vendredi 13 février 2026
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Un fantôme arménien

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Le Pays d'Art (DR)

C’est le fantôme de son mari que va chercher Céline (Camille Cottin) : celui qu’elle a épousé, Arto Saryan, né le 22 octobre 1968, n’existe pas pour l’État Civil. C’est son premier voyage en Arménie : elle est venue chercher à Gyumri l’acte de naissance de son mari pour pouvoir donner à leurs enfants l’âme arménienne. Alors qui est son mari, cet homme qui s’est suicidé un 21 novembre ? C’est sur les traces de ce fantôme qu’elle va parcourir ce pays qu’elle ne connait pas. Guidée par Arsiné (Zar Amir Ebrahimi), elle mène son enquête et apprend que son mari qu’elle ne voyait jusque-là que comme un pacifique ingénieur, a été un combattant : il  a tué, il a peut -être été responsable de la mort de ses hommes. Céline traverse ce  pays meurtri et nous le parcourons avec elle en de longs plans séquences, filmés par Claire Mathon. Ruines dans lesquelles errent des êtres, perdus, blessés. Loin de tout, elle rencontre un homme fêlé, Rob, (Denis Lavant) qui a vécu toutes les guerres, parle toutes les langues, joue du doudouk et sait des choses. Apparaît soudain, dans un reflet, le visage du fantôme, cet inconnu avec qui elle a vécu vingt ans.

Le pays d’Arto, le dernier film de Tamara Stepanyan dont on avait apprécié le documentaire Mes Fantômes arméniens, sélectionné au Festival de Locarno, représentera l’Arménie aux Oscars2026

Annie Gava

À Monaco, le studio de danse est un temple

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Ma Bayadère (photos des répétitions) © Alice Blangero

Après avoir revisité les plus grands monuments du répertoire classique – Roméo et Juliette (1996), Cendrillon (1999), Shéhérazade (2009) LAC (2011) et Coppél-I.A. (2019) – et tant d’autres, le chorégraphe Jean-Christophe Maillot s’attaque à un nouveau classique du répertoire chorégraphique : La Bayadère. Ce ballet a été créé en 1877 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, sur une chorégraphie de Marius Petipa, une musique de Ludwig Minkus et un livret de Petipa et Sergueï Khoudiakov. Il appartient au grand style classique impérial russe, avec une atmosphère exotique inspirée d’une Inde imaginaire. 

Mais on le sait, Maillot n’est pas un artiste qui se contente seulement de reproduire. Le titre seul exprime qu’il va signer une relecture qui promet d’être l’une de ses œuvres les plus personnelles. Fini l’exotisme orientaliste de Marius Petipa (1877) ou la splendeur grandiose de Rudolf Noureev (1992). Le chorégraphe abandonne le pittoresque pour ancrer son ballet dans un territoire qu’il connaît intimement : le quotidien d’une compagnie de danse. Le temple hindou devient studio de répétition, les bayadères se transforment en artistes contemporains, et le drame millénaire se rejoue dans les tensions, les jalousies et les passions d’un groupe de danseurs. « Les bayadères ne sont-elles pas des danseuses sacrées qui ont dédié leur vie à la danse ? interroge le chorégraphe. Tous les danseurs ont fait un choix similaire. Ils ont tout sacrifié pour devenir les artistes qu’ils sont aujourd’hui et, d’une certaine manière, le studio est leur temple. »

Ce qui fascine Maillot dans La Bayadère, ce n’est pas l’exotisme de façade, mais bien les ressorts émotionnels profonds et universels ; à savoir, comment l’arrivée d’une jeune danseuse Nikiya perturbe l’ordre établi, contrarie les projets de chacun pour que le sien puisse éclore. Des dynamiques que le chorégraphe a observées tout au long de sa carrière, d’abord comme danseur, puis comme directeur de compagnie.

Entre générosité et épure

« Ma Bayadère est évidemment une œuvre qui parle de son auteur. Sinon, pourquoi la faire ? confie-t-il. Mes ballets parlent toujours de moi à travers ce qui m’émeut, me révolte, me fait rire, me terrifie ou me rend heureux. » Pour accompagner cette vision, il s’est entouré de Jérôme Kaplan aux décors et costumes. Si le chorégraphe n’a pas la réputation de faire des « ballets chiches », celui qui aime tant ne pas parasiter la place donnée aux corps et au mouvement, insiste : tout doit être justifié par la chorégraphie, rien de superflu.

Et puis, il y a cet acte mythique du « Royaume des Ombres », ce moment suspendu, qui évoque la perfection géométrique du ballet classique, la spiritualité et l’amour absolu entre Solor et Nikya, et exige retenue et épure. « Ce sera l’occasion de créer un contraste puissant, une parenthèse à la fois scénographique et chorégraphique », annonce-t-il, sans en dire davantage. Le mystère reste entier sur la chorégraphie elle-même car le maître évoque l’importance de préserver la surprise.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Ma Bayadère (Création mondiale)
Du 27 décembre 2025 au 4 janvier 2026
Grimaldi Forum, Monaco

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Une enfance allemande-île d’Amrum, 1945

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A l’origine du film, le projet autobiographique de Hark Bohm, scénariste, réalisateur, acteur, hambourgeois, qui, né en 1939, a grandi sur l’île allemande d’Amrum, en Mer du Nord. Un projet contrarié par des ennuis de santé et repris par Fathi Akin, né à Hambourg dans une famille d’immigrés turcs. Le réalisateur de Head-On et In the Fade, y retrouve matière à explorer des thèmes qui lui sont chers : l’exil, la quête d’identité, les tensions entre histoire personnelle et Histoire collective, incarnés par un personnage dont on épouse le regard.

Ici ce sera Nanning (Jasper Billerbeck) un pré-ado de douze ans. Fils d’un dignitaire nazi resté sur le continent pour défendre jusqu’au bout, l’Allemagne d’Hitler. On est au printemps, quelques jours avant le suicide du führer et la capitulation de l’Allemagne. Après la destruction d’une partie de sa ville de Hambourg, Nanning arrive dans l’île de ses ancêtres baleiniers : Amrum. Sa famille y possède une maison. Moby Dick reste sur les étagères de la bibliothèque au milieu des parutions théoriques du père sur la suprématie arienne. Sur l’île, qui a connu un exode économique vers les USA avant-guerre, on se débrouille : troc, cueillette, chasse et pêche. Nanning, en tant qu’aîné, grapille un peu de lait pour sa famille en aidant aux champs, désertés par les hommes mobilisés. L’île balayée par vents et marées pourrait être le lieu idyllique d’une enfance. Mais il y flotte encore les croix gammées, les escadrilles de chasseurs bombardiers se substituent à celles des oiseaux migrateurs. Des cadavres arrivent sur les plages. Et, Nanning se trouve au cœur de conflits ouverts ou larvés. Entre une mère acquise âme et ventre (elle a déjà trois enfants et en attend un quatrième) à l’idéologie nazie et une tante hostile au régime. Entre son appartenance aux jeunesses hitlériennes et son amitié buissonnière avec un enfant du coin. Entre pro-nazis et opposants de moins en moins silencieux. Nanning, le continental conspué par les insulaires xénophobes ou revanchards, qui se sentent « envahis » par de nouveaux réfugiés affamés venus de Silésie. L’enfant est tiraillé entre l’amour qu’il porte à ses parents et la révélation de leur monstruosité, mise en évidence par un secret de famille douloureux.

Innocence perdue

Un parcours initiatique que le cinéaste décrit dans un quotidien austère et hostile, sans idéalisation, impliquant l’enfant dans la cruauté et la crudité du monde, du dépeçage d’un lapin à la mise à mort d’un phoque. Un apprentissage qui ôte toute innocence au héros, le blesse en lui donnant à affronter l’indifférence de sa mère aux sacrifices qu’il a consentis pour lui fournir la tranche de pain blanc tartinée de beurre et de miel dont elle rêvait. Et, comme épreuve ultime, lui fait ressentir la honte des Vaincus.

La bande son se fait discrète. Filtrés par le point de vue de Nanning, les personnages secondaires s’estompent gardant leurs vérités.

L’île, éminemment symbolique, offre, en lumière froide, ses horizontalités d’eaux, de sables et de champs, écrasées par un ciel qui pèse de plus en plus comme un couvercle. Belle et dangereuse, filmée en plans larges, avec ses marées traîtresses, ses terres mouvantes.

Le film déroule le récit en une chronique lente, dans une mise en scène qui manque un peu des reliefs auxquels le cinéma de Fathi Akin nous avait habitués.

ELISE PADOVANI

Une enfance allemande-île d’Amrum, 1945 de Fathi Akin

en salles le 24 décembre

Le New-York de Sondheim débarque en France

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Company © Jean-Michel Molina

Disparu en 2021, Sondheim demeure la figure tutélaire de la comédie musicale contemporaine. Lauréat de huit Tony Awards, il a élevé le genre à un niveau d’exigence littéraire et musical rarement atteint. Company marque le début d’une série de chefs-d’œuvre qui inclura Follies, A Little Night Music, Sweeney Todd ou Into the Woods

Nous sommes en 1970. Sondheim et le librettiste George Furth frappent un grand coup sur Broadway. Fini les intrigues à l’eau de rose. La pièce raconte l’histoire de Bobby, trentenaire célibataire new-yorkais qui observe cinq couples d’amis mariés avec un mélange de fascination et d’effroi. Entre fêtes d’anniversaire surprises et confidences nocturnes, le spectacle dissèque avec une ironie mordante les paradoxes de l’engagement amoureux et la solitude au cœur de la ville. Bobby est entouré, tout le temps, de partout. Mais être en« compagnie », est-ce forcément être avec quelqu’un ? C’est ce qu’interroge cette œuvre plus que jamais d’actualité dans notre époque obsédée par les relations, les connexions mais terrifiée par l’engagement. Les dialogues fusent, spirituels et cruels, alternant humour ravageur et tendresse. 

Loin des mélodies sirupeuses qui dominaient Broadway, Sondheim compose une partition, nerveuse, qui épouse les contretemps de la vie contemporaine. Les orchestrations originales de Jonathan Tunick, mélange de cuivres mordants et de cordes élégantes, ont révolutionné le son de Broadway. Being Alive, Side by Side by Side ou The Ladies Who Lunch, avec leur sophistication harmonique et leur intensité psychologique sont devenus des standards. Sondheim prouve qu’une comédie musicale peut être aussi profonde qu’une pièce de théâtre dramatique, aussi complexe qu’une partition de musique contemporaine, sans jamais sacrifier l’émotion et le divertissement. 

Une équipe de choc

Traduire Sondheim relève de l’exploit. Le compositeur est réputé pour ses jeux de mots et ses rimes complexes. C’est Stéphane Laporte, adaptateur de référence (Le Roi Lion, West Side Story, My Fair Lady) qui a relevé le défi. Le choix retenu préserve l’équilibre de l’œuvre : le texte parlé est en français mais les parties chantées restent en anglais, avec surtitrage. Cette option permet de conserver la prosodie originale de Sondheim tout en rendant l’intrigue accessible au public francophone.

Gaétan Borg incarne l’insaisissable Bobby qui traverse le spectacle, fantôme dans sa propre vie. Autour de lui gravitent quinze artistes, dont Jasmine Roy dans le rôle iconique de Joanne, femme désabusée dont le numéro The Ladies Who Lunch constitue l’un des moments les plus glaçants de la pièce. « Les numéros de danse sont un feu d’artifice, les scènes s’enchaînent à un rythme trépidant » promet la présentation. James Bonas signe la mise en scène, Ewan Jones la chorégraphie, et Barbara de Limburg la scénographie. La direction musicale alterne entre Larry Blank, collaborateur historique de Sondheim qui connaît l’œuvre sur le bout des doigts, et la cheffe française Charlotte Gauthier. L’Orchestre national Avignon-Provence accompagnera les solistes. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Company
28, 30 et 31 décembre 
Opéra Grand Avignon

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Miss Cagole Nomade : l’inclusivité a tous les suffrages 

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© I.R.

Depuis 2021, Cagole Nomade trace sa route joyeusement indisciplinée et invite le public à soutenir son/sa cagole à travers des événements célébrant les corps et les identités. Pour cette 5e édition, présentée avec talent par Jeanne-Pierre Boucan, treize candidat·es enchaînent les épreuves : défilé, lip-sync, performances libres et discours final. Le jury mêle figures nationales et talents locaux, dont la finaliste de Drag Race, Ruby On The Nail ou l’humoriste Gabrielle Giraud. Le public, pleinement acteur, et muni de pancartes scintillantes pour soutenir son/sa candidat·e dispose lui aussi d’un vote.

Au fil des épreuves, les candidat·es dévoilent leurs univers. Cette année marque une première avec l’accueil d’un Drag King, Andromax, seul artiste à proposer une performance théâtralisée de marionnettiste, mimant un combat de catch contre la masculinité toxique.

Les références pop et plaisirs coupables s’assument, de Annie Cordy à Diane Tell en passant par Raffaella Carrà. La scène devient un espace de liberté totale, où le hashtag #saleconne, involontairement lancé par une certaine personne, revient en force comme une affirmation féministe et puissante.

En point d’orgue, l’élection consacre une miss au corps et au tempérament loin des clichés sur papier glacé, affirmant que la beauté se niche dans l’authenticité. Cagole Nomade rappelle que l’inclusivité n’est pas qu’un slogan mais une fête de tous les jours dans nos espaces culturels marseillais.

ISABELLE RAINALDI 


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Noël vibre au son du belcanto

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Don Pasquale ©Jean-Louis Fernandez pour Opéra national de Lorraine

Décembre s’achève sur deux productions pensées pour célébrer le « bout d’an » et le passage à 2026. À Marseille, Le Barbier de Séville de Rossini investit l’Opéra municipal du 26 décembre au 4 janvier, tandis qu’à Toulon, Don Pasquale de Donizetti s’installera hors-les-murs de l’Opéra le 31 décembre et 2 janvier au Zénith. Deux œuvres incontournables de la tradition belcantiste, unies par la finesse et la virtuosité de leur écriture vocale, un art consommé du comique et, surtout, une légèreté qui défie avec malice les conventions sociales. 

Séville rit, Marseille chante

À la tête de l’Orchestre philharmonique de Marseille, la direction musicale, confiée à Alessandro Cadario, promet de mettre l’orchestre au diapason belcantiste. Le chef a notamment fait forte impression au Rossini Opera Festival avec La Cenerenola, mais aussi ailleurs dans Norma.

Son Barbier sera servi par une distribution solide et vive, menée par Éléonore Pancrazi dans le rôle de Rosina : la mezzo-soprano a déjà bâti une carrière versatile allant du baroque à la musique contemporaine, tout en cultivant une belle affinité avec le belcanto et Rossini. Lauréate d’une Victoire de la Musique, elle possède précisément ce qui fait une Rosina convaincante : un legato princier, une colorature nette, une musicalité qui passe sans effort du sourire franc à l’ironie. Aux côtés de Pancrazi, le ténor Santiago Ballerini incarne le comte Almaviva, qu’il connaît bien. Amoureux fou de Rosina, encore loin des traits plus sévères et autoritaires qu’il revêtira dans Les Noces de Figaro, le personnage est ici un jeune premier, secondé dans ses manœuvres pour libérer la jeune pupille par un « factotum » redoutablement malicieux.

Formé au baroque mais passé depuis, entre autres, par le Salzburger Festival et plusieurs maisons germaniques, le baryton napolitain Vito Priante promet d’incarner ce Figaro espiègle et vif sans effort. Le Nîmois Marc Barrard, Andreea Soare, Alessio Cacciamani et Gilen Goicoechea complètent une troupe qui sait faire pétiller les ensembles à rallonge.

La mise en scène et les décors sont signés Pierre-Emmanuel Rousseau, qui assume également les costumes : un parti pris visuel cohérent pour cette production coproduite avec l’Opéra national du Rhin et l’Opéra de Rouen-Normandie et déjà amplement saluée ailleurs. Sa lecture du livret de Sterbini, d’après Beaumarchais, joue la carte de la clarté et de l’allégresse, en accord avec le génie comique de Rossini mais aussi l’ancrage andalou que le metteur en scène célèbre joliment, sans jamais sombrer dans le piège de l’exotisme.

Il Barbiere di Siviglia © Opéra national du Rhin 2018, Klara Beck

Toulon, farce et liberté

À Toulon, Don Pasquale réunit une distribution tout aussi solide, avec David Bižić en tête d’affiche. Le baryton serbe, lauréat d’Operalia, exclusivement habitué aux grandes scènes, a décliné ses Don Giovanni, ses Leporello et ses rôles rossiniens sur plusieurs scènes européennes. Dans Don Pasquale, il combine autorité vocale et fantaisie : le mélange idéal pour ce personnage à la fois ridicule, tendre, dépassé. 

Face à lui, la jeune soprano Lauranne Oliva, révélée par une série impressionnante de concours, dont celui de Voix Nouvelles, incarne Norina avec l’énergie d’une interprète déjà très affirmée. Mozartienne chevronnée, également formée au baroque avec La Calisto et Mitridate, elle excelle dans les rôles d’héroïnes piquantes et vives : un style direct, précis, qui promet une Norina pétillante et stratège, davantage maîtresse du jeu que victime consentante. Afin de plumer le vieux patriarche, la soprano redouble de séduction et de malice. Et c’est là tout l’intérêt de Don Pasquale : Norina n’est pas une ingénue passive mais une héroïne qui manœuvre avec habileté pour sauver l’amour d’Ernesto, et dont la ruse devient le moteur d’une satire subtile des conventions sociales et des jeux de pouvoir entre les sexes. 

Armando Noguera, baryton formé au Teatro Colón et à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, et souvent applaudi, entre autres, à Toulon et à Marseille apportera à Malatesta sa diction nette et son naturel scénique – qualités déjà éprouvées, entre autres, dans Figaro, Papageno ou Dandini. Pour compléter, Jonah Hoskins, ténor passé par le Lindemann Young Artist Program du Metropolitan Opera, a le profil exact de l’Ernesto idéal : lyrisme clair, jeunesse, phrasé impeccable, rôles belcantistes déjà installés (Nemorino, Fenton, Belfiore).

Dans sa version en trois actes chantée en italien surtitré en français, l’opéra s’inscrit dans la plus pure tradition de l’opera buffa: duel de générations, stratagèmes amoureux et retournements de situation rythment cet opéra bouffe, sommet dramatique situé quelque part entre l’incisif Barbier et le bouffon Falstaff de Verdi. 

La mise en scène de Timothy Sheader, saluée, entre autres, à Nancy, Lausanne, Nice et Rouen,mise sur l’énergie, la couleur et le burlesque ; elle promet une lecture à la fois respectueuse du style et pleine de vie, portée par les décors de Leslie Travers et des costumes de Jean-Jacques Delmotte

Belcanto, rires et émancipation

Rossini et Donizetti, artisans de cette saison des fêtes, nous rappellent combien l’opéra belcantiste est un art de la voix, de l’esprit et de la liberté : la musique chante autant l’élégance des lignes vocales que la vivacité des caractères. Rosina et Norina, plus malicieuses que naïves, transcendent les caricatures et s’affirment, chacune à sa manière, comme des figures d’émancipation. 

À Marseille comme à Toulon, le belcanto champagne célèbre ses héroïnes libérées pour des soirées où rires et émotions se mêlent sous les lustres des scènes provençales.

SUZANNE CANESSA

Il Barbiere di Siviglia
Du 26 décembre au 4 janvier
Opéra de Marseille

Don Pasquale
31 décembre & 2 janvier
Zénith de Toulon

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Karwan prend le large 

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Spectacle Traction par la Cie Motion House lors de l’édition spéciale de La Folle Histoire des Arts de la Rue pour Marseille Provence 2013 © Augustin Le Gall

Grande animatrice du spectacle dans l’espace public de la région, l’association Karwan a décidé de cesser ses activités en 2026. Dans un message envoyé par sa directrice Anne Guiot, l’association explique arrêter en raison « des restrictions budgétaires », face à des « coûts de production [qui] ne cessent d’augmenter », mais aussi en raison du « renouvellement des forces vives du secteur », citant le Citron Jaune, Lieux Publics et la FAIAR.  

Avant de clôturer ses activités, Karwan annonce avoir transmis les projets qu’elle porte à d’autres acteurs régionaux du spectacle. C’est le cas du Réseau RIR et sa Saison régionale Rue & Cirque, dont le pilotage est désormais confié au Cnarep du Citron Jaune (Port-de-Bouc) avec le soutien de Lieux Publics (Marseille). 

Créé en 2000 par Joël Chosson et Michel Almon, Karwan a organisé des centaines de rendez-vous dans l’espace public, comme L’année des 13 lunes en 2002, Le Vieux-Port entre flammes & flots en 2013, Pignon sur mer, festival le long du parc naturel marin du Golfe du Lion (depuis 2019), ou encore Au bout la mer – Bleue donné chaque année sur la Canebière depuis 2021. 

NICOLAS SANTUCCI 


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Ferdinandea ré-émerge au Mucem

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Clément Cogitore – Ferdinandea, l’île éphémère - Mucem, scénographie Benjamin Saint-Maxent, Décembre 2025 © Nadine Jestin - Hans Lucas - Mucem

Auteur d’un buzz sur internet en 2017 avec une vidéo de la rencontre improbable entre la musique baroque de Rameau et le krump, l’artiste Clément Cogitore développe depuis les années 2010 une œuvre située principalement à la croisée du cinéma, de l’art contemporain et de la recherche anthropologique. Donnant lieu à des installations où se mêlent film, vidéo, photographie, et écriture, dans lesquelles la frontière entre documentaire et fiction est poreuse. Ferdinandea, installation créée au Museo Madre de Naples en 2022, et présentée au Mucem jusqu’au 20 septembre 2026 dans une nouvelle version, relève de cette pratique.

Autour de la black box

Dans la salle Henri Rivière, plongée dans la pénombre, Ferdinandea déploie son dispositif tout autour d’une « black box », salle de projection qui accueille le film de 45 minutes, Incertitudes, cœur de l’installation. Tout autour, film 16 mm, vidéos, photographies, arts graphiques, documents d’archives et peintures, créent des strates de lecture entre passé et présent, science et superstition. 

Les documents d’archives sont français, anglais, siciliens : tous ont eu des prétentions de propriété sur cette apparition d’île, allant y planter leur drapeau respectif, en la nommant différemment : l’île de Graham pour les Anglais, Julia pour les Français, Fedinandea pour le Royaume des Deux-Siciles. 

Sous différentes vitrines, on peut voir des extraits de correspondance échangée entre les consuls français de Naples, Palerme et Malte et le ministère des Affaires étrangères à Paris – des extraits malheureusement difficilement lisibles. Sont également présentés de nombreux dessins, estampes, aquarelles, cartes géographiques, gouaches (qui permettent de s’amuser de quelques écarts de représentation : certains n’ont vu qu’un cratère, d’autres en ont vu jusqu’à sept en éruption !) ainsi qu’un échantillon de roche volcanique récolté par l’expédition scientifique missionnée par l’Académie des sciences de Paris.

Les murs accueillent principalement les œuvres de Clément Cogitore, toutes achetées par le Mucem (ainsi que le film central) : trois impressions au jet d’encre sur papier sous verre gravé, deux vidéos contemplatives (Cendres, Vigilances) et un court film 16mm muet, très pictural (Prémonitions). 

Incertitudes 

Le cœur de l’installation Ferdinandea est le film Incertitudes qui, à travers neuf chapitres, mêle récit historique et « fiction spéculative » : tout en retraçant l’apparition de l’île depuis 1831 à travers des témoignages, courtes phrases dites en anglais, italien, sicilien, français, maltais, arabe (sous-titrés en français). L’artiste imagine, en brouillant les temporalités, et en utilisant différentes images d’archives (parmi d’autres Reagan et les bombardements libyens en 1986) une réapparition de l’île, cette fois-ci au large de la Tunisie, et sous le nom de « Nour », avec tout ce que cela déclenche comme réactions en termes géopolitiques. 

On en retient une vision de la Méditerranée sombre, hantée par la catastrophe. Et une méditation politique et esthétique sur la fragilité des certitudes et la capacité des images à inventer des futurs. 

MARC VOIRY

Ferdinandéa, l’île éphémère
Jusqu’au 20 septembre 2026
Mucem, Fort Saint-Jean, Marseille

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Le luxe tue

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Lacrima © Jean-Louis Fernandez

La directrice du Théâtre national de Strasbourg est une des figures les plus importantes de la scène théâtrale contemporaine. Programmée par le Théâtre du Gymnase hors les murs à La Criée, elle a réuni trois salles pleines pour un spectacle de trois heures qu’elle a écrit et mis en scène. Et qui s’assène comme on subit le dérèglement affolant du monde actuel.

La violence des rapports sociaux est représentée par une robe. De princesse, de mariée, de luxe. À travers elle, c’est tout l’héritage social des monarchies européennes, des empires coloniaux, du capitalisme industriel puis financier qui est représenté. La fabrique, en 8 mois de cette robe de princesse, dont le voile d’Alençon sera porté en tout 27 minutes, dit comment le rêve des uns dépend du cauchemar mortifère des autres. Car cette robe n’est pas une simple anecdote : les plus grandes fortunes françaises reposent sur l’industrie du luxe et la haute couture.

Machine narrative et scénique

Le texte de Caroline Guilea Nguyen met en place un dispositif narratif impressionnant, débutant par la fin, tragique, de la directrice de collection qui se suicide devant sa robe. Tout le reste s’écrira comme un thriller qui revient à la date de la commande, et tisse son intrigue sur trois fils, à Paris pour la maison de couture, à Alençon pour la dentelle, à Mumbai pour la broderie de perles. Trois drames s’y entrelacent également, révélant une violence structurelle faite aux femmes, aux ouvriers, aux ouvrières, par leur mari, leur patron, le système économique qui aveugle les brodeurs de Mumbai et les dentellières d’Alençon, qu’on préfère sourdes et muettes.

La mise en scène est aussi virtuose que l’écriture, fractionnée par des prises de vue en direct diffractées sur un écran omniprésent, qui donnent par contraste plus de relief et d’émotion aux scènes jouées au centre du plateau. Comme si la coexistence malsaine entre nos corps et leur image, leur voix, s’anéantissaient en se multipliant. Les gestes d’amour, de création, se heurtent à l’emprise, au chantage économique, au trafic de mémoire. Les comédiens passent d’un rôle à l’autre avec une plasticité d’autant plus virtuose qu’elle est sans démonstration. Ils incarnent les personnages complexes, campent les simples figures. Chaque changement, chaque déplacement, chaque intention, étant réglée au millimètre. 

Ainsi Lacrima avance comme une machine sensible, et son impitoyable progression provoque les larmes qui coulent lorsque le monde sombre. 

Agnès Freschel

Lacrima a été joué à La Criée du 10 au 12 décembre dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre du Gymnase

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Belsunce dans les oreilles 

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© NICOLAS SANTUCCI

Depuis 25 ans, l’association Ancrages s’attache à préserver et à valoriser les mémoires des communautés immigrées. Sa coordinatrice, Samia Chabani (également collaboratrice de Zébuline) produit aujourd’hui une série de podcasts en partenariat avec Radio Grenouille pour faire entendre ces mémoires, quartier par quartier. 

Les cinq premiers épisodes, réunis sous le titre Fi Khatar Belsunce (« Hommage à Belsunce ») offrent chacun un point de vue différent sur l’histoire récente de ce quartier, à travers le récit d’un·e habitant·e – à commencer par Bouga, rappeur connu pour le titre culte Belsunce Breakdown.

Samia Chabani se concentre d’abord sur les activités commerciales dans le quartier, surnommé dans les années 1980 « le triangle d’or ». Comme l’expliquent les commerçant·es interrogé·es – Halima Brahim et Nasser Sabeur – Belsunce était alors économiquement prospère, notamment grâce aux vacanciers algériens qui venaient y acheter des produits de consommation. 

Iels décrivent également l’importance du commerce à la sauvette, les bazars, la répartition communautaire de l’activité (les Arméniens et la vente de chaussures, les juifs séfarades et la vente de gros…), et la possibilité d’une ascension économique et sociale. 

Bande-son

La musique est également omniprésente dans les récits, et chaque interview est entrecoupée de titres de musique maghrébine et arabe. D’ailleurs, dans le troisième épisode, Mohamed Chabani, ancien vendeur de cassettes, explique l’importance de la musique pour les populations exilées, et décrit l’industrie musicale qui existait dans le quartier. 

Le racisme, la précarité et les tensions avec les autorités sont sous-jacents dans nombre de leurs récits, mais n’en sont pas le cœur. Le podcast s’intéresse surtout à ce Belsunce prospère, de partage, dans lequel les différentes communauté « vivaient en bonne intelligence » comme le formule Mohamed Chabani.

Dans le dernier épisode, l’anthropologue Michel Peraldi offre un regard plus académique sur l’histoire et l’évolution du quartier, et met en lumière les dynamiques qui ont transformé le Belsunce prospère dont le podcast fait vivre la mémoire, en celui que nous connaissons aujourd’hui.

CHLOÉ MACAIRE 

Quartier d’exil - Fi Khatar Belsunce 
Disponible en streaming 
ancrages.org / radiogrenouille.com

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