mercredi 15 avril 2026
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La joie queer à l’horizon 

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Camille Corcejoli © Eric Lebrun

En août 2017, Alex et ses ami•x prennent l’avion en direction des Etats-Unis. Il a reçu cette année-là l’héritage d’un grand-père sexiste et violent qui financera le voyage et la mammectomie à l’horizon, comme une revanche. En chemin, la banalité queer de ce road trip entre pairs ouvre une brèche et pose sur le récit de transition, un regard qui célèbre la joie trans et les familles choisies. 

Camille Corcéjoli, est auteur, enseignant et chercheur en sciences sociales, il sort son premier roman en août 2025, aux éditions La Contre-Allée : Transatlantique. C’est dans le contexte de répressions et visibilité grandissante des existences transgenres que Camille Corcéjoli écrit ce road-book, témoignage d’une transition de genre et d’un pays aux portes du fascisme. 

Le récit est à l’image d’une temporalité queer, entrecoupée de métamorphoses narratives, d’introspections et de réflexions politiques qui usent autant qu’elles galvanisent. La route vers la clinique de West Lake Hills est parsemée de poèmes en prose, d’amours non-binaires, de violences fascistes et institutionnelles, de doutes et d’amitiés en rempart et en joie, contre le monde entier. 

Compagnonnes de voyage

On rencontre au passage une ribambelles de queer, ami•es et inconnu•es qui guident et protègent en une sorte de réseau international de solidarité, les aventures d’Alex, Harli, Djo et Louise. Les noms se multiplient au fil des pages, en amas, en rhizomes et pourtant, bien loin de se perdre dans la foule, on s’attache, on se fie à chacun•es avec la confiance inébranlable d’une expérience commune de l’altérité. 

Si le point de vue d’Alex est interne à son expérience, les ami•x et compagnes de voyage font néanmoins corps collectif face aux émeutes racistes, à la violence policière, à la transphobie administrative et à la misogynie. Iels sont présentesimpliquées, partagent la charge de chaque obstacle, de chaque crainte sans arrogance, sans projection de leur part sur le parcours si personnel, si intime de transition de genre d’Alex. La famille choisie est non-atomique, intergénérationnelle et divergente, elle ne restreint pas, elle ne définit pas, elle est intrinsèquement liée aux vies queer et bien trop souvent effacées des archives et des récits qui en découlent. Le parti pris de Camille Corcéjoli est un hommage à leur existence, qui résonne bien au-delà de la l’expérience individuelle de la queerité. 

C’est également avec justesse que Transatlantique célèbre le doute qui accompagne la transition. La certitude des catégories de genre binaire est portée par le corps institutionnel qui policeautorise la transition et à laquelle Alex doit se plier pour correspondre à ce qu’on attend : un résultat. L’endocrinologue, la conseillère MGEN, la mère et le frère d’Alex sont en attente d’une certitude qui ne vendra pas et qui résiste, avec douleur ou jubilation à un but. Si l’opération semble l’objectif à atteindre, la joie qui découle de la fluidité de genre et du soin collectif est le véritable sujet nécessaire et profondément révolutionnaire de ce récit de transition. 

NEMO TURBANT
Camille Corcéjoli, Transatlantique, Éditions de la Contre-Allée, 192 pages, 20 €

La machine à broyer

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Isabelle Mayault © X-DR

À travers les yeux de son héroïne, Sayonara, assesseure à la CNDA, enceinte et épuisée, l’autrice dévoile les coulisses d’une machine à trier les « bons » et « mauvais » réfugiés.

Le rythme est édifiant : douze dossiers par jour, à peine le temps de respirer entre une Somalienne et un Bangladeshi. Sayonara siège quotidiennement aux côtés d’un juge et d’un assesseur du Conseil d’État, confrontée à un défilé de tragédies dont elle sait d’avance que la plupart seront rejetées. L’autrice n’épargne rien au lecteur, évoquant ces matins où son personnage doit penser à bien être à jeun « pour ne pas vomir » avant certaines audiences de Nigérianes. Comment digérer cette succession de récits de viols, de tortures, de traites humaines ?

On rencontre Abdoulaye Bah, Guinéen torturé pendant huit mois – « on ne sortait plus les mouchoirs pour si peu ». L’OFPRA rejette sa demande : ses motivations sont jugées économiques, « une des pires bévues que quelqu’un puisse commettre ». Peu importe qu’il boite, qu’il porte dans son dos de graves brûlures nécessitant une greffe de peau. Alphonse Ngouma, Centrafricain, a subi neuf jours de torture. « neuf jours… des cacahuètes », pour Pierre-Yves, assesseur du Conseil d’État, imperméable au trauma, qui n’a « sans doute pas jugé utile «  de suivre les formations sur le sujet » et balaie les demandes d’un revers : Sayonara l’imagine avec ses AirPods et ses bières en terrasse, pendu par les pieds : il n’aurait pas tenu dix minutes avant « de balancer toute la Cour ». L’autrice dresse avec causticité une galerie de personnages : La juge Buget, ancienne du pôle antiterrorisme, dont les lunettes violettes et bijoux fantaisie dissimulent une dureté implacable. Pour elle, « un voile égale une ceinture à explosifs ». Entre lucidité et désenchantement, Mayault flirte avec le cynisme sans jamais y basculer totalement.

Le roman interroge l’arbitraire géopolitique à l’œuvre. Il y a Zilan Demir, la « bonne victime » : jeune Kurde, jolie, méritante. Celle-là, on l’accepte. On attend presque qu’elle dise merci, « qu’elle envoie de Marseille une boîte de gâteaux au miel » ou les Ukrainiens qui venaient de rejoindre « le club  envié » des ressortissants considérés d’office en danger.

Mayault décrit une machine à broyer qui ne fonctionne pas toujours en expulsant – la France « n’avait pas les moyens de son racisme institutionnel » – mais en produisant de l’illégalité, en transformant des demandeurs d’asile en clandestins « à la merci des marchands de sommeil et de tous les autres profiteurs de misère ».

Seul bémol à ce roman : les passages sur la vie conjugale et familiale de Sayonara peinent à trouver leur place. Ces scènes domestiques – couches, crèches, soirées entre expatriés – créent certes un contrepoint à l’intensité de la Cour, mais leur banalité assumée et répétitive finit par diluer le propos. On aurait préféré rester au cœur du sujet : cette institution qui broie ce qu’elle prétend protéger.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Toute la misère du monde, d’Isabelle Mayault, Gallimard, 448 pages, 24 €

Barbès créole blues

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Raphaël Confiant © X-DR

Le roman suit un étudiant martiniquais en philosophie à la Sorbonne, Boris, -son père admirait Tolstoï-. Il évolue dans le Quartier Latin, flâne boulevard Saint-Michel, chez les bouquinistes ou chez Gibert en compagnie de ses camarades issus de milieux aisés et intellectuels : Michel, aspirant écrivain, Antoine, révolutionnaire nourri de Césaire et de Fanon, et Hubert, seul blanc du groupe né au Sénégal. Ce dernier, toubab militant « aussi blanc que la farine de manioc », revendique paradoxalement sa « négritude ».

Papa Degaulle

La rencontre avec Émilienne fait basculer le récit. Arrivée en France en 1966 par le Bureau des migrations des départements d’outre-mer (BUMIDOM), elle incarne une tout autre expérience de l’immigration. Ces déplacements organisés par le gouvernement de « Papa Degaulle », ont amené de nombreux Martiniquais et Guadeloupéens de leurs îles natales jusqu’en métropole, en manque de main d’œuvre. Après des voyages éprouvants, le plus souvent par la mer en troisième classe jusqu’au Havre, ils deviennent aides-soignants, facteurs, ouvriers des usines automobiles de l’île Seguin, domestiques ou nounous, confrontés au racisme quotidien.

Roman de l’égarée

Cette diaspora se retrouve le week-end au Foyer des travailleurs d’outre-mer, espace multifonction qui fait office de restaurant, dancing, agence d’emploi, de funérarium et d’abri temporaire pour « ceux que la vie parisienne a démantibulé ». Émilienne, elle, n’a pas eu la chance d’accéder à l’un de ses métiers. Séduite par un compatriote proxénète, elle se retrouve contrainte de travailler pour lui à l’hôtel du Paradis, dans le quartier de Barbès. A la demande de la jeune femme, Boris accepte d’écrire « le roman de l’égarée ». Ce travail littéraire devient pour lui un révélateur social. Le narrateur prend conscience que « nous autres étudiants petits bourgeois vivions dans un tout autre univers que celui de nos compatriotes ». Il découvre également l’existence de blancs « dénantis » vivant sur des bancs, complexifiant et brouillant sa vision des rapports sociaux. Roman d’initiation politique, Barbès créole blues se distingue par sa langue, empreinte de créolismes inventifs signifiants, dont on se délecte : « l’amicalité, l’heureuseté, l’hautaineté, la malpatience, l’enrageaison » qui voyagent au côté d’expression comme « femme dehors », désignant la maîtresse d’un homme marié.

Comédie créole

Cette créativité linguistique s’inscrit dans l’engagement de longue date de Raphaël Confiant pour la langue créole. Né en Martinique, il a été le premier à publier un roman entièrement en créole Bitako-a en 1985, avant de connaître le succès en français avec Le Nègre et l’Amiral en 1988. En 1989, il cosigne avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé le manifeste Éloge de la Créolité, texte fondateur qui défend une identité multiple et complexe. Figure majeure de la littérature caribéenne depuis plus de quatre décennies, Raphaël Confiant construit patiemment ce qu’il nomme sa « Comédie Créole » -référence à la Comédie humaine de Balzac-, un projet littéraire visant à décrire les multiples composantes du peuple martiniquais à travers les siècles, de l’esclavage et du travail dans les cannes à sucre des békés jusqu’aux migrations contemporaines.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Barbès créole blues, de Raphaël Confiant,Mercure de France, 260 pages,21 €

La filiation sous le volcan

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Philippe Manevy © X-DR

Roman de l’identité familiale, récit de territoire, enquête intime sur le geste romanesque La Montagne ardente est à la fois une éruption, et un tombeau d’identités minuscules.

Une identité à la croisée des chemins

Ancré au pied du Lizieux, volcan ancien d’Auvergne, le récit reconstitue l’histoire de quelques figures propres à la lignée paternelle de l’auteur, sur l’ensemble du XXᵉ siècle, dans la continuité de La colline qui travaille. À partir de legs précieux et dérisoires, photos, textes, récits de souvenirs, Philippe Manevy donne vie et substrat concret à des vies ordinaires, emportées par l’avènement de la modernité, des guerres et de l’exode rural. Paysans, hommes et femmes de pierre et de labeur, figures de religion, d’instruction et d’administration, ils sont autant de personnages rudes, reliés intrinsèquement à la géologie volcanique, vive et ardente, d’après l’étymologie même de Manevy. Au cœur du roman se joue, d’une manière qui emprunte ses points de vue à l’histoire, l’ethnographie et la sociologie, une interrogation permanente sur l’identité qui se situe toujours à la croisée des chemins, des relations entre les êtres, échappant ainsi à toute saisie définitive.

L’écriture des sillons et du mythe familial

À partir de la figure de Joseph, le grand-père que l’auteur n’a pas connu, à partir de celle de Jeanne, sa grand-mère, se construit un mythe familial qui permet à l’auteur d’établir une analogie profonde entre les gestes de labourer, repriser et écrire. L’écriture de La montagne ardente, qui documente avec précision les noms, les dates, les lieux, est à la fois austère et dense, à l’image des figures qu’elle sculpte dans la glaise. Mais elle s’accompagne d’une forte dimension symbolique et analogique, la phrase avançant par métaphores emboîtées et concrètes et qui forment la matière vivante et vitale du roman : pluie de grenouilles, basalte, sillons, tissage… Le texte fonctionne également comme un méta-récit, qui révèle les clés de ses propres principes, entre humilité et doute.

La Montagne arrdente s’écrit dans un écart constant entre passé généalogiqueetdystopie crépusculaire, renouvelant ainsi le récit de filiation et le roman de terroir. Il se lit comme un parcours réflexif sur ce que signifient aujourd’hui l’héritage, la transmission : non possession mais circulation.

Florence LETHURGEZ

La montagne ardente, Philippe Manevy, ed Le bruit du monde

paru le le 5 février

L’intime, l’enquête… Et les nuages

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Mathieu Simonet © Olivier Dion

Mathieu Simonet publie en janvier aux éditions Philippe Rey Le Grain de beauté, son huitième roman autobiographique. Trois ans après La Fin des nuages, l’écrivain revient sur les années qui ont suivi la disparition de Benoît Brayer, son mari, décédé en 2020 d’un mélanome. Le titre désigne ce grain de beauté apparu sur le sexe de Benoît à l’adolescence et qui finira par le tuer.

Fidèle à sa méthode d’écrivain-enquêteur, Simonet transforme le deuil en investigation. Il convoque ses souvenirs, les écrits laissés par Benoît, reprend contact avec ses proches et d’anciens amis qu’il n’avait jamais rencontrés. Cette plongée réserve des surprises : Mathieu découvre que l’homme avec qui il a partagé sa vie avait une personnalité plus complexe qu’il ne l’imaginait. Le livre interroge : « peut-on vraiment connaître celui ou celle qu’on aime ? »

Son mari lui ayant expressément demandé d’écrire sur lui après sa mort, Simonet livre un récit d’une franchise désarmante. Il n’élude rien : ni l’absence de sexualité dans leur couple après le mariage, ni la manière dont, après le décès de Benoît, la sexualité est devenue pour lui un moyen de se reconnecter à la vie. Le livre raconte aussi ses rencontres au cimetière du Père Lachaise avec d’autres parents endeuillés, son déménagement, ses transformations professionnelles – avocat durant vingt ans, il se consacre désormais à l’écriture – et ses tentatives pour retomber amoureux.

Marseille et les nuages

Les Marseillais ont découvert Mathieu Simonet lors de plusieurs interventions qui témoignent de son approche de la littérature. En mai 2024, au Mucem, il participait au festival « Oh les beaux jours ! » à une rencontre intitulée Le cœur dans les nuages – À travers soi, aux côtés de l’écrivain italien Paolo Giordano. Le Mucem a également accueilli en mars 2024 la Journée internationale des nuages, événement qu’il a créé en 2022 pour sensibiliser à l’appropriation et à la manipulation des nuages – thématique au cœur de La Fin des nuages.

Mais c’est aussi avec le collège Sylvain Menu du 9e arrondissement que Simonet a mené un projet ambitieux. Tout au long de l’année 2024-2025, il a enquêté avec les élèves de troisième sur le drame qui a coûté la vie à Sylvain Menu, cousin éloigné de l’écrivain et jeune héros de 16 ans, mort lors d’un accident dans les calanques le 28 juin 1981. Avec les élèves, il mène une enquête pour démontrer que les articles de journaux de l’époque contenaient des erreurs – une réflexion particulièrement pertinente à l’heure des fake news-. Une restitution publique a été donnée au Théâtre de la Criée le 23 mai 2025.

Autobiographies collectives

Depuis deux décennies, Simonet construit une œuvre à la croisée de l’enquête journalistique et de la performance. Il pratique ce qu’il appelle les « autobiographies collectives » : des récits où sa propre histoire se tisse avec celles des autres. Dans Marc Beltra, roman autour d’une disparition (2013), il enquête sur la disparition d’un étudiant en Colombie, transformant cette absence de réponse en méditation sur le deuil impossible. Il a aussi raconté sa mère dans La Maternité (2012), son père dans Barbe rose (2016), et son amie Anne-Sarah Kertudo dans Anne-Sarah K. (2019).

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le grain de beauté, Éditions Philippe Rey, 352 pages, 22 €

Des Rose et des épines

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Maryline Desbiolles © Philippe Matsas

Maryline Desbiolles, qui n’est pas dépourvue d’imagination, s’est donné une contrainte d’écriture : demander à des femmes qui portent le prénom Rose, ou ses composés, de lui raconter leur histoire. Suite à une petite annonces sept femmes ont accepté le jeu. Elle en inventera une autre qui porte la voix des sept Rose. Une « Shéhérazade d’une seule nuit (…) sans sultan » qui raconte son histoire pour rester en vie et passer une nuit au chaud dans un hôpital, suite à des blessures dont on ne connaît pas l’origine. « Grand échalas » blessé, meurtri par des brûlures. Sa voix s’élève dans un flux continu, s’adresse à l’infirmière ou l’aide-soignante et les mots et les images se déroulent. Des personnages prennent vie, : Rosie, Rose-Marie ou Rosa, Rosina, Rosetta… Marie-Rose fut la première, la bergère qui emmenait la narratrice enfant dans les collines avec ses chèvres, vêtue d’une jupe plissée couleur du ciel. Puis les personnages de l’enfance, les grands-parents italiens, siciliens pour l’une, calabrais pour l’autre, l’accueil en France où l’une était traitée de bohémienne et rejetée avec ses sœurs et frères, les villages aux rochers gris, la cueillette des fleurs d’orangers enivrantes. Une Rose venue du Nigeria qui ne sait ni lire ni écrire évoque la traversée de la mer et du désert, sans boire ni manger. Et dans toute les histoires, l’apparition d’un cheval noir avec une étoile blanche sur le front.

Le ruban des langues

Les souvenirs se mélangent et les mots les servent avec saveur. L’évocation des origines nourrit le récit, les mots éclosent. Maryline Desbiolles entremêle certainement ses propres souvenirs à ceux des Rose quand elle évoque ces villages des Alpes maritimes qu’elle connaît si bien, comme elle en connaît les expressions et les accents, elle-même petite fille d’émigrés italiens parfois dédaignés par des locaux. Son récit commence d’ailleurs avec humour quand elle évoque les o ouvert et fermé de Rose et ces accents qui « déhanchent » la langue. La narratrice s’épanche de plus en plus auprès de l’infirmière et déverse sa parole dans le désordre comme un ruban de mots se déroulant dans les airs, la délivrant. Les anecdotes se succèdent comme des flasches qui s’allument et s’éteignent rapidement, emportant lectrices et lecteurs dans leur sillage.

CHRIS BOURGUE

Rose la nuit de Maryline Desbiolles, Éditions Sabine Wespiesser, 144 pages, 18 €

Marseille, prochaine capitale du cinéma !

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La future cinémathèque en chantier © C.L.

Grande nouvelle pour les féru·es de cinéma; début 2027, une antenne marseillaise de la Cinémathèque française ouvrira ses portes au Campus La Plateforme, dans le quartier des Crottes. Installée dans la capitale depuis sa création en 1936, cette annonce marque un nouveau tournant. Le projet s’inscrit dans le cadre de « Marseille en grand », annoncé en 2021 par le Président de la République, visant à : « placer la culture au cœur du développement du territoire ». Soutenue par les collectivités territoriales, la Cinémathèque de Marseille s’implantera sur plus de 1 500 m², avec comme mission la diffusion et la transmission du patrimoine cinématographique auprès du plus grand nombre.

Chantier en cours!

Une dalle de béton, quelques escaliers : les bases sont là, mais il reste toutefois encore difficile d’imaginer le public déambuler dans l’espace. Quelques mois de travaux suffiront à l’ancienne friche industrielle pour quitter son aspect encore austère et se transformer en 400 m² d’espaces d’exposition. La première, prévue en avril 2027, portera sur les représentations de Marseille au cinéma et en séries. Ce même bâtiment accueillera un pôle éducatif prévu pour recevoir une panoplie d’actions culturelles et transmettre à tous·tes la magie du cinéma. Enfin, quelques dizaines de mètres plus loin, un bâtiment, cette fois-ci tout neuf, accueillera trois salles de cinéma (deux d’art et essai et une spécialement dédiée à la programmation de la cinémathèque). Ce qui s’apparente pour l’instant à un chantier promet un beau lieu culturel au cœur d’un quartier en pleine transformation.

Secousse médiatique

Mais… l’ouverture de cette nouvelle antenne intervient dans un climat épineux : en décembre dernier, la projection du Dernier Tango de Bernardo Bertolucci, prévue dans une rétrospective du cinéma de Marlon Brando, avait suscité une vague d’indignation. Promotion de la culture du viol, scène tournée sans le consentement de Maria Schneider : la projection, prévue sans médiation, n’avait absolument pas ravi le public. Sous la pression, la cinémathèque avait finalement déprogrammé le film et fait un mea culpa lors d’une session devant la commission parlementaire sur les violences sexuelles… S’ajoutent à cela les propos de Frédéric Bonnaud, tenus en 2018, qualifiant de « demi-folles » les manifestantes contre les rétrospectives Roman Polanski et Jean-Claude Brisseau. Enfin, un rapport de la Cour des comptes de février 2025 pointe aussi des manquements en matière de conservation et de diffusion. La nouvelle antenne s’ouvre donc dans un contexte d’interrogations : certes, elle s’appuiera sur l’expérience parisienne, mais n’en répliquera pas la formule. Tout reste encore à créer dans la Cité phocéenne, à commencer par les salles de cinéma. Affaire à suivre…

CARLA LORANG

Le grand rêve américaine

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ICE, politique anti-immigration… Si, pendant des décennies, les États-Unis d’Amérique incarnaient un eldorado, la grande puissance occidentale apparaît désormais comme le berceau de la haine et d’une profonde désillusion. Une image qui ferait presque oublier que, quelques siècles auparavant cette terre, pourtant volée aux natives, offrait encore l’illusion d’un espace de liberté.

Plongée dans le destin d’Eliza, la bande dessinée de Paula Lombas, adaptée de Fille du destin d’Isabel Allende, retrace le parcours initiatique et aventureux d’une adolescente chilienne en quête de liberté. Au cœur du 19e siècle, à l’époque de la ruée vers l’or aux États-Unis, l’ouvrage dépeint une période de pleine mutation…

Refuser le destin

Valparaíso, 1832. Un enfant est laissé à l’abandon aux abords d’une riche maison de famille anglaise. Recueillie par Rose Sommers et son frère Jeremy, la jeune fille grandit dans une éducation bourgeoise. À l’âge adulte, la famille tente de lui trouver un prétendant de bonne famille. Elle devra alors obéir à des préceptes genrés, allant de « s’arranger pour qu’il se sente toujours supérieur jusqu’au devoir marital ».

Mais, ce destin-là, Eliza n’en veut pas, elle l’a toujours refusé. De plus, son cœur bat pour un autre: Joachim, un jeune Chilien en quête d’aventure, parti créer son futur en Amérique, « le pays où tout le monde pourrait devenir riche à la sueur de son front ». Décidée, elle s’enfuit à sa recherche, renonçant à son faux destin bourgeois pour devenir chercheuse d’or.

Mais les chercheuses d’or se font rares à cette époque. Contrainte de dissimuler sa féminité, Eliza se fait passer pour un jeune garçon une fois arrivée en Californie. Si les hommes ont le droit de rêver, pourquoi n’y aurait-elle pas droit elle aussi?

Loin de l’eldorado

Avec en filigrane, la quête romantique, la bande dessinée explore aussi, ans des coloris ocres et ambrés, les pans obscurs de l’histoire. Elle fait ressentir, au fil des planches,par ses silhouettes aux contours flous mais aux regards acerbes, le climat hostile envers les étrangers. «Dehors les Latinos » résonne tristement avec l’actualité récente des politiques migratoires de Donald Trump…

Car les Etats-Unis ont été, dès leur création confrontés à des divisions complexes et profondes. Tandis que les États du Nord, portés principalement par l’immigration européenne, s’industrialisent, les États du Sud restent dépendants du travail des Afro-Américains réduits au statut d’esclave. En Californie, terre de la ruée vers l’or, se cristallisent des tensions multiples autour de l’arrivée des aventuriers venus d’ailleurs.

Le ton romanesque combiné à l’histoire d’amour, aux planches ordonnées aux traits fins, rendent la lecture légère malgré les multiples violences qui imprègnent l’histoire… Si l’époque paraît lointaine, le récit révèle une Amérique déjà fracturée propice aux violences à venir.

CARLA LORANG

Fille du destin

Isabelle Allende, Paula Lomas

Editions Le Lombard

Paru le 13 février

Lætitia Bianchi, une autrice au MAAOA

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Laetitia Bianchi © Francesca Mantovani/Editions Gallimard

Franco-mexicaine, écrivaine, éditrice et traductrice, Lætitia Bianchi tisse depuis plusieurs années un dialogue fécond entre littérature, arts populaires et mémoire visuelle. Son œuvre, nourrie par un séjour prolongé au Mexique entre 2013 et 2017, explore avec sensibilité les zones d’interpénétration entre imaginaire collectif, croyances populaires et héritages coloniaux.

À l’occasion de cette rencontre, l’autrice proposera une conversation entre son écriture et la collection d’arts populaires mexicains du musée, un ensemble rare de sculptures, ex-voto, masques et objets votifs qui témoignent de la vitalité des traditions populaires et des continuités entre art et rituel.

Son dernier roman, Bonampak (Verticales, 2025), revisite la découverte d’un site maya en donnant voix aux explorateurs mais aussi aux paysages et aux silences des peuples oubliés. Par une écriture à la fois documentée et poétique, elle interroge les naïvetés néocoloniales de l’archéologie et les imaginaires hérités des explorations scientifiques.

Mémoires des collections

Fondatrice des éditions Mexico (2022), Lætitia Bianchi s’attache à redonner visibilité à l’imagerie populaire, du graveur mexicain José Guadalupe Posada aux louboks russes, tout en traduisant des textes fondateurs, comme Les Oiseaux d’Aristophane (Arléa, 2024).

Cette rencontre s’articule avec le processus de refondation du projet scientifique et culturel du MAAOA, mené par son directeur Benoît Martin et les équipes de conservation, de recherche et de médiation. Elle participe à une réflexion sur la manière dont les musées racontent aujourd’hui les objets hérités des collections coloniales notamment les artefacts amérindiens : parures de plumes, crânes rituels ou objets cérémoniels issus de dons historiques (Heckenroth, Gastaut). Plus que des curiosités, ces œuvres incarnent des usages spirituels et des liens vitaux avec les cultures d’origine, auxquels la littérature peut offrir une voie sensible de résonance.

Entre écriture et ethnographie, fiction et mémoire, Lætitia Bianchi invite ici à repenser la relation entre récit, regard et restitution, un cheminement poétique au cœur des débats actuels sur la représentation des mondes autochtones et les communautés sources dans les musées.

SAMIA CHABANI

28 février,
Centre de la Vieille Charité, Marseille

Après l’effondrement, réinventer le langage

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Emmanuelle Heidsieck © T. Rateau

Nous sommes en 2078 en Provence, sur les rives du lac de Sainte-Croix. Le monde d’avant n’existe plus. Après le coup d’État d’extrême droite de 2032, la France et l’Europe ont sombré dans une guerre civile de vingt ans. Des villes entières ont disparu. Le réseau informatique s’est effondré, emportant avec lui archives et mémoire collective. Seuls quelques centenaires témoignent encore de ce qui fut.

Dans une petite bourgade, une communauté intergénérationnelle tente de refaire société. Mais comment, après la dictature, recréer sur les ruines du monde capitaliste ? En se réappropriant le langage, pour commencer. Fini les acronymes qui masquent la violence sociale, ces PSE (Plans de sauvegarde de l’emploi) qui ne sauvegardent rien mais laminent, ce contrôle-sanction permanent des chômeurs, ces fonds de pension travestis en épargne retraite. Place à un vocabulaire simplifié à l’extrême, banni d’abstraction, le plus transparent possible, garant d’une démocratie réinventée.

Des habitants-chercheurs mènent l’enquête sur le monde d’avant, tentant de comprendre comment une société a pu se perdre dans les euphémismes et le jargon technocratique, dépossédant le peuple de la pensée politique, jusqu’à la catastrophe. Cette dystopie prolonge l’engagement d’Emmanuelle Heidsieck pour la protection sociale, elle qui fut longtemps journaliste spécialisée sur ces questions et demeure une militante de la Sécurité sociale.

Une œuvre qui ausculte

Le qualificatif de « roman social » s’applique plus qu’à aucun autre à Emmanuelle Heidsieck. Depuis son premier texte, Bonne année ! Manifeste pour un revenu d’existence (Éditions du Toit, 1999), qui associait nouvelles sur le chômage et entretien avec l’économiste Yoland Bresson, elle construit une œuvre qui ausculte méthodiquement les zones aveugles de notre système social.

Chacun de ses livres éclaire un pan différent du démantèlement néolibéral. Notre aimable clientèle (Denoël, 2005) plongeait dans la souffrance au travail d’un employé des Assédic, contraint à une mutation forcée dans le contexte de privatisation rampante des services publics. Il risque de pleuvoir (Seuil, 2008) démontait les manœuvres des assureurs privés pour grignoter la Sécurité sociale. Avec À l’aide ou le rapport W (éditions du Faubourg, 2020), l’autrice franchit un cap dans la dystopie. Deux hauts fonctionnaires, A et B, doivent rédiger un rapport pénalisant tous les actes gratuits – garder les enfants d’un voisin, dépanner un ami… Le don, échappant au système marchand, devient délit, la solidarité passible de prison. L’autrice démonte la logique néolibérale poussée jusqu’au grotesque absurde.

Puis, en 2023, Il faut y aller, maintenant (Éditions du Faubourg) bascule dans l’anticipation politique : Inès, menacée d’arrestation lors d’un coup d’État militaire d’extrême droite en France -déjà-, doit prendre le chemin de l’exil, aidée par Aida, sa femme de ménage devenue sauveuse inespérée.

Plus qu’une succession de romans, Heidsieck bâtit une œuvre dans laquelle ses personnages circulent de livre en livre, dans une fresque éclairant un aspect différent d’une même décomposition. La progression est significative : partant de situations réalistes ancrées dans le présent (souffrance au travail, conflits de classe, privatisation) Heidsieck glisse progressivement vers la dystopie pure. Comme si le présent contenait déjà, en germe, le futur autoritaire. Après avoir documenté minutieusement la catastrophe en cours, elle imagine ce qui pourrait naître après l’effondrement. La question n’est plus seulement : comment en sommes-nous arrivés là ? » mais « comment reconstruire autrement ?

Heidsieck ne se contente pas d’écrire : elle agit. Contributrice aux ouvrages collectifs Et nous vivrons des jours heureux (Actes Sud, 2016) et Les jours heureux (Éditions de la Découverte), elle travaille à actualiser et défendre l’héritage du programme du Conseil national de la Résistance.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Depuis la nuit des temps, d’Emmanuelle Heidsieck
Éditions de L’Attente - 14,50 €