C’est un documentaire incroyable qui donne à voir un film qui n’a jamais été produit. Affiche les pages du scénario dactylographié. Analyse les étapes de cet échec. Reconstitue par un montage d’archives et de témoignages, un Hollywood d’avant-guerre, pactisant avec le tout nouveau régime d’Hitler, par pragmatisme, lâcheté ou sympathie.
Frère aîné de Joseph, fils d’un Juif allemand immigré, dont il cherchera toujours l’admiration. Herman J. Mankiewicz , oscarisé en 1942 pour l’écriture de Citizen Kane avec Orson Welles, est né à New York. Journaliste au New York Times, critique de théâtre, il quitte dans les années 20, Broadway pour Hollywood -parce qu’il y a de l’argent à se faire et que les concurrents possibles « sont des Idiots ». D’abord rédacteur de cartons pour les films muets, il s’impose très vite comme un scénariste et dialoguiste de talent. C’est l’époque où les films se produisent à la chaîne : il signe beaucoup de productions frivoles et oubliables. Le projet de The Mad dog of Europe naît peut-être d’un désir de reconnaissance mais aussi de la volonté « d’avoir un impact sur le monde ». L’Allemagne est le pays de son père, il connaît la frustration des Allemands après 1918. Il comprend les mécanismes qui vont donner les pleins pouvoirs à Hitler, et projette de réaliser un film antinazi. Ce sera une parabole sur le fascisme, à travers les destins de deux familles, juive et catholique.
De 1933 à 1938, il tentera en vain de mener à bout ce projet. Les patrons des grands studios d’Hollywood sont souvent juifs mais le marché cinématographique allemand est trop rentable pour mécontenter le Reich. Hitler et Goebbels prennent très au sérieux le cinéma, formidable outil de propagande. Ils envoient le consul Georg Gyssling pour surveiller l’image de l’Allemagne Nouvelle dans les productions américaines. Ils ont leurs espions, leurs activistes, leur salle où on projette des films profascistes. Ils peuvent aussi s’appuyer sur l’antisémitisme américain et les idéologies de hiérarchie raciale du KKK. Le chef de la police de Los Angeles craint davantage les Juifs communistes que les Nazis. Ouvriers et techniciens juifs sont licenciés par leurs contremaîtres. Blacklisté par l’Allemagne, Herman est viré des grands studios. Il réécrit le scénario : son Hitler devient Mitler. Et l’Allemagne, une Transylvanie fictive. Mais ça ne suffit pas aux censeurs. Son ami producteur Sam Jaffe associé au projet jette l’éponge. Herman a perdu la bataille.
N’avons-nous rien appris ?
Quand, grâce au travail d’infiltration des réseaux nazis américains par Leon Lewis, et aux nouvelles de plus en plus inquiétantes venues d’Europe, le boss Mayer prend conscience qu’il est sur la liste des Juifs à abattre et qu’il faut, par le cinéma, combattre Hitler, le projet de The Mad Dog of Europe est mort.
Les fils d’Herman combattront les armées d’Hitler. Plus tard, les films hollywoodiens glorifieront les héros américains venus sauver l’Europe et les Nazis seront définitivement des « bastards ». Définitivement ? Dans l’Amérique trumpienne, ce documentaire de Rubika Shah retrouve une pertinence étonnante. Le petit-fils d’Herman, principal narrateur du film, conclut par ces mots :« Il y a toujours des Mitler. Il y a toujours des nationalistes prêts à se ranger du côté des fascistes…la menace du nationalisme semble s’élever et s’affaiblir avec les différentes générations. Mais quand il revient, on se dit : n’avons-nous rien appris ? »
ELISE PADOVANI
THE MAD DOG OF THE EUROPE de Rubika Shah
Sortie le 15 avril




