jeudi 8 janvier 2026
No menu items!
Cliquez sur l'image pour vous abonnerspot_img
Accueil Blog Page 26

Entre deux pôles

0
L'incroyable femme des neiges

Baie de Baffin.Groendland. Une femme, seule sur l’étendue de glace,  avance contre le vent polaire, dans une lumière rasante et installe un bivouac. Tout à coup un ours et un combat, à mains nues, dans ce froid extrême. Cette femme, c’est Coline Morel jouée par Blanche Gardin dans le nouveau film de Sébastien Betbeder , L’Incroyable femme des neiges . On  retrouve Coline,  en France, dans un hôpital  du Jura, où  un diagnostic lui est donné . « J’ai 46 ans et je vais bientôt mourir » nous apprend –elle.  Elle vient de se faire licencier de son emploi de chercheuse, spécialiste des pôles, et revient dans la maison familiale où vit son frère  Basile (Philippe Katerine), surpris et gêné : elle n’a plus donné de nouvelles depuis des années. Un retour qui commence par un coup de poêle sur la tête et ce ne sera pas le seul couac de ce séjour. Elle apprend que son compagnon, Sacha la quitte après 18 ans de vie, presque commune : Coline était souvent en expédition sur les traces du qivittoq, un  être surnaturel errant et mystérieux, issue de la mythologie inuit. « Je t’ai quittée parce que tu me faisais peur, lui dit –il par téléphone. Effectivement, Coline semble incontrôlable et dans le village , elle « sème la terreur » si bien que le frère cadet, Lolo (Bastien Bouillon) est appelé en renfort. Quand Coline croise Christophe, son premier amour, marié et instituteur, elle s’invite dans sa classe de maternelle pour venir raconter ses aventures polaires devant sa classe de maternelle. Une séquence hilarante ; un vocabulaire de spécialiste puis une démonstration, couteau à la main d’un  avec l’ours. Des enfants terrifiés et un prof  affolé chez qui elle va débarquer un soir. Elle agresse sa femme  l’accusant de lui avoir « volé » Christophe, jusqu’à ce qu’elle soit interpellé. Malgré l’aide apportée par ses frères à qui elle n’a toujours pas révélé sa maladie incurable, elle n’arrive pas à vivre là et….disparait. Tous la croient morte  et on laisse aux spectateurs découvrir la nouvelle vie ,  le choix de cette femme, borderline, qui vient de vivre une expérience ; se confronter à sa propre famille pour vraiment être sûre de sa place dans le monde. Une femme libre de choisir « un bon jour pour mourir » comme Dustin Hoffman dans Little Big Man qu’on entrevoit sur un écran.

Un film au sujet grave, un personnage confronté à la mort, mais que Sébastien Betbeder traite avec humour comme une comédie : « J’assume totalement le film comme une comédie, même si j’aime beaucoup le terme de « dramedy ».Et c’est vrai qu’on rit dans ce film, souvent surpris par ce personnage de femme exploratrice, solitaire, qui a toujours cherché un sens à sa vie, dont Blanche Gardin  a su exprimer toutes les facettes. Quant aux deux frères, l’interprétation de Philippe Katerine et Bastien Bouillon est parfaite.  Un beau travail aussi du directeur de la photo, Pierre-Hubert Martin, aussi bien pour les plans larges aux couleurs froides du Groenland  que pour les intérieurs aux tons chauds,  jaunes ocres.  Un film à découvrir

Annie Gava

L’incroyable femme des neiges en salles le 12  novembre

Je suis une « pue-la-pisse »

0

Non, je ne vais pas vous parler de mes odeurs corporelles que je pense peu nauséabondes. 

PLP est un sigle qui désigne les « pue-la-pisse », employé par les gendarmes qui ont protégé la méga-bassine de Sainte-Soline. C’est à dire en l’occurrence les militants écolos, mais aussi les gilets jaunes, les manifestants contre la réforme des retraites, bref ce qu’on nommait autrefois la populace, aujourd’hui la racaille. 

Déshumaniser le peuple – les sans-dents ou les sans Rolex, selon où l’on place le curseur de la pauvreté – est un des stades ultimes avant le massacre de masse. Un prélude indispensable à  l’« extermination des nuisibles ». Les rats, disaient les Nazis pour désigner les juifs et des tziganes, les cafards, disaient les Hutus de leurs compatriotes Tutsies, les « restes de l’épée » disaient les Turcs des Arméniens échappés au génocide de 1915. « Nous combattons des animaux humains » a déclaré Yoav Gallant, ministre israélien de la défense, condamné en 2024 pour crimes de guerre et crime contre l’humanité. 

Kiffer la mort

Les actes commis à Sainte-Soline n’ont rien de génocidaire, mais les vidéos dévoilées par Libération et Médiapart nous font entendre des propos inacceptables. Les gendarmes parlent de leur plaisir à « shooter » les PLP, à leur « défoncer la tête », à tirer sur leurs enfants, à atteindre directement les corps avec les capsules des lacrymogènes. À faire des dégâts dans les chairs de leurs concitoyens. Ils regrettent de ne pas pouvoir tirer à balle réelle, visent des manifestants pacifiques qui se replient. Leurs officiers ordonnent d’effectuer des tirs tendus, interdits, ils s’exécutent avec excitation, éprouvant « le plus gros kif de [leur] vie ». C’est qu’ils tirent sur des manifestants qui défendent l’intérêt du vivant contre l’agroalimentaire, des pue-la-pisse.

Il est des étapes qui nous éloignent dangereusement de l’État de droit. Quand Trump se vote une amnistie pour lui-même, gracie les émeutiers meurtriers du Capitole (5 morts, dont 1 policier), destitue les juges qui les ont condamnés, il met à mal la démocratie américaine. Mais quand nos forces de l’ordre violentent le peuple qu’ils sont censés protéger, le danger est tout aussi grand. L’uniforme est aujourd’hui, à nouveau, ressenti comme une menace. 

Car la mémoire d’une police qui tirait à balle létale sur des Français n’est pas si loin. 1974 pour les Martiniquais, 1967 pour les Guadeloupéens, 17 octobre 1961 sur le Pont de Neuilly, en jusqu’en 1962, régulièrement, en Algérie Française. En métropole, les juifs, les résistants, les gaullistes, les communistes ont été arrêtés, torturés, exécutés par la police française aux ordres de la Gestapo. C’est cette mémoire qui a limité, en mai 68, le recours policier à la violence, et interdit l’usage des armes létales contre des manifestants, fussent-ils agressifs, et l’usage de la force sans sommation et sans légitime défense. 

Or on ne compte plus aujourd’hui les abus des « forces de l’ordre » qui dérogent aux ordres, tuant Zineb Redouane à son balcon, Mohamed Bendris sur son scooter, jetant à terre des manifestantes isolées, faisant des descentes musclées dans les bars LGBT, contrôlant, insultant, humiliant au faciès, régulièrement, et impunément.

Maintien de la domination

Les habitants des quartiers populaires sont les premiers à réclamer la présence accrue d’une police qui les protège. Les femmes et les enfants victimes de violences, les otages, les harcelés, les affaiblis, ont besoin d’une protection d’État, afin que la loi du plus fort ne soit pas le droit. Réclamer davantage de sécurité, sinon d’ordre, est dans l’intérêt du peuple.

Mais parmi les victimes anciennes des violences policières, parmi leurs descendant·es, certain·es ont conservé la peur latente d’un uniforme qui ne maintient pas l’ordre, mais la domination. Ces PLP connaissent le cœur qui s’emballe quand iels tendent leurs papiers, la sueur qui goûte quand des rangs de militaires patrouillent, le malaise quand les programmes politiques réclament « plus de bleu partout », la colère quand ils affichent un « soutien inconditionnel à la police ». Rien, justement, ne devrait être moins inconditionnel que de confier sa vie à un tiers armé. 

AGNÈS FRESCHEL


Retrouvez nos articles Société ici

« Aller vers » : Clémentine Baert présente À te regarder

0

Depuis le début des années 2000, la comédienne, metteure en scène et autrice Clémentine Baert explore, à travers le théâtre, la danse et la musique les multiples visages de l’identité. Son précédent spectacle, Dans la ville quelque part, créé en 2024 au Théâtre Liberté à Toulon, évoquait les souvenirs d’une histoire d’amour, sur fond de musique électronique.

À te regarder est le nouveau spectacle qu’elle a imaginé en réponse à l’invitation des Théâtres, dans le cadre du projet « Aller vers » : un spectacle itinérant et un conte bal populaire intergénérationnel, qui plonge dans les souvenirs d’une femme et fait revivre tous les bals qui auraient pu changer sa vie. Un rite collectif et joyeux, mêlant musique live, chant, récit et mouvement.

Chaque étape du spectacle s’ancre dans un lieu, sur une place, dans une cour, sous un préau : l’espace devient guinguette, piste de danse et théâtre de mémoire, réunissant les fragments d’une existence et les échos de celles des spectateurs. Porté par quatre interprètes et musiciennes : Clémentine Baert, Amélie Denarié, Laurence Janner et Aurélie Mestres, c’est une célébration à la fois joyeuse et mélancolique des corps qui se frôlent, des regards qui se cherchent, des souvenirs qui se rejouent au rythme d’un accordéon ou d’une guitare.

MARC VOIRY

À te regarder

Du 18 au 21 novembre
Divers lieux, Allauch, Barbentane, Marseille

Retrouvez nos articles Scènes ici

La mandoline au cœur d’October Lab

0

Après deux concerts à Malte et Bolzano (Italie), l’Ensemble Télémaque revient à Marseille pour présenter Les Concertos d’Azur, sixième édition de son October Lab. Entretien avec Raoul Lay, chef d’orchestre, fondateur de l’ensemble

Zébuline. Vous organisez votre sixième October Lab. Pouvez-vous nous rappeler le principe du projet ?
Raoul Lay. October Lab est une plateforme d’échanges, de création et de diffusion internationale lancée en 2018 avec l’Ensemble Télémaque. Nous commandons à des compositeurs du monde entier des œuvres que nous créons et donnons ensuite en tournée. Nous avons ainsi travaillé avec le Canada, le Pays de Galles, la Chine, Hong Kong, l’Espagne Malte… Chaque édition se déroule en lien avec des institutions partenaires et des jeunes musiciens. En 2026, nous irons à New York, Boston, Southampton et à la Fondation Camargo, puis en 2027 au Japon à Tokyo, Kyoto et Okinawa. L’idée est de faire voyager la création, de l’ancrer dans des paysages sonores et culturels variés.

Cette année, la mandoline est au cœur du projet. Pourquoi ce choix ?
Parce que c’est un instrument fascinant, à la fois populaire et peu exploré dans la musique contemporaine. Et puis nous avons à Marseille Vincent Beer-Demander, virtuose de l’instrument que le monde entier nous envie. Avec lui, nous avons voulu donner à la mandoline une vraie place de soliste, dans l’esprit du concerto. Les compositeurs, un peu surpris au départ – on ne commande pas tous les jours un concerto pour mandoline ! – se sont pris au jeu. Le programme comporte quatre pièces : Fighting for Hope du Maltais Karl Fiorini, puis trois concertos. Celui des Italiens Luca Macchi et Manuela Kerer et le mien Cert’Anni. L’ensemble de ces créations a pour ambition de constituer un répertoire contemporain pour mandoline, destiné aux interprètes de demain.

Quatre compositeurs, quatre styles : quelles esthétiques vont dialoguer sur scène ?
La richesse de ce cycle est de réunir quatre univers différents autour d’un même instrument. Luca Macchi, élève de Franco Donatoni, signe une écriture post Boulez tellurique, désarticulée. Manuela Kerer, aime travailler à la croisée de la musique et du spectacle vivant –elle est directrice artistique de la Biennale de Munich –, Karl Fiorini signe une pièce post-romantique, lyrique. Mon Cert’Anni est la pièce la plus tonale que j’ai jamais composée : le premier mouvement est un thème avec variations de plus en plus virtuose, suivi d’un adagio en glissando pour finir sur une section rythmique.

October Lab se distingue par ses collaborations internationales. Comment se construisent-elles ?
C’est un projet collectif à chaque étape. Pour ce cycle, nous avons travaillé avec le Malta Festival of Ideas, puis à Bolzano avec le Conservatoire Monteverdi dont le niveau est remarquable. D’ailleurs, deux de leurs étudiants – une harpiste et un percussionniste – participent à la tournée qui va s’achever par deux dates à Marseille et aux enregistrements qui donneront lieu à un album.

Après six éditions, quels sont les acquis de October Lab ?
Depuis sa création, nous avons passé trente-sept commandes de création, organisé quinze masterclass et joué dans plus de 80 conservatoires de neuf pays. October Lab est devenu un laboratoire, un lieu de liberté où les compositeurs osent, où la musique contemporaine se réinvente.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNE-MARIE THOMAZEAU

October Lab

Retrouves nos articles Musiques ici

Le sentiment de l’aérien

0

Avec Contre-nature, Rachid Ouramdane flirte avec le ciel et l’apaisement. Un an après sa création, la pièce magistrale du directeur du Théâtre national de Chaillot passe enfin à Miramas, Ollioules et Aix-en-Provence

Rachid Ouramdane a pris en 2021 la direction du Théâtre national de Chaillot, une maison à l’histoire remarquable, où Jean Vilar réinventa le Théâtre national populaire et que Didier Deschamps, directeur précédent, transforma en Théâtre national de la Danse, contemporaine et de création. Rachid Ouramdane, nommé à sa suite par Roselyne Bachelot en pleine crise du Covid, avait pour projet d’en faire le théâtre de la diversité et de l’hospitalité, projet qu’il conduit avec brio, tout en poursuivant son œuvre de chorégraphe avec la Compagnie de Chaillot.

Si celle-ci n’est pas une troupe permanente, les « danseurs-acrobates », comme Rachid Ouramdane les désigne, ont des « parcours hybrides » qui leur permettent d’être à l’aise aussi bien dans les airs qu’au sol. Porteurs, voltigeurs et danseurs fabriquent ensemble une danse-cirque où il s’agit pour les uns de « polir leurs gestes » pour « fabriquer un leurre », afin que les spectateurs « ne comprennent plus qui porte qui et où sont les limites des corps ». Pour les autres, danseurs contemporains pourtant habitués aux acrobaties de la danse contact, il s’agit ici de s’élever plus haut, de tourner plus vite, d’être projeté·es plus loin, de multiplier les portés successifs.

Evocation pudique du deuil

Et la recette fonctionne grâce à la musique apaisée de Jean-Baptiste Julien et la scénographie de Sylvain Giraudeau, faite de projections de visages, de paysages vides, sur des tulles et des fumées. Il s’agit d’évoquer un deuil contre-nature, celui d’un fils, et la pudeur du chorégraphe transforme cette évocation de « la douleur de ceux qui restent » en un voyage vers la douceur d’un souvenir, presque apaisé, où les corps se portent, s’enlacent, confient leur poids aux autres, où les chutes se reçoivent, s’amortissent, permettant l’abandon, construisant la confiance.

Embrassant son sujet, la danse se fait pudique, neutralisant les exploits physiques, pourtant exceptionnels, des interprètes qui semblent abolir la gravité. La fragilité devient une force, le noir du deuil une douce brillance. « On est fait, dit le chorégraphe, des personnes que l’on a connues et qui nous ont quittées ». Les images jaillissent, inattendues, les émotions sortent des brumes et apaisent, comme le peuvent parfois les larmes.

Agnès Freschel

Contre-nature

Rachid Ouramdane

Compagnie de Chaillot

12 novembre

Théâtre La Colonne, Miramas

Scènes & Cinés

14 et 15 novembre

Théâtre de Châteauvallon, Ollioules

Scène nationale Châteauvallon-Liberté

18 novembre

Pavillon Noir, Aix-en-Provence

Centre National Chorégraphique

Le cirque, vent debout

0

Du 14 au 16 novembre, La Nuit du cirque entame son nouveau marathon créatif pour promouvoir le cirque contemporain en France et dans le monde

Un marathon de trois jours et trois nuits en faveur du cirque contemporain, l’opération est vivifiante. On la doit à Territoires de cirque – association regroupant une soixantaine de structures, dont les 14 pôles nationaux – qui organise depuis 2019 cet événement, partie émergée d’actions au long cours, menées sur le papier et sur le terrain pour faire reconnaître les droits et spécificités du cirque contemporain, un secteur plus que jamais précarisé et malmené. Pour cette 7e édition, plus de 400 rendez-vous se tiennent simultanément sur 24 territoires.

À voir en Région Sud

À Istres, la compagnie québécoise Machine de cirque resserre son savoir faire exubérant autour du duo d’acrobates Maxim Laurin et Guillaume Larouche, à la planche coréenne (Ghost light : Entre la chute et l’envol, le 14 novembre à L’Usine). Chez Archaos à Marseille, Marianna de Sanctis examine sa condition d’artiste, entre cirque et stand up:le poids du regard de l’autre, les affres de la création, la difficulté de concilier sa vie de mère et d’artiste, tout en déjouant les préjugés et la discrimination (Mother.Woman.Artist, Cie MDS, le 14 novembre).

À La Seyne-sur-Mer, c’est Katell Le Brenn qui nous livre son «auto-corps-trait » : contorsionniste et équilibriste, elle explore sa pratique en mots et en gestes, dans une création revendiquée comme « une grande respiration partagée » visant à sublimer le quotidien (Des nuits pour voir le jOur, Cie Allégorie). Les 14 et 15 novembre, elle partage l’affiche avec Le bruit du Cirque des Petites Natures, grande fête carnavalesque animée par une quinzaine d’artistes évoluant dans une imagerie proche de Fellini et d’Almodovar : homme-oiseau, prêtresse extatique, centaure…

À Grasse enfin, une étonnante expérience : On purge bébé, ou la relecture d’un classique du vaudeville par Karelle Prugnaud, qui convie notamment sur scène le brillant et truculent Nikolaus Holz, spécialité en « ingénierie du ratage » (le 14 novembre au Théâtre de Grasse).

JULIE BORDENAVE

La nuit du cirque
Du 14 au 16 novembre
Divers lieux, Région Sud et ailleurs

Série Noire : quand les femmes sortent de l’ombre

0

La mythique collection Gallimard, peuplée de bouquins écrits par et pour des hommes, a pu prospérer grâce au travail invisible des femmes. Un livre leur rend hommage

Natacha Levet enseignante-chercheuse à l’université de Limoges, spécialiste du roman noir français et Benoît Tadié, professeur de littérature américaine à l’université Paris-Nanterre nous embarquent dans l’histoire fascinante de la mythique Série Noire, mais vu sous l’angle des femmes, ans lesquelles ce « club de bonshommes » comme ils l’ont baptisé n’aurait jamais pu prospérer.

L’histoire a pourtant commencé avec une femme. En 1945, Germaine Gibard – dessinatrice et future épouse de Marcel Duhamel, fondateur de la collection – crée la maquette iconique : couverture noire à liseré blanc rappelant un faire-part de deuil inversé, lettrage jaune sobre : son design révolutionnaire rompt avec l’édition populaire.

La collection va cependant bâtir sa réputation sur un catalogue d’auteurs hommes hard-boiled « purs et durs » des années 1930 : Peter Cheyney, James Hadley Chase, Horace McCoy, Jonathan Latimer. Dans les années 1950, la maison traduit massivement Gold Medal, Lion Books, Ace Books. Mais alors que les États-Unis s’ouvrent aux textes féminins, l’orientation virile de la Série noire persiste. Dolores Hitchens, auteure de 48 romans outre atlantique, n’en voit que cinq traduits, Elisabeth Sanxay Holding (18 romans) deux. Dorothy B. Hughes, Margaret Millar, Craig Rice : un seul titre chacune. Pour les femmes, l’effet « série » ne joue pas. Pire, Marcel Duhamel refuse en 1957, trois titres de Vin Packer (Marijane Meaker), autrice proche de Patricia Highsmith et pionnière du roman criminel gay. Et il faudra attendre 1971 pour qu’une française soit publiée. Ce sera Janine Boisard, sous le pseudonyme masculin J. Oriano.

Les femmes en soute

Paradoxalement, la Série noire doit son existence à un réseau féminin invisible. Les agentes comme Jenny Bradley – elle qui représente James M. Cain et Raymond Chandler –, Marguerite Scialtiel, Denyse Clairouin, Marie-Louise Bataille, prospectent dans l’ombre, dénichent, négocient et jouent un rôle essentiel dans le développement de la collection même si leurs noms n’apparaissent jamais.

Les collaboratrices sont nombreuses et pas de « simples » secrétaires. Elles lisent les manuscrits anglais, traduisent, corrigent, « rewritent » en insufflant dans les textes l’argot parisien qui fait la marque de fabrique de la série. Janine Hérisson traduit près de 100 volumes. France-Marie Watkins 103. Sur 1400 œuvres traduites entre 1945 et 1977, 623 le sont par des femmes (44,5 %).

Traductrices…

Au grès des pages on découvre Jeanne Witta, script-girl blacklistée pour son syndicalisme et dont l’anglais approximatif, appris sur les plateaux, ne l’empêche pas d’être la plume française de James Hadley Chase. Jane Fillion, qui durant des années, traduira un volume tous les deux mois jusqu’en 1982 ou encore Janine Hérisson, présente dès l’origine qui signera sa dernière traduction à 82 ans. Michelle Vian, quant à elle cosignera avec Boris La dame du lac de Chandler (1948). Elle révèlera en 2011 avoir joué un rôle plus important que supposé, Boris n’étant pas le traducteur dominant.

… Et autrices.

Entre 1945 et 1977, sous la direction de Marcel Duhamel, la Série noire va publier 1722 romans. Seuls 42 sont écrits par des autrices – 26 au total –, soit 2,5 % de la production. Celles-ci, avec leurs mots, et leurs regards sur le monde déconstruisent les codes du polar masculin. Elles introduisent « du trouble dans le genre » : détectives à la virilité blessée, femmes fatales humanisées. Elles brouillent les frontières entre hard-boiled masculin et suspense psychologique féminin. Leigh Brackett écrit des détectives privés chandlériens, Dorothy B. Hughes des tueurs psychopathes, Marty Holland et Gertrude Walker (première publiée en 1950) des vagabonds basculant dans le crime.

Après Marcel Duhamel (1945-1977), Robert Soulat, Patrick Raynal, François Guérif et Aurélien Masson, une femme, Stéfanie Delestré dirige la collection depuis 2017. Enfin.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Les femmes de la Série noire, de Natacha Levet et Benoît Tadié
Gallimard – 19€

Retrouvez nos articles Livres et Littérature ici

Marseille : Le Jest est de retour

0

Du 18 au 29 novembre, l’A.M.I. propose une cinquième édition de son festival Jamais d’Eux Sans Toi

Avec le festival Jamais d’Eux Sans Toi, c’est toujours une histoire de talents, de découvertes, et d’artistes émergents… pas étonnant quand sait que c’est l’Aide aux Musiques Innovatrices (A.M.I.) qui est derrière ce rendez-vous automnal. Pour ce cru 2025, desvtalents régionaux au large spectre musicale sont à découvrir du 18 au 29 novembre à la Friche la Belle de Mai, la Cité de la Musique, et au Théâtre de l’Œuvre.

Au programme

Pour l’ouverture, en partenariat avec le GMEM, Benjamin Dupé et Daniel Schön présentent La prédiction des oscillations, un concert-conférence poétique et scientifique sur le cerveau, traité avec une pointe d’humour. Il est suivi d’une performance de Flore et Arandel, qui travaillent autour du silence et s’amusent à « enlever des couches de sons » dans leur musique.

Le festival continue avec Mars/Avril, entre jazz et hip-hop, puis l’Ensemble Irini Invictae où les six chanteuses dirigées par Lila Hajosi nous transportent dans un répertoire médiéval. La première semaine se termine par une soirée 100 % féminine : Hind Boukella et sa musique jazzy teintée de rythmes traditionnels, suivie de Lalla Aïcha et d’un DJ set de Mystique.

La seconde semaine réserve bien des surprises. Restitutions d’ateliers avec Loïs Lazur et Mélanie Métier, créations sonores par Anna Vahrami et son projet Mothers of Air mais aussi une série de concerts avec la venue de Tujiko Noriko, Sanam, Meryem Koufi et Mehdi Haddab ou encore Grégory Dargent. Enfin, la dernière journée offre une programmation dense : concert-performance de Ganagobie, création live de Marquinn Mason et Stefan Ringer, et DJ set de Goldie B.

Les artistes « maison »

Cœur de sa mission, l’A.M.I. accompagne des jeunes artistes du territoire, et certains seront sur scène à l’occasion de Jest. Il y aura, le 20 novembre, La Forêt de Georgia Creek au Théâtre de l’Œuvre. Le duo marseillais mélange les sonorités jazz et s’interroge sur ce que la forêt a à nous raconter… Un projet à la fois immersif et engagé.

Le lendemain, c’est le groupe Hemele et Hel qui se produit à la Salle Corvin de la Friche, avec une musique mêlant celtique, revival folk et guitare, dans un univers médiéval et cinématographique. Le 26 novembre, place à Blind to the Architects qui investissent le Petit Cab, transformant le son en matière vivante et en rituel sonore. Enfin, le 27 novembre, Duo Mobile présente un rock alternatif/garage/post-punk mêlant instruments électroniques et textes en arabe, une invitation à la danse !

CARLA LORANG

Jest
18 au 29 novembre
Friche de la Belle de Mai, Cité de la Musique et le Théâtre de l’Œuvre
Marseille

Agone réédite Dagerman

0

Notre besoin de consolation est insatiable. Celui de relire Stig Dagerman, réédité chez Agone, aussi !

La collection Éléments de l’éditeur Agone rassemble quelques textes essentiels à la compréhension politique de notre époque comme Le mythe moderne du progrès de Jacques Bouveresse, ou le Pourquoi les pauvres votent à droite de Thomas Franck. La collection s’interroge sur les fondements historiques des socialismes (Robespierre de Jean Massin, Lénine-Dostoïevski de Nina Gourfinkel) et la fabrique de l’opinion, en particulier le récent et remarquable Les médias contre la gauche de Pauline Perenot.

Dagerman, l’emblème et la mort

La deuxième réédition (2001, 2009, 2025) de Notre besoin de consolation est insatiable, suivi de 16 articles en partie inédits, est emblématique de cette politique éditoriale, fondée sur une fidélité à des principes, à des idées, mais aussi à un amour profond de la littérature.

Stig Dagerman, reconnu comme un des plus grands auteurs suédois de romans, de théâtre et d’essais, écrivait aussi pour la presse anarcho-syndicaliste des articles d’une éclatante beauté. Extrayant des diamants de langue d’une analyse du monde à la noirceur profonde, Stig Dagerman, sans doute bipolaire, s’est suicidé à 31 ans après des années de silence littéraire, où il n’a livré que Besoin de consolation testamentaire (1952) d’une dizaine de pages, découvert et édité en Suédois en 1981 seulement.

Liberté et socialisme

Il y dépeint la noirceur d’un monde marqué par les exterminations et les ruines, par l’emprise croissante du capitalisme, par le despotisme qui s’installe à l’Est et qu’il a dénoncé dans son article sur l’affaire Petkov en 1947. « La terreur et l’assassinat pratiqués à l’encontre d’adversaires idéologiques […] sont étrangers à la nature même du socialisme. »

Si les pages mordantes sur son voyage en France ou sur l’interdiction de fumer dans les trains en Suède sont délicieusement outrancières, les articles sur la paix, sur l’ONU, le monarque suédois décédé ou l’anarchisme syndicaliste, éclairent certaines obscurités du dernier texte écrit par cet homme au « besoin de consolation insatiable ». Comment se consoler « sans la volupté de la foi » ou« du doute », du plaisir ou de l’élévation ? Seulement en prenant conscience de sa propre liberté, de son propre désir de vie, indépendant du pouvoir que les autres exercent sur lui.

Et même si il sait que ce sentiment de liberté est illusoire, en équilibre entre « l’amertume mesquine »et « les bouches voraces de l’excès ». Au fond des« sept boîtes gigognes de la dépression »se trouvent « un couteau, un rasoir, un poison, une eau profonde, un saut dans le vide. »Qui nous ont privés d’un des plus belle écriture d’après-guerre, mais l’ont peut être, aussi, inspiré. 

AGNES FRESCHEL

Notre besoin de consolation est insatiable

et 16 autres textes

Stig Dagerman

Editions Agone, collection Éléments

Agone, une maison d’édition indépendante

Éléments est le petit format à 10 euros des éditions Agone, dirigées par Thierry Discepolo, une des rares maisons d’édition indépendantes dans un secteur où la concentration capitaliste fait des ravages idéologiques : Hachette, Editis, Madrigall, Albin Michel et Média Participation concentrent plus de 95 % du chiffre d’affaires (dont Hachette de plus de 50%) d’un secteur où la rentabilité économique des milliardaires (respectivement Bolloré, Kretinsky, Gallimard, Esménard et Montagne) importe moins que la main-mise idéologique. La petite maison marseillaise soutient les l’édition et la distribution indépendantes, et édite les auteurs qui résistent. A.F.

Objectif Danse :Rémy Héritier présente Un monde réel

0

Le chorégraphe Rémy Héritier signe avec Un monde réel une pièce où la danse devient caisse de résonance : celle des gestes, des filiations et des mémoires qui circulent entre les corps. Interprétée par Bryan Campbell et Héritier lui-même, l’œuvre dialogue avec l’univers plastique de Vija Celmins, explorant la trace, l’écho, le double : ce qui demeure quand on croit avoir tout vu. Sur la musique d’Éric Yvelin et les lumières de Ludovic Rivière, les corps s’effleurent et se répondent dans une écriture chorégraphique épurée mais hantée de réminiscences.

Créée dans le cadre du réseau européen ICI–CCN Montpellier / Le Dancing / BUDA, cette pièce présentée à la Friche Belle de Mai s’inscrit dans la programmation de Marseille Objectif Danse, qui célèbre, cette saison encore, les écritures chorégraphiques les plus sensibles et les plus singulières. S.C.

13 novembre et 14 novembre
Friche Belle de Mai, Marseille