dimanche 8 février 2026
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Nouvelles Rencontres d’Averroès : La Tunisie face aux dérives autoritaires

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Monia Ben Jemia © Samia Chabani

Dans le cadre de la Masterclasse « Traverser » Monia Ben Jemia, juriste et féministe, revenait sur la situation en Tunisie et la récente suspension (un mois) de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) dont elle est Présidente. Celle-ci résonne comme un avertissement après les arrestations et emprisonnements abusifs de nombreuses militantes en faveur des Droits des femmes ou des migrants. 
La liste est longue… Près de 40 militant·es sont derrière les barreaux pour des peines allant de 13 à 66 ans de prison, reconnus coupables pour « complot contre la sûreté de l’État ». 
« Kaïs Saïed, président de la Tunisie, a fait sa constitution tout seul, dans un déni total des citoyen·nes et de la société civile. Renforcé par le voisin algérien qui le conforte dans son virage hétéro nationaliste et suprémaciste, il agit en toute impunité, au mépris des droits les plus fondamentaux ». 
« Mon pays vit un tournant historique et le président s’applique à détruire tous les fondements de l’État de droit. »
Dans ce contexte, elle constate que les féministes tunisiennes se battent pour maintenir les acquis, davantage que pour acquérir de nouveaux droits…

SAMIA CHABANI

Monia Ben Jemia est autrice de Les siestes du grand père, récit d’inceste (2021) 
et Dominer et humilier, les violences sexistes et sexuelles en Tunisie (2024),
Éditions Cérès

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Les Rencontres invitent au dialogue

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Grand entretien - Les langues de Souleymane Bachir Diagne - La Criée, salle Déméter. Nouvelles Rencontres d'Averroès. 22 novembre 2025 Photographie © Baptiste de Ville d Avray

Converser, la première table ronde des Nouvelles rencontres, s’annonçait passionnante, promettant de placer la réflexion politique au cœur de la langue, grâce à la présence de Pierre Chiron, helléniste rhétoricien qui sait que la démocratie naît de l’art d’argumenter, de Lætitia Bucaille spécialiste de Gaza et de l’Afrique du Sud et de Gloria Origgi, épistémologue de la rumeur qui a analysé les processus langagiers de Giorgia Meloni. 

Pourtant les questions posées par Jean-Christophe Ploquin, rédacteur en chef de La Croix, ont longtemps ramené ces intellectuels à de l’anecdotique. C’est en les contournant que Laetitia Bucaille a pu analyser l’importance des paroles prononcées par les Sud-Africains, y compris par les bourreaux, après l’Apartheid, paroles qui ont permis à Mandela d’éviter le bain de sang qui menaçait. Elle pense aussi, peut-être, que  la libération de Marwan Barghouti des prisons israéliennes pourrait rappeler celle de Mandela ?

Et Gloria Origgi d’expliquer que les conflits pouvaient être exacerbés par une conversation, qui nécessite, pour être efficace, la pratique sincère du doute. Et de la dialectique, précisait le rhétoricien, qui permet d’instaurer le droit contre la force, et donc la naissance de,la citoyenneté. 

Éloge de la traduction

Chloé Camberling a quant à elle animé le Grand entretien avec le grand Souleymane Bachir Diagne avec un art de la médiation fait de la connaissance de son parcours, d’une admiration visible et d’un vrai talent pédagogique. Elle a permis de rendre la pensée du philosophe limpide sans en gommer la brillance. D’approcher la notion essentielle de pluriversalisme, un universalisme qui ne serait plus celui des colonisateurs venus civiliser les peuples inférieurs, mais celui d’une diversité des cultures qui dialoguent et, avant tout, traduisent. D’une égalité des langues, d’une pluralité qui enrichit, du cosmopolitisme. De l’éloge de Saint Louis, sa ville natale du Sénégal, née d’un comptoir français cohabitant avec un village africain et une immigration marocaine.

Quant au racisme, le philosophe l’a subi partout : seul Noir sur la photo de classe de Louis-le-Grand, accueilli en héros par Senghor quand il a réussi Normale Sup, c’est pourtant aux États-Unis qu’il s’est senti physiquement menacé. Enseignant à Columbia, il est aujourd’hui encore en première ligne des offensives de l’administration Trump contre l’Université. 

Mais il reste persuadé, comme Mandela, qu’il faut rechercher l’Ubuntu. La réconciliation, la solidarité, l’humanité commune, non en gommant les différences, mais en les faisant dialoguer, et en les traduisant. 

Agnès Freschel

Les Nouvelles Rencontres d’Averroes se sont déroulées au théâtre de la Criée et à l’Espace Julien du 20 au 23 novembre

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Temenik Electric  : Il n’y a pas de débat 

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© Bérengère Calbris

Les Nouvelles Rencontres d’Averroès proposaient, en accord avec leur thématique annuelle autour du langage, la soirée « Comment tu parles ? ». Au programme : un débat en première partie de soirée sur les langues de Marseille, avec Médéric Gasquet-Cyrus et la réalisatrice Prïncia Car, avant la venue de Temenik Electric, mené par le chanteur-guitariste Mehdi Haddjeri, en deuxième partie de soirée. 

Tour de chauffe 

L’ambiance très fraiche de ce 20 novembre, et le public venu en partie pour la rencontre plutôt que pour le concert, oblige le quintet à un petit temps de chauffe nécessaire. Mais très vite, le chanteur propose d’« entrer dans la transe, d’entrer dans la danse », et de faire masse devant la scène. Dans l’alchimie musicale qu’on lui connaît, la formation guitares-basse-batterie-machine offre un savoureux mélange d’électro-rock ponctué des lignes de voix en arabe du chanteur.  

Actuellement en plein enregistrement de son prochain EP, Habibi, le groupe interprétait pour la première fois le morceau éponyme, ainsi que Be Cif, Bel Heni ou le très émouvant H’Bouba, entre autres anciens morceaux comme la très efficace reprise de Rock the Casbah

Le set, imaginé comme une montée en puissance, emportera le public en lui ôtant rapidement sa doudoune. Un concert pensé comme un voyage vers des contrées rock frénétiques et transcendantales, assuré par un groupe à la belle energie.  

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM 

Concert donné le 20 novembre dans le cadre des Nouvelles Rencontres d’Averroès, à l’Espace Julien, Marseille. 

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J’Crains Dégun : Rassembler contre les violences faites aux femmes 

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Collage de rue © Collages Féministes Marseille

Zébuline. Quelle était l’intention de départ derrière J’Crains Dégun?
Mathilde Rémignon.
On a fait le constat que pour le 25 novembre [Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, ndlr] comme pour le 8 mars, il y avait à Marseille beaucoup d’événements proposés de manière isolée ou adressés surtout à un public de professionnels ou de personnes déjà averties. On s’est dit que si que l’on voulait mobiliser le public qu’on accompagne à l’année pour parler des violences, on avait envie de proposer quelque chose de ludique, qui aborde les violences moins frontalement, plus imagé, en faisant appel au monde de la culture qu’on croise peu. Petit à petit, l’idée de J’Crains Dégun a émergé.

C’est très important pour visibiliser ces sujets, pour qu’ils existent à Marseille, pour montrer qu’on peut travailler ensemble. C’est une alliance entre trois associations : Solidarité Femmes 13, le CIDFF et le Planning familial. L’important, c’est de montrer qu’on fait corps, qu’on est là, que la lutte continue, qu’il y a des victoires et des défis à relever. Ces sujets sont vivants et on peut s’en emparer de multiples façons. Le nom du festival vient d’une femme accompagnée au CIDFF, qui a dit :« Moi, ce que j’ai envie de dire, c’est que je crains dégun, on ne veut plus avoir peur. » Montrer qu’on a des outils, qu’on est ensemble et qu’on n’a plus peur. L’idée, c’est aussi de faire connaître nos associations pour que les personnes sachent vers qui s’orienter.

© X-DR

Cette édition mêle théâtre, littérature, cinéma, ateliers et débats. Comment avez-vous pensé la programmation ?
On cherche à avoir un ancrage local. C’est super important pour nous parce que nous souhaitons faire se rencontrer des personnes qui ne se rencontreraient peut-être pas forcément autrement. Ensuite, on a décidé de faire appel à des médiums originaux permettant de faire émerger différentes choses, d’être ensemble, de partager une expérience. Les violences entraînent souvent isolement, honte, culpabilité. On cherche aussi une façon un peu plus douce d’aborder des sujets sensibles et de mettre en place des approches mêlant sensible, intellect et créativité. Même si les sujets sont durs, la fête est importante : la joie, la fierté, l’envie de célébrer et d’être ensemble sont fondamentales pour garder un cap.

Vous intervenez également dans les écoles, collèges et lycées. En quoi la sensibilisation des jeunes est-elle essentielle dans la lutte contre les violences et les inégalités de genre ?
Lutter contre les violences passe aussi par la prévention auprès des plus jeunes ; comprendre ce qu’est la violence, les stéréotypes de genre, le patriarcat, les rapports de pouvoir, l’intersectionnalité, le rapport au corps, aux émotions, celui de l’autre, tout cela est fondamental. Le 25 matin, on recevra des collégiens et des lycéens avec des ateliers sur différentes thématiques pour aborder ces sujets.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CARLA LORANG

J’Crains Dégun
22 novembre
Friche La Belle de Mai,Marseille
J’Crains Dégun est un festival co-organisé par trois associations de terrain des Bouches-du-Rhône. À elles trois, elles accompagnent environ 10 000 personnes chaque année. Solidarité Femmes 13 existe depuis presque 50 ans et accompagne les femmes, avec ou sans enfants, victimes de violences conjugales et/ou sexuelles. L’association propose avant tout de l’écoute, gratuite et anonyme, puis oriente vers ses services : hébergement, psychologie clinique, art-thérapie, prévention… 
Le CIDFF travaille sur l’accès aux droits, avec des juristes spécialisés, et sur un axe d’insertion professionnelle. Le Planning familial accompagne quant à lui davantage sur la santé sexuelle, la vie amoureuse, les violences, et fait également de la prévention, en accueillant tout public, y compris les mineur·es. C.L.

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Sacrifier nos enfants, ça va pas dans ta tête ? 

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La philosophe Gloria Origgi le répétait pendant les Nouvelles Rencontres d’Averroès :  nous avons une bouche, mais deux oreilles, pour converser vraiment il faut écouter, écouter deux fois plus qu’on ne parle. Et être réellement prêt à mettre en doute ses opinions, à laisser place à l’autre en soi, à être convaincu autant qu’à convaincre, sans imposer à l’autre des préalables conversationnels tels que les mots « génocide » et « terroriste », qui figent les conversations et détournent de l’énoncé des faits pour se concentrer sur leur qualification.

L’Histoire raconte que la démocratie est née parce que les citoyens d’Athènes (évidemment sans les citoyennes,  les esclaves, ni les étranger·es nommé·es barbares, ) ont su établir des raisonnements dialectiques qui tirent leur conclusion d’un examen de thèses opposées. C’est la prise en compte de l’antithèse à sa propre thèse qui permet d’avancer vers une synthèse, et de se détourner des autres solutions aux conflits.  C’est à dire en tyrannie l’usage de la force, ou face à plus fort que soi la fuite ou la capitulation.

De ce constat découle une conclusion : seul le plus fort a le choix de se taire, ou de parler sans peur. La raison du plus fort est toujours la meilleure, disait le bon vieux La Fontaine au fils du roi, qui seul avait le choix entre le dialogue et la force. Le mouton dit vrai, mais au bout des ses arguments pourtant imparables 

Le loup l’emporte et puis le mange
Sans autre forme de procès

De la nécessité du procès

Au Théâtre Joliette, les artistes nous rappellent ce que la société française a récemment accepté :  la mort de Rémi Fraisse a débouché sur un Non-lieu, une absence de procès, de vérité établie par la confrontation aux faits, l’écoute des témoignages, les auditions des policiers auteurs de violence contre les Gilets jaunes. Notre démocratie ne discute plus avec le peuple. N’établit plus les faits.

La France doit se préparer à perdre ses enfants, dit le chef des armées qui n’est pas contredit par le chef de l’État. Est-ce à dire que la parole a échoué et que nous allons vers une troisième guerre mondiale ? Que notre Président élu nous y prépare ? Pour défendre quelle nation, quelle Europe, quelle démocratie ? 

Aujourd’hui le gouvernement Lecornu II se confronte à un vote unanime des députés contre le volet recettes du budget 2026. Alors que les riches se sont massivement enrichis ce sont encore les pauvres qui doivent renoncer aux services publics que leur travail a financé. Le gouvernement II, loin d’avoir deux oreilles, est sourd. Il ne parle plus  et s’apprête à faire usage de la force. En sacrifiant nos enfants sur les champs de bataille, en sacrifiant leur avenir par le gel de tout investissement, en sacrifiant le présent de ceux qui n’ont pas de toit, pas de lit d’hôpital, pas d’enseignants en classe.

Le vent tournera 

Factuellement, il l’a promis, il n’usera pas de la violence du  49.3,  et préférera une loi budgétaire d’exception. Qui permettrait à l’État de percevoir les recettes, les impôts, en bloquant les dépenses. C’est à dire en mettant à l’arrêt les services publics, les collectivités, les associations, les universités, la presse, le bâtiment, les projets structurels, le combat climatique. 

Une arme de guerre, avec laquelle il espère que le Parlement votera un projet de budget dont personne ne veut, parce que l’absence de budget serait pire encore. La raison du plus fort, encore. 

Gloria Origgi, qui a l’expérience de Giorgia Méloni, sait aussi que « La vérité est une questionpolitique » : si les opinions se discutent il y a des faits indiscutables. Le fait est que les Français veulent très majoritairement une meilleure répartition des richesses, un renforcement des services publics et un avenir pour leurs enfants, qu’ils refusent de sacrifier. 

En démocratie, c’est le peuple décide. Quand cette volonté se transformera en force politique, le vent balaiera les va-t-en guerre.

Agnès Freschel


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Rembrandt par la bande

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© M.V

Le phare Rembrandt – Le mythe d’un peintre au siècle de Fragonard, une exposition intrigante, labelisée d’intérêt national, au Musée des Beaux-Arts de Draguignan

L’idée est originale : exposer à la fois des œuvres de Rembrandt et le regard d’une époque, celui des collectionneurs, amateurs et artistes de la France du XVIIIe siècle, qui 50 ans après sa mort (1669), s’entichent de l’art du maître flamand, la naissance d’une passion qui ne s’éteindra plus.

Une soixantaine d’œuvres dont trois peintures de Rembrandt, dix autres qui lui étaient alors attribuées et une cinquantaine d’œuvres de peintres sous influence rembranesque sont présentées. L’exposition est conçue par Yohan Rimaud, conservateur du Musée des Beaux-Arts de Draguignan, qui n’a pas choisi Rembrandt par hasard : il s’appuie sur la collection municipale, dans laquelle figurent notamment L’Enfant à la bulle de savon et Portrait de jeune homme portant une toque rouge et une chaîne d’or, attribuées pendant plus de deux siècles au maître flamand. La première toile a même été volée à Draguignan par un de ses admirateurs un soir de juillet 1999, qui l’a restituée en 2014.

Donner le la

Dans les trois sections du parcours, un Rembrandt authentique, ou un Rembrandt de l’atelier Rembrandt, ou une œuvre anciennement attribuée au maître, donne le la à une série de peintures accrochées en regard.

Ainsi, dans la première section, « Un caractère de vie et de vérité », une Jeune fille au balai de l’Atelier Rembrandt est entourée par une Coupeuse de chou attribuée à Santerre, une Jeune fille à la fenêtre, attribuée à l’école française, et, un peu plus loin, Une cuisinière à sa fenêtre de Willem Drost. Invitant à comparer les manières de toutes ces figures à mi-corps sur fond neutre, regardant hors du plan de l’image, placées derrière une forme faisant écran – rebord de fenêtre, muret – accentuant l’effet de projection du corps vers le spectateur. Procédés plastiques donnant ce fameux « caractère de vie et de vérité » contribuant à la renommée de Rembrandt.

Dans la seconde section, « Un air de Rembrandt », c’est autour de Un homme en costume oriental de l’Atelier Rembrandt que l’on trouve les « figures de fantaisie » d’Alexis Grimou, surnommé « le Rembrandt français ». Portraits de jeunes femmes ou jeunes hommes reprenant le goût peu académique de Rembrandt pour les accessoires vieux, abîmés, telles des armures, armes, instruments, et les bijoux, turbans et vêtements orientalisants.

Enfin dans la troisième section, « À la fenêtre de l’atelier », c’est autour de La Sainte Famille avec sainte Anne prêtée par le Louvre, que sont accrochées une dizaine de peintures, la plupart de maternité (Fragonard, Oudry, Rigaud) reprenant le procédé de Rembrandt consistant à faire surgir « un coup de lumière », en l’occurrence par une fenêtre placée à gauche, lui permettant de travailler les modulations de ses célèbres clairs-obscurs.

Susciter la curiosité


Mis côte-à-côte, les tableaux permettent dans chaque section de jouer au jeu des ressemblances et des différences des techniques, touches, cadrages, poses, façon d’accrocher la lumière, de creuser des ombres… Une façon simple et accessible de susciter la curiosité alimentée également par les cartels annonçant les attributions, les désattributions, les interrogations toujours en cours, permettant à chacun·e, qu’il soit simple curieux ou amateur informé, adulte ou enfant, seul ou en compagnie, de mettre facilement son regard en mouvement. Et au-delà de Rembrandt, à enrichir son regard sur l’art, sa fabrique, son histoire.

MARC VOIRY

Le phare Rembrandt - Le mythe d’un peintre au siècle de Fragonard
Jusqu’au 15 mars 2026
Musée des Beaux-Arts de Draguignan

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Pourquoi voulez-vous faire du théâtre ?

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© Anne-Laure Lechat

Le spectacle d’Ahmed Madani ne ressemble pas tout à fait à ses précédents. Alors que Illuminations, F(l)ammes ou Incandescence(s) donnaient voix à des jeunes en difficulté sociale et marqué·es par l’histoire coloniale, Entrée des artistes s’attache à des apprenti·es  comédien·nes dans une école supérieure de Lausanne financée par des milliardaires. Pourquoi cet écart ? Il n’est qu’apparent.

L’écriture de Madani repose sur un processus qui fait surgir les vérités intimes de ses comédiens, amateurs ou pros, lors d’ateliers de parole. Écoutant les histoires personnelles avec leurs douleurs, leurs traumatismes, les révoltes et les éclats de tendresse de chacun·e, il écrit ensuite des monologues et des chœurs très précis où les personnes réelles se transforment en leur propre personnage. Avec une illusion de « naturel » qui donne une impression d’improvisation dans une partition pourtant très écrite, tant au point de vue du texte que de la mise en scène.

Jouer au-delà de soi

Ce sont donc des bouts de « réel » qu’il attrape et restitue. Demander vraiment à des jeunes acteurs pourquoi ils font du théâtre, touche, lorsqu’on creuse comme il sait le faire, à des vérités fondamentales.

La nécessité ressentie d’incarner, de jouer au-delà de soi, de sa conscience, de son corps, de donner au public, est un voyage que chacun·e de ces jeunes a entrepris avec une motivation puissante. Pour s’affirmer contre la bourgeoisie de droite de Neuilly ou de Neuchâtel, contre des parents violents ou dysfonctionnels, une mère miroir, des harcèlements, des silences, un inceste. Chacun de ces monologues est d’une humanité extrême, écrit avec force et pudeur, convoquant le conte, le comique, la chanson, pour euphémiser un peu les douleurs.

Et porter les combats : car ces jeunes gens parlent l’inclusive, refusent fermement la domination masculine, ont un regard acéré sur l’enseignement qu’ils ont reçu et le monde où ils vivent. Qu’ils veulent changer, avec une force puisée dans l’amour du théâtre. Qui n’est pas si loin de celle des cités populaires.

AGNES FRESCHEL

Entrée des artistes a été joué le 18 novembre au Théâtre de La Colonne (Miramas) et les 20 et 21 novembre au Zef, Scène nationale de Marseille.

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I will survive (ou pas)

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© Fabrice Robin

Première scène : à l’avant-scène, une directrice d’école primaire, volubile mais attentive, reçoit à son bureau une maman effacée, au sujet de son fils dont le comportement de repli inquiète. La directrice amène doucement la femme, taiseuse, à défaire l’écharpe qu’elle a autour du cou, dévoilant un énorme hématome : son mari la bat. Rideau. Décor d’émission de radio en direct, dans lequel des animateurs·trices, hilares, reçoivent un chercheur pour son livre sur les désastres écologiques en cours. Amenant l’un des comiques de service à faire une écolo-blague : « Quand une femme ramène sa fraise, on lui colle une pêche en pleine poire, elle tombe dans les pommes, mais elle garde la banane ».

Burlesque glaçant

À travers une succession de scènes courtes se déroulant au commissariat, dans les bureaux de la radio, en prison, dans l’appartement familial, on suit alternativement la progression des deux histoires jusqu’au tribunal : car la femme a tué son compagnon, et des associations féministes ont porté plainte contre l’humoriste. L’obscénité, brossée à gros traits, d’une société (média, police) se vautrant (à quelques exceptions près) dans une indifférence et un cynisme rigolards, redouble le burlesque glaçant de la plupart des séquences.

Dans certaines, on ne rit plus du tout : la scène de tentative de viol conjugal dans l’appartement et les violences qui s’ensuivent jusqu’au meurtre du compagnon est proprement terrifiante. Dans d’autres, on rit franchement : le rêve de l’humoriste déculotté et penaud dans une forêt, avec sa mère qui lui renifle le cul, à côté d’un abbé Pierre à la bite tournoyante et de grosses peluches de fruits dansantes est d’un foutraque hilarant.

Après une rencontre entre les deux protagonistes attendant sur un banc du tribunal, l’humoriste déconfit devant répéter une fois de plus sa blague plus que pénible, la femme battue puis meurtrière éclatant d’un rire de consternation, le spectacle se termine sous les applaudissements du public, et le retour des comédien·nes en troupe de majorettes. Qui, bien qu’en costumes dorés bien brillants, exécutent une choré pas très triomphante, sur une reprise rock du tube planétaire de Gloria Gaynor : I will survive. Ou pas.

MARC VOIRY

I will survive est présenté à La Friche jusqu’au 29 novembre, une programmation du Théâtre du Gymnase hors-les-murs.

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Un Océan de faits

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Océan © X-DR

Invité par la Scène nationale Châteauvallon-Liberté, l’artiste proposait sa Petite conférence à des collégiens de l’arrière-pays varois

« Alors, vous allez voir que les choses ont l’air comme ça, très simples, très évidentes, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Mais en fait, c’est un petit peu plus compliqué que ça. » 

Ce qui introduit La Petite Conférence en collège est une mise en cause de ce qu’on a appris à reconnaître comme une vérité immuable. Dans l’auditorium, tous les élèves de 4e écoutent attentivement Océan qui, PowerPointà l’appui, introduit la complexité de la différenciation sexuelle depuis son pupitre de conférencier.

Cette Petite conférence est un prélude au son nouveau spectacle qu’il jouera en mai 2026, dans un format destiné à un public jeune. Née d’une proposition du théâtre Liberté de tourner ce spectacle hors les murs, La Petite Conférence est aussi un moyen de permettre aux enfants du Var, un accès à une parole libre et éclairée sur la sexualité et la transidentité.

« J’adorais l’idée d’aller rencontrer d’autres publics, notamment dans des régions où on vote majoritairement RN. Parler à des jeunes aussi qui n’ont pas forcément accès ni au théâtre, ni à ce type d’information. Parce que ce n’est pas un discours, c’est une information. »

Le PowerPointdéfile, vulgarisant la définition du sexe biologique, « ce qui va déterminer le sexe d’une personne, ça va être les organes génitaux externes – est-ce qu’on a un pénis ou une vulve et un vagin – mais il y a aussi d’autres critères pour établir le sexe de quelqu’un ». Il est question de biologie, c’est un terrain conflictuel, souvent utilisé pour servir un discours réactionnaire et transphobe. Océan se l’approprie confortablement, pour y répondre. 

Sexe et genre

« La bataille entre sexe et genre, y compris dans le champ universitaire, est un peu dépassée dans le fond », explique-t-il plus tard. « Quand on commence à vraiment regarder la question de la biologie du corps, que ce soit chez les humains ou les animaux, on voit bien qu’il y a une complexité et en effet, un spectre qui est beaucoup plus riche que ce système binaire. Donc en fait, on n’a pas besoin d’aller sur les terrains du genre pour s’opposer au sexe, comme s’il n’y avait pas de sexe. »

Vulgariser la complexité de la différenciation sexuelle permet de parler des réalités scientifiques et des fluidités du genre, de l’intersexuation, avec aise, humour et sincérité. Et de remettre en cause les bases, solides, de la division sexuelle et son impact sur des personnes en développement, en introduisant un élément de doute, avéré, sur les vérités toutes faites qui régissent leurs corps et leurs existences. 

Jeanne d’Arc et les poissons clowns

Océan n’influence pas, il rend compte : du peuple yoruba qui distingue ses membres par l’âge et non par le genre, des muxes zapotèques du Mexique, qui existent depuis quatre millénaires, des Hijras Indiennes, présentes bien avant que le terme « femme transgenre » ne voit le jour. En Europe aussi, les figures historiques du Moyen Âge et de la Rome antique renversent l’idée que la transidentité est un « effet de mode »:Joseph Hildegarde, Eugène Eugénie, le chevalier d’Eon… Et Jeanne d’Arc en pied de nez. 

Puis les ados s’agitent joyeusement à la mention de lions homosexuels, de poissons-clown transgenres, de hyènes lesbiennes matriarcales et de lézard Pogona aux trois sexes.

Comme l’explique Océan, « avoir une personne représentative de ces minorités, qui vienne leur parler, plutôt que d’avoir toujours une image fantasmée, à la télé, construite à travers des discours, fait toute la différence. » Les enfants queer sont les premier·es marqué·es par sa présence. Des personnes jeunes, dont le parcours scolaire est invariablement marqué par l’homophobie et la trans-misogynie, et pour qui la rencontre avec une personne queer adulte est aussi synonyme d’espoir et d’entraide. Une raison suffisante pour inviter à multiplier de tels formats pédagogiques, et de rompre avec les tabous qui régissent encore l’éducation sexuelle des enfants.  

Nemo Turbant

Comment sortir d’un huis-clos

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Yes Daddy © Khulood Basel

Présenté au Festival d’Avignon cet été, Yes Daddy des Palestiniens Bashar Murkus et Khulood Basel était donné au Théâtre Joliette de Marseille

Il est rare d’assister à une pièce aussi brillante, et d’avoir des applaudissements aussi timides. C’est qu’il en faut du temps pour sortir de ce Yes Daddy signé Bashar Murkus et Khulood Basel, qui joue desanfractuosités de l’esprit humain, et des passions du public. 

Dans ce huis-clos il y a Amir, jeune travailleur du sexe, et un vieil homme sénile, qui perd la mémoire. Le premier entre chez le second, et un drôle de jeu s’ouvre entre les deux. Le plus jeune, conscient de l’emprise qu’il peut avoir sur son client, se lance dans une sordide séance de manipulation. Il se fait passer pour son fils, l’accuse des pires crimes, puis sa mère, et ira jusqu’à le nourrir de son sein. Ils se lancent tous les deux dans une nuit d’angoisse, où les démons de chacun s’exploseront dans la fureur et le sang, laissant le public témoin, dans le plus grand inconfort.

En avant-propos, l’excellent Anan Abu Jabir, qui joue le rôle d’Amir, avait pourtant prévenu le public, lui demandant s’il était « d’accord » pour assister au spectacle. Ce consentement initial sera le dernier, et les décors, comme les lumières, mouvantes, se dérobant, placeront le spectateur dans la même illusion perverse que celle qui frappe les deux personnages. Une pièce qui touche ce qu’il y a de plus sombre dans l’être humain, avec ce qu’il y a de plus lumineux pour le montrer.

Du théâtre palestinien sans toit

Cette pièce de la compagnie palestinienne du Kashabi Théâtre n’est pas la première à être donnée en France. Déjà en 2022, ils avaient été invités au Festival d’Avignon pour présenter Milk, qui avait lui aussi saisi le public venu assister à la représentation. Mais depuis, la compagnie a été évincée de son propre théâtre d’Haïfa. « C’était l’un des espaces d’expression les plus importants pour le public palestinien. Malheureusement, pour des raisons politiques, […] on a été dépossédé de notre théâtre », expliquait Bashar Murkus à La Marseillaise le 18 novembre dernier.

Dans Yes Daddy, la métaphore avec le conflit israélo-palestinien n’est d’ailleurs pas cachée. Dès les premières minutes de jeu, les deux comédiens recherchent frénétiquement une clef, symbole palestinien des expropriations qu’ils subissent. Et il y a bien sûr cet espace, occupé par deux êtres qui ne savent pas vraiment quoi construire ensemble, sinon un terrible jeu de dupes, dont nous sommes, encore, témoins.

NICOLAS SANTUCCI

Yes Daddy a été donné les 19 et 20 au Théâtre Joliette, Marseille.

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