vendredi 10 juillet 2026
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« Le train des infinités froides », cosmiques alchimies

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Le train des infinités froides de Bruno Geneste © Plaine Page

Tout juste édité aux éditions Plaine Page, le dernier opus de Bruno GenesteLe train des infinités froides, nous entraîne dans un irrésistible road trip poétique. Le rythme des mots posés de manière lapidaire sur la page, traçant leur chemin « sans fin ». Les illustrations en noir et blanc de Loran Jacob, semées au fil de l’ouvrage, rendent la vitesse du mouvement, se concentrant sur l’idée des roues, et aboutissent au symbole de l’infini. Quel voyage ! On place nos pieds dans les pas de Jack Kerouac auquel le poète a consacré un livre, La route selon Kerouac : « il fallait prendre la route pour quelque chose de plus grand que soi, fouler l’asphalte, s’agripper à ses sinuosités, ses courbes, mirages et formes criblées de hasard ». 

Miroir brisé

Cet art poétique se décline ici, rejoint la Nadja de Breton et ses errances qui la mènent à une gare qui peut-être n’existe pas, effleure les principes de l’absurde, multiplie les miroirs et les transparences jusqu’à l’effacement qui fait du train lui-même « un mirage ». L’observation concrète du voyage avec les visages qui se reflètent dans les vitres du train conduit insensiblement à une parabole de la condition humaine, emportée dans le flux incessant d’une course haletante et infinie. Parfois le miroir se brise, ses éclats multiplient les échos, les mots se répondent en une répétition incantatoire qui tisse solidement la toile du poème. Les couleurs peu à peu se dessinent, le rouge vient éclairer un univers en noir et blanc, puis les « bleuîtés du sang des voies » qui deviendra celui des mots. L’être tout entier se révèle dans ce mouvement au point de devenir ce train lui-même : « et tu roules/ sous la braise d’horizon / dans l’embrasement des astres » … 

Une cosmogonie se déploie, mêle les éléments, revient sur « Terraqué », cet assemblage de terre et d’eau originel qui est aussi un hommage à la Bretagne et au poète Guillevic, puis repart vers les fondations avec le « grand dragon rouge et la femme vêtue de soleil » de William Blake avant de se colorer des accents de Johnny Lee Hooker ou de Bob Dylan et son Highway 61 (titre du sixième album du prix Nobel, qui évoque l’autoroute entre la New Orleans et le Canada). En cinq textes aux subtiles fulgurances le mythe s’installe, prend des nuances chamaniques, esquisse des gestes d’alchimistes et transmutent la matière. Le langage devient l’or pur d’une pensée arcboutée à la matière, entre les « palpitations invisibles » et le « réel » où se « (griffent) les contours ». Chaque lecture de ce texte dévoile une nouvelle strate. Somptueux ! 

MARYVONNE COLOMBANI

Le train des infinités froides, de Bruno Geneste

Éditions Plaine Page – 10 €

Ce livre a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives

« Black-Out », arrêt sur image et papiers froissés

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Black-Out de Paul de Brancion© éditions Plaine Page

Organisateur de festivals, universitaire, éditeur, romancier, essayiste, poète, Paul de Brancion multiplie les casquettes et va même jusqu’à se livrer à des travaux transversaux avec des musiciens comme Thierry Pécou ou Jean-Louis Petit pour n’en citer que deux. Sa dernière publication a choisi l’écrin de la collection Calepins aux éditions Plaine Page, mêlant photographies, montages et textes pour un Black-Out qui offre en exergue une citation de Bernard Pingaud (Inventaire) qui met en doute tout ce que nous allons lire : « ce que veut dire un auteur ne se confond jamais avec ce qu’il dit ». 

La précaution oratoire s’assortit d’un préambule décrivant les principes de composition et de conception de l’ouvrage, « un écrit d’insomnie » à l’ombre de séries télévisées, en particulier Prison Break, regardée « pendant toute l’écriture de Black-Out. » « Un poème par épisode », mais sans relation aucune avec la teneur des dits épisodes, dont le pouvoir addictif s’arrête là. En regard de chaque poème, comme une note d’autorité universitaire, un hommage aux auteurs qui l’ont précédé, une citation d’un écrivain classique se retrouve comme une annotation posée en travers au bord des pages. La relation au réel se voit alors questionnée en différentes strates au fil de trois grands chapitres, CortexNature videY a-t-il un son ?. Se dessine un constat sans concession de notre époque, de ses apparences de cohérence, et d’une « cervelle trop petite / dans un cortex trop grand » alors que « tout est d’insouciance pesante »…  

Poésie politique

Dans Le château des étoiles qui brosse la vie de l’astronome Tycho Brahé, Paul de Brancion écrit à propos des premières émotions poétiques du savant, « le poète rieur est roi sur terre et sur les mers ». Le rire se mue en sidération devant l’entrée insensible de notre monde en dystopie par ses accélérations vides, ses égoïsmes, son culte de l’argent, et si le deuxième titre sonne comme un pied de nez aux mots d’Aristote, « la nature a horreur du vide », il montre les mots changer progressivement de fonction, la violence s’ajouter à l’ignorance. Le langage titube et se perd dans ce monde en fin de course de Y a-t-il un son ?. Les illustrations reprennent des photographies extraites de « séries culte » et de films tout aussi cultissimes, depuis Prison breakFriendsDawson, et se voient « augmentées » d’intrus venus de la BD ou des dessins animés en catapultages souvent cocasses qui apportent une légèreté ironique à l’ensemble. Le mythique cheval de Gandalf, Gripoil, se voit naseau contre naseau avec Jolly Jumper, la tout aussi « mythique » monture du cowboy solitaire Lucky Luke. Puissamment ancré dans les problématiques de notre contemporanéité, le texte poétique a une indéniable dimension politique. « La poésie est une arme chargée de futur » disait Gabriel Celaya, le poète rieur est aussi le voyant rimbaldien…

MARYVONNE COLOMBANI

Black-Out, de Paul de Brancion

Éditions Plaine Page – 15 €

Ce livre a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives

« Érotismées », de l’amour des mots et autres objets

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Érotismées © Plaine Page

Le deuxième volume d’Érotismées de Sylvie Nève paraît quelques dix-huit ans après la publication du premier. « Cela ne signifie pas que l’écriture se soit interrompue, sourit Sylvie Nève, mais j’écris en parallèle divers textes. Les fragments sont organisés au fil du temps, des demandes, de mes préoccupations, de mes envies. Les deux volumes d’Érotismées recouvrent chacun des périodes assez longues, de 1981 à 2021 pour le deuxième. Pas second, car il y a encore des écrits déjà rédigés et d’autres à venir. La nécessité d’écrire sur le désir ne s’arrêtera pas j’espère ! ».  

Le livre, publié aux éditions Plaine Page dans la collection Connexions, rassemble trois rubriques, Sous venir (1981-2021), Mots de l’amour (1981-2021) et Le Chevalier aux abats (2012). La « désarticulation » du terme introduisant le premier chapitre livre une première clé au lecteur : les mots recèlent une multitude de sens et de formes, un simple écart et les voici adoubés d’une nouvelle profondeur ! 

Érotisme au féminin

Le titre général déjà invite à une relecture féminine de l’érotisme, mot masculin, et utilisé du point de vue de son genre, même lorsque des femmes s’en emparent. Les textes passent de la prose au vers libre, épousant les narrations. Sylvie Nève ajoute à son regard de poète les talents de la conteuse, on se laisse porter par le fil des saynètes dont la trame dépasse grâce à la plume aiguisée de l’auteure le fait ou l’analyse des émotions. Les vers, quant à eux, installent une pulsation autre, creusent les écarts entre les mots, disloquent la construction des phrases, offrent le temps d’une attente, d’une pause au cœur de laquelle les fantaisies du lecteur peuvent éclore, rendant par cette liberté consentie toute lecture unique, autorisant réflexions profondes ou frivoles. 

L’approche du trouble des sensations prend alors une dimension neuve : la peau des mots se fendille, ce que les mots effleurent suggère ses abîmes… On suit du regard les amoureux clandestins de la Nuit de la Saint-Jean, on écoute la jeune fille amoureuse d’un ange qui n’en était pas un, un jour de février 1975, on est saisi par la sidération de Celle qui sue et de la violence étrange qu’elle subit au point qu’« elle ne sait plus ». On sourit, on se laisse séduire, on visualise la statue parfaite d’un homme nu, beau comme l’Hermès de Praxitèle… Puis on passe à un fragment d’abécédaire, du moins les dix premières lettres de l’alphabet. Le principe de base est que tout mot du dictionnaire peut «devenir mot d’amour, mot de l’amour », exercice succulent dont on se délecte. Les mots s’enchâssent, s’émancipent de leur sens, jouent des étymologies, des rapprochements, des glissements, des paronymies, exercice virtuose, cadence du soliste au mitant d’une pièce orchestrale. 

Amour des mots 

Puis, terrifiant dans son propos même si espièglement et joyeusement mené, Le Chevalier aux abats s’inspire du motif du « cœur mangé » (ici, comme l’indique le titre, il y aura bien plus !) et du Lai moyenâgeux d’Ignauré (vous imaginez tous les jeux possibles offert par une homonymie évidente entre Ignauré/ignoré…) d’un auteur anonyme. « À la jonction entre la période de l’amour courtois et sa fin aux débuts du XIIIe siècle, explique malicieusement Sylvie Nève, ce conte féroce évoque un personnage qui loin de se consacrer à une seule, se dévoue à toutes, onze épouses de chevaliers. Celles-ci découvrent qu’elles ont le même amant, le somment d’en choisir une. Bien sûr, il y aura un espion, une dénonciation et la vengeance terrible des maris trompés ». Le conte, très court dans sa version originale, est « expansé » : les scènes sont enrichies, développées, les descriptions et les dialogues superbement réorchestrés en une théâtralité fantasque et savoureuse. La réécriture, art magnifié les siècles précédant le XIXe qui chercha à imposer l’originalité comme norme, s’inscrit dans une longue tradition, à la fois hommage aux prédécesseurs et inscription de soi dans le flux continu du temps et de la filiation humaine. 

On se tord de rire lors de la scène d’anthologie de la dénonciation hésitante du serviteur, inconditionnel gardien de « l’honneur » de son maître (la question de ce terme si mal placé en l’occurrence est récurrente dans le volume avec le poème « Honorable », et dénonce avec malice les dérives possédantes d’un patriarcat par trop épris de ses abatis) : « Pater, plus se taire, noster, pas s’taire, vobiscum, / Beaux vices circum, spriritu tout haut, toutou fi / d’elle… ». Bref, un petit bijou d’intelligence et de vivacité, semé de trouvailles imagées sublimement subtiles, nourri d’un amour inconditionnel des mots. À lire sans modération avant de se diriger vers d’autres pépites de l’auteure, comme ses contes expansés, Peau d’ânePoucet et autres merveilles.

MARYVONNE COLOMBANI

Érotismées II, de Sylvie Nève

Éditions Plaine Page, collection Connexions – 15 €

Ce livre a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives

« J’elle et noix », du bonheur de l’invention permanente

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J'elle et noix © éditions Plaine Page

Le talent des éditions Plaine Page tient assurément à la pertinence de ses choix artistiques (même si, Éric Blanco et Claudie Lenzi, fondateurs de cette maison si fertile, déplorent de ne pouvoir éditer toutes les pépites qu’ils reçoivent). Avec J’elle et noix, ouvrage publié dans la collection Connections, Christine Zhiri signe son premier recueil après quelques incursions dans des revues (Décharge qui la qualifie de « fougueuse débutante » et  L’Intranquille) et un prix décerné au printemps 2018 par Nouvelles voix d’ici (Maison de la poésie Jean Joubert). 

La double construction de l’ouvrage est perceptible dès le titre qui fusionne les deux textes qui se suivent, Tu sais pas et Elle et noix. En fait, le Tu sais pas est un long monologue à la première personne, un « je » qui s’adresse à un tu qui est soit l’autre, soit, le protagoniste (« je est un autre », c’est bien connu !), d’où le « J’elle et noix ». La seconde partie, formulée sous l’égide de la troisième personne « elle » semble répondre à la première en un écho digne de Lewis Caroll (on se plaît à des comparaisons avec les grands mathématiciens qui sont aussi des poètes – l’autrice est mathématicienne aussi), une Alice de l’autre côté du miroir face à des valeurs inversées : la peur, la défiance à l’encontre du langage qui blesse comme des « épines » dans la bouche ou pèse comme des « cailloux » tassés dans le ventre, les désirs incompris, les élans avortés, deviennent alors joie, libération, envols, appétit… 

Puissance incantatoire

En parallèle à ces textes posés sur la page de droite dans Tu sais pas et courant au haut des pages pour Elle et noix, des récits en italique, courtes strophes en vers continus pour l’un, narration fluide aux résonnances de comptines pour l’autre, apportent une forme de contrechant qui éclaire et ajoute un clin d’œil espiègle ou cruel. On peut s’amuser à tout lire indépendamment ou à tisser les mots dans leur continuité graphique, le lecteur est libre, comme ces phrases sans ponctuation et qui pourtant dessinent des rythmes puissants : on se surprend à des scansions haletantes, des pauses qui s’articulent d’elles-mêmes dans la masse du discours, des registres qui moirent de leurs couleurs variées les intonations qui se mettent en place presque naturellement. La puissance incantatoire du texte sculpte les marges, oblitérant les lignes géométriques ou les spirales pirandelliennes qui enfermaient l’esprit. C’est alors que l’on a « les yeux grands ouverts sur le ciel en bascule derrière les branches des arbres qui racinent dans les gros nuages blancs »… Le sens de la vie ne se plie pas forcément aux règles cartésiennes et c’est très bien ainsi !

MARYVONNE COLOMBANI

J’elle et noix, de Christine Zhiri

Éditions Plaine Page, collection Connexions – 10 €

Ce livre a été présenté lors de la quinzième édition des Eauditives

Trois sœurs, siciliennes et prolétaires

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Misericordia © Masiar Pasquali

Elles sont trois. Femmes, pauvres, très pauvres, à Palerme. Pour survivre, elles cousent le jour et se prostituent la nuit. Pour survivre, et pour élever cet enfant qui leur est arrivé, fils d’une quatrième sœur de misère, morte sous les coups de son homme. L’enfant, mutique, est leur fils à toutes, mères toutes les trois, liées par un lien plus fort que la sororité. 

Le pitch paraît glauque, misérabiliste, noir au possible. Pourtant dès les premières secondes, on est saisi par l’énergie, la force, la générosité de ces femmes du peuple prêtes à tout donner. Victimes des hommes et de la misère sociale, elles ne baissent jamais la tête et sont habitées d’un amour immense, qui les lient entre elles et leur donne une force surnaturelle. Cet amour maternel les transcende, et les rend capables d’une Miséricorde que nul n’exerce envers elles. En italien Mamma sonne comme « m’ama », et la maternité est homophone de l’amour.

Le spectacle est porté par trois comédiennes magnifiques, qui chantent et jouent chacune dans son registre plus ou moins rocailleux. Elles sont accompagnées par un danseur merveilleux, Simone Zambelli, qui incarne l’enfant de tout son corps longiligne et ses yeux tendres.

Comme toujours chez Emma Dante, le rythme est millimétré, les séquences se succèdent dans une gestion de l’émotion parfaite, autour de quelques accessoires, quatre chaises, des jouets qui disent l’enfance et la misère, et comment l’amour permet leur enchantement. L’éclairage, la musique et l’écriture suffisent à franchir les portes du rêve et à dépasser la misère.  

AGNÈS FRESCHEL

Misericordia 
Spectacle en sicilien surtitré en français
7 juin 
Théâtre Liberté, scène nationale de Toulon
chateauvallon-liberte.fr

Mal de mère

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La fille d'albino Rodrigue © Arc sélection

Nombreuses sont les scènes de retrouvailles, de retour au berceau familial qui marquent l’entrée en matière d’un film. Celle qui nous présente, après une pudique marche à cheval, à La Fille d’Albino Rodrigue,saisit par sa singularité. On y suit les pas timides de la décidément fascinante Gallatéa Bellugi dans une maison étrangement vide. Celle-ci, comprend-on vite, est celle de ses parents mais n’est déjà plus la sienne. Comme son frère – émouvant Matthieu Luci –, Rosemay grandit désormais dans une famille d’accueil, et ne rend visite à ses parents biologiques qu’au fil de rares vacances.

On comprend vite également que, non content d’avoir oublié de venir la chercher à la gare, son père ne semble pas décidé à donner signe de vie, ou à ressurgir pour répondre aux questions qui s’imposent. Pour tenter de le retrouver, ou de comprendre ce qui a pu mener à sa disparition, elle ne se heurte qu’à d’évasives réponses et à de peu éloquents haussements d’épaule de sa mère. Cette mère insondable a les traits et l’ingénue incongruité d’Émilie Dequenne, comédienne somme toute passionnante. La Fille d’Albino Rodrigue ne la scrutera jamais outre-mesure, et ne répondra pas non plus aux questions en suspens comme un polar pur jus. Le fil que le long métrage s’attellera à dérouler, avec délicatesse et pertinence, étant avant tout le développement du beau personnage de Rosemay, qui apprend, notamment au contact de sa famille d’accueil – impeccables Romane Bohringer et Samir Guesmi – à prendre confiance en son propre regard. 

Un retour remarquable

Christine Dory n’avait pas signé de long métrage depuis sa première incursion dans le genre : très remarqué en 2008, Les Inséparables avait séduit par sa finesse et sa profondeur. La Fille d’Albino Rodrigue évolue loin du milieu qui nouait, autour d’addictions en tous genres, l’idylle malheureuse de Marie Vialle et Guillaume Depardieu. La réalisatrice, également scénariste, notamment pour Mathieu Amalric, a pris son temps pour concevoir et tourner ce film beau et troublant, prenant place dans un de ces « vides culturels » que comporte le Grand Est. L’inquiétude s’y fait diffuse, et la violence silencieuse. Le langage y demeure lui aussi opaque. Celui de la mère, percé de mensonges et omissions ordinaires et d’éléments de langage sortis tous droit de récits à l’eau de rose, n’ouvre que sur du vide. La parole, plus rare, de Rosemay, empêchée par ses difficultés d’écriture, se révèle la seule apte à dire l’impensable. 

SUZANNE CANESSA

La Fille d’Albino Rodrigue, de Christine Dory
En salle depuis le 10 mai

Dans l’antichambre de l’irresponsabilité

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A bright room called day © Pierre Planchenault

« L’histoire ne se répète pas, elle bégaie », aurait dit Karl Marx. En sortant de la représentation de A bright room called day (Une chambre claire nommée jour), on aimerait ne pas y croire. Malheureusement la pièce écrite en 1985 par Tony Kushner, si elle ose un parallèle dérangeant entre l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler dans l’Allemagne des années 1930 et l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis, ne peut que nous convaincre de la permanence du danger nationaliste voire totalitaire. L’auteur d’Angels in America en est d’ailleurs tellement convaincu qu’il a remanié sa pièce pour cette création mise en scène par Catherine Marnas, y intégrant l’épisode plus récent encore de la présidence Trump. Comment une société perçue comme progressiste peut-elle se livrer à un dirigeant extrémiste dans le cadre d’institutions dites démocratiques ? C’est ce glissement vers un régime liberticide qui est observé ici. Un basculement dont les étapes s’enchaînent de la manière la plus sournoise tel un engrenage irréversible vers un autoritarisme qui annihile les droits que l’on pensait inviolables.

D’aveuglement en résignation

Dans le salon d’Agnès, une bande d’ami·es à haut capital culturel et politique – la plupart baignent dans le milieu artistique et se disent proches des idées communistes – sont les témoins impuissants des événements qui entre 1932 et 1933 conduisent à l’avènement du nazisme. L’alcool, l’opium et les chansons égayent leurs soirées, entre insouciance et bonne conscience. En quelques mois, d’aveuglement en résignation, ces intellectuel·les sont mis·es devant le fait accompli. Le pire n’est plus une menace mais l’actualité face à laquelle ils et elles se trouvent désemparé·es, piégé·es. Côté jardin, devant un écran où défilent photographies et chronologie des faits marquants de l’ascension hitlérienne, Zillah, rockeuse libertaire des années Reagan remarquablement incarnée par Sophie Richelieu, assiste au délitement idéologique et moral de la petite troupe berlinoise. Elle sait bien que la bête n’est pas morte mais tombe des nues, et éclate de rire, quand Xillah – piquant Gurshad Shaheman, avatar de l’auteur de la pièce, lui apprend l’élection d’un certain Donald Trump… De cette double voire triple strate narrative surgissent d’autres personnages, rappelant que, malgré la légèreté qui se dégage parfois de l’entre-soi des convives, le cauchemar devient réalité : une femme fantôme que l’on imagine victime du nazisme, la marionnette du Fürher, le diable en personne.

Se risquer à comparer les anciens présidents états-uniens avec le dictateur nazi n’est pas du tout le sujet de A bright room called day. La pièce rappelle d’abord certains errements politiques, que l’on a tendance à oublier, comme le refus des communistes allemands, téléguidés par Moscou, de toute alliance avec une force de gauche non révolutionnaire, en l’occurrence la social-démocratie, pour former une coalition en capacité d’accéder au pouvoir. Mais la force du tandem Kushner/Marnas est de montrer de manière éclatante, et talentueuse, la frontière ténue entre indifférence et complaisance.

LUDOVIC TOMAS

Une chambre claire nommée jour a été joué le 4 mai aux Salins, scène nationale de Martigues et le 16 mai au Liberté, scène nationale de Toulon

Journalisme : le combat du quotidien

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©G.C.

Le 6 mai, quatre heures durant, la Faculté de droit et sciences politiques a ouvert l’un de ses amphithéâtres au public de l’Université populaire de Marseille-Métropole (Upop), venu rencontrer les lauréats marseillais du prestigieux prix Albert-Londres. Un plateau incomplet, puisque Alice Odiot et Marlène Rabaud n’ont pas pu venir, et quelque peu empêché par des micros défectueux, mais qui n’en a pas moins soulevé des points cruciaux sur le devenir des médias, des journalistes et de l’information.

Vieux dangers et nouvelles menaces

Car au-delà de l’aura des reporters, appuyée sur la légende Albertienne, avec pour antienne sa  définition du journalisme – « porter la plume dans la plaie » –, l’état des lieux n’est pas fameux. On connaît les dérives du secteur : des titres aux mains de milliardaires tirant peu ou prou vers l’extrême droite, des rédactions en sous-effectif, une profession qui se précarise (avec un phénomène révélateur : elle se féminise), un entre-soi culturel, des modèles économiques abîmés par les usages d’Internet… 

À cela s’ajoute une nouvelle menace : l’intelligence artificielle, vérolant une confiance entre les médias et leur audience déjà vermoulue. « J’ai demandé à ChatGPT de raconter Les trois petits cochons à ma façon, rigole Philippe Pujol ; il les a tous rendus toxicomanes ou fait mourir. » L’auteur de Quartier Shit, série d’articles qui lui ont valu le prix en 2014, soupçonne beaucoup de localiers d’y faire appel, « et, précise-t-il, je n’aurais pas été le dernier à l’employer si ça avait existé quand je travaillais pour La Marseillaise ». Heureusement, « l’IA ne peut pas encore aller sur les terrains où les gens ne sont pas faciles à aborder. Si on a les moyens de se déplacer. Le principal problème du métier, c’est vraiment la précarisation ». 

Revenir aux fondamentaux

En effet, c’est bien en quittant les « desk » (bureaux) et en retournant sur le terrain que le journalisme a encore des atouts à faire valoir : revenir aux fondamentaux, prendre le temps de recouper, sourcer, confronter. Aller voir « dans les angles morts de notre société », comme le relève Jean-Robert Viallet, qui se penche en longs métrages documentaires sur les méfaits du capitalisme. Savoir « écouter, se taire, avec humilité », renchérit sa consœur Sophie Nivelle-Cardinale, grande reporter en zones de conflits. Avant d’interpeller le public : « Est-ce que vous êtes toujours prêts à lire, voir, entendre nos récits ? »

Pas évident, en effet, de produire de l’information de qualité quand on n’a pas les moyens de le faire, qu’on n’a que des mauvais choix, entre autocensure et publi-reportage, et que le lecteur, volatil, rendu méfiant par les fake news ou les biais idéologiques des lignes éditoriales, se désintéresse ou s’enferme dans des bulles informationnelles. Mais ce n’est vraiment pas le moment de baisser les bras, souligne Pauline Amiel, directrice de l’École de journalisme et de communication d’Aix-Marseille : « Sans confrontation des opinions, il sera plus difficile de vivre ensemble. On a tous notre responsabilité. Si l’on se contente de copiés-collés en ligne, c’est ce que l’on aura comme presse de demain. On peut se poser collectivement la question de son avenir. » On peut, et on doit : le droit à l’information est fondamental.

GAËLLE CLOAREC

La rencontre Quel avenir pour la presse ? s'est tenue le 6 mai à la Faculté de droit et sciences politiques de Marseille.

Les bonnes ondes de Propagations

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La Rose des vents, avec Noémie Boutin au violoncelle et Emmanuel Perrodin en cuisine © Pierre Dupraz

Le maître mot de cette édition portée par le GMEM pourrait être celui de « conjugaison ». Rares sont les festivals unissant avec autant de bonheur des domaines tenus pour étranger l’un à l’autre. En témoigne La Rose des vents,concoctée par la violoncelliste Noémie Boutin et l’affable chef cuisinier Emmanuel Perrodin. Où un public attablé sur de belles nappes cirées disposées sur la scène du Zef a pu découvrir et déguster, non sans ravissement, des créations d’Antoine Arnera, Misato Mochizuki, Aurélien Dumont et Oxana Omelchuk pensées autour des deux grands axes de ce spectacle inclassable. La nourriture, et son plat de résistance – la bouillabaisse – et les vents, indispensables à la réussite de n’importe quel plat, et de celui-ci en particulier. Le frottement des cordes s’unit à la voix claire et expressive de la violoncelliste, y dénoue des mots gourmands et joueurs, en contrepoint du récit fort bien mené par le chef. Lorsque le micro vient guetter le crépitement de la soupe qui bout, c’est un son similaire, presque ligetien, qui émane de son instrument polymorphe. En fin de concert, le public déguste une bouillabaisse succulente, concoctée sous l’égide du chef par les élèves du lycée régional hôtelier Jean-Paul Passedat. Une franche réussite. 

Sur les scènes de La Criée, les instrumentistes se sont habilement frottés aux machines. À commencer par le percussionniste Jean Geoffroy, entonnant la partition tout en force de Pierre Jodlowski inspirée du poète Henri Michaux, La Ralentie. Investie, la soprano Clara Meloni s’est plongée dans ce texte traité, il faut bien le dire, avec un peu trop de rudesse pour convaincre. L’union plus joyeuse entre le Quatuor Béla, leur convive Wilhelm Latchoumia et les vielle à roue, orgue de Barbarie et piano mécanique, sobrement titrée Barbarie, avait de quoi davantage convaincre. D’autant plus que les pièces choisies, et en premier lieu celles composée par le violoniste Frédéric Aurier lui-même, s’enchaînent sans temps mort.

Paysages mouvants

Le penchant pour l’immersif et, avec lui, sa capacité à esquisser des paysages tantôt familiers, tantôt franchement déboussolants, fait également de cette édition un temps fort pour la musique de création. On pense évidemment à l’installation de Christian Sébille conçue avec le Collectif Sonopoée et le Cirva, à voir jusqu’au 14 mai au Conservatoire Pierre Barbizet. Où les ampoules en verre de toutes formes et tous genres résonnent, plus de vingt minutes, à différentes vitesses et fréquences, de part et d’autre de la salle Magaud, dont on redécouvre, en la parcourant, l’étrange cartographie. Et aussi aux Métamorphoses du Rhône, scrutées, enregistrées, amplifiées, déformées et concentrées par l’épatante Julie Rousse, et dont les quelques quatre heures aléatoires sont diffusées, également jusqu’au 14 mai, au Studio MOD de la Friche la Belle de Mai. 

La plus pudique pièce Écouter l’Ombre, donnée malheureusement sur une seule représentation au 3bisf, se révèle également particulièrement marquante. Le travail effectué par Anne-Julie Rollet et Anne-Laure Pigache pour ériger, sur des témoignages assez bouleversants de patients atteints de schizophrénie, des envolées sensorielles inédites, a de quoi impressionner. 

SUZANNE CANESSA

Propagations
Jusqu’au 14 mai 
Divers lieux, Marseille et Aix-en-Provence

Le Corbeau plane encore sur Marseille

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La plume lumineuse du corbeau mythique de Marseille revient sur ses quarante ans de reggae avec un petit bijou de quatre titres inédits. Jo Corbeau et son trio, le célébrissime Trident (Christophe « Badan » Cusin à la basse, Loïc « Kilo » Wostrowsky, batterie et Denis « Rastyron » Thery, claviers et chœurs), offrent ici un reggae superbement orchestré avec de longs passages instrumentaux en improvisation. 

Le premier titre est un hommage au rastafari chanteur et auteur-compositeur principal du groupe de reggae roots Culture, Joseph Hill, dont le Two Sevens Clash inspiré d’une prophétie de Marcus Gravey prédisant la fin du monde connu le 7 juillet 1977 (dans le livre de l’Apocalypse, la « collision des 7 » devait annoncer de terribles bouleversements sur terre, la chute des tyrans et la délivrance des opprimés) a connu un énorme succès. Reprenant son Armageddon war et transcrivant sa prononciation, Armagedéon, Jo Corbeau, après une intro aux couleurs de l’Inde, plonge son reggae dans le « tourbillon dense de Babylone » tandis qu’« un froid glacial s’installe sur la planète ». 

Une poésie méditerranéenne 

« Confusion la plus totale dans les têtes », sans doute, mais le tissage des mots et des formes mélodiques et rythmiques est sans faille et le discours incisif et militant n’a rien perdu de sa verve. Les chiens de garde médiatiques sont épinglés lorsque l’on voit « radio Babylon [qui] manipule tout le monde » et les dérives économiques dites libérales dénoncées avec force : « le pouvoir du fric contrôle la machine ». Le monde ne se referme pas pour autant, la capacité d’empathie et la générosité du groupe marseillais lui font esquisser la silhouette d’une montagne où « l’enfant roi retrouve son sceptre en diamant ». 

Suit un passage tout de délicate légèreté, L’éloge de la folie. Entre Érasme et un clin d’œil au bateau ivre rimbaldien, « la rivière s’est endormie » et les dérives de notre planète sont mises de côté afin de goûter un instant aux bonheurs de la paix, comme lire au soleil L’éloge de la folie, par exemple. U-Mazzeru, en référence au mazzérisme, cette croyance vivace en Corse, qui accorde un don de prophétie funèbre au mazzeru, « le chasseur d’âmes » dont le corps spectral part chasser et tuer des animaux, renoue avec les sources d’inspiration chamaniques du poète marseillais et lui permet de survoler sa ville sous la forme d’oiseau. « Le jaune dans le bleu de la mer » se peuple de rires et de danses, alors que « la flèche de Brahma (a tué) le cœur du démon » dans un reggae qui rend hommage au poète de Toulouse, Claude Nougaro, « tu verras, tu verras, tu verras »… « un voile d’or se (lève) », la poésie de la Méditerranée affleure, chargée de musiques. Bonheurs ! 

MARYVONNE COLOMBANI

Jo corbeau & Le Trident 
(Association Aix’Qui? / La Vieille Montagne)