vendredi 10 juillet 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 424

À l’Opéra de Marseille, du rock à mille temps

0
Stereo DCA © Roméo Ricard

Nombreux sont les chorégraphes contemporains puisant aujourd’hui dans les grandes heures du rock, musicalement comme plastiquement parlant : Jean-Claude Gallotta, Angelin Preljocaj ou encore Bérénice Legrand s’y sont notamment frottés ces dernières années, avec, pour cette dernière, les services de musiciens sur scènes. Mais Philippe Decouflé n’a pas attendu ce goût de l’hommage et de l’invocation pour conjuguer musique de scène et danse, puisque le célèbre chorégraphe des Jeux olympiques d’Albertville cultive depuis ses débuts un goût du festif et du collectif prompt à abolir les frontières entre les genres. Ce désir de spectacle total se révèle souvent payant, notamment au regard du choix de ses interprètes. 

La plus grande réussite de ce Stéréo réside de ce fait dans ce casting de choix. 

Peu de folie mais beaucoup de panache

Le clown Baptiste Allaert se révèle, une fois ses échappées fantaisistes conclues, à l’aise sur les pas de danse et autres acrobaties requises. Très marquée par sa formation classique, dont elle a conservé une grande agilité sur pointes, Violette Wanty déploie par ailleurs une souplesse et une force digne des acrobates les plus chevronnées. Le danseur Vladimir Duparc, doté d’une technique et d’une expressivité rares, excelle lui aussi sur les passages requérant une force physique redoutable. Aurélien Oudot, fort d’une formation et surtout d’un corps particulièrement imposant, assume une partition plus circassienne : celle-ci l’emmène du côté de l’acrodanse comme sur le terrain, plus inhabituel, de la pantomime. Son passage seul en scène sous les traits d’un avatar 90’s d’Elvis, le sollicitant sur un registre plus comique, est un des moments les plus marquants du spectacle. Eléa Ha Minh Tay brille enfin à la fois sur les pas de danse modern jazz qu’elle maîtrise avec des facilités rythmiques déconcertantes, et sur une gestique proche de la voltige de ses camarades, enrichie de grâce et de poésie : sa souplesse et son ancrage hérités d’années de gymnastique et d’arts martiaux se parent toujours de ce supplément d’âme propre aux danseurs pur jus. 

Sublimés par les costumes hauts en couleurs et strass de Philippe Guillotel, ces corps beaux et singuliers s’accordent à merveille sur des tableaux opulents et généreux, jusqu’à même donner gracieusement de la voix. L’heure et demie de spectacle s’écoule sans temps mort, et fait défiler les facettes toujours colorées d’un rock finalement très glam et surtout très joyeux.

Si ce mélange-là ne déçoit jamais, on pourra regretter qu’il n’aboutisse pas à plus de perméabilité entre les registres. Car rares sont les moments où l’humour, cantonné à quelques sorties surtout musicales et visuelles, vient s’immiscer dans les chorégraphies même. Rares sont également les morceaux musicaux qui, revus et corrigés par un trio de musiciens tout à fait efficace (le guitariste Arthur Satàn, le batteur Romain Boutin et une certaine Louise Decouflé à la basse) mais trop peu nombreux pour proposer des arrangements un peu fournis, voyagent réellement d’une esthétique à l’autre. Le tout manque peut-être un peu de folie ; mais certainement pas de panache.

SUZANNE CANESSA

Stéréo a été donné du 27 au 29 avril à l’Opéra de Marseille.
Une proposition du Théâtre du Gymnase hors les murs.

L’art contemporain est de sortie !

0
Ouverture PAC2022 Place Lorette © X-DR

Ils sont désormais 74 membres (institutions muséales, galeries, espaces expérimentaux, collectifs de commissaires, Beaux-Arts de Marseille, lieux de résidences et de production) dans ce qui est devenu, depuis 2020, le réseau Provence Art Contemporain (anciennement Marseille Expos). Parmi toutes les missions qu’ils se sont données, le Printemps de l’Art Contemporain est le moment phare de l’année, qui rend visible auprès du « grand public » la vitalité de cette scène dans l’agglomération marseillaise. C’est également l’occasion de rencontres professionnelles : cette année, au Frac, à la Friche la Belle de Mai et aux Ateliers Jeanne Barret, il est question d’économie de l’art, de transition écologique, et d’appels d’offre publics.

Ouverture festive

PAC 2022, Voyons voir au chantier Borg © X-DR

La grande nocturne, organisée pour la première fois l’année dernière a été un franc succès, mais difficile de tout voir ! Qu’à cela ne tienne, du 4 au 7 mai, il y en aura quatre, avec des ouvertures par « quartier ». Chapitre, Longchamp, Blancarde, Belle de Mai : vernissages, performances, installations sonores et visuelles (Fotokino, Château de Servières, Comptoir de la Victorine…). Joliette, Panier, Bougainville : vernissages (Vidéochroniques, Centre photographique Marseille, …) performance et nocturne au Frac, concert aux Ateliers Jeanne Barret. Préfecture, Castellane et cours Julien : performances, live de Triangle-Astérides au Conservatoire, rencontres, projections et vernissages (Territoires partagés, Art-Cade, Salon du salon, Zoème…). Bord de mer et quartiers Sud : brunch au chantier naval Borg, puis visite à La Traverse, à Banana et au Pavillon Southway. 

Des rendez-vous jusqu’au 21 mai 

On signalera ici, parmi toutes les propositions du Printemps, la réouverture de La Compagnie à Belsunce, fermée depuis deux ans pour travaux [lire p.VIII], avec une exposition de Suzanne Hetzel. Le Cirva, souvent fermé au public pendant l’année, ouvre ses portes pour des visites guidées. L’immeuble inclusif La Calanque, construit par Jean Nouvel dans le 4e arrondissement, présente une installation filmique réalisée par l’artiste Gabriel Bercolano avec des habitants. Deux propositions Mondes Nouveaux, dispositif du ministère de la Culture : au château d’If, Thibault Lac (danse), Théo Casciani (installation sonore), Benjamin Dupé (oratorio maritime), et le collectif formé par Lucie Taïeb, Anaëlle Vanel et Benoît Vincent (vidéo, photographie, et son). Sur la Digue du Large, une installation de Mathieu Lorry Dupuy. À noter également, les parcours guidés du week-end de clôture : à Aix-en-Provence (sur inscription) : 3bisf, musée du Pavillon de Vendôme, Mac Arteum, et aux galeries Parallax, Goutal et Ars Longa. Le lendemain, un parcours passe par le Bonisson Art Center à Rognes, le Mac Arteum à Châteauneuf-le-Rouge et la ferme du Défend à Rousset. Navette possible à partir de Marseille. Toutes les (nombreuses) infos en détail sur le site de l’organisation.

MARC VOIRY

Printemps de l’Art Contemporain
Du 4 au 21 mai
Divers lieux, Bouches-du-Rhône
p-a-c.fr

De la nuance du droit de manifester

0

Mon premier est un rassemblement appelé par la CGT, en marge de la visite d’Emmanuel Macron au Mémorial de la prison de Montluc, à Lyon, où Jean Moulin fut détenu et torturé par la Gestapo. Ma seconde est une manifestation de groupuscules ouvertement néo-fascistes, certains paradant le visage couvert et arborant librement des drapeaux frappés de la croix celtique dans les rues de la capitale.
Mon premier est organisé par un syndicat majeur dans l’histoire des conquêtes sociales du pays, dans le but de commémorer l’héritage du Conseil national de la Résistance (CNR) dont on peut estimer qu’il est mis à mal par celui-là même qui entendait rendre hommage ce jour-là à son premier président. Ma seconde, où trainaient des soutiens de Marine Le Pen, entendait honorer la mémoire d’un jeune membre du groupe pétainiste l’Œuvre française, mort accidentellement en 1994 alors qu’il tentait de fuir la police en marge d’un défilé d’extrême droite interdit.

Casseroles vs cagoules
Mon premier est interdit par la préfecture du Rhône, ma seconde est autorisée par celle de Paris. Mais c’est la dernière fois, a promis le ministre de l’Intérieur après la polémique.
On aimerait pourtant croire sur parole le gouvernement qui, ces dernières semaines, affirme la main sur le cœur vouloir défendre et protéger le droit de manifester. On aimerait surtout entendre avec plus de conviction de la part de ce pouvoir consternant que le programme pour des Jours heureux élaboré par le CNR, quitte à ce qu’il soit défendu avec des casseroles, demeure moins nocif et surtout plus utile pour raviver l’idéal républicain que les cagoules noires et la « pensée » des héritiers du IIIe Reich.

LUDOVIC TOMAS

Transe Zarbi

0

Marseille est ce continent des possibles. Celui où un vent de transe gnaouie peut se laisser désorienter par l’appel en boucle d’une kora électrique. Une rencontre à peine établie que vient emporter une tornade électro, elle-même déjà sous l’influence d’une extase arabo-andalouse, ou d’un air de rumba catalane. Avec son premier EP intitulé Hawa, Zar Electrik immerge l’auditeur dans un nuage irradiant aux allures de casse-tête sonore afro-méditerranéen qu’il serait inutile de chercher à résoudre. Porté par la rencontre entre Anass Zine (chant, guitare, oud, gumbri, percussions) et Arthur Peneau (chant, kora, percussions), laquelle s’est ouverte à Didier Simione, ses machines et synthétiseurs, Zar Electrik livre un récit musical tout aussi hypnotique que festif. 

Promesse d’hybridité

Un six-titre sous forme de road trip dont le décor défile à vive allure. Nous abandonnant dans la chaleur d’un désert du Maghreb pour nous récupérer dans le magma urbain et nocturne d’une ville-monde avant de nous laisser un répit pour méditer et trouver son chemin dans la complexité des rapports humains. Zar Electrik, c’est aussi une odyssée vocale dans laquelle la complémentarité des deux chanteurs fonctionne à merveille, autant quand la musique invite à danser qu’à l’introspection. Il n’est plus question ici d’Orient ou d’Occident, d’Europe ou d’Afrique, de musiques traditionnelles ou de modernité. Hawa est une promesse d’hybridité. Et Zar Electrik, une formation parmi les plus ensorcelantes du moment.

LUDOVIC TOMAS

Hawa, de Zar Electrik
(Lamastrock/Jarring Effects)

Since Charles se succède à lui-même

0
Portamento © Igo Studio

Il y a deux ans, Since Charles sortait Sans raison. Un premier EP abouti, où la musique de l’artiste marseillais semblait déjà avoir trouvé sa voie, passant par la pop et l’électro, à cheval entre un Étienne Daho et Paradis. Il est de retour avec Portamento, un six-titres dans la lignée de son précédent opus, avec un engagement électro plus prononcé et une qualité de production supérieure. Une nouvelle page écrite avec une encre plus noire et plus profonde, quitte à faire quelques taches, toujours bienvenues. 

Le portamento est un terme italien désignant un glissement d’une note à l’autre, exécuté par un instrument non fretté : la voix, le violon, le trombone… Mais de quel glissement nous parle Since Charles ? Celui par lequel la vie semble couler sous ses notes ? Celui d’une forme de pop gentille vers une électro plus tranchée ? À l’écoute, le titre éponyme nous donne quelques éléments de réponse. D’abord avec la caisse claire martiale qui ouvre le morceau, rapidement rejointe par un clavier grave et saturé, et de lancer ensemble un titre très justement monochromique. Une locomotive qui ne tirera sur les freins que le temps de passer un pont, avant de reprendre sa route vers des sommets d’orchestrations électriques. 

Since-rité

Avant cette clôture de l’EP, Charles nous a déjà emmenés dans bien des contrées. Une première fois avec Langueure, qui ouvre le disque. Sa ligne de basse, qui n’est pas sans rappeler le tube de College & Electric Youth A Real Hero, offre une nostalgie qui irrigue l’ensemble du morceau. La ligne mélodique au chant vient mettre le dernier coup de pinceau à un ensemble parfaitement harmonieux, aidée d’une guitare qui trouve toujours précisément sa place dans l’instrumentarium. Vient ensuite Des nuits de ça, certainement le morceau le plus « dansant » de l’album. On sent ici toute la maîtrise de l’artiste pour faire un titre qui « fonctionne », même si, en miroir, il apparaît peut-être comme le moins intéressant pour l’auditeur-canapé – on repassera une bière à la main. 

Pour finir, on soulignera aussi le travail de Charles autour des paroles. Car s’il a décidé d’angliciser son nom, passant de Sinz à Since, comme un hommage à la musique anglo-saxonne qu’il a toujours écoutée, c’est bien en français qu’il a choisi de s’exprimer. Une option qui témoigne d’un certain courage et d’un besoin de sincérité qui irradie l’ensemble du disque.

NICOLAS SANTUCCI

Portamento, de Since Charles
Grand Bonheur – In/Ex

Le Grand ménage de printemps : Le Sud Luberon passe la pièce 

0
Grand ménage de printemps © Hervé Vincent

Pour sa 8e édition, Le Grand ménage de printemps entérine son itinérance sur le territoire, amorcée en 2021. Après le week-end d’ouverture à La Tour d’Aigues, trois nouvelles étapes quotidiennes mènent à la clôture à Cadenet la dernière semaine du mois d’avril. Dès le mercredi soir, c’est 2 secondes !, un grand classique de la rue, qui investit Cucuron. Toujours tiré à quatre épingles dans son costume cintré, Ivan Chary, le Petit Monsieur de la compagnie éponyme, se débat contre une retorse tente de camping. Un sans parole burlesque dont le succès ne se dément pas depuis une quinzaine d’années. Suivent d’autres expériences vivifiantes multigénérationnelles : avec On the road, la Compagnie Monsieur K propose une expérience atypique de théâtre en voiture, pour une très courte forme de douze minutes. Déjà accueilli l’an dernier, le Collectif La Méandre réitère pour sa part son dialogue mouvant entre une danseuse et un musicien (Bien parado). Elles aussi fidèles du festival, les quatre danseuses de la compagnie vauclusienne Oxyput Compagnie rejouent leur incandescente ode au pogo, inaugurant un inédit rituel collectif autour de la nécessaire sauvegarde des ressources fossiles (Full Fuel). 

Flirter avec les limites 

Soucieux de proposer du théâtre de qualité au plus grand nombre, le festival accueille aussi cette année deux premières de créations. Au début des années 1960, Edgar Morin et Jean Rouch sondaient les Parisiens, hélés dans la rue ou interrogés dans l’intimité de leurs appartements à huis clos, sur la notion du bonheur, dans un documentaire devenu fameux (Chronique d’un été). Une cinquantaine d’années plus tard, la compagnie Débrid’Arts actualise le propos avec Bonheur ? Vous avez dit bonheur ?, tramé autour de textes de Judith Arsenault et Marion Aubert mais aussi de paroles collectées dans des villages du Luberon auprès d’un maire, d’un berger, d’une couturière… Un patchwork restitué lors d’une expérience de théâtre musical en déambulation. Autre première : avec Les revenants de l’impossible amour, l’auteur haïtien Faubert Bolivar est une nouvelle fois adapté par Vladimir Delva. À la tête de la compagnie La Flambeau, le dramaturge se revendique de l’ethnodrame, une discipline dans laquelle les rituels du vaudou – chants, danses, prières – deviennent des enjeux dramaturgiques. Autre proposition flirtant avec les limites : Spen & Lulla, une épopée libertaire campée par deux marginaux évoluant dans l’au-delà, pensée par le Collectif Xanadou dontles membres revendiquent créer des spectacles en tant que remède à la mélancolie, « un peu comme les chimistes créent les antidépresseurs ». 

Tutoriel funéraire

Enfin, c’est avec une pièce de maître, réunissant les enjeux d’un théâtre de rue considéré comme un service public de haute voltige, que se clôt cette édition. Avec Hiboux, la compagnie Les trois points de suspension, férue de fresques documentaires dans lesquelles les monologues échevelés le disputent à la rigueur historique, livre une précieuse réflexion sur les rituels funéraires. Un concentré d’émotions d’une rare intensité, livrant des informations tant pratiques – tel un véritable tutoriel destiné à ne pas rater sa cérémonie ni celle des autres – que théoriques, tentant de cerner l’étendue des besoins archaïques qui se nichent derrière les relations que nous entretenons avec nos disparus. Ce spectacle salutaire, d’une grande intelligence émotionnelle, ménage une discussion avec les artistes en aval de la représentation, pour ouvrir la parole sur un sujet encore largement tabou bien qu’universel. 

JULIE BORDENAVE

Le Grand ménage de printemps
Du 21 au 30 avril
Divers lieux, Sud Luberon
legrandmenage.fr 

Frac Sud : En marche, le modèle Hamish 

0
2017 Walking On And Off ThePath, FundacionCerezalesAntonioyCinia ©Jean-Marc Manson

Parmi la multitude d’artistes qui utilisent la marche comme une pratique artistique à part entière, Hamish Fulton (né en 1946 au Royaume-Uni) fait partie, à côté de Richard Long (né en 45 au Royaume-Uni aussi), d’artiste canonique. Mais au contraire de la plupart des artistes contemporains, tous les deux marchent le plus souvent en solitaire, loin des villes, en pleine nature. Ancrant cette pratique dans une recherche d’un rapport direct avec le monde extérieur, critique en acte des séparations d’une vie urbaine cloisonnée entre les vitres d’une voiture, d’un bus, d’un métro, les écrans de smartphones, d’ordinateurs, et des successions d’intérieurs – maison, bureau, commerces, etc… Mais si Richard Long réalise des interventions dans les lieux naturels qu’il traverse, dont il garde des traces en photo, ou s’il récolte des matériaux (bois, roches, terre, boue) pour des installations minimalistes en galeries ou musées, Hamish Fulton, lui, accentue la conceptualisation de la pratique, en considérant la marche comme une œuvre d’art en tant que telle, une « expérience artistique » physique, mentale, poétique, se suffisant à elle-même. Et se défendant de tout lien au land art, ne prélève rien, n’intervient pas sur site, ne cherche pas à révéler « l’esprit du lieu ». 

Bref et monumental

Il n’en reste pas moins tributaire de la question du partage de ses expériences, la grande majorité de ses marches se déroulant sans témoin. Il le fait au moyen de compositions peintes, photographiques ou typographiques, aux formes schématiques, et aux textes laconiques. Mais pas de feuilletons documentaires qui témoigneraient par exemple des différentes étapes de sa traversée de la Méditerranée à l’Atlantique (2012), de ses diverses ascensions de l’Everest (2000, 2009), de sa « marche circulaire de 14 jours ouest nord est sud et ouest pleine lune » en Espagne (2016), ou de celle reliant la ville de Galway en Irlande à celle de Derry en Irlande du Nord (1981)… Chaque marche, certaines pouvant durer plusieurs semaines, n’est évoquée (à de rares exceptions près) que par une seule proposition, un fragment : une fresque murale de grande dimension, une photographie, de petites découpes de bois clouées directement sur le mur, voire quelques petites peintures encadrées ou des dessins. Laissant quasiment la totalité de ses marches dans d’immenses hors-champs d’invisibilité et de silence. Au visiteur de s’y projeter – ou pas. 

2019, 35Walks1971-2019 © Hamish Fulton-MiraMadrid

Parmi les huit fresques peintes présentées dans l’exposition (Tibet, Canada, États-Unis, Angleterre, France, Nouveau-Mexique), l’une témoigne de sa marche récente, du 1er au 21 juin 2022, dans le parc national du Mercantour, réalisée à l’occasion de l’exposition : un wall-painting de plus de quatre mètres de haut et seize de large, énorme rectangle bleu azur cerné d’une ligne noire, sur lequel courent deux lignes. L’une, brun clair, référencée au bas de la fresque comme une première marche accomplie dans le Mercantour en 2011, l’autre noire, référençant la marche de juin dernier. Il n’indique presque jamais le nombre de kilomètres parcourus. Ces indications mettent l’accent surtout sur les points de départ, les points d’arrivées et les durées : de l’Atlantique à la Méditerranée, de la pleine lune jusqu’au solstice d’été, d’une rivière jusqu’à la mer, de marée haute à marée basse, etc… Des façons de (se) relier, de (se) connecter aux éléments, sur lesquelles il ajoute parfois des accents politiques (Art not war en Irlande, attitude de la Chine vis-à-vis du Tibet, soutien à l’artiste Ai Weiwei). D’ailleurs, en écho à cette exposition du Frac Sud, le Cairn Centre d’art présente à Digne-les-Bains (jusqu’au 25 juin) un ensemble d’œuvres de l’artiste évoquant la situation politique du Tibet, regroupées sous le titre Tibetan kora.

MARC VOIRY

A Walking Artist
Jusqu’au 29 octobre
Frac Sud – Cité de l’art contemporain
Marseille
fracsud.org

Dirty, Difficult, Dangerous, et l’amour refuge

0
Dirty Difficult Dangerous © JHR

Dirty, Difficult, Dangerous, deuxième long métrage de Wissam Charaf après Tombé du ciel, nous fait partager l’amour entre Ahmed, réfugié Syrien, et Mehdia, une jeune domestique éthiopienne, quasiment prisonnière. Un amour difficile à vivre dans un Liban contaminé par la guerre et rongé par une xénophobie rampante. Pas de place pour ces deux jeunes qui ne demandent qu’à vivre et à s’aimer. 

Privée de sortie

Ahmed (Ziad Jallad, tout en énergie) parcourt les rues de Beyrouth, cherchant pour survivre des objets de métal à recycler. Métal qui ronge peu à peu son bras droit : il a été blessé au combat et tout son corps brûlé et cicatrisé garde les traces des éclats d’obus qui y sont encore. Il doit veiller à ne pas se faire arrêter : une banderole le précise « Couvre-feu pour les Syriens du coucher au lever du soleil ». Mehdia (superbe Clara Couturet) a été « importée » par une famille libanaise pour s’occuper d’un colonel à la retraite, vieillard sénile qui oublie ses médicaments et qui, inspiré par le film de Murnau, vu à la télé, se prend parfois pour Nosferatu et essaie de l’étrangler. Sa femme, Leila, n’en peut plus, et peu à peu la vie quotidienne dans la maison devient insupportable. « Les Éthiopiens ne sont plus aussi obéissants qu’avant», commente un voisin. Aussi finit-on par empêcher la jeune femme de sortir. Ahmed et Mehdia ne peuvent plus s’aimer et se retrouver dans cette ville. Ils décident donc de s’enfuir… 

« Je ne voulais pas d’un film social sur la souffrance des gens. Si la réalité dont je m’inspire est cruelle, le projet ne s’enferme pas dans le pathos ou le misérabilisme… J’y insuffle un léger décalage… vers la fable », explique Wissam Charaf. La séquence où Ahmed et Mehdia, qui ont gagné un weekend dans un spa, sont immergés dans un bain moussant, le visage couvert d’un masque relaxant fait sourire, certes, mais en même temps interroge : n’ont-ils pas droit, eux aussi, à un peu de luxe, calme et volupté. Et même si le bras droit d’Ahmed devient noir et métallique, métaphore de la gangrène qui ronge le pays, vers l’ailleurs, au-delà de la frontière, ils trouveront peut être le pays qui leur ressemble.

ANNIE GAVA

Dirty, Difficult, Dangerous, de Wissam Charaf
Sorti le 26 avril
Ce film était en compétition au 44e Cinemed, à Montpellier. 

Cinéma Lumière à La Ciotat : Deux salles, deux ambiances 

0
Cinéma Lumière © XDR

Albert-Jean Morazzani
Membre du collectif La Culture, ça urge ! (CCU)

Zébuline. Comment cette mobilisation est-elle née ?

Albert-Jean Morazzani. Déjà, lors de la campagne municipale 2020, le programme de la mairie actuelle prévoyait de fermer le cinéma Lumière et de le remplacer par une bodega et des commerces. Le collectif a demandé la création d’une commission extra-municipale pour en discuter. Les projets de la mairie ne cessent de varier, halle alimentaire, musée du Cinéma, halles commerciales… Nous nous en sommes émus. Le prétexte serait un différend entre le gérant actuel, Jean-Christophe Ben Bakir, et la municipalité. Il y aurait un problème autour du bail commercial, incompatible avec la gestion publique. L’argument est qu’il y a déjà une salle de cinéma d’art et d’essai à L’Éden, mais le Lumière en propose trois, ce qui permet une programmation plus variée. À la sortie de la ville, il y a un multiplexe [CGR Le spot, ndlr] doté de huit salles, mais qui ne marche pas. Ici, c’est un cinéma de centre-ville, d’art et essai, les spectateurs peuvent s’y rendre à pied. Conserver ce lieu permet d’y préserver une vie culturelle réelle. Nous avons donc établi un projet culturel pour ce « monstre » de l’époque Eiffel : à côté du Lumière, il y avait aussi une médiathèque qui a été déplacée (200 m2 à l’abandon depuis huit ans), nous voudrions convertir ces locaux en MJC, créer des lieux pour des artistes en résidence et garder au moins deux salles de cinéma sur les trois.

Malheureusement on n’arrive pas à dialoguer avec la mairie, elle ne communique pas. Il est clair que juridiquement il n’y aurait jamais dû y avoir de bail commercial sur du domaine public (L’Éden, c’est une délégation de service public pour une association). Cette fermeture est sans aucun doute liée au multiplexe, elle coïncide tout au moins. Monsieur Ben Bakir avait évoqué ce projet avec la mairie, puis n’a pas eu l’argent pour le mener à bien et c’est CGR qui le gère actuellement. Le commerce a ses limites, on ne peut installer des magasins partout ! Pour le moment, le Conseil d’État a mis un point final au procès qui opposait la Ville et Jean-Christophe Ben Bakir. Quant à nous, en tant que CCU, nous ne sommes à la solde de personne, mais nous souhaitons défendre la culture. 

Jean-Louis Tixier

Adjoint à la culture sous la précédente mandature et actuellement délégué à l’éducation, au périscolaire, à la petite enfance, à la transmission de la mémoire, au cinéma et aux archives 

Zébuline. Comment la municipalité gère-t-elle les difficultés autour du Lumière ? 

Jean-Louis Tixier. Pour faire court, le problème vient d’un différend avec l’exploitant du Lumière. Il y a toujours eu une exploitation familiale de ce cinéma, générations après générations. Pour la dernière, les filles des exploitants n’ont pas souhaité reprendre et ont vendu le bail à Jean-Christophe Ben Bakir en 2000. En 2010, ce dernier vient me voir dans mon bureau (j’étais à l’époque adjoint délégué à la Culture) et me dit que les trois salles du Lumière ne sont plus rentables mais qu’il a les moyens en revanche de créer un multiplexe, arguant que celui prévu à Aubagne rencontre des difficultés judiciaires d’installation et que les gagner de vitesse permettrait de fixer la jeunesse sur La Ciotat. Comme le sujet n’était pas de mon ressort, et que je n’étais pas très emballé par ce projet, on voit le maire [Patrick Boré (LR), ndlr] qu’il convainc pour cette création de multiplexe assorti d’activités de divertissement pour les jeunes. Pendant deux ans, le maire cherche un terrain, en trouve un à l’entrée de l’autoroute, le préempte, et propose de le revendre au même prix. Le conseil municipal vote à l’unanimité la fondation du multiplexe, ce qui signifie restituer le Lumière à la Ville. Donc la fermeture du Lumière a été décidée il y a douze ans afin que l’activité rebondisse dans le multiplexe. C’est à ce moment que Patrick Boré a amorcé une réflexion sur l’avenir du Lumière. Comme il cherchait à relancer l’activité commerciale en centre-ville, il a d’abord songé à une halle dédiée à cette activité. Les années passent, les compromis de vente sont repoussés sans cesse, le temps que monsieur Ben Bakir trouve les fonds, mais il n’y parvient pas et le CGR reprend le projet. Le procès opposant monsieur Ben Bakir, à l’issue de ces négociations avortées, a été gagné par la Mairie. Madame la Maire [Arlette Salvo (LR), ndlr] a été très correcte en lui affirmant qu’il ne serait pas mis dehors et que l’on attendait qu’il parte volontairement.

Je suis en contact avec le CCU (je suis même en très bon termes avec certains de ses membres). Ils souhaiteraient que soit préservée une solution de cinéma, mais cette activité, surreprésentée ne rapporte pas. Les chiffres dont je dispose prouvent que le Lumière n’est pas rentable : il faut une moyenne de 25 personnes par séance pour qu’un cinéma s’en sorte. L’Éden affiche 32 personnes par séance, le multiplex environ 20 et le Lumière 6 !

La Ville a un autre projet 100% culturel – et l’action du CCU m’a bien aidé pour que j’avance mes arguments. Nous souhaitons investir la grande salle pour la convertir en salle de concert et de café-théâtre, installer deux ou trois studios de répétition qui manquent à La Ciotat, faire de la salle du haut un lieu de stockage et de bureaux, conserver la salle du milieu en salle de projection sur des thématiques artistiques (musique et danse), conserver la cave à jazz et sa gestion par l’Association Jazz Convergences. Le besoin d’aujourd’hui sur La Ciotat est musical, il y a une vingtaine de groupes qui n’ont pas de lieu. Le Lumière sera donc toujours un lieu culturel, j’y tiens absolument, adapté aux nécessités actuelles.

PROPOS RECUEILLIS PAR MARYVONNE COLOMBANI

Un peu d’histoire

Le 7 août 1890, le maire de La Ciotat, Évariste Gras, décide d’acheter pour sa ville un enclos de terre battue afin d’y faire construire un hôtel des postes et un marché couvert. L’ingénieur chargé de la conception du bâtiment, monsieur Delestrade, s’inspire du style mis à l’honneur par Gustave Eiffel dont la fameuse tour fait sensation à Paris. La fête d’inauguration rassemble une foule en liesse le 31 janvier 1892. Mais les forains, habitués aux places des Fruits (Sadi Carnot) et des Servites (Esquiros), boudent le lieu. Au vu du succès du cinéma de l’Éden, un deuxième cinéma baptisé le Kursaal (mot tiré de l’allemand, « salle de cure », bâtiment de loisirs dans les pays du nord de l’Europe au XIXe siècle) y prendra place. La municipalité accorde un bail commercial à Léon Pardos qui fait construire l’entrée aux escaliers de marbre. La première séance aura lieu le 29 mars 1913 avec la projection des Misérables, film muet réalisé par Albert Capellani (Mistinguett y jouait le rôle d’Éponine). Les familles de gérants se succèdent et, après six mois de travaux, le Kursaal, rebaptisé Lumière ouvre ses portes le 7 juillet 1987 sur le Festival du film d’aventure. Cent-dix ans, pour une aventure, c’est un record !

MARYVONNE COLOMBANI

Le double monde de Pierre Alechinsky

0

Alechinsky n’a pas choisi le Domaine de Chaumont-sur-Loire par hasard pour son exposition Alechinsky à l’imprimerie. C’est là que le 21 mai 1940, il se réfugia avec sa famille après avoir fui la Belgique « les Stukas sur la tête ». Une précision historique de taille, écrite par l’artiste lui-même, en ouverture du catalogue publié chez Gallimard, magnifique ouvrage tout de bleu vêtu. Comme la veste traditionnelle tai chi que portait Alechinsky à l’inauguration de son exposition P.A., les Ateliers du Midi en 2010 au musée Granet à Aix-en-Provence ! Souvenir impérissable d’un « petit homme » penché sur ses cahiers, ses livres et dessins, en retrait de la foule, discret…  

Des journées à l’imprimerie

Hormis l’introduction de Chantal Colleu-Dumond, commissaire de la Saison d’art, le texte du catalogue est exclusivement celui d’Alechinsky : Vadrouille à l’âge lithique, ou 70 ans de dessins, gravures, lithographies, estampes murales et ouvrages de bibliophiles ! Une fascination pour le papier et les techniques d’impression qui ne l’a jamais quitté depuis ses débuts de typographe et d’illustrateur, et qu’il raconte de manière tendre et désordonnée. En un mot : vivante. On sent l’odeur des machines, les effluves d’huile et d’essence ; on résonne intérieurement du bruit des presses, des moteurs haletés, des pierres grainées à la main. On effleure le velouté d’une feuille. On courbe l’échine avec les margeurs et les façonneurs au-dessus des « bêtes à cornes », ces presses mastodontes dont il a fait ses compagnes depuis sa première lithographie en 1948. Alechinsky est depuis toujours un poète de la ligne et du mot, et l’ouvrage en est une nouvelle preuve si besoin en était. Avec modestie, encore, il raconte histoires et anecdotes sur la vie dans les ateliers, il rend hommage à ses compagnons de nuits sans sommeil et de gueuletons une fois la tension retombée. Il évoque les artistes dont il a signé les couvertures ou illustré les poèmes : Bonnefoy, Paulhan, Cendrars et tant d’autres encore… dont on découvre les éditions, parfois commentées par l’artiste. Comme avec Dotremont dont il signa l’affiche La Louvière en 1969. Quand il chemine avec un poète ou un écrivain, il parle « d’indépendance », car « dans un couple il est rare que l’on sache tout de l’autre », et préfère le mot « parure » à celui d’illustration « trop outrecuidant ». Modeste, pour toujours.  

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Alechinsky à l’imprimerie
200 pages, 180 illustrations
Gallimard - 30 €