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Marseille, le Dream Port de Claude McKay

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© A.-M.T

C’était la fête à l’Alcazar. Le 22 février on clôturait avec le Banjo Mémory group uneincroyable semaine dédiée à McKay, aux sons du jazz qui habite Banjo, roman culte qui raconte le Marseille interlope des années 1920, celui du Port et du « quartier réservé ». Charlie-Camille Flores, directeur de l’Alcazar est ravi : « le succès a été immense. 1300 personnes ont participé à ces rencontres ».

Tout est parti de Richard Bradbury, professeur de littérature caribéenne à l’Université d’Exeter et de son souhait de remettre à l’Alcazar des archives en sa possession. Pourquoi Marseille ? Parce que c’est la ville au monde où McKay se sentait le mieux, témoigne l’universitaire.

Sous sa plume humaniste, le monde entier se croise dans les ruelles du Panier, grouillantes de misère humaine mais aussi de l’espoir d’un nouveau départ. Populaire, multiculturelle, la ville avait tout pour séduire l’écrivain jamaïcain, figure majeure de la Harlem Renaissance qui dénonça dans des textes comme Harlem Shadows et Home to Harlem le racisme et l’oppression des Noirs.

Séduit par l’idéal communiste, il voyage en URSS dans les années 1920. Sa vie intime est marquée par des attirances pour les deux sexes. Ces multiples visages font de lui l’une des figures les plus fascinantes de la littérature afro-américaine. Pour Bradbury la littérature de McKay, d’une précision remarquable, le place parmi les grands écrivains de la première moitié du 20e siècle. Et pourtant, une partie de sa biographie reste inédite. Pourquoi ? Un éditeur auprès de qui Bradbury avait cherché, sans succès, à faire publier Romance in Marseille, répond : « Il est trop noir, trop engagé politiquement, trop sexuellement différent, Il est trop tout. »

Romance in Marseille

Pour McKay, Marseille n’a pas été une évidence. C’est d’abord un choc. « J’ai essayé Marseille, mais c’est une ville répugnante. », écrit-il en 1923. Puis, le regard change : « Peut-être que j’aimerais écrire un roman sur Marseille. » Et finalement : « C’est le port le plus intéressant où j’ai débarqué. C’est à la fois repoussant et merveilleux. Marseille est vraiment l’endroit que je préfère au monde. C’est un port de rêve ».

En 1943, avec l’opération Sultan, les Allemands détruisent le décor de ses livres. Mais la mémoire de ce port fourmillant subsiste dans les pages de Banjo et de Romance in Marseille dans lequel McKay raconte l’histoire -un fait réel- de Lafala, docker ouest-africain qui s’embarque clandestinement sur un paquebot. Découvert par l’équipage, il est enfermé dans un local glacé et arrive aux États-Unis les pieds gelés, entraînant l’amputation de ses deux jambes.

La semaine a proposé un programme dense : conférences sur le quartier réservé (Martin Huc), la traduction (Françoise Bordarier), l’édition des inédits (Armando Coxe), la correspondance entre McKay et le poète malgache Rabearivelo (Claire Riffard, CNRS), ou encore les poètes contemporains qui s’en inspirent (Sylvain Pattieu, Estelle Sarah-Bulle). Le Collectif James Baldwin et la Banjo Society d’Aix-Marseille Université ont également pris la parole. Côté images, le documentaire Claude McKay, de Harlem à Marseille (Matthieu Verdeil, 2021) et le film Big Fella (1937), tourné à Marseille d’après Banjo, ont fait salle comble.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

La semaine s’est déroulée du 17 au 22 février à l’Alcazar

Sous cette pluie de fer. De feu d’acier de sang.

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La nomination de Catherine Pégard comme ministre de la culture ne fait la Une d’aucun journal –même pas du nôtre – ; le sujet culturel est absent du débat public des municipales ; le régime de l’intermittence est à nouveau attaqué, au risque de l’annulation des festivals de l’été ; les aides l’emploi se tarissent, et de nombreuses collectivités, par obligation budgétaire ou par choix idéologique, ont renoncé à financer la culture publique. 

Le secteur culturel survivra-t-il à ce désintérêt généralisé, ainsi qu’aux attaques renouvelées de ceux qui n’admettent pas les activités non rentables, c’est-à-dire celles qui n’enrichissent pas leurs poches, mais nos esprits ? mais nos âmes ? 

Les poètes et les stratèges

Les poètes et les artistes disent la guerre, la réalité de sa violence sur nos corps. Ils savent nous prévenir, nous prémunir, bien mieux que les stratèges. Ils agissent sur nos esprits et nos âmes.

Prévert dans Barbara fait ressentir le bombardement de Brest, la destruction d’un amour, de la joie, de l’avenir, comme Picasso dans Guernica expose le tragique éclatement des corps, Duras dans Hiroshima mon amour l’absolue horreur nucléaire, Rossellini dans Allemagne année zéro le désarroi des enfants allemands sur les gravats d’un nazisme en ruine, qui agit encore sur les esprits.

Ce que les stratèges, les historiens, les politologues ne nous disent pas et que les poètes, les cinéastes, les peintres nous apprennent, c’est à éprouver la souffrance de l’autre, sous les bombes, pour s’en souvenir, et proscrire le recours à la pluie d’acier et de sang. Contrairement à ce que prétend notre Président, construire des bombes, les essayer, les exhiber, ne nous rend pas plus forts, plus dissuasifs. Simplement plus résignés à la guerre, voire à la guerre nucléaire, c’est à dire à la fin de tout. Mais qui peut donc la désirer ? 

Inutiles brasiers

Car bombarder les peuples n’a jamais résolu les conflits. Robert Pape, professeur à l’université de Chicago, a établi dans Bombarder pour vaincre. Puissance aérienne et coercition dans la guerre que les bombardements, lorsqu’ils ne sont pas un appui d’une attaque terrestre, n’ont jamais abouti à un changement de régime. Mais ont confortés les tyrans, et poussés à plus de violence envers leurs peuples.

L’étude de Robert Pape remonte pourtant jusqu’à la Première Guerre mondiale, c’est à dire aux premiers bombardements aériens. Il remet clairement en cause l’efficacité des bombardements de Hiroshima et Nagasaki dans la capitulation du Japon : les États-Unis voulaient tester leurs bombes, alors même que la victoire dans le Pacifique était acquise. 

Marseille sous les bombes américaines 

À Marseille, un traumatisme majeur n’a jamais été dit, parce qu’il remettait en cause les équilibres politiques après la guerre : en 1944 les communistes devaient être écartés du pouvoir municipal, et les pro-américains installés dans une mairie en ruine. 

Pourtant le 27 mai 1944, une pluie de fer, de feu, d’acier, de sang s’est aussi abattue sur Marseille. Faisant 4500 victimes civiles, près de 1800 morts, des dizaines de milliers de délogés. Les sept vagues de bombardiers de l’US Air Force ont, en quelques heures, expulsé du monde des vivants plus de victimes qu’à Brest en 4 ans de bombardements. Ils n’ont atteint aucun de leurs objectifs stratégiques, raté le port, détruit en partie Saint-Charles sans songer que la destruction d’une gare terminale n’affectait pas le transport des troupes et des armes. C’est l’armée d’Afrique qui, quelques semaines après, s’est emparée de Marseille avec l’aide de la Résistance mobilisée par un journal clandestin, La Marseillaise. 

La liberté viendra d’Eluard

En 1944, les avions de la Royal Air Force ont largué en France une arme d’une autre force. Des centaines de milliers d’exemplaires du poème de Paul Eluard qui circulait comme un tract depuis 1942.

Sur toute chair accordée                            
Sur le front de mes amis                            
Sur chaque main qui se tend                            
J’écris ton nom[ …]
Et par le pouvoir d’un mot                    
Je recommence ma vie                    
Je suis né pour te connaître                    
Pour te nommer                    
Liberté 

L’expression d’une vie battante, certainement plus efficace que les bombes aveugles pour mettre fin à une guerre. 

Agnès Freschel


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À Marseille, le printemps est baroque

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L’ensemble Orfeo Futuro © X-DR

Cette année, le festival rend hommage à l’essence du baroque, forgé et développé grâce aux multiples influences de chaque pays, chaque ville, chaque cour, dans un fascinant jeu de va-et-vient artistique. On visitera Leipzig avec Bach, Rome et Vilnius, l’Italie du jeune Haendel et, plus loin dans la programmation, Londres et Paris aux sonorités de la viole de gambe. On rendra hommage à Monteverdi, Valentini, Scarlatti… Toute la fine fleur des compositeurs de l’époque se donnera rendez-vous à Marseille pour trois semaines de belle musique et de découverte à l’invitation de Mars en Baroque.

Dès le 5 mars, avec Come Bach, Vincent Beer-Demander ouvre les festivités à l’Archipel 49 en adaptant à la mandoline les grandes fugues et danses de Bach, en miroir avec des compositeurs contemporains. Le lendemain, à l’Église Notre-Dame-du-Mont, l’ensemble Orfeo Futuro, en collaboration avec l’Istituto Italiano di Cultura, nous embarque sur les traces d’Haendel en Italie, où il séjourna jeune et s’imprégna d’un art lyrique flamboyant qui marquera toute sa carrière.

On entendra des extraits d’Aminta e Fillide, Ariodante, Giulio Cesare et Rinaldo. Le 7 mars, Bach nous donne rendez-vous à Leipzig, très exactement en 1726 : les treize artistes de La Chapelle Rhénane interpréteront des pièces sacrées qu’il y composa (Église Notre-Dame-du-Mont).

Un programme original attend le public le 8 mars au Foyer Reyer de l’Opéra de Marseille : De Rome à Vilnius. La mezzo-soprano Renata Dubinskaite et l’organiste Filip Hrubý explorent le patrimoine lituanien et les œuvres de grands maîtres romains, comme Palestrina, qui inspirèrent la cour des Vasa et la République des Deux Nations. Le même jour, à l’Église de Meyrargues, Concerto Soave fait dialoguer Bach et Vivaldi à Venise, et le clavecin de Jean-Marc Aymes avec le violoncelle de Marine Rodallec.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Mars en Baroque
Du 5 au 27 mars
Divers lieux, Marseille

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Kutu

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© X-DR

Un pied en France, un autre en Ethiopie, les deux pieds dans le groove. Kutu c’est un joyeux mélange de musique traditionnelle éthiopienne, d’électro et de jazz. Fondé par le violoniste de jazz Theo Ceccaldi et la chanteuse Hewan – puis rejoints par plusieurs musicien·nes – la formation présente ce 7 mars sur la scène de l’Espace Julien son deuxième album, Marda, sorti en 2025. On y retrouve la folie instrumentale, le sens de l’improvisation, et l’héliotropisme fiévreux de leurs compositions.

N.S.

7 mars

Espace Julien, Marseille

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La toxicomanie mise en pièce

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Hautes Perchées © Jean-Louis Fernandez

Zébuline. Depuis le début, vous inscrivez votre théâtre dans des problématiques sociales liées à la prise en charge des personnes et aux marginalités. Qu’est-ce qui vous a amené à ce type de démarche ?

Maurin Ollès. C’est d’abord la rencontre avec des éducateurs et des éducatrices, et la fascination que je pouvais avoir pour ce métier. Je les sentais enrichis de leur travail, des gens avec qui ils travaillaient, qu’ils accompagnaient, dont ils s’occupaient. Et, hors de leur métier, ils continuaient à être des personnes ouvertes aux autres. C’est aussi une envie de parler des services publics, dans une démarche militante.

Après une première pièce sur la jeunesse délinquante et la justice des mineurs, puis sur la vie d’un garçon autiste de sa naissance à l’âge adulte, vous vous intéressez ici aux usagers de drogue et plus particulièrement aux usagères. Comment est né ce projet ?

J’ai donné un atelier dans une communauté thérapeutique. Ce sont des lieux où les gens viennent pour arrêter de consommer et essayer de reprendre une vie plus tranquille. J’ai été marqué par ces personnes, qui ont perdu confiance en elles, et pour qui faire du théâtre prend beaucoup de sens, il y a une vraie vertu thérapeutique. Mais c’est aussi un lieu qui me posait parfois question, par rapport à des éducateurs qui parlaient à des gens qui avaient plus de 60 ans un peu comme à des enfants. Et un lieu où il y avait beaucoup d’hommes et très peu de femmes, ce qui m’a également interrogé.

Comment avez-vous travaillé sur la mise en scène ?

J’ai très vite eu l’idée qu’il y aurait des musiciens, et que les personnages principaux seraient féminins. Et plusieurs institutions représentées : l’institution sanitaire, l’institution judiciaire et le monde de la recherche aussi, qui fait partie des rencontres qui ont été marquantes. Je suis donc arrivé avec ces envies-là, en proposant aux actrices et acteurs des personnages, des situations, et on a fait beaucoup d’improvisation. Le spectacle s’est construit à partir de là, dans les allers-retours entre les personnes concernées, les improvisations des acteurs actrices, et mes envies.

C’est un spectacle foisonnant, qui dresse le portrait de beaucoup de personnages. Il y a beaucoup de scènes qui s’enchaînent, avec des transitions assez rapides. Et trois musiciens au plateau qui jouent aussi des personnages. La musique nous permet de venir à la fois déréaliser et raconter l’histoire d’une autre manière. On fait beaucoup de reprises de chansons, qui viennent nous parler aussi des personnages, d’une autre façon.

Pourquoi ce titre « Hautes perchées » ?

Il y a « perchées » qui raconte que lorsqu’on prend des drogues, on est perché, c’est un jeu de mot avec ça, qui me permet aussi de féminiser le titre, pour signifier que c’est surtout les femmes dans le monde des drogues qui nous intéressent ici.

Et puis j’avais envie de quelque chose qui soit assez positif, assez joyeux, parce qu’on m’a beaucoup dit, au cours de mes entretiens, de ne pas trop dramatiser avec ce sujet-là. On pense à des films un peu gore, un peu tristes, quand on parle des drogues. Donc, j’avais envie de quelque chose qui tire vers le haut.

ENTRETIEN REALISE PAR MARC VOIRY

Hautes perchées

Du 10 au 14 mars

La Criée, Théâtre national de Marseille

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Un gramme d’univers

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© X-DR

« L’eau est cachée dans l’air ; l’air est caché dans l’eau… » Le texte de Nathalie Papin évoque les suites de mots ludiques, comme la fameuse comptine Trois p’tits chats, mais n’en est pas moins rigoureux sur le plan scientifique. Rapidement, on passe de la chimie à la physique, celle d’un monde familier à tous les enfants : les histoires qu’ils se racontent en faisant feu imaginaire du moindre objet à leur portée, pour peu qu’il ait une caractéristique évocatrice.

D’un baluchon de tissu gris, Isabelle Hervouët déballe « de tout petits morceaux d’univers » une louche tordue, une pomme de pin, une vieille tringle… Ils ont beau être un poil sales, voire carrément cassés, « tous ces bouts, mis bout à bout, ça tient ! » s’étonne-t-elle, en s’efforçant de maintenir droit un gros œuf rose dans un nid de fils électriques de toutes les couleurs. Voilà, cette plume lâchée du bout du bras, qui flotte au rythme d’un souffle retenu vers le sol, c’est « un gramme d’univers » !

Seule au plateau, mais dialoguant avec un petit engin à la voix électronique, la comédienne et metteuse en scène de Skappa & Associés s’adresse aux très jeunes enfants, dès 12 mois, comme à des personnes capables de comprendre, fort sensibles à la poésie. En présentant ces matériaux de bric et de broc, colifichets brillants ou duveteux, tels qu’il s’en trouve dans les malles aux trésors enfantines, elle joue de leur équilibre instable comme d’une propriété précieuse. Petit à petit, avec l’éclairage subtil du décor, ils forment une « autre scène » onirique en ombres chinoises sur l’écran du fond. Et c’est déjà fini ! Une demi-heure, cela passe vite, mais c’est suffisant pour en mettre plein les mirettes de ces spectateurs qui pour certains, voient là leur toute première représentation.

GAËLLE CLOAREC

Des équilibres ou comment ça tient s'est joué du 25 au 28 février au Théâtre Massalia, Marseille.

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Dans l’ombre de Chet

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© L.S.

David Encho et Marc Perrenoud ont sorti leur disque Chet en 2023, qu’ils présentent comme un « portrait en noir et blanc de cet artiste complexe ». Sans Chet Baker, peut-être que David Encho n’aurait jamais touché une trompette – il explique avoir reçu un disque de ses disques à seulement 5 ans. Alors sur scène, Chet est encore là, dans des morceaux emblématiques comme I fall in love too easily ou Yesterdays, mais aussi à travers ses propres compositions inspirées par la vie tumultueuse du célèbre jazzman.

Dès les premières notes, David Encho reproduit fidèlement le son doux et feutré de Chet, une qualité de son aérée et touchante, mais qui reste musicalement toujours précise, et claire, notamment dans les aigus. Il interprètera une version électrifiée de My funny valentine, improvisant autour du thème de manière à la rendre plus vivante, presque dans l’urgence, avec le pianiste qui crée un flux tapissé au tempo rapide.

Flux perpétuel

Lors de There will never be another you, un morceau d’examen au conservatoire souvent « détesté » par les élèves, le duo le transforme complètement pour le réapproprier. Comme un jeu entre les musiciens, ils produisent une version quasi entièrement improvisée qui commence par un solo à la trompette bientôt rejoint par le piano de Marc Perrenoud qui brode autour de l’harmonie, en symbiose avec le trompettiste. Le rythme et l’harmonie se perçoivent dans le silence autant que dans la musique.

À l’inverse, leur version de Stellar by Starlight à la mélodie simple et envoutante commence de façon plus douce et finit de même, comme si le trompettiste s’éloignait ou reculait dans l’ombre, tel un fade out sur un disque.

Les compositions de David Encho, comme ses interprétations, s’éloignent des chansons d’amour pour révéler un côté sombre et inquiétant à la vie de l’artiste. Vif d’argent marquera ce trouble intérieur avec un rythme en 7/8 qui produit un effet de flux perpétuel mais cassé, une course avec le temps où le piano se fera davantage entendre avec un arrangement qui illustre cette cadence ininterrompue. La trompette, elle, fait sonner des aigus vulnérables, une mélodie émotive et des envolées charnues qui accentuent le caractère tourmenté de la pièce.

LAVINIA SCOTT

Concert donné le 27 février au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence.
Une proposition des Théâtres.

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Chagall en apesanteur

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Vue de l’exposition © 21 bis Mirabeau

Après les dernières gravures de Picasso, la galerie départementale du cours Mirabeau propose pour sa nouvelle exposition, Chagall tout en couleur, un retour sur une partie de l’œuvre de Chagall. Y est présenté plusieurs séries de lithographie polychrome et sur zinc, rattachées à des matières littéraires : le roman pastoral grec de Longus, Daphnis et Chloé ; la comédie shakespearienne, La Tempête ; l’Odyssée ou l’Exode.

C’est dans l’atelier parisien de Fernand Mourlot et auprès du maître imprimeur coloriste, Charles Sorlier, que l’artiste explore la technique de la lithographie et toutes ses potentialités. L’éditeur Teriade demande à Chagall d’illustrer le texte grec que Bonnard avant lui, avait déjà abordé.

La série de 42 compositions sera le triomphe de la couleur qui pour Chagall « est tout ». Jaunes éclatants, verts et rouges puissants, bleus intenses et profonds irriguent chacune des scènes aux formats de 60×40 ou 60×80, « écrivent » picturalement les épisodes de la vie et les amours des deux jeunes héros de l’œuvre livresque.

Ombre et couleurs

Le visiteur suit le récit depuis le frontispice jusqu’à sa fin. La nature, les saisons, les travaux bucoliques des bergers ou vendangeurs sont autant de décors fantasques, dans lesquels les corps, les visages semblent voler dans les airs ainsi que les bêtes qui les accompagnent. L’illustration de l’Odyssée reprend cette matière grecque, mythologique : après le monde de la terre, des arbres et des fleurs, c’est celui de la mer, de l’errance qui s’impose.

On passe ensuite à la Torah. La couleur rouge pour le personnage d’Aaron et les jaunes et verts de la ménorah dans la planche 458 (seule présentée ici), font entrer en correspondance le monde antique polythéiste et celui du judaïsme de Chagall.

À l’opposé de ce flamboiement chromatique, l’exposition dévoile un travail en noir et blanc, papier-report sur plaque de zinc, avec les planches consacrées à la Tempête de Shakespeare. On retrouve alors des personnages de la pièce : Prospero, Miranda ou encore Caliban.

On pourra seulement regretter qu’un système d’éclairage produise, de manière assez intempestive, les ombres des nombreux visiteurs sur les murs des salles et sur les œuvres. Un paradoxe dans ce monde si lumineux et poétique de Chagall.

MARIE DU CREST

Chagall tout encouleur Jusqu’au 29 mars
Espace culturel départemental, Aix-en-Provence

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Aimez-vous Brahms ?

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© X-DR

En 1959, Françoise Sagan emprunte à Brahms le titre d’un roman où la musique devient l’indice d’un amour moins spectaculaire mais plus durable. Aimer Brahms, c’est préférer la profondeur à l’éclat, la construction au vertige.

En ouverture, Michele Spotti dédie Ein deutsches Requiem « à sa maman, et à toutes les mamans du monde ». La formule pourrait annoncer l’expansion. L’interprétation choisit la tenue. Il y a du souffle, des élans puissants, une ampleur pleinement assumée – mais sans affèterie. L’émotion naît de l’architecture. Le chef, tellurique sur Wagner il y a quelques mois, laisse place à un geste ample et maîtrisé. Les crescendos s’élargissent sans pesanteur, les silences structurent le discours. L’orchestre, très sollicité, répond avec précision et engagement. Denn alles Fleisch, es ist wie Gras en concentre la force, dans ses répétitions, ses montées en tension, puis son apaisement.

Le chœur en pleine lumière

À distance des lectures qui revisitent Brahms à la lumière de ses filiations contrapuntiques – telle celle, stimulante, de Laurence Equilbey entendue récemment et commentée dans ces colonnes – Michele Spotti ne cherche ni l’allègement ni la mise en relief analytique des lignes. Le contrepoint est là, mais il n’écrase pas la puissance mélodique.

La double fugue de Herr, lehre doch mich, dass ein Ende mit mir haben muss en donne la mesure. Impressionnante par sa lisibilité, sa progression et son équilibre interne, elle révèle surtout la maîtrise du Chœur de l’Opéra de Marseille. Attaques nettes, pupitres solidement ancrés, tension tenue sur la durée : c’est là que la lecture prend toute sa dimension architecturale. Le chœur structure le récit.

Les solistes s’inscrivent dans cette cohérence. Philippe-Nicolas Martin, familier du grand répertoire français et germanique, apporte une projection ferme et une diction claire, sans dramatisation excessive. Camille Schnoor au timbre lumineux et à la ligne souple, donne au cinquième mouvement une douceur sans mièvrerie, soutenue par un legato soigné. Un Brahms lyrique, ample, et construit, en somme.

SUZANNE CANESSA

Le concert a été donné le 27 février à l’Opéra de Marseille.

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La relève en scène

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© Sébastien Mathé

Créé en 2024, le Junior Ballet de l’Opéra de Paris s’inscrit dans une institution tricentenaire. Il s’est fixé , sous la direction de José Martinez, une mission précise : offrir à de jeunes danseurs de 18 à 23 ans un cadre professionnel intermédiaire, entre la formation et l’intégration au Corps de ballet. Engagés pour deux saisons, ces interprètes constituent une troupe à part entière, appelée à tourner et à défendre un répertoire exigeant. Pour sa première tournée hors-les-murs, il propose un programme déployant l’étendue d’un vocabulaire et la capacité d’une génération à s’y inscrire.

L’ouverture avec Allegro Brillante de George Balanchine, sur le Concerto pour piano n°3 de Piotr Ilitch Tchaïkovski, expose d’emblée une exigence néoclassique. Créée en 1956, la pièce concentre musicalité, vitesse et précision d’ensemble. Pas de narration, mais une architecture claire où le pas-de-deux dialogue avec le groupe, mettant à l’épreuve cohésion et netteté des lignes.

Créée en 1966, la Cantate 51 de Maurice Béjart s’érige sur la musique pour orchestre, trompette et soprano de Johann Sebastian Bach. L’écriture s’y densifie : huit danseurs structurent l’espace dans une dynamique verticale inspirée du contrepoint, où la ferveur s’appuie sur une rigueur formelle constante.

Écritures en partage

La seconde partie du programme donne à voir des signatures plus actuelles. Requiem for a Rose d’Annabelle Lopez Ochoa développe un travail d’ensemble où la technique classique se teinte d’une physicalité plus fluide. Les tableaux évoluent sans rupture, privilégiant la continuité du mouvement.

Enfin, Mi Favorita de José Martinez, sur des pages lyriques de Gaetano Donizetti, réunit la troupe dans une pièce qui joue avec les codes académiques tout en affirmant une énergie plus théâtrale. À travers ces quatre œuvres, le Junior Ballet affirme une ambition simple : transmettre un patrimoine sans le figer, et inscrire la jeunesse dans une histoire en mouvement.

SUZANNE CANESSA

Du 8 au 10 mars
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
En coréalisation avec le Ballet Preljocaj, dans le cadre des Rencontres des Ballets Juniors Européens #2.

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