C’est un spectacle déjà auréolé de nombreuses critiques élogieuses et de prix qui débarquait sur la scène du Théâtre Joliette. Place, de Tamara Al Saadi, déjà distingué du prix des Lycéens du festival Impatience 2018, encensé l’année suivante au Festival d’Avignon, ne perd rien de sa force, ni de sa sensibilité, malgré les années. Une pièce dans laquelle l’autrice et metteuse en scène revient sur son parcours de vie, elle qui a posé le pied en France avec toute sa famille suite à la première Guerre du Golfe, alors qu’elle avait 4 ans.
Tout le propos répond à la problématique à laquelle la jeune femme est confrontée depuis son enfance. En France, où elle est réfugiée, elle doit apprendre à vivre avec ces deux cultures qui la traversent sans pour autant se renier. Pour donner du corps cette dualité, la jeune metteuse en scène choisit de dédoubler son personnage : Yasmine Nadifi jouera la version d’elle-même sensible à sa première culture, et Marie Tirmont sera celle qui souhaitera pleinement « s’assimiler ».
Sur le plateau, une suite de scènes fugaces présente les différents membres de la famille. Le frère, joyeux et irrésistiblement drôle – remarquable Ismaël Tifouche – ; la sœur, dont on comprendra qu’elle est arrivée trop jeune pour être véritablement irakienne, trop tard pour se sentir française ; et les parents, tous deux malades d’avoir quitté leur terre natale.
L’ensemble apportera ce qu’il faut d’humour et de tendresse. On rira fort, les yeux encore embués. Il y aura de la beauté aussi, comme quand une pluie de sable viendra marbrer le plateau, jusqu’alors pauvre de seulement quelques chaises en plastique. La pièce égratigne aussi la société française qui n’oublie jamais de renvoyer la jeune femme à ses origines, comme quand, titulaire d’un master, on lui demande si elle parle français. Dans cette pièce, Tamara Al Saadi parvient surtout à transcender sa propre histoire pour en faire un objet universel, avec une humanité qui se dégage dans chaque éclat de voix, de rire et de larme.
NICOLAS SANTUCCI
Place a été donné du 28 novembre au 1er décembre au Théâtre Joliette, Marseille.
Zébuline. L’éducation populaire est une nouvelle délégation, créée par votre majorité en 2020. Êtes-vous satisfaite de ces trois premières années d’exercice ?
Marie Batoux. Si la question est de savoir si j’ai réintroduit de l’éducation populaire dans la politique publique, cela reste un sujet en cours ! et c’est pour cela que l’on organise les Rencontres. Car l’éducation populaire est un concept lointain, vaste, qui a été parfois malmené, parfois dévoyé, discrédité, perçu comme quelque chose qui n’est plus actuel, qui ignore que le peuple a une culture en voulant « l’éduquer ». Finalement, ce que l’on fait depuis ces dernières années avec les Rencontres, c’est se poser la question d’une éducation populaire du XXIe siècle, qui soit en phase avec une société qui a changé, mais qui reste sur ses principes fondateurs. Et on progresse, notamment sur la question de la participation de l’individu à la politique publique.
L’éducation populaire connaît, selon les époques ou les personnes, plusieurs définitions. Comment envisagez-vous ce concept ?
L’éducation populaire, pour moi, c’est un espace d’émancipation de l’individu dans un cadre collectif. Le « faire ensemble » est primordial dans la manière dont on peut penser les pratiques professionnelles, que ce soit des animateurs ou des acteurs d’associations culturelles, sportives, citoyennes. Le dénominateur commun, ce qui permet de rassembler ceux qui se reconnaissent dans l’éducation populaire, c’est finalement la manière de produire un processus qui s’appuie sur l’individu dans un cadre collectif.
D’ailleurs le thème des prochaines Rencontres s’inscrit autour des « pratiques collectives ».
Exactement. La méthode pour construire le programme de ces Rencontres a été de garder les co-animateurs de l’année dernière, pour faire un bilan et progresser sur l’édition 2023. En septembre, nous avons invité tous ceux qui avaient été présents aux dernières rencontres pour faire un point d’étape avec les problématiques qui avaient été abordées et voir comment on allait plus loin. Donc on a vraiment été dans un processus de co-construction et, effectivement, ce qui est important dans la pratique des uns et des autres c’est que dans cette période historique où la pratique individuelle est valorisée à l’extrême, la question du collectif a des vertus et nous devons les remettre au centre de la réflexion.
Pourquoi était-ce important d’organiser ces Rencontres ?
C’était une délégation qui n’existait plus, ou qui n’a peut-être jamais existé à Marseille. Et la priorité était de se remettre d’accord sur ce qu’était l’éducation populaire. L’arrivée de Robin Renucci au Théâtre de La Criée a été un moment important : on s’adresse à quelqu’un qui travaille sur ces questions dans tous les endroits où il est passé depuis longtemps, donc je l’ai interrogé sur ce que signifiait pour lui, en tant que directeur de La Criée, le concept de pratique artistique et collective.
En 2022, [Les Rencontres de l’Éducation populaire de 2021 ont été perturbées par le Covid, ndlr] beaucoup de gens travaillant dans des petites structures, culturelles ou associatives, se sont mobilisées. On a été surpris par cette appétence. On n’avait pas forcément prévu de faire de nouvelles Rencontres mais c’était important pour moi de continuer ce dialogue-là, qui a été fondateur et fédérateur. Quelle est cette capacité que l’on a à travailler avec les habitants, qu’on soit élus, professionnels, acteurs sociaux, éducatifs ou culturels. Et donc on a construit deux journées, une première qui est sur un temps de rencontres professionnelles, et une deuxième ouverte au public et à tous ceux qui se reconnaissent de l’éducation populaire. Parmi les temps forts le spectacle Nos Héroines, particulièrement symbolique. C’est une pièce participative, construite par Wilma Lévy et sa compagnie de théâtre avec des femmes qui sont quotidiennement usagères d’un centre social
Il y a un débat organisé autour de l’esprit critique, un thème qui est souvent au cœur de l’éducation populaire. Certains disent pourtant qu’à trop vouloir enseigner l’esprit critique individuel, on favorise la montée des pensées complotistes. Que répondez-vous à cela ?
Je pense exactement le contraire, c’est pour cela que l’on a un atelier sur l’éducation aux médias. Certains qui se pensent très critiques au regard de la pensée institutionnelle, et donc des journaux qu’ils pensent affiliés au pouvoir politique, sont beaucoup moins critiques quand une autre pensée arrive par les réseaux sociaux, qu’ils ont eux mêmes choisis, où ils dialoguent dans un cercle restreint sans questionner la manière dont l’information a été construite. La pensée critique nous permet de comprendre qu’un éditorialiste et un journaliste ce n’est pas la même chose. Que ça a sa place dans un journal, mais c’est une des choses qui probablement floute la perception du citoyen. C’est aussi cette incapacité qu’ont peut-être les médias à mettre en perspective une pensée, comme pendant le Covid, où l’on n’a pas été capable d’expliquer que la pensée scientifique, face à l’imprévu, avait besoin de temps pour se construire, et pouvait faire des allers retours sur son savoir. C’est cela que l’on doit reconstruire en terme de politique publique : nous devons nous armer collectivement face à ces questions qui émergent dès l’école, et en dehors de l’école.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI
Les Rencontres de l’éducation populaire Du 8 au 10 décembre Divers lieux, Marseille
Dans une masterclass à Marseille, la réalisatrice Alessandra Celesia avait parlé de ce qu’était pour elle faire du cinéma : « Pour moi, filmer est une manière de s’interroger et de se “soigner”. Il y a quelque chose que tu ne comprends pas du monde et c’est en le filmant que tu essaies de le saisir. Filmer le réel, c’est tenter d’y mettre un peu d’ordre aussi. […] La réalité est insupportable alors il faut la raconter pour essayer de la comprendre. »
Chacun de ses films précédents lui a permis de peaufiner son travail en posant des questions : jusqu’où peut-on aller ? Le documentaire peut-il être vrai ? Qu’est-ce que la vérité ? Par exemple, dans Anatomie d’un miracle, la cinéaste qui n’est pas croyante, suivait trois femmes paralysées cherchant le miracle auprès de la vierge bleue qui saigne, métaphore de son impossibilité à vivre dans son Italie. Une manière de voir comment chacun s’en sort de ses blessures.
Une idée qui tombe à pic
La Mécanique des choses, son dernier film, plus personnel, nous donne à voir une cinéaste à fleur de peau, qui a besoin de réparer toutes ses failles. Un film qui s’est imposé tout à coup, à la suite d’une chute, celle de Tito, son chat, tombé du 8e étage, vivant mais les pattes brisées. Un choc pour Alessandra Celesia,qui en a fait resurgir d’autres, traumatismes de l’enfance, accidents de l’âge adulte. Culpabilité et envie de réparer. Elle contacte l’Association française de personnes paralysées et, grâce à la chercheuse Stefana Carelli, rencontre à Barcelone une équipe de chirurgiens chinois qui travaillent sur la régénération de la moelle épinière. Quand l’un d’entre eux accepte d’opérer Tito, nait l’idée du film.
Alessandra et son équipe partent à l’hôpital Tongren de Kunming, en compagnie de gens paralysés, volontaires pour être opérés. Un fil narratif clair : on va suivre leur aventure, les connaitre peu à peu, Aline, Virginie, Stéphane et toute l’équipe chinoise. Mais si on peut régénérer la moelle osseuse, peut on régénérer l’âme ? Par le jeu subtil du montage, d’autres strates surgissent, celles de la mémoire ; le présent et le passé se télescopent, nous révélant les blessures de la cinéaste : la culpabilité de n’avoir pu « sauver » son père de la dépression, d’avoir cru être responsable d’un accident de la route. Des images rugueuses, furtives, extraits de films de famille, son père au gouvernail d’un bateau sur la mer ou scènes reconstituées, l’accident et le motard, blessé à terre. Une fillette blonde, tantôt elle enfant, tantôt une autre. Elle adulte, filmée en gros plans par son fidèle directeur de la photo, François Chambe, face à sa thérapeute qui fait émerger l’iceberg, tomber les barrières. Un film particulier, un film qui soigne : « Le remède, c’est ça qui est à la base de mon film. » La Mécanique des choses ? Celle des corps aussi et des choses qui sont en nous et qu’on n’arrive pas à connecter. Un film fort qui nous fait approcher de très près cette cinéaste sensible dont on avait fort apprécié les opus précédents, en particulier Come il bianco présente au FID 2020.
ANNIE GAVA
Le film a été présenté aux États généraux du film documentaire de Lussas.
La Mécanique des choses, d’Alessandra Celesia En salles le 6 décembre Une séance est prévue le 16 décembre au cinéma La Baleine (Marseille) en présence de la réalisatrice.(En clôture des RISC)
L’écriture d’Agnès Mathieu-Daudé emporte le lecteur jusqu’à la pensée intime de la narratrice principale : « Élevée sur le tremplin de la frustration, Suzanne Valeyre était prête à être propulsée le plus loin possible. » Ce travail de la pensée, travail de re-construction identitaire, forme la matière principale du roman. Il est rendu particulièrement éprouvant par la transplantation du personnage d’un milieu modeste à un milieu doré, à la faveur du mariage improbable de cette belle française avec Paolo. Ce dernier est l’héritier d’un riche capitaine d’industrie italien, Ercole Signorelli, spécialisé dans la fabrication de roulements à billes, entrant dans la fabrication d’armements.
La psyché individuelle des personnages s’inscrit dans l’histoire italienne du milieu du siècle dernier, qui voit l’émergence conjointe du fascisme et de l’industrie pétrolière, après celle du charbon. Aussi, un deuxième travail auquel se consacre Suzanne structure le roman. Il consiste à enquêter sur le kidnapping de Paolo enfant, en 1976, à la faveur d’une révélation fortuite. Cet événement prend la forme confuse et obstinée du secret de famille, qui définit le rapport au monde des Signorelli : « Taire des choses importantes, est le b.a.-ba des affaires ». En revanche, l’ancien métier de journaliste de Suzanne commande sa relation au monde, sous les formes conjointes d’une mauvaise conscience et d’une quête de vérité dont on ne sait jusqu’où elle la conduira…
Western spaghetti et comédie de mœurs
Le texte procède de flash-back en flash-back, insérés dans le présent, qui balisent plusieurs histoires et mémoires : histoire de l’Italie, storytelling de l’entreprise, histoire de famille, l’ensemble étant réuni par les forces conjointes de l’héritage et de la filiation. Le passé – la poignée de main entre Giorgio Signorelli, grand-père de Paolo, et Mussolini en 1938 – est ramené à l’actualité, sur des questions d’écologie ou encore de flux migratoires (les migrants étant ces fameux marchands de sable).
Le référent cinématographique, propre à la génération d’Ercole, est récurrent. La beauté des corps, dans ce monde de l’apparence et du décorum, est une ressource sociale centrale. Pour l’inoxydable mère de Paolo, « on ne laisse pas son corps à l’abandon ». Mais les descriptions des paysages sardes, au présent, ont un souffle poétique, puisant dans la beauté authentique et vulnérable de la nature, Suzanne étant particulièrement sensible à la dégradation écologique de l’île.
L’écrivaine aime saisir ses personnages de l’intérieur, à l’aide d’une minutieuse écriture du ressenti. Elle est équilibrée par la prise de distance qu’apporte un humour qui affleure constamment sous les mots : « la grotte dédiée à Tanit […] sur le sol de laquelle s’amoncelaient porte-bonheur et autres ex-voto […], et même un préservatif non usagé, qui n’avait a priori pas grand-chose à faire dans un lieu dédié à la déesse de la fertilité […] ». Le marchand de sable qui traverse le roman comme les rivages de Sardaigne invite ici à ouvrir les yeux.
FLORENCE LETHURGEZ
Marchands de sable, d’Agnès Mathieu-Daudé Flammarion – 21 €
La 6e édition du Marché noir des petites utopies, festival organisé à Marseille sous la forme d’une biennale depuis 2013 par la Cie Anima Théâtre, s’est ouverte le 1er décembre avec la projection au Gyptis de La sociologue et l’ourson d’Étienne Chaillou et Mathias Théry, et se clôturera le dimanche 10, au lendemain de la fête d’anniversaire(s) qui célébrera les 10 ans du festival et les 20 ans de la compagnie. Le dimanche 3 décembre, rendez-vous était donné à la Casa Consolat pour Tricots, une histoire de souvenirs qui grattent de la Cie Des gens comme tout le monde et Hostile de la Cie Bakélite.
Petites formes, grandes aventures
Le public est tamponné et divisé en deux : les « Métal » et les « Prison ». Les « Prison » sont guidés jusqu’à l’Atelier Gouache où une grosse forme colorée en laine tricotée affalée sur un bureau, s’anime. C’est un pull d’où s’extirpent une main, puis une tête et le visage souriant d’une femme aux cheveux gris, qui confie qu’arrivée à « l’âge du milieu » elle recherche la sérénité, mais pas à travers le tricot ! Et tirant les fils de son énorme pull, les accrochant aux pointes de tableaux à clous, auxquels succèdent ensuite d’innombrables câbles électriques et prises multiples, elle évoque avec humour, à travers tous ces liens matérialisés qui l’attachent et saturent son espace, les périodes et paysages de sa vie, jusqu’au pétage de plomb ! Une danse solo festive, découvrant des dessous tricotés, conclura par une invitation joyeuse à « tricoter pour soi-même ». Retour à la Casa Consolat, puis direction le Théâtre de la Ferronnerie où là aussi, on découvre, affalée sur une table, une tête, protégée d’un tissu aux quatre coins noués, sous un projecteur dégageant une chaleur intense. Au bord de la table, une gourde, que l’homme cherche désespérément à saisir. Il fait plus que soif, il fait plus que chaud, on est dans le désert et le bout de papier que l’homme qui vient de se relever a trouvé, montrant sa tête patibulaire sous le mot « Wanted » ne laisse aucun doute : c’est un western. Solitude, désert brûlant et glacé, serpent, indiens, signaux de fumée, transe mystique, aigle, squelettes, cheval, mirages, rebondissements, comique de répétition et coups de théâtre, tout y passe, sans aucune paroles. Une inventivité, un sens du raccourci et de l’ellipse à l’esprit « cartoon » jubilatoires. Bref, deux grandes aventures en deux petites formes.
MARC VOIRY
Tricots, une histoire de souvenirs qui grattent et Hostile étaient présentés le 3 décembre à l’Atelier Gouache et au Théâtre de la Ferronnerie dans le cadre de la biennale Marché noir des petites utopies., à Marseille.
Marché noir des petites utopies Jusqu’au 10 décembre Divers lieux, Marseille
Chaque année, la programmation du Forum de Berre regorge de pépites musicales. Ce sera encore le cas ce 8 décembre avec Ignacio María Gómez, le chanteur sud-américain aux multiples influences. Né en Argentine, il file au Mexique à l’adolescence, et découvre la musique des Mandingues, l’ethnie africaine présente en Afrique de l’Ouest. Il commence ensuite un voyage musical initiatique en Amérique latine, et va à la rencontre des populations d’origines africaines. Sa musique se colore de ses nombreuses découvertes et devient cet objet aussi captivant qu’indéfinissable. Il y a de la méditation chez lui, de la rythmique africaine, de la chaleur bossa… un brillant mariage de ce que la musique du monde peut nous offrir. Sur la scène du Forum du Berre, il sera accompagné par Loy Ehrlich, personnage incontournable de la musique africaine, par ailleurs ancien directeur artistique du festival Gnaoua d’Essaouira.
NICOLAS SANTUCCI
Ignacio María Gómez
8 décembre
Hall du Forum, Berre-l’Étang
forumdeberre.com
L’amour n’est pas seulement un sentiment, mais un état de l’âme : « un véritable engrenage dans le corps humain, qui sélectionne, déplace, brise et réassemble tout ce que nous voyons, que nous sentons, que nous désirons » tel semble être le centre de gravité de l’art de Pippo Delbono, acteur et metteur en scène, dont les spectacles émeuvent les théâtres et les festivals depuis plus de vingt ans. Après La Gioia, hommage et ultime déclaration d’amour à Bobò, décédé en 2019, acteur pilier de sa troupe, microcéphale, sourd-muet, que le metteur en scène avait sorti de l’asile après l’avoir rencontré lors d’un atelier théâtre, voici Amore, où Pippo Delbono explore la nécessité d’aimer tout autant que la peur provoquée par ce sentiment si puissant.
Saudade
Un projet né de la rencontre et de l’amitié entre Pippo Delbono et le producteur de théâtre italien Renzo Barsotti actif au Portugal depuis des années. Un spectacle dans lequel, outre le Portugal, Pippo Delbono évoque la pandémie de Covid 19 pendant laquelle des personnes sont mortes sans entendre d’ultimes paroles d’amour et de réconfort. Il mêle à sa troupe des musiciens et des artistes portugais de fado, qui exprime la nostalgie et la tristesse, et la saudade, l’amour pour tout ce qui est perdu. Accompagné des mots de poètes portugais, ou du brésilien Carlos Drummond de Andrade (« Aimer l’inhospitalier, l’âpre, un vase sans fleur, un sol de fer, un oiseau de proie. Tel est notre destin : aimer sans limite. Aimer notre manque d’amour. ») mais aussi de ceux de Jacques Prévert ou de Reiner Maria Rilke, Amore est un théâtre d’images, un voyage musical et une traversée de l’âme humaine.
MARC VOIRY
Amore Du 6 au 10 décembre La Criée, théâtre national de Marseille Une programmation du Théâtre du Gymnase hors-les-murs
Les Marseillais connaissent la tradition de l’ascension vers Notre-Dame de la Garde à genoux ou avec des pois chiches secs dans les chaussures… mais c’est une épreuve bien douce comparée à celle que s’infligent les Italiens du petit village de Pacentro dans les Abruzzes. Là, depuis la nuit des temps, le premier dimanche de septembre se déroule une course, pieds nus. On s’élance d’abord d’une falaise aux roches vives dans une pente à 80% vers un ruisseau pour remonter dans la pierraille et les ronces, les talons déchirés, les voutes plantaires dépecées, vers l’église où la Madona di Loreto et les soins infirmiers attendent les participants. C’est la Corsa degli Zingari, littéralement la course des « gitans ». Un rite cruel qui viendrait d’un seigneur féodal promettant un grade de chevalier au gagnant. Sans doute d’origine plus lointaine, initiatique et païenne. Roberto Zazzara, dans Carne et Ossa, le documentaire retenu par le Primed 2023, s’intéresse à cette tradition, à son ancrage dans le pays, aux motivations très variées de ceux qui s’y risquent.
Épreuve cruelle
Face caméra ces derniers témoignent, élaborant un récit choral. Peu le font par dévotion à la Vierge. Pour certains, il s’agit de suivre une tradition familiale qui va de soi quand on est né là. Pour d’autres de se surpasser, de répondre à un défi. Pour d’autres encore, de montrer son « courage d’homme ». Les conditions ont un peu évolué. Désormais, on s’y prépare. Le monopole mâle a pris fin car un jour, une femme s’est inscrite et a réussi à atteindre l’Eglise ouvrant la voie à d’autres. L’événement est devenu plus folklorique aussi – des étrangers viennent y assister. Mais la course demeure ancrée dans le patri-matri-moine. Aucun villageois ne la remet en question. Le réalisateur s’attache à comprendre et à traduire ce qui fait la spiritualité de cette épreuve cruelle, sacrificielle et sa pérennité.
Les documents d’archives en couleurs criardes – vidéos amateurs où l’image à gros grain, souvent floue, tremblote, s’opposent au documentaire en noir et blanc et à une photo superbement composée qui rappelle que Zazzara est aussi chef op. La suite de plans fixes qui constituent la dernière séquence des 50 minutes du film, donne comme des clés au mystère. Le village isolé immuable au cœur des montagnes, aux maisons serrées autour du clocher. Le cycle des saisons. Le défi permanent d’un paysage austère et somptueux. Les statues de la Vierge enguirlandées de lumières. Le sol glacé de l’église où gravé dans la pierre, on lit « Carne e Osso ».
ÉLISE PADOVANI
Carne e Ossa, de Roberto Zazzara a été projeté le 6 décembre à la mairie des 1/7 de Marseille, dans le cadre du festival Primed.
Sofia (Ayomi Domenica) a 17 ans, joue au volley-ball dans l’équipe féminine de C.Leste. Un club incluant des lesbiennes, et des transgenres sous la direction ferme et maternelle de la coach incarnée par Grace Passô. Remarquée par une sélectionneuse, Sofia se voit proposer une bourse et un contrat professionnel au Chili, après la fin de la compétition en cours, où elle sera observée de très près. Une chance inouïe et l’accomplissement de ses rêves. Mais alors que l’équipe vient de remporter les quarts de finale, la jeune fille, bisexuelle, en couple avec une autre joueuse, s’aperçoit qu’elle est enceinte. L’avortement est illégal au Brésil. Pour les pauvres, s’entend. Les riches trouvent toujours un arrangement. Dès lors, pour la jeune sportive qui ne veut pas de cette grossesse, commence un parcours de combattante.
Fureur de vivre
Malgré la pression des sponsors du club, les actions intrusives des agents fondamentalistes, doucereux et abjects, qui piègent, traquent et menacent de prison les jeunes filles voulant avorter. Malgré la réprobation sociale, le regard des voisins, les tags sur les murs citant l’Epître aux Romains, le caillassage de sa maison, les menaces et les insultes, Sofia tient bon. Elle – qui a perdu sa mère –, peut s’appuyer sur un père aimant, apiculteur de métier, doux comme le miel de ses abeilles, et une tante bienveillante. Mais c’est du collectif de ses copines surtout, qu’elle tire sa force. Des filles solidaires, joyeuses, espiègles. Le titre du film Levante – qui signifie « soulèvement », désigne aussi une plante rituelle censée donner des pouvoirs surhumains. Un titre qui sied bien à ce film, construit comme un thriller d’une incroyable énergie. La réalisatrice capte l’exultation des corps, jeunes, vigoureux, sans formatage aucun, saisis plein cadre dans les vestiaires, sous la douche, dans les activités sportives, festives ou amoureuses. Des corps qui crient comme les couleurs orange et rose, et vibrent sur la musique signée Maria Beraldo et Badsista (DJ, cofondatrice du collectif féministe Bandida, qui fait vibrer les clubs de São Paulo avec sa ghetto house). Fureur de vivre contre l’oppression, l’étouffement, la dépression, la violence politique. La réalisatrice Lillah Halla, entourée d’une équipe très féminisée, propose ici une tragédie sociale plus qu’individuelle, dénonçant un système pervers, hypocrite dont les contradictions mortifères, seront soulignées par un dénouement ironique qu’on ne dévoilera pas.
Le public de La Garance, à Cavaillon était debout et multipliait les rappels, comme celui du Théâtre d’Arles la veille. La performance de la comédienne chanteuse est de celles que l’on n’oublie pas, et qui vous donne un plaisir extrême. Et c’est ensemble que le public a chanté, d’une voix émue, commune, « l’amour est enfant de bohème » avant de quitter la salle avec regret.
L’auteur-metteur en scène ne propose pas une relecture de Carmen mais bien Carmen. une conférence-opéra qui explore et parfois joue l’opéra, souvent s’en joue, le met en jeu et en question. En interrogeant le lyrisme et la vocalité : Rosemary Standley fait preuve d’une musicalité tout en finesse, posant l’opéra populaire là où il pourrait être depuis que l’amplification ne nécessite plus d’avoir du coffre mais de la justesse et de la musicalité. Le très joli timbre de la chanteuse fait merveille, chaque phrase de sa Carmen est un délice pour l’écoute. Sublimant chaque sentiment, chaque nuance, elle livre quelques moments sublimes, une habanera simple, un puits de douleur quand la gitane tire les cartes et se voit mourir.
Mais elle chante aussi Micaëla avec une candeur habitée, évite les aigus en inventant des variantes, et en rend toute l’émotion. Moins tendre avec les personnages masculins, elle joue pourtant la violence de Don José, et livre tous ses airs de ténor en voix de poitrine, magnifique. Et si elle se moque du toréro, elle interprète aussi ses airs de bravoure avec la même, et constante, musicalité. Soulignant au passage la beauté de certains airs, des intermèdes orchestraux jouées par cinq musiciennes formant un quintet flûtes, violon, accordéon (et percussions), harpe et saxophones tout en finesse, et virtuosité.
On ne meurt pas d’amour
La justesse musicale de ce Carmen. (avec un point final comme Phèdre avait un ! et Giselle des …) se double, et se rehausse, de son incroyable virtuosité de comédienne dans ce seul en scène si peuplé. l’ex-chanteuse de Moriarty joue et chante tous les rôles principaux, mais aussi les gamins qui suivent la garde, les contrebandiers, les gitanes, les soldats, les cigarières. D’un geste, elle les fait vivre, plante le décor, emprunte leur voix, fait voltiger notre imaginaire, avec deux chaises déplacées, et beaucoup d’humour complice. Ce décalage accepté permet aussi de commenter l’inacceptable de cet opéra si populaire : la violence constante, la possession, le féminicide, mais aussi le ridicule « parle moi de ma mère » de Don José, et le « plaisir des combats » du Toréador. Questionnée dans son propos, replacée dans son contexte historique et esthétique, Carmen de Bizetest ainsi rendue au peuple pour qui il l’a écrite, à l’opéra comique, au théâtre, à la liberté, au désir. Elle met un point final à l’exploration de François Gremaud de ce répertoire dramatique où les femmes meurent d’oser désirer.
AGNÈS FRESCHEL
Carmen. Du 19 au 21 au Zef, programmé par La Criée