samedi 21 février 2026
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Le Mac fête son retour 

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[mac] © Ville de Marseille

Après quatre ans de rénovation et une importante campagne de rénovation, l’institution marseillaise rouvre enfin au public le 7 avril. On y découvrira de nombreux changements : entre autres, un nouveau hall d’accueil, surélevé, un parcours de visite repensé et augmenté, un jardin paysagé orné de sculptures, et des salles d’expositions plus vastes et lumineuses, ainsi qu’un toit-terrasse avec vue panoramique sur toute la ville. Mené avec le soutien financier du département, le projet, pensé par les architectes associés du Bureau Architecture Méditerranée Maxime Repaux et Frédéric Roustan, visait à transformer le musée en « lieu de vie », accessible à tous les publics, ouvert sur son parc et la nature environnante.

Annette Messager, Le couteau-baiser, 1984, [mac] C.85.20 © Adagp, Paris 2023, photo Chipault-Soligny, Ville de Marseille

Une collection ambitieuse
Un parcours permanent y siégera désormais : baptisé « Parade », il permettra de découvrir des œuvres des Marseillais César et Richard Baquié, mais aussi d’Yves Klein, Niki de Saint-Phalle, Jean-Michel Basquiat, Annette Messager, Daniel Buren ou encore Robert Rauschenberg… de quoi se souvenir que cette collection compte parmi les plus fournies de France, notamment pour les illustres représentants du Nouveau Réalisme.

Enrichie de dépôts et de prêts du Centre Georges Pompidou ou encore du Frac Paca, cette collection rassemblant 130 œuvres sur un espace de 3000 m2 entend faire du Mac le lieu de premier plan qu’il ambitionnait d’être dès son inauguration, en 1994, et asseoir sa place au sein de la scène contemporaine française et européenne. De quoi redorer le blason des musées marseillais, ternis jusqu’alors par des politiques timides et court-termistes. Forts de 19 sites patrimoniaux, dont sept monuments historiques majeurs, et de douze musées labellisés « musée de France », et rassemblant 120 000 œuvres, mais encore pointés du doigt récemment par la chambre régionale des comptes, ces musées visent avant tout à clarifier leurs projets et à augmenter leur fréquentation.

Ouverture(s)
Mais c’est avant tout à la création contemporaine que le Mac entend ouvrir ses portes. Et qui de mieux, pour ouvrir le bal, que l’artiste italienne Paola Pivi, connue, entre autres, pour son exploration du vivant et des sujets environnementaux. Son exposition au titre éloquent, It’s not my job / it’s your job s’annonce tout aussi engagée que les 25,000 Covid Jokes (It’s not a joke) installées dans la Chapelle du Centre de la Vieille Charité en 2021. Le parcours collectif Free Land Scape ouvrira également un espace inédit au sein du Mac, qui fera la part belle à la participation du public.

SUZANNE CANESSA

[mac], musée d’art contemporain de Marseille
Réouverture depuis le 7 avril
It’s not my job / it’s your job, de Paola Pivi
Jusqu’au 6 août
musees.marseille.fr

Rencontres du 9e Art : Aix-en-Provence sort les bulles

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© Olivier Besseron

La frontière entre les arts s’amenuise dans ce contexte : la forme classique de la BD croise les arts graphiques, au point que le titre complet de cette manifestation qui renoue avec le printemps s’intitule Rencontres du 9e Art, Bande dessinée et arts associés. Opérant le « pas sur le côté » nécessaire à l’observation et à la construction, ce festival invite à porter « un autre regard sur le neuvième art ». Pour ce faire, il confie la programmation aux artistes qui inventent des rencontres, des discussions, des ateliers, des performances, des moments de dédicaces, des parcours atypiques, des découvertes, des confrontations entre les lieux et l’art, des performances graphiques, des happenings. S’élaborera même un jeu de cartes à collectionner ! Aux manettes, huit artistes sont invités cette année, Davor Vrankić, Sergio Mora, Yann Legendre, Camille Lavaud-Benito, Jérémie Fischer, Émilie Gleason, Mister Kern et Olivier Besseron. D’autre part, plus de trente auteurs et auteures venus de plus de sept pays sont invités à cette fête qui tisse avec tant d’inventivité et dans tous les domaines possibles les mots et les images. Paraîtront à cette occasion trois journaux BD « Éditions spéciales » tandis que la Nuit européenne des musées endossera la thématique « Spéciale bande dessinée ».

Des lieux choisis
Carte blanche a été laissée aux artistes pour choisir les lieux qu’ils souhaitaient investir, conjuguant ainsi leur univers à des espaces à l’histoire forte. On retrouve à l’Office de Tourisme les dessins de Yann Legendre qui a fait paraître en septembre 2022 la BD de science-fiction Vega sur un scénario de Serge Lehman : à la fin du XXIe siècle mafias d’État, métropoles insurrectionnelles, séparatismes génétiques, stations spatiales privées entretiennent la Guerre Sourde. Biodiversité et chaos politique sont passés au scalpel au fil des aventures de la docteure Ann Vega… La galerie gothique du Musée des Tapisseries sera livrée aux « magouilles et rififis », véritables « cas de figure » concoctés par Camille Lavaud-Benito. Ses jeux graphiques, sa manière de mélanger faits divers authentiques et éléments factices (faux films, fausses réclames), constituent une œuvre singulière nourrie de l’Histoire et des cultures populaires ainsi que du cinéma des années 1950 à travers Le Consortium des Prairies, qui est une « vraie-fausse » société de production cinématographique. 

Silvacane va voyager sur les ailes des dessins de Pierre Fournier dit Makyo que l’on connaît pour sa Balade au bout du monde et ses contributions à Spirou. Une exposition consacrée au journal Spirou se tient au Centre Franco-Allemand de Provence grâce au « retour vers le futur » de Flix. Des « seconds rôles » hanteront la galerie Vincent Berker, avec Stéphane Trapier qui se plaît à revisiter les BD vintage en y ajoutant des phylactères à l’humour décapant et ancré dans les problématiques de notre époque. Jérémie Fischer va sur les traces du peintre aixois à l’Atelier Cézanne avec ses papiers découpés et son insatiable curiosité pour ce qui se trouve derrière les choses visibles. Il estime par ailleurs les chutes de papier plus importantes que ses découpes, leur caractère aléatoire offre de fantastiques surprises et servent à orchestrer les perspectives parfois vertigineuses de ses tableaux. 

Un village graphique
Les 350 m2 de la Manufacture accueillent les créations grand format, le jeu de cartes à collectionner de Davor Vrankić et ses dessins à la mine de plomb (et sans gomme !) qui donnent l’impression de vivre malgré leurs caractères étranges, voire impossibles. La dystopie dirigée par les jouets de Sergio Mora anime le Moraland, univers surréaliste où nos travers sont épinglés avec acidité. La famille de Fluide Glacial sera représentée par Olivier Besseron et son Love me tender Love me true. Il n’est pas nécessaire d’aller plus loin dans la description quand on connaît l’esprit potache et cru du journal. Camille Lavaud-Benito convie à ses explorations inédites. La malbouffe et autres travers de notre monde libéral de consommation sont épinglés par le « Junk Food » d’Émilie Gleason (quelle est la drogue dont la dépendance est la plus répandue de par le monde ? Le sucre bien sûr !) et les Mitbols de Mister Kern dont les tableaux grand format s’imposent d’emblée, nous faisant passer de l’expo BD à celle d’un Frac ! Et tout est gratuit !

MARYVONNE COLOMBANI

Rencontres du 9e Art
8 avril au 28 mai 
La Manufacture et divers lieux, Aix-en-Provence
www.bd-aix.com

« L’Automne à Pyongyang », le dernier voyage d’un géant

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Copyright Bon Voyage Films

Cannes 2017 : à 91 ans, Claude Lanzmann présente, hors compétition, Napalm, un carnet de voyage qui raconte sa première visite en Corée du Nord en 1958 (alors qu’il était un jeune communiste convaincu) et son histoire d’amour avec Kim Kun-Sun, une infirmière nord-coréenne de la Croix-Rouge, brûlée au napalm pendant les bombardements. Cette romance, il l’a déjà racontée dans son autobiographie, Le Lièvre de Patagonie. Il en tire un film tourné sur place, en 2015. Pour obtenir les autorisations, dans un pays sous haute surveillance, où  images et récits ne peuvent être qu’à la gloire du Grand Leader, il prétend être là pour réaliser un documentaire sur le taekwondo. Son producteur François Margolin, qui l’a accompagné, a filmé Claude Lanzmann à ce moment-là.

Napalm de Claude Lanzmann était le retour sur les lieux d’un amour. L’Automne à Pyongyang de François Margolin, mis en lumière par Caroline Champetier (qui avait travaillé avec Lanzmann sur Sodibor), est un retour sur ce retour. Si le réalisateur de Shoah choisit de tourner en Corée du Nord, c’est que ce pays le fascine. Selon lui, on y a aboli le temps, réalisé le désir d’éternité ancré en tout homme. Tout y est figé depuis 1953, comme le sourire des Coréens et celui du président officiel Kim Il Sung, mort depuis 25 ans. Les rituels kimilsunistes sont immuables. Comme le salut aux colossales statues cuivrées des guides suprêmes, qui initie le film. On suit les déplacements balisés du vieil homme appuyé sur sa canne et de l’équipe réduite du film, flanqués de guides chargés de les surveiller et d’éviter tout contact avec les Coréens.

Temps suspendu

On parcourt les lieux de la romance avec Kim Kun Sun. Le réalisateur interroge Lanzmann, le provoque parfois. « En 58, qui aimait la Corée ? », le vieil homme envoie son interlocuteur sur les roses. Et devant le fleuve de ses amours passées où, comme un gamin, il a fait des ricochets, récite in extenso Le Bateau ivre de Rimbaud. Devant les photos grand format des fondateurs de la dynastie Kim Il, on assiste aux réunions avec les guides-censeurs vérifiant chaque jour les images captées. On entend les dialogues surréalistes. Amusés de l’embarras du traducteur, de l’opiniâtreté et de la roublardise de Lanzmann pour essayer de faire avaler le gros mensonge du film sur les arts martiaux qu’il est censé réaliser. Amusés enfin par ses regards caméra, malicieux et complices.

François Margolin propose avec L’Automne à Pyongyang, non pas un making-off de Napalm, mais un portrait en actes et en mots, de ce nonagénaire qui était contre la mort, mais dont ce sera le dernier voyage. Claude Lanzmann s’inclinera devant la camarde le 5 juillet 2018, à Paris. Dans cet ultime périple, « il retrouve une jeunesse éternelle, la sienne, en premier lieu », nous dit François Margolin. Grand séducteur, il ne cherchera d’ailleurs pas à revoir son infirmière, qui a forcément vieilli, et lui renverrait ce vieillissement en miroir. Le monument Lanzmann, grand intellectuel qui a traversé les tourmentes du XXe siècle, s’impose au premier plan. On peut toutefois ressentir un certain malaise en distinguant, en arrière-plan, un pays soumis depuis 70 ans à un communisme dystopique auquel, dans le sillage de l’anti-américanisme, il a pu croire, un pays où le temps ne s’est pas suspendu sur un paradis mais sur un cauchemar sans fin.

ÉLISE PADOVANI

L’Automne à Pyongyang, de François Margolin

Sorti le 12 avril

« Le Jour de gloire », deux mondes face à face

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Films de Force Majeure

Produit à Marseille par Films de Force Majeure, soutenu par la Ville, via le dispositif du soutien à l’émergence, tourné à Vitrolles, sélectionné au festival niçois C’est trop court et en compétition officielle de Music&Cinema, Le Jour de gloire est un film 100% local. Pour autant son propos dépasse le périmètre géographique où il s’inscrit

Donnant à leur film un titre issu de l’hymne national, Romuald Rodriguez Andrade et Ludovic Aklil Piette annoncent la couleur : il sera question de citoyenneté, de combat, mais aussi par antiphrase de cette gloire à laquelle Warhol ne donnait pas plus de quinze minutes. Celle conférée par l’image au détriment du fonds, par la gesticulation médiatisée au détriment des combats au long cours, moins spectaculaires. Les réalisateurs, fils d’émigrés, capverdiens pour Romuald, algériens pour Ludovic, ont grandi dans les cités HLM de Vitrolles et ont toujours voulu s’affranchir du déterminisme socio-professionnel dont ils étaient les témoins.

Instrumentalisation

Kamel (Iliès Kadri), fils de bistrotier a un projet pour sa cité : un complexe sportif gratuit. Flanqué de ses acolytes Youssoufa (Mamadou-Lamine Doumbia) et Hichem (Malik Bouchenaf), il est invité par l’attachée de mairie à le présenter au ministre de la Ville en visite éclair dans ce quartier populaire. Les réalisateurs filment la confrontation de deux mondes, celui de la grand-messe institutionnelle et celui foisonnant de la vie des quartiers. La rencontre de deux langues aussi : celle de bois (dont on fait les pipeaux) utilisée par le ministre, le bien nommé Le Coq – on ne peut plus gaulois, qui se rengorge de formules stéréotypées vidées de leur sens. Et celle des cités, qui pour être plus cash, n’en analyse pas moins bien les choses.

Par les yeux de Kamel dont l’idéalisme est mis à mal, le film montre l’instrumentalisation par le pouvoir de ces « jeunes porteurs de projets », et la révélation pour le jeune homme de cette duperie. Dans la lignée des antihéros genre pieds nickelés du Ken Loach, de La Part des anges, les copains de Kamel assument la caricature. La caméra mobile colle à Kamel. Les cinéastes précisent avoir voulu, par leur mise en scène, l’isoler dans sa prise de conscience.  La dernière image le laissera seul contre tous, défroissant le dossier de son projet que le ministre a « oublié », mais qu’il pourra – on le lui a promis, soumettre au préfet. Dans leur note d’intention, le duo de réalisateurs écrit qu’il s’agissait de laisser le spectateur avec le sentiment d’une victoire au goût amer. C’est plutôt réussi.

ÉLISE PADOVANI

Le Jour de gloire, de Romuald Rodriguez Andrade et Ludovic Aklil Piette

Film présenté le 29 mars dans le cadre du Festival international Music & Cinema Marseille.

« La Colline », des vies en enfer

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Des oiseaux, noirs, dans un ciel où s’élèvent des fumées blanchâtres. Des plastiques de couleur s’envolant au gré du vent. Des hommes, des femmes, occupés à collecter et trier des déchets que déversent des camions colorés, véritable ballet sur cette colline, une décharge à  ciel ouvert près de Bichkek, capitale du Kirghizistan. Des parasols, bleus, sous lesquels on s’assoit parfois pour boire un coup, un reste de vodka dans une bouteille, trouvée là. Une pause dans le travail infernal des damnés de la terre, tel Alexandre, échoué là il y a seize ans, un vétéran de la guerre de Tchétchénie. « La première fois que j’ai tué lors de la bataille de Grozny, j’ai pleuré. Les deuxième et troisième fois je m’y suis habitué. La quatrième fois j’y ai pris du plaisir. Nous empalions des femmes et des enfants et roulions sur l’ennemi avec nos chars J’étais juste une machine à tuer. Je suis un monstre qui a dépassé toutes les limites » confie-t-il à Denis Gheerbrant et Lina Tsrimova qui, ayant découvert, cette colline d’ordures ont voulu témoigner.

Respect et dignité

Un vrai voyage au bout de l’enfer, au plus près des gens qui y vivent, en vivent et survivent à peine. Il y a le gitan, Bandoulai, le plus vieux arrivé là dans les années 1990 que tout le monde aide. Tadjikhan, une femme née en 1959 qui a eu huit enfants et en a perdu cinq et que plus rien n’intéresse depuis ces drames. Avec son mari, ils travaillaient dans un kolkhoze jusqu’à l’effondrement de l’URSS. Obligée de travailler à la déchetterie depuis que son mari a eu un AVC. Et tous ces anonymes que les deux cinéastes, en immersion, ont filmés avec respect et dignité, comme prisonniers d’un temps suspendu, témoins de la violence d’État, restent longtemps dans nos têtes, échos douloureux de la situation en Ukraine aujourd’hui.

ANNIE GAVA

La Colline de Denis Gheerbrant et Lina Tsrimova
En salle le 12 avril

L’Opéra de Marseille livre un Nabucco musicalement étincelant

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Nabucco © Christian Dresse

L’Opéra de Marseille s’est recentré cette saison sur ses fondamentaux. Soit nombre de grands classiques italiens, et surtout d’opéras de Verdi, très vite complets, à l’instar de sa Carmen monumentale. Si l’on pourra regretter ce manque d’ambition et d’ouverture, entre autres au contemporain, que d’aucuns justifieraient par la frilosité actuelle du public opératique, force est de constater que la phalange n’a pas son pareil pour donner vie à ce répertoire. Si bien qu’elle saura convertir les plus réticents à la musique verdienne, rendue ici dans toute sa virtuosité mais aussi dans sa viscéralité. 

Déjà aux commandes pour le grand succès que fut Macbeth en octobre dernier, le chef Paolo Arrivabeni n’a pas son pareil pour donner un coup de fouet à des cordes parfois trop disparates pour emporter complètement. Il sait aussi et surtout faire sonner les vents, et tout particulièrement les cuivres, avec le même timbre sombré que celui des chanteurs. La distribution vocale est également idéale : annoncé souffrant, le baryton Juan Jesús Rodríguez est un Nabucco puissant et fragile. Lorsqu’il réclame le trône et se substitue à Dieu, il tonne sans faillir ; lorsqu’il se repent, larmoyant et échaudé, il couvre sans peine l’orchestre pourtant très présent, sans avoir l’air de hausser le ton. Mais la révélation de cette production est peut-être, une fois de plus, féminine : l’Abigaïlle superlative de Csilla Boross emporte tout sur son passage. Son tempérament d’ogresse assoiffée de pouvoir et de vengeance, blessée, jalouse et capricieuse, rend justice à ce rôle ingrat sur le papier : jusqu’au contre-ut, jusqu’au moindre aigu émis pianissimo, tout demeure d’une même couleur sublimement dramatique. Dans les rôles de Fenena et Anna, Marie Gautrot et Laurence Janot tiennent la dragée haute à ces solistes exceptionnels : l’une forte d’un medium chatoyant, l’autre d’aigus plus que séduisants. Le Zaccaria de Simon Lim est d’une solidité étonnante, tant et si bien que ses graves pourtant acrobatiques se parent toujours d’une riche palette d’émotions. Les chœurs, très sollicités, se révèlent également assez engagés pour convaincre, notamment sur leur mythique « Va, pensiero ». Dommage, donc, que pour honorer ces musiciens exceptionnels et cet opéra moins manichéen et démesuré qu’attendu, la mise en scène de Jean-Christophe Mast ne propose rien d’autre qu’une symbolique gentillette, certes compensée par une belle direction d’acteurs. 

SUZANNE CANESSA

Nabucco a été donné les 30 mars, 2, 4  et 7 avril à l’Opéra de Marseille.

La ronde folle de Dalila Belaza

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© Vincent McClure

Un dialogue de la danse contemporaine et la danse traditionnelle semble s’être ouvert, ces dernières années. Rares sont cependant les projets aussi adroits, visuellement comme esthétiquement parlant, que celui de la danseuse et chorégraphe Dalila Belaza. La rencontre de cette artiste atypique, vue et saluée dans les chorégraphies de sa sœur, Nacera Belaza, et Lou Castellous, groupe folklorique basé à Sénergues, a donné naissance à une pièce singulière, forte d’un langage riche, où différentes strates dialoguent et se nourrissent l’une l’autre. La troupe ne sacrifie rien de sa singularité ou de son identité : les interprètes arborent une tenue traditionnelle, faite de jupes, bas, gilets, coiffes et surtout sabots d’un autre temps. 

Une technique solide

Présente sur scène, au cœur de cette ronde aveyronnaise qui en évoque tant d’autres – et peut-être celles de l’Algérie de ses parents ? – la chorégraphe s’y immisce sans la dénaturer. Son corps se fait tempétueux, imprévisible, quand ceux des Castellous demeurent droits et équilibrés, y compris dans des jeux de ralentis à la fluidité admirables. Les jeux sur le temps, sa distorsion, son accélération, sa perception, sont nombreux et convaincants puisque toujours portés par une technique solide. Car c’est avant tout la sensorialité du spectacle qui emporte. Les jeux de lumière, également pensés par la chorégraphe, révèlent les corps par morceaux, unissent ou isolent les danseurs, les définissent par synecdoque. Ils interpellent le spectateur, placés comme la chorégraphe au centre de cette ronde traditionnelle, qui s’ouvre à lui comme une main tendue. Le travail sur le son est particulièrement admirable. Les pas, rythmés par les sabots, résonnent lorsqu’ils se voient repris par la chorégraphe, qui les amènent pourtant ailleurs. Les effets sonores, pourtant simples, évoquent par leur seule distorsion différents horizons et différents lieux. Les bruits de clocher, de chevaux au pas, de charrettes à bras, se révèlent autant de pulsations pour des gestes à l’ampleur imprévisibles. Et d’invitations plus que prometteuses à la rêverie.

SUZANNE CANESSA

Au cœur a été donné les 1er et 2 avril au Pavillon Noir, à Aix-en-Provence.

La Nuit du verre d’eau, la révolte d’une femme

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© Sarmad Louis © Jour2Fête

Le jour se lève sur une vallée de la montagne libanaise. Une demeure bourgeoise, des vacances qui pourraient être ordinaires et paisibles. Mais, quinze ans après l’indépendance du pays, la révolution gronde, non loin de là, à Beyrouth, en cet été 1958. Trois sœurs se retrouvent dans le village familial. Nada (Rubis Ramadan), Eva (Joy Hallak), pour qui les parents cherchent un mari et l’ainée, Layla (Marilyne Naaman), qui subit le quotidien d’un mariage imposé à 17 ans. Elle est très liée à son petit garçon, Charles (Antoine Merheb Harb). Lui, du haut de ses sept ans, observe avec curiosité et inquiétude le monde qui l’entoure. La Vierge de l’église pleure et tous les villageois chrétiens se retrouvent pour prier. Les repas de famille élargie se transforment en pugilat. Les Chiites du village se sentent marginalisés, voire plus et certains s’en vont. On commence à s’armer et la nuit, on fait des rondes. L’arrivée du Docteur René (Pierre Rochefort) accompagné de sa mère, Hélène (Nathalie Baye) va bouleverser le quotidien. Layla sert de guide aux « Français » et à l’occasion d’une visite de la grotte de Saint Antoine, pendant que Charles emmène Hélène voir un ermite, elle se jette dans les bras de René, un homme très discret et taiseux.

Une tension dramatique
« C’est l’histoire d’un amour éternel et banal qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal … », chantent en chœur les femmes de la famille en ligne derrière un piano : une très jolie scène. Une chanson de Dalida qui fait écho au drame que vit Layla et à sa révolte. Peut être une métaphore de ce que traverse le pays. Le titre en arabe de ce premier long métrage du cinéaste libanais, Carlos Chahine, signifie « terre d’illusion ». « Pour moi, 1958 est comme une répétition générale de la guerre de 1975 qui n’est pas finie aujourd’hui…J’avais envie de dire que ce pays est une illusion depuis le début », a précisé le cinéaste, accompagné de toute son équipe, et du compositeur Antoni Tardy dont la musique a particulièrement bien souligné la tension dramatique de cette chronique familiale et historique aux décors soignés.

ANNIE GAVA

La Nuit du verre d’eau, de Carlos Chahine 
En salles le 14 juin

Dans l’intimité de l’ignominie

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Sept Hivers à Teheran de Reyhaneh Jabbari © Made-in-Germany

Sept hivers à Téhéran de Steffi Niederzoll reconstitue le destin brisé de Reyhaneh Jabbari, exécutée le 25 octobre 2014 pour avoir tué celui qui voulait la violer. Le documentaire suit le combat acharné de sa mère, Shole Pakravan, pour essayer de la sauver. Il prolonge ce combat, largement médiatisé à l’époque, dénonce l’oppression des femmes, l’impunité des violeurs et un système judiciaire fondé sur la Charia et la peine de mort. Ce film poignant, qui nous fait partager la douleur des familles, permet aussi d’exaucer un des derniers vœux de Reyhaneh : « voyager avec le vent tout autour du monde » pour arriver jusqu’à nous. 

La loi du Talion

En 2007, Reyhaneh a 19 ans. Elle vit à Téhéran avec ses deux jeunes sœurs, dans une famille aisée, aimante, cultivée. Elle travaille à mi-temps comme décoratrice d’intérieur. Elle rencontre un homme qui prétend vouloir réaménager un local. En fait, il s’agit de l’attirer dans un appartement pour la violer. Elle se débat, saisit un couteau qui traîne sur une table, blesse mortellement son agresseur et s’enfuit. La « victime », Morteza Sarbani,est un ancien agent des services secrets, chef d’une famille protégée des autorités jusque dans son « honneur » posthume. Arrêtée la nuit suivante chez ses parents, isolée en cellule, torturée, sans avocat ni contact avec les siens pendant 58 jours, à bout, Reyhaneh signe des aveux remettant en cause l’intention de viol et la légitime défense. Revenue sur ces déclarations extorquées et malgré les incohérences du dossier, s’ensuit une parodie de procès qui aboutit à une condamnation à mort, selon la loi du Talion. Elle passera plus de sept ans en prison, jusqu’à sa pendaison. Non sans avoir subi auparavant les trente coups de fouet pour « relations illicites » hors mariage. Car c’est la règle dans l’Iran des mollahs : si la femme résiste ou se défend, elle est condamnée. Si elle se soumet, elle l’est pareillement. 

Tournage sous contraintes

Quand elle rencontre Shole Pakravan ayant fui l’Iran, la réalisatrice allemande Steffi Niederzoll a bien conscience des difficultés de mettre en scène cette histoire. Mais les contraintes génèrent des ruses formelles pour les dépasser et le film qui en résulte en sort lui-même bonifié. Les lieux interdits de tournage seront des maquettes ou des endroits anonymes similaires. Le reste sera évoqué par des gros plans : une porte percée d’un judas, la surface souillée d’une cuvette… La ville, les trajets vers les prisons, sont filmés clandestinement par des opposants iraniens. On entend le témoignage des sœurs, de la mère, des ex-codétenues. Shole montre ses échanges de textos avec le fils de la famille Sarbani. La voix enregistrée de Reyhaneh se mêle à celle de l’actrice Zar Amir Ebrahimi qui lit ses textes, conférant une présence intense à la suppliciée. 

Celle qui dit non

Tout en connaissant l’issue tragique, immergé·es dans les événements, nous nous surprenons à espérer avec ceux qui se battent pour la vie de celle qui, en sept ans, est devenue un symbole de résistance, et une jeune femme plus consciente de la réalité de son pays. Car en prison Reyhaneh a rencontré d’autres filles, venues de milieux populaires, droguées, voleuses, vendues ou abandonnées dès leur plus jeune âge par leurs parents, parfois violées par leurs propres frères. Elle les a protégées, soutenues. La jeune fille de 19 ans avait plié aux pressions de ses tortionnaires et signé ce qu’ils voulaient. La femme de 26 ans refuse de démentir la réalité de son agression sexuelle, clause exigée par le fils Sarbani pour lui accorder son pardon et lui laisser la vie. Malgré la peur, elle dit non, rejoignant la lignée des héroïnes que l’injustice n’a pas brisées mais fortifiées, et dont le courage est sidérant. 

D’autres hivers sont passés sur Téhéran. Sur les banderoles brandies par les manifestants aujourd’hui, d’autres visages de jeunes gens assassinés par le régime apparaissent. Et le printemps démocratique semble toujours si loin.

ÉLISE PADOVANI

Sept hivers à Téhéran, Steffi Niederzoll
En salle depuis le 29 mars 

Le corps au féminin sort du cadre

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Vue de l'exposition © Jean-christophe Lett

Implanté au cœur de la ville, Le Polaris centre d’art a été inauguré en juin 2022, délaissant ses « vieux habits » au charme ancien (petites salles en pierres voutées) pour un bâtiment ultra moderne. Un white cube propice aux installations et aux expositions de grands formats comme actuellement le face à face entre Orlan et Pilar Albarracín. Le seul hic reste l’absence de signalétique qui nous fait errer un long moment à la recherche de ses immenses façades en verre coincées entre deux enseignes commerciales du Forum des Carmes…

Une exposition, deux volets

Évoquer les femmes rebelles, inventives, aventureuses, décomplexées, libres, qui font exploser les codes sociétaux en vigueur en abordant la mort, la sexualité, le désir, la vieillesse, la virilité, nécessitait bien deux expositions ! La première est une conversation haute en couleur entre l’artiste française Orlan et la sévillane Pilar Albarracín qui luttent contre l’invisibilité des femmes dans la société, et notamment dans l’art. Orlan jette aux orties les modèles normés, imposés en manipulant son corps par un travail charnel, le modifiant et l’hybridant constamment ; Pilar Albarracín traque les contradictions des traditions cultuelles et religieuses espagnoles dans des mises en scène individuelles ou collectives. Et use de métaphores autour du corps et de la tauromachie pour dénoncer « une pensée patriarcale fondée sur la domination, la violence et la mort ». Photographies, objets et films témoignent, par-delà leurs différences formelles, de leur engagement commun. Le second volet réunira 22 artistes internationales, de Ghada Amer à Joana Vasconcelos, de Alexandra Arnaud Bestieu à Jeanne Susplugas.

Le Polaris – centre d’art a été inauguré en juin 2022 © Ville d’Istres

Entre beauté et liberté

Pour la commissaire d’exposition Catherine Soria, « ces irréductibles font de la beauté une manière d’être et de penser librement la place des femmes dans notre société ». Une place hors norme au vu des diktats patriarcaux, et c’est en cela, justement, qu’elles interpellent. Qu’elles interrogent, levées vent de bout contre le machisme, jusque dans les rangs de l’art où elles ont acquis leur notoriété.Dès les années 1960, Orlan reconsidérait le statut du corps féminin dans des happenings mémorables, des vidéos, des photos, s’opposant à toutes formes de suprématie. De domination masculine notamment. Au point de faire de son propre corps une œuvre à part entière, matière à la métamorphose : transformations, excroissances, opérations chirurgicales, mises en scène, travestissements, etc. Julie Crenn, critique d’art, souligne sa force, son humour et sa détermination à se jouer de la plasticité de son corps et de son apparence, et ce depuis son Manifeste de l’art charnel en 1975 ! Près de cinquante ans plus tard, Orlan est toujours une figure iconique de l’art contemporain qui a ouvert la voie aux artistes femmes. 

De l’individuel au collectif

Dans l’œuvre protéiforme de Pilar Albarracín, l’exposition a sélectionné une série d’autoportraits photographiques de facture classique. En apparence, seulement, car la main de l’artiste espagnole a fait son œuvre patiemment, redessinant le plastron des robes traditionnelles de flamenco de tracés anatomiques (squelette, intestins) ou poétiques (racines). Le tout sur fond de papier argenté froissé. Des représentations mi-déesses mi-madones qui donnent à voir l’extérieur et l’intérieur du corps féminin… Une autre œuvre singulière, réalisée à Istres, réunit un groupe de femmes couchées au sol, imbriquées les unes dans les autres et revêtues de la robe fétiche. Clin d’œil à une performance réalisée en 2018 au musée Picasso à Paris, intitulée En la piel del otro – dans la peau de l’autre qui évoquait les femmes assassinées en temps de guerre et les féminicides. Une autre image – forte – de la sororité.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Orlan et Pilar Albarracín
Premier volet jusqu’au 30 avril
Exposition collective
Du 6 mai au 14 juin
Le Polaris centre d’art, Istres
04 42 55 17 10