S.H.A.Je viens d’un milieu un peu compliqué : j’ai grandi à l’Aide Sociale à l’Enfance, en foyer et en famille d’accueil. Dans ce genre de circuit, on nous dit beaucoup qu’on ne doit pas trop rêver, qu’on doit rester terre à terre. J’ai perdu beaucoup de temps à écouter ce qu’on me disait et ce n’est qu’à 22/23 ans que j’ai dit que je voulais que ce soit mon métier.
Vous inspirez-vous de cette histoire pour écrire les paroles ?
Je ne m’inspire que de ça, ce qui n’était pas le cas plus jeune. Je vivais à travers les histoires des autres, j’étais celle à qui on raconte toutes les histoires. Moi, je n’avais pas d’amoureux mais j’écrivais sur les histoires d’amour de mes potes ! [rires]. En sortie d’adolescence et en phase avec mes émotions, j’ai commencé à écrire sur moi vers vingt ans.
Depuis vos débuts, avez-vous pensé à arrêter ?
Souvent… Il y a encore six mois ça m’est arrivé après une petite tournée. C’est un métier difficile, vivre en tant qu’artiste. On a le statut d’intermittent, en France, qui le permet. Mais il faut être en phase avec ses émotions pour écrire : sa peur, sa colère, sa tristesse ; et il faut avoir de l’énergie. Penser à arrêter ça te permet de faire le point sur tous les sacrifices que tu fais, tu réalises pourquoi tu le fais et les conséquences que ça a.
Aujourd’hui, comment vous sentez-vous sur scène ?
Je pense que c’est l’endroit où je me sens le mieux. Si je fais de la musique, c’est majoritairement pour la scène. Quand on aime ses morceaux et qu’on sait pourquoi on les a écrits, c’est mystique ce qui se passe sur scène. Ce sentiment est incroyable.
Pourquoi choisissez-vous des ambiances musicales joyeuses pour accompagner des textes souvent tristes ?
Parce que j’ai été longtemps nostalgique, jeune. J’avais vécu des trucs assez durs, du coup je pensais que je serais triste toute ma vie. Que les trucs que j’avais vécus ne me permettraient jamais d’être très heureuse. J’écoutais moi même des choses très tristes, mon but c’était de pleurer des sons. Ce n’était qu’en étant touchée à ce point là par la musique que je ressentais vraiment le côté fou de la musique. En grandissant, grâce à des amis, des rencontres, des expériences, on prend confiance en soi, on se dit « je ne suis pas juste nulle ». La vie, c’est de l’ombre et de la lumière constamment, ce n’est pas stable, et je voulais que ma musique soit pareille : que tu puisses pleurer en dansant sur mes morceaux, créer des moments de danse comme d’écoute profonde. Ça me ressemble.
PROPOS RECUEILLIS PAR RIZLAINE, AMANI, ROUWAIDA ET RANIA ET ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUCIE PONTHIEUX BERTRAM
S.H.A en concert 8 mars Bibliothèque du Panier, dans le cadre du festival Avec le Temps
Salim Djaferi ouvre son spectacle par une question qu’il s’est lui-même posée : « Comment dit-on colonisation en langue arabe ? »Dans un espace scénique intime, il raconte son histoire, celle de sa mère, de son grand-père, de milliers d’Algériens, de Français issus de la colonisation. En quête de réponses pour comprendre son identité, mais surtout son passé et celui de sa famille, Salim Djaferi raconte ce conflit qu’on appelle Guerre d’Algérie en France, là où on le nomme Révolution, en Algérie.
Étrangement, il met à l’aise son public, des rires osent s’échapper, sur un sujet qui reste difficile à engager. Honnête, Salim Djaferi entremêle le fruit de ses recherches et de sa réflexion, d’une introspection de ses propres réactions. Parfois dans une posture professorale, il donne un cours sur l’étymologie du mot colonisation en arabe, ses dérivés, ses traductions, sa genèse. Il image son cours avec quelques objets, des panneaux de constructions, des outils en bois, des éponges, qu’il utilise pour illustrer les différentes définitions qu’on lui a données. Parce que lorsqu’il interroge, tous lui donnent un mot différent pour définir cette période. Sa mère quant à elle l’appelait « quand ils étaient là », ce que beaucoup d’Algériens comprennent !
Théâtre documentaire
La colonisation a plusieurs formes et visages, mais elle reste « une violence qui ne peut pas être oubliée », rappelle-t-il. Koulounisation ne se contente pas de recenser les massacres, et fait comprendre l’importance et le poids des mots. Ils enferment et catégorisent : transformés par « interférence phonétique », les noms et prénoms sont transformés, ou niés, par une autre culture, une autre langue, dominantes, en terrain conquis.
L’auteur-comédien dévoile des documents d’identité de sa famille qu’il a retrouvés : ils indiquent les changements de noms faits par les autorités françaises pour une meilleure « acclimatation française ». On entend encore, de nos jours, l’enregistrement d’une employée de France Travail, qui enjoint un demandeur d’emploi d’ôter toute mention de l’Algérie pour être pris au sérieux. Salim Djaferi rappelle ainsi que le colonialisme marque encore les esprits, au présent, et pas seulement les mémoires.
LILLI BERTON-FOUCHET
Koulounisation s’est joué le 28 janvier à La Garance, Cavaillon, et du 29 au 31 janvier au Théâtre Joliette à Marseille
La Mer au loin, l’exil d’un jeune maghrébin, une histoire en cinq chapitres qui commence en 1990 et se termine en 1999. Un parcours initiatique à Marseille qui commence comme un film noir, un mélodrame au rythme du raï.
La mer au loin, ses vagues, un visage d’homme. Une voiture dans un bois et des jeunes qui préparent le braquage d’un camion puis font la fête dans un café, à Marseille. Parmi eux, Nour (Ayoub Gretaa) qu’on va suivre de prés dans le 1er chapitre, Nour 1900. Alors qu’ils vendent les objets volés, ils se font arrêter et chacun se voit obligé de prendre une route différente. Nour qui affirme s’appeler Pablo et être portugais, traité avec indulgence par le commissaire qui brûle son passeport pour lui éviter un retour forcé, se retrouve seul, désemparé, sans argent, à la rue. C’est là que sa route croise à nouveau celle de Serge, le policier qui l’avait arrêté.
2e chapitre, Serge 1992.
Serge l’emmène chez lui, lui offre gite et couvert, lui présente sa femme, Noémie et son fils« Pourquoi tu fais ça ? s’étonne Nour. Je sais pas ! »Il lui trouve une chambre au-dessus d’un club de drag queens« Quoi chez les travelos ? »Un endroit que Serge connait bien car s’il aime sa femme, il est aussi attiré par les hommes… et par Nour. Noémie qui donne le titre au 3e chapitre, Noémie 1994, mène elle aussi une vie libre et joyeuse. Une famille hors normes qui va ouvrir les yeux de Nour sur le champ des possibles, lui permettre à de se (re) construire dans la fête et la légèreté même si les échanges téléphoniques avec sa mère lui rappellent que sa place n’est pas là. Sa place n’est plus nulle part d’ailleurs Saïd Hamich Benlarbi qui a vécu l’expérience de l’exil précise : « Pour moi, l’exil se cristallise lorsque l’on arrive au bout de ses fantasmes de départ et de retour. Parce qu’on ne se sent jamais chez soi, et quand on rentre, on n’est plus chez soi non plus et on ressent une sorte de trahison. Il ne reste plus qu’à construire une nouvelle vie. »
«Au moins, nous avons passé de bons moments », dit un des personnages à la fin du film dont l’écriture a été inspirée par L’Éducation sentimentale de Flaubert et par la musique raï, exilée en France, à Marseille et réinventée par l’exil. La référence principale est le mélodrame, en particulier les films de Douglas Sirk et de Fassbinder, précise le réalisateur.
Le cinéaste aime ses personnages remarquablement interprétés : Ayoub Gretaa,acteur de télévision connu au Maroc, pour la première fois au cinéma, a su rendre toutes les émotions qui traversent Nour. Anna Mouglalis, incarne une Noémie vibrante, vivante, sensuelle, touchante et Grégoire Colin, Serge, un policier atypique, rempli de désirs et d’humanité. Il les aime et nous les fait aimer.
« L’idée était de partir d’un groupe d’amis et de suivre leurs trajectoires d’exil, mais de les ancrer dans quelque chose d’intime et de vivre les choses à leurs côtés, à travers l’émotion. » Une excellente idée : l’émotion est bien au rendez vous !
La vie de Mahin (Lily Farhadpour), veuve et retraitée, n’est pas bien rose : entre insomnies, repas solitaires, jardinage, repas avec ses copines où l’on parle des hommes, où l’on évoque en plaisantant les maladies présentes ou à venir. Les coups de téléphone avec sa fille à l’étranger toujours pressée de raccrocher, occupée avec ses jeunes enfants la laissent sur sa faim. Jusqu’au jour où, encouragée par une amie à se trouver un compagnon, elle décide de se reprendre en main, se maquille, se cherche une tenue plus pimpante et décide d’aller boire un coup dans un hôtel de luxe où, sans maitrise du QR code on ne peut commander ! Mahin s’attarde dans la file d’attente d’une boulangerie, essaie d’engager la conversation avec un jardinier dans un parc où, témoin de l’interpellation par la police des mœurs d’une jeune fille qui ne porte pas convenablement son hijab, elle s’interpose et évite que la deuxième fille ne soit embarquée aussi. C’est dans un petit restaurant pour retraités où elle peut utiliser ses coupons de personne âgé qu’elle voit un homme, seul, en train de déjeuner. Elle le trouve charmant, se renseigne, apprend que c’est Faramarz (Esmail Mehrabi) un chauffeur de taxi, qu’il vit seul. Elle le suit et insiste pour qu’il la reconduise chez elle, avant de l’inviter à passer la soirée avec elle. Après un arrêt dans une pharmacie, la soirée peut commencer : repas, vin, confidences, musique et danses sans oublier un gâteau en préparation et une douche étonnante : devant l’hésitation de Mahin à montrer son corps qui n’est plus celui de ses 20 ans, Faramarz lui propose une douche habillée. Un plan touchant et drôle à la fois. Une soirée que Mahin n’est pas près d’oublier…Et nous non plus. On est touché, on rit, on apprécie les images du directeur de la photo Mohammad Haddadi et la musique d’Hossein Ghoorchian. Et on ne peut que se réjouir de la liberté que s’accorde ce jeune couple étonnant de 70 ans !
Amour censuré
Cette histoire romantique, traitée souvent avec humour, superbement interprétée, est éminemment politique avec cette femme de 70 ans qui ne porte pas de hijab, reçoit un homme chez elle, et n’est évidemment pas du goût du gouvernement iranien. Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha, les réalisateurs de My Favourite Cake (Keyke mahboobe man) ont été empêchés par les autorités iraniennes de se rendre à la Berlinale où le film était en compétition. Dans un communiqué, le festival précise qu’ils se sont vus « confisqués leurs passeports » et sont « poursuivis par la justice pour leur travail d’artistes et de cinéastes ». Le film « franchit tellement de lignes rouges (sur des choses) qui sont interdites en Iran depuis 45 ans », explique Maryam Moghaddam. « C’est l’histoire d’une femme qui vit sa vie, qui veut avoir une vie normale, ce qui est interdit pour les femmes en Iran. »
ANNIE GAVA À Berlin
My Favourite Cake, de Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha En salles le 5 février 2025
Les Hivernales existent depuis 1978, et sont à l’origine, avec quelques autres, de la notion de Centre de développement chorégraphique, c’est à dire d’un lieu labellisé attentif aux compagnies fragiles, débutantes ou venant de pays en difficulté, de banlieues ou de ruralités. Attentif aux compagnies de la région, au lien aux amateurs, à la pratique de tous, à la transmission et aux jeunes publics.
C’est pourquoi depuis quelques années le festival Les Hivernales commence par les HiverÔmomes, formes destinées aux enfants, et proposent, durant les vacances scolaires, des stages intensifs de toutes sortes de danse – danse escalade avec Antoine le Ménestrel, master classe avec Ambra Senatore, danse parents-enfants avec Bérénice Legrand… Danser la journée, voir une expo, assister à une rencontre, puis aller le soir au spectacle… Les Hivernales se vivent pour toutes et tous comme un festival particulier.
Au programme
On peut cette année noter la présence affirmée de compagnies et artistes da la région : Christian Ubl ouvre le festival avec The way things go, une pièce belle et drôle sur la répétition transformation du mouvement d’un danseur à l’autre [voir notre article ici].
On retrouvera également Anne le Batard et Jean-Antoine Bigot (cie Ex Nihilo) dans un extrait, en plein air, de leur prochaine création Pour commencer à en parler. La compagnie marseillaise propose aussi un stage et une exposition sur la danse « en arpentage » dans la rue et les espaces publics.
Blossom, de SandrineLescourant, programmé à La Garance, s’est construit avec les habitants de Cavaillon. On retrouvera aussi BorisCharmatz et EmmanuelleHuynh à la FabricA en coproduction avec le Festival d’Avignon, BrunoBenne et sa danse néo baroque à Vedène en coproduction avec l’Opéra Grand Avignon tout comme BateFado, à l’Opéra d’Avignon, entre danse et chant traditionnels portugais réinventés.
La journée de clôture le 15 février s’annonce formidable : à 16 h, MarinaGomez (compagnie marseillaise Hylel) créera le troisième volet d’Asmanti, après les bouleversants Midi–Minuit et Bachnord. LaCuenta, « pièce pour trois danseurs et 49 morts » met en scène et en corps la douleur, la révolte et la résilience des familles de victimes des narchomicides. Puis à 18 h une création de LeslieMannès, Sous le volcan et un Bal magnétique avec Massimo Fusco où il faudra donner du jeu de jambe !
AGNÈS FRESCHEL
Les Hivernales Du 6 au 15 février Divers lieux, Avignon, Vedène, Cavaillon
Diasporik.France, terre d’immigration parcourt l’histoire depuis le début du VIIIe siècle. Pourquoi cet ouvrage aujourd’hui ?
Pascal Blanchard.La France vit avec l’Orient, depuis treize siècles, une relation complexe et riche. Ce livre propose le récit de cette longue histoire et de ses grandes étapes. La figure de l’« arabo-oriental » est mouvante mais centrale. Même s’il y a très peu de « turcs » ou de « barbaresques » en France jusqu’au XVe siècle, puis des maghrébins avec l’histoire coloniale ou des Arméniens, cette histoire traverse les siècles et se prolonge dans le présent. Cette présence a catalysé un ensemble de stéréotypes.
Notre ambition est d’appréhender les systèmes de représentation des « arabo-orientaux » en lien avec l’histoire concrète des flux migratoires, des relations diplomatiques, culturelles, militaires… Ces représentations sont animées par des archétypes comme ceux du « sarrasin », de l’« ottoman », du « musulman », du « levantin », du « bougnoule », du « barbaresque », du « sidi », de l’« oriental », du « métèque », du « beur » ou de l’« arabe musulman ».
Votre ouvrage couvre une aire culturelle qui s’étend sur une vingtaine de pays du pourtour méditerranéen, des côtes de l’Atlantique à la Turquie, de l’Afrique du Nord à l’Arménie, du Liban au Sahara, de la péninsule arabique à l’Égypte… Pourquoi cette géographie ? Nous avons souhaité dépasser les anciens cadastres géographiques qui séparent habituellement le Maghreb du Proche et du Moyen-Orient. Ces divisions géographiques sont formelles et l’aire géographique que nous proposons est cohérente historiquement, par le réseau d’interrelations entre chacun des pays ainsi que la simultanéité des migrations vers l’Hexagone des populations de ces pays qui s’intensifient dès le XIXe siècle.
Pouvez-vous expliquer les ruptures et grands chapitres dans le livre ? Après un long prélude de près de dix siècles jusqu’à la Révolution française et l’expédition d’Égypte, nous avons articulé la période coloniale en cinq moments distincts (1798-1956) dont les guerres ont bien souvent été des césures majeures, et la période post-coloniale en cinq temps (1957-2024). Finalement, 11 chapitres structurent le livre, avec des moments de bascule comme la Révolution française, les débuts de la IIIe République et une nouvelle vague de colonisation, la Grande guerre et ensuite l’entre-deux-guerres, puis la période des Trente glorieuses, la décennie des années 1970, puis la marche pour l’égalité et contre le racisme comme moment de bascule, et enfin l’année 2001 et 2014 comme les deux ruptures de la période contemporaine.
Pour toutes les populations de l’aire arabo-orientale, la France a suscité des vocations migratoires, révélant l’attractivité d’un royaume, puis d’une nation en partie liée à l’alliance franco-ottomane à partir de 1536, aux échos de la Révolution de 1789 et à l’« expédition » égyptienne de 1798.
Les chocs des années 1973-1974 puis des années 1983-1984 marquent les premiers ressacs de cette passion. En un peu plus d’un siècle, la France semble être passée du statut de terre rêvée à celui de terre hostile, où les trois quarts des Français pensent désormais qu’il y aurait trop d’étrangers dans l’Hexagone, visant explicitement depuis plus d’une décennie les « musulmans ».
Comment expliquez-vous qu’il n’y ait toujours pas un musée consacré à l’histoire coloniale en France ? Nicolas Bancel.L’inertie politique. L’absence de volonté de construire un véritable musée consacré à l’histoire de la colonisation et à ses conséquences contemporaines tient au fait que la France hérite de son passé colonial. Plusieurs populations sont directement reliées au passé impérial : les harkis, les rapatriés (environ 800 000 pour la seule Algérie), tous ceux dont un membre de la famille a pu exercer aux colonies et, bien sûr, les immigrés issus des colonies, depuis les années 1970 majoritaires dans les flux migratoires vers la France. Or, ces populations et leurs descendants n’ont pas du tout le même regard sur le passé colonial. Par exemple un projet de musée nostalgique de la période coloniale a été initialement porté par des associations rapatriées. Les immigrés issus des anciennes colonies et leurs descendants n’ont pas la même vision, les mêmes souvenirs, de la période coloniale. C’est donc un sujet socialement inflammable, qui explique en partie cette inertie des politiques. Par ailleurs, la période coloniale n’est pas spécialement glorieuse, elle remet fondamentalement en question les valeurs de notre démocratie républicaine, l’égalité en particulier. Affronter ce bouleversement n’est pas simple. Pourtant, on sait que le passé ne peut être dépassé que lorsque l’on a admis sa réalité. Nous n’en sommes pas encore là.
Pourquoi l’articulation entre colonisation et migrations reste-t-elle si peu connue alors qu’elle est parfaitement documentée ? P.B.L’articulation est parfaitement analysée mais il y a un refus des effets entre ces deux moments historiques. Comme si le statut des populations issues des immigrations en France n’était pas héritier des discriminations et du racisme colonial. Et comme si la rupture des années 1960 ne pouvait avoir de continuum. Cette articulation entre colonisation et migration est donc pensée et politisée : soit elle s’impose comme une grille de lecture politique, soit elle récuse tout lien, empêchant de facto un travail en profondeur sur les ruptures et les continuités.
Comment analysez-vous les débats décoloniaux actuels ? N.B.Les débats publics sont particulièrement polarisés et caricaturaux, avec d’un côté un bloc totalement opposé aux perspectives décoloniales, par exemple les tribuns duPrintemps républicain ou de l’Observatoire du décolonialisme. Ces mouvances s’en prennent violemment à tout chercheur soupçonné d’entretenir un lien de proximité avec la pensée décoloniale, sous prétexte que celles-ci fracturent la société, brisent l’universalisme, victimisent les dominés et propagent une « haine des blancs », jusqu’à favoriser le terrorisme islamique…
De l’autre, nous avons des « actions décoloniales », comme la tenue d’« ateliers non mixtes », réservés aux « racisés », en particulier dans plusieurs universités françaises depuis 2017. Divers de ces mouvements qui se réclament de la mouvance décoloniale, tels Les Indigènes de la République, ou encore CRAN, la Brigade anti-négrophobie ou la Ligue de défense noire africaine, véhiculent parfois une vision militante réductrice des études décoloniales.
Ces blocs ne font que se renforcer l’un l’autre et parasitent une réflexion approfondie sur les études décoloniales. Celles-ci méritent évidemment un examen critique et plusieurs ouvrages sérieux d’universitaires sont parus récemment en France, offrant des perspectives contrastées qui alimentent, à l’université, des débats vifs mais argumentés. On peut ainsi espérer que l’on saura se saisir dans les études décoloniales ce qui a fait la fécondité de ce courant intellectuel en Amérique du Sud. Mais clairement, nous n’en sommes pas là…
Créée en 2023 à l’Opéra Grand Avignon, la Rusalka avait laissé une impression assez amère. Celle de voir un très beau projet de co-production plombé par d’ineptes et problématiques idées de mise en scène – Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeil ayant eu à cœur de recréer sur scène le clip de Pull Marine, de convoquer les rushes d’une équipe de natation synchronisée qui n’en demandait pas tant, ou encore de ponctuer un livret déjà rendu confus de dispensables et incohérentes agressions sexuelles généralisées… Espérons que l’Orchestre Philharmonique de Marseille, sous la baguette de son ancien et vénéré chef Lawrence Foster, en compagnie, entre autres, de Cristina Pasaroiu et Sébastien Guèze dans les rôles principaux, rappelleront que cette petite Sirène revue à la sauce ultra romantique par Dvorákdemeure un des plus beaux opéras du monde.
Le réalisateur présentait son premier long métrage au cinéma Les Variétés (Marseille), avant sa sortie officielle le 5 février
« Sont sortis successivement sur les écrans des films sur la campagne qui ne la jugent pas et ne la prennent pas de haut : Le Royaume de Julien Colonna, Chien de la casse de J.-B. Durand, Vingt Dieux de Louise Courvoisier. Je suis né et j’ai grandi dans un village, à Longué-Jumelles, un village en Anjou… J’y retourne souvent. » Celui qui parle, c’est Antoine Chevriollet dont le film La Pampa sort en salles le 5 février. Film présenté en avant-première au cinéma Les Variétés, suivi d’une riche rencontre avec le public, habilement menée par Maeva Ngabou.
La Pampa, c’est l’histoire de Willy (Sayyid el Ayami) et Jojo (AmauryFoucher), deux ados inséparables, passant leur temps à chasser l’ennui dans un petit village au cœur de la France. Ils se sont fait une promesse : ils partiront bientôt pour la ville. Mais Jojo cache un secret. Et quand tout le village le découvre, les rêves et les familles des deux amis volent en éclat…
Un travail en équipe
Un scenario écrit à six mains avec Bérénice Bocquillon et Faïza Guene, présente à la rencontre. Antoine Chevriollet vient de la série ; il a réalisé plusieurs épisodes du Bureau des légendes ainsi que les saisons 2 et 3 de Baron noir.
« Je travaille toujours avec les mêmes personnes depuis une dizaine d’années C’est précieux ! Pour le son avec les frères Galpérine, j’ai travaillé différemment. Je ne leur ai pas fait lire le scenario, je leur ai raconté l’histoire et fait passer quelques images, puis des photos du tournage. Sacha Galpérine, m’envoyait des lignes de piano et au montage, on s’est retrouvé avec 80% de la musique du film… »
« Chacun a ses références, complète Faïza Guene, il faut trouver une langue commune. Ce sont les histoires d’Antoine. Je me suis intéressée à sa région. Quand Willy marche à travers champs, ou qu’il fait de la moto, je voulais comprendre ce qu’il sentait, ce qu’était son ennui. C’est une histoire qui existe déjà et qu’on doit écrire ensemble sans la dénaturer. » Antoine précise que le tournage a eu lieu à 50 mètres de chez lui, et qu’il était important de sortir de la manière caricaturale de filmer les territoires ruraux.
Le sujet du film
« Le film est autobiographique à plein d’endroits. Mes parents n’avaient pas les moyens de me payer la pratique sportive qu’est le cross mais la maison où on habitait est à 5 kilomètres de la Pampa, qui existe depuis 30 ans. J’y allais en vélo et étais assez fasciné par le cross vu à travers le grillage. Ce qui m’intéressait, c’était les corps, ces hommes qui jouent ce rôle hyper “testo et muscu”, tous ces comportements offensifs. La moto, c’est une arène : c’est ce qui m’a permis de déconstruire tous ces rapports masculins offensifs. L’écriture du scenario a pris trois ans. Le film m’est venu par des sensations ; Il me fallait comprendre ce que voulait me dire le film, en comprendre les enjeux et les thématiques. Il faut se rappeler ce qu’on a vécu de ce moment-là, l’enfermement de l’adolescence, de ses joies et de ses douleurs. De ce moment capital pour l’adulte qu’on va devenir. Par exemple, on voulait raconter ce moment intense où tu choisis quelqu’un : l’importance de la loyauté, de l’amitié et la douleur si tu le perds. On ne peut oublier ce genre d’expérience. »
Incarner l’adolescence
« Deux choses étaient importantes : les dialogues et les trajectoires. Quand les rôles sont incarnés, les dialogues sont lus par les acteurs et actrices et les scènes sont répétées à Paris. Tout le monde se réapproprie les paroles et les situations. Avec la scripte, on sculpte la scène, on accepte ou pas les propositions. Toute la troupe est alors emmenée sur les décors et on répète à nouveau. On se rend compte que parfois, les attitudes, s’adosser à un mur, regarder intensément son pote, sont plus signifiantes que la ligne écrite au scenario. Tout devient réel. On a alors une version validée, stable qui nous permet des « sorties » au moment du tournage, du silence, par exemple. »
Les décors
« Ils étaient importants pour moi. Par exemple, l’hôpital : quand je vivais à Longué-Jumelles, il était encore en activité. Maintenant c’est le lieu où les ados se retrouvent. Quand je le montre pour la première fois, en plan large, complétement délabré, c’est une manière politique de montrer le délabrement et l’abandon médical de ce genre de région. On doit se déplacer à Angers à une cinquantaine de kilomètres. Les autres décors ont été tous retravaillés : par exemple, je voulais une moquette très bleue pour la chambre de Willy et des murs jaunes pétard, avec des contrastes pour les vêtements. Je sentais que le film allait être solaire et chaleureux. J’avais l’impression que ma classe et mon territoire, l’Anjou, étaient toujours représentés, sous prétexte de naturalisme, avec des crottes, sous un ciel bas et gris. Cela me dérangeait. On m’a dit, à Paris, que mes personnages étaient trop beaux et qu’il n’y avait pas des gens aussi beaux dans mon village, ce qui est hyper violent. On confond souvent le rapport au naturalisme et au réalisme. J’avais envie que ce soit un film d’une intelligence chaleureuse. Et on a eu à cœur d’être juste y compris dans les costumes. »
Les hommes
« Les pères, mis à part Etienne (Mathieu Demy) qui peut représenter une alternative, sont défaillants. La figure masculine est problématique et éclairante sur la société. Abandon culturel de ces territoires. La critique du patriarcat est apparue dès le début du film. La question centrale de l’homophobie est une de ses plaies qu’on essaie de disséquer. Essayer de comprendre à partir des deux personnages principaux, des hommes en devenir, comment ça les impacte d’avoir ces modèles – là et comment ils sont capables de résister à cette transmission inévitable. La question des figures paternelles est compliquée dans ces territoires. Il faut accompagner. J’ai eu la chance de m’en extraire. Je suis un transfuge de territoire, pas un transfuge de classe ! Aucune étude sociologique n’a été faite sur l’homophobie en milieu rural. C’est un fléau : aucune visibilité et aucune action politique … »
Peut-être La Pampa, un film réussi, pourra-t-il faire douter, faire remettre en question certaines certitudes, et prendre conscience que la violence patriarcale peut tuer.
Neuf films triés sur le volet et un thème commun, « l’enfance au cinéma », pour cette nouvelle édition du festival Recall à Marseille. Et ça commence dès le 5 février aux Variétés avec le poignant Tombeau des lucioles de Isao Takahata présenté par les étudiant·es du BATC Marseille. Le 9 février, un focus sur le cinéma japonais permettra d’enchaîner Le Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki, une conférence de Pascal-AlexVincent sur l’enfance dans le cinéma du Pays du Soleil Levant, et enfin le délicieux film de Hirokazu Kore-Eda : I Wish. L’histoire de deux frères séparés après le divorce de leurs parents, et dont le subtil réalisateur chronique le voyage initiatique et buissonnier.
Le 6 février, Baya Kasmi, scénariste d’Hippocrate (Thomas Litli), et coscénariste du Nom des gens et de La luttedes classes (Michel Leclerc), accompagnée par Félix Moati, viendra présenter en avant première Mikado, son dernier long métrage en tant que réalisatrice. Le récit d’une parenthèse sédentaire et estivale pour une famille nomade. Pour sa carte blanche, elle propose Mysterious skin de Gregg Araki qui aborde les traumatismes de l’enfance et leur douloureuse persistance.
Jeune à jamais
Le 7 février, c’est l’actrice Noée Abita, qui présentera, en partenariat avec l’Institut culturel italien, My summer with Irene de Carlo Sironi, l’été sicilien de deux adolescentes. Et, Ava de Léa Mysius qui suit les dernières vacances éblouies d’une fille de 13 ans sur le point de perdre la vue. Un film qui l’avait révélée en 2017.
Le 8 février, on se transportera à La Baleine pour une soirée River Phoenix, à jamais jeune et beau (l’acteur est mort à 23 ans) dont l’enfance fut cabossée et qui prêta sa gueule d’ange au personnage de Chris Chambers dans Stand by me de Rob Steiner projeté pour l’occasion. On pourra voir ou revoir aussi A bout de course de Sidney Lumet, où il incarne un ado en fuite avec ses parents militants activistes contre la Guerre du Vietnam – interprétation qui valut à River, l’Oscar du meilleur acteur pour un second rôle en 1989. Entre les deux projections, une conférence de Guy Astic : River Phœnix,l’ange du celluloïd, éclairera cette soirée organisée en partenariat avec les éditions Rouge Profond. Un beau programme : solaire et ténébreuse, joyeuse et douloureuse, l’enfance au cinéma n’en finit pas d’émouvoir.
Les « Troubles » ont déchiré l’Irlande durant une trentaine d’années. Plus 3 500 personnes ont été tuées dont plus de la moitié des civils et plus de 50 000 personnes blessées. Parmi les quartiers les plus touchés, New Lodge, une enclave républicaine au cœur de Belfast, un ensemble de tours. C’est là qu’Alessandra Celesia est allée à la rencontre des gens, encore hantés par la violence et la mort. Pour cette cinéaste italienne dont le mari est irlandais, « filmer est une manière de s’interroger et de se “soigner”. Il y a quelque chose que tu ne comprends pas du monde et c’est en le filmant que tu essaies de le saisir. Filmer le réel, c’est tenter d’y mettre un peu d’ordre aussi. »
Elle a rencontré Joe McNally, un républicain à fleur de peau qui ne s’est jamais remis de la mort de son oncle, tué par les loyalistes à l’âge de 17 ans. Il en avait 9, reste traumatisé, et suit des séances avec sa psychologue Rita Overend : « Je vois toujours les choses à travers mon regard d’enfant de neuf ans, je continue de les voir de la même manière », lui confie-t-il. Alessandra Celesia, après de longs mois passés avec Joe et ses proches, leur a proposé de revisiter leurs souvenirs, de remonter le temps jusqu’en 1975. Joe devant un cercueil colle un pansement sur le nez du jeune homme qui y est allongé. C’est le seul souvenir qui lui reste : son oncle avait été abattu d’une balle à l’arrière de la tête, ressortie par son nez.
Le passé sur les épaules
Plusieurs séquences, souvent émouvantes, émaillent ce documentaire où alternent présent et passé : des images d’archives dominées par des teintes de bleu nous rappellent des moments terribles comme la mort de Bobby Sands, un des responsables de l’IRA, après une grève de 66 jours. Cette période violente a laissé des souvenirs, des traces douloureuses sur les habitants des flats (« appartements ») de New Lodge qui continuent de vivre là, portant le passé sur leurs épaules.
Le regard bienveillant et lucide d’Alessandra Celesia permet d’approcher un pan de l’histoire de l’Irlande qui avait déjà été le décor d’un de ses films précédent, Le Libraire de Belfast en 2011. Avec ce nouveau documentaire très réussi – et co-produit par la société marseillaise Films de Force Majeure – elle réussit un voyage de remémoration attachant, qui a été sélectionné dans de nombreux festivals et est en lice pour la sélection des Oscars.
ANNIE GAVA
The Flats, d’Alessandra Celesia En salles le 5 février