dimanche 15 février 2026
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Marius

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Marius © Agathe Pommerat

Le Marius de Joël Pommerat et Jean Ruimi, c’est une histoire extraordinaire, à chacun de ses épisodes, qui rappelle Jean Valjean, la rédemption, et dénonce l’horreur de l’enfermement. Le metteur en scène a rencontré le comédien/écrivain en 2014 à la maison centrale d’Arles, réservée aux longues peines. Il avait écrit un texte, Désordre d’un futur passé, et voulait un metteur en scène pour le monter avec six codétenus. Christiane Taubira s’en mêle, le résultat créé en 2015 est extraordinaire, et Joël Pommerat récidive en proposant de monter Marius, de Marcel Pagnol. Que Jean Ruimi adapte, et qu’ils jouent plusieurs fois sous écrou. À Arles en 2017, dans la prison des Baumettes, avec d’autres détenus, en 2019.

Depuis, les détenus devenus acteurs se sont mêlés à la compagnie de Joël Pommerat, et Marius est devenu une production de la Cie Louis Brouillard, qui tourne sur toutes les scènes. Le naturel du jeu des ex-détenus contamine toute la troupe, plongée dans un Marseille contemporain, toujours grande gueule, où on ne fait plus des mandarin-citron mais des kebabs. Mais Marius rêve d’un ailleurs, et partira… Ses répliques sur l’enfermement, les gestes routiniers, les murs qui retiennent, sur la vie tragique des pauvres gens, gardent le relief inattendu qu’ils avaient en prison où la façon de laisser surgir les affects, les impasses, les conflits, sonnaient avec une incroyable force et une confondante humanité.

AGNÈS FRESCHEL

Du 7 au 11 janvier
Le Zef, scène nationale de Marseille
Dans le cadre de la saison du Gymnase hors les murs

Au fil du Musée Fabre

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Pierre Buraglio, Autour ... d'après ... Courbet Palavas, montage, 2023, crayons de couleur sur carton, tissu de camouflage, 36 x 63 cm,© musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole, photographie Alberto Ricci/© Adagp, Paris, 2024. Reproduction interdite sans autorisation

Les expositions « Au fil des collections » du musée Fabre mettent à l’honneur les artistes contemporains qui lui font d’importantes donations (Pierrette Bloch, André-Pierre Arnal et Stéphane Bordarieren 2021, Dominique Gauthier en 2022, Christian Jaccard en 2023).

C’est dans ce cadre qu’en cet hiver 2024 le musée met en avant deux artistes, dont l’œuvre vient dialoguer avec les collections du musée : Pierre Buraglio et Dominique De Beir, cette dernière ayant fait uneimportante donation, composée de 14 pièces, à la Métropole de Montpellier en 2023.

Cadres et fenêtres

Né en 1939, Pierre Buraglio vit et travaille en région parisienne. Compagnon de route du mouvement Supports-Surfaces, il a axé sa démarche artistique sur l’exploration des supports et des matériaux de la peinture, s’intéressant particulièrement au rebut et aux techniques de construction et d’assemblage par la récupération (agrafages, assemblages de chutes de toile ou de matériaux trouvés, de paquets de cigarettes aplanis par exemple). Sa réflexion autour du cadre et son prolongement métaphorique, la fenêtre, l’a amené à réaliser (notamment dans les années 1970-1980) toute une série d’œuvres avec des fenêtres ramassées sur les chantiers de démolition, exposées selon leur état, ou ragréées. Un travail qu’il nourrit d’une réflexion plastique s’inspirant des maîtres. L’exposition présentée au sein de trois salles au musée Fabre rend justement compte de cette approche. Réinterprétant, après plusieurs séjours à Montpellier entre 2023 et 2024, certains chefs-d’œuvre des collections (Bazille, Courbet, Leenhardt…), dans une démarche de distanciation progressive :…d’après…autour…avec…selon. Ses réalisations sont confrontées aux œuvres sources, et sont mêlées au fonds d’œuvres plus anciennes de l’artiste, que le musée conserve.

Frapper, trouer, inciser

Dominique De Beir, Zone verte, 2014, peinture, impacts, polystyrène, 230 x 40 x 4 cm, inv. 2023.43.4, © musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole, photographie FrédéricJaulmes / © Adagp, Paris, 2024. Reproduction interdite sans autorisation.

Dominique De Beir est plasticienne et peintre, née en 1964 en Picardie, formée à l’École des Beaux-Arts de Paris (où elle a été l’élève de Pierre Buraglio). Elle s’intéresse aux accidents et à la fragilité des supports, qu’elle explore avec des outils de sa confection, en les trouant, incisant, frappant, etc.. Ainsi, on l’a vu perforer et peindre sur du papier braille ou impacter du carton imprimé, des feuilles de comptabilité. Une pratique qui découle en grande partie de son apprentissage du braille, dans les années 1990, alors que son père était en train de perdre la vue. Ses matériaux sont pauvres ou communs, polystyrène ou carton, ses outils vont du Bic à l’encre. L’exposition est à découvrir dans cinq salles du musée, dernière d’un cycle intitulé « Accroc & caractère », débuté en 2022 et qui s’est tenu dans six lieux à travers la France. Les grands thèmes qui traversent son œuvre transparaissent à travers ce cycle : la couleur, le rapport épidermique à la surface, la série, le livre. Le fonds dont elle a fait donation au musée l’année dernière est mis en résonance avec des sculptures, dessins et peintures du musée, que l’artiste a choisis(notamment Simon Hantaï, Judit Reigl, Michel Parmentier).

MARC VOIRY

Accroc & caractère" - Dominique De Beir
...d'après...autour...avec...selon - Pierre Buraglio
Jusqu’au 2 mars 2025
Musée Fabre, Montpellier

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Rosie Pinhas-Delpuech :Retrouver ses racines dans les bruits du monde

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Rosie Pinhas-Delpuech est née dans une famille baignée dans plusieurs cultures et plusieurs langues : l’espagnol de sa grand-mère, le turc et l’allemand de sa mère et le français de son père. Auxquelles il faut ajouter l’hébreu qu’elle découvrira à son adolescence. Un bain linguistique et culturel, un « brouhaha » !

À la naissance de l’état turc, Greta, mère de la narratrice, a quatre ans, Flora, la grand-mère juive s’est installée depuis peu dans l’ancien quartier juif de Galata. Elle envoie sa fille à l’école des allemands, choisis par Atatürk pour former son peuple. En 1933 l’arrivée au pouvoir d’Hitler provoque la fuite de nombreux juifs vers Istanbul. En 1938, Greta est engagée comme secrétaire bilingue d’un directeur commercial allemand qui la prend en affection et participe à son enrichissement culturel. Quand il retournera à Hambourg, il laissera des livres et des meubles à Greta et son mari, notamment une petite radio, la Blaupunkt.

Des langues multiples pour trouver sa voie

Ainsi, Rosie, déjà habituée à plusieurs langues, en découvre de nouvelles sur les ondes courtes pour finalement capter la radio d’un petit pays dont elle n’avait jamais entendu parler, Israël. Quand en 1961, le procès d’Eichmann est diffusé tous les jours, surgit une autre langue, celle des témoignages de la Shoah, les survivants utilisent des mots nouveaux issus du mélange des langues pour survivre dans les camps et décrire leur horreur. Choc de trois réalités : l’hébreu de Palestine, celui des camps et l’allemand se mélangent. Dans l’hébreu qu’elle entend, Rosie, adolescente, retrouve la voix de Flora, venue de l’enfance, alors que sa mère l’avait gommé pour s’intégrer dans la culture allemande. Ce témoignage d’une intensité bouleversante nous montre le parcours de Rosie Pinhas-Delpuech qui, reprenant son histoire en mains, est devenue autrice et traductrice réputée de l’hébreu.

CHRIS BOURGUE

Naviguer à l’oreille de Rosie Pinhas-Delpuech
Actes sud, 19,50 €

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Kashinath Chawan : Cordonnier, cireur de chaussures et artiste

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Kashinath Chawan « Chattrapat Shivati » dessin:stylo bille Format 42 x 49

Avec 2000 œuvres dans ses collections, 800 exposées en permanence, le Musée d’Arts Brut, Singuliers & Autres de Montpellier, situé dans le quartier des Beaux-Arts, permet d’avoir un aperçu des différents créateurs bruts, singuliers et autres visionnaires, de tous horizons confondus, du début du 20e siècle jusqu’à aujourd’hui. On y trouve des œuvres des « stars » du genre, tels que Augustin Lesage, Pascal-Désir Maisonneuve, Adolf Wölfli, Aloïse Corbaz, etc… Au-delà de son exposition permanente, le Musée organise chaque année trois expositions temporaires. Celle qui est inaugurée ce 2 janvier et qui se déroule jusqu’au 28 avril, est consacrée à l’indien Kashinath Chawan, né « autour de 1950 » à Pune, deuxième ville de l’état du Maharashtra, située à 90 km au sud-est de Bombay. Cordonnier et cireur de chaussures depuis l’âge de 15 ans, comme son père et son grand-père, et dessinateur autodidacte, c’est un artiste qui a commencé à être connu en Europe suite à l’exposition « L’Art Brut dans le Monde » organisée en 2014 à Lausanne en Suisse, visant à démontrer que les arts brut, singuliers et autres ne sont pas uniquement européens. Ses dessins étaient exposés en compagnie d’œuvres d’artistes telles que celes d’Ezekiel Messou (Bénin), de Ni Tanjung (Bali), d’Antonio Roseno de Lima (Brésil) ou d’Anarqâq (Grand nord Arctique).

Stylobille

Tous les dessins de Kashinath Chawan sont exécutés au stylobille de couleur, sans croquis ou dessin préparatoire. Il représente principalement des divinités hindoues, surtout Ganesh et Shiva, mais aussi des personnages des deux célèbres épopées indiennes, le Mahabharata et le Ramayana, ainsi que parfois des figures politiques ou des stars du cinéma de Bollywood. Des dessins réalisés pendant longtemps sur des morceaux de carton déchirés ou découpés dans des boîtes à chaussures récupérées, ou des papiers usagés qu’il trouvait par terre. Aujourd’hui, il utilise des feuilles de papier blanc, qu’il achète par albums. 

Sa technique de dessin au stylobille consiste à tracer les contours de ses personnages et figures par de multiples traits répétés, en variant les intensités et les densités, traits qu’il utilise également pour tramer ses surfaces, donner des effets légers de profondeur. Des dessins au graphisme affirmé et au rendu doux, qu’il réalise dans sa petite échoppe aux heures calmes de la journée, pendant qu’il attend ses clients. 

MARC VOIRY

Kashinath Chawan
Du 2 janvier au 28 avril
Musée d’Arts Brut, Singuliers & Autres, Montpellier

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« Mon inséparable », Laure Calamy, mère de sûreté

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(C) Les Films du Losange

« Il y a un temps pour tout » ! Comme celui d’être une mère courage, ou celui d’accepter que le fils, un « enfant différent » ait grandi… Le temps d’accepter que le noyau fusionnel soit en train d’éclater. Mona (Laure Calamy) vient d’apprendre que son fils Joël (Charles Peccia-Galletto), atteint d’une déficience intellectuelle, qu’elle élève seule depuis trente ans, attend un bébé avec Océane (Julie Froger) également handicapée, qu’il a rencontrée dans un centre de travail spécialisé. La nouvelle de la grossesse d’Océane bouleverse aussi bien les parents d’Océane dont le père se demande si sa fille a été capable de « donner un consentement éclairé » que Mona qui entretient avec son fils une relation très fusionnelle. Océane et Joël n’ont aucun doute : ils veulent garder le bébé, affirment-ils à la psychologue qui leur fait passer un entretien.   

« Je veux le bébé, c’est mon droit » dit frontalement Joël à sa mère, que cette situation désarçonne, d’autant que son fils ne lui en avait pas parlé. Sortie faire un tour pour oublier, elle rencontre un belge, Franck (Geert Van Rampelberg)… et c’est la première fois qu’elle arrive à vivre un moment comme si son fils n’était pas là. Mona a toujours fait croire à Joël que son père vivait dans l’Antarctique. Espérant sans doute le faire changer d’avis, elle l’embarque dans sa voiture pour l’y emmener. Une belle séquence sur une plage ou mère et fils se rapprochent jusqu’au moment où dans un restaurant face à la mer, il apprend qu’il est au bord de la Mer du Nord. Joël n’est pas dupe : « Tu ne me prends pas pour un con ? »  Le cordon ombilical est en train d’être coupé…

Une grande Calamy

Si la relation mère-fils a été souvent traitée au cinéma, si le problème du handicap a été le sujet de beaucoup de films, documentaires et fictions, l’originalité de Mon Inséparable est la manière de dresser le portrait de cette mère aimante, excessive, pleine d’énergie mais aussi trop envahissante, trop protectrice, sans la juger. Laure Calamy est parfaite dans ce rôle, tour à tour d’une sobriété étonnante quand elle apprend la nouvelle, montrant son amour quand son fils a besoin d’elle, désespérée et prête à craquer devant les situations nouvelles qu’elle doit affronter, dont la mort de sa mère. Et aussi avec les yeux d’une femme qui va de nouveau croire en l’amour. Un mélange de fragilité et de force, de mélancolie et de joie de vivre. Toute une palette d’émotions. Une grande actrice.

On saluera aussi la prestation des deux jeunes acteurs Charles Peccia-Galletto et Julie Froger qui ont parfaitement interprété leurs personnages fragiles et surs de leur décision. Une mise en scène soignée et des images superbes : Mona et son fils à la piscine sous l’eau, symbole de leur lien et plus tard, Mona, seule, qui se « jette à l’eau » tout habillée, sous les yeux surpris de Franck, prête à vivre sa vie. Le choix de centrer le film sur ce personnage de mère courage, qui va redevenir femme, donne à Mon Inseparable toute sa force. Un premier film réussi et touchant d’Anne-Sophie Bailly – également coscénariste de Le Procès du chien, sorti récemment en salles.

ANNIE GAVA

Mon inséparable, d’Anne-Sophie Bailly
En salles le 25 décembre

Eephus, le dernier tour de piste réussi

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@Omnes Films

« Pourquoi ça leur tient tant à cœur ? Comme s’ils n’avaient rien de plus important dans la vie… », s’interroge une fillette spectatrice des efforts de baseballers non professionnels.

« Dans la vie, ils sont genre plombiers, lui répond le petit garçon qui l’accompagne.

Et de fait, c’est bien une middle class américaine qui est représentée dans Eephus, le premier film de Carson Lund, comme elle l’était dans Noël à Millers’point de Tyler Taormina [lire notre critique ici]. Les deux réalisateurs membres du collectif de cinéastes indépendants Omnes Films offrant, à rebours des standards hollywoodiens, des longs métrages choraux, nimbés de la nostalgie universelle du temps qui passe et des dernières fois.

L’eephus, pour les non-initiés souvent perplexes face à l’enthousiasme des fans de baseball, désigne une technique de lancer. Il s’agit d’impulser à la balle une trajectoire courbe dans une lenteur qui déconcertera le frappeur. L’eephus, en un vol, suspend le temps, et ouvre le champ cinématographique de Carl Lund.

Son film se déroule en un jour, en un lieu, en un acte accompli. Le théâtre, ce sera le terrain de Soldiers Field, dans une petite ville de la Nouvelle Angleterre, à la saison des feuilles mortes, juste avant l’hiver qui clôture les compétitions et les entrainements. Ce terrain « historique » qui a vu, génération après génération, s’affronter les équipes locales, n’accueillera plus jamais les amateurs de la batte, car on doit y construire une école. Pour leur dernier match, Les Adler’s Paint affrontent les Riverdogs. Les équipes sont composées de joueurs d’âges divers, ni spécialement athlétiques ni spécialement doués. Hommes jeunes inexpérimentés associés à de vieux briscards chenus, ventres rebondis, et souffle court : « le pire dans ce sport, c’est qu’il faut courir » lâche l’un d’eux.

Distorsion du temps

Franny (Cliff Blake) en dieu tutélaire du lieu, gardien de sa mémoire, tient la feuille de match. La caméra nous balade sur l’aire de jeu, sur le banc des équipes, dans les gradins, sur le parking, nous projette dans le ciel ou à la cime des arbres roussis par l’automne. Les haut-parleurs crachent des pubs. Le pizzaiolo mélancolique d’un food truck, prend les commandes. Un joueur est en retard. Un autre s’en va au milieu du match parce qu’il a oublié le baptême de sa nièce. Un nouveau arrive. Ça tourne à la comédie italienne, gaguesque. On change d’arbitre. On parle beaucoup, sur et hors de l’aire de jeu : voix off du documentariste Frederik Wiseman, apartés, commentaires, considérations sur la vie qui va, punchlines. Les dialogues se cisèlent. Le match s’éternise. Distorsion du temps. La nuit tombe sur la 9e manche. On joue dans le noir puis dans le faisceau des phares des voitures. Plans fixes, ralentis et mouvements chorégraphiques, jeu constant sur les arrières plans qui soulignent la simultanéité des actions et des échanges. Si certaines figures se détachent, il n’y a pas de personnages principaux et aucun n’est secondaire. Le réalisateur ne lâche jamais le groupe et ce terrain où chacun peut exister. Pas d’héroïsme, ni de virilité toxique ici. Juste des hommes devant leur finitude.

ÉLISE PADOVANI

Eephus, de Carson Lund

En salles le 1er janvier 2025

« My Sunshine », trois cœurs en hiver

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Sur l’île d’Hokkaido au Japon, pour les jeunes garçons, l’été, c’est baseball, et l’hiver, c’est hockey. Takuya (Keitatsu Koshiyama) timide, rêveur, bègue, n’est doué ni pour l’un ni pour l’autre. Alors que la première neige tombe, il découvre au centre sportif, Sakura (Kiara Nakanischi), une jeune fille qui glisse et virevolte sur la glace, sous la direction de son coach, Arakawa (Sosuke Ikematsu). Amoureux, fasciné, le maladroit Takuya va s’essayer avec ses patins de hockeyeur à cette discipline réservée plutôt aux filles. Le résultat est grotesque mais son acharnement amuse puis touche Arakawa qui décide de lui enseigner gratuitement le patinage artistique.

Le professeur propose à Sakura, aussi froide que la glace sur laquelle elle évolue, de former avec ce débutant aux progrès fulgurants, un duo. D’abord récalcitrante – elle veut être championne en solo, partageant avec sa mère le goût de la compétition et de l’excellence –, Sakura se laisse gagner par la joie de patiner avec Takuya et s’autorise des sourires ! Avant que préjugés et rigidité morale ne cassent l’équilibre fragile de ce bonheur-là.

Sous une épaisse couche de neige

My Sunshine est un film tout en retenue qui estompe le hors champ : à peine devine-t-on le passé de star du coach, les raisons de son déménagement dans cette petite ville, ses difficultés à faire accepter son homosexualité vécue très discrètement avec un jeune garagiste du coin. On suggère la pression des familles sur leurs enfants par de très courtes scènes. La caméra ne quittera guère les trois protagonistes filmés séparément ou ensemble dans une chorégraphie précise. Durant leurs trajets, à l’école mais surtout sur la piste de la patinoire où les entrainements s’enchainent en vue d’une sélection nationale. La photo surexposée, les contrejours, poudrent et floutent les jeunes danseurs. Les plans fixes sur les paysages suspendent le temps dans une douce palette de pastels roses et verts. Les mots sont rares : le cœur bégaie et les émois de chacun ne se révèlent que par touches discrètes. Chacun regarde l’autre sans commentaire, sans expression. Silence et petites notes de musique égrenées au piano, valse hollandaise crachotée par un vieux magnéto. Tout est feutré, comme assourdi par l’épaisse couche de neige.

Le réalisateur dit avoir eu l’idée de ce film, nourri par ses souvenirs d’enfance, en découvrant la chanson d’Humbert Humbert My Sunshine qui lui donne son titre. Elle sera au générique : « J’ai du mal à prononcer les mots/Je bute toujours sur le premier son/ Quand j’essaie de dire quelque chose d’important/les m… m… mots  r… r…  restent coincés dans ma gorge. »

Le film ne bascule que tardivement dans la banalité du chagrin que la société inflige bêtement aux hommes. Il se focalise sur le miracle délicat de désirs pré-adolescents chastes et gracieux, sur les instants partagés sans arrière-pensée, d’autant plus poignants qu’on ne peut s’empêcher d’attendre la chute et la lumière crue d’un printemps qui éteint un rêve et ouvre peut-être un autre chapitre.

 ÉLISE PADOVANI

My Sunshine, de Hiroshi Okuyama

En salles le 25 décembre

Une ballade signée Fred Nevché

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FRED NEVCHÉ Célia Sachet • @celiasevenphotography

Replaçons les choses en contexte : mercredi après-midi étaient réunis dans l’enceinte du Café Julien une tripotée d’acteurs culturels sur l’invitation de l’opérateur Grand Bonheur, pour leur présenter la programmation de la 27e édition de son festival Avec le Temps, dont Fred Nevché est l’un des cofondateurs. C’est donc dans cet environnement sinon familial du moins familier, fourni d’un public largement connu du chanteur marseillais, que le concert a été donné.

Peut-être est-ce pour cela que l’artiste entrait en scène d’apparence plutôt stressé (mais souriant) ? Accompagné aux machines par Martin Mey – autre artiste local également bien connu du milieu – Fred Nevché investissait une scène assez dénudée : quelques jeux de lumière, des synthés relevés de fils led, une luminosité presque toujours sombre, quelques projections de clips en arrière scène sur certains morceaux tels que son populaire Océan. 

Martin Mey le paquet

Côté musique, Nevché s’habillait régulièrement d’une guitare électrique, qui venait teinter les beats et riffs fournis de Mey de notes et phrasés dans les aiguës. Vocalement, on imagine l’émotion lui serrer les cordes vocales, brouillant quelque peu la netteté des versions masterisées. Difficile aussi d’emplir la scène avec un album, Emotional Data, en forme de ballade pop très épurée niveau textes – souvent parlés, comme à son habitude –, mais il a trouvé un solide appui dans l’électro percussive composée par French 79, dont les basses ont finalement conquis l’auditoire. Mention spéciale pour Liquid Jane, qui ouvrait le bal dans un guitare-voix poignant et une présence très ancrée qui force l’admiration. Projet à suivre ! 

LUCIE PONTHIEUX BERTRAM

Concert donné le 11 décembre à l’Espace Julien, Marseille.

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Marseille : les tout-petits découvrent l’opéra

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scène avec Orchestre Philharmonique de Marseille, instruments
Orchestre Philharmonique de Marseille © Lilli Berton Fouchet

C’était une première pour beaucoup. D’abord pour les 360 enfants issus de 15 crèches municipales, qui ont découvert pour la première un opéra joué devant eux sur scène. Et pour les musiciens aussi, qui se sont produits face à public original, puisqu’il était majoritairement composé d’enfants de 0 à 3 ans. Tous étaient réunis grâce au partenariat noué entre la Ville de Marseille et l’Opéra, qui permet aux plus jeunes de découvrir – dans des conditions quasi-similaires aux adultes – une œuvre lyrique. Ce mercredi 18 décembre, était donné l’œuvre musicale jeunesse par excellence, Pierre et le Loup de Sergueï Prokofiev. 

Voilà donc l’Orchestre philharmonique de Marseille, avec à sa tête le chef Federico Tibone, se lancer dans le conte symphonique. Attentifs et curieux, les enfants tendent l’oreille. Sur les genoux de leurs parents ou assis confortablement au fond de leur siège, les minots se taisent au son de la voix de la conteuse Gabrielle Vally. Elle leur explique à quel personnage chaque instrument correspond, et les emporte dans la narration avec elle. Dans la salle, quelques pleurs d’impatience, bien sûr, mais même si certains s’agitent, tous découvrent sur scène la féérie des instruments : les bois, les cuivres, les cordes… qui vont résonner 30 minutes durant.

« Découvrir l’opéra dès le plus jeune âge »

Sophie Guérard, adjointe au maire en charge de la Petite enfance, et Jean-Marc Coppola, en charge de la culture, ont tous deux souligné l’importance de donner aux enfants le goût pour les arts dès le plus jeune âge : « les 1000 premiers jours de l’enfant – en comptant les neuf mois de grossesse – constituent une période essentielle pour le bon développement et la construction de l’enfant », explique l’adjoint, citant le neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Et d’ajouter que si « le but n’est pas d’en faire les artistes de demain », l’accès à la culture est nécessaire pour « ouvrir [l’]esprit, et aider à penser par [soit]-même ».  À l’intiative du dispositif, Sophie Guérard explique qu’elle a « à cœur de développer une éducation culturelle de qualité pour les plus petits (les 0-3 ans) et c’était peu un défi l’Opéra ».

Pour la suite, Guillaume Schmitt, responsable des relations extérieures et de l’action culturelle du Théâtre de l’Odéon, dévoile que l’Opéra de Marseille proposera des visites commentées pour les tout-petits et des interventions de chanteurs lyriques et de danseur de l’Opéra dans plusieurs crèches municipales.

LILLI BERTON FOUCHET

Pierre et le Loup était proposé par l'Orchestre philharmonique,
Le 18 décembre, au Théâtre de l'Odéon, à Marseille

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À l’Opéra de Marseille, la solitude, le sexe et… (La)Horde

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Danseurs de (La)Horde sur scène à Opéra en plein entraînement
Danseurs de (La)Horde © Fabien Hammerl

Sur la scène est posée le squelette noir d’une voiture fantomatique comme sortie d’un film de Tim Burton. Seule, dans un paysage de no-mans land, elle avance, elle recule, tressaute… Un danseur androgyne en combinaison grise et capuche s’approche et entame avec l’engin un duo empreint de sensualité et de fougue agressive. Pactiser et dominer des robots de plus en plus intelligents, n’est pas chose aisée. Le temps s’étiole. Au loin, puis de plus en plus proche, une meute de chiens aboie. La horde de combinaisons grises « capuchées » déboule sur scène dans un combat de cascades vertigineuses durant lesquelles la violence est omniprésente, tandis que les choristes de l’Opéra national de Marseille, monacaux, entament des chants aux sonorités sacrées qui se succèderont tout au long du spectacle dans des compositions de Pierre Avia, Gabber Eleganza ou Philip Glass, interprétés magistralement par l’orchestre de l’opéra. 

Il y a de l’Heroic fantasy, du Game of Thrones dans cette séquence et dans l’évocation d’un monde de chaos, d’armes et de guerres. Soudain un personnage tombe du plafond, poupée désarticulée qui se redresse et se déplace sur scène comme un Playmobil dans un jeu vidéo. La danseuse seule en scène se heurte à des portes, des murs puis, déviée de sa trajectoire, s’engage sur de nouvelles diagonales. La maitrise du geste relève de la perfection. Un second personnage, t-shirt rouge apparaît, prisonnier lui aussi d’un itinéraire perpétuel. Jamais ils ne se rejoindront, lancés sur des chemins qu’ils ne contrôlent pas, condamnés à la solitude… Les danseurs ne semblent jamais pouvoir ni se rencontrer ni nouer des relations d’intimité. 

Partouze chorégraphique

Le décor s’est transformé. Le désert est rouge peuplé de cratères et de grands rochers noirs. Origine ou fin de l’histoire on ne sait pas bien. La horde s’est reconstituée et se livre à des rituels guerriers et sacrés. Des phrases résonnent… « Let’s dance for a while, hoping fort the best but expecting the worst, life is a short trip ». Peu à peu des couples se forment. Il s’agit plutôt d’individus assoiffés d’amour qui ne savent qu’exiger du sexe dans la radicalité absolue d’une partouze chorégraphique… Tout n’est qu’exhibition domination, asservissement. Un seul couple tente l’aventure d’explorer une relation plus douce, plus saine, plus lumineuse, sans succès.

Une marche se met en place, d’individus isolés, militaires. Une marche interminable dont s’extirpe un danseur qui quitte la ronde, s’émancipe, se libère, s’épanouit, entraînant derrière lui tous les danseurs recomposés en une suite de lutins facétieux et asexués qui cabriolent, jouent comme des enfants, gaiement, naïvement. La chorégraphie évolue vers une imitation des comédies musicales des années 1950 avec leur joie de vivre artificielle, leur glamour, leur superficialité… Que veulent-ils dire ? Voilà ce que vous vouliez-voir… de la légèreté, des bons sentiments, de la futilité, de l’insouciance ? On va vous en donner. Voilà le monde auquel nous, jeunesse, aspirons ? Plus sûrement sans doute que l’art n’est pas un divertissement mais un engagement total, le témoignage d’une époque dans laquelle le collectif est peut-être un refuge. Dans la salle le public très jeune ovationne cette horde qui lui ressemble.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Age of content était proposé par (La)Horde, 
le 18 décembre à l’Opéra de Marseille

Lire ici notre entretien avec (La)Horde

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