mercredi 17 juin 2026
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Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus  

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Il n’est pas si courant qu’un homme de droite cite cette phrase de Pina Bausch. Michel Bissière, vice-président de la Région Sud en charge de la culture, a adopté un ton grave lors de la conférence de presse du Festival de Marseille, rappelant à demi-mot que nos manifestations culturelles sont menacées par l’extrême droite, mais aussi par les restrictions budgétaires imposées aux collectivités par le gouvernement. 

 « La création artistique est une nécessité pour inventer des récits communs », affirme-t-il, tandis que Nicole Joulia, son homologue au Département 13, s’inquiète aussi de l’impasse budgétaire de la Métropole Aix-Marseille : « Les Marseillais ont prouvé qu’ils pouvaient se lever contre ceux qui ne respectent pas les différences. Il faut que nous soyons prêts à défendre ensemble une culture publique ouverte, celle qui fait la richesse de notre territoire et de notre région. » 

Une perspective d’alliance inédite ? Allons-nous vers la possibilité d’un regroupement républicain d’urgence face à la double menace de l’extrême droite, qui censure et annule les festivals à tour de bras, et de l’extrême centre, qui impose aux collectivités territoriales d’annuler des événements et des subventions pour tenir leurs budgets ? 

Vous dansiez ? j’en suis fort aise

L’élection de Jordan Bardella comme président de la République semble aujourd’hui probable. Plus seulement possible, probable. Le monde culturel s’y prépare avec effroi. Les élus attachés au bien commun et aux valeurs de la République aussi, se demandant quelles alliances nouvelles ils doivent tisser pour éviter le pire.

Et c’est la sidération qui domine, empêchant l’action, empêchant de danser, empêchant d’affirmer que cela est impossible, qu’il faut se mobiliser… Car comment la patrie qui a inventé la démocratie moderne et les droits de l’Homme, les droits d’auteur et l’exception culturelle, le théâtre de service public, une politique publique du livre et du cinéma, peut-elle sombrer à ce point ? Comment le pays d’Europe où vivent les plus grandes communautés musulmanes et juives, celui qui au sortir de la guerre a su adopter des lois sociales qui le structurent encore aujourd’hui, peut-il désirer renouer avec le régime et les valeurs de Vichy, le droit du sang et la préférence nationale, la défense inconditionnelle des forces de l’ordre même lorsqu’elles sombrent dans la violence ?  

À gauche, on sait que l’appauvrissement des classes populaires, l’absence de perspective des jeunes et la destruction progressive des services publics doit s’arrêter pour que le fascisme s’éloigne. Mais comment les fractures entre les partis permettraient-elles aujourd’hui une candidature unique, seule capable de se qualifier au second tour ?  

À droite, les quelques-uns qui résistent au ciottisme et restent fidèles au gaullisme, les quelques-uns qui pourraient, dans un duel gauche-RN, faire barrage au fascisme, les quelques-uns qui ne cèdent pas au lavage de cerveau du système Bolloré, sont aujourd’hui hyper-minoritaires. Ce sont pourtant eux qui doivent comprendre, et faire comprendre à leur camp, que désespérer le peuple conduit soit au fascisme, soit à la révolution. De type sanglant.

Et bien chantons maintenant

Cet été de festivals qui s’annonce sera peut-être le dernier : un président d’extrême droite ne permettra pas cet espace de liberté et de démocratie. Déjà, à Avignon, le nouveau maire a choisi deux vice-présidents d’extrême droite, et critique la programmation d’un festival qu’il juge pro-palestinien. Déjà, les maires RN retirent les drapeaux LGBTQI, censurent les festivals et les maisons de théâtre. Déjà la commission parlementaire ciottiste a attaqué l’audiovisuel public, ciment essentiel à notre démocratie. Déjà les aides à la presse indépendante disparaissent, laissant le champ libre à la presse Bolloré.

Nous avons un peu plus d’un an. Il est temps de chanter ensemble, à pleins poumons. Sinon nous sommes perdus.

AGNÈS FRESCHEL 


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Le son en circulation

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Virgile Abela - Infinite Pendulums © Jeanne Dubois Pacquet

Friche la Belle de Mai, Cité de la Musique, abbaye Saint-Victor, La Criée, le Zef, l’Opéra, le 3bisf… le festival Propagations, porté par le GMEM, investit les lieux les plus enclins à accueillir une musique créative, ludique et volontiers expérimentale. Fidèle à sa ligne, il propose du 2 au 10 mai moins une succession de concerts qu’un ensemble de situations d’écoute, du dispositif immersif à la forme scénique, en passant par l’installation et la performance.

Dès l’ouverture, le vendredi 2 mai à la Friche, les propositions se déploient à partir de 17 h : City Life de Steve Reich, porté par OSAMU&Co et l’ENMD, superpose pulsations instrumentales et échantillons urbains enregistrés, instaurant une mécanique rythmique continue sur la place des Horizons, tandis que Infinite Pendulums de Virgile Abela met en jeu des pendules sonores amplifiés dont les oscillations produisent des variations acoustiques dans l’espace dès 17h30 au Module. Pendant que Sonobox de Philippe Gordiani, Nicolas Boudier et Benjamin Furbacco propose, au Foyer, une cabine d’écoute immersive fondée sur la spatialisation binaurale.

À 19 h, La Nòvia fait dialoguer Jessica Ekomane et Colnlon Nacarrow en transposant les études pour pianos mécaniques en textures instrumentales et électroniques, avant Julien Claire, création de Julien Desprez et Terrine dès 21 h sur le Grand Plateau, performance saturée autour de la guitare électrique, du bruit et de la répétition.

Le dimanche 3 mai marque un premier déplacement : à 15 h, le Couvent accueille Émergence, avec le Conservatoire Pierre Barbizet et Louise Rossiter, programme de pièces contemporaines porté par de jeunes interprètes, tandis qu’à 17 h, l’abbaye Saint-Victor propose L’orgue, répertoires avec Henry Fourès, conçu comme une traversée d’œuvres liées à Georges Boeuf, entre écriture et mémoire.

Circulations et régimes d’écoute

Le mardi 5 mai à 20 h, le Zef accueille Qui m’appelle ? de Maguelone Vidal, pièce vocale fondée sur l’adresse, le souffle et la projection de la voix dans l’espace scénique. Le lendemain, mercredi 6 mai à La Criée, Un pays supplémentaire de Claudine Simon articule théâtre d’ombres, narration et diffusion sonore (15 h et 19 h), suivi à 20h30 de Guêpes, Grenouilles et Monstres d’Aurélie Saraf et Alexandros Markeas, partition inspirée de figures animales et de leurs traductions sonores.

Le jeudi 7 mai à 19 h, le 3bisf propose Rage d’Anna Gaïotti, solo performatif mêlant voix, texte et gestes sous tension, avant un temps consacré à la Cité de la Musique le vendredi 8 mai. À 19 h, Murmurations de Lorenzo Naccarato, composition fondée sur des motifs répétitifs évoquant les dynamiques de groupe, puis à 21 h Natures par l’Ensemble Cairn et Lin-Ni Liao, programme articulant pièces contemporaines autour des relations entre phénomènes naturels et écriture sonore.

Le samedi 9 mai, retour à la Friche : Prologos de Lucia Peralta et Marco Suárez-Cifuentes à 19 h, forme mêlant voix, électronique et structures ritualisées, suivi de Gravity de TOVEL et Matteo Franceschini à 21 h, projet centré sur les tensions rythmiques et la physicalité du son. Le dimanche 10 mai, la clôture se déploie entre l’Opéra, avec Le Parophone à 11 h (Laura Muller, Laurent Camatte, Alain Billard), dispositif instrumental hybride explorant la circulation du souffle et du son, et la Friche à 18 h avec RuptuR, réunissant notamment les Percussions de Strasbourg dans une pièce de grande formation fondée sur l’énergie collective et la masse sonore.

Tout au long du festival, certaines installations restent accessibles sur de larges plages horaires, tandis que concerts et performances ponctuent les journées. Entre écoute collective et expériences immersives, le festival compose une circulation d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre.

SUZANNE CANESSA

Propragations
Du 2 au 10 mai
Divers lieux, Marseille et Aix-en-Provence

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Au pays des merveilles sombres

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Les petites filles modernes © Agathe Pommerat

Peut-on être sauvé parce qu’on n’a pas soulevé le couvercle d’un puits sans fond comme celui d’Alice, pas ouvert les portes successives du long couloir qui révèlent, comme dans Barbe Bleue, les morts anciennes ?

Ne pas ouvrir les boites. Contrairement à Cendrillon, un des chefs-d’œuvre de Pommerat, Les Petites Filles modernes ont intérêt à tenir leur étrange promesse.Leur monde imaginaire est aussi menaçant que leur réalité mais leurs fragilités sont dissymétriques : l’une, incontrôlable, est victime de la violence de ses parents, mais bien ancrée dans le réel ; l’autre paniquée, est en proie à un imaginaire envahissant qui la fait douter de tout, sauf de son amie qu’elle aime d’amour.

Aimer et avoir peur

Comme dans Contes et Légende, précédent spectacle de Joël Pommerat,il est question de la violence de l’adolescence, celle qu’elle provoque, celle qu’on lui fait subir. Du rejet social, de l’ambiguïté sexuelle, de l’amour immature, du désir homosexuel. Mais dès la première image, somptueuse, on ne sait pas, littéralement, où s’arrête la scène et où commence l’illusion.

Dans une scénographie d’une virtuosité époustouflante, Pommerat sculpte les espaces sans aucun projecteur : la vidéo seule éclaire des murs noirs et quelques tulles qui bougent à peine, mais figurent pourtant une infinité de lieux, dont on ne saura jamais si les petites filles les traversent vraiment, ou si elles les rêvent.

Jamais le théâtre de Pommerat n’a autant ressemblé à la projection sur scène d’images mentales. Lorsque les voix spatialisées des comédiennes tournent, que des lignes et des signes circulent sur une surface qu’on n’avait pas perçue. Lorsque tout change en un instant, le temps, à peine, de cligner des yeux.

Miroirs et passages

Comme dans un univers réversible deux histoires nous sont contées. Celle des jeunes adolescentes, et celle d’un couple extraterrestre dont l’une est enfermée dans une boîte tandis que l’autre vieillit. Tous, interdits d’aimer, se cachent, inventent, sombrent, se sauvent, chaque désir nouveau invalidant le désir précédent, chaque danger se combattant en prenant conscience de son caractère illusoire.

Frôlant la mort, les adolescentes modernes sortiront finalement de leurs angoisses, toujours aussi liées l’une à l’autre, prêtes à partir vers d’autres inventions, mais ayant échangé leurs voix et leur corps en traversant les surfaces et en plongeant dans des puits profonds. Tunnel et portes, sommeil de 100 ans, ours et blanc et tigre peluche, chanteur adulé, manoir hanté, animaux bavards, parents sataniques semblent, au terme du voyage, exister encore dans leurs fantasmes, mais ne plus déborder dans le réel. Comme si nos imaginaires étaient des boites de Pandore à garder dans nos poches, soigneusement fermés.

Agnès Freschel

Les Petites filles modernes a été créé à Châteauvallon du 24 au 29 avril 2025

À venir

5 et 6 mai

Les Salins

Scène Nationale de Martigues

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Le théâtre, mode d’emploi

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© Margot Laurens

Le projet Extra ! de la Maison Jean Vilar consiste, depuis novembre, à évoquer des spectacles du Festival d’Avignon qui ont eu lieu dans des lieux non dédiés, en créant de nouvelles œuvres, photographiques, plastiques, spectaculaires. Ainsi revisiter Gilgamesh, de Pascal Rambert, a permis de faire refleurir un champ de tournesols, et Champ d’expériences premier du collectif Ilotopie d’évoquer le quartier, en partie détruit, où le spectacle avait eu lieu.

Emboîtements

Faire revivre La Vie Mode d’emploi de George Perec, mis en scène par Michaël Lonsdale en 1988 dans un hôtel particulier d’Avignon – appelé pour l’occasion Hôtel de Saint-Laurent, évoquant lui-même les 99 appartements d’un immeuble parisien imaginaire, 11 rue Simon Crubellier, où le roman de Perec se tient durant 99 ans (de 1876 à 1975) – relevait d’une superposition simple. Reprendre le spectacle dans la Maison Jean Vilar ajoutait un degré au palimpseste que Perec aurait sans doute adoré : l’auteur de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) n’aimait rien tant que les combinaisons mathématiques, les contraintes littéraires, les jeux de pistes.

Le montage de la compagnie Maâloum, collectif avignonnais spécialiste des lectures musicales, ne reprend que quelques épisodes des 99 que compte le roman monumental. Mais il choisit ceux qui sont des métaphores de la création : on entre ainsi dans l’appartement de Bartelbooth qui passe sa vie de milliardaire à reconstituer des puzzles qu’il a lui-même dessinés, avant de les détruire ; dans la petite chambre du peintre Valène, envahi par une toile qui restera presque vide, quadrillée par un plan qui ressemble à celui de l’immeuble, à celui du roman.

D’autres épisodes importants sont conservés, parce qu’ils mettent en scène la vie commune : les vies des concierges, ce qui se passe dans l’escalier ou dans l’ascenseur, souvent défaillant.

Déambuler en fantaisie

Le public, invité à déambuler avec les acteurs et les musiciens dans tous les espaces de la Maison, pouvait ainsi goûter à la saveur des histoires, mais aussi percevoir la complexité formelle du roman, dont les procédés et principes étaient exposés dans une salle de la bibliothèque. Une vitrine contenait aussi quelques archives pittoresques de La Vie de l’immeuble : un plat de haricots verts, objet d’une dispute, un valet de trèfle manquant à un jeu, une gomme mâchouillée responsable d’un empoisonnement.

La fantaisie quadrillée du roman de Perec était remarquablement portée par les amateurs participant à l’aventure. En une semaine de travail avec le collectif, ces acteurs et musiciens qui ne se connaissaient pas et avaient des degrés de pratiques artistiques très différents, ont réussi non seulement à faire théâtre ensemble, mais à offrir un spectacle remarquable à un public enthousiaste.

Peut-être ont-ils créé un nouveau Mode d’emploi du théâtre, comme un simple partage de La Vie, cet espace commun que l’on n’habite, au fond, qu’en voisins anecdotiques.

AGNÈS FRESCHEL

La Vie Mode d’emploi a été créé à la Maison Jean Vilar, Avignon, le 25 avril

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Transe frontale et communion électrique

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© Mathieu Foucher

Une file ininterrompue de voitures converge vers Aix-en-Provence, pour le retour très attendu de Kompromat. En 2025, le duo signait PLДYING / PRДYING sur Warrior Records, le label de Rebeka Warrior, frontwoman du duo. La tournée qui avait suivi avait très vite affiché complet. En 2026, le projet reprend la route avec Vitalic, son alter ego électronique.

Entre-temps, Rebeka Warrior a publié un livre récompensé par le prix de Flore, dans lequel elle retrace l’accompagnement de sa compagne dans son combat contre le cancer, jusqu’à devenir veuve à 38 ans. Une dimension qui éclaire la portée quasi sacrée des concerts de Kompromat, non sans rappeler l’intensité de The Cure, une de ses influences revendiquée.

Dans la salle, l’esthétique est déjà là : flyers dark electro, silhouettes gothiques. En première partie, Das Kinn transforme le lieu en sous-sol berlinois, saturé de beats efficaces. Le public s’échauffe : parents échappés grâce à la baby-sitter, pogoïstes déterminés, et gardiens anti-smartphones cohabitent dans une agitation bon enfant.

Après une courte pause, le « groupe accident », selon Vitalic, entre en scène. L’ouverture est quasi liturgique : Rebeka apparaît, crâne rasé, silhouette sombre, tandis que sa voix claire s’élève en prière païenne sur les nappes d’orgue de Vitalic.

Un K à part

Le son est d’une précision implacable, le light show respire avec la musique, porté par un light jockey qui improvise en temps réel. Chaque morceau devient une expérience totale. Le « K » de Kompromat, central dans la scénographie, se détache comme un symbole de « K-hole » sonore, une plongée hypnotique et immersive (on pense aux écrits de Rebeka Warrior sur ces états de bascule que provoquent les paradis artificiels).

La tension déborde : stage dives, mur de la mort, toute l’armada du set post-punk est déployée lors d’une transe dionysiaque. Portée à bout de bras à plus de deux mètres de haut, le fil de son micro comme cordon ombilical, la chanteuse hilare semble renaître sous nos yeux. Puis elle invite sur scène des jeunes filles à partager l’expérience de la plongée dans le public traditionnellement réservée aux garçons, les invitant elle aussi à occuper l’espace, n’en déplaise aux machos pogoteurs. On ressort du 6mic un peu hébété mais comme libéré du poids d’un monde devenu si lourd à porter, la catharsis à bien fonctionné.

ISABELLE RAINALDI

Concert donné le 23 avril au 6mic, Aix-en-Provence.

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Vaucluse : Le festival confit ! nourrit la discussion

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PASTASCIUTTA © CCALMETTES

Jusqu’alors concentré sur la commune de Cavaillon et en cinq journées, le festival initié par Chloé Tournier lors de son arrivée à la tête de la Scène nationale, le festival confit prend en importance ce printemps. Sa 4e édition, qui commence le 4 mai, s’étendra sur près d’un mois, et débordera également sur les villes alentours. La programmation, elle, reste ce qu’elle a toujours été : riche, passionnante, et pensée comme un tout, dans laquelle spectacles, expositions, conférences et ateliers se répondent et alimentent la conversation, chacun à sa façon.

La particularité des spectacles programmés est de tresser narration et réflexions autour de l’alimentation, et les enjeux soulevés par les modes de production des ingrédients, leur préparation et leur consommation. Ces enjeux sont multiples, personnels et intimes comme dans le cas de Matcha Girl d’Elsa Thomas (22 mai), dans lequel la réalisatrice et metteuse en scène explore sa relation avec son père au cours d’une cérémonie du thé, ou plus collective avec Sur la paille, un banquet de la Compagnie Basses fréquences (23 et 24 mai, Association Le Village, Cavaillon). 
Ou encore très politique avec la très attendue première de La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi de Floriane Facchini (du 19 au 21 mai), première production de « Ça mijote » – le réseau artistico-culinaire dont La Garance est à l’initiative.

Cultiver la théorie

Le festival nourrit aussi la réflexion d’apport théorique, avec en particulier un arpentage de l’ouvrage Passer à table – ce que l’acte de manger dit de nous de la journaliste associée du réseau « Ça mijote », Émilie Laystary (20 mai). 

Le 6 mai, une table ronde donnée à la médiathèque et réunissant des producteur·ices, des acteur·ices de l’industrie agroalimentaire et un chercheur pour « Inventer l’agriculture de demain ». La conférence-performance Coup de courts de la sommelière Constance Heilmann et la distributrice de films d’animation Luce Grosjean propose de se poser la question de l’alimentation de demain, cette fois autour de trois « accords vin-film », c’est-à-dire le visionnage de trois court-métrage d’animation, chacun associé à un vin nature (23 mai).   

Connaître pour communier 

Plusieurs des créations présentées travaillent notre rapport à notre environnement, la relation que l’on a ou pourrait avoir à la nature. C’est le cas des deux sorties de résidence qui auront lieu dans le cadre du festival : avec Brèches, l’anthropologue Nastassja Martin (7 mai, Domaine de Regain, Saignon) interroge nos liens au monde non-humain, dans un univers sonore signé et interprété en live par la compositrice et chanteuse OTTiLie ; et dansTentative de coexistence entre ruminantes, Mégane Arnaud partage la scène – enfin, le pré – avec des vaches avec lesquels elle cherche à cohabiter hors de toute domination (24 mai, Sarrians). 

L’une des invités du festival, l’ethnobotaniste et herboriste Clarisse Le Bas proposera pour sa part une Balade et cueillette à la découverte de la flore sauvage du Luberon (23 mai). Son ouvrage Le temps du végétal, publié en avril, donnera également lieu à un temps de rencontre et d’échange (22 mai) et à une exposition visible à La Garance. 

Surtout, valoriser 

Outre la connaissance et l’appréciation des aliments, leur production et distribution sont également mises en valeur – et en scène – au cours du festival, avec notamment deux expositions. La première, intitulée Jusqu’à midi et visible à La Garance, donne à voir des photographies prises par Lola Gadéa dans les marchés d’Avignon extra-muros. La seconde, {Agri}cultures – murmure des champs, reflet de ville, réalisée par les Archives de Cavaillon propose de découvrir dans un cadre immersif l’histoire agricole de la ville. 

Enfin, le spectacle Un verre à soi donné en itinérance du 4 au 7 mai, est un duo piano-comédienne dans lequel Claire Barrabès interprète une viticultrice passionnée qui démystifie la connaissance du vin et déconstruit les systèmes de domination qu’elle cache.  

CHLOÉ MACAIRE 

Festival confit !
Du 4 au 24 mai 
Divers lieux, Cavaillon et alentours
Une proposition de La Garance, Scène nationale

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Breakdance et female gaze

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© Mathilde Mawa

Qu’est-ce qu’être une femme, dans le breakdance ? La pièce Be.girl en donne certainement une réponse. Sur scène, cinq breakeuses occupent l’espace, en baskets et pantalon, libres dans leurs mouvements, loin des carcans. La metteuse en scène ne cherche pas à s’opposer au break masculin, mais à montrer d’autres couleurs de la discipline. Avec ce spectacle elle affirme que « le break féminin existe, avec ses codes et ses nuances ».

Dès l’ouverture, une silhouette apparaît dans le noir, lampe torche à la main. Elle éclaire son propre corps comme si elle le découvrait. Une deuxième la rejoint. Qui sont-elles ? La musique est presque mystique, faite de percussions et de sons organiques. Les corps avancent, testent, montrent. La lumière isole les jambes, les pieds. Le break commence par là, dans le détail des mouvements. 

La lumière pour changer le regard

Vêtues de noir dans un décor noir, les danseuses se fondent dans l’espace, presque invisibles. Puis le fond s’ouvre sur un mur blanc. Les ombres surgissent, se multiplient, déforment et agrandissent les corps. Une danseuse devient plusieurs. Une autre dialogue avec des doigts projetés en ombre chinoise. La lumière montre que l’on ne regardait pas au bon endroit. Les danseuses étaient bel et bien visibles dès le départ. On comprend alors que notre regard est biaisé, presque conditionné par des habitudes, souvent héritées d’un regard masculin.

Le « wow » du breakdance n’est pas seulement dans les figures pleines de forces musculaires et spectaculaires. Ici, il se trouve dans la lenteur d’un freeze tenu, tête en bas, où les jambes continuent de parler. Une phrase chorégraphique entière passe par ce mouvement suspendu. Le break devient un véritable langage, presque intime pour ces danseuses. 

La metteuse en scène Valentine Nagata-Ramos parle d’émancipation. Être une femme et choisir le break, c’est déjà un geste. Un homme n’aurait pas pu faire cette pièce, dit-elle. Peut-être parce qu’il ne s’agit pas juste de représenter, mais aussi de vivre une expérience. Be.girl est un hommage à d’autres formes de féminité mais aussi une démonstration : le break peut être subtil et profondément sensible. Il suffit d’ouvrir son esprit.

MANON BRUNEL

Spectacle donné le 14 avril au Théâtre Jean-Marie Sevolker (Gémenos), dans le cadre du festival Impulsion.

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Le jazz n’a pas d’âge

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Voix Divines © DR

Hors de question que le jazz soit seulement réservé aux adultes. Sous l’impulsion de Marseille Jazz des Cinq Continents, Ici Jazz Kidsentend bien faire de la cité phocéenne un endroit où il fait bon groover à tout âge. À l’occasion de la Journée internationale du jazz, cette initiative, construite pour les jeunes – 5 000 enfants attendus – vise à rendre le jazz vivant et accessible à tous·tes. Si les écoles accueilleront majoritairement les festivités – Félix Pyat, Saint-André Condorcet, Bernard Cadenat… –, des tiers-lieux, théâtres et hôpitaux seront aussi investis, comme l’Astronef, le HangArt ou encore l’hôpital Salvator. Une soixantaine de musicien·nes, accompagnée d’ateliers et de temps de médiation, transformeront Marseille en un vaste terrain d’expérimentation jazzy.

Le jazz s’infiltre partout

Né à la fin du XIXe siècle dans le sud des États-Unis au sein des communautés afro-américaines, le jazz n’a cessé d’évoluer, comme en témoigne le duo Wonderland, à la croisée du jazz contemporain, des musiques traditionnelles et de la musique classique. Au Talus, le groupe propose une création immersive où piano et percussions orientales dialoguent invitant les enfants à suivre une «partition imaginaire ». Dans le même registre, Les Histoires d’Edgar, imaginées par Thomas Laffont, portées par la comédienne Jeanne Peltier-Lanovsky et un quartet – basse, batterie, saxophone guitare – laisse apparaître le curieux personnage d’Edgar dans un joli voyage conté.

Au Théâtre de l’Astronef, place aux surprises avec l’orchestre Kamil et son expérience ciné-concert jazz théâtralisé. Le lycée Victor Hugo, quant à lui, accueille l’énergie collective de Bögö, qui déploie un univers original mêlant des langues imaginaires au son d’instruments pluriels. D’autres propositions viendront compléter le paysage musical : Swing Vedette revisite les standards du jazz et de la chanson française, d’Ella Fitzgerald à Édith Piaf. La Métamorphose du Chat Bada s’amuse, avec humour, à raconter la découverte du jazz par le biais d’un chat gourmand devenu musicien.

Initiations et découvertes

Si les enfants sont amenés à écouter et se familiariser avec le jazz, ils pourront aussi y prendre part. Avec Jazz at School, le répertoire se dessine avec eux. Du swing au blues en passant par la bossa nova, les jeunes sont invités à chanter, frapper les rythmes et découvrir les instruments. Dans la continuité, le projet Voix Divines les initie au chant jazz, au scat et à l’improvisation. Enfin, des ateliers d’écriture permettront aux élèves d’imaginer un dialogue avec le célèbre pianiste Herbie Hancock. Ici Jazz Kids promet dès lors une première porte d’entrée aux enfants vers un genre musical dont la popularité traverse les générations.

CARLA LORANG

Ici Jazz Kids
30 avril
Marseille

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Hamadouche et Tighidet : duo de soleils

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© Squaaly Baba

Avant d’importants travaux de rénovations qui vont obliger le théâtre à fermer ses portes jusqu’en janvier 2028, il y a encore de la vie au Théâtre de l’Œuvre. Ce 17 avril, il accueille Hakim Hamadouche et Nadia Tighidet pour un concert aux accents de jazz, de rock et d’Orient. Habitué des lieux – il y présentait déjà une carte blanche il y a deux ans – Hakim Hamadouche joue ici à domicile. Fidèle à lui-même, coiffé de son éternel chapeau qu’il soulève avec l’aisance d’un vieux routier de la scène, il s’avance mandoluth électrique en main. Charismatique, le regard vif et malicieux, il livre une performance libre, vibrante, sans frontières. « Algérien à déclarer », selon la formule de Rachid Taha, avec qui il a tourné pendant 28 ans, il incarne une musique en mouvement, ancrée dans le chaâbi algérien traditionnel, aux accents de jazz et de rock.

Il est accompagné de la remarquable percussionniste d’origine kabyle Nadia Tighidet, née dans les quartiers Nord de Marseille. Solidement ancrée sur le plateau, elle fait vibrer la matière sonore, en osmose parfaite avec Hakim, qui prend son élan et virevolte comme un jeune homme sur scène avec son mandoluth. La soirée se pare d’invités surprises – Gil Aniorte Paz, Sylvie Paz, Squaaly Baba, Ed Hoskidian, Marien – pour une célébration habitée, traversée de chants andalous, de trilles de saxophone déchaîné et de poésie. On notera le beau poème La Grève des fleurs de Philippe Forcioli, dit par Marien, émouvant à souhait.

Entouré de ses amis, une toile de sa période Beaux-Arts en fond de scène, Hakim Hamdouche offre ainsi une traversée musicale intense, guidée par un esprit de liberté et un goût affirmé pour le dialogue des cultures. Marseille, telle qu’on l’aime.

ISABELLE RAINALDI

Concert donné le 17 avril au Théâtre de l’Œuvre, Marseille.

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Un Grand ménage qui déménage

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© G.C.

« L’amour c’est du pipeau, c’est bon pour les gogos… » Les paroles rageuses de Brigitte Fontaine s’échappent du Boulodrome de la Tour d’Aigues, où devant un public nombreux joue le Borboleta Théâtre. Madame, diva déchue, se retrouve à chanter dehors et malmène tout le monde, ses partenaires comme les spectateurs. Les trois comédiens sont excellents ; mention spéciale à Romain Triouleyre qui a écrit le texte dense et subtil de Confession d’une nihiliste, pièce touchante sur l’image de soi, les affects amoureux, et l’humain désarroi devant la mort.

La mort est aussi au centre de Goodbye Georges, par la compagnie marseillaise L’Engrenage. Quatre jeunes gens circulent en camion depuis un an pour trouver le scénario idéal de dernier hommage à leur ami disparu, sans parvenir à parfaire une cérémonie qui les verrait se séparer « pour retourner à leurs vies nulles ». Parce que le monde du travail, c’est vraiment pas la joie. Pleins de peps et de sens du rythme, ils réalisent une comédie douce-amère percutante sur le lien et le deuil.

Des femmes fortes

Dans la cour du château, déjà écrasée de soleil, deux femmes en jupette dansent, sur fond d’archives de l’INA. Tandis qu’elles incarnent la gestuelle encore aujourd’hui imposée aux corps féminins – abattre les taches du quotidien tout en restant désirable, souriante, disponible – des propos ultra-sexistes des années 1960 résonnent, jusqu’à la banalisation la plus minable du viol. Sans rien appuyer, Sabine Anciant et Coline Morel (Cie i) portent un puissant message politique.

De manière bien plus tonitruante, le soir venu, déboule au camping municipal la Cie Tout en vrac, avec Burning Scarlett. Objectif : dégommer Autant en emporte le vent et ses valeurs racistes, esclavagistes, patriarcales. Cinq filles portées par une vitalité folle et une scénographie spectaculaire, à grand renfort de pyrotechnie, racontent à leur manière le classique américain.

Est-ce parce que l’air du temps est à l’incertitude ? Parce que l’avenir est hypothéqué entre discours martiaux, inégalités exponentielles, crises environnementales et sociales ? En tout cas les artistes participant à cette belle édition du Grand ménage de printemps avaient pour point commun de déployer une belle énergie, nourrie par la colère, et de ne pas mâcher leurs mots.

GAËLLE CLOAREC

Le Grand ménage de printemps s'est déroulé du 10 au 26 avril à Lauris, La Tour d'Aigues, Cucuron et Cadenet.

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