vendredi 10 juillet 2026
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HK, meneur de bal populaire

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HK © Simon Bugnon

HK n’en est pas à son premier buzz. Avant le titre viral Danser encore, inspiré par les restrictions liées à la pandémie, l’ancien membre du Ministère des affaires populaires (Map) avait signé, en 2010, On lâche rien, entré au répertoire des tubes des manifestations. Rencontre avec un amoureux des mots, de la pensée et des luttes.

Zébuline. Danser encore, le titre de votre tournée, est aussi celui d’une chanson qui a connu un parcours assez extraordinaire…

HK. Le point de départ est le deuxième confinement, quand l’art et la culture ont été décrétés non essentiels. C’est un choix de société avec lequel on n’est pas d’accord. L’art, la culture, la poésie, la musique font partie de la solution dans ce genre d’épreuve, pas du problème. Boire, manger, dormir, ce n’est pas suffisant pour se dire vivant. Cette incompréhension, ce désaccord, cette frustration, on les a traduits de la façon la plus positive possible, en écrivant cette chanson comme un cri du cœur. Puis on s’est filmés avec un téléphone, on a partagé la vidéo et ça a fait comme une trainée de poudre avec deux millions de vues en 48 heures. Les gens nous demandaient les paroles, les accords, la version instrumentale pour l’interpréter de mille et une façons. Le morceau a voyagé partout en France, les gens l’ont repris dans l’espace public, sur les places de villages, jusqu’au phénomène des flash mob…

Danser encore part donc en tournée ?
On se donne une année pour suivre cette chanson presque partout où elle est allée. On veut profiter de l’engouement qu’elle a connue, de ce qu’elle a représenté pour les gens qui sont juste heureux de se retrouver, de chanter et de danser ensemble pendant deux heures. Et nous sommes heureux de les retrouver. On finira l’année avec un concert à L’Olympia. C’est une tournée aux allures de bal populaire avec des places le moins cher possible et la gratuité pour les enfants. On retrouve tout ce qui fait notre univers, festif, enjoué avec une dimension militante. On n’est pas dans le divertissement. L’idée est de danser ensemble les yeux ouverts sur le monde et la société. Dans cette époque où beaucoup de choses sont faites pour nous diviser, nous enfermer, ces bals-concerts sont des instants refuges.

Vos trois dates en Provence ont lieu en salle. Cela ne doit pas être évident de conserver l’esprit de la rue.
On a travaillé le spectacle pour recréer l’ambiance d’un bal populaire. On embarque ensemble et notre pari est de faire oublier les murs. Je vais dans le public, des personnes du public montent danser sur scène… On reste dans l’esprit « à votre bon cœur, messieurs dames »

Danser, c’est une façon de lutter ?

Chanter et danser nous rappellent pourquoi on se bat. Une des plus belles choses qui me soit arrivée est d’avoir rencontré Stéphane Hessel. Il disait qu’il ne faut jamais oublier les raisons pour lesquelles on s’engage, ce vers quoi on veut aller. L’indignation n’est que le point de départ. Derrière, il y a un engagement pour une certaine idée du bonheur partagé.

Vous attendiez-vous à ce que deux de vos chansons, On lâche rien et Danser encore, deviennent de véritables hymnes du mouvement social et citoyen ?

Ce sont des cadeaux de la vie. On est un groupe alternatif voire artisanal, parfois besogneux, qui ne passe plus dans les grands médias. On essaie d’être constant sur notre chemin, fidèles à nous-mêmes et des choses magiques peuvent arriver. Une fois c’est déjà incroyable, alors deux… Le petit plus pour Danser encore, c’est qu’elle a dépassé le cadre militant et même nos frontières. Elle a été chantée en plusieurs langues. C’est un honneur, une fierté et une joie.

D’On lâche rien à Danser encore, justement, la France n’a-t-elle pas franchi une ligne jaune en termes d’autoritarisme et de répression ?
Quand on dit « la France », il faut faire attention : il s’agit du pouvoir, pas des gens. Cette France qu’on connaît parce qu’on la rencontre depuis quinze ans et qu’on aime, c’est celle de L’Auvergnat de Brassens, solidaire, fraternelle, humaniste, qui s’engage dans le quartier ou le village. Ça fait chaud au cœur de se dire qu’on n’est pas tout seul à partager les mêmes valeurs et à se battre pour des notions très simples. Quand on apprend à l’école « liberté, égalité, fraternité et démocratie », il ne faut pas s’étonner que vingt ou trente ans après on se batte pour ça, parce qu’on y a cru et qu’on a fait nôtres ces principes et ces combats. C’est surréaliste là où on en est aujourd’hui. Dès qu’on pose une pensée qui va à l’encontre de celle du gouvernement, c’est du « terrorisme intellectuel ». Ça dérive…

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Danser encore, HK
hk-officiel.com

Erika Nomeni, à coups de cœur

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Erika Nomeni ici avec la casquette de Dj Waka © Kevin Seisdedos

La distance qui sépare Erika Nomeni de son héroïne Aloé est, de son propre aveu, très mince. « Peu de choses nous distinguent. La seule chose qui m’éloigne d’elle, c’est que je finis par l’abandonner à la fin du récit, sans savoir ce qui pourra lui arriver. Et que moi, je ne sais toujours pas quoi faire de ma vie ! ». De nombreux éclats de rire ponctuent les confidences de cette autrice touche-à-tout, et tempèrent autant les élans d’enthousiasme que les poussées de désespoir. Tout semble à la fois drôle et tragique, à l’instar de cette scène d’ouverture nous présentant une Aloé « coincée chez [elle] entre les cafards et les punaises de lit », terrifiée à l’idée que la seconde espèce de nuisibles ouvre de nouveau la voie à la première. La définition qu’elle fait de Marseille, sa ville d’adoption après la banlieue parisienne où elle a atterri à son arrivée en France, est hautement métaphorique, et elle le sait : « On refait les façades, mais à l’intérieur est toujours aussi crade. »

Si L’Amour de nous-mêmes acte l’entrée d’Erika Nomeni en littérature, l’artiste touche-à-tout est déjà bien connue des Marseillais, sous le pseudonyme, entre autres, de DJ Waka :  rappeuse, beatmakeuse, elle s’est également investie dans le milieu associatif et audiovisuel, chez Baham Arts ou encore à Radio Galère. L’envie d’écrire lui est apparue comme une évidence, et le choix de son sujet, hautement autobiographique et politique, également : « Je ne me voyais pas écrire sur autre chose que l’amour. Je ne suis pas une universitaire : j’aime la fiction, c’est ce que je lis, c’est ce qui me travaille. »À ce goût de lectrice répond le désir, concomitant, de faire apparaître les siens dans le cadre trop rare de la fiction, là où les racisé·e·s et les LGBTQIA+ se voient souvent cantonnés au cadre du documentaire ou du plaidoyer. « Si on n’est que des objets d’étude, on n’existe pas vraiment. Ou du moins pas encore. »

Convergence des douleurs

Aloé est, comme Erika, « une femme noire, queer, prolo et en surpoids ». Des facteurs qui, loin de seulement s’additionner, se conjuguent, s’expliquent les uns les autres. Au sujet de ce corps mal-aimé, elle rappelle à quel point celui-ci a été façonné par des violences, sexuelles comme racistes : « À l’adolescence, j’ai pris le poids de l’immigration. Ma peau s’est déchirée, des vergetures sont apparues et, plus tard, se sont transformées en armure ». Nombreuses sont les fulgurances qui jalonnent ce texte écrit sous forme de lettres à une interlocutrice mystérieuse. La rappeuse dans l’âme s’accroche au poétique, au symbole, à ce « je » brandi comme la garantie la plus évidente de sincérité. « Il n’y a pas que des structures. Les traumatismes individuels, générationnels, sont toujours intriqués les uns dans les autres. Je voulais être le plus authentique possible. »Rien n’est passé sous silence des fragilités et des appétits de cette Aloé – car il s’agit souvent de la même chose. Rares sont ceux qui ont aussi bien mis en mots l’hyperphagie, mais aussi le goût de l’alcool et des drogues en général pour panser le mal-être, y compris et surtout en société, et dans les milieux militants. Ces milieux où se rejouent souvent, de façon plus insidieuse, des mécanismes de violence bien trop familiers.

« Cette difficulté d’être soi quand on nous demande de ne pas être, ou d’être en-dessous : c’est ce dont je voulais parler. Le cancre existe parce que le bon élève existe, et la norme ne peut exister que lorsque l’on fait exister la marge. Je voulais parler de comment certains espaces nous renvoient constamment à la marge, et nous demandent de jouer un rôle. » 

Résistance

Les rapports amoureux n’échappent malheureusement pas, à en croire l’autrice et son héroïne cabossée, aux rapports de domination. Ceux-ci établissent des hiérarchies entre les dark et light skin, entre l’homme, « gentil chasseur » et la « bonne proie », entre les blancs et les noirs, entre les hétéros et les queers, entre les cis et les trans. De quoi nourrir indéfiniment la misère sexuelle, la vraie, celle qui est avant tout affective ; ce « sentiment d’avoir trop d’amour à vendre sur le marché de l’amour » dont souffre Aloé. Un lexique bienvenu explicitera les différentes catégories auxquelles les personnages se voient assujettis, non sans humour ou distanciation. Avec une mention spéciale pour le « conficrush », c’est-à-dire le « coup de cœur en lien avec le confinement ». Le terme le plus passionnant demeure cependant celui d’« afroqueer », certes encore imparfait, mais indispensable « ne serait-ce que parce que, quand tu mets le terme « afro » quelque part, c’est tout de suite plus beau ! ». Et surtout parce qu’il nous rappelle « à quel point la noirceur est associée à la masculinité. Quand je croise de l’animosité dans la rue, je ne sais pas si elle vient du fait que je suis noire, grosse, queer… Mais la plupart du temps, on me mégenre, on me dit “monsieur”. Ce que je trouve assez drôle. Mais je sais que cela arrive très souvent à des femmes noires très féminines, très apprêtées, minces, maquillées, qui ont les cheveux longs… »

Vers l’avenir

Aujourd’hui, les lignes bougent, y compris pour cette autrice trop souvent malheureuse en amour, et désormais plus sollicitée. « En étant moins invisible, je ne m’attendais pas à devenir un objet à posséder. Je me rends compte que personne n’a envie de risquer d’être déplacé, de se sentir dépassé. »Lors de la transition de Mario, cet « amimour » qui est peut-être le seul, le vrai, Aloé se découvre « comme une dominante, capable d’être transphobe ». La tentation de la revanche socio-amoureuse existe, et avec elle celle du proverbe qui « invite à préparer deux tombes ». Mais l’autrice ne se pense pas très douée pour la revanche. Et on espère qu’elle nous redonnera à lire de ses nouvelles, le plus tôt possible.

SUZANNE CANESSA

L’Amour de nous-mêmes, Erika Nomeni 
Éditions Hors d’Atteinte - 19 €

Festival Tropisme à Montpellier : de l’art à profusion 

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Festival Tropisme 2022 - Inauguration © Marielle Rossignol

« C’est un festival boulimique : plus de soixante événements y sont programmés en moins de trois semaines », s’enthousiasme Vincent Cavaroc, l’inépuisable directeur de la Halle Tropisme. Il promet « un festival bouillonnant, une petite miniature de ce que l’on fait à l’année ». Avec la volonté assumée de mettre en lumière « une bonne dose de création », notamment « à travers des installations numériques qui essaient de réinventer le monde ». 

Une grande place est ainsi laissée au collectif 1024 à l’occasion de l’exposition 1024 Playground, laquelle promet d’en mettre plein les yeux et les oreilles dès son vernissage (4 mai à 18h30). Studio créatif et « label artistique », le collectif 1024 est cofondé par Pier Schneider et François Wunschel en 2007. Liés au collectif EXYST, qui avait marqué l’édition 2015 du Festival Tropisme [lire ci-dessous], tous deux se considèrent comme « des architectes de formation et des artistes de déformation ». À travers une quinzaine d’œuvres présentées, dont certaines inédites, le visiteur découvre un univers dans lequel les technologies de pointe rendent visible ce qui ne l’est pas. Des créations réalisées grâce aux logiciels MadMapper et MadLaser, conçus sur mesure pour leur permettre de repousser les limites de la création tout en explorant l’espace dans une immersion sensorielle et lumineuse originale. Chaque œuvre devient une expérience à elle toute seule, comme Playground, un parcours virtuel à appréhender comme un jeu vidéo avec lequel le visiteur peut interagir. Ou Core, une installation numérique destinée à donner corps à une bande-son créée par Laurent Garnier pour l’exposition Electro à la Philharmonie de Paris en 2019. Chaque samedi soir, Core se met en mode nightclub et se transforme en œuvre à danser pour vivre pleinement l’expérience immersive proposée par le collectif. 

Un festival de festivals

Côté expérimentation, ne pas rater la cinquième Nuit des ateliers (6 mai) : une journée et une soirée du côté du bâtiment des Ateliers Tropisme qui ouvre grand ses portes au public. L’occasion d’aller à la rencontre de sa centaine de résidents, dont de nombreux artistes, entre expérimentations, performances et DJ set du collectif Discotte, bien connu des noctambules montpelliérains. Car la « Tropisme touch », c’est avant tout le goût du collectif et des expériences communes. Ainsi, le festival s’affiche sans complexe comme « un festival de festivals » selon les mots de Vincent Cavaroc. Il y a tout d’abord une place de choix accordée à deux festivals marseillais venus en voisins : le Delta Festival, qui organise une des huit étapes de sa tournée-tremplin en monde open-air (le 5), et Le Bon Air, rendez-vous électro pointu de la Friche la Belle de Mai, dont le warmup invite le jeune prodige DJ-producteur allemand Palms Trax (le 7). 

Également au programme : la première édition du festival de Piñata Radio, webradio montpelliéraine, installée à Tropisme depuis trois ans, qui sait mieux que personne mettre en avant le meilleur de la scène locale à l’antenne. Ses créateurs, Thomas Manzarek et Maxime Ryckwaert, promettent « deux jours de festival, deux scènes, plus de trente artistes dont DJ Lycox et Dylan Dylan » (13 et 14 mai). Le festival Yung Fest apporte quant à lui une touche rap et hip-hop lors de la soirée d’ouverture de son festival (le 12) avec Mehdi Maïzi dans le cadre d’une Mouse Party assurément dansante. 

Laboratoire au long cours

À la programmation, on retrouve évidemment les partenaires musicaux de Tropisme à l’année comme le collectif My Life is a week-end, qui invite le déjanté Dabeull (le 19), ou les désormais incontournables soirées drag queen du collectif Folles de rage (le 21). De nouveaux événements sont testés dans le laboratoire au long cours qu’est devenu la Halle Tropisme, dont une intrigante soirée Discopatin·e, entre rollermania et sonorités disco mixées en live (le 20). Sans oublier toute une déclinaison d’événements culinaires du Brésil aux Caraïbes en passant par le Japon, d’ateliers spécial kids (avec du light painting dedans)… Et même l’inauguration d’un Café Caché (le 11). On vous avait prévenu : c’est non-stop pendant trois semaines !

ALICE ROLLAND

Festival Tropisme
Du 4 au 21 mai  
Halle Tropisme, Montpellier
tropisme.coop

Tropisme : d’un festival branché à une halle créative

Si le Festival Tropisme apparaît dans les radars des amateurs de musique et de création en 2015, il commence en réalité dès l’année précédente de manière itinérante dans la ville, prenant la succession du festival Montpellier à 100%. L’événement a entre-temps changé de nom, repris par la coopérative Illusion & Macadam, spécialisée dans la structuration et l’accompagnement des acteurs culturels. L’édition 2015, la première dont Vincent Cavaroc est directeur artistique, reste fondatrice : trois semaines de festival programmées presque à la dernière minute et une collaboration mémorable avec le collectif EXYST. Suivent une édition à la Panacée, une autre à Victoire 2. Portée par Illusion & Macadam qui a signé une convention d’occupation précaire avec la ville, la Halle Tropisme ouvre ses portes en janvier 2019 dans les hangars désaffectés de l’ancienne friche militaire de l’EAI. Le nom « Tropisme » s’impose malgré lui, portant les germes de ce qui faisait déjà le festival, entre goût de l’expérimentation artistique et ambiance festive, dans ce nouvel espace de 4.000 m2, entre bureaux professionnels et programmation grand public. Puis le festival se renomme Métropolisme en 2019, décidant d’explorer les territoires urbains. Arrive le confinement et les effets dévastateurs de la crise sanitaire, le festival n’est relancé qu’en 2022. « On a tout réinventé, c’était un mal pour un bien » reconnaît Vincent Cavaroc. Aujourd’hui, le lieu est au sein de la Cité Créative, un nouveau quartier dédié aux industries créatives et culturelles qui ne cesse de s’agrandir. 300 résidents y ont leur bureau à l’année, mais la convention d’occupation se termine en 2030 et déjà des projets de déménagement sont dans les tuyaux, notamment à l’ancien mess des officiers situé tout près, à l’entrée du parc Montcalm. De nouveaux défis en vue pour un lieu qui s’est imposé en quelques années comme un défricheur d’espace et d’idées créatives tous azimuts. L’hyperactif Vincent Cavaroc vient de rajouter à son CV la direction artistique de La Gaîté Lyrique à Paris. Ce qui promet de belles passerelles artistiques en vue. A.R.

Les finances aux abois, le Caravansérail (tré)passe

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Affiche de l'édition 2022 du festival Caravansérail

Tristesse et déception. Dans un communiqué intitulé « Année blanche pour le festival Caravansérail », les organisateurs de cet événement collectif marseillais dédié aux musiques du monde annoncent l’annulation de l’édition 2023, « en raison des contraintes économiques passagères que connait la Cité de la Musique », unique porteur financier de la manifestation.  Une édition qu’ils avaient pourtant préparée et espérée jusqu’au bout. Ou presque. « On s’y attendait un peu car nous étions tenus au courant des possibles difficultés financières de la Cité de la Musique, reconnaît Odile Lecour, directrice de La Maison du chant, structure partenaire avec Arts et Musiques en Provence et L’éolienne aux côtés de la Cité. Mais on a tout fait pour y croire… » Y compris en envisageant des alternatives moins ambitieuses qui n’ont finalement pas convaincu les coorganisateurs.

Du côté de la Cité de la Musique, sans minimiser le sacrifice de Caravansérail, la tendance est plutôt à relativiser la décision. Pour son directeur Éric Michel, « le festival n’était qu’une de nos activités parmi d’autres » dans cette maison qui propose une programmation tout au long de la saison, et dédiée avant tout à l’enseignement de la musique, à l’éducation artistique et culturelle ainsi qu’à la formation professionnelle. Et le responsable de pointer la triste banalité des raisons qui ont conduit à l’annulation de Caravansérail : « Ce qui nous arrive arrive probablement à énormément d’autres structures. Tout simplement parce que les frais de fonctionnement, cette année, augmentent voire explosent. Notre facture d’électricité a doublé… ». À cela s’ajoute les pertes financières liées au Covid comme la baisse du nombre d’élèves ou encore les coûts « imposés » par le contrôle des passes sanitaires. Mais le plus gros impact est celui de l’augmentation de la valeur du point et donc de la masse salariale, décidée au niveau national dans le cadre d’une convention collective : avec 105 salariés au compteur, la note atteint 90 000 euros par an. « Il ne nous restait plus qu’une solution : diminuer la voilure en nous resserrant sur nos missions principales pour préserver l’essentiel. C’est de la bonne gestion. » En auront fait également les frais cette année le Festival de la Magalone, certaines activités autour du hip-hop ou encore des résidences d’artistes, tandis que le recrutement d’un demi-poste est reporté.

Un trou dans l’agenda

La faute de la conjoncture donc et certainement pas d’une quelconque remise en question du soutien des collectivités qui accompagnent la Cité, Ville de Marseille en tête. Cette dernière, financeur principal de la Cité de la Musique, a même augmenté sa dotation de 5% soit 130 000 euros dans le cadre de la nouvelle convention qui lie les deux entités, quand Région et Département ont maintenu au même niveau leur participation. « Un effort considérable, pour Jean-Marc Coppola, adjoint (PCF) au maire de Marseille en charge de la culture, au moment où la Ville subit les mêmes augmentations de charges pour la mise en œuvre de son service public ». Un geste qui n’aura certes pas suffi à couvrir la totalité des besoins et donc à sauver le festival du mois de juin mais dont l’élu aimerait voir les autres collectivités s’inspirer. Et de regretter particulièrement l’absence persistante de l’État autour de la table alors que « le pôle des musiques du monde, dirigé désormais par Manu Théron, est devenu un outil unique en France en termes de création, de diffusion et d’accompagnement des artistes et répond à tous les critères pour obtenir un label national et un soutien financier à la hauteur du projet ». Ce pôle des musiques du monde de la Cité de la Musique, longtemps porté par Michel Dufétel, est d’ailleurs la cheville ouvrière d’un Caravansérail en pleine ascension dont la qualité des propositions artistiques conjuguée à une ambiance festive intergénérationnelle et à un souci d’accessibilité vont indéniablement manquer dans l’agenda culturel marseillais.

Un espoir en 2024 ?

C’est la deuxième fois en sept ans d’existence que ce festival, qui a trouvé sa place en ouverture de l’été, dans un Théâtre Silvain de plus en plus garni, est contraint à l’annulation. Après le Covid en 2020, c’est l’inflation et la guerre en Ukraine qui l’auront mis K.O en 2023. « C’est une très mauvaise nouvelle mais c’est une frustration raisonnée, consent Claire Leray, directrice de production de L’éolienne. Nous, on ne prend pas de risque financier et on ne pouvait pas exiger que la Cité de la Musique en prenne. » Une solidarité exemplaire entre partenaires compréhensifs et une bonne dose d’optimisme « pour repartir de plus belle en 2024 ». Reste à mobiliser des financements supplémentaires. Du côté de la municipalité, Jean-Marc Coppola « en appelle à l’État pour qu’il prenne ses responsabilités mais aussi au Département et à la Métropole ». À la Cité de la Musique, Éric Michel se convainc « que beaucoup de choses sont liées au contexte international et que c’est un mauvais moment à passer ». Surtout au regard de la somme très raisonnable à trouver pour permettre l’équilibre financier du festival : environ 70 000 euros. 

LUDOVIC TOMAS

Numéro Zéro remet les conteurs 

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Atlantic Bar © Solab Pictures

Du 2 au 7 mai, la 6e édition de Numéro Zéro, porté par la dynamique association La Miroiterie, déploie sa foisonnante programmation. Essentiellement à Forcalquier mais aussi Niozelles et Vachères, six journées sont dédiées aux jeunes et moins jeunes, pour explorer le cinéma documentaire. Une édition placée dans le sillage de Knud Viktor, ce « peintre du son » danois auquel Julie Michel consacre son film À l’écoute de Knud Viktor, projeté le 6 mai au cinéma Le Bourget. Et dont le lendemain, elle présente deux opus : Les Bulles, film « cellulaire » et Image VII, poème sonore en quadriphonie

Écouter toujours. Le vent, les oiseaux, le ver qui creuse le bois, la faune des collines dans les pièces sonores de Péroline Barbet-Adda (Passer l’hiver, Piste Animale). Ou encore le trombone et l’accordéon de Simon Sieger ainsi que la guitare et objets divers de Thomas Weirich, associés aux images du Nanouk L’Esquimau de Flaherty. Se faire sonner les 37 cloches du carillon de Forcalquier dans la performance Latences d’Alessandro Bosetti.S’émerveiller des sonnailles des troupeaux avec Iris Kaufmann (Beau bruit).Au cours d’une balade autour de Vachères,Écouter le minuscule avec Chloé Sanchez. Faire « Une promenade parlée à l’écoute des oiseaux »,guidés par l’historien de l’art Alexandre Galand

Un choix difficile

Jouer avec le son dans les nombreux ateliers proposés : pratique audio descriptive par Marie Diagne, atelier bruitage par Samia el Hadj,battle de doublage,atelier playback par Jean Boiron Lajous et Valentin Dijas. Entendre Les Voix de passage dans le film de Juliette Darroussin, immersion dans une cour de récréation où chacun essaie de trouver sa place. Tendre l’oreille aux paroles des résidents d’une maison de retraite, recueillies dans les années 1990 sur des cassettes dans le documentaire sonore de Théo Boulenger : Une Excursion extraordinaire. Ou retrouver le Karaoké domestique d’Inès Rabádan, à six voix, celles de trois femmes de ménage et de trois employeuses. Suivre la déambulation d’un acteur passant d’un rôle à l’autre, d’un discours à l’autre, dans Il faut se tromper de Jean Boiron Lajous. Pénétrer dans l’univers sensible des non-voyants avec un focus Johan Van Der Keuken, réalisateur de L’Enfant aveugle. Le choix sera difficile.

Sans quitter les Alpes, on voyagera aussi. À Arles, dès l’ouverture, dans un bistrot où se croisent « des récits de vie cabossée », mis en péril par la gentrification (Atlantic Bar en présence de sa réalisatrice Fanny Molins). À Villereau, au nord de la France, où une fausse alerte terroriste sème la panique dans le village (Excess Will Save us de Morgane Dziurla-Petit). En Pologne, pour une soirée consacrée à Marcel Lozinski. Dans les forêts du Canada (La Bête lumineuse, Pierre Perrault) et le Nord Vietnam (Children of the Mist de Hà Lê Diêm) où on marie encore les fillettes de douze ans. Au Brésil enfin, en compagnie d’Ariane Mnouchkine, grâce au film de Jeanne Dosse Todas por Uma, qui montre la création de la pièce As Comadres, « acte de résistance artistique, féministe et politique ». Radio Zinzine accompagnera ce festival fidèle à ses objectifs: « travailler la sensibilité, l’imaginaire, le contact avec le réel contre la virtualisation des expériences ».

ÉLISE PADOVANI

Numéro Zéro
Du 2 au 7 mai
Divers lieux, Forcalquier et alentours
07 69 82 85 28
festivalnumerozero.com

Propagations : Quand le son devient création

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Paysage de Propagations, GMEM © Pierre Gondard

C’est à Christian Sebille, directeur artistique du GMEM depuis 2011 et compositeur aux multiples facettes, qu’est confiée la soirée d’ouverture du festival Propagations. Son Paysage de propagations #1 Matrice s’installe ainsi dès le 3 mai au Conservatoire Pierre Barbizet. Pour la concevoir, l’artiste formé entre autres à la musique électroacoustique a fréquenté assidument le Cirva – Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques durant deux années de résidence. Sa création, convoquant le spectre sonore de l’orchestre de verre et la plasticité de cet objet fascinant à tous points de vue, se fera immersive et résonante, avec l’appui du Collectif Sonopopée à la conception du dispositif mécanique et numérique génératif.

La compositrice Julie Rousse lui emboîte le pas avec Métamorphoses, installation à retrouver tous les jours au Studio MOD à la Friche la Belle de Mai, dès le 4 mai. Installation également organique puisque l’artiste s’est intéressée aux rives du Rhône, des glaciers Suisse aux bords de la Méditerranée. La vision et la perception s’unissent de nouveau à l’ouïe dans cette œuvre multisensorielle. Le 3bisf accueille, le 7 mai, Écouter l’ombre, pièce composée et scénographiée par Anne-Julie Rollet et Anne-Laure Pigache invitant à plonger dans les oreilles de patients diagnostiqués schizophrènes. 

En Friche

La Friche la Belle de Mai demeure le lieu d’ancrage de ce festival gagnant décidément en ampleur avec cette troisième édition. Son Module accueille, le 4 mai, les créations de compositrices et compositeurs passionnants pour la soirée Sonord. Raphaëlle Dupire y présente D’Ici, là – Histoires dedans le paysage, pièce pour voix, oud et traitement sonore (manié par Sarah Procissi). Sébastien Béranger y crée Vi(e)revolte, œuvre conçue pour les saxophones de Joël Versavaud, membre de l’ensemble C Barré. Pierre Pulisciana y donne un extrait de sa pièce radiophonique Silloner. Et Sébastien Béranger y propose sa Pièce collective participative. Belle soirée en perspective, conçue en coproduction avec l’Hôpital Nord de Marseille.

Le Petit Plateau accueille quant à lui les inclassables Hervé Birolini et François Donato pour leur pièce pluridisciplinaire Tesla, aux sensibilités audiovisuelles. Musique, radio, cinéma s’y mélangent joyeusement.

Les 12 et 13 mai, le compositeur Bertrand Wolff propose aux auditeurs de découvrir Auscúltare, pièce pensée pour la soprano Raphaële Kennedy et la contralto Isabelle Deproit, ainsi que pour des haut-parleurs ultra-directionnels orchestrés par Guillaume Stagnaro.

L’Orchestre La Sourde plonge, le 11 mai, le public du Grand Plateau dans l’œuvre de Carl Philipp Emmanuel Bach, fils le plus illustre du célèbre Jean-Sébastien, dont l’ensemble à la croisée des genres (classique, jazz, musique ancienne…) va faire entendre toutes les coutures et développements possibles. Conçu sous la houlette du trompettiste Samuel Achache, du clarinettiste, saxophoniste et comédien Florent Hubert, du clarinettiste et saxophoniste Antonin Tri Hoang et de la pianiste Ève Risser, le spectacle entend questionner avec humour et musicalité le concept même de concerto. 

Le Quatuor Tana s’empare également de cette belle scène pour y faire découvrir des pièces composées par Giulia Lorusso, Francesca Verunelli et Ivan Fedele, où l’électronique se fraie un chemin de choix, accompagnée par la réalisation en informatique musicale de Benjamin Lévy.

CONCERTO CONTRE PIANO ET ORCHESTRE © Joseph Banderet

En scènes

Les scènes marseillaises emboîtent le pas à la Friche en accueillant des pièces lyriques et pluridisciplinaires. On retrouve au Zef, les 4 et 5 mai, le banquet musical La Rose des Vents, mis en scène par Marguerite Bordat et Benjamin Groetzinger et promettant de ravir oreilles comme papilles : les élèves du lycée hôtelier Jean-Paul Passedat y officieront sous la direction du chef cuisinier Emmanuel Perrodin, au son du violoncelle de Noémi Boutin. La Ralentie de l’artiste total Pierre Jodlowski fera résonner la voix de Clara Meloni et les percussions de Jean Geoffroy dans le Petit Théâtre de La Criée, le 6 mai. Avant que le Quatuor Béla ne s’immisce au Grand Théâtre, en deuxième partie de soirée, en compagnie du pianiste Wilhelm Latchoumia pour un programme mêlant joyeusement les genres. Les Départs de Feu entonnés par l’ensemble vocal Les Métaboleset l’ensemble instrumental Mutlilatérale, sous la direction de Léo Warynski, promettent d’enchanter le public de l’Opéra de Marseille, qui découvrira des œuvres de Rebecca Saunders, Franck Bedrossien et tant d’autres le 14 mai. 

Le Couvent accueille enfin le 14 mai à 15 heures les élèves des classes de composition électroacoustique du Conservatoire Pierre Barbizet et de la Cité de la musique, avant que Bérangère Maximin ne propose, à 17 heures, un concert pensé comme un parcours dynamique. De quoi conclure ce festival en plein air et en beauté.

SUZANNE CANESSA

Propagations
Du 3 au 14 mai 
Divers lieux, à Marseille et Aix-en-Provence
gmem.org

On continue ensemble ?

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Il y a un an, sous les voûtes bienveillantes de L’éolienne, dans le quartier résilient de Noailles, à Marseille, la future équipe de Zébuline lançait le défi de faire renaître un journal dédié aux artistes, à la création et aux lieux culturels dans le Sud-Est. Sans le moindre apport financier mais portée par les encouragements de lectrices et lecteurs ainsi que de nombreuses et nombreux actrices et acteurs de ce territoire culturel parmi les plus importants de France, présent·es ce soir-là. Et aussi, ne l’oublions pas, grâce à la main tendue du quotidien La Marseillaise, partenaire de combat pour le pluralisme de la presse, qui ne pouvait se résoudre à la disparition récente d’un mensuel culturel historique. Ainsi le 3 mai, proclamé journée mondiale de la liberté de la presse par les Nations unies, marque également la date anniversaire de la création de Zébuline, né dans un élan de solidarité dressé contre un certain fatalisme de la concentration et de l’uniformisation des médias. Une solidarité qui, au fil de ces douze mois de travail, s’est consolidée avec de nombreux partenaires, validant l’apport de notre titre à la vitalité culturelle de nos territoires.

« un combat permanent »

À leur tête, la Région Sud, convaincue de l’atout de disposer d’un titre au service de cette terre de culture et de festivals. Citons encore Les Théâtres ou le Mucem dont la fidélité de l’engagement nous honore. Et tant d’autres, aux contributions plus modestes mais tout aussi cruciales. Faire vivre un journal associatif et indépendant dans un contexte de rigueur budgétaire est un combat permanent. Et les belles paroles, qui nous promettaient la main sur le cœur de nous accompagner dans cette périlleuse aventure, de s’envoler, pour certaines, aussi vite que des promesses électorales. Combien de coups de fils infructueux, de « on reviendra vers vous » insincères, de rendez-vous sans lendemain ont failli mettre une nouvelle fois en péril l’existence de notre jeune titre. Nous n’ignorons pas les difficultés de chacun. Comme nous avons conscience de la nécessité de bâtir un modèle économique viable face à l’inaction de l’État dans l’indispensable chantier des aides à la presse. En attendant, nous ne pourrons continuer sans ressources publicitaires pérennes, sans subventions des collectivités, afin de ne pas contredire la satisfaction d’un lectorat grandissant.

La rédaction

Ceux qui nous mangent

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Résidence de création du spectacle « Les Ogres » de Carole Costantini avec les comédiens Sophie Warnant et Gilbert Traïna le vendredi 6 mai 2022 dans l’Usine du ZEF (La Gare Franche), scène nationale de Marseille.

Dans la compagnie marseillaise Vol Plané, Carole Costantini endosse habituellement les rôles énergiques, enthousiastes, celle qui entraîne les autres, souvent drôle, toujours forte. Pour la première fois, elle écrit, met en scène et incarne le rôle du conteur dans un spectacle très personnel à l’univers onirique et terrifiant affirmé : elle y parle d’enfance mal-aimée, l’histoire d’un Petit Poucet rejeté par sa mère parce qu’il est différent, malade, et qu’il ne parle pas. 

Le premier ogre c’est elle, cette mère interprétée avec sensibilité par un homme, Gilbert Traina, un acteur étonnant, qui assume sa cruauté mais rend aussi humain ce dégoût qu’elle éprouve pour ce fils qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne veut pas, qu’elle n’aime pas. 

Comment grandir face à un tel monstre ? Cette première partie, dans le cadre d’une famille sans amour, est suivie d’une (trop ?) longue errance, sans mots, dans une forêt onirique. 

Terrifiante humanité
L’enfant lui-même s’y révèle un ogre en devenir, qui tue et mange les oiseaux, se repait du vivant, s’enduit de sang, se couvre de fourrure. Sophie Warmant l’incarne avec sauvagerie et douleur, et le promène dans de beaux jeux d’ombres, de faisceaux de lumière et de fumées qui dessinent des ombres effrayantes (scénographie Aude Amédéo), sur la musique franchement terrifiante de Josef Amerveil.

Puis apparaît la véritable terreur, l’autre ogre, celui du conte, celui de la forêt profonde, qui veut manger l’enfant… Gilbert Traina, qui jouait la mère, lui donne la même ambiguïté toute inhumaine, d’une terrifiante humanité. Comme s’il était lui-même un Petit Poucet devenu adulte dans la solitude cruelle de la forêt. Parce que nos monstres, lorsqu’ils existent, sont justement des hommes.

Le suspense, la tension entre l’enfant et l’adulte se noue et se dénoue pour finalement sortir du conte, et permettre à l’enfant maltraité de revenir parmi les vivants, résilient, débarrassé de ses ogres. De ses terreurs ?

AGNÈS FRESCHEL

Les Ogres a été donné le 10 janvier au Théâtre de l’Esplanade (Draguignan), le 13 au Zef (Marseille) et les 16 et 17 au Carré Sainte-Maxime.
À venir
Du 28 février au 1er Mars, Théâtre Massalia, Marseille

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« Disco Boy », or noir et bérets verts

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Discoboy © Films Grand Huit

« Un film de guerre contre la guerre. » Voilà comment se présente Disco Boy, le premier long métrage français du réalisateur italien Giacomo Abbruzzese. Un film qui franchit les frontières géographiques et celles des genres cinématographiques comme musicaux, infusant dans la réalité un fantastique qui la remet peu à peu en cause.

Un jeune biélorusse Aleksei (incarné par l’acteur fétiche de Christian Petzold, Franz Rogowski) entre clandestinement en Europe avec Mikhail (Michal Balicki) qui se noie dans la traversée d’un fleuve. Arrivé en France, il s’engage dans la Légion étrangère qui brasse les nationalités, efface les identités, les passés difficiles et assure à ses recrues, une nationalité française au bout de cinq ans de service. Une de ses missions le conduit au Niger où Jomo (l’acteur gambien Morr N’Diaye) mène une rébellion contre les compagnies pétrolières qui pillent et saccagent le pays, soutenues par l’armée gouvernementale et les dirigeants corrompus. Une vue aérienne montrera une forêt déjà bien grignotée par les exploitations écocides.

Possession et dépossession

Cette jungle appartient à son peuple et Jomo appartient à cette jungle. Jomo aux yeux vairons. Beau et étrange. Au pays de l’animisme, de la transe, de la spiritualité des corps, de la médiation entre les vivants et les morts. Dans la nuit, autour du feu, il danse avec sa sœur Udoka (l’Ivoirienne Lætitia Ky) aux mêmes yeux dotés d’iris différents, charbon et or, dualité jumelle. Les destins de Jomo et Aleksei se croisent, alors que les milices pro-gouvernementales massacrent les habitants du village de Jomo. Dans un combat au milieu du fleuve Niger, filmé en caméra thermique, comme un clip psychédélique, les deux hommes s’affrontent. Jomo mourra. Mais est-ce si sûr ? Aleksei reviendra à Paris attiré par un night club, possédé par ses fantômes et ses remords jusqu’à une transmutation dont on ne dira rien ici.

On commence par un cinéma naturaliste qui met en scène l’immigration, documente l’intégration impitoyable des recrues dans la Légion – un entraînement-dressage qui n’a rien à envier à celui des marines américains –, si souvent montré sur les écrans. Les séquences qui suivent nous orientent vers le film de guerre canonique : arrivée nocturne d’un commando par le fleuve, avancée dans la jungle hostile, scène de guerre, hélitreuillage. Mais déjà, la réalité s’altère, puis se fantasme. Ce qui pourrait être assimilé à un stress post-traumatique chez Jomo, devient un voyage intérieur qui se substitue au périple géographique, bouleverse la linéarité du temps, le cloisonnement des espaces et s’arrête dans un night club parisien où danse sur scène, étincelant de sequins miroitants, la belle Udoka. Magnifique photo de la géniale chef opératrice Hélène Louvart !

La narration, elliptique (on ne saura rien du passé biélorusse du protagoniste dont le corps porte les tatouages des prisonniers), suit un rythme en ruptures constantes. Ruptures reprises par la BO qui intègre les bruits naturels de la jungle, les chansons de Piaf et de Lio, et l’électro du compositeur français Vitalic – signant ici une partition admirable. Discoboy est un premier film réussi qui, malgré son titre pailleté, nous plonge dans une noirceur inquiétante.

ÉLISE PADOVANI

Disco Boy, de Giacomo Abbruzzese
Sorti le 3 mai

Le film a été présenté par le festival Musique & Cinéma (compétition internationale).

L’éolienne prend le temps du récit

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Karine Mazel © X-DR

Ne pas se fier à sa dégaine d’éternelle adolescente, arborant blue jean et perfecto, ou à sa timide entrée en matière : « ça commence ? Bon, je vous préviens, ça va être long ! ». Karine Mazel est une oratrice redoutable : forte d’un jeu d’actrice si naturel et travaillé qu’il se laisse oublier, et d’un indéniable talent de conteuse, elle sait s’imposer le temps d’un seule en scène s’apparentant autant à la conférence théâtralisée qu’au one-woman-show vitaminé. Le principe de ce Tu parles, Charles ! est transparent dès l’ouverture : démêler la douzaine de pelotes de laine entortillées les unes sur les autres ; et avec elle, les nombreux malentendus autour des contes, décriés alors qu’ils sont, peut-être plus que jamais, indispensables. 

C’est l’intention qui conte

L’heure et les poussières qui s’ensuivent passent à une vitesse folle : on y assiste, amusés, à la confrontation de Karine, conteuse et fière de l’être, et de son amie Isa, qui lui avoue sa réticence à conter les grands classiques du genre à ses enfants. Sexistes, réactionnaires, ces contes si violents, si crus parfois qu’on se demande s’ils se destinent bien à des enfants ? C’est normal, répond-on à Isa : la plupart des contes merveilleux se destinent aux adultes, et seule une partie d’entre eux se révèlera appropriée pour les tous petits. Et quel besoin de se confronter encore et toujours aux mêmes histoires ? Mais pour les rafistoler, décortiquer et réinventer à notre tour, pardi ! Si tout un chacun ne sera peut-être pas en mesure d’apporter au Petit Chaperon Rouge ou encore au Prince Serpent la matière et la puissance que sait leur prêter la conteuse, ce réjouissant plaidoyer a de quoi les convaincre d’essayer. Et de quoi œuvrer pour un nouveau temps des récits.

SUZANNE CANESSA

Tu parles, Charles ! a été joué le 6 avril à L’éolienne à Marseille.