vendredi 4 avril 2025
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Un bel été ?

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L’été est là. Et bien là. À l’inflation des prix et des températures, s’ajoute celle des propositions culturelles. Du village des Cévennes au littoral azuréen, du Briançonnais à la côte languedocienne, pas une localité de notre grand Sud-Est ne se dispense d’offrir aux publics, résidents ou vacanciers, spectacles et expositions. Parfois en accès libre ou à prix responsables, même si la notion de gratuité, ici ou là, est remise en question. Le jazz, le classique, les musiques électroniques et dites du monde se taillent la part du lion quand les festivals d’Avignon trustent le spectacle vivant. Les arts visuels ne sont pas en reste, des Rencontres d’Arles aux multiples musées et galeries qui émaillent  le territoire. Dans le catalogue des têtes d’affiche et des artistes confirmé·es, l’émergence et la découverte doivent jouer des coudes pour espérer un projecteur ou une cimaise. Nul doute que l’estivant curieux ou éclairé saura les dénicher. Zébuline existe pour vous y aider. Après un premier numéro spécial largement apprécié, notre équipe sur ressort a concocté une publication encore plus fournie pour vous guider jusqu’aux derniers jours de la saison. Une saison ouverte par une séquence électorale inédite, qui a vu des certitudes s’effondrer. Devenu simple formalité pour les présidents de la République en place depuis 2002, le scrutin législatif a recouvré son autonomie légitime.

La Macronie mérite sa déroute

À force de réduire le rôle de la représentation nationale à une chambre d’enregistrement aux ordres d’un pouvoir jupitérien déconnecté et méprisant envers les souffrances populaires, la Macronie mérite sa déroute. À force de jouer avec le feu nationaliste et identitaire, elle a déroulé le tapis rouge aux pires forces réactionnaires qu’elle feint de combattre. À trop alimenter la confusion idéologique jusqu’aux fondamentaux mêmes qui régissaient le pacte républicain post-Vichy, elle a trahi celles et ceux qui n’avaient eu d’autre choix que d’ériger son champion en ultime recours en 2017 comme en 2022. Vingt-sept des quatre-vingt-neuf député·es du Rassemblement national ont été élu·es par nos cousin·es, voisin·es, ami·es… en Paca, dans le Gard et l’Hérault. Réunies sous une même bannière pour la première fois dans l’histoire récente du mouvement progressiste, les familles du bloc populaire, écologique et social ont fait mieux que résister. Elles sont le principal point d’appui politique pour reconstruire une ambition émancipatrice et égalitaire dans le pays. Un pays dont les gouvernants visés par des accusations de violences sexuelles et sexistes n’auraient pas droit de cité. Un pays, une société dont la culture de service public serait le creuset et le ferment.

Dans le ring conjugal

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Occident © DR

La pièce de Rémi de Vos met face à face un couple lassé, qui ne communique plus. Lui et Elle (ils n’ont pas de nom) vivent chacun de leur côté et s’affrontent régulièrement, notamment quand il rentre bourré des bars où il se rend avec son ami Mohamed. Pendant ce temps elle regarde la télé et pratique le step jusqu’à l’essoufflement. Dès qu’il franchit le seuil de leur habitation, la guerre reprend, toujours plus rude, plus avilissante. Insultes ordurières, reproches cinglants : « Tu ne bandes plus », des menaces : « Je vais te tuer », se succèdent avec une gradation au cours des huit tableaux qui composent la pièce. Huit tableaux comme autant de rounds d’un combat. La mise en scène de Laurent Domingos souligne cette métaphore du match de boxe avec une sonnerie entre chaque tableau, déclenchée par les protagonistes, et l’image des acteurs assis de dos, une serviette autour du cou. Chacun repart à l’entraînement : la gym pour elle, le bar pour lui, pour s’affronter encore plus violemment. Violence qui n’empêche pas l’humour caustique de l’auteur de fuser entre les répliques.
Une fin heureuse ?
La situation évolue, mettant en évidence un racisme de plus en plus appuyé chez lui envers des Yougoslaves qui harcèlent Mohamed et son éloge du Ku Klux Klan. Illustration d’une société en perte de sens et de valeurs. Quand son collègue se laisse pousser la barbe et arrête de boire, Lui n’en tire pas les conséquences, incapable qu’il est d’analyser la situation. Au sommet de la crise éclate une bagarre à coups de planches à repasser. Passes d’armes habilement chorégraphiées qui soulignent la terrible satire de notre société sans repères, séduite par des clichés et une idéologie pernicieuse. Cependant un espoir d’apaisement se dessine à la fin avec le souvenir de leur rencontre, souligné par les costumes qu’ils portent : robe longue en dentelle blanche pour Elle, trois pièces cravate pour Lui : Aurélie Cuvelier Favier et Virgile Daudet, ont tous deux un jeu généreux et convaincant. On ressort tout autant éreintés qu’eux. La fin est ouverte car on ne sait si on retourne dans la situation antérieure quand ils venaient de tomber amoureux ou dans un futur proche de reconstruction possible. Le metteur en scène a volontairement laissé planer le doute…

CHRIS BOURGUE

Occident, de Rémi de Vos, a été joué du 7 au 30 juillet par la compagnie Les Mots, Le Corps et La Note au théâtre des Corps Saints à Avignon, dans le cadre du festival Off.

Tempête poétique

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The line is a curve, Kae Tempest, 2022 @ Christophe Raynaud de Lage, Festival d'Avignon

C’est l’une des clôtures de l’histoire récente du Festival d’Avignon les plus audacieuses. Si ce n’est LA proposition de la 76e édition la plus osée. Le dernier cadeau du directeur Olivier Py – qui quelques heures plus tôt à l’Opéra prenait les traits de son double Miss Knife – est une tornade poétique. Une tempête venue du Sud-Est de Londres : Kae Tempest. Iel est l’invité·e final·e d’une cuvée festivalière 2022 que beaucoup estiment morne et sans relief. Pas en ce 26 juillet, quand, aux alentours de 22 heures, la cour d’honneur du Palais des papes devient l’écrin d’une poésie à la modernité saisissante. Qu’elle soit chantée ou énoncée. Version scénique de l’album éponyme (et le plus abouti) paru en avril dernier, The Line Is a Curve (La ligne est une courbe) est le nouveau manifeste de l’artiste non-binaire qui, en 2020, retira le t de son prénom. L’ex-Kate Tempest rayonne. Et pas seulement parce qu’iel a coupé ses cheveux bouclés. Mais bien parce qu’iel est apaisé·e. La poétesse slameuse des années 2010, référence en matière de spoken word, dont le mal-être transpirait sur scène autant que dans ses textes s’est libérée du poids des genres et des triturations de l’esprit. Ses sourires auparavant si rares et la lumière dans ses yeux, d’habitude souvent baissés, savourant l’acclamation d’une cour d’honneur rapidement debout pour danser ne trompent pas.
Une sommation à être soi
Il y a une chose qui ne change pas chez Tempest : ses mots débités par rafales millimétrées, d’une voix et d’un ton si naturels et investis qu’aucun doute n’est permis sur leur sincérité. Ni sur leur origine : les tripes. Accompagné·e aux claviers par la multi-instrumentiste Hinako Omori, Kae Tempest ouvre son récital, recontextualisé pour Avignon, par des textes écrits il y a plusieurs années, sans habillage musical. Ceux-là seront traduits et sur-titrés. Pas les chansons qui suivront. « Ce n’est pas grave si vous ne comprenez pas. Ressentez », rassure l’auteur·trice, intimant à sa manière le conseil de se laisser porter et emporter. Fragilité et radicalité. Courage et vulnérabilité. Douceur et violence. Les vers de Kae Tempest sont faits de cycles. Voyage sinuant entre différents états émotionnels, The Line Is a Curve est une sommation à être soi. Que le chemin de l’émancipation passe par les luttes sociales et politiques (« C’est en train de se passer / Mon pays se divise / Tout est en train de tourner / A la farce grossière / Était-ce un moment historique décisif / Sur lequel nous venons juste de trébucher ? ») ou une quête salutaire d’identité (« Trop longtemps debout / Maintenant tu veux être / Libre / De la contrainte qui a été faite en ton nom. »), il changera celui ou celle qui l’emprunte jusqu’à la société entière.

LUDOVIC TOMAS

Kae Tempest a joué The Line is A Curve le 26 juillet dans la cour d’honneur du Palais des papes, en clôture du Festival d’Avignon.

La course ou la mort

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C’est une grande dame du théâtre libanais qui, alors que la salle du théâtre Benoît-XII se remplit, est déjà sur scène, effectuant de rigoureux échauffements en marge de son jogging. Dans une combinaison noire moulante couvrant jusqu’à sa chevelure, Hanane Hajj Ali court dans sa ville, Beyrouth. Un exercice quotidien qui ne lui permet pas seulement d’entretenir son enveloppe physique mais de panser l’esprit aussi. Jogging, c’est justement le titre de ce monologue féministe libérateur qu’elle a conçu et écrit, avec la contribution de deux hommes : le metteur en scène Éric Deniaud et le dramaturge Abdullah Alkafri. Un texte parfois intime, courageux souvent, et pas seulement parce qu’il évoque frontalement ou avec humour des sujets que notre perception du « monde arabo-musulman » range dans la catégorie des tabous pour une femme de sa « culture ». Hanane Hajj Ali a choisi de mettre à contribution le public, tout au long de la représentation. Non pas pour conforter la tendance aux performances participatives mais pour impliquer le corps ou la voix de celles et ceux à qui elle confie ses histoires empreintes de douleur et de dignité.
Un Liban accablé
Ce jour-là, elle désigne un jeune homme pour l’assister dans ses exercices abdominaux en lui tenant les pieds mais le mouvement de va-et-vient dévie vers une simulation d’acte sexuel. Puis de faire lire les introductions de chaque scène dans laquelle elle incarne un personnage féminin différent. Des Médée du quotidien, qu’elle met en lumière après qu’elle-même fit un rêve dans lequel elle abrégeait les souffrances de son fils, atteint d’un cancer des os à sept ans. Il y a Yvonne, l’épouse trompée qui empoisonne ses trois filles avant de se suicider. Puis la progressiste Zahra que l’emprise d’un mari fondamentaliste conduit à pousser ses trois fils à la guerre sainte… Derrière ces parcours qui ne sont pas fictifs et qu’elle complète de ses propres confidences, la comédienne décrypte les tourments d’un Liban accablé par plusieurs fléaux qui s’entremêlent et se nourrissent. Pièce politique dont l’interprétation savoureuse permet de transpercer la dimension tragique, Jogging défie les censeurs à travers le monde. Après un passage dans le Off, sa programmation dans le In apporte une reconnaissance méritée à sa créatrice et aux trente-cinq années de son parcours artistique.

LUDOVIC TOMAS

Jogging a été joué du 20 au 26 juillet au théâtre Benoît-XII, au Festival d’Avignon.

À Jardin sonore, Orelsan en mode village

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-M-, Francis Cabrel, Louane, Toto, Jeff Beck avec en guest Johnny Depp, l’affiche de l’édition 2022 de Jardin sonore est celle d’un mastodonte estival. S’il a tout d’un grand, le festival vitrollais a la particularité – et le bon goût – de ne pas se la raconter et de résister à la tentation de la démesure pratiquée par d’autres, en décalage total avec les enjeux environnementaux et climatiques. Une dimension humaine ressentie dès l’entrée du verdoyant Domaine de Fontblanche, aménagé tel un village en fête. Propositions variées de restauration, bar à vin et buvettes ordinaires mais aussi stands de créateurs et de vinyles parent le parc paysager d’habits de guinguette. À quelques centaines de mètres de l’enceinte, un camping conforte l’image populaire et conviviale de l’événement. Ici, les volontaires du dispositif Safer veillent à prévenir des risques de violences sexistes et sexuelles. Là, le maire Loïc Gachon croque dans un burger volontiers offert par un commerçant du cru. Pour encourager la déambulation du public et titiller sa curiosité musicale, trois scènes sont positionnées dans différents lieux de l’espace. C’est naturellement sur la scène principale, baptisée « Figuier », qu’est attendue la vedette du jour, Orelsan.

Orelsan © Ludovic Tomas

Il est loin le temps où le rappeur de Caen suscitait la polémique. Aujourd’hui, l’auteur de Civilisation, son dernier album, fédère autant autour de son style pas vraiment bad boy que de ses textes parfois encore crus mais suffisamment cyniques pour afficher clairement leur second degré. De Basique à L’odeur de l’essence en passant par Défaite de famille, la verve d’Orel fait mouche. Loin de l’image de l’artiste en dilettante qu’il se plait à renvoyer, Aurélien le Normand prouve sur scène qu’il est arrivé là où il en est à la force du flow. Pas d’ego-trip, un côté looser sympathique et une invitation à deux jeunes spectateurs pour jouer aux gamers sur l’écran géant du fond de scène. Dans un show relativement sobre pour l’époque – sans doute adapté au format des festivals de plein air – démarré bien avant la tombée de la nuit, le rappeur sait aussi se faire chanteur. Même s’il n’est pas toujours juste vocalement… Et de cultiver l’ambivalence de sa personnalité d’artiste potache au regard acerbe sur le monde et ses contemporains.

LUDOVIC TOMAS

Orelsan s’est produit le 21 juillet au Domaine de Fontblanche à Vitrolles, dans le cadre du festival Jardin Sonore (20-23 juillet).

Bricoleurs du dimanche

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Jacques © Alice Moitié

Le concert surprise s’est transformé en doublé. Après un premier passage sur le site d’Olbia, le vendredi soir à Hyères, Jacques a lui aussi emprunté la navette maritime en direction de Porquerolles où les jardins de la Fondation Carmignac accueillent le Midi Festival, le temps d’un après-midi dominical. Juste le temps de visiter la superbe exposition Le Songe d’Ulysse (jusqu’au 16 octobre) avant de s’installer sur un transat ou un énorme coussin mis à la disposition des festivaliers. Deux jours après avoir présenté son premier véritable album, L’importance du vide, avec de vrais instruments, le musicien à l’improbable tonsure tranchant sa longue crinière châtaine revient au format qui l’a révélé comme la figure excentrique d’une scène bricolo-électro. Un set ludique, derrière ses machines, pour des compositions agrémentées de sons produits par d’inattendus objets du quotidien. Entre musique concrète et pop expérimentale, les boucles samplées sur le vif dessinent un paysage sonore propice à une sieste contemplative.
Une sieste vite perturbée par une autre forme de bricolage. Beaucoup plus dansante, celle-là. Comme une soudure musicale alliant sonorités vintage et influences avant-gardistes underground. Les qualificatifs ne manqueraient pas pour définir les performances chorégraphiques siamoises du duo franco-américain Faux Real. Synthpop, post punk, rock psyché, r&b futuriste ou encore glam rock, les frères jumeaux Elliott et Virgile Arndt, adeptes eux aussi du do it yourself, ont conceptualisé leur genre par le terme de « faux réalisme ». Quant à leur prestation scénique explosive et truffée d’autodérision, elle oscille entre insinuations incestueuses et tendance queer, accentuée par des tenues assorties évoquant autant un boys band qu’une combinaison d’ouvrier. En dépit de références entremêlées, leur musique excentrique et subversive – deux adjectifs qui collent aussi parfaitement à leurs voix – bouillonne de modernité. Subversif et barré !

LUDOVIC TOMAS

Jacques et Faux Real se sont produits le 24 juillet à la Fondation Carmignac sur l’île de Porquerolles (Hyères), dans le cadre du Midi Festival (du 22 au 24 juillet).

Nous y sommes

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Avec ce premier numéro, le nouveau magazine que vous tenez entre les mains franchit le premier seuil de son pari. Le premier seulement. Car pour pérenniser notre titre dans la jungle médiatico-marchande uniformisée, la mobilisation de toutes et tous ne doit pas se laisser distraire par la première bataille remportée. Un nouveau magazine, vraiment ? Si le corps de notre petite zibeline a été retrouvée sans vie après le couperet d’une décision judiciaire malheureusement inévitable, son esprit a continué à pétiller, à phosphorer, pour renaître encore plus belle. Réincarnée dans un nouveau pelage aux consonnes qui ne laissent aucun doute sur son identité. Zébuline a chaussé ses ressorts pour enjamber les obstacles et rebondir hors des pièges de la pensée dominante, tendus par Vincent B. et le gang des magnats milliardaires.

Nous avions prévenu que nous n’étions pas à vendre et nous ne nous sommes pas fait acheter ! L’autre bonne nouvelle est que nous nous sommes mariés. Une union ô combien consentie avec notre partenaire historique, La Marseillaise, dont le baiser a réveillé la force qui nous anime. Ce sont bien nos valeurs communes et une envie de longue date de mener ensemble les combats émancipateurs qui ont prévalu à la publication des bans avec le quotidien régional né de la Résistance.

Merci !

Tel un fronton d’édifice républicain, Zébuline arbore fièrement son nouveau triptyque éditorial : culturel, populaire, impertinent. Trois qualificatifs que l’équipe reformée va s’atteler davantage encore, à faire vivre dans nos colonnes et rayonner dans les territoires. Grâce à vous, à vos chaleureux encouragements et actes de soutien, nous avons contredit la prétendue fatalité qui condamnerait la presse indépendante et le pluralisme au silence. Nous vous crions : merci ! Et de vous souhaiter, à travers ces pages, de vivre un début d’été sous le signe des arts et de la culture, de festival en exposition.

Sans oublier d’aller voter, les 12 et 19 juin, pour une Assemblée nationale réoxygénée… En ces temps d’essoufflement démocratique et de perspectives contrariées, nous partageons l’ambition de l’appel Faire culture : une cause commune. « Nous voulons ouvrir grand les fenêtres à une nouvelle ère de la démocratie culturelle. »

L’été côté jardins

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Avant le soir, qu’est-ce c’est ? C’est une heure de musique ou de théâtre (d’un peu des deux parfois), comme un pont entre le jour et la nuit puisque cela débute à 18h30. Une heure de pause à apprécier après le travail ou la plage, c’est selon, et avant la suite d’une soirée d’été. Un moment de détente culturel souvent souriant, jamais pesant ; rafraîchissant somme toute, ce qui est plus qu’appréciable par ces temps caniculaires. Et une façon bienvenue de mettre en avant le spectacle vivant et les artistes de la scène marseillaise.

Les propositions sont éclectiques, il y en a vraiment pour tous les goûts. Côté musique, on va du classique à la musique de films, en passant par le cante flamenco, le washboard jazzy ou la chanson française revisitée. Côté théâtre, on navigue entre galéjades et réflexion sur le pouvoir, leçon de physique pour les nuls et hommages aux morts, témoignages de vie et conte musical. Pour tous les goûts, on vous dit. Mais toujours à un rythme enlevé. Et avec le sourire que le prologue Bingo !, souvent désopilant, suscite dès le début.

Meryem Koufi, Con Ellas © Fred Robert

Moteur, ça tourne

Bref, des spectacles bien vivants. D’autant plus vivants qu’il faut souvent « faire avec » les contraintes locales. Attendre que les cloches de Saint-Victor aient fini de s’égosiller, arrimer tant bien que mal les partitions que le mistral envoie valser, envoyer la voix plus fort que les klaxons ou les pétarades de scooters ou bien, là encore, attendre et même jouer avec… ce que les artistes font volontiers pour le plus grand plaisir des spectateurs.

La manifestation, très pro et sans prétention aucune, rencontre – et c’est justice – un beau succès pour cette deuxième saison. Mieux vaut donc réserver (ou arriver en avance) et prévoir un siège ou un coussin. Et pour ceux qui étaient loin de Marseille en juillet-août, session de rattrapage jusqu’au 17 septembre ; mais attention, en septembre, les représentations débuteront à 18 heures.

Luxuriances

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Il est des moments attendus dans les festivals, le retour d’un invité récurrent aussi bien que la perspective d’une pièce nouvelle. Indubitablement, la venue de Nikolaï Lugansky fait partie des sommets dont la perspective enthousiasme l’habitué comme le néophyte (qui n’en peut plus d’entendre vanter par d’autres les qualités exceptionnelles des artistes à l’affiche). Nikolaï Luganski revenait au Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron avec un nouveau programme, correspondant à la parution de son dernier CD, deuxième volume consacré aux sonates de Beethoven. La présentation de cet opus, écrite par le musicologue Jean-Paul Montagnier, cite Édouard Herriot qui, dans sa Vie de Beethoven, expliquait « chez Beethoven, tout vient de l’intérieur. Le modèle pour lui n’est pas la règle d’école, (….) mais la loi de la vie ».

La Sonate n° 17 en ré mineur opus 31 n°2 « La Tempête » ouvrait le concert par ses sortilèges : d’abord se nouent les énigmes entre notes ostinato, mesures étirées, comme une méditation qui hésite au seuil de la pensée, puis le contraste entre aigus éthérés et voix graves instaure le jeu des tensions entre rêverie et mouvements exacerbés d’une âme avant de revenir à la magie initiale. Arpèges, motifs réitérés, accords plaqués, furieux triolets… les oppositions laissent naître le lyrisme d’une mélodie, bouleversent par leur intensité. Beethoven invitait à relire La Tempête de Shakespeare pour expliquer son œuvre qui semble suivre le cheminement d’une pensée rêveuse. Qualifiée de « torrent de feu dans un lit de granit » par Romain Rolland, la Sonate n° 23 en fa mineur opus 57, « Appassionata » est sans doute l’une des sonates les plus célèbres de Beethoven, l’une des plus difficiles techniquement aussi (pour la petite histoire, ce n’est pas son auteur qui la nomma ainsi mais un éditeur lors de la publication d’un arrangement pour piano à quatre mains).

Nikolaï Lugansky © Pierre Morales

Touche-à-tout

L’interprète sait encore nous surprendre pourtant par une variation subtile des tempi, une appréhension quasi méditative de la pièce avant ses emportements exacerbés. L’orgiaque foison de notes, toutes claires, au sein de cette profusion, et c’est bien là que Lugansky exerce l’excellence de son art, nous faisant entendre toutes les nuances. La précision du jeu, loin d’être formelle, sert l’expression, accents passionnés des Mélodies oubliées de Medtner (opus 38, n° 6, 7 et 8) aux tumultes brillamment colorés, narration alerte et spirituelle des Études-Tableaux de Rachmaninov. Simplicité « évidente » de la n°5 (opus 33) en sol mineur (Moderato), dont l’équilibre est bousculé par une cadence virtuose fortissimo. Ambiguïté dramatique de la n° 6 (opus 33) en ut dièse mineur (Grave), aux envols vertigineux qui se concluent par de lourds accords. On voit le cortège funèbre qui accompagna Scriabine, la pluie, les chants, les cloches d’une église apparaissent sous les doigts du conteur dans la n°7 (opus 39) en ut mineur (Lento Lugubre). Une étude lyrique (n°8 en ré mineur opus 39) permet de reprendre souffle, balayant par le lyrisme de sa ligne mélodique les angoisses précédentes avant la marche triomphante de la n° 9 opus 39 (Allegro moderato, Tempo di marcia) dont la tonalité en ré majeur réconcilie avec la vie.
Généreux, le pianiste offrait à un public comblé trois pièces de Rachmaninov, Douze romances op. 21 n°5, Les lilas, Oriental Sketch et le Prélude op. 23 n°7. Magistralement magique !

MARYVONNE COLOMBANI

Nikolaï Lugansky était au parc de Florans le 27 juillet, dans le cadre du Festival International de Piano de La Roque-d’Anthéron.

Quand la danse investit les tréteaux d’Avignon

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Le Sacrifice, Dada Masilo 2022 @ Christophe Raynaud de Lage, Festival d'Avignon

Le Sacrifice
Depuis 1913, année de sa création par Vaslav Nijinski, Le Sacre du printemps est une source d’inspiration inépuisable pour les chorégraphes. Quel que soit par ailleurs le sort réservé à la composition d’Igor Stravinsky. La chorégraphe sud-africaine Dada Masilo a choisi, pour sa version intitulée Le Sacrifice, une musique vivante, jouée par trois musiciens présents côté cour sur le plateau ainsi qu’une chanteuse, la magistrale Ann Masina. Librement inspirée des dissonances de la partition du compositeur d’origine russe, cette bande originale lyrico-jazzy donne au ballet son souffle quand celui-ci peut parfois en manquer. Après une annulation en 2020 et un report en 2021, le Festival d’Avignon accueillait enfin la dernière création de celle que les réinterprétations d’autres grands classiques comme Le lac des cygnes, Giselle et Carmen ont révélé au monde entier. Le Sacrifice, que l’on pourra revoir au théâtre des Salins à Martigues le 5 octobre, est une œuvre d’une élégance chorégraphique irréprochable. Et les dix remarquables danseurs et danseuses dont Masilo d’incarner avec ferveur les tourments et sentiments d’une communauté imaginée par la chorégraphe pour questionner notre humanité sur ses capacités à retrouver un sens commun. C’est en puisant dans les mouvements de la danse rituelle tswana du Bostwana tout autant que dans les codes de la danse contemporaine que Dada Masilo donne sa vision du symbole sacrificiel. Comme un cri universel pour alerter sur l’urgence d’un continuum entre la pensée des ancêtres et notre rapport actuel au monde et à la planète qui, plus que d’en assurer la survie, doit permettre un nécessaire renouveau. L’enchaînement des tableaux et des formes, les contrepoints humoristiques dans la gravité de certaines scènes et l’incontestable beauté – à défaut d’inventivité – de l’écriture chorégraphique, à travers les gestes et les corps qui la portent, atténuent une tendance à l’académisme qui empêche la pièce de nous éblouir complètement.

Futur proche

Futur proche, Jan Martens, 2022 @ Christophe Raynaud de Lage, Festival d’Avignon

Il est le deuxième artiste après Kirill Serebrennikov à connaître le privilège d’occuper la cour d’honneur du Palais des papes lors de cette 76e édition. Jan Martens invente un Futur proche qui fascine autant qu’il impressionne. Une heure trente jubilatoire d’un chaos esthétique et symbolique qui s’ouvre comme un instant volé où, en coulisses, sur un interminable banc en bois, entre détente et concentration, les quinze danseurs de l’Opera Ballet Vlaanderen d’Anvers auxquels se sont jointes deux adolescentes attendent l’entrée en scène de la claveciniste Goska Isphording. L’artiste belge poursuit son travail sur les ressorts chorégraphiques de cet instrument quelque peu négligé dont il confronte les sonorités métalliques voire futuristes aux corps et aux mouvements dans ses trois derniers opus. Après un solo autour d’interprétations de la concertiste polonaise Élisabeth Chojnacka et la pièce collective any attempt will end in crushed bodies and shattered bones, accueillie triomphalement au festival l’année dernière, il ne dirige pas sa propre compagnie mais pour la première fois un ballet qui nous entraîne dans un tourbillon de danse, de vidéo et de performance sur fond de crise climatique à l’évolution protéiforme palpable. Marches, rondes, courses, motifs géométriques, soli ou encore une scène à l’intensité dramatique démultipliée par sa projection simultanée sur l’immense paroi du Palais des papes… Ce Futur proche n’annonce pas un cataclysme environnemental, social, sanitaire et humanitaire. Il est l’allégorie des bouleversements qui, déjà, imposent un ressaisissement de l’ordre mondial. C’est pourtant un sentiment joyeux et libérateur qui semble étreindre les membres de cette troupe aux tenues de sport colorées. Comme s’il restait un espoir, une solution pour conjurer le désastre en cours. Peut-être le salut se trouve-t-il dans ce bain purificateur qu’ils et elles prennent dans une grande bassine, en petits groupes, se versant l’eau solidairement comme un baptême commun. Subjuguant.

Silent Legacy

Silent Legacy, Maud Le Pladec et Jr Maddripp, 2022 @ Christophe Raynaud de Lage, Festival d’Avignon

Si les travaux de Dada Masilo et Jans Martens interrogent clairement les conséquences de nos modes de vie actuels sur la planète, celui de Maud Le Pladec s’oriente vers une tout autre démarche en s’intéressant à la transmission, à la continuité de l’expressions chorégraphique entre les générations. Silent Legacy est une mise en miroir de deux danseuses : Audrey Merilus, professionnelle formée au contemporain et Adeline Kerry Cruz, huit ans et prodige du krump vivant à Montréal. Les deux interprètes ne danseront jamais ensemble mais enchaînent chacune leur solo. De ce dialogue décalé, aux esthétiques éloignées, mais habillé par la même enveloppe house de la compositrice et productrice Chloé Thévenin, émergent une intention, une détermination commune. Prendre le contrôle de sa trajectoire, s’imposer face à l’adversité et transmettre cette force intérieure à travers la danse. Aux mouvements saccadés et aux traits tendus par l’agressivité contenue propre au krump (danse née dans les ghettos urbains sous tension du Los Angeles des années 2000), succède une gestuelle fluide et nuancée, héritière d’influences chorégraphiques multiples. Voir une enfant « starisée » sur scène est toujours déstabilisant voire malaisant par ce que cette exposition même et le rythme de vie qu’elle induit posent comme questionnement. Voir Adeline Kerry Cruz – notamment dans une forme de battle avec son colossal mentor Jr Maddripp – projetée dans le monde des adultes, qui plus est par la pratique d’une danse conçue comme un exutoire à la violence, l’est d’autant plus. Visiblement cela n’a interpellé personne.

LUDOVIC TOMAS

Le Sacrifice a été joué du 18 au 25 juillet, dans la cour du lycée Saint-Joseph, à Avignon.
Futur proche a été présenté en première mondiale le 19 juillet et joué jusqu’au 24, dans la cour d’honneur du Palais des papes, à Avignon.
Silent Legacy a été créé le 20 juillet et présenté jusqu’au 26, au Cloître des Célestin, à Avignon.

Dans le cadre du Festival d’Avignon