Il est seul sur scène. Une vieille chanson arménienne s’élève. Sur l’écran, le portrait d’un couple apparaît, digne, venu d’un autre temps. Fred Nevché commence à parler. C’est un fleuve qu’il évoque. Il remonterait à contre-courant pour retrouver sa source. Il pourrait être le Nahr Beyrouthdont l’embouchure se situe dans la zone de Karantina, quartier d’installation des réfugiés arméniens après leur quarantaine du Lazaret. Il le sépare du Bourj Hammoud où beaucoup de familles se sont ensuite installées.
Ce qui se déroule sur le plateau, ce sont plusieurs histoires en une seule. Celle de la famille de Nevché d’abord et de son arrière-grand-père Loghofète, orfèvre arménien arrivé le 15 octobre 1923 au service sanitaire de quarantaine de Marseille, puis au camp Oddo, avec sa femme Satenik et leurs cinq enfants, dont le grand-père de l’artiste. De ce prénom, l’artiste n’a jamais retrouvé la moindre trace ailleurs. Personne d’autre ne l’a porté. Comment en retrouver l’origine ?
En avril 2025 Nevché rencontre, à l’initiative de l’Institut français et de la Bibliothèque Orientale de Beyrouth, Diala Lteif, urbaniste et historienne à Cambridge. Ensemble, ils vont imaginer, grâce aux fonds photographiques libanais, une traversée croisée entre le quartier de la quarantaine à Beyrouth et la mémoire de l’exil des Arméniens à Marseille. Si la famille de Nevché n’a jamais mis les pieds à Beyrouth, son destin ressemble à celui des exilés au Liban. En se rendant dans ce pays avec Diala, Fred retrouve les saveurs de son enfance : les sou-beureg, lasagnes arméniennes, le soudjouk, saucisse séchée…
Ambre, satin et racisme
Le récit se déploie par fragments, entrecoupé de chansons : celle, magnifique, qu’il compose autour du prénom de son arrière-grand-mère, Satenik, qui signifie ambre et satin tandis que son portrait s’anime en fonds d’écran. Des photos de famille défilent, tantes, cousins, grands-parents, tandis qu’à Beyrouth, Lteif décrit l’architecture particulière des maisons arméniennes en tôle ondulée (tanaké), modulables, à charpente de bois, bâties par des mains d’exilés.
Le spectacle évoque les 58 000 réfugiés débarqués à Marseille entre 1922 et 1924 relégués dans des camps de fortune – Oddo, Saint-Jérôme, Les Milles –, l’hostilité de la population, jusqu’aux mots de Simon Flaissières, sénateur-maire de Marseille en 1923 – pourtant connu comme le médecin des pauvres – dénonçant une redoutable immigration des peuples d’orient qui s’est « abattu sur les quais de notre grand port. La variole, le typhus la peste se dirigent vers nous avec ces immigrants dénués de tout, réfractaire aux mœurs occidentales. » De cette succession de voix, de visages, naît un objet hybride ; un « podcast vivant », qui entrelace récit documentaire, poésie, chansons originales et projections d’archives et dans lequel le prénom disparu de Loghofète incarne tous les anonymes de l’exil.
ANNE-MARIE THOMAZEAU







