Laurence Potte-Bonneville (Fossiles, Verdier).

On retrouve Maissiat accompagnant l’auteur Mathieu Simonet autour de son roman autobiographique le grain de beauté (Philippe Rey) mais aussi avec son propre projet, Nos larmes. La chanteuse a mené des ateliers d’écriture avec des patients et soignants du Centre hospitalier Valvert. Le résultat monte sur scène à La Criée : des textes sur la colère, le chagrin et l’apaisement, portés par les voix des participants eux-mêmes.

D’Odessa à Dakar

Le festival s’ouvre en fanfare dans la cour de la Vieille Charité avec le sociologue Olivier Peyroux et le Marseyer Klezmer Klang, orchestre marseillais dirigé par Léa Platini. Ensemble, ils portent Le Monde Yiddish, lecture musicale qui fait revivre cette culture klezmer d’Europe de l’Est, emportée au XXe siècle, avec ses berceuses, ses chants domestiques et ses mélodies liturgiques. C’est accessible à tous, et c’est gratuit. La Vieille Charité accueille aussi La Cour des Contes, collectif qui aime autant les textes qu’il aime les bousculer. De Giono à Voltaire, jusqu’aux récits glanés autour de la Méditerranée, les histoires s’enchaînent, détournées et réinventées avec humour, ponctuées par la musique de Max Beucher et les voix du duo Leï. À la bibliothèque de l’Alcazar, Insa Sané compose un road trip entre Dakar et la France et où se croisent adolescents, galères et rêves d’émancipation. La langue claque et se scande, l’humour tient le réel à distance.

La mort, la solitude, la mer

À La Criée, la musique console, quand les mots sont difficiles à entendre. L’avocate Negar Haeri lit son récit sur Shaïna, adolescente assassinée dont elle a défendu la famille, tandis qu’un quatuor à cordes – Geneviève Laurenceau, Henri Demarquette, Adrien La Marca et Hugo Meder – joue La Jeune Fille et la Mort, de Schubert. Joann Sfar, lui, dessinera en direct pendant que des musiciens joueront autour de lui. Son Terre de sang, reportage dessiné en Cisjordanie, trouve dans le jazz manouche une résonance inattendue.

Éric Reinhardt, quant à lui, a passé une nuit seul dans la Galerie Borghèse à Rome avec une couette glissée en douce dans sa valise pour se reposer auprès de l’Hermaphrodite endormi du Bernin. De cette nuit naît L’Imparfait, texte burlesque et sensuel, lu sur scène avec la comédienne Victoria Quesnel sur des nappes sonores de Kassel Jaeger. Séphora Pondi, pensionnaire de la Comédie-Française, amorcera la soirée de clôture au Mucem avec Avale, son premier roman doublement primé. Accompagnée par le musicien Edgard Chenest, elle racontera l’histoire de deux trajectoires qui se frôlent : un jeune homme aux pulsions de dévoration, une actrice qui explore ses failles sous hypnose. La musique creuse les silences, installe un climat nerveux. Une lecture à vif, avant de laisser place au concert littéraire doux et rêveur de Vincent Delerm. On y croisera des textes de Modiano, Carver et Carrère. Devant la mer, en fin de semaine, ça devrait faire son effet.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

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Deux rives, une seule jeunesse méditerranéenne

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Elisabeth Leuvrey, on vous connait comme réalisatrice (La Traversée, At Home) Aujourd’hui vous avez créé un dispositif TiLEM. Qu’est- ce que TiLEM ?

 Tilem en arabe ancien signifie « le sillon » et c’est l’acronyme de Tiers Lieu en Méditerranée. Cela nous a été soufflé par un jeune Algérien qui gravitait autour du projet à son origine. C’est un programme de deux ans qui s’inscrivait après un précédent, Le Champ des possibles, financé par un fonds d’accès culture de l’Institut français à destination des pays d’Afrique dans lequel je m’étais investie, avec un grand désir de mieux connaitre la jeunesse algérienne, ouvrant une parenthèse sur mon chemin de cinéma. Envie de partager ce qu’on aime. Je leur avais proposé des actions autour du cinéma documentaire en les accompagnant sur des actions de programmation et des projets d’écriture de films. Ce projet s’est fait entre 2021 et 2023 en Algérie seulement.

Donc, tout naturellement, vous avez imaginé TiLEM ?

Je vis entre les deux rives et je me sens à l’aise dans l’entre- deux. J’ai eu envie de proposer des actions de médiation culturelle qui connecterait la jeunesse d’ici et la jeunesse algérienne ; imaginer que l’espace méditerranéen pouvait être un espace de travail et de collaboration. La Méditerranée comme un espace mental, qui pouvait être investi émotionnellement, affectivement, qui nous permettrait de sortir  des états, des nations. Un espace commun, apaisé. Face aux difficultés, à la politique, c’est un petit miracle de pouvoir se rencontrer sans se censurer, accompagné de manière très bienveillante

Pouvez- vous nous parles des lettres-vidéo ?

C’est un espace de partage numérique : se rencontrer avec le numérique. S’est imposée l’idée d’un cinéma avec le téléphone portable, un outil du quotidien vraiment intime. Les jeunes ont été accompagnés par des cinéastes. La 1e année, 5 jeunes en Algérie (Oran, Timimoun, Touggourt, Alger, Bejaia) ont travaillé sur la thématique « Mon monde change ». Ils ont été accompagnés en Algérie à travers des résidences et il y a eu la même chose à Marseille, à La Friche. Puis dans un 2e temps, avec une résidence croisée en numérique. Une 3e session a permis d’inviter les Algériens lors des Rencontres d’AFLAM. Chacun a réalisé 2 vidéo-lettres. 20 petits films en 6 mois ! Pour la 2e année,  en perspective de la Saison Méditerranée, on a pensé à un moment de restitution de tous ces projets et on a eu envie d’ouvrir à un plus grand nombre de jeunes, leur proposant un travail de sélection de films. On a réuni des jeunes de 3 territoires différents, Belle de mai, quartiers Nord et Belsunce et on a groupé des villes algériennes. Ainsi on a formé 3 ateliers : ils ont regardé les mêmes films durant 4 samedis et se sont mis d’accord sur une sélection avec une thématique par atelier. Des thématiques très en lien avec la jeunesse et des problèmes concernant les 2 pays : Place ! Blaça ! pour Quartiers nord de Marseille / Oran des courts documentaires qui seront présentés à l’Alhambra le 21. Échos et Reflets présentés par Belle de Mai/ Sétif au Gyptis le 22 et Port d’Attaches par Belsunce/ Alger le 23 au Musée d’Histoire de Marseille. 28 jeunes en tout

Autant de filles que de garçons ?

Oui, on y a été attentif aussi bien en France qu’en Algérie.

Comment ce projet a-t-il été financé ?

On a été aidé par la Mission Méditerranée de la Ville de Marseille, soutenu par TELEMMe de l’Université Aix Marseille et par de partenaires comme La Friche. La saison Méditerranée nous a labellisés

TiLEM va-t-il continuer en 2027 ?

Pour nous ces 3 jours sont un aboutissement. Nous avons tenu notre pari de travail de production de cinéma et de diffusion. Une chose importante : lors des 3 soirées, on va montrer des films, mais, surtout, les jeunes pourront faire part de leur expérience, de cette aventure. Le 20 on va tous se retrouver au Vidéodrome pour une journée de travail sur les 3 projections. On souhaiterait que chaque soir il y ait un temps de rencontres avec les spectateurs pour donner au public marseillais l’occasion de rencontrer la jeunesse algérienne. On se connait tellement peu ! On aura accompli notre mission. Début juin, il y aura une réunion en visio pour que les jeunes aient un retour et puissent voir que quelque chose existe même quand on est dispersé. Il y aura peut- être des suites ? Moi, je vais retrouver mon cinéma que j’avais mis en pause…

Propos recueillis par Elise Padovani et Annie Gava

Les Ecrans de Large Friche La Belle de Mai –Marseille

La MaisonDAR  4, rue Aissaoui Boualem – quartier Meissonier 16000 Alger – Algérie

Occitanie : Des forêts, des humains, des images 

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LAW AND ORDER de Frederick Wiseman © Zipporah Films

À Lasalle-en-Cévennes, cela fait maintenant 25 ans que l’on célèbre annuellement la richesse du cinéma documentaire, avec des propositions de films « d’utilité publique (…) qui nous invitent à porter un regard bienveillant et critique sur notre humanité collective », comme l’écrit Jean-François Naud, membre du comité de programmation. 

Dans la sélection générale dans laquelle se croisent questionnements sur la famille (Fratrie de Juliette Cazanave, L’Amazone d’Émilie Maréchal et Camille Meynard), et une réflexion sur la manière de se représenter, en particulier sur les réseaux sociaux (Make it look real de Danial Shah, Feu feu feu de Pauline Jeanbourquin), ainsi qu’une mise en avant des réseaux d’aide et de solidarité (Un pays de papier de Marion Boé, Petit rempart d’Ève Chemin). Et tout cela en présence des réalisateur·ices !

Ce regard à la fois critique et bienveillant porte au-delà de la sélection générale : on retrouve également un focus sur le documentaire québécois, des avant-premières de films étrangers, comme Collapse, (voir p IV) et deux films consacrés à Notre-Dame des Landes, Forêt rouge de Laurie Lassalle, qui documente la vie de la ZAD, et Retour vers nos futures de Despina Matsakis en questionne l’héritage. 

Rétrospective 

Le festival invite Denis Gheerbrant à l’occasion d’une rétrospective qui lui est consacrée. Où qu’il filme, le réalisateur s’intéresse aux gens, à ce qu’ils vivent, à ce que cela dit d’une société donnée. C’est le cas quand il filme La République (2009) à Marseille, où il va à la rencontre des habitant·es de la rue de la République, alors en pleine spéculation immobilière comme quand il va à la rencontre des travailleur·es d’une décharge du Kirghizistan pour La Colline (2022), son film le plus récent co-réalisé avec Lina Tsrimova.

CHLOÉ MACAIRE 

Jusqu’au 16 mai
Divers lieux, Lasalle-en-Cévennes 

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À Nîmes, l’eau devient une œuvre collective

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© Ville de Nîmes

Après La Contemporaine et Textiles, la Ville de Nîmes poursuit son principe de programmation culturelle transversale avec une nouvelle thématique fédératrice : l’eau. Sous le titre L’eau, sources d’inspiration, le projet associe plusieurs établissements municipaux – le Muséum d’histoire naturelle, le musée des Beaux-Arts, le musée du Vieux Nîmes, le musée des Cultures taurines – mêlant sciences naturelles, histoire urbaine, arts plastiques et traditions camarguaises. 

L’eau, origine du vivant

Au Muséum d’histoire naturelle Eau, l’expo ! s’organise autour de trois grands chapitres : « Eau & Vie », consacré aux origines de la Terre et du vivant ; « Eau & Hommes », qui interroge les usages et les représentations symboliques de l’eau ; et « Eau & Sociétés », centré sur les enjeux contemporains de préservation et de partage de la ressource.

Présenté dans la galerie Courbet, Aqua-Muséum met en valeur les collections naturalistes de l’établissement, notamment des poissons, tout en s’intéressant aux équilibres fragiles de la Méditerranée et aux défis écologiques auxquels le milieu marin est confronté aujourd’hui.

Fascinations picturales 

Au Musée des Beaux-Arts, Lumières et ténèbres : la fascination de l’eau réunit des œuvres allant du XVIIe siècle à l’époque contemporaine autour des thèmes du reflet, des tempêtes, du sublime ou encore des créatures marines. L’exposition s’intéresse autant aux dimensions symboliques et mythologiques qu’aux recherches esthétiques des artistes, fascinés par les transparences, les mouvements et les reflets aquatiques.

Résurgences

Le Musée du Vieux Nîmes accueille pour sa part Résurgences, l’eau à Nîmes qui revient sur la manière dont la présence, l’absence ou l’acheminement de l’eau ont structuré le développement de la ville depuis l’Antiquité. Une exposition qui s’intéresse aux réseaux d’approvisionnement, aux usages domestiques, aux fontaines, aux crues et aux transformations urbaines induites par la gestion de l’eau, tout en abordant les défis contemporains liés aux pénuries, aux excès climatiques et aux nouveaux équilibres environnementaux.

Mutations camarguaises

Présentée au Musée des Cultures Taurines Claude et Henriette Viallat, Camargue, terre d’eaux invite à plonger, à travers des tableaux, photographies, films et objets, dans l’histoire et les mutations contemporaines de cette région singulière, qui apparaît souvent comme une nature sauvage et immuable, alors qu’elle est le résultat d’une relation ancienne entre l’homme et l’eau. 

À noter enfin qu’au-delà des expositions, « Eau, source d’inspirations » multiplie les formats pendant toute la saison : visites guidées, ateliers familiaux, dégustations, conférences et parcours urbains. 

MARC VOIRY

L’eau, sources d’inspiration
Jusqu’au 22 novembre
Muséum d'histoire naturelle, Musée des Beaux-Arts, Musée du Vieux Nîmes, Musée des Cultures Taurines Claude et Henriette Viallat, Nîmes
Rudy Ricciotti revisite l’esprit des Ferias
C’est la « starchitecte » Rudy Ricciotti qui a été choisie cette année par la Ville de Nîmes pour concevoir l’affiche officielle de la Feria. Ses esquisses et recherches graphiques sont exposées du 19 mai au 14 juin sur les « Murs Foster » du hall du Carré d’Art.
L’exposition est accompagnée d’une rencontre-dédicace organisée à la librairie du Carré d’Art le 23 mai, autour de la sérigraphie de l’affiche et des ouvrages de l’artiste. M.V.

« Incorrigibles », des corps sous contrôle à l’Ouvre-Boîte

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© Etienne Gaume

Avec Incorrigibles, Océane Chapuis et Jeanne Zerwetz partent d’un fait historique précis : l’envoi de femmes au bagne de Guyane, entre 1859 et 1905, dans une logique coloniale où la peine ne s’arrête pas à l’enfermement. Il faut encore travailler, obéir, peupler. La pièce n’en fait ni une fresque scolaire, ni un tableau misérabiliste. Elle choisit la danse, c’est-à-dire le corps, pour raconter ce que l’administration pénitentiaire et coloniale a voulu confisquer aux femmes : le mouvement, le désir, le choix.

La forme est brève, mais très construite. Elle raconte la contrainte, l’attente, la surveillance, la tentative d’échappée. Une histoire violente, mais il refuse de réduire celles qui l’ont traversée à leur malheur.

La contrainte n’a pas le dernier geste

Les corps sont empêchés, mais jamais punis par la chorégraphie. Une courte échelle devient désir de fuite. Les corps se superposent, s’étreignent, s’accroissent, comme s’ils cherchaient à fabriquer plus d’espace que la scène ne leur en donne. Une parade nuptiale tourne au pugilat : la scène est difficile, parce qu’elle dit la violence faite aux femmes dans les situations de détention, de migration, de dépendance. Mais elle est tenue avec assez de netteté pour ne pas devenir complaisante.

Les deux danseuses et chorégraphes, formidables, initient un langage expressif, très lié au théâtre. Leurs visages, leurs regards, leurs ruptures de rythme ouvrent le récit sans le condamner à la simple pantomime. Incorrigibles montre ainsi, sans ambages, l’inventivité de corps que l’on voudrait assigner, et qui trouvent pourtant le moyen de se déployer.

SUZANNE CANESSA

Incorrigibles a été joué le 7 mai à l’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence.

À venir
Du 12 au 16 juillet à 11 h à la Chapelle du Verbe Incarné, dans le cadre du Festival Off Avignon.

Musée des Arts décoratifs de Marseille : Quand le beau rencontre l’utile 

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© Kris Pothano

Le 8 mai, le Musée Borély dévoilait sa nouvelle exposition Art nouveau, Art Déco. Marseille au cœur des styles, dont l’objectif affiché est de faire découvrir ces deux mouvements artistiques ainsi que leur place singulière dans le Marseille de l’époque. 

L’exposition est organisée selon un parcours thématique et non chronologique, plus adapté à l’agencement des pièces de l’étage où elle se trouve, et dont l’imbrication empêche tout fléchage strict. Cependant, et comme toujours dans ce musée, la présence d’éléments de la collection permanente au milieu de l’exposition brouille beaucoup sa lisibilité.  

Femmes-objets 

Les figures féminines sont centrales dans l’Art nouveau, et comme dans le néo-classicisme dont il s’inspire, elles sont souvent dévêtues. C’est le cas, notamment, sur l’affiche de l’Exposition internationale d’électricité de 1908 (David Dellepiane), sur laquelle figure une femme nue, volant au-dessus du Parc Chanot et l’éclairant de son corps, sorte d’allégorie du progrès. 

Les femmes et leur image ne sont pas épargnées par la volonté d’allier le beau et l’utile caractéristique de l’Art nouveau. Non seulement elles sont souvent peintes comme figures allégoriques sur des chaises de Jules Chénet, mais certains objets sont façonnés pour représenter des corps féminins, comme une paire de candélabres en métal de la fin du XIXe siècle, ou les poignées d’un bahut de 1920 par Jacques-Emile Ruhlmann

Dans une galerie consacrée à « La femme et son image », des tapisseries de la Manufacture de Beauvais les représentent actives, tantôt dénudées au bord d’un lac en compagnie masculine (La natation, Charles Martin), tantôt sportives (tapisseries de Charles-Auguste Edelman). On peut également y découvrir quatre délicates danseuses en porcelaine issue de la série Le Jeu de l’écharpe du sculpteur Agathon Léonard.  

Les tenues exposées illustrent ce même esprit de libération des mouvements avec des matière plus légères comme du satin de soie ou de l’organza, et des formes fluides en écho aux motifs aquatiques et végétaux présent dans tout l’Art Nouveau. 

Et à Marseille ? 

L’exposition assume une certaine tension entre ses différents objectifs : d’une part, elle cherche à mettre en avant la continuité entre Art nouveau et Art déco, de l’autre elle se doit de les étudier dans le contexte marseillais. Or, l’Art nouveau peine à se trouver une place à Marseille, et n’est présent que dans certains intérieurs bourgeois – comme celui de la fille d’Émile Gallé, premier président de l’École de Nancy, pour qui il réalisa le mobilier et dont une partie est visible dans l’exposition. 

Pour résoudre partiellement cette tension, l’exposition met en avant la façon dont la modernité qui inspire l’Art nouveau s’exprime à Marseille, avec notamment des affiches dessinées par David Dellepiane pour l’Exposition Internationale d’Électricité (1902) et le Salon de l’Automobile (1913). 

Au contraire, l’Art déco s’impose naturellement dans la région, notamment grâce aux céramistes d’Aubagne et de la Manufacture de Saint-Jean-du-Désert, fondée en 1921. De plus, le passage de l’Art nouveau à l’Art déco à Marseille correspond à un glissement de la commande privée, relativement rare et passée en majorité à des artistes non-marseillais, à la commande publique visant à promouvoir un « régionalisme maîtrisé ». Sont exposés à ce titre des fauteuils dont les tapisseries représentent des scènes de vie provençale ainsi que des vases peints de scènes inspirées du poème « Mireille » de Frédéric Mistral. 

Angle mort 

Malgré l’orientalisme caractéristique de l’époque, dont les motifs traversent toute l’exposition, le contexte colonial y est très largement ignoré, à l’exception de la salle « L’exotisme en faïence » dédiée aux créations des céramistes d’Aubagne inspirées par les cultures et peuples colonisés, qui fait en réalité partie de l’exposition permanente… et ne traite la colonisation quasiment que comme une source d’inspiration pour les artistes.  

Il en va de même pour les œuvres qui s’approprient ouvertement des techniques asiatiques, comme le katagami japonais, une méthode d’impression sur tissu brevetée par Mariano Fortuny y Madrazo, ou les laques de Jean Dunand : l’orientalisme et le colonialisme sont omniprésents, et complètement banalisés. 

CHLOÉ MACAIRE 

Jusqu’au 25 avril 2027 
Château Borély, Marseille 

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