lundi 6 juillet 2026
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Virginie Despentes, ou les troubles d’un nouvel ordre

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Trouble © Amo Passicos

Quel est donc ce trouble qui agite le Rockstore et le remplit jusqu’à saturation d’une faune bigarrée en ce mardi soir ? Virginie Despentes, évidemment. Autant admirée que détestée, l’écrivaine de Baise-Moi comme de la mythique trilogie Vernon Subutex, était de retour à Montpellier. Et ce moins d’un an après sa lecture musicale du subversif Requiem des innocents de Louis Calaferte au printemps dernier. Pour ce nouveau concert littéraire intitulé Troubles, elle est une nouvelle fois accompagnée de ses compagnons de lecture, le groupe post-rock Zëro. Mais elle n’est pas seule sur scène. À ses côtés : Béatrice Dalle, icône du cinéma underground qui ne s’est jamais départie de son encombrante aura sulfureuse, et Casey, électron libre de la scène rap française qui revendique fièrement ses origines caribéennes. Les trois femmes avaient déjà été réunies sur scène par David Bobée pour le spectacle Viril, manifeste-pamphlet sur les luttes raciales, sexuelles, de classe et de genre. L’incandescent combat féministe et anti-raciste se poursuit dans Troubles à travers des lectures de texte des années 60 à nos jours, témoignant d’un féminisme de lutte. Lutte de classe, lutte de genre, lutte d’individualités. Poétique et politique se liguent pour nous embarquer loin, les voix se mêlent, s’accordent, s’individualisent aussi alors que le post-rock du groupe lyonnais est toujours aussi planant, dense, lancinant, voire entêtant. 

La lutte continue

Comme une BO de film dont on oublie l’existence, qui nous emmène l’air de rien vers des terres arides à la noirceur teintée de rébellion. Si le phrasé d’une Béatrice Dalle apparemment fragile est décevant, celui de Virginie Despentes est aussi percutant et efficace que ses mots alors que Casey se révèle slammeuse d’uppercuts dévastateurs à la rythmique infaillible. Accrochée à un poteau, la liste des textes lus nous fait office de fil d’écoute, ou plutôt de liste de lecture car impossible de savoir si l’ordre affiché a été respecté. On écoute Donna Haraway, Françoise d’Eaubonne, Audre Lorde, Mikki Kendall, Alana S. Portero, Pedro Le Mebel, Jean Genet, Paul Preciado et… Virginie Despentes, à travers son texte Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure. Difficile de se remettre de certains mots, de certaines émotions, de certains combats. Et c’est peut-être mieux ainsi car la lutte n’est pas finie. 

ALICE ROLLAND

Troubles de Virginie Despentes, Béatrice Dalle, Casey et Zëro a été présenté le 21 novembre au Rockstore de Montpellier

Baal, la danse de l’amour

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Baal © Marc Ginot

Souvent, les mots prennent corps avant de prendre sens. C’est ainsi que Baal débute par une danse dont on se demande si elle est martiale ou harmonieuse, interprétée par un virevoltant quintet de danseurs-acrobates. Viennent les mots. Des mots d’hommes qui parlent des femmes comme on aimerait en entendre plus souvent : « Je serai l’homme qui porte la femme qui traverse le plafond de verre ». Il est question de partage, de soutien, d’entraide… La danse, elle, est toujours là, fluide et intense. Arrive un groupe de femmes. Certaines veulent prendre la parole. Que nenni. Ces hommes, ceux-là même qui nous ont charmés de leurs belles paroles d’équité les en empêchent, faisant ressurgir les ombres trop vivaces du patriarcat. Les mots parlent maintenant de violence, sociale comme sexuelle, de rapports de force, d’éducation sexiste, d’homophobie… Malgré tout, pas à pas, de moins en moins impressionnées par les acrobaties masculines, les femmes s’affirment, commencent à donner de la voix. D’abord faible, leur voix s’étoffe, se transforme en chant, en hymne de résilience. La parole se libère en même temps que les corps se redressent et que la déconstruction opère. Pacifique, la colère gronde.

#MeToo et le monde de demain

Comme à chacune des représentations de Baal, créé en 2022, la chorégraphe Florence Bernad travaille avec un groupe d’amatrices, ici venues de Sète et Montpellier, ce qui lui donne l’occasion de travailler en profondeur sur l’égalité femmes-hommes, le féminisme, la toute-puissance des schéma patriarcaux. Des thématiques au cœur même du travail de la fondatrice de la compagnie montpelliéraine Groupe Noces. Pour ce spectacle, Florence Bernad s’est inspirée d’une tribune de Leïla Slimani parue dans le quotidien Libération en 2018 suite au mouvement #MeToo et intitulée « un porc, tu nais ? ». L’écrivain y souhaitait pour sa fille « un monde plus juste, où l’espace de l’amour, de la jouissance, des jeux de la séduction, ne seront que plus beaux et plus amples ». Dans ce spectacle, c’est bien l’amour qui vient rétablir la parité, celui de la danse, de la liberté, de l’écoute, du partage. Une fois que les mots ont été dits, dont on espère qu’ils ont été entendus, les corps se mettent en mouvement et se libèrent, hommes et femmes, ensemble. Un bel hommage à la grande chorégraphe Pina Bausch, laquelle disait, visionnaire : « Dansons, sinon nous sommes perdus ». 

ALICE ROLLAND

Baal du Groupe Noces était accueilli le 18 novembre dans le cadre de Temps de Cirques au Théâtre Molière Sète, Scène Nationale

Tout pour sa mère

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Lisette Lombé propose dans Eunice un texte à la recherche de la vérité, née du trouble causé par la disparition d’une mère.

Le court roman de Lisette Lombé, écrit presque entièrement à la deuxième personne, « tu », happe la lecture, par un thème ancré dans son temps : le questionnement du binarisme de genre. Mais il y parvient surtout par son rythme d’écriture, comme si la prose advenait directement de la pensée de l’écrivaine-narratrice, au plus près de sa naissance. Elle intègre l’ensemble dans une tranche de vie, une pliure biographique, à la fois douloureuse, mystérieuse et amoureuse : la perte de sa mère et sa rencontre avec Jennah. Le pronom « tu » est souvent redoublé, tel un signe de ponctuation, par le prénom du personnage, celui qui donne son titre au roman : Eunice. L’écriture est comme directement attachée au vivant, au corps. La prose respire en même temps que le personnage, l’écrit se parant de toute la chair concrète de l’oral.

Entre le polar et les genres
Les conventions du polar affleurent çà et là, dans le récit, car, pour Eunice, la mort de sa mère constitue un non-sens, une anomalie. Occasion pour elle de questionner le passé afin de percer ou mettre à jour les secrets familiaux, connaitre vraiment la femme qu’était sa mère, nouer une relation plus vraie avec son père, donner sa vraie place à sa tante Malou, accueillir, enfin, une relation amoureuse véritable.
Le texte, à travers cette quête de vérité, est fragmenté dans sa structure même : trois parties divisées en courts chapitres. Mais il l’est également à l’échelle de l’écriture, par l’insertion de listes de phrases et de mots, par lesquels Eunice slame pour elle-même, comme pour se donner du courage et avancer. Ils sont majoritairement conjugués à l’infinitif et c’est à partir de cette neutralité qu’elle décrit la réalité du désir, tel qu’il s’empare du corps, du sien et de l’autre. S’il est saisi par des mots crus, c’est moins pour leur trivialité, que pour leur force expressive, leur énergie vitale. « La petite fabrique à assonances et à allitérations cachée quelque part dans ton bide va se mettre en branle, les images commencent à t’assaillir. » Eunice découvre, par Jennah, au sein d’un atelier d’écriture-femme, la pratique poétique du slam : elle se découvre, alors, dans sa vérité.

Eunice de Lisette Lombé
Seuil - 18 €

FLORENCE LETHURGEZ

L’atelier géant de Claude Viallat

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Vue-atelier-©-dante-pannetier

Pour sa carte blanche au Carré d’Art de Nîmes, Claude Viallat a décidé de faire du musée une extension provisoire de son atelier, proposant une immersion sensible dans son œuvre.


C’est une première dans sa ville natale. À l’âge de 87 ans. Pour la première fois de son parcours artistique, le peinture et sculpteur Claude Viallat est au cœur d’une exposition monographique qui lui est dédiée au Carré d’Art, alors que le lieu fête ses 30 bougies.
Pour l’occasion, le Musée d’art contemporain dessiné par Norman Foster lui a permis d’habiter ses deux espaces d’exposition ainsi que son hall. Il n’en fallait pas moins pour donner à découvrir une œuvre « nombreuse et spiralée » comme l’explicite lui-même
l’artiste nîmois. Né en 1936, Claude Viallat a grandi à Aubais (à trente kilomètres de Nîmes) et étudié à l’école des beaux-arts de Montpellier puis de Paris avant de prendre la direction de celle de Nîmes à la fin des années 80, époque de son enracinement définitif
dans la cité gardoise. En 1982, une grande exposition lui est dédiée au centre Pompidou, récit subtil d’une déconstruction de la peinture par un artiste de l’abstraction qui a cofondé le mouvement Supports/Surfaces à la fin des années 60.

Des œuvres inédites

Intitulée poétiquement Et pourtant si…, cette exposition à Carré d’Art rassemble plus de 250 pièces, peintures et sculptures, réalisées entre 2015 et 2023, soit après la rétrospective qui lui avait été dédiée au musée Fabre de Montpellier en 2014. Pendant
une phase d’accrochage qui a duré quelques jours seulement, entouré de ses assistants, sous l’oeil bienveillant de sa femme, l’artiste a transformé les espaces mis à sa disposition en une continuité de son atelier, celui-ci n’étant situé qu’à quelques centaines de mètres seulement du musée d’art contemporain. D’ailleurs, à quelques exceptions près, dont un immense diptyque dédié à l’artiste flamenco Paco Ibanez datant de 2009, la plupart des œuvres exposées sont présentées au public pour la première fois. On y admire la signature de l’artiste : des tissus peints, qu’ils soient bâche militaire, drap chiné, chute de toile ou encore parasol, depuis longtemps émancipés de leur cadre, accrochés aux murs avec seulement quelques clous et agrafes.

Forme sans nom

Dans la lignée de Supports/Surfaces, le travail de Claude Viallat reste fortement marqué par l’attrait pour les matériaux pauvres, les matières recyclées, de même que le rejet d’une valorisation marchande de son travail. Témoin d’un flux de créativité qui ne tarit jamais, son œuvre se révèle en mutation constante, précaire et multiple, comme ces objets dont on ne sait s’ils sont sculpture ou assemblage, joyeuse et vibrante à l’image de ces couleurs dont la vivacité vient de son admiration pour des coloristes comme Henri
Matisse ou Auguste Chabaud. Reconnaissable entre mille, on retrouve cette forme sans nom, ni géométrique ni organique, devenue sa marque de fabrique indélébile. Lui la dit
« « quelconque », d’autres la nomment « éponge », « haricot » ou « osselet ». Depuis les années 60, elle inonde ses toiles, à la fois empreinte et contour, motif décliné à l’infini, imparfait et généreux. Grâce à elle, l’œuvre devient son propre sujet, l’abstraction une évidence poétique.

Future fondation

Immersif et vivifiant, cet accrochage donne à voir la genèse de l’œuvre à venir dans sa plus grande pureté. Au fil de la visite dans cet atelier géant, de nombreux indices nous sont donnés sur l’importance du geste, essentiel. Autant que la matière. Car Claude Viallat aime travailler au sol, tel un calligraphe. Parfois, pour se reposer, il esquisse à sa table des peintures où le taureau est roi, témoignant sa passion d’artiste méditerranéen pour la course camarguaise et la corrida. Art abstrait prolifique et peinture figurative : l’artiste n’est pas à une contradiction près. Son œuvre est également traversée d’une fascination pour l’art pariétal et d’un éminent désir d’universalité, de partage. Et pourtant si… raconte avec délicatesse et une grande liberté un art généreux et vivant entre couleur et matière. Ne vous étonnez pas de croiser Claude Viallat dans les salles du musée : il y passe presque chaque jour, accompagné de sa femme, d’amis, de galeristes… Et ne rechigne pas à répondre aux questions des plus jeunes visiteurs avec une patience non feinte. Après tout, il aura fallu près de 60 ans de création, dont 40 passées dans la cité gardoise, avant de proposer un tel voyage dans son œuvre bigarrée et féconde. Un monde qui ne cesse de se déployer, et se découvrira dans toute sa richesse dans la future Fondation Claude Viallat, portée par la ville de Nîmes, qui devrait voir le jour à l’horizon 2026.

Et pourtant si…,
Jusqu’au 3 mars 2024
Carré d’art, Musée d’art contemporain de Nîmes
carreartmusee.com

Avignon : la solidarité ça se nourrit 

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L'équipe du Festival des solidarités © DR

« Tout développement vraiment humain doit comporter le développement conjoint des autonomies individuelles, des solidarités communautaires et de la conscience d’appartenir à l’espèce humaine. » Cette phrase du sociologue Edgar Morin s’inscrit en exergue de l’édition 2023 du Festival des Solidarités, qui se tient du 27 novembre au 2 décembre. Animé à l’échelle nationale par le Crid (Centre de Recherche et d’Information pour le Développement), l’événement à Avignon et alentours est porté, depuis plus d’une dizaine d’années, par Latitudes et le collectif FestiSol. 

Près d’une quinzaine de rendez-vous sont programmés autour de la souveraineté et la démocratie alimentaire. Visite d’épicerie participative, de fermes alternatives, ateliers enfants (le mercredi), journée d’échange et de réflexions sur les enjeux liés à la terre nourricière (1er décembre), à ces activités diurnes, se greffent des soirées accueillies par certains théâtres d’Avignon et les cinémas Utopia. 

Théâtre et projections

Financement du génie génétique dans les pays du Sud (« L’Afrique, les OGM et Bill Gates »), conséquence de artificialisation des sols (« Du béton sur nos courgettes ») sont les thèmes abordés par lors des projections-débats des 27 et 28 novembre. Le Théâtre des Halles accueille Larzac, seul en scène de Philippe Durand sur le plateau du même nom et la gestion des terres agricoles par ses habitants (30 novembre). Le lendemain, au Théâtre des Carmes, place à Mathieu Dalmais et De la fourche à la fourchette, non l’inverse !, conférence gesticulée autour de produire et consommer différemment. 

Conçu comme une journée de fête, le samedi 1er décembre aligne visites de sites et ateliers-cuisine le matin, une kermesse baptisée « Décortiquons le système alimentaire », l’après-midi dans le Pré du curé du quartier Monclar, suivie de « On mange quoi ce soir ? » proposition de Théâtre forum, sur les injonctions à « bien manger » et la réalité du système alimentaire. En sus du spectacle, la Maison pour tous de Monclar accueillera le repas du soir, suivi du concert de La tête dans le bidon, steel band du centre social et culturel Totout‘Arts. 

Fondée en 2005, au sein de l’université d’Avignon, en vue de projets à but solidaire, culturel et social, l’association Latitudes s’est désormais professionnalisée et ses publics élargis. Le Festival des Solidarités demeure significatif de son champ d’actions, articulé autour de trois pôles : Interventions, événements, centre de ressources et d’initiatives. Une évolution qui relève de l’exemple. 

MICHEL FLANDRIN

Le Festival des Solidarités
Du 27 novembre au 2 décembre
Divers lieux, Avignon et alentours
festivaldessolidarites.org

Voyages « onigiriques »

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Après Vertige en 2022, Oni Giri, le groupe de jazz marseillais signe un nouvel album intitulé Le jardin des rêves. Une balade fantasque dans les hautes altitudes musicales

Les quatre musiciens d’Oni Giri (devoir des démons ou boulette de riz entourée d’une algue en japonais…) signent leur deuxième album, Le jardin des rêves. Et c’est bien un monde onirique, on dira « onigirique » que dessinent les huit compositions du pianiste Rémi Denis. En un jeu fluide où les thèmes tournent ostinato une musique envoûtante déploie ses orbes, échos des courts textes poétiques du pianiste, haïkus libres inspirés du quotidien, impressions fugitives saisies par les mots et transcrites musicalement. La Chanson pour cinq doigts qui ouvre l’album est inspirée d’une mélodie que le musicien a improvisée à une main au piano avec son fils sur les genoux.

Sommet orchestral

Le piano s’emporte en vagues joyeuses, ébauche une mélodie avec la trompette de
Christophe Leloil, rejointe par le reste du groupe, Say Nagoya au saxophone, Damien
Boutonnet
à la contrebasse et David Carniel à la batterie. Espiègle, Swing the Swiffer évoque les facéties de sa chatte, Swing. Nilgiris, du nom des « Montagnes bleues » situées à la frontière du Kerala en Inde du Sud, laisse à la contrebasse une partition subtile qui répond au lyrisme du piano, sans doute en raison de la couleur bleu mauve des fleurs de ces hautes montagnes qui fleurissent dit-on tous les douze ans…
Autres sommets avec Premières Neiges à l’enthousiasme fertile, le compositeur pose des
notes sur ses longs voyages… à pied ! En contrepoint, le piano délicatement fluide ouvre Le
Cri du Chewbiemouth des Forêts
que la faconde de la trompette et du saxophone conduit à
l’exubérance. Autre mythologie, Tale of the Golden Donkey, tisse avec élégance les thèmes
virtuoses des soufflants. Planant, 7 (oui, un chiffre parfois suffit, on l’interprètera comme on voudra), offre son atmosphère soyeuse au solo de bugle sur tapis de batterie et contrebasse. Enfin, Minuit dans le Jardin des rêves esquisse des paysages vaporeux où la nuit veloutée du
jazz nous enveloppe. Superbe !

Le Jardin des rêves, Oni Giri
Enregistré aux Studios La Buissonne

Les petites filles et la mort

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Au Théâtre du Bois de l’Aune d’Aix-en-Provence, Argyro Chioti interroge avec Eau de Cologne notre rapport à la mort et au souvenir

Créé en novembre 2019 au Théâtre National de Grèce, Eau de Cologne, le spectacle d’Argyro Chioti – sur un texte communément réfléchi puis écrit par Efthimis Filippou –, livre dès la feuille de salle le déroulé du propos : il s’agit de transmuter en eau de Cologne les mots que l’on souhaite communiquer à une personne défunte. Ici, ce sera un fils qui désire lire une lettre à sa mère, moment de haute poésie en une langue d’une pureté onirique. Comme dans une tragédie antique, l’important n’est pas là, mais réside dans le chemin dessiné autour du propos. Écho du chœur tragique, l’ensemble de cinq actrices compose un chœur énigmatique de petites filles qui mimeraient les grandes, effectuent des gestes cabalistiques, empruntés à une liturgie éleusienne. L’ambiguïté entre le caractère hiératique attribué aux rituels magiques et la désinvolture enfantine instaurent une distanciation qui renforce l’étrangeté de la scène.

Innocence et cruauté

Les enfants jouent, dansent, chantent (superbes compositions de Jan Van de Engel) sur des modes polyphoniques. Elles invoquent le « Saint Nez » qui permet le passage de la matérialité des mots aux invisibles fragrances d’un parfum. Ici encore on hésite entre la drôlerie des paroles de l’incantation dédiée au nez et le sérieux des choristes munies alors de cierges allumés. Le comportement imprévisible des jeunes prêtresses donne lieu à une saynète jubilatoire lorsqu’un téléphone portable se met à sonner, conduisant à une partie de foot tribale. L’innocence et la cruauté se conjuguent. Les agacements devant les hésitations du fils à lire sa lettre, cèdent la place à une oreille attentive, et au déroulé de la cérémonie, les phrases se transcrivant sur un écran roulant en dessins et couleurs. Un extrait de parfum (jasmin, fleur d’oranger, menthe poivrée) sera offert à tous les spectateurs, acteurs silencieux de ce moment initiatique bercé de chants et de chorégraphies déjantées. L’emploi du grec, surtitré en français, ajoute à la magie et à la musicalité de la pièce.  

Eau de Cologne a été donné les 16 et 17 novembre au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

Ce que laissent les étoiles

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Recueillir des paroles d’enfants

Le titre s’inscrit d’emblée dans une parenthèse : les points de suspension qui encadrent le terme « trace » semblent vouloir extraire du fil du temps le témoignage de ce qui n’en a été qu’une manifestation éphémère. Le travail du metteur en scène Olivier Pauls consiste ici à mettre en lumière le travail fantastique effectué par les comédiennes de la Compagnie Après la pluie dans les hôpitaux auprès des enfants malades. Peu importe la difficulté à établir le contact, le contexte hospitalier contraignant, les évolutions souvent trop tragiquement prévisibles des pathologies, les artistes sont avec les enfants qui posent des mots sur eux, leurs proches, leurs espoirs, leurs joies, leurs énervements, leurs désespoirs parfois, leur envie d’une vie normale où les devoirs scolaires et les chamailleries avec des enfants de leur âge seraient des instants de bonheur. Cela fait dix ans que les ateliers d’écriture ont été mis en place avec les enfants. Ces derniers sont évoqués avec tendresse, émotion, douceur, tristesse, amusement. Les textes mis en musique par Stéphane Cochini et accompagnés les musiciens Frédéric Albertini (basse, guitare, cajon) et Cyril Peron-Delghan (guitare et percussions) sont interprétés par trois comédiennes de la troupe, en alternance. 

Une comédie musicale en équilibre sur le fil de la vie

Cet après-midi-là, à l’Idééthèque des Pennes-Mirabeau, Agnès Audiffren et sa belle voix grave, Cathy Darietto et Céline Giusiano apportaient leur verve et leur sensibilité à l’interprétation joyeuse et expressive des chants, des histoires, mêlant aux vies bouleversées des enfants leurs réflexions, leurs trajets personnels, leur appréhension de la mort, de la vie, de ce qui reste de nous. Le désir de croire à quelque chose, même si la raison le réfute, accorde à la pérennité des mots le pouvoir de vaincre l’absence définitive au monde. Dire les textes de ceux qui ne sont plus est une manière de les faire perdurer, de donner un sens à ce qui n’en a pas, de dessiner de l’humanité face à la cruauté du temps qui arrache trop tôt les êtres à ce monde. 

Les trois comédiennes qui endosseront les rôles des trois émotions-clé du spectacle, Colère, Tristesse et Amour, entrent en scène affublées des vêtements de protection des personnels soignants, miment conversations, maladresses, disputes, puis, abandonnant le factice redeviennent elles-mêmes, expliquent leur travail, leurs rencontres, tissent entre les passages chantés dont les textes sont dus aux enfants malades un récit vrai au cours duquel les vies des artistes croisent celles des petits hospitalisés. Il n’est plus question de se projeter vers un avenir incertain et trop souvent bref, mais de vivre l’instant présent. Se développe alors une autre manière d’envisager l’existence, proche de celle qu’évoquait André Gide dans les Nourritures terrestres, s’adressant à Nathanaël : « saisis de chaque instant la nouveauté irremplaçable et ne prépare pas tes joies, ou sache qu’en son lieu préparé te surprendra une joie autre », prolongement du célébrissime carpe diem d’Horace, « cueille le jour » … Chaque instant tend ainsi vers la perfection : les chorégraphies impeccables, les gestes, les intonations, justes, habités d’âme, offrent au propos un écrin enjoué, subtil, drôle et poignant. Les expressions mobiles des visages et des corps passent par toutes les nuances des émotions, rendent compte de l’indicible, de même que les musiques, et permettent aux enfants de continuer à vivre à travers leurs paroles. Souvent les jeunes auteurs affirment leur volonté de transmettre, de laisser une trace. Voici Irma qui du haut de ses trois ans « fait des trucs-trucs rigolos », la « tchatcheuse » Kayna, huit ans, qui s’évade par les histoires, Orion qui, à huit ans, porte un regard d’une acuité époustouflante sur ce qui l’entoure et ce qui « l’énerve » (l’un des instrumentistes évoque sa rencontre avec lui et ses paroles qui l’ont impressionné : « les docteurs m’auscultent comme un bout de viande et ça m’énerve ! »). Les portraits défilent, attachants, saisis dans leur fragilité, leur courage. Face à l’éphémère, tout devient important, et s’impose alors la nécessité « de faire ce qui peut être fait » … Parfois la rémission, la guérison arrivent, « on gagne » contre la maladie et de toute façon, on gagne avec le sourire d’Héloïse qui explique que « même si on est dans les étoiles, on garde la vue sur les gens qu’on aime ». On rit à l’histoire de Princesse Tristesse, inénarrable de force comique, de la petite Victoria (quatre ans), on écoute la chanson de Zineb (six ans) sur la joie… Et si l’amour c’est la clé, il faut cultiver le beau : « l’important c’est de célébrer la vie jusqu’au bout ». « On respire ensemble, sourient les comédiennes, les chants sont une respiration que l’on partage avec les enfants ». 

Tour de force que ce spectacle qui nous fait rire, nous émeut, conduit à réfléchir et ce, sans jamais tomber dans la mièvrerie ni l’apitoiement délétère. Magnifique et bouleversant !

MARYVONNE COLOMBANI

…Trace… a été joué le 18 novembre à l’Idééthèque des Pennes-Mirabeau

Grand vent d’espoir au Zef

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Oumou Sangaré, la diva malienne, a mis le feu sur la scène nationale marseillaise

Elle est une star absolue, à la voix inaltérable, porteuse de la parole forte des femmes maliennes et de toute l’Afrique, toutes ses diasporas. Son dernier disque Timbuktu, parle de la capitale historique du Nord mais est très inspiré par le Sud malien et la musique de son Wassoulou natal, tout aussi guinéen et ivoirien. Elle y chante la puissance des arts, de la musique et de la danse qui ne sont pas « des marques de faiblesse mais de force et de civilisation ».
La grande dame parle à tous en femme libre, plonge dans le blues et le rock, laisse flotter des modalités guinéennes, des mélodies et des accords traditionnels. Elle structure ses chansons comme des litanies où elle martèle ses messages, sans couplet ni véritable refrain. Dans la salle le public, très nombreux, débordant des sièges, debout, chante en bambara avec elle, tendant les bras vers elle, électrisé… Elle chante l’amour, demande aux hommes de respecter leurs femmes et leurs enfants, et son message dans Timbuktu est avant tout un message de paix, dénonçant sans les nommer les divers djihadistes qui détruisent son pays, où la guerre est partout, et qu’elle ne reconnaît plus.
« Je chante pour vous faire danser mais aussi pour vous faire comprendre mon message : arrêtez la guerre ! » Ses mélodies, ses paroles, ses musiciens de haut vol – et musicienne à la basse – ses deux choristes au contrechant rendent le Mali universel, dans un show au rythme effréné…

Oumou Sangaré a chanté au Zef, scène nationale de Marseille, le 18 novembre.

« Backstage », un voyage initiatique

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Une chorégraphie endiablée, très sensuelle, où danseurs et danseuses en superbes costumes colorés s’étreignent, se repoussent alors qu’en fond de décor, sur de grands panneaux se succèdent des images de lieux pollués, d’incendies, de glaciers qui fondent, de terres assoiffées. Un spectacle de la compagnie de danse Sans frontières qui doit continuer jusqu’au  bout malgré la blessure à la jambe d’Aida (Atef Ben Mahmoud) : son partenaire sur scène et dans la vie, Hedi (Sidi Larbi Cherkaoui) l’a fait tomber après qu’elle l’a provoqué. Mais Il est vital pour la troupe qu’elle donne son dernier spectacle à Marrakech le lendemain. Il faut donc trouver au plus vite un médecin. Or on est en plein cœur des montagnes de l’Atlas. Alors que le minibus essaie de gagner la ville la plus proche, un animal provoque une embardée : deux pneus crevés. Commence alors une errance à travers la forêt, celle des songes et des cauchemars où vont se révéler peu à peu les liens qui unissent les membres de la troupe, les tensions qui les séparent. Une errance chorégraphiée comme un ballet à travers des paysages qui prennent à la  lueur de la lune les couleurs de la nuit puis de l’aurore. Des lieux oniriques comme dans certains films de Miyazaki. La caméra de Benjamin Rufi semble danser avec les personnages qu’elle suit à tour de rôle, nous livrant leurs espoirs, leurs secrets, leur envie de liberté, au son de la musique de la forêt. Le crissement des branches, le bruit du vent, les cris des bêtes, orchestrés par le compositeur Steve Shehan participent à l’envoûtement. « On voulait que ce soit un voyage initiatique » confie le couple de réalisateurs Afef Ben Mahmoud et Khalil Benkirane.

Backstage, leur premier long métrage, a demande plus de sept ans de préparation et réunit acteurs, chorégraphes et danseurs, de différentes nationalités : tunisienne, marocaine, algérienne, palestinienne, chacun parlant dans sa propre langue. « Dès le début, il y avait ce parti pris d’universalité, précise Afef Ben Mahmoud.Notre film se fonde sur la danse contemporaine ; l’expression corporelle n’a pas de limite, n’a pas de pays, n’a pas de frontière. Nous voulions rester fidèles à cette idée que ce soit dans le choix des décors, dans cette camera qui continue à danser, dans les sons de la forêt. Cette forêt qui parle, on l’a conçue comme une symphonie dansante. »

ANNIE GAVA

Backstage, de Afef Ben Mahmoud et Khalil Benkirane
Sortie en salles non communiquée