Né à Toulouse d’un père marocain et d’une mère française, le danseur et chorégraphe Guilhem Chatir s’est plongé avec Ni Ni Ya Mo Mo dans le souvenir d’une berceuse arabe qui a longtemps peuplé ses nuits. Dernier vestige d’une culture que son père, soucieux de redessiner les contours de son identité, lui aura légué, Ni Ni Ya Mo Mo lie l’artiste à un pan lacunaire et fantasmé de son identité. Sa danse s’y fait une fois de plus portée par un sens du commun, du collectif, et une esthétique du vertige et du suspens. Sur scène trois danseureuses – Guilhem Chatir lui-même, Karima El Amrani et Bilal El Had – s’élancent sur la musique poreuse de Milan Van Doren.
S.C. 20 mai Klap - Maison pour la danse, Marseille En coproduction avec le Théâtre Joliette et la Saison Méditerranée.
On connaissait Laurine Roux pour ses romans aux registres toujours renouvelés – fresque familiale, guerre civile espagnole, épopée médiévale – toujours menés avec la même maîtrise. Avec Le test Elzéard, elle réalise sa première enquête littéraire. Le livre s’ouvre sur Elzéard Bouffier, le berger de l’Homme qui plantait des arbres de Giono qui reboisa une forêt entière dans la solitude et l’humilité sur les adrets désolés de Haute-Provence. Il est, pour l’auteur, cet homme exceptionnel, capable de mener une action dépouillée de tout égoïsme, de se montrer d’une générosité sans exemple et ne cherchant nulle part sa récompense.
Laurine Roux s’empare de ce héros pour faire de cette façon d’être au monde une boussole éthique. Chaque projet humain ne devrait-il pas répondre à ces quatre questions. Est-il dépouillé de tout égoïsme ? L’idée qui le dirige est-elle d’une générosité sans exemple ? Ne cherche-t-il aucune récompense nulle part ? Rend-il le monde meilleur ? À cette aune, elle soumet les géants du photovoltaïque – Boralex, Sonnedix, Q Energy, Siemens – qui, aujourd’hui, dans les Alpes de Haute Provence, sur les terres mêmes de Giono, rasent les forêts pour y installer des centrales photovoltaïques à grande échelle. Face à eux des collectifs citoyens entrent en résistance.
Une enquête familiale et politique
Le combat entre le pot de terre et le pot de fer qu’elle décrit, fait aussi écho à la mémoire familiale de Laurine. Née à Gap dans les Hautes-Alpes, elle a grandi à Veynes, dite « la Rouge », dans une famille de gauche radicale au sein de laquelle règne une figure tutélaire : Madeleine, grand-mère paternelle, militante communiste et pionnière du solaire.
C’est elle qui lisait à Laurine enfant L’homme qui plantait des arbres. C’est elle qui, en 1976, fit voter par le conseil municipal un projet de cité solaire, basé sur le développement de capteurs thermiques venant alimente piscines, serres horticoles et habitations, bien avant que le photovoltaïque industriel n’existe. Pendant quelques années, Veynes, va devenir un laboratoire d’innovation. Mais le succès appelle les convoitises. Les manœuvres politiques eurent raison de la centrale de chauffe et Madeleine dut démissionner en 1983, laissant derrière elle les ruines d’une belle utopie. Ce passé irrigue tout le livre.
La montagne arrachée
Quand Laurine Roux arrive à Cruis et lit sur le panneau d’entrée du village « Boralex dégage », c’est Madeleine qui surgit, elle qui croyait dans l’énergie solaire comme émancipation, jamais comme prédation capitaliste. Laurine Roux enquête, croise des militants, se frotte aux industriels, et navigue le long de la Durance pour suivre la bataille contre ce libéralisme drapé de vert. Elle raconte comment, le 19 septembre 2022 à six heures du matin, les bûcherons de Boralex coupèrent neuf cents arbres sur les parcelles de Cruis, alors que le Conseil national de la protection de la nature avait émis un avis défavorable. Des militants grimpèrent dans les arbres encore debout. Deux militantes écologistes âgées, allongées devant les engins furent menottées et arrêtées. L’autrice décrit la stratégie qui consiste à étiqueter ces résistants d’« écoterroristes ».
Le livre se clôt sur une proposition : et si l’on accordait une personnalité juridique à la montagne de Lure ? Dans le sillage du parlement de la Loire porté par l’écrivain Camille de Toledo, ou de la démarche de Wendy Delorme pour l’eau, Roux imagine un « parlement de Lure » où animaux, plantes, hommes et chimères pourraient voisiner. Que répondrait la montagne, si elle pouvait plaider, devant un tribunal, aux multinationales qui scarifient sa peau ?
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le test Elzéard, de Laurine Roux Julliard - 22 €
Laurine Roux sera présente au festival Oh les beaux jours ! ce 28 mai pour la remise du Prix écriture et création Robert Fouchet dont elle est la présidente.
Les Presses universitaires Blaise Pascal, avec leur collection L’Opportune, se penchent sur les grands enjeux de société dans un format idéal : 64 pages pour faire un point synthétique sur la prison, la viande, la laïcité républicaine, l’économie de l’immigration, ou encore le posthumain. Un petit livre léger, qui se glisse dans une poche et se lit en moins d’une heure. Mais rédigé par des universitaires capables d’une bonne vulgarisation ; soit une mine d’informations à moins de 5 €, pour se faire sa propre idée sur tel ou tel sujet nécessitant l’implication des citoyens.
Deux biologistes, Christian Amblard et Stéphane Herbette, ont co-signé L’effondrement du vivant, paru en février 2026. La biodiversité est trop souvent négligée dans les médias, pour qui l’urgence environnementale se résume, quand elle est abordée, au climat. Or ce sont les différents aspects, articulés, d’un même bouleversement dû à notre civilisation thermo-industrielle, qui menace l’habitabilité de la Terre.
Constats et solutions
Les auteurs définissent les termes et apportent des chiffres, sans noyer le lecteur. Lequel apprend des notions fondamentales en toute simplicité : l’importance de la diversité dans les écosystèmes, pour garantir leur robustesse. Mais aussi celle, cruciale, des interactions, au sein et entre chaque milieu. Les zones humides, par exemple, qui disparaissent à vue d’œil, régulent les crues, filtrent la pollution, séquestrent le carbone… Toutes les espèces, végétales et animales, ont un rôle dans l’équilibre dynamique des biotopes. Or une extinction de masse est en cours : si nous poursuivons dans la voie colonisatrice qui est la notre, les scientifiques prévoient que la moitié aura disparu d’ici 2100.
Le dernier chapitre dessine des voies pour enrayer cet effondrement : stopper la destruction des habitats, l’artificialisation des terres, la surexploitation des mers et des forêts ; lutter contre le trafic d’animaux et plantes sauvages (3e plus gros commerce illégal dans le monde, après les armes et la drogue !) ; créer des réservoirs de biodiversité pour gagner du temps et permettre de repenser l’occupation des territoires. Il faudrait, écrivent Christian Amblard et Stéphane Herbette,massivement renforcer la coopération internationale, obliger les États à rendre compte de leur gestion. Des solutions existent pour nourrir tout le monde sans empoisonner les sols, l’eau et l’air, notamment l’agro-écologie.
GAËLLE CLOAREC
L'effondrement du vivant, Stéphane Herbette et Christian Amblard
Comment écrire après la catastrophe, l’horreur absolue, la mort ? La question s’est posée aux artistes après la Seconde Guerre mondiale, et résolue par des œuvres aux codes bouleversés et abrupts. Pour Hend Jouda, il ne s’agit pas d’écrire après, mais d’écrire pendant la catastrophe. De l’écrire. Ce qu’elle fait. Et avec la même force que Char, Desnos ou Éluard pendant la guerre, ses mots traversent les consciences.
« Je me fais violence pour conserver, malgré mon humeur, ma voix d’encre », écrivait René Char depuis son maquis. Hend Jouda dit « Je ne veux pas être poète en temps de guerre ». Et l’est pourtant, malgré elle. Réfugiée en Égypte avec ses enfants, « en sécurité en temps de guerre » elle ne sait pas comment s’excuser d’être en vie, de boire un café, de « la possibilité d’une douche », face à des « oiseaux sans nid », des « enfants pâles après la mort », des « mères tristes / ou tuées ».
Son esprit, son corps, son écriture, n’ont pas quitté ces « rues pulvérisées » et ses voisins morts, par dizaines, par centaines, par milliers. Ni sa tente, piètre refuge sous les missiles qui sifflent, où le sable s’immisce et persiste, inarrêtable.
Les poètes témoignent
Hend Jouda parle, ajuste son foulard entre chaque poème, fait sonner son sourire et sa langue au-delà, au travers de la douleur. Elle fait sentir furtivement, douloureusement, la douceur du pied d’un enfant mort, la mer qui continue de sourire, contre la mort.
« Le désespoir est un pêcheur obstiné /je suis son poisson convoité. »
Ce verset ponctue le spectacle, sépare les poèmes, qui disent les plaies de Gaza mais aussi le souffle de vie, d’amour, de joie, qui résiste. La bande son, discrète, permet de courtes respirations, aussi métaphorique que les mots : la chanson de Solveig, attente sans espoir d’une femme seule, des ressacs, et le bourdonnement obstiné des missiles.
Peut-être la langue sublime des poètes pourra-t-elle enfin s’entendre, et agir dans les consciences comme le poème d’Éluard en temps de guerre ?
Et par le pouvoir d’un mot / je recommence ma vie
Je suis né pour te connaitre / pour te nommer
Liberté.
Nommer Gaza, et connaitre à nouveau la joie.
AGNÈS FRESCHEL
Gaza ô ma joie a été joué les 18 et 19 mai au Théâtre Liberté, Scène nationale de Toulon.
Le texte est publié aux éditions suisses Héros-Limites
Délais et autres courants d’air de Jérémie Setton s’inscrit dans une réflexion au long cours de l’artiste sur la perception et les limites du visible, qu’il met en œuvre à travers des dispositifs qui interrogent la matérialité de l’image, qui semble toujours échapper à la saisie. Un rappel « archéologique » de cette recherche est placé au début de l’exposition autour du Bureau, installation de 2010, espace rouge dans lequel toutes les ombres portées des objets présents étaient annulées, hormis celle du visiteur se déplaçant dans l’installation, qui lorsqu’elle croisait les ombres disparues, les faisaient apparaître.
Parmi la quinzaine d’autres œuvres présentées, élargissant et approfondissant de façon diverse cette même recherche, une vidéo Marseille, Nice, les faux papiers, nos chimères… qui montre le défilement d’un paysage vu à travers ses ombres portées qui semblent chuter indéfiniment. Les Disparus, une série de 10 dessins à partir de l’image projetée de l’affiche du film du même nom de Bob Misiorowski : l’artiste a modifié, entre chaque dessin, la distance du projecteur, sans ajuster la mise au point. Ou encore une installation de la série Modules Bifaces, au sein de laquelle figure un volume anguleux peint sur lequel apparait, par des jeux de lumières et de peinture, dans sa partie supérieure, une surface de couleur monochrome, qui n’existe pas physiquement.
« Ce que l’on croit être »
Avec Mémoire en transit, présentée dans les autres salles du Château de Servières (exposition labellisée « Saison Méditerranée »), l’artiste syrien Elias Kurdy convoque lui l’incertain à travers un ensemble d’œuvres qui évoquent des vestiges archéologiques exhumés. La plupart en lien avec une légende, affichée à l’entrée, sur la rencontre, « bien avant l’élévation des cités humaines », de deux déesses : Tadmora, maîtresse des oasis de Syrie, et Massalia, souveraine des rivages de l’Occident. La plupart des objets exposés sont ensuite introduits sur leurs cartels respectifs par l’expression : « Ce que l’on croit être » – « une statuette en bronze aux ailes d’or, de nature décorative ou rituelle, représente un agneau ailé » ; « une statue en pierre représentant une gazelle du désert » ; « des fragments de bas-reliefs en bronze, représentant la mer », … Objets situés et datés de façon tout aussi imprécise – par exemple : « Bassin Méditerranée, vers 100 av. J.-C. – 2026 apr. J.-C. »
Une façon pour l’artiste, en brouillant les frontières entre document historique et invention, d’interroger la manière dont les sociétés fabriquent leurs récits collectifs. Mais aussi une « archéologie du futur », permettant de regarder ces objets délicats, poétiques comme des matériaux permettant d’imaginer d’autres possibles.
Zébuline. Quelle importance revêt cet événement pour un théâtre comme le vôtre ?Catherine Verrier. Dans le cadre de l’implantation territoriale de la Gare Franche*, nous avons développé depuis les années 2000 beaucoup d’actions autour du jardinage, de la cuisine, de l’écologie. C’est un peu l’ADN de la Gare Franche, dont le Zef s’est emparé au moment de la fusion.
Cela permet au public de pouvoir fréquenter nos maisons par un autre biais que l’artistique. Pour nous, c’est très important. Et c’est aussi quelque chose qu’on affirme : la cuisine, le jardinage, c’est une culture en soi.
En tant qu’opérateur culturel, on a la responsabilité de sensibiliser le public. Souvent les artistes s’emparent de sujets sociétaux, et en font des spectacles. Et les actions que l’on mène nous permettent de poursuivre ce travail de sensibilisation d’autres manières.
À quoi ressemble l’organisation d’un tel projet collectif ? C’est toujours difficile de fédérer une quarantaine de structures autour d’un même projet. Mais c’est la sixième édition que l’on mène, et ça devient plus facile. Il y a de plus en plus d’idées, de propositions.
Par exemple, au cours de l’une des réunions organisées avec tous les partenaires, quelqu’un a proposé de travailler autour de l’argile, un autre a répondu qu’il était potier. Et puis après, qu’est-ce qu’on va faire de ces assiettes ? On va faire un repas, on mangera dedans, puis en faire une exposition à la médiathèque Salim-Hatubou. Il y a une dynamique qui est vraiment chouette.
Quels sont les retours de la part des publics? Ils sont très contents. On propose des choses auxquelles ils ne seraient pas forcément allés, et ils apprécient beaucoup cette dynamique qui se crée devant eux.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CHLOÉ MACAIRE
Nature et bien commun Du 20 mai au 7 juin Divers lieux, Marseille
*Aujourd’hui rattachée au Zef, la Gare Franche est lieu culturel dans le 15e arrondissement dont Catherine Verrier était directrice.
À découvrir sur scène 21 mai : Vagabondages et conversations du chorégraphe Christian Ulb et du paysagiste militant Clément Gilles 26 mai : vernissage de l’exposition photographique Terres et Résistances par Celine Croze, Jonas Wibaux et Alain WillaumeDu 29 au 30 mai :La Pastasciutta Antifascista della Casa Cervi de Floriane Facchini Le Zef, scène nationale de Marseille
Le graffiti est un art qui ne se laisse pas appréhender facilement. Elle est naturellement tournée vers ses pratiquants, et ses quelques suiveurs. Ceux qui passent leurs voyages collés aux vitres des trains, des métros, des bus, à l’affut d’un « blaze » que l’on reconnaît, ou d’autres que l’on découvre. Pourtant, la culture graffiti regorge de courants, de « crew », de noms légendaires, de centres de gravité. D’histoires aussi. De solidarité, d’anonymat, de voyages, de clandestinité, de deuils. C’est dans cet univers trouble, cette Zone grise, que nous embarque L’Échelle, pôle d’arts visuels orienté vers l’espace public, avec cette exposition collective à découvrir jusqu’au 7 juin.
En entrant dans le grand hangar de l’Échelle, il ne faut pas s’attendre à voir une succession de graffitis peints à la bombe sur les murs. Les graffeurs sont des artistes, et beaucoup d’entre eux sont passés des tunnels de métro aux lumières des grands musées d’art contemporain – et font parfois encore les deux. C’est le cas de EGS, artiste finlandais, que la pratique du graffiti a emmené vers la peinture, la sculpture sur verre, pour des œuvres qui sont désormais dans des collections publiques, comme la galerie nationale de Finlande. À L’Échelle, un grand mur expose sa déstructuration du dessin et du langage, en noir et blanc et en couleur.
Plus loin, on verra également le travail photographique de Dare, qui capte les aventures urbaines et nocturnes de cette pratique ; ou les vidéos de Ráva Scholl, qui après avoir documenté l’aventure graffiti dans sa trilogie Dirty Handz, archive désormais les mouvements sociaux armé de sa caméra.
« Sans argent, sans mobile, sans arme »
Sur un grand mur, il y a ces 2 000 Polaroïd réunis par Honet, témoin d’un voyage sans fin autour du monde pour peindre. Témoin aussi d’une abnégation, pour une pratique dont les auteurs ne partageront jamais leur création sur les réseaux, et préserveront avec soin leur anonymat. « Tous ont déjà été suivis, écoutés, dénoncés, traqués, entravés, traités comme hors-la-loi pour un crime sans argent, sans mobile, sans arme, sans violence et sans victime », rappelle d’ailleurs l’exposition.
À côté des dizaines d’œuvres présentées dans l’exposition, il faudra passer aussi dans un hangar à proximité de L’Échelle. Les artistes invités l’ont retourné avec leurs blazes dans la plus pure tradition du genre. L’occasion de re-découvrir des noms, des lettres, que l’on a vus des milliers de fois en bas de chez soi, comme à Rome, Barcelone ou Berlin.
Zébuline. Qu’est-ce qui caractérise ce millésime 2026 ? Laurent Sondag. Fidèle à ses cinq piliers – résidences et soutien à la création, diffusion, action culturelle jeunes publics et adultes et la réflexion – le festival porte cette année une ambition forte formulée par notre directeur artistique Frank Tenaille : « Par temps d’actualités délétères, nous avons un besoin vital de réensemencer nos imaginaires. Les musiques ont le pouvoir, non seulement de dispenser du bonheur d’oreille, mais aussi de nous ouvrir à d’autres univers, de nous remplir de possibles. » Le regard se pose cette année sur des cultures sous le feu de l’actualité comme l’Iran et toujours dans le cadre exceptionnel de Correns, village du tout bio, où l’on préserve le Vivant. « C’est la musique et la danse qui me mettent en paix avec le monde », disait Mandela. C’est l’esprit de ce rendez-vous.
Quels sont les temps forts des soirées au théâtre de verdure ? Dès le vendredi soir, DJ Milena ouvre le bal avec un set électropical depuis La Fraternelle. Mais auparavant, le Kóskina Trio nous emporte dans les sillons de l’Anatolie – airs de Turquie, lamentations kurdes, chants ottomans – précédé d’une création d’élèves du Collège Paul-Cezanne de Brignoles, accompagnés par la chanteuse Julie Lobato dans le cadre des Fabriques à musique. Le samedi monte en puissance : le chœur mixte MezzeM ouvre à 18 heures 30 avec ses chants du monde – basque, zoulou, macédonien, brésilien, arabe… – puis Ahamada Smis plonge le public dans l’océan Indien entre rythmes swahilis et comoriens, durant un concert partagé avec 100 élèves de la Provence Verte. Le Duo Bourry-Rouch assurera ensuite un balèti pyrénéen enflammé avant que No&Mi et son accordéon ne clôture avec ses valses et mazurkas. Le dimanche est sublime : Alex Eghikian, en piano solo, explore l’Amérique du Sud et l’Europe orientale dès 18h30 puis Sur le fil mêle flûtes méditerranéennes de Miquèu Montanaro et électro onirique d’Audioroom. Le sextet 100 % féminin What Elle’s décline toutes les nuances du jazz, funk. Enfin, le duo Abstraxion & Schön Paul clôt en beauté avec un DJ set de musiques électroniques.
Le festival, ce sont aussi des animations en journée. Qu’y trouve-t-on ? Dès le samedi matin, le danseur, rappeur et slameur Wadee Alkhouri propose un stage de dabkeh, danse syrienne et palestinienne inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco, suivi d’un repas syrien à La Petite Corrensoise. L’après-midi, une balade commentée sur les traces du patrimoine de Correns part du Fort Gibron à 14h30, avant un café-concert en accès libre sur la place du village. Le dimanche, Frank Tenaille propose au Centre d’art contemporain de Châteauvert une sieste musicale consacrée aux récits sonores de peuples ostracisés. Là encore, entrée libre, comme beaucoup d’événements diurnes, parce que la fête doit être accessible à tous.
Un violon commence à jouer, suivi par une batterie, une darbouka et un clavier. Devant le Palais du Pharo, une petite foule se regroupe au pied de la scène malgré le vent frais. Après quelques minutes, la voilà qui arrive, en tenue verte qui rappelle les vêtements traditionnels marocains. Sous les youyous du public, Najat Aâtabou entame une première chanson, accompagnée de ses musiciens qui s’avèrent aussi être ses choristes.
Grand sourire aux lèvres, la reine du chaâbi enjoint ses fans à taper des mains. Sur scène, l’artiste interprète ses plus grands morceaux, complice avec son public, extatique devant cette icône de la chanson populaire marocaine. L’ambiance atteint son apogée lorsqu’elle entame son titre Goul el hak el mout kaina, qui parle d’infidélité et de mensonge. Drapeau marocain sur le dos, Najat Aâtabou danse fièrement. La foule, elle, semble s’identifier aux paroles. Quand la chanteuse s’y adresse pour la dernière fois, son « Je vous aime beaucoup » est rapidement noyé par les youyous et les cris de joie.
Scène en mouvement
« C’est fou de passer après Najat, c’est une grande dame ». Quand Nayra monte sur scène, ses premiers mots sont pour son aînée. La jeune chanteuse franco-marocaine dit son émotion de partager la scène avec deux autres chanteuses du Maghreb. Après quelques morceaux mélancoliques, dont un « dédié aux personnes anxieuses », Nayra se met à rapper. Ses textes sont modernes, son flow incisif et rapide. De son concert, on retient sa bonne humeur et ses messages engagés. Après un « Les garçons à la poubelle », Nayra achève sa performance sur un « Tahya Falastin », suivi d’un appel à « voter LFI en 2027 ».
C’est finalement Emel, chanteuse tunisienne, qui clôture cette soirée éclectique. Devant un public réduit par un mistral tenace, elle entame un chant envoûtant et contemporain, accompagnée de cymbales et d’un synthétiseur. Sans un mot, Emel danse, mystérieuse, vêtue d’une robe rouge et d’une imposante couronne. Sous les lumières rouges de la scène, le Palais du Pharo résonne, porté par les héritières du futur.
IVANIE LEGRAIN
Concert donné le 16 mai dans le cadre de l’ouverture de la Saison Méditérannée au Palais du Pharo, Marseille.
Le lieu, ouvert il y a trois ans entre la Plaine et le Cours Julien, est rapidement devenu indispensable pour toute une communauté. Le bar dont les jeunes LGBTQI+, les racisé·es, les handi·es, avaient besoin, pas pour s’informer ou défendre leurs droits, mais simplement pour boire un verre et voir des spectacles queer sans voyeur·euses importun·es. Pas seulement un bar friendly mais un endroit où on est safe. Traaanquille, diraient les Marseillais.
Amal Froidevaux et Théo Challande-Névoret, qui en sont les créateurices et les directeurices bénévoles, savent aujourd’hui que le modèle de départ, sans subvention, sans mécène, et fonctionnant sur les seules recettes du bar et de la billetterie, n’est plus tenable. Victimes de leur succès, ils n’imaginaient pas, au départ, devoir ouvrir presque tous les soirs, et recevoir autant de sollicitation d’artistes.
Malgré l’engagement de l’équipe et le succès du lieu, la recette de départ n’est pas tenable à cette échelle : 90% des soirées sont gratuites, les prix au bar sont très abordables pour toustes, et la jauge des spectacles est insuffisante pour payer les salaires des bar·wo·men, les charges courantes et les cachets des artistes, fixés pourtant à 100 euros seulement. Dans un milieu artistique queer où la précarité est de rigueur, ces 100 euros sont pourtant, pour certain·es, essentiels.
Crise de croissance, pas de confiance
Il s’agit donc de grandir pour assumer le succès : d’aménager la salle pour augmenter la jauge, hausser et agrandir la scène dans un premier temps. Pour cela, 10 000 € sont nécessaires, et un crowdfunding lancé le 12 mai a déjà réuni 1650 €. Les travaux sont programmés, le Boum ferme début juin pour une réouverture très festive le 6 juin, avec 14 artistes, 3 DJ qui se succèderont…
Mais la deuxième tranche des travaux, tout aussi cruciale pour agrandir la salle du bar, n’est pour l’heure pas financée : 10 000 € de plus devront être collectés pour envisager de remplacer la devanture, ouvrir deux baies vitrées sur la rue et insonoriser correctement ce nouvel espace – le Boum est très soucieux de son bon voisinage, dans un quartier qui aime faire la fête mais aussi dormir.
Pour cela il faudra changer de modèle, et obtenir des subventions d’équipement au-delà du financement participatif. Et des subventions de fonctionnement pour pérenniser l’équipe des salariés, et augmenter les cachets.
Les 750 performances par an, les 300 jours d’ouverture, la réelle utilité publique d’un lieu inclusif, et le petit coût qu’il représente, devraient convaincre les collectivités publiques, et peut être quelques mécènes : dans une ville qui a si longtemps nié et réprouvé les LGBTQI+, la visibilité nouvelle des queers ne peut pas, ne doit pas reculer. Et le Boum en est devenu un maillon essentiel à Marseille.