De la rigueur iconoclaste d’Herman Schmerman aux échappées chorégraphiques de See You, la Salle Garnier de Monaco a offert un diptyque où la danse se libère
Les Ballets de Monte-Carlo ont ouvert la soirée avec une œuvre de William Forsythe. Créé en 1992 pour le New York City Ballet, Herman Schmerman est un manifeste chorégraphique iconoclaste.Le titre est déjà une déclaration d’intentions : « c’est un titre charmant qui ne signifie rien. Le ballet ne signifie rien non plus. Ce sont juste cinq danseurs talentueux qui dansent », déclarait Forsythe à la création. Derrière cette apparente désinvolture se cache une révolution esthétique qui a bouleversé le paysage chorégraphique néoclassique.
La première partie est un quintette pour trois femmes et deux hommes. Les danseurs, vêtus de justaucorps noirs évoluent sur un espace scénique épuré concentrant les regards sur le mouvement. Forsythe y déploie son langage de déconstruction de l’académisme en se réappropriant les figures classiques. La musique électronique de Thom Willemsimpose une rythmique instable, martelée, qui génère une tension permanente.
Puis vient la rupture. Ajouté quelques mois après la création initiale, lors de la reprise par le Ballet Frankfurt, le pas de deux final forme un contraste saisissant. Après l’austérité, place à la fantaisie. Le binôme, interprété par Juliette Klein et Simone Tribuna, tous deux en jupettes jaunes, annonce le triomphe de la joie. Si la virtuosité masculine domine la première partie, le pas de deux inverse les rapports : la danseuse s’émancipe, domine même. Les rôles s’échangent et se brouillent.
See you
C’est le ballet See You du chorégraphe Paul Lightfoot qui attend le public en seconde partie. Cette création se distingue par sa forte dimension visuelle. Elle débute dans la salle : un à un ou en duo, les danseurs montent sur scène après quelques figures et se glissent derrière le lourd rideau moiré rouge et or, encore fermé. Lorsque les dix interprètes l’on tous franchi, il s’ouvre brutalement. Se révèle en fond de scène un ensemble instrumental – cordes et piano. Les danseurs, dos au public, le contemplent.
Deux univers se superposent alors. Le premier est immuable comme ce tableau de l’orchestre statique, vers lequel les danseurs semblent par moments attirés, aimantés. Il interprète en live la musique méditative de Max Richter. Le second est une douce folie chorégraphique qui se déploie en avant-scène sur les chansons au lyrisme onirique de Kate Bush : Wuthering Heights, mais aussi Jig of Life, gigue irlandaise pop-rock. Les deux mondes se télescopent dans un va-et-vient entre agitation et apaisement. Avec son esthétisme noir et blanc, ce ballet évoque les années 1980, celles de la new wave et de ces clubs où l’on dansait côte à côte, où l’on se croisait, s’effleurait sans jamais se rencontrer intimement, unis seulement par une fraternité générationnelle aussi forte que fébrile.
C’est finalement l’amour qui fait sortir les danseurs de scène. Une caméra filme deux couples qui s’éloignent : sur grand écran, on suit leur évolution. Ils ont rejoint la terrasse du Casino de Monte Carlo. Ils sont de dos pour nous, public. Ils regardent la Méditerranée, l’horizon. L’instant est sublime. Ils ont quitté la représentation. La vie réelle commence-t-elle là où la scène s’arrête, ou notre existence n’est-elle qu’une longue représentation ? interroge Lightfoot. Magie de la langue, See you en anglais veut aussi dire… À bientôt.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le spectacle s’est déroulé le 23 octobre, salle Garnier, Monaco.
Zébuline : Comment en êtes-vous venue à travailler sur le mythe de Don Juan ? Josette Baïz : J’ai toujours aimé m’inspirer d’œuvres littéraires. J’ai mené en parallèle des études de danse et de lettres modernes, et Molière a toujours compté pour moi. J’avais envie depuis longtemps d’approcher ce personnage à la fois fascinant et … toxique. Comme pour Oliver Twist ou Alice au pays des merveilles, j’ai voulu me réapproprier le texte à travers la danse. J’ai imaginé cinq versions : celle du trio classique Don Juan–Sganarelle–Elvire, puis une version autour de la rébellion masculine, une autre sur la libération féminine, une sur la mort, et enfin une sur la rédemption. Cinq manières de raconter un être qui rejette tout : la société, les valeurs, le mariage… J’y mêle le hip-hop, le contemporain, le krump, le waacking, la house, le classique aussi. Chaque univers révèle un visage du mythe. Les garçons portent la colère et la provocation, les femmes incarnent la puissance du désir et la liberté du mouvement. Aujourd’hui, les héroïnes assument la séduction, mais cela reste dangereux : Don Juan, homme ou femme, brûle tout sur son passage. La quatrième version, sur la mort, montre que tous les personnages viennent le hanter, provoquant sa fin, et enfin, dans la dernière version, il peut passer dans un autre monde et repartir à zéro.
Cette pièce est-elle réellement un adieu à votre compagnie ? Quel regard portez-vous sur ces quarante années ? C’est un passage plus qu’un adieu. Don Juan clôt un cycle. J’ai fondé Grenade en 1982, après le concours de Bagnolet qui m’a lancée dans le milieu contemporain. Quarante ans plus tard, je ressens le besoin de transmettre autrement. Je veux désormais me consacrer pleinement au travail avec les enfants et les adolescents. Ce projet-là a une vraie portée sociale : il réunit des jeunes de tous horizons, parfois issus de quartiers populaires, et leur offre une expérience d’ouverture, de confiance, d’espoir. Les danseurs de la compagnie professionnelle, certains présents depuis l’enfance, poursuivent leur route : professeurs, chorégraphes, interprètes ailleurs. Cette pièce leur raconte quelque chose, c’est un au revoir qui se fait dans la continuité et l’émotion.
Quel est selon vous le propre de votre travail avec les danseurs, jeunes comme moins jeunes ? Le métissage, sans hésiter. Nous travaillons sur le métissage des cultures et des techniques. On passe de la danse classique au hip-hop, à la danse africaine, orientale, au krump. Les jeunes acceptent tout, la barre le matin, puis le travail avec différents professeurs dans tous les styles. C’est notre ADN : mélanger les techniques, les cultures et créer quelque chose d’unique. Nous avons invité plus de quarante chorégraphes, de Wayne McGregor à Crystal Pite, en passant par Angelin Preljocaj ou Hofesh Shechter, et chaque rencontre oblige à se réinventer.
Mais surtout, ce qui m’importe, c’est l’humain. Mon travail n’est jamais abstrait. Il s’ancre dans la personnalité de chacun. Nous utilisons beaucoup l’improvisation, la composition, pour que les jeunes trouvent leur propre langage. Quand un chorégraphe reconnu crée pour eux, il relit son œuvre à travers leur regard. Cette sincérité, cette fraîcheur-là, c’est ce qui me touche le plus.
Comme chaque début de mois, la Cité des arts de la rue ouvre ses portes pour une programmation dominicale fédératrice
Connu des initiés sous l’acronyme UDAY, l’événement Un dimanche aux Aygalades accueille en chaque début de mois les visiteurs à la Cité des arts de la rue. Tel un rituel concocté par les structures résidentes, le programme dominical n’est à chaque fois ni tout fait le même, ni tout à fait un autre : marché de producteurs locaux (de 10 h à 14 h sous la grande halle), balade dans le jardin des Aygalades à la découverte de sa cascade insolite, conférence sauvage Voix d’eaux autour d’enjeux environnementaux (à 11 h, organisé par Les Gamarres)…
Pour les plus matinaux, Jean-François Marc propose une visite guidée de la Cité des arts de la rue et de sa fantasque histoire, dès 10 h. A 12h30, place à l’artistique : Lieux Publics programme cette fois une compagnie régionale, Les hommes de mains. Juché sur un tapis roulant de 5 mètres de long, le duo d’acrobates – Nicolas Moreno et Magdalena Hidalgo, mis en scène par Joris Frigerio – éprouvent un chemin de vie mouvant. Sur un sol en perpétuel déséquilibre, tour à tour contrainte à déjouer ou allié ludique, le main à main prend une dimension supplémentaire. Malicieusement nommée Immobiles, la performance rejoue durant 30 minutes la vie qui s’écoule, entre petits défis absurdes et temps qui se joue de nous, même quand nous tentons de le défier.
Fondée en 1967 par le cinéaste et philanthrope américain Jerome Hill, face à la Falaise de Cassis la Fondation Camargo a toujours été un lieu de création, d’accueil et de recherche interdisciplinaire . Avec cette première édition des Rencontres sur l’horizon, elle poursuit cette vocation en l’élargissant au public au cœur du Parc national des Calanques. Pendant deux jours, artistes, chercheur.es et penseur.es ayant séjourné à la Fondation vont dialoguer avec le public autour de problématiques contemporaines en lien avec le vivant.
Pour cette première édition, la Fondation s’associe à Lara Tabet, artiste plasticienne et médecin, orientant la programmation vers les écologies marines.
Entre terre et mer
L’ouverture se fera à 11h le 1er novembre avec une déambulation intitulée Les horizons invisibles guidée par le paysagiste Pierre David et Gaëlle Berthaud, directrice générale du Parc national des Calanques.
À 14h, la conversation inaugurale, placée sous le signe du paysage et du vivant et des continuités entre milieux terrestres et marins, réunira Gilles Clément, jardinier et écrivain et Véronique Mure, botaniste.
La clôture de cette première journée se fera en musique, avec Youmna Saba, Maya Al Khaldi, Dina El Wedidi autour de leur projet Milaha (navigation maritime en arabe) entre musique contemporaine et chants traditionnels.
Le dimanche débutera à 11h avec Aviso : penser depuis les océans et les mers, les résistances au capitalisme mortifère, lecture et rencontre avec la philosophe Elsa Dorlin. Pour se poursuivre de 14h à 16h30 par une présentation du travail de Lara Tabet, et de17h à 18h par Mille sortes de bleu, performance d’Olivier Marboeuf , « un poème hybride qui tisse ensemble des récits politiques, sociaux et écologiques du Grand Caraïbe avec des fragments des histoires de femmes de la famille de l’auteur ».
À noter également, tout le week-end, en visites libres, l’installation
Enter Corridors de Lara Tabet, des œuvres placées dans divers espaces de Camargo, réalisées lors de sa résidence en 2024-2025.
Une artiste qui a également conçu à la demande la Fondation Camargo un programme de films d’artistes Is it future or is it past? Waterways projetés pendant ces deux jours, des films signés Nour Ouayda, Lamia Joreige, Marianne Fahmy, Noor Abed.
Toutes les rencontres, performances et visites sont en entrée libre.
MARC VOIRY Les Rencontres sur l’horizon 1er et 2 novembre Fondation Camargo, Cassis
Samedi soir, le Dôme de Marseille a accueilli la troisième édition du Concert solidaire pour sauver des vies en mer, porté par la Fédération des mutuelles de France et le soutien de la Ville de Marseille. Cette année, suite au désistement de l’association SOS Méditerranée, l’enveloppe de fonds collectés sera départagée de façon égalitaire entre quatre associations : La SNSM(Société nationale de sauvetage en mer), leNavire Louise Michel, le Projet Aquarius et l’AAPPI(Aide aux populations précaire et immigrées).
La présidente de la Fédération des mutuelles de France, Carole Hazé explique que la démarche est plus globale : « on élargit le projet afin d’aider aussi les associations qui accueillent les exilés une fois arrivés sur terre ». A la fin du concert, elle annonce au public de 8000 personnes que plus de 110 000€ ont été réunis, mais ce chiffre pourrait s’élever à 130 000€ après le calcul de la buvette.
La SNSM
La Société de sauvetage en mer est une organisation bénévole présente dans toute la France. Ce soir, Fabien Marc de la station Berck-sur-mer dans le Nord Pas-de-Calais prend la parole pour nous présenter leurs actions, dont quasiment 80% sont aujourd’hui des opérations pour venir en aide aux réfugiés. En effet, avant 2020, leur station intervenait une dizaine de fois par an. En 2025, ils en sont à près de 70 interventions et 238 personnes sauvées de la noyade. Les bénévoles de la station ont suivi, en conséquence, des formations spécifiques pour le sauvetage de masse grâce à un partenariat avec SOS Méditerranée. L’association récolte aujourd’hui des fonds pour financer les nouveaux matériaux nécessaires : des bouées en forme de X et des radeaux de survie permettant d’accueillir un plus grand nombre de personnes, et spécifiquement conçus pour faciliter la remontée depuis l’eau.
Le Navire Louise Michel
L’association allemande navigue depuis 2020 la Louise Michel, un bateau de recherche et de sauvetage en mer, qui patrouille entre la Libye et l’Italie. Leur approche est féministe, antiraciste et décoloniale – rappelant ainsi que ces luttes sont interconnectées. Le navire qui a été financé par Bansky est devenu une œuvre d’art mais l’intervenant nous rappelle que l’association est autonome dans ses actions et ses prises de position. Il nous informe en live : « Hier soir, la Louise Michel a sauvé 34 personnes – dont 14 enfants. »
Le Projet Aquarius
Le projet Aquarius – dont le nom rend hommage à l’ancien bateau de SOS Méditerranée – est né à Rennes, en 2020, suite à la tentative de suicide d’un jeune élève lors d’une sortie à la piscine qui lui a fait revivre le traumatisme de la traversée et la mort de son meilleur ami. Ce sont les étudiants en STAPS, dont Enja Delépine, qui décident de créer ce projet de réappropriation de l’eau pour ces jeunes – qui sont surtout des mineurs non accompagnés. Le projet se décline en plusieurs étapes progressives : de la piscine, à la plongée, puis le canoë et le ski nautique avant finir avec un séjour symbolique à Marseille, au bord de la Méditerranée – lieu de la traversée. Avec une soixantaine de bénévoles dans les villes de Rennes, Chartres, Bordeaux et Toulouse, ils ont touché 150 personnes depuis leurs débuts avec pour but d’élargir leurs actions jusqu’à toucher 100 jeunes par an. L’association qui co-réalise les projets met en lien des éducateurs, des psychologues et des maîtres-nageurs. Sur la scène du Dôme, Enja emmène Sam et Sana pour témoigner de leurs expériences. Sam qui avait peur de l’eau et ne savait pas nager a appris à nager en une semaine grâce à ce projet.
AAPPI – Aide aux populations précaire et immigrées
L’association marseillaise a accompagné près de 3800 personnes cette année – dont plus de 2500 hors domiciliation. Ils travaillent en particulier avec les personnes issues de l’immigration, les personnes âgées, les jeunes et les familles monoparentales. Leur équipe est pluridisciplinaire et plurilingue – leur rôle étant d’accompagner ces personnes dans les différentes démarches administratives en proposant des permanences d’accueil et d’orientation pour l’accès à tous les droits. Ils œuvrent principalement pour les demandes de logement, et ensuite les accompagnent pour trouver un travail en les orientant vers des structures locales comme France Travail ou la Caf. Ils travaille aussi en partenariat avec Mot à Mot, qui propose des formations et ateliers linguistiques – la langue étant souvent une barrière à trouver un emploi.
LAVINIA SCOTT Le concert a été donné le 24 octobre au Dôme de Marseille
Le 15 septembre, devant une salle comble, le cinéaste François Ozon et son acteur, Benjamin Voisin sont venus présenter au cinéma Les Variétés à Marseille l’adaptation du roman de Camus, L’Etranger ; Zébuline les a rencontrés.
La parole au cinéaste
Depuis l’adaptation de Visconti en 1967 personne n’a osé transposer au cinéma L’Etranger. Qu’est ce qui vous a donné cette envie ?
Plein de gens ont essayé et se sont cassé les dents. On m’a dit : « C’est un livre inadaptable, un livre philosophique. Il y a une trame narrative au premier degré mais ça raconte des choses sur la relation au monde, sur la place de l’homme dans le monde. Je me suis lancé de manière un peu insouciante. Je me suis dit que je m’attaquais à un monument de la littérature française et je me suis rendu compte que c’était compliqué. J’ai eu les droits car la fille de Camus, Catherine Camus m’a fait confiance, a compris l’adaptation que je voulais faire : pour moi, c’était important de faire le film avec les yeux d’aujourd’hui. Depuis 1942, il s’est passé beaucoup de choses entre la France et l’Algérie et il me semblait important d’intégrer ça dans le regard sur cette histoire , de contextualiser et raconter aux spectateurs d’aujourd’hui ce qu’était l’Algérie française, des choses du passé que beaucoup ont oubliées et dont on parle très peu. Pour moi, c’était important de commence le film par ces images d’archives qui expliquent comment les Français voyaient l’Algérie française. A partir de là, l’histoire pouvait commencer
Il y a eu une adaptation turque en 2001 de Zeki Demirkubuz ou plutôt une transposition dans la Turquie contemporaine. Vous avez choisi de rester très proche du roman. Comment avez-vous travaillé ?
Il y a cette contextualisation et la volonté de développer des personnages féminins. Le personnage de Marie que je trouve très « décorative » dans le livre, je l’ai rendue un peu consciente de ce qui se passe. Pour moi, c’était important après avoir lu le livre de Kamel Daoud,Meursault contre enquête : il y est question du frère de l’Arabe. La femme est frappée par Raymond Sintès et je me suis dit : Qui est cette femme ?; et j’ai imaginé ce personnage. C’était important pour moi, qu’elle donne la parole aux Arabes qui ne l’ont pas et n’ont pas de nom dans le livre.
Dans le livre de Camus, les femmes n’ont pas la parole. C’est un monologue intérieur ; elles n’existent pas en tant que Personnages. Il y a une pensée philosophique, abstraite. Comment avez- vous articulé cela ?
C’est un équilibre entre les deux. En fait quand j’ai lu le livre, je me suis dit que ce livre était un mystère parce qu’il est universel. Il est universel parce qu’il nous échappe. Je pense que les chefs d’œuvre peuvent être interprétés de manière très différente. Chacun a sa vision de Meursault. Je me souviens que lorsqu’on a montré les premières images du film, certains ont dit que Meursault n’était pas cela. Dans le livre, il n’est pas décrit. Chacun a imaginé cette histoire dans sa tête et l’a mise en scène ! C’était compliqué ! Et la pensée de Camus ! Je ne suis pas du tout philosophe mais j’étais passionné. J’ai lu toute sa pensée : j’ai relu Le Mythe de Sisyphe, j’ai lu ses descriptions de l’Algérie. Je me suis nourri de son univers et j’ai essayé de traduire sa pensée. Le livre a quelque chose d’un peu nihiliste à la fin mais quand on discute avec des spécialistes de Camus, ils nous disent que Camus, c’est L’Homme révolté, c’est la révolte. D’où la dernière scène avec le prêtre où il explose, exprime ses émotions et dit « J’ai été heureux. » Il est capable de ressentir le moment présent et se rend compte qu’il a été heureux.
Vous citez même par le fantôme de la mère des réflexions sur la guillotine et la peine de mort sur laquelle Camus a beaucoup écrit…
Oui, c’est important que la mère soit incarnée, la mère dont tous les lecteurs parlent car c’est la première phrase du roman. Je savais que tout le monde m’attendait au tournant. J’ai détourné le piège en commençant par une phrase du livre qui est dans la deuxième partie quand il arrive dans la prison, qu’on lui demande ce qu’il a fait et qu’il répond : « J’ai tué un Arabe ». Et commencer le film ainsi me permettait de donner une vision sur la sœur. En 1942, commencer le livre par « Aujourd’hui, Maman est morte » c’était révolutionnaire. Aujourd’hui, c’est moins surprenant. « J’ai tué un Arabe » est plus choquant pour le spectateur.
Dans le roman, le personnage de Meursault est énigmatique et on a du mal à le cerner. Il le reste dans votre film. Pour l’incarner, Benjamin Voisin qui incarnait David Gorman, un jeune homme solaire dans Eté 85. Avez-vous pensé à lui tout de suite ?
On avait un autre projet ensemble qu’on n’a pas réussi à faire et très vite, j’ai pensé à lui parce qu’en fait, en lisant beaucoup d’interviews de Visconti, sur son film, j’ai appris qu’il n’aimait pas son film, produit par Dino de Laurentis, et surtout le casting. On lui avait imposé Mastroianni alors que son choix était Delon. L’Alain Delon de Samouraï et de Plein soleil correspondait beaucoup mieux. C’est bizarre de voir Mastroianni jouer Meursault : avec son coté nonchalant, méditerranéen, il ne correspondait pas vraiment au personnage mutique. Moi, j’avais l’impression que puisque c’était un personnage pour lequel, on n’a pas d’empathie, il fallait jouer sur une forme de fascination. Il fallait un acteur mystérieux, avec une force intérieure, beauté et sensualité. La sensualité, c’était très important pour Camus et j’ai tout de suite pensé à Benjamin. Le filmer en noir et blanc fonctionne bien, me semble t-il
Comment l’avez fait travailler ? Que lui avez-vous donné comme direction de jeu ?
Je lui ai donné à lire Notes sur le cinématographe de Bresson qui ne parle pas des acteurs mais des modèles. Je lui ai demandé de s’abstraire, de ne pas avoir de réactions, d’être dans son monde intérieur. C’était très compliqué pour ses partenaires qui disaient : « Qu’est ce qu’il est désagréable ! » Il était vraiment ce personnage.
L’articulation entre la vie, la sensualité et l’aridité d’une thèse philosophique, se fait par la lumière. Le traitement de la lumière nous impressionnées. C’est ce qui façonne le récit…
Le soleil est très important pour Camus : c’est le plaisir et ça tue. On a tourné à une période où il n’y avait pas tout le temps du soleil et c’était un peu compliqué. On a fait beaucoup d’essais avec la caméra, pour voir comment filmer avec la pellicule, voir comment rendre la chaleur et le coté aveuglant de cette lumière du soleil. On a tourné au Maroc parce qu’on ne pouvait pas tourner en Algérie. En général, quand on veut décrire Alger à cette époque, on tourne à Tanger. Il y a beaucoup de documents dont on a pu s’inspirer. Je ne connais pas l’Algérie mais on m’a dit qu’on avait vraiment l’impression d’être à Alger.
La parole au comédien, Benjamin Voisin
Quand François Ozon vous a proposé d’incarner Meursault, quelle a été votre réaction et ce personnage si particulier vous a-t-il fait peur ?
On avait le projet d’un film avec François (Ozon) qui ne s’est pas fait pour différentes raisons : c’était un film en trois parties dont une sur un jeune homme un peu désillusionné un peu hors de l’humanité et qui avait un penchant suicidaire. Puis il a relu de son côté l’Etranger et on en a parlé ensemble. Moi c’était un de mes bouquins préférés et dans la continuité des choses on s’est dit pourquoi pas l’imaginer au cinéma. Il a écrit une première version de scénario et voilà. Donc moi je n’ai pas intégré ce film de manière normale. Les choses sont arrivées sans le coup de fil un peu violent « je pense à toi pour ce rôle ». J’étais là. J’avais déjà en tête le jeune homme dépressif du projet initial. Glisser dans le rôle de Meursault, ça s’est fait dans une forme de continuité. Après non, je n’ai pas eu peur. J’ai peur quand je monte sur scène et que j’entends la rumeur du public, mais jamais des échéances cinématographiques qui m’exciteraient plutôt. J’adore les responsabilités et j’étais heureux de donner mon corps à Meursault et ma version du personnage
Vous avez dit que L’Etranger était l’un de vos livres préférés : en tant que lecteur, imaginiez-vous Meursault sous vos traits ?
Non, si je pouvais m’imaginer en Raskolnikov ou en Lucien de Rubempré, je ne m’identifiais pas du tout au héros de Camus : je l’imaginais plus vieux. En plus, je suis d’un tempérament, très éloigné du caractère premier du jeune Meursault. Plus extraverti, plus dilettante. J’ai travaillé ce personnage sous la surveillance de François qui ne dirige pas beaucoup et se contente de dire oui ou non. C’est Pialat qui disait que 70% de la direction d’acteur, c’est du casting. Et c’est vrai, après ce n’est pas seulement choisir la bonne personne mais c’est encore lui faire confiance pour le trajet qu’il va parcourir de son côté en préparation, en documentation, en rêverie. Et voilà j’ai travaillé et je me suis un peu décalé de moi-même.
En même temps Meursault est un personnage insaisissable dans le roman, comment s’en saisit-on ?
Ben, c’est très dur. C’est très abstrait. J’avais un déclic et j’essayais de voir avec les gens ce qui se passait en étant Meursault. Ça met une tension terrible dans la vie normale : on ne donne pas de réponses, on revient à quelque chose de plus sombre et absurde, on nait, on vit, on meurt. Et je guettais dans leurs yeux ce que moi j’avais ressenti à la lecture du livre.
En jouant l’Etranger, avez-vous découvert des choses qui vous avaient échappé à la lecture du roman ?
Oui, j’ai mieux compris la philosophie de Camus. Tout peut être oui, tout peut être non. Quand j’entendais Rebecca Marder qui me disait : « Mais tu m’aimes ? » et ma réponse : « ça ne veut rien dire », un mois avant, pour moi, ce n’était qu’un texte. Au moment du tournage, c’était vrai ! C’est vrai que ça ne veut rien dire « Je t’aime »
Comment l’Etranger paru en 1942 peut-il être perçu par les Jeunes d’aujourd’hui ?
Je crois que les jeunes redoutent l’image qu’ils renvoient aux autres, cherchent l’approbation. Les vidéos postées sur les réseaux contribuent à ce conformisme. Meursault leur propose l’image de quelqu’un qui n’est pas ému par ce que pense la société, qui ne joue pas le jeu imposé par le collectif, qui reste vrai et qui malgré tout, devant la mort, sait qu’il a été heureux. C’est quelqu’un qui est normal, qui n’est pas marginal mais qu’on pousse vers la marginalité.
Est-ce qu’il y a eu des séquences qui ont été particulièrement difficiles à tourner ?
La séquence de la prison à la fin quand l’aumônier (Swann Arlaud) vient voir le condamné et où tout éclate et dans la confusion, prend sens. François voulait de l’émotion. On l’a tournée de 15 manières différentes, en riant, en pleurant, en criant, en hurlant. Le montage a retenu un peu de chaque manière. Mais je peux vous dire que j’ai bien dormi après !
Entretien réalisé par Elise Padovani et Annie Gava
La quarantaine, pas très séduisant, chômeur, alcoolique, pauvre, dépressif, domicilié chez sa mère, sans ami, père d’une adolescente qui vit chez la sienne. Auteur de deux recueils vieux de 20 ans, qu’il trimballe, jaunis sous son bras. Irresponsable, inadapté social, un tantinet pleurnichard et totalement intransigeant dans sa posture de poète maudit qui ne supporte aucune concession à la vie pratique. Voilà en quelques traits, Óscar Restrepo, « le Poète » dont Simón Mesa Soto brosse le portrait dans son dernier film, et qu’il parvient, contre toute attente, à nous rendre attachant.
On est à Medellín. Óscar (Ubeimar Rios) conduit sa mère à ses rendez-vous médicaux, fréquente la Maison de la poésie où autrefois il a brillé mais où plus personne ne s’intéresse à lui. Dans sa chambre la photo du poète suicidé à 30 ans, José Asuncion Silva, son idole, qui le regarde sévèrement et le conforte dans sa vocation. Il essaie de parler à Daniela (Allison Correa) sa fille, gênée d’avoir un père qui l’attend, ivre comme Bukowski, à la sortie des cours, lui tape de l’argent tout en lui promettant qu’il financera ses études. Teresita (Margarita Soto), sa sœur lui lance un ultimatum : soit Óscar accepte le poste de professeur qu’elle lui a déniché, soit il est viré du foyer familial. Pressé de toutes parts, Óscar finit par se trouver dans une classe de lycée à proclamer des poèmes désespérés. Car pour lui qui cite Wilde : « Où il y a de la souffrance il y a un sol sacré. »
Il y rencontre Yurlady (Rebecca Andrade) une jeune fille venue d’un milieu très défavorisé, un peu boulotte, discrète qui écrit des poèmes. Juste comme ça, sans prétention, pour exprimer ce qu’elle ressent. Celui qui se revendique « Poète », découvre les textes simples et lumineux de celle qui n’a pas l’intention de l’être. Il veut la sortir de son milieu, changer ses rêves d’avenir trop prosaïques pour lui : être mère, coiffeuse, manucure. Il la traîne à la Maison de la poésie. Le directeur, un bellâtre prétentieux et cynique qui sait se vendre, est conquis par la qualité des poèmes de la jeune fille. Il flaire surtout une occasion de se valoriser en mettant en avant « une défavorisée ». Il la propulse à la télé aux côtés d’un rappeur aux 80 000 abonnés You tube et l’inscrit au festival de poésie annuel. Óscar fulmine devant le tour que prennent les choses. Yurlady rechigne à jouer le rôle qu’on lui impose. Mais sa famille-tribu, plus proche de celle de Parasite de Bong Joon-ho ou de celle d’Affreux sales et méchants d’Ettore Scola, que de celle des Pauvres gens de Victor Hugo, la pousse à accepter. S’ensuivront une série de rebondissements qui conduiront Óscar à la catastrophe ou à la rédemption ou peut-être aux deux.
Le réalisateur construit son film en quatre chapitres dont les titres entrent en dissonance avec leur contenu. Il les jalonne de disputes qui opposent Óscar au reste du monde. Óscar, le mauvais père (qui est resté un enfant), le mauvais fils, le mauvais mari, le mauvais enseignant et peut-être le mauvais poète, dont la pureté n’a rien d’exemplaire.
Ces dialogues interrogent l’utilité de l’art, son rapport à l’argent, sa récupération par les forces dominantes. Gabriel Garcia Marquez sur un billet de banque et l’anachronisme chronique de la poésie dans une société marchande. Discours sérieux qui bascule sans cesse dans le burlesque, la parodie, la satire. Un miscellanée de registres et d’influences avec, en contrepoint, une clarinette jazz, clin d’œil humoristique à la comédie newyorkaise. Tourné en 16 mm, en raison, dit le réalisateur de « sa texturedésuète », de « son côté brut et imparfait », mais surtout, avoue-t-il « pour le plaisir », cette « comédie colombienne sur les poètes » avec dans le rôle-titre un acteur non professionnel, peu bankable sur le marché du cinéma latino américain, a obtenu un Prix du Jury très mérité au dernier festival de Cannes, Section Un certain regard.
l'Étranger de François Ozon@Carole Bethuel-FOZ-Gaumont_France2 Cinéma
« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas » voilà un des incipit les plus célèbres de la littérature française. L’Etranger, premier roman de Camus paru en 1942 est ce qu’on appelle un « classique » et il faut un certain courage pour le porter à l’écran.
Un antihéros auquel on peine à s’identifier et pour lequel on ne ressent aucune empathie. Un jeune homme qui ne sait pas, ne joue pas, ne ment pas, et pour lequel rien n’a vraiment d’importance. Une œuvre qui met en scène la philosophie de l’absurde du romancier et demeure profondément dérangeante. Visconti s’y est essayé il y a 60 ans. C’est aujourd’hui le tour de François Ozon qui quitte les forêts humides et le drame chabrolien de son précédent opus « Quand vient l’Automne » pour l’été algérois, la terre sèche et la mer dans une épure en noir et blanc traversée de lumière.
Le réalisateur suit assez fidèlement la trame du roman. Meursault (Benjamin Voisin), petit employé célibataire, vit à Alger dans les années trente. La nouvelle de la mort de sa mère ne semble guère l’affecter. Il prend un congé, se rend hors de la ville à l’asile où elle vivait, ne veut pas voir son corps, la veille distraitement avec les pensionnaires, suit le cercueil au cimetière. Et brille par son indifférence. Plus tard, il se rend aux bains d’Alger où il rencontre Marie (Rebecca Marder), une dactylo. Ensemble, ils vont au cinéma voir Fernandel dans Le Schpountz. Ils initient une liaison. Meursault croise ses voisins, l’horrible Salamano (Denis Lavant) qui bat son chien, et l’odieux Raymond Sintès (Pierre Lottin) un maquereau qui bat sa « poule » Djemila (Hajar Bouzaouit). Entraîné dans les embrouilles de Raymond, Meursault tue sans raison apparente sous un soleil implacable le frère de Djemila qui voulait la venger. Il sera condamné à mort. Non pas parce qu’il a tué un « indigène » mais parce que son insensibilité aux codes sociaux, font de lui un étranger. Il meurt en refusant l’assistance d’un prêtre et en souhaitant « qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de son exécution et qu’ils l’accueillent avec des cris de haine. »
Fidélité et appropriation
Si à rebours du roman, le réalisateur recourt à quelques flashes back, contextualise les événements, donnant à voir cette Algérie « française » où monte la tension entre colons et Algériens, s’il donne nom et sépulture à la victime arabe de Meursault et plus de consistance aux personnages féminins, il conserve tout le mystère du personnage-titre, incarné ici avec force par Benjamin Voisin. Quasi mutique, vu de l’extérieur à travers ses gestes quotidiens, sans qu’aucune émotion n’affleure sur son visage, Meursault ne reprendra les mots de Camus que plus tard, quand il quittera sa passivité pour une dernière révolte, avant de s’ouvrir pour la première fois « à la tendre indifférence du monde ». Cette parole camusienne des Réflexions sur la guillotine portée aussi par le fantôme de la mère.
La réussite du film de François Ozon tient à cette fidélité et cette appropriation.
Le choix du noir et blanc devient ici une évidence. Jouant entre le flou et le net, juxtaposant la reconstitution historique et l’abstraction onirique de décors minimalistes. Passant de la surexposition des corps dénudés à l’ombre moite d’une chambre ou d’une geôle. Glissant des yeux du protagoniste éblouis par un soleil impitoyable à la lame miroitante du poignard de l’Arabe. De la surface scintillante de la mer au tranchant étincelant de la guillotine, le réalisateur et son complice, le chef op Manu Dacosse, façonnent ce récit par la lumière, donnant chair et sensualité à l’idée aride de l’absurdité.
ELISE PADOVANI
L’Étranger de François Ozon, en salles le 29 octobre
Il y a des instants de grâce où l’on se dit que l’on assiste à un moment qui restera dans les mémoires. Ce fut le cas ce dimanche avec les chanteurs de Musicatreize, accompagnés par l’ensemble instrumental UnitedBerlin et dirigés par le chef Roland Hayrabedian. Composés en 1964, les Folk Songs de Luciano Berio pour voix et ensemble de sept musiciens sont devenus un classique du répertoire vocal du XXe siècle. Hayrabedian et ses chanteurs s’en sont subtilement emparés en jouant avec l’espace du Foyer Reyer.
Certaines interprètes évoluent du fond de la salle vers la scène. L’air Rossignolet du bois surgit du haut d’un balcon. Les voix, succession de solos masculins ou féminins, circulent, dialoguent avec la harpe ou l’alto. On apprécie pleinement le choix de Berio de ne pas avoir utilisé le violon dans cette œuvre, privilégiant les tessitures graves de l’alto et du violoncelle. Parmi les moments les plus saisissants, le poignant chant arménien Loosin yelav et Ballo – composition originale de Berio – au lyrisme symphonique captivant. L’œuvre s’achève avec la réjouissante Azerbaijan Love Song qui emporte le public dans une douce allégresse.
Ark, c’est beau
Et puis ce sera Ark, création du compositeur Luca Antignani présent dans la salle et qui, 61 ans après Berio, a imaginé sa propre partition de folks songs. L’œuvre s’ouvre par une adaptation a cappella de Belle qui tient ma vie, une pavane de la Renaissance que le baryton Patrick Balter, comme endiablé, déstructure avec une énergie brute à la limite du slam, offrant un véritable tour de force et vocal et d’acteur.
Le public est ensuite embarqué dans un voyage onirique où la harpe dialogue avec des percussions déclinées sous toutes ses formes. En osmose, les voix des chanteurs s’entrelacent, en solo souvent, rejoints par les chœurs, d’hommes, de femmes ou mixtes. On imagine des épopées en proie aux tempêtes, des marins perdus sur des océans déchaînés. On y entend aussi des chants de Noël angéliques et le tintinnabulement des cloches et carillons. La comptine Amstramgram s’élève soudain, déclamée par les sopranes dans un tourbillon lyrique. On perçoit ici, une influence italienne, là ukrainienne ou encore tsigane… On n’a qu’un seul regret, ne pas être mieux accompagné dans ce voyage par un livret de salle détaillant les airs et leurs traductions. Mais gageons que nous entendrons à nouveau cette pièce vouée à devenir, elle aussi, un classique du genre.
C’est d’abord à la basilique du Sacré-Cœur à Marseille que la présidente Karine Fouchet et le directeur musical Olivier Bellamy de Marseille Concerts ont donné rendez-vous pour un programme baroque de très haute qualité. Le concert a débuté avec deux motets de Johann Adolph Hasse (1699-1783). Le premier, Alta nubes illustrata, interprété par Marie Théoleyre est particulièrement ardu. Dans ses œuvres sacrées, Hasse exige un équilibre subtil entre rapidité des vocalises et profondeur spirituelle d’un répertoire sacré. Ses arias sont donc des morceaux de bravoure qui exigent des interprètes à la fois virtuosité et théâtralité dans le récitatif, ce que la soprane réalise avec brio. Après un amen plein d’une belle énergie, au détriment peut-être de la légèreté, elle laisse la place au magnifique Rémy Brès-Feuillet.
Malgré son jeune âge, le contre-ténor a déjà multiplié les prix et les scènes. Son émotion à fleur de peau n’affecte en rien son timbre chaleureux, grave et rond – rare chez un contre-ténor – ; cette vulnérabilité apportant une belle intensité à son interprétation de l’Alma Redemptoris Mater, pièce méditative, permettant d’apprécier tout le velours de sa voix. Les deux solistes sont accompagnés par l’ensemble à cordes Palatine, emmené par la direction pleine d’énergie du claveciniste Guillaume Haldenwang. Leur interprétation endiablée de l’Adagio e fuga de Franz Xavier Richter (1709-1789) est à couper le souffle.
Moments de grâce
Puis vient l’heure du monument : le Stabat Mater de Pergolèse écrit juste avant la mort du compositeur. Il a tout juste 26 ans. Dans la basilique s’élèvent les deux voix qui entament l’un des duos les plus célèbres du répertoire baroque. Dès le Stabat Mater dolorosa initial, on ressent la complicité musicale entre les deux interprètes, même si leur placement scénique – assez éloignés l’un de l’autre sans doute pour l’équilibre des voix – ne favorise pas toujours cette connexion qui pourrait renforcer encore l’intensité dramatique. Les moments de grâce s’enchaînent.
Rémy Brès-Feuillet est excellent dans le Quae moerebat et dolebat, morceau technique auquel il donne une belle légèreté. Marie Théoleyre se révèle habitée dans le Vidit suum dulcem natum. Les deux « fac ut » claquent et le Sancta Mater en duo est aussi poignant qu’élégant. On touche au divin avec le Quando Corpus Morietur où les deux voix entrelacées vibrent vers le ciel avant de conclure avec un Amen final jubilatoire qui éclate dans une explosion de joie mystique.
Quelques jours plus tard, Marseille Concerts réunit à l’auditorium du Pharo trois jeunes et talentueux pianistes : Rémi Geniet, Gabriel Durliat et Sélim Mazari accompagnés par l’Orchestre philharmonique de Marseille, pour une soirée Mozart d’un genre unique. La configuration scénique constitue déjà un événement : installés face aux musiciens et tournant le dos au public, les trois solistes ont relevé le défi que Mozart s’imposait lors de ses concerts viennois, dirigeant l’orchestre tout en interprétant sa partie au clavier.
Rémi Geniet ouvre le bal avec le Concerto pour piano n° 12 en La Majeur (K. 414), composé en 1782 alors que Mozart est fraîchement installé à Vienne. Cette œuvre élégante révèle déjà la grâce mélodique qui fera la signature du compositeur. Geniet, jeune virtuose au toucher raffiné, a su restituer cette fraîcheur mozartienne avec une belle sensibilité, dialoguant avec l’orchestre en complicité.
Gabriel Durliat s’est ensuite attaqué au monumental Concerto pour piano n° 23 en La Majeur (K. 488), datant de 1786, période où Mozart atteint des sommets d’inspiration. Le deuxième mouvement, le célébrissime et pathétique Adagio en fa dièse mineur plonge la salle dans un silence religieux. Mais on préfère le pianiste dans les mouvements rapides dans lesquels sa vélocité et sa direction facétieuse retrouve l’esprit – que l’on imagine malicieux – de Mozart.
Sélim Mazari a conclu la soirée avec le Concerto pour piano n° 27 en si bémol majeur (K. 595) composé quelques mois avant sa mort prématurée. Ici, plus de flamboyance virtuose, mais une œuvre empreinte de sagesse, de gravité et d’une sérénité presque testamentaire. Mazari a su capter cette dimension avec une maturité impressionnante pour un si jeune interprète.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Les concerts se sont déroulés le 14 et le 18 octobre à Marseille