vendredi 4 avril 2025
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Les Suds à Arles : sept jours en sept instants

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© Stéphane Barbier

Vivre au rythme des Suds à Arles est une expérience festivalière peu commune. D’une année sur l’autre, les émotions varient, modulées par le relief d’une programmation plus ou moins propice au choc esthétique, à l’instant magique de la rencontre entre un artiste et le public. Dans la touffeur de juillet, l’édition 2022 a connu ses bouffées de fraîcheur.

Folklore subversif

Rodrigo Cuevas © Stéphane Barbier

On l’aurait préféré encore plus subversif comme il sait l’être dans ses clips. Mais peut-être était-il impressionné par l’austère et solennelle Cour de l’Archevêché dont une partie de la jauge était assise. Quoi qu’il en soit, Rodrigo Cuevas a conquis le public de cette première soirée des Suds à Arles dont la majeure partie découvrait celui que l’on surnomme le Freddie Mercury des Asturies. C’est dans cette province de la côte Atlantique espagnole et en Galice voisine que Cuevas a collecté la plupart des chants et airs traditionnels qui composent son deuxième album, Manual de Cortejo, réalisé en collaboration avec le trublion des musiques ibériques, le producteur Raül Refree, présent lors de deux éditions antérieures du festival. Sur scène, la tenue est une subtile combinaison de l’ancrage rural et populaire du répertoire – à travers la coiffe et les sabots notamment – et de l’affirmation d’une culture queer. Même équilibre subtil au niveau de l’instrumentation où l’électronique côtoie tambourins et accordéon et la scénographie entre pas de danse folklorique et drag show. Très bavard entre chaque titre par souci de donner un éclairage sur son travail, maniant l’humour et la provocation avec une grande finesse, Rodrigo Cuevas est aussi une belle voix qu’on n’a pas fini d’entendre.

Corée rêvée

Ak Dan Gwang Chil © Stéphane Barbier

De l’audace. Entre deux têtes d’affiche, les Suds peuvent encore s’en permettre. Programmer pour la première fois en France la formation coréenne Ak Dan Gwang Chil et en première partie du chanteur guitariste cubain Eliades Ochoa en est une. Théâtral et solaire, le groupe emmené par trois chanteuses joue avec les codes et les esthétiques, offrant un spectacle hybridant les références ancestrales rituelles autant que spirituelles, à l’imagerie manga et aux sonorités de la K-pop. Rafraîchissant.

Colombie féministe

La Perla © Stéphane Barbier

Puisque la Colombie vient d’opérer un basculement politique progressiste historique, autant inviter la génération d’artistes qui y a contribué. La Perla, trio féminin et féministe, en fait partie. Aux voix et percussions, Diana Sanmiguel, Giovanna Mogollón et Karen Forero, bien qu’originaires de Bogota, explorent avec énergie et conviction les rythmes de la région caribéenne de leur pays. Bullerengue, cumbia, merengue, gaita et champeta créole sont abordés avec une approche sociale, empreinte des enjeux actuels qui traversent le continent sud-américain. Et en introduction d’un Bernard Lavilliers quelque peu cotonneux, cela fait du bien.

Raté

Justin Adams & Mauro Durante © Stéphane Barbier

Au pic de la saison culturelle grandissent les tentations, conduisant parfois à des choix sibyllins. En ce 14 juillet, Avignon nous fait de l’œil. Et bim ! Pile poil quand Justin Adams et Mauro Durante donnent ce que beaucoup considèrent comme le meilleur concert du festival arlésien… Les commentaires se font dithyrambiques et les yeux s’illuminent à l’évocation de la proposition portée par le guitariste rock anglais et le multi-instrumentiste italien. Réunis par leur passion pour les musiques traditionnelles, Adams et Durante embarquent guitare électrique, violon, tamburello et daf, dans une joute musicale tourbillonnante menant leur dialogue vers la transe. 

Enragé

Otim Alpha © Stéphane Barbier

On aurait sans doute vibré aux sons de la formation de tradition caucasienne JRPJEJ mais le visa sèchement refusé à ces artistes rares par le consulat français à Moscou nous en a scandaleusement privé. Un sentiment alliant honte et colère à l’égard des autorités diplomatiques françaises apaisé par le voyage concocté au fil de la soirée. A peine sorti du double plateau féminin et engagé composé d’Emel Mathlouthi et Oumou Sangaré, le public est happé par les rythmes frénétiques de l’Ougandais Otim Alpha. Installé dans le jardin d’été et accompagné du producteur Leo Palayeng, l’ancien boxeur est considéré comme le pionnier de l’Acholitronix, nouveau genre musical qui offre une version électro de musiques de mariage traditionnel Acholi. Ouvrant le set avec des morceaux acoustiques et posés, il ne laisse guère planer le doute sur ce qui va suivre : un tourbillon de beats envoûtants, provoquant une incontrôlable envie de danser jusqu’à une heure avancée de la nuit.

One, two, three, viva l’Algérie !

Lemma © Stéphane Barbier

Que cela plaise ou non – y compris aux institutions partenaires – Les Suds à Arles sont un festival politique. Éminemment mais subtilement. Au détour d’un chant, d’une projection ou d’un salon de musique, messages et valeurs infusent la programmation. Sans besoin d’en rajouter. Le 16 juillet, jour du 80e anniversaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’, c’est une fine évocation des musiques klezmer qui est proposée avec le récital d’un maître du genre, le pianiste Denis Cugnot. Sans cuivres ni violon, rendant à ce genre malmené sa dramaturgie mélodique. 2022 commémorant aussi le 60e anniversaire de la révolution nationale algérienne, la création de la diaspora ou de ses héritiers est à l’honneur de la dernière soirée au Théâtre antique. D’abord avec le groupe féminin intergénérationnel Lemma, emmenée par Souad Asla, pour une immersion dans les cultures musicales d’un sud algérien hypnotique. Puis Sofiane Saidi arbore brillamment les habits d’un raï renouvelé qui place la voix au centre d’une odyssée de sonorités futuristes. Et Acid Arab de convertir le monument romain en club électro géant. Une première aux Suds.

Créolité camarguaise

Bonbon Vodou © Florent Gardin

Le dimanche de clôture, équipes et festivaliers quittent le centre-ville pour la traditionnelle journée buissonnière en Camargue. Invité pour le concert matinal, Bonbon Vodou transpose ses élégantes ritournelles créolisées entre salins, plage et Rhône. Le duo formé par Oriane Lacaille et JereM Boucris renouvelle avec nonchalance, minimalisme et instruments de récup’, les sonorités sega et maloya. Avec parfois des détours par le continent africain ou la Nouvelle-Orléans. Abordant des sujets qui ne prêtent pas toujours à sourire, Bonbon Vodou manie poésie amère et jeux de mots aigres-doux pour un résultat chaloupé des plus sucrés.

LUDOVIC TOMAS

Les Suds à Arles ont eu lieu du 11 au 17 juillet dans divers lieux d’Arles et alentours.

Soirée princière

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The New Power Generation © Clara Lafuente

Grâce au Marseille Jazz des Cinq Continent, celles et ceux dont le plus grand regret musical est de n’avoir jamais vu Prince en concert ont eu droit à leur lot de consolation. The New Power Generation a rendu hommage à l’artiste que la formation accompagna entre 1990 et 2013 et dont elle perpétue la mémoire musicale depuis le concert hommage organisé après le décès du Kid de Minneapolis en 2016. Une soirée inévitablement nostalgique, placée sous le signe de l’immortalité des compositions du regretté musicien et chanteur disparu sans prévenir. Pour célébrer l’auteur de l’intemporel Purple rain, le message avait circulé de porter un vêtement violet. Un « dress code » en signe de ralliement observé par quelques fans inconsolables. Construit autour des chansons les plus populaires du Kid de Minneapolis auxquels se greffent des titres moins diffusés, le répertoire de la soirée a forcément fait des frustrés. Mais la compilation a rempli son rôle : parcourir la carrière d’un des musiciens les plus doués de sa génération à travers celles et ceux qui l’ont côtoyé dans l’intimité des studios comme sur les plus grandes scènes internationales. On peut le regretter, ce sont davantage des versions remaniées pour cette tournée que les originaux contenus dans les albums qui ont été interprétés. Mais rien ne dit dans un testament que l’héritage doit rester figé.

The New Power Generation © Clara Lafuente


Habité par le rôle

Des reprises plus ou moins heureuses qui n’enlèvent rien au talent des instrumentistes, tous à la hauteur de leur mentor bien qu’inégalement mis en avant comme c’est le cas pour la rayonnante et implacable bassiste, seule femme du groupe. Difficile de ne pas scruter la moindre attitude de celui qui concentre tous les regards : MacKenzie, celui auquel revient la lourde mission de réinterpréter le patrimoine princier. Et de chercher à tout prix l’impossible et surtout inutile comparaison. Vocalement, le mimétisme est plutôt bluffant. Maniant les graves et les aigus de son modèle avec aisance, le dauphin convainc largement. Même couleur de peau, même couleur vocale, il manque pourtant au timbre ce je ne sais quoi qui avait le pouvoir de faire chavirer l’auditoire. Qu’importe, MacKenzie est habité par le rôle et se défend de toute tentative d’imitation. Même si on a du mal à le croire tant il insiste sur les déhanchés… Rappeur, guitariste et pilier du groupe, Tony Mosley prend lui aussi plusieurs fois le micro, démontrant que ce n’est pas l’âge qui dicte le groove.
Live 4 love, 17 days, Girls and boys, Pop life, Sexy M.F., Cream, Sign o’ the Times, When the doves cry, Kiss, Gett off, 1999, Let’s go crazy, Controversy et l’incontournable Purple rain s’enchaînent avec plus ou moins d’âme. Celle de Prince, elle, était dans tous les esprits.

LUDOVIC TOMAS

The New Power Generation s’est produit le 20 juillet au Palais Longchamp, dans le cadre du festival Marseille Jazz des Cinq Continents.

Pianos des esprits

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© Joël Travere

La fabuleuse acoustique de l’auditorium est propice aux enregistrements et à une écoute dans des conditions idéales. Le Geister Duo (ou « duo des esprits » si l’on se fie à une traduction littérale) propose un programme entièrement consacré à la musique de Brahms. 

David Salmon et Manuel Vieillard jouent, non comme les magnifiques solistes qu’ils sont tous les deux, mais en parfaite symbiose (il est déjà intéressant d’arriver un peu avant le concert et voir l’accordeur préparer les pianos en harmonie). C’est cette qualité chambriste, reconnue par le premier prix du concours de l’ARD de Munich en duo de piano, qui les pousse à « enrichir le piano de leurs quatre mains » et arpenter les répertoires dédiés à cette forme particulière. Le piano, un instrument solitaire ? Absolument pas.

© Joël Travere

Si les Seize valses opus 39 à quatre mains dédicacées au romancier et critique musical Eduard Hanslick (ami de Brahms) connaissent deux versions, la facile et la difficile, on se doute bien que les deux artistes ne choisissent la moins intéressante. Les doigts volent, dansent sur le clavier, épousant avec une élégante espièglerie les voltes de la partition. Même le sérieux Brahms était capable de légèreté ! Changement de configuration pour les Variations sur un thème de Haydn opus 56 pour deux pianos : les instrumentistes se retrouvent face à face. Un échange de regards, une main qui s’élève, une mimique, un plissement des paupières, tout se dit dans les attaques, les accords, les arpèges qui se lient, les mélodies qui s’imbriquent. Les deux pianos, à l’instar du gamelan qui se déploie en une foule d’instruments percussifs, ne sont plus qu’un, avec des performances multipliées, des sonorités qui rappellent un orchestre au complet, tournoyant dans l’émulation de variations toujours plus audacieuses et inventives. Hommage au génie de Haydn (« un siècle exactement avant l’époque où nous vivons, Haydn créa notre propre musique » déclarait Brahms, ainsi que le rappelle la feuille de salle, détaillée, travaillée, éclairante), cette œuvre tient de la symphonie par son ampleur. Enfin, transcription pour deux pianos de son Quintette pour piano en fa mineur opus 34 (qui avait déplu à Clara Schumann et Joseph Joachim), la Sonate pour deux pianos vient clore le concert avec sa palette harmonique colorée, ses contrastes, le jeu complexe de sa construction. Si certains déplorent, connaissant parfaitement le Quintette, le manque d’épaisseur instrumentale que les cinq voix de la pièce originelle conjuguent, la virtuosité des deux interprètes permet de découvrir une œuvre pleine, qu’il ne faut surtout pas chercher à comparer mais à apprécier dans son écriture propre et la plénitude de l’émotion qu’elle procure. Une danse hongroise, de Brahms faut-il le préciser, venant en bis, onde de joie vive.

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 28 juillet, au Conservatoire Darius Milhaud à Aix-en-Provence, dans le cadre du Festival international de Musique de Chambre de Provence

Puissance 3 !

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Rencontre entre passé et présent

Dans Claude Pascal, pièce créée en 2002 par le Nederlands Dans Theater, Jiri Kylian divise la troupe des danseurs en deux groupes. L’un semble évoquer en costumes des années 1890 (Puccini aurait servi de référence historique au chorégraphe, on ne peut que penser aussi au film de Visconti, Mort à Venise) une famille étrange aux attitudes qui se figent en instantanés photographiques. Ses membres s’adressent au public, utilisant raquette de tennis, éventail, balle, oscillent puis disparaissent derrière des panneaux mobiles. Comme si se refermait un livre d’images que broderait la musique de Puccini (extraits du Quatuor Crisantemi), laissant par trois fois place à un couple en tenue contemporaine de danse, qui, sur une composition de Dirk Haubrich, déploient une géométrie fluide et élégante, unissant perfection de la forme et sensualité. Les corps dessinent un nouvel alphabet aux lignes en épure, imbriquées en architectures complexes et fascinantes. Le chorégraphe veut cette œuvre comme une « méditation sur le temps, la vitesse et le vieillissement ainsi que sur l’impossibilité de comprendre de telles notions ». Les deux époques représentées sur scène sont ainsi figées dans leur esthétique, immuables dans leur moment, incapables de pressentir le suivant ou le précédent. Chaque temporalité se voit saisie dans son espace propre, chacune immortelle, farfelue et dadaïste. La seule réponse face à la fuite du temps reste l’art. 

Eco-danse ?

Dans Casi Casa, Mats Ek mêle ses pièces, Appartement et des fragments de Fluke. Des objets du quotidien, fauteuil, gazinière, aspirateurs (la séquence d’ensemble réunissant aspirateurs et danseurs est irrésistible) croisent les évolutions des interprètes, leur servent de cadre, de point d’appui, de prétexte, dans ce « Quasiment appartement » loufoque où l’émotion n’est pas absente. Le pas de deux de la Porte est tout simplement bouleversant, tandis que l’humour de la scène représentant un danseur avachi dans un large fauteuil devant une télévision donne à l’œuvre sa dimension farfelue. La verve des danseurs, aussi acrobates que maîtres de la grammaire classique, permet de passer de la plus délicate impression à la densité d’une palette colorée. De la virtuosité pure.

Rêveries sur pointes

Back on track 61 du directeur des Ballets monégasques lui-même, Jean-Christophe Maillot, unit la nostalgie du passé à la joie d’un présent sans cesse en mouvement sur le Concerto en sol de Maurice Ravel dans l’interprétation de Martha Argerich. Tempi endiablés, occupation classique de l’espace, diagonales, parallèles, clin d’œil aux formations traditionnelles, duos, trios, quatuors, ensembles réglés au millimètre, le tourbillon de la danse ne laisse pas de temps mort aux dix couples de danseurs. Attendant en fond de scène, perchés sur de hauts tabourets, les pieds nonchalamment posés sur une barre de danse, Bernice Coppieters et Asier Uriagereka, les « historiques » des Ballets, se livrent à un pas de deux qui efface toutes les manifestations virtuoses précédentes. Un bras qui s’élève, une main qui se déploie, une jambe tendue au-delà de la physique, le moindre mouvement poétise le monde, lui accorde un sens que l’on croyait oublié. L’abstraction s’incarne sous les pas de la danseuse. La beauté irradie la scène. Chacun en sort transformé.

MARYVONNE COLOMBANI

Joué du 14 au 17 juillet, au Grimaldi Forum, dans le cadre de L’été danse de Monte-Carlo.

Sage comme une image

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UNA IMAGEN INTERIOR mise en scene, dramaturgie Tanya Beyeler, Pablo Gisbert, texte Pablo Gisbert, conception El Conde De Torrefiel en collaboration avec les interpretes, avec Anais Domenech, Julian Hackenberg, David Mallols, Gloria March Chulvi, Mauro Molina et la participation de figurants, traduction Marion Cousin (francais), Nika Blazer (anglais) sculpture Mireia Donat Melus realisation Robot Jose Brotons Pla scenographie Maria Alejandre, Estel Cristia lumiere Manoly Rubio Garcia son Uriel Ireland et Rebecca Praga

Etonnant à Avignon : une première de créateurs en vogue, invités pour la première fois au festival, n’affiche pas complet. Difficile pourtant d’imaginer qu’un soleil caniculaire suffise à décourager celles et ceux dont le seul nom d’El Conde de Torrefiel attise la curiosité. Quitte à sortir des remparts avignonnais pour se rendre jusqu’à la petite commune de Vedène où est programmée Una Imagen interior (Une image intérieure), dernier opus de la compagnie-couple espagnole composée de Tanya Beyeler et Pablo Gisbert. Après que deux techniciens suspendent en fond de scène une toile blanche maculée de jets de peinture multicolore aux motifs symétriques, la voix off surtitrée, unique procédé narratif de la pièce, indique que nous nous trouvons dans un musée d’histoire naturelle. Ses visiteurs et visiteuses, mutiques, observent l’œuvre exposée, avec une attitude plus ou moins intéressée. Les commentaires évoquent son origine exceptionnelle, de plus de trente mille ans, initiant une première réflexion sur l’art, ses origines, ce qu’on y projette et ce qu’il dira d’une époque aux générations futures. Suivra une scène tout aussi banale dans un supermarché, puis une immersion dans un rêve autour d’une veillée dans une grotte préhistorique. D’où venons-nous, où allons-nous, que voyons-nous, ce qui est visible exprime quelle réalité dans nos sociétés sur écran, dans quel état j’erre… ? Le questionnement existentiel éculé posé par la voix invisible frôle la philosophie de comptoir. Malgré le rythme soutenu de surtitres, le dispositif lui fonctionne, plongeant le spectateur dans une aventure théâtrale innovante. Elle stimule les sens à défaut de procurer des sensations. Déception.

LUDOVIC TOMAS

Una Imagen interior a été jouée du 20 au 26 juillet à l’Autre scène du Grand Avignon, à Vedène, dans le cadre du Festival d’Avignon.

Salomé garde la tête haute

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Que faire aujourd’hui de la salomania et de son culte un brin défraîchi de femme fatale ? Au sujet de Salomé, fascinante coupeuse de tête, la metteuse en scène bavaroise Andrea Breth ne tarit heureusement ni d’idées, ni d’amour. Grand bien a pris à ce pilier du théâtre allemand, qui fut entre autres la première femme nommée à la tête de la Schaubühne, de s’y atteler. Et de compter, pour cette production, sur la voix et la présence scénique d’Elsa Dreisig, que l’on pensait à tort trop légère, trop mozartienne pour ce rôle si exigeant.

Car il faut bien admettre que la performance de la soprane franco-danoise relève du prodige : la partition, pourtant rude et ample, semble d’une simplicité désarmante. La pureté surréaliste de son timbre et la souplesse ahurissante de son instrument contrastent brutalement avec la sauvagerie de l’Orchestre de Paris, qu’Ingo Metzmacher fait tour à tour rugir, trembler, danser avec grâce… 

FESTIVAL D’AIX EN PROVENCE 2022 SALOME DIRECTION MUSICALE: Ingo Metzmacher MISE EN SCÈNE: Andrea Breth DÉCORS: Raimund Orfeo Voigt COSTÜMES: Carla Teti LUMIÈRE: Alexander Koppelmann CHORÉGRAPHIE: Beate Vollack Salome Elsa Dreisig Jochanaan Gábor Bretz Herodes John Daszak Herodias Angela Denoke Narraboth Joel Prieto Ein Page der Herodias Carolyn Sproule Erster Jude Léo Vermot-Desroches Zweiter Jude Kristofer Lundin Dritter Jude Rodolphe Briand Vierter Jude Grégoire Mour Fünfter Jude / Zweiter Soldat Sulkhan Jaiani Erster Nazarener / Ein Kappadozier Kristján Jóhannesson Zweiter Nazarener Philippe-Nicolas Martin Erster Soldat Allen Boxer Eine Sklavin Katharina Bierweiler Danseuses et danseurs Martina Consoli Beatriz De Oliveira Scabora Jacqueline Lopez Alessia Rizzi

De l’ô dans le gaze 

Cette Salomé d’une blancheur immaculée se fait, malgré elle, astre d’une nuit sans fin. Celle-ci se mue en cène de pacotille, table de banquet vidée de victuailles, ou en terre volcanique, lieu d’éruption du désir. La jeune princesse sort, conformément au livret, à peine de l’enfance : tout juste sait-elle se distinguer de sa mère, Hérodiade. Autre brillante idée : cette mère bafouée par son mari est interprétée avec une délicatesse émouvante par Angela Denoke, qui incarna elle-même Salomé à plusieurs reprises et cale joliment ses interventions sur celles de sa jeune partenaire. Étouffé par la violence mortifère de son environnement, le désir naissant de cette Salomé adolescente est impossible à assouvir. Il ne peut que se faire pervers, morbide : et ce d’autant plus parce qu’il se dirige vers l’incarnation même de la pureté. Soit Jochanaan, aussi fade et pédant que la voix de Gabor Bretz est riche et ancrée. Bien que visiblement moins intéressée par ses protagonistes masculins que par ses figures féminines, Andrea Breth nous gratifie cependant d’un Hérode nuancé, là où d’autres l’auraient volontiers dépeint en beau-père libidineux. John Daszak l’incarne avec le même mélange de majesté et de naïveté, fort d’un ambitus à rallonge et d’un volume particulièrement impressionnant. Les quelques ralentis superflus et surtout les choix de lumière et de floutage par le rideau de gaze, figurant les sept voiles que Salomé ne retirera pas, ou encore le passage obligé de l’abattoir pourront sembler un peu vieillots. Mais la sincérité et la cohérence du projet l’emportent, très largement.

SUZANNE CANESSA

Salomé de Richard Strauss a été donné du 5 au 19 juillet au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

Sur les traces du cheval blanc

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Résurrection de Gustav Mahler – direction musicale Esa-Pekka Salonen – mise en scène Romeo Castellucci – Festival d’Aix-en-Provence 2022 © Monika Rittershaus

Événement s’il en était, la Symphonie n° 2 en ut mineur, « Résurrection » de Gustav Mahler ouvrait le Festival d’Aix-en-Provence. La symbolique du terme, réponse à deux années sous le boisseau de la pandémie, s’attachait aussi au lieu qui accueillait le somptueux Orchestre de Paris dirigé avec élan et précision par Esa-Pekka Salonen : le Stadium de Vitrolles, bâtiment construit sur les plans de l’architecte Rudy Ricciotti (qui écrivit à son sujet : « ce monolithe noir et poétique ») et destiné à recevoir concerts et manifestations sportives – malheureusement fermé quatre ans après son inauguration en 1994 par la mairie Front National nouvellement élue (1998). L’énorme cube noir posé sur le rouge d’une ancienne décharge de bauxite a été, depuis cette date, saccagé et habité par le monde interlope de la nuit. Des travaux de rénovation ont rendu le site accessible, tout en lui laissant les stigmates de ses années d’abandon. Le titre « résurrection » scellait ici l’union entre une œuvre, une fin de période de restrictions et la renaissance d’un lieu culturel. Bref, entre la revanche des forces démocratiques et la symbolique de la monumentale symphonie, il était aisé d’emplir d’élan et d’enthousiasme les foules. 

Paroxysme sonore

La qualité de l’orchestre, de son chef, des chœurs (Chœur de l’Orchestre de Paris et Jeune Chœur de Paris), des deux solistes, la soprano Golda Schultz et l’alto Marianne Crebassa  s’accordent à l’ampleur de l’œuvre. On ferme les yeux et on se laisse transporter par les vagues sonores. Se dessinent avec force les fresques des premier et dernier mouvements, les éclats tourmentés d’une âme, lumières contrastées, violemment portées par les ombres. Le ländler qui débute le second mouvement apaise l’impétuosité des origines, se pare d’un sublime contre-chant de violoncelles. Les timbales du troisième mouvement dessinent l’entrée de la mélodie des cordes et des vents, opposant légèreté et tragédie. La contralto que Mahler souhaitait entendre chanter « comme un enfant au paradis », soutenue par les cuivres, épouse le chant populaire Urlicht, « O Röschen rot » (Ô petite rose rouge). Le Dies Irae du dernier mouvement souligne la fragilité de l’existence humaine, déchainements des cuivres, chœurs emportés, récitatifs ciselés, martèlements percussifs… la résurrection promise est amenée par un paroxysme sculpté dans la masse sonore. Le temps s’efface…

Résurrection de Gustav Mahler – direction musicale Esa-Pekka Salonen – mise en scène Romeo Castellucci – Festival d’Aix-en-Provence 2022 © Monika Rittershaus

Une pluie rédemptrice, on ne sait, inonde alors le plateau couvert d’une terre aride, apportant à la touffeur de l’été une fraîcheur bienvenue. Pourquoi les yeux fermés ? Un cheval blanc a d’abord arpenté la scène, image de liberté, de pureté, sans doute, mais sa propriétaire fait une découverte macabre, appelle les secours. Une équipe d’experts vêtus de combinaisons blanches (on se croirait dans E.T.) extrait du sol, durant tout le spectacle, une ribambelle de cadavres, adultes, enfants, bébés, corps déposés sur des sacs mortuaires dans lesquels ils seront ensuite transportés dans les fourgonnettes des légistes. Le bruissement de leur activité (qui trouve un écho dans celui de la pluie finale) se superpose à celui de la symphonie. Il y aura même un tractopelle pour peaufiner le travail ! Les corps découverts et emportés, une femme continuera à s’acharner sur le sol, cherchant encore un possible oubli… Le caractère régulier et attentif des personnages jure avec la luxuriance de la musique. De résurrection il n’y a guère, de transcendance non plus.

Certes, appeler un grand metteur en scène comme Romeo Castellucci pour l’ouverture du festival était un pari réussi (le public s’est précipité en masse pour assister à l’événement), mais on peut se demander pourquoi une telle exubérance morbide et même, en amont, pourquoi avoir voulu à tout prix construire une mise en scène pour une symphonie, la musique est suffisamment éloquente à elle seule pour emplir les imaginaires. Avec ce dispositif, les violons et le chef d’orchestre étaient invisibles. Le plaisir de voir diriger une telle œuvre a manqué, terriblement. 

MARYVONNE COLOMBANI

Résurrection a été donné du 4 au 13 juillet au Stadium de Vitrolles dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence

Idolunaire

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Le festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence réunit la fine fleur de l’opéra. C’est ainsi que les meilleurs chanteurs et les meilleurs metteurs en scène s’y retrouvent pour apporter aux pièces du programme une vision qui fait « honneur à ces œuvres », selon les propres termes de Pierre Audi, directeur de cette prestigieuse institution. L’excellent metteur en scène Satoshi Miyagi imaginait pour évoquer l’univers d’Idomeneo, re di Creta, premier opéra de Mozart, un dialogue entre la Grèce antique et son Japon natal, si bien qu’Elettra (Nicole Chevalier) se voit affublée d’un ample kimono de cérémonie, et que les souvenirs de la deuxième guerre mondiale viennent peupler l’imaginaire scénique et transforment les soldats grecs en troufions de 1945. De hauts paravents mobiles tendus de tissus de chantier blancs (qui, selon les éclairages, nous convient dans un immeuble en construction ou dans un lieu empli de motifs floraux brillants) mus par une plèbe anonyme, écrasée par l’esclavage, orchestrent l’espace. Parfois liés ensemble, ils deviennent des piédestaux sur lesquels sont juchés (afin de souligner une symbolique supérieure sans aucun doute) les personnages vêtus de blanc, plus ou moins à l’aise avec le vertige de cette géniale trouvaille qui pouvait nous faire penser au roi et à la reine de la Lune dans Les Aventures du baron de Münchausen de Terry Gilliam. 

Avis de tempête

Le sublime a un prix c’est bien connu. Les hauteurs figent, on le sait aussi, ce qui permettait d’accentuer le caractère hiératique des événements, tragédie royale oblige : le roi de Crète, Idoménée (Michael Spyres), revient, vainqueur de la guerre de Troie, affronte une tempête et promet à Neptune à qui Alexandros Stavrakakis prête sa voix (drame grec, mais noms latins, ne chipotons pas !) de lui offrir en sacrifice le premier être qu’il rencontrera en arrivant à bon port. Manque de chance, à l’instar de Jephté qui s’était aussi livré à une telle promesse inconsidérée et qui dut sacrifier sa propre fille (cf. l’Oratorio de Campra), Idoménée croise en premier son fils bien aimé, Idamante (Anna Stéphany). Ce dernier est tombé amoureux d’Ilia (Sabine Devieilhe), princesse troyenne, habillée d’une robe blanche telle Grâce de Monaco à une cérémonie des Césars, sans oublier – le souci du détail prime ici – les longs gants blancs de bal. Sans peur aucune du ridicule, une séquence de danse de soldats feuillus vient animer le sol où, seule parmi les grands rôles, Électre a le droit de poser les pieds, emportée par la démonstration des passions qui l’animent. 

Idomeneo, Re di Creta de Wolfgang Amadeus Mozart – direction musicale Raphaël Pichon – mise en scène Satoshi Miyagi – Festival d’Aix-en-Provence 2022 © Jean-Louis Fernandez

L’Ensemble Pygmalion mené par Raphaël Pichon, dont la finesse n’avait pas mérité tout cela s’évertue à soutenir la maestria du propos scénique tandis que l’on se plaît à fermer les yeux pour entendre le très beau chœur dans ses lamentations, que les magnifiques chanteurs auraient pu reprendre sans distanciation aucune. Ultime pointe de la représentation du 6 juillet, le décor final constitué de longues bandes de tissus extraites du devant de la scène et étirées par-dessus le tout (une panière prémonitoire de se voiler la face) connaissait un raté, symbolique sans nul doute, avec un tissu qui s’obstina à rester dans son compartiment, pétrifié de honte et laissa ses camarades s’exposer sans lui à l’admiration générale. De l’inouï, du hors norme on vous l’avait promis !

MARYVONNE COLOMBANI

Idomeneo, re di Creta a été donné du 6 au 22 juillet, au théâtre de l’Archevêché, dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.

Que des fadas à Martigues

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©SOvOX

Les Fadas du Monde ont pris le relais en 2019 du Festival de Martigues, qui se déroulait au cœur de l’été, et qui proposait aussi toute l’année des moments de partage et de rencontres, d’étonnement et de découvertes, construits avec les habitant·e·s de la ville. Cette année, les Fadas proposent trois mois d’une programmation ancrée autour de six valeurs : la mondialité, l’hospitalité, les égalités, la biodiversité, la liberté, et la paix. Au programme : ateliers, cinéma, concerts, sports, jeux et e-sports, théâtre, danse, arts de rue, cafés-découvertes, résidence d’artiste, visites.

Des concerts

Il y en a pour tous les goûts, du punk rock à la musique de chambre, en passant par les musiques du monde et le hip-hop. Par exemple celui de La Perla (11 juillet – Cour de l’île), trio de chanteuses-percussionnistes colombiennes, à l’attitude rock, catapulté sur les scènes internationales par l’intermédiaire de leur chanson Bruja retenu par Netflix pour l’une de ses séries. Ou bien encore SOvOX (25 juillet – Cour de l’île), à l’énergie rock garage bien taillée, un trio masculin mené par un batteur-chanteur, feu-follet pogotant derrière ses fûts. Et aussi du 60’s greek revival, avec Deli Teli, (8 août – Cour de l’île) bongo, bouzouki et orgue farfisa, un combo greco-marseillais qui reprend, à leur façon rock, les tubes oubliés du laïko, la pop grecque des années 60. Dansant !

De l’art

À noter, celui du plasticien Laurent Valera, qui présente l’évolution de son installation monumentale Mémoire exposée aux Archives de Bordeaux Métropole en 2019 en une forme hybride croisant arts visuels et danse. Elle s’appelle désormais Souffles#1, et est conçue avec la chorégraphe Christine Hassid (10 juillet – plage de Ferrières). Et, dans le cadre du projet collaboratif Plastigo, l’artiste transmédia Souad Mani (9 juillet – théâtre de verdure de la base de voile de Tholon) propose de découvrir le résultat de son travail : une œuvre réalisée à partir de captations vidéos prises la nuit ou au soleil couchant aux abords du site et autour de l’étang de Berre. Le fruit d’un travail entrepris en 2021 avec l’aide de plusieurs artistes et de l’association Par ce passage, infranchi.

Et des visites

Parmi ces dernières, celle du « calen » : une pêche très locale, qui a vu le jour au XIXe siècle, le terme désignant à la fois le lieu (le chenal de Caronte, qui relie l’étang de Berre à la Méditerranée, au cœur de la ville) et le filet, tendu entre les deux berges du canal. Pour attraper en particulier muges ou mulets femelles et leurs œufs afin d’obtenir la fameuse poutargue (tous les vendredis de juillet). Autre visite alléchante : des balades en voilier ou en zodiac, avec le service Art, Histoire et Archéologie de la Ville (du 25 au 29 juillet – sur réservation – jauge limitée) pour découvrir l’étang de Berre et Martigues depuis l’eau – visite commentée sur différentes thématiques : archéologie, cartographie, environnement, art, urbanisme…

MARC VOIRY

Fadas du Monde
Jusqu’au 31 août
Divers lieux, Martigues
fadasdumonde.fr

Être une femme libre dans une société patriarcale, et ailleurs aussi ?

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Réinventer le langage pour parler des femmes, c’est un peu le sujet de la création mondiale Woman at Point Zero portée par quatre artistes, la compositrice Bushra El-Turk, la metteuse en scène Laila Soliman, l’écrivaine Stacy Hardy et la réalisatrice Aida Elkashef. Cet opéra de chambre inspiré du roman éponyme de Nawal El Saadawi (publié en 1975) narre l’entretien en temps réel d’une prisonnière de la prison Qanatir, Ferdaous (la note d’intention rappelle que ce nom signifie « paradis » en arabe), et de l’autrice qui cherche à comprendre les motivations de cette femme qui a assassiné son souteneur en légitime défense et se refuse à toute révision de son procès alors qu’elle est condamnée à mort. La soprano et compositrice syrienne, Dima Orsho, incarne la prisonnière, désabusée, provocatrice, qui trouve dans son enfermement une liberté dont elle n’a jamais disposé au-dehors, exploitée, soumise à la domination masculine depuis son plus jeune âge. Jusqu’à la prostitution qu’elle a tenté de vivre indépendante, mais bien vite en proie aux souteneurs de toute espèce. C’est dans la prison qu’elle se sent enfin libre, choisissant la peine capitale, dernier lieu d’un libre arbitre qui n’a jamais été le sien. La voix passe du récitatif au ton de la conversation juste modulée, avant de s’emparer, superbement lyrique de l’or brut d’une mélodie. Elle pousse son interlocutrice dans ses derniers retranchements, ses réponses sont conditionnées à ce que l’autre lui livre, rétablissant une égalité dans l’échange qui, interrogatoire au départ, se mue en réel dialogue. Sama, la superbe mezzo-soprano Carla Nahadi Babelegoto, enquête, cherche à comprendre dans une démarche qui tient de l’ethnologie et de l’étude sociale, se voit peu à peu bousculée dans son rôle, doit s’ouvrir elle aussi, partager son vécu. 

L’action est actualisée

Woman at Point Zero de Bushra El-Turk – création mondiale – direction musicale Kanako Abe – mise en scène Laila Soliman – Festival d’Aix-en-Provence 2022 © Jean-Louis Fernandez

Ainsi le Printemps arabe est mentionné, mettant en évidence combien il fut difficile aux femmes d’être sur la place Tahir. Les « révolutionnaires » l’étant bien peu dans leur rapport à leurs homologues féminines et les prenant davantage comme proies, consentantes ou non que comme véritables partenaires de réflexion et de révolte. L’action prend aussi une dimension universelle grâce à la multiplicité des langages qui la servent. L’Ensemble Zar au complet sur scène, offre l’écrin d’un chœur aux deux solistes et convoque des instruments classiques de diverses origines. Daegeum, grande flûte traversière en bambou d’origine coréenne (Hyelim Kim), duduk, kaval, cromorne, fujara, flûte à bec (par Milos Milivojevic), sho, nom japonais de l’orgue à bouche chinois (Chatori Shimizu), kamânche, vièle à pique (Faraz Eshghi Sahraei), violoncelle (Hanna Kölbel). Cet instrumentarium puise dans les traditions musicales de l’Europe, de l’Asie, du Moyen-Orient, renoue avec le rôle du chœur tragique des pièces antiques dans son commentaire, ses réactions. Kanako Abe dirige avec finesse cet objet musical qui oscille entre théâtre, oratorio, performance, tenant elle-même presque un rôle de coryphée (déjà son entrée en martelant le sol de ses pas évoquent les sonorités de l’univers carcéral dans lequel l’action se déroule). Des vidéos (Bissane Al Charif et Julia König) viennent compléter le tout, projetées sur le mur de gaze du fond de scène, images de femmes voilées de blanc, extraits documentaires, visages, regards qui ancrent au cœur du réel cette tragédie à portée universelle dans une mise en scène minimaliste qui sait dessiner en épure les lignes de force du texte, symbolisant l’emprisonnement par des fils tendus apparaissant par intermittence, brillants sous les effets lumineux qui ourlent les ombres où se meuvent les personnages. Une pointe d’humour vient souligner la gravité du sujet. Une sororité responsable face aux violences faites aux femmes serait sans doute l’un des piliers d’une résistance qui semble encore bien impuissante à l’échelle de notre planète…

MARYVONNE COLOMBANI

La création mondiale de Woman at Point Zero a été donnée les 10 et 11 juillet, au Pavillon Noir, dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence.