Pensé en parallèle de son essai Tout une moitié du monde, le seule en scène d’Alice Zeniter explore les mêmes travers et détours de la fiction. Avec un réel désir de sérieux mais aussi une certaine fantaisie, l’autrice très à l’aise en plateau questionne les mécanismes qui ont façonné les récits d’antan et parasitent encore aujourd’hui le geste d’écriture, y compris ceux de ses propres textes. Les idées, fondatrices, d’Ursula Le Guin ou d’Alison Bechdel sont évidemment évoquées : la « fiction-lance » des chasseurs préférée dès le paléolithique aux « fictions-paniers » des cueilleurs ; les personnages féminins dépourvus de nom, de chair, et de parole autre que celle les raccrochant à un homme. Le goût du spectaculaire intimé par la Poétique d’Aristote ne pouvant finalement qu’aboutir à une approche viriliste et tapageuse de la littérature, semble conclure l’autrice qui refuse cependant de limiter son propos à cette seule conclusion. Quelques embardées à l’ironie savamment dosée vers des concepts de narratologie et de sémiologie empruntés, entre autres, à Umberto Eco, font mouche, et rappellent combien le désir de fiction et d’imaginaire peut se greffer au réel, jusqu’à complètement le déformer.
Ça cloche
Quelque chose cloche cependant dans cette approche pourtant rafraîchissante sur le papier. Est-ce son ancrage malgré tout un peu scolaire, et ce besoin de l’autrice à rappeler l’ampleur de son parcours universitaire, comme pour asseoir une légitimité pourtant déjà bien acquise ? Ou encore cette réduction de la fiction au format et non pas à la forme, et de la littérature au seul récit ? Et ce au détriment de la langue, lieu de trouble par excellence, qui a su transgresser cadres et codes à tant de reprises. Est-ce, peut-être, le procès peu aimable fait à Anna Karénine, à Emma Bovary ou à la Princesse de Clèves, invariablement qualifiées de « pénibles, pénibles, pénibles … » ? Toujours est-il que la crise des représentations trouve ici un réel écho, à défaut d’aboutir à une conclusion séduisante.
SUZANNE CANESSA
Je suis une fille sans histoire a été joué du 26 au 29 septembre au Théâtre de La Criée Son spectacle Edène y sera joué le 7 octobre
La nouvelle est tombée en plein milieu du mois d’août. Bernard Aubert, co-fondateur et charismatique directeur artistique de la Fiesta des Suds disparaissait. Du 5 au 8 octobre sur l’esplanade du J4 à Marseille, les équipes du festival entendent proposer une nouvelle édition fidèle à ce que Bernard Aubert et sa bande avaient imaginé il y a plus de 30 ans : des têtes d’affiche, des découvertes, et ce grain de folie qui fait de lui un rendez-vous « à part » dans le monde de la nuit marseillais.
Fièvre de cheval ?
Ce vendredi 28 septembre aux Docks des Suds, le soleil frappe fort sur les bureaux de l’association Latinissimo, organisatrice de la Fiesta. La chaleur est inquiétante pour la période, mais à l’heure des derniers préparatifs rien ne semble faire monter la température outre-mesure chez les équipes de la Fiesta. « Si on veut voir du stress, il faut aller au J4 » nous explique-t-on tout sourire… Ou passer dans le bureau de Nathalie Solia, la directrice, qui entre deux coups de fils s’excuse de devoir décaler l’interview de quelques minutes : elle doit régler le problème du « crottin de cheval » de la centaine d’équidés qui vont parader entre le Vieux-Port et le J4 ce samedi soir. Un rendez-vous à part…
Cette grande cavalcade fait partie des nombreux clins d’œil et hommage à Bernard Aubert qui vont parsemer cette édition. D’origine nîmoise, il a dès le début de la Fiesta incorporé des marqueurs « féria » dans le rendez-vous. Des chevaux, des taureaux… et la « bodega », cet espace mythique de la Fiesta qui fait son grand retour cette année. « C’est un lieu que Bernard a très souvent habité. Il faisait souvent les fermetures… » explique Olivier Rey, qui travaille pour la Fiesta depuis 1995. Aujourd’hui disparue sous les décombres de l’ancien Dock, l’équipe a pris soin de « récupérer des anciens éléments de décoration » pour plonger le public au plus près de ce que cet endroit a été.
Cap aux Suds
À côté de la bodega, plusieurs espaces scéniques sont mis à la disposition des festivaliers pendant quatre jours. La scène « mer » où passeront notamment Patrice, La Femme, Flavia Coelho ; la scène « étoile » avec Benjamin Epps, Voyou ou encore Ladaniva. Et enfin une nouvelle, intitulée « major », qui entend inviter le public à danser non-stop. Passent par-là notamment des artistes locaux, comme De la crau, Biensüre ou Doucesoeur. « Il n’y aura pas deux minutes de silence », promet Olivier.
Autant d’artistes réunis par Frédéric André, qui signe sa deuxième programmation pour le festival, toujours avec l’envie de poursuivre l’héritage de Bernard Aubert. « Bernard a été l’architecte de l’esprit Fiesta. Il faut retranscrire cela dans la programmation » assure-t-il. Pour cela, son cahier des charges est très clair : « Faire du populaire avec une exigence artistique. Il faut aussi que le spectacle soit vivant, qu’il y ait une présence sur scène », ajoute-t-il. « Des artistes qui portent aussi des valeurs », renchérit Olivier Rey. Des exigences et des valeurs qui continuent d’irriguer la Fiesta des Suds, pour que cet esprit perdure et ne perde jamais le Nord.
NICOLAS SANTUCCI
Fiesta des Suds Du 5 au 8 octobre Esplanade J4 et Docks des Suds, Marseille fiestadessuds.com
Entretien avec Nathalie Solia, directrice du festival
Zébuline. Comment se sent-on à quelques jours du festival ?
Nathalie Solia. On oscille entre l’inquiétude et l’excitation. Ca dépend des minutes [rires]. Et on est un peu débordé, tout s’accumule, ce qui est normal.
D’autant qu’il y a des nouveautés cette année, comme la journée du dimanche, gratuite. Comment vous est venue l’idée ?
La Fiesta des Suds a une tradition ancienne d’accueillir tous les publics, et notamment les jeunes. À l’époque, on faisait la Fiesta des minots le mercredi, ça fonctionnait très bien. Mais depuis qu’on est parti des Docks on n’a plus pu accueillir cette journée-là. On s’est aussi aperçu qu’il y avait beaucoup de familles le dimanche sur le J4, mais qui assistaient au démontage du festival avec barrière poussière engins, bruit… On s’est dit qu’on gâchait la promenade dominicale des familles. Alors pourquoi pas proposer une journée pour les familles qui viennent ici, au bord de l’eau, sur le J4, pour profiter aussi de la Fiesta.
Il y a aussi la grande cavalcade samedi qui semble vous occuper ?
Oui, je dépasse un peu mon champ de compétence – même si je viens de la technique. Cette cavalcade a été pensée pour rendre hommage à Bernard Aubert. Pour lui, un festival c’est plus que de la musique, mais toute une ambiance, il avait une vision globale de ce rendez-vous. On veut mettre la fête partout.
On note une forte présence féminine dans vos locaux, moins dans la programmation. Comment l’expliquez-vous ?
On a un regard particulier pour avoir un plateau le plus représentatif possible de l’égalité femmes-hommes. Le fait est que dans le milieu musical ce n’est pas du tout le cas, et encore moins dans les musiques du monde. Mais on sent une prise de conscience actuellement, tous les programmateurs ont ça en tête aujourd’hui, ce qui est très positif. De notre côté, on a une vraie responsabilité en tant que festival. En programmant des femmes sur nos scènes, on leur donne de la visibilité, dans l’espoir qu’elles deviennent les têtes d’affiche de demain. Pour nous, la parité est à la fois un objectif et une responsabilité.
Des regards sur un monde en mouvement, des histoires intimes ou collectives racontées avec humour, poésie et engagement. Voilà ce que nous propose du 6 au 15 octobre le festival nouv.o.monde, proposé par les Films du Delta à Rousset, Trets et Aix-en-Provence. Près d’une vingtaine de longs métrages de cinéastes confirmés ou de jeunes de réalisatrices·eurs, invité·e·s à rencontrer le public après les projections. Des moments de partage de cinéma et de visions du monde. Des avant premières et des films qu’on avait peut être loupés au moment de leur sortie en salle ou qu’on aurait envie de revoir, venus de treize pays et une séance de courts métrages avec pour thème « amour et jeunesse ».
En ouverture, à Rousset, le 12 octobre, le film de Philippe Petit, en sa présence, Tant que le soleil frappe, sur un homme qui ne renonce ni à ses idées, ni à ses rêves. Et en clôture le 15 une autre avant-première Le Syndrome des amours passées de Raphaël Balboni et Ann Sirot – dont on avait apprécié Une vie démente en 2021. Raphaël Balboni sera là pour présenter cette comédie romantique, truffée de trouvailles scénaristiques et visuelles.
Des inédits
Deux avant premières à Trets le 6 octobre : un joli film d’animation sélectionné à Annecy, Nina et le hérisson d’Alain Gagnol et Jean-LoupFelicioli ainsi qu’un thriller venu de Turquie, Nuit noire en Anatolie d’ Özcan Alper. La suite le 10 octobre à Aix-en-Provence (au Mazarin) où l’on va découvrir, venu du Soudan, Goodbye Julia de Mohamed Kordofani, un drame sur la culpabilité qui interroge la relation entre les Soudanais du nord et du sud à travers deux femmes fortes.
Autres avant premières à la salle Émilien Ventre de Rousset le 12 octobre, La Salle des profs d’Ilker Çatak, qui montre le degré de cruauté et d’hypocrisie que peut atteindre le système éducatif, même dans un pays démocratique et développé comme l’Allemagne. Et le 14, Chroniques de Tehéran d’Ali Asgari et Alireza Khatami (Un Certain Regard, Cannes 2023) un film sur l’absurde de la vie en Iran à travers le portrait de neuf hommes, femmes et enfant.
Des films inédits aussi comme La Vida era eso premier long métrage de fiction de l’Espagnol David Martín de los Santos, la rencontre à l’hôpital de deux femmes de générations et de conditions différentes. L’après midi du vendredi sera consacrée à Albert Camus notre contemporain avec séances de lecture, dédicaces et films dont Loin des hommes (Mostra de Venise 2014) de David Oelhoffenn,adapté la nouvelle L’Hôte que nous lira la comédienne Sabine Tamisier. Sans oublier les rencontres avec l’écrivaine Agnès Spiquel et l’auteur illustrateur, Jacques Ferrandez. Un programme alléchant, une nouvelle fois concocté par que Sylvia Vaudano et son équipe.
De la Lozère (du 11 au 17 novembre) à l’Aude (du 6 au 10 décembre), en passant par le Gard et l’Hérault (du 9 au 19 novembre), Temps de Cirques réunit une trentaine de spectacles. Les femmes se taillent la part belle parmi la programmation. Dans Baaldu Groupe Noces, un quintet d’hommes incarne des textes féministes, soutenus par un choeur de femmes. Pour mettre en scène cette « manifestation de joie et de rage mêlées », la metteuse en scène Florence Bernard dit s’être inspirée d’un article de Leïla Slimani paru dans Libération, en marge du mouvement #MeToo. Quant aux Filles du renard pâle, elles poursuivent leurs explorations spatiales ponctuées d’envolées, toujours mues par des urgences plus ou moins allégoriques : après Résiste et Respire, Révolte vient désormais clore un triptyque démarré en 2019. Autre évocation : le parcours d’une femme artiste, via les blessures qui le ponctuent. L’acrobate Katell Le Brenn livre avec Des nuits pour voir le jour un récit intime – mais enthousiaste – autour de l’empêchement et des possibles qui en découlent ; comme une visite guidée dans l’évolution du corps et de ses cheminements, ne boudant pas à l’occasion le jeu de mots lacanien.
Signes des temps
Autre constat : le cirque ne boude plus le métadiscours. Avec Nos circollections, Chloé Duvauchel décide d’étudier l’inépuisable force métaphorique du cirque. Après plus de 20 ans passés au sein du spectaculaire collectif AOC, l’acrobate imagine une forme de proximité, mettant en partage ce qui nous touche, nous émeut et parfois nous rend plus forts dans l’expérience circassienne : marcher sur le fil avec le funambule, se plier en quatre comme une contorsionniste, jongler avec les responsabilités, se sentir épaulé ou porter quelqu’un à bout de bras… Irrésistible et plein de panache. Portée par Martin Cerf, la bavarde Compagnie Armistice s’intéresse quant à elle, avec La prolepse des profanes, à l’essence d’un spectacle de cirque : « un jongleur qui jongle sans s’en rendre compte, un danseur plus léger qu’il en a l’air, un clown qui fait de la politique malgré lui… » La présence annoncée du facétieux Rémi Franct, émérite professeur de recherches et maître de conférences à l’Institut national des études et pratiquescCircassiennes (alias… INEPCi) tiendra-t-elle ses promesses ? Du côté de la compagnie Inextremiste, véritable tête brûlée du cirque contemporain, c’est en actions, collectives et individuelles, que s’expérimente le frisson circassien. Qu’il soit naturel, technologique, réel ou fantasmé, qu’il entrave ou galvanise, il fait partie de la vie quotidienne : il s’agit du risque bien sûr, que le spectateur est appelé ici à vivre en gestes, se fiant à son bon sens pour poser ses propres limites.
Une série de quatre soirées données par une formation d’étoiles, de premiers danseurs et de sujets du Ballet de l’Opéra de Paris offrait un florilège de la grande tradition classique de la danse. En ouverture, le Grand Pas Classique (un « grand pas » est une suite de danses qui, au cœur d’un ballet complet, permettent une exhibition virtuose des danseurs) de Victor Gsovsky célébrait la splendeur de la technique du ballet, porté par les deux étoiles Valentine Colasante et Marc Moreau, éblouissants de grâce et de précision, équilibres défiant la gravitation, manèges, grands jetés, fouettés en un accord parfait. Les sections lyriques s’enchaînent aux allegros, les pirouettes et ballonnés de la danseuse répondent aux batteries et tours du danseur, même les « promenades » sont d’une magique élégance. On partait ensuite dans des épisodes américains avec le néo-classicisme de Jerome Robbins, In the night, voyage amoureux de trois couples sur une partition de Chopin (jouée sur scène par la pianiste Ryoko Hisayama), empreint d’un délicat romantisme, « du jazz sur pointes », puis celui de George Balanchine, Who Cares ?, sur une musique de Gershwin, avec pour toile de fond les gratte-ciels de Manhattan, la danse classique s’enjazze alors joue de ses codes. Enfin, deux larges extraits de Raymonda sur une chorégraphie de Rudolf Noureev éclairaient la musique narrative de Glazounov dans la plus pure tradition, entre variations classiques et danse de caractère en une série de tableautins délicieusement espiègles et expressifs où la virtuosité technique devient outil signifiant. Du grand art !
MARYVONNE COLOMBANI
Représentations du 27 au 30 septembre au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
Le Pavillon Noir accueillait Arthur Perole, artiste associé pour la période 2022-2023. Le danseur et chorégraphe proposait lors de cette soirée festive et participative Nos corps vivants aux côtés de Marcos Vivaldi (musicien), Benoit Martin (son) et Nicolas Galland (lumière). Alors que le public s’installe autour du module carré sur lequel le danseur va évoluer, des bonbons sont distribués, ceux de nos fêtes d’anniversaires petits, retour à une innocence où l’on ne se pose pas de questions sur le sucre et ses effets nocifs, juste un instant de partage !
« C’est bon ? tout le monde est servi ? », le danseur quitte alors sa doudoune poilue pour dévoiler un marcel pailleté tandis que des bribes de conversations se diffusent, « les drogues mettent en contact avec les fantasmes… j’ai toujours eu peur des autres, depuis que je suis né… les hommes on leur impose pas trop de choses, les femmes si… » Des ondes sonores viennent habiter l’ombre, le corps du danseur se tord, fluide, les bras se tendent, se courbent, essaient l’épaisseur de l’air. Le visage traduit toute une palette d’émotions, se fige dans les attitudes convenues des cartoons. Les mimiques stéréotypées deviennent vocabulaire de danse, la gestuelle normée des conversations est dessinée avec espièglerie et un certain sens du tragique. Derrière la banalité des poncifs où se placent individualité, personnalité, pensée ?
La voix de Marguerite Duras apporte sa gravité suave : « On ne voyagera plus, ça ne sera plus la peine… quand on peut faire le tour du monde en huit jours… pourquoi le faire ? ». Le corps du danseur, statue vivante, compose une mélodie où les rythmes se heurtent, cherchent l’arrêt sur image, se saccadent, sont emportés dans une écriture qui les dépasse. Puis le performeur jongle, à l’instar d’un Charlie Chaplin, avec les sources de lumière, déploie un clavier de piano pour une chanson de Françoise Hardy. La performance enserrée dans un espace minimaliste ouvre les frontières de nos habitudes, de nos inconscients, l’humour empreint d’un indéniable lyrisme épouse avec tendresse la multiplicité de l’humain.
MARYVONNE COLOMBANI
Nos corps vivants a été donné le 20 septembre au Pavillon Noir, Aix-en-Provence
Depuis plusieurs années, Amir Reza Koohestani puise dans l’actualité qui secoue l’Iran la matière d’un théâtre profondément politique. En s’inspirant de la mort de Mahsa Amini, tuée pour avoir mal porté son voile, et de la journaliste Niloofar Hamedi, emprisonnée à cause de ses enquêtes sur l’affaire, Blind Runner évoque dans le destin de trois personnages toute la politique actuelle de censure et d’atteintes au droits de l’homme de l’Iran.
Mohammad Reza Hosseinzadeh et Ainaz Azarhoush y incarnent un mari, en liberté, et son épouse, emprisonnée pour motifs politiques. Séparés de corps, ils s’aiment de toute évidence, mais sont contraints de n’échanger que sous écoute, dans le parloir d’une prison ou au téléphone. Amir Reza Koohestani fait de leurs échanges gênés l’endroit d’une écriture d’emblée forcément politique où l’intimité proscrite et l’incarcération dénoncent tout un système dévorateur d’émotions et de vies. La mise en scène le confirme. Elle isole les acteurs dans des carrés de lumière, les fait parler en frontal ou de façon décalée dans l’espace, lorsqu’elle ne les fait pas courir d’un bout à l’autre du plateau, sans jamais se rattraper.
La lumière au bout du tunnel ?
Car si la parole ne permet pas de tisser un lien de résistance alors, pour lutter, il faut courir. Comme le fait Parissa, marathonienne devenue aveugle depuis un tir de chevrotine de la police, et qui participe en Europe à des courses organisées en soutien aux activistes politiques. Il faut aussi s’aider : comme le fait le mari, qui apprend à courir le marathon aux côtés de Parissa, en tant que guide d’aveugle. Il parvient ainsi à voyager, et s’éloigne de sa femme. La marathonienne sera ainsi le double, libre, de la prisonnière, résignée à l’enfermement et à la solitude, en choisissant in fine de risquer l’exil et sa vie dans un plan radical : franchir les 38 km du tunnel sous la Manche. Deux métaphores de l’espoir iranien pour le changement, qu’une chute inattendue précipite soudain dans la nuit.
ETIENNE LETERRIER
Blind Runner a été donné dans le cadre du festival actoral du 27 au 29 septembre à La Criée, théâtre national de Marseille.
Certains spectacles touchent au plus juste en mettant en mots une mémoire commune et lui donnant sur scène l’apparence d’une aventure. 504, de Mohamed El Khatib est le récit d’une odyssée. Celle, extraordinaire, de la transhumance estivale de centaines de milliers de Français d’origine algérienne, tunisienne, marocaine, vers les villes et villages du Maghreb. Traversées sur terre et mer, interminables, en famille, à l’étroit dans la chaleur et les bouchons, malgré les dangers de la route… Et dont les vraies stars portent les noms de Renault 12 ou Peugeot 504, des maisons ambulantes pleines à craquer, couronnées de bagages en pile, ou transformées en cinéma. Cinq de ces bolides increvables, ces « dromadaires mécaniques », trônent d’ailleurs sur l’esplanade du fort Saint-Jean, à Marseille.
Dans 504, Mohamed El Khatib convoque surtout, live ou à l’écran, les témoignages de Marseillais, et ressuscite toutes les pratiques associées à ces voyages : rituels du départ, orientation (l’un des protagonistes énumère de tête toutes les sorties d’autoroute entre la France et le Maroc…), K-7 jouées sur l’autoradio, ravitaillement, art du bourrage de coffre, tracas du racisme, de l’extorsion, et accidents fréquents, inventivité permanente, émotion de l’arrivée et rituel des cadeaux à la famille… 504 est ainsi un projet multiple, qui tient à la fois de la performance, de l’enquête sociologique, du cinéma, de l’art, de la muséographie puisqu’en parallèle se tient une exposition d’objets dans le hall : on y trouve tapis de prière portatif, objets usuels, grigris de rétroviseurs, pièces détachées…
L’art du metteur en scène tient à cette capacité à incarner l’expérience vécue. Tandis que la géniale spontanéité de ces récits, souvent pleins de drôlerie, d’humanité, ou d’émotion, rappelle sans doute combien (dans le contexte dramatique actuel) devrait résonner comme universelle l’expérience de la migration, c’est par un jeu de loterie que l’artiste propose de gagner finalement par tirage au sort une Renault 12 du spectacle. Une façon de renouer la mémoire au réel, et de relancer aussitôt sur l’imaginaire des routes les souvenirs, les sourires, et la gratitude du public.
ÉTIENNE LETERRIER
504 a été donné dans le cadre du festival actoral les 29 et 30 septembre au Mucem, Marseille
Wole Soyinka invité d’honneur des Écritures Croisées qui parcourent les récits littéraires du monde ; la Fiesta des Suds qui accueille, valorise et métisse les musiques du monde ; Alice Zeniter qui interroge la pertinence des personnages féminins écrits par des hommes, et leur poids sur nos représentations de nous-mêmes ; et puis la jeunesse, dans la rue, qui défile pour la Pride, affirmant que toutes les composantes du sigle LGBTQIAP+ forment une réalité différenciée, mais « Indivisible »…
Cela bouge dans notre culture nationale, au point que certains craignent pour l’universalisme. Qu’est-ce à dire ?
Le concept, philosophiquement et politiquement marqué par la Révolution française et sa Déclaration des droits de l’homme, a affirmé l’existence de valeurs universelles – dont l’égalité en droits – et d’un régime politique, républicain, qui serait universellement Le Bon. Pour tous.
Mais dès l’origine cette même République française a nié le droit des femmes et des pauvres, qui ne votaient pas, inventé l’indigénat, laissé l’esclavage en place, oublié le droit des enfants et la protection des minorités. Elle n’a eu de cesse de réduire la liberté de circulation, d’affirmer le droit inégalitaire à une propriété transmissible des biens de production… Et de différencier ceux qui appartiennent à la Nation (puis à l’Europe) et les immigrés (les migrants), d’affirmer les « racines chrétiennes» avant de s’en prendre aux récalcitrants juifs, puis musulmans.
« Universalisme à la française », sans rire ?
Après 234 ans de Droits de l’homme les violences sexuelles et sexistes, les actes homophobes et transphobes restent quotidiens, la laïcité s’affirme comme un principe discriminant les musulmans, et l’État français n’a connu que des Chefs blancs, catholiques (ou issus de), hommes cisgenres et hétérosexuels de confession. Universels ?
Les « minorités », qui sont majoritaires, ne demandent plus seulement l’égalité en droits, illusoire dans les faits, et la protection contre les discriminations et les violences. Elles exigent, au nom du principe de réalité, d’être représentées, par elles-mêmes, sur les scènes, les écrans, dans les instances de décision politique et économique ; elles revendiquent une « parole située », la leur, pour parler d’elles-mêmes. Elles construisent un « pluriversalisme » au bénéfice de tous·te·s, où chacun·e peut décider, jusque dans l’orthographe, de ce qui est bon pour iel, tant qu’iel ne nuit pas à la liberté de l’autre, des sien·ne·s, et de l’avenir.
À Gardanne, le Trio Nota Femina investissait l’église quasi pleine pour un concert qui privilégiait des œuvres du XXème siècle dans des transcriptions pour harpe, flûte et alto.
Trop rare sur scène, ce trio réunit des musiciennes de haut vol, Amélie Gonzales Pantin (flûte traversière et piccolo), piccolo solo de la Musique des Équipages de la Flotte depuis 2007 entre autres formations, Guitty Peyronnin Hadizadeh (alto), altiste notamment de l’Orchestre de l’Opéra de Toulon depuis 1987, Elodie Adler (harpe), lauréate de multiples concours internationaux et harpiste de l’ensemble Accroche Note. Cette dernière présentait avec finesse le florilège des pièces interprétées : « le XXème a été une période extrêmement inventive, grâce aux expositions universelles, les compositeurs ont ouvert leurs oreilles aux musiques du monde et nous offrent des voyages à moindre frais ! » Les harmoniques distendues par l’architecture de l’église furent vite apprivoisées par les musiciennes qui jouèrent de leurs débordements.
En ouverture, les trois interprètes accordaient leur espiègle vivacité à la Fantaisie pour un gentilhomme que Joaquin Rodrigo (oui, l’auteur du célébrissime Concerto d’Aranjuez) dédia au guitariste Andrès Segovia qui l’avait commandée (lui, le « gentilhomme » de la guitare). Inspirée par les danses écrites par Gaspar Sanz (XVIIème siècle), cette fantaisie, œuvre concertante, gardait toute sa fraîcheur et sa puissance dans sa transcription en trio, avec un souci des nuances, des phrasés, des intentions que l’on retrouvait dans la suite du concert. La Suite brève pour flûte, alto et harpe (1923) de Ladislas de Rohozinski offrait ses atmosphères impressionnistes aux frontières du cinéma, modulant d’amples vagues à la harpe sur lesquelles la fluidité de la flûte posait des mélodies qui n’étaient pas sans rappeler certains airs de Fauré. Quatre pièces empruntées à la musique traditionnelle arménienne donnaient l’occasion de rappeler la richesse des musiques populaires dont nombre de compositeurs se sont nourris, se transformant parfois en ethnomusicologues. Le piccolo apportait ses aigus, redessinant les paysages. On se glissait dans l’univers de Maurice Thiriet que l’on connaît davantage par ses musiques de film (Fanfan la Tulipe de Christian-Jacque, Le Grand Jeu de Robert Siodmak, Les Enfants du Paradis (avec Joseph Kosma) ou Les Visiteurs du soir de Marcel Carné, entre autres). Même conçue pour trio, l’écriture reste très orchestrale, multiplie les détails dans la masse sonore, crée des micro-évènements, s’enthousiasme de parenthèses et de commentaires. Nous entraînant à la suite de Ravel dans les contes de Ma mère l’Oye, Pavane de la Belle au Bois Dormant, Le Petit Poucet, Serpentin Vert (Laideronnette, Impératrice des Pagodes), Entretiens de la Belle et la Bête, Jardin Féérique… les tableautins se succèdent alors teintés d’espièglerie et de poésie. La complicité entre les trois artistes apporte une liberté et une expressivité rares, jubilation d’une musique commune qui trouva une énergie passionnée dans l’hommage aux quatre saisons (un extrait, Primavera porteña) de Vivaldi par Piazzola. Un bis aux couleurs irlandaises vient clore ce temps suspendu.
MARYVONNE COLOMBANI
Concert donné le 17 septembre, église de Gardanne, dans le cadre des Journées du Patrimoine