mardi 17 février 2026
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Le Rendez-vous de Charlie

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ERIK TRUFFAZ

Le jazz aime les feuilles mortes, c’est bien connu. En miroir du Charlie Jazz Festival de l’été, le Rendez-vous de Charlie scelle notre entrée dans l’automne. La récolte sur deux jours connaît un pas sur le côté dans l’univers jazzique et lorgne vers le cinéma avec la projection du film César et Rosalie de Claude Sautet en partenariat avec le Cinéma Les Lumières. Deux stars, l’une du cinéma, l’autre du monde du jazz présenteront cette toile mythique du répertoire où se croisent Romy Schneider, Yves Montand et Sami Frey, Sandrine Bonnaire et Erik Truffaz qui revisitera dans le cadre du projet Rollin’& Clap quelques thèmes de la musique de cinéma. Le célèbre trompettiste accompagné d’Alexis Anérilles (claviers), Marcello Giuliani (basse), Valentin Lietchi (batterie), Matthis Pascaud (guitare), une équipe « digne des Marvels », sourit Aurélien Pitavy, directeur artistique de l’association Charlie Free, organisatrice de l’évènement, jouera des textures, des esthétiques, pour nous faire rencontrer comme jamais Nino Rota, Ennio Morricone, Michel Magne ou Miles Davis. 

Des valeurs sûres

Dans la série des légendes, le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davis sur scène, Kenny Garrett revient à Vitrolles (il y a été ovationné en 2019) avec Sounds from the Ancestors (projet couronné par un Grammy Award), où se mêlent jazz, R&B, gospel, sonorités de France, de Cuba, du Nigéria, de la Guadeloupe, pour un groove irrésistible. À ses côtés il y aura le swing de Rudy Bird (percussions, chant), Keith Brown (piano, claviers), Ronald Bruner (batterie), Jeremiah Edwards (contrebasse) et Melvis Santa (percussions, chant). La trompette d’Hermon Mehari explorera dans Asmara sa culture ancestrale, (sa famille avait fui l’Érythrée dans les années 1980), les sonorités du jazz éthiopien et les folklores des peuples de la Corne de l’Afrique avec la complicité de la contrebasse de Luca Fattorini, la batterie de Gautier Garrigue et le piano de Peter Schlamb. Enfin, une relecture de Gainsbourg conduit le tromboniste Daniel Zimmermann à réinterpréter l’œuvre de « l’homme à la tête de chou » en une liberté débridée avec son quartet composé de Julien Charlet (batterie), Pierre Durand (guitare), Jérôme Regard (basse). Un « Homme à tête de chou in Uruguay » irrévérencieux et groovy à souhait ! Une avalanche de pépites d’automne !!! 

MARYVONNE COLOMBANI

Les 3 & 4 novembre, Salle Obino, Vitrolles

Les Rendez-vous de Charlie 

04 42 79 63 60 charlie-jazz.com

Il était une femme !

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Antoinette Pépin ? Pépin-Fitzpatrick ? Qui est-ce ? La question laisse perplexes les personnes interrogées. Et pourtant, celle que l’on surnommait « Nénette » a laissé nombre de musiques qui nous sont familières ! Une centaine d’œuvres du chanteur et guitariste argentin Atahualpa Yupanqui sont cosignées par elle, en fait par « Pablo Del Cerro », pseudonyme qu’elle utilisa, les temps n’étaient guère féministes. 

Le mystère d’un nom

Intriguée par cette signature de Pablo Del Cerro, attachée à une centaine d’œuvres d’Atahualpa Yupanqui, alors qu’elle faisait des recherches autour de l’œuvre musicale de ce dernier, la chanteuse Mandy Lerouge a mené une véritable enquête durant près de trois ans, a suivi les traces de ce « Pablo » à Paris, Buenos Aires, Cerro Colorado enfin, ce village de la province de Córdoba en Argentine où est située la maison (et désormais le musée) d’Atahualpa Yupanqui, « Agua Escondida » (l’eau cachée). Pablo Del Cerro, alias Antoinette Pépin-Fitzpatrick (1908-1990), née à Saint-Pierre et Miquelon d’un père français d’une mère terre-neuvienne, fut non seulement la muse mais l’épouse d’Atahualpa Yupanqui. Musicienne, pianiste, tombée amoureuse de l’Argentine, elle rencontrera Atahualpa, l’amitié artistique qui unira aussi le couple se transcrira dans les collaborations musicales. 

Roberto Chavero, fils du chantre argentin, ému de l’intérêt passionné de Mandy Lerouge, lui a transmis une grande boîte fermée que sa mère avait laissée et qu’il n’avait jamais ouverte : « c’est pour vous, c’est votre quête » lui dit-il. Un trésor de partitions d’enregistrements, de lettres, de livres, de carnets de compositions et de confidences est ainsi légué à la chanteuse. Elle s’imprègne des ouvrages de la bibliothèque d’Atahualpa, des paysages montagneux qui servent d’écrin au village Cerro Colorado, y trouve des correspondances avec sa vie, au point de commettre le délicieux lapsus de « la Cordillère des Alpes » (Mandy Lerouge est originaire des Hautes-Alpes). 

Un spectacle enquête

Le spectacle qui découle de cette recherche et de ces rencontres nous fait plonger à notre tour dans les bonheurs de la quête, part des voix enregistrées de personnes qui ignorent qui est cette fameuse Antoinette Pépin, mais aussi de celle, émouvante, de son fils qui évoque ses parents. Les chants souvent donnés en primeur, directement issus de la fameuse boîte d’Antoinette, sont entremêlés aux bribes du récit, prennent une épaisseur nouvelle, habités d’un parfum de légende. La voix souple de Mandy Lerouge se glisse avec aisance dans les méandres des textes et des mélodies, accompagnée par le violoncelle augmenté d’Olivier Koundouno, la guitare de Diego Trosman, les percussions et la batterie de Javier Estrella. « Il ne s’agit pas de mimer la musique argentine, sourit l’interprète, je ne m’en sens pas la légitimité, et n’en vois pas non plus l’intérêt, les musiciens argentins le font bien mieux que moi, mais plutôt de donner une lecture personnelle, un hommage à une femme dont le nom a été tu comme si souvent et à sa puissance créatrice ». Les musiciens offrent des contre-points subtils aux airs, transcrivent atmosphères, esprit, variant les esthétiques avec intelligence. Les musiques populaires, leurs rythmes, la teneur des chants, de l’Argentine sont intiment liés aux reliefs, aux climats, non par une fantaisie folklorique prise dans un sens réducteur, mais en sont l’émanation profonde. Une enquête musicale passionnante au cours de laquelle Mandy Lerouge prend un essor nouveau, habitée, puissante, sensible. 

MARYVONNE COLOMBANI

Mandy Lerouge / Del Cerro a été joué le 7 octobre au Petit Duc, Aix-en-Provence

Bientôt un CD et une émission radiophonique en huit épisodes pour suivre au plus près cette enquête musicale !

Opéra Orchestre national de Montpellier : « Mozart me trotte dans la tête depuis toujours »

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Philippe Jaroussky © Simon Fowler

Zébuline. Après avoir brillé dans le répertoire baroque, en tant que chanteur, vous voilà sur le point de diriger un récital dédié à Mozart. Pourquoi ce choix ?

Philippe Jaroussky. Il s’agit en effet d’un gros changement, je dirais même : d’un saut de l’ange dans l’inconnu ! Je dirigerai vendredi 27 et samedi 28 un orchestre symphonique, c’est-à-dire un orchestre non baroque pour la première fois de ma vie : l’orchestre de l’Opéra de Montpellier, que j’affectionne tout particulièrement depuis que j’ai été nommé artiste associé dans cette merveilleuse institution. J’ai tant de chance, à mon âge, de pouvoir vivre encore des premières fois ! [rires] La formation Mozart est certes moins intimidante que les effectifs romantiques, mais tout de même, l’effectif s’impose. Heureusement, l’orchestre est constitué de musiciens très talentueux mais également gentils, disponibles et patients. Et Marie Lys est une chanteuse formidable, et une soliste hors pair, particulièrement facile et agréable à accompagner.

Les choses ne se sont cependant pas faites du jour au lendemain. Vous avez notamment dirigé deux opéras baroques, dont un à Montpellier même en juin dernier, l’Orfeo d’Antonio Sartorio, avec votre ensemble Artaserse.

Et je dois tout cela en grande partie à la confiance que m’a accordée l’Opéra de Montpellier, et à cette résidence qui revêt de multiples façettes : soliste, pédagogique… J’ai pu m’y produire en récital moi-même, mais aussi proposer des masterclasses, auxquelles j’ai pu rattacher les activités de mon académie. Certains des jeunes talents que j’ai accueillis à la Seine Musicale se sont produits à la salle Molière ! Et puis il y a ce rêve que je nourrissais depuis toujours de diriger un orchestre, et de m’attaquer à Mozart. Il a toujours été le compositeur que je rêvais de diriger : il me trotte dans la tête depuis toujours… J’étais heureux de pouvoir commencer avec ses œuvres de jeunesse, encore proches de la période baroque qui m’est si familière, et pourtant déjà singulières. Ce programme m’a permis de comprendre Mozart en profondeur. Il débarque réellement sur la scène musicale dans le style galant des années 1770 : il compose des opéras serias à l’ancienne avec une inventivité phénoménale. Ses premières symphonies durent 12, 13 minutes, à l’instar des sinfonias baroques. Tout y est flamboyant ! Nous en parlions lors de notre première répétition avec Dorota Anderszweska, la violon solo supersoliste : sur certains traits malicieux, on a presque l’impression de l’entendre rire ! Il s’amuse : il ne se pose pas encore les questions existentielles, profondes qui l’occuperont pendant les dernières années de sa vie. L’intégralité du programme que nous avons pensé a été composée entre ses quatorze et ses seize ans : on y lit aussi un désir de prouver, comme l’éternel enfant célébré par Milos Forman, de quoi il est capable. Il sait en effet déjà mieux écrire que tous les autres…

La soprano Marie Lys est également présente sur la scène de l’Opéra Comédie © Alex Annen

Qu’apprend-on justement de son style si singulier en se plongeant dans ses œuvres de jeunesse ?

Ce qui m’a avant tout frappé, c’est qu’il comprend et connaît déjà si bien les voix. Les choix qu’il fait pour les doubler, les accompagner avec le pupitre des bois, et les cuivres, sont très audacieux et surtout inédits ! Il y a quelque chose de si jubilatoire dans ses intuitions mélodiques, et dans ses choix de timbre. Le travail de chef m’a toujours passionné, il est si différent de celui de chanteur ! On se met à la table, en face de la partition, on écoute chaque voix, on essaie de comprendre pourquoi le hautbois double la mélodie ici, pourquoi cette petite échappée de la trompette par là… Ce travail d’analyse musicale est grisant : on a l’impression d’entrer dans sa tête, dans son cerveau, tout simplement. On finit par pleurer en lisant simplement une partition, c’est prodigieux. Et puis, il y a le travail avec l’orchestre, l’engagement physique qui est très intense, même si j’espère apprendre par la suite à communiquer avec un peu plus de sérénité pour moins m’épuiser ! Mais j’ai davantage appris en cinq heures de répétition que pendant toute une année d’étude. 

Êtes-vous donc parvenu à pardonner à Mozart son plus grand défaut : ne pas avoir écrit de grand rôle pour contre-ténor ?

Peut-être oui, enfin [rires] ! Cependant, même si peu de ces rôles sont passés à la postérité, Mozart a écrit pour les castrats de son époque lors de sa première période : dans Lucio Silla, ou dans Mitridate, re di Ponto… Et puis, à la fin de sa vie, il y revient avec La Clémence de Titus. Mais les castrats d’alors avaient des ambitus que les contre-ténors ne possèdent pas. A Coven Garden, récemment, on a entendu un contre-ténor chanter le rôle de Chérubin dans Les Noces de Figaro par exemple. Mais ce sont des rôles que je ne pense pas être en mesure d’aborder. Mon plus grand rêve, ce serait un jour, je l’espère, diriger un Don Giovanni !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SUZANNE CANESSA

Mozart, l’enfant prodige
27 et 28 octobre
Opéra Comédie, Montpellier
opera-orchestre-montpellier.fr

Cinémed : une ouverture brésilienne 

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They shot the piano player © Les films d'ici

Le Festival du cinéma méditerranéen ne pouvait passer à côté de l’actualité internationale. En ouverture du rendez-vous ce 20 octobre, dans un Opéra Berlioz du Corum plein à craquer, deux messages de paix ont été diffusés. L’un du réalisateur israélien Dani Rosenberg, l’autre de l’acteur et cinéaste palestinien Mohammad Bakri, comme une parenthèse confraternelle nécessaire à un cinéma méditerranéen sans frontières endeuillé. 

Entre Brésil et Argentine 

Pour la première fois de son histoire, lefestival projette ensuite un film d’animation en ouverture : They shot the piano player du réalisateur Fernando Trueba (Oscar du meilleur film étranger en 1993 avec Belle époque) et de l’artiste graphique Javier Mariscal. Les deux Espagnols, qui avaient déjà collaboré sur le long-métrage d’animation Chico & Rita (en 2011), signent un film marquant tant par le fond que par la forme. C’est une co-production internationale coordonnée à Montpellier par Les Films d’Ici Méditerranée, dirigés par l’influent producteur Serge Lalou, lequel espère que ce film « commence sa course vers les Oscars ». 

Par la magie du cinéma, les spectateurs sont transportés en musique et en couleurs dans le Brésil des années 1970. Et au-delà. Entre fiction et documentaire, le film nous emmène par le biais de son héros Jeff (l’alter-ego fictionnel de Fernando Trueba auquel Jeffrey Goldblum a prêté sa voix) sur les traces d’un pianiste brésilien surdoué qui disparaît à Buenos Aires une nuit de 1976, à quelques jours du coup d’État militaire qui mettra à feu et à sang l’Argentine. 

Un musicien des musiciens

En conférence de presse le lendemain, Fernando Trueba reconnaît qu’il comptait faire au départ un documentaire sur Tenorio Junior, ce pianiste brésilien surdoué devenu « un musicien des musiciens », influençant de nombreux artistes de son temps. Mais après avoir réalisé près de 500 heures d’entretiens, le réalisateur réalise que seul un film d’animation peut lui permettre de prendre la distance nécessaire. Ainsi, They shot the piano player redonne vie au pianiste, mort à 35 ans, sous la forme d’un documentaire dessiné constellé de quelques touches de fiction, racontant comment le jeune musicien est une victime collatérale de l’épidémie de dictatures qui fait sombrer une partie de l’Amérique du Sud. C’est aussi (et surtout) une façon inédite de faire revivre avec des couleurs psychédéliques enivrantes et un souci obsessionnel du détail l’âge d’or de la bossa-nova et du samba jazz. À découvrir dans les salles en janvier 2024.

ALICE ROLLAND

They shot the piano player de Fernando Trueba et Javier Mariscal a été présenté lors de la soirée d’ouverture de Cinémed ce 20 octobre, à l’Opéra Berlioz de Montpellier.
En salles en janvier 2024 

Johann Le Guillerm : la poésie des machines

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Terces, Johann le Guillerm © Philippe Laurenáon

Pendant deux semaines, un chapiteau vert foncé s’est fait une place dans la pinède du Domaine d’O. C’était celui de Johann Le Guillerm et de sa compagnie Cirque ici. Rapidement, le mot est passé parmi les amateurs d’arts du cirque : Terces, le nouveau spectacle de Johann Le Guillerm, invité du festival de cirque Ekilibr, était à découvrir à tout prix. Certains connaissaient déjà l’univers de cet artiste inclassable qui depuis 2001 tente des expériences circassiennes à la fois plastiques et corporelles avec son projet-manifeste au long cours nommé Attraction. Terces en est la troisième phase, après Secret (temps 1) et Secret (temp 2). Malgré tout, il n’est en rien nécessaire d’avoir vu les deux précédents opus pour comprendre que dans le monde de Johann Le Guillerm l’incertitude est reine, l’expérimentation essentielle, l’équilibre incertain. De grande stature, l’homme possède un charisme scénique hors normes avec son corps émacié aux muscles saillants et son regard azur sévère. Son long manteau lui donne même des faux-airs d’enchanteur venu d’un autre monde. À moins qu’il ne soit un maître alchimiste, détenteur des secrets d’une poésie du geste oubliée. 

Laboratoire de création circassienne

Le spectacle commence par la chute délicate d’une plume, la suite s’enchaîne comme une série de tentatives virtuoses menées par cet équilibriste-plasticien, créateur de structures monumentales aussi complexes que minimalistes. Aidé par de discrets assistants, Johann Le Guillerm se transforme en dompteur d’imaginaire face à des machines hybrides à la mécanique mystérieuse capables de fascinantes métamorphoses. Ces dernières sont confrontées aux lois de la physique de manière surprenante. Comme son propre corps.

Le tout se déroule au centre d’une piste, ou plutôt d’un laboratoire de création circassienne. Le temps semble distendu, parfois long, parfois court. Johann Le Guillerm prend son temps, laissant les spectateurs devenir acteurs du spectacle par la force de leur regard, contribuant à créer un monde éphémère chaque soir renouvelé. Ce spectacle, dont l’ingéniosité d’une précision infaillible est une source inépuisable d’inspiration pour les plus jeunes spectateurs, met en branle notre imaginaire d’une manière rare et fondamentalement poétique.

ALICE ROLLAND

Terces de Johann Le Guillerm a été donné dans le cadre du festival Ekilibr, du 10 au 22 octobre au Domaine d’O, Montpellier. 

Les rois porcs n’ont pas d’excuse

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Peau d'âne, la fête est finie © Marc Ginot

Le Théâtre Jean Vilar était plein à craquer de la jeunesse populaire de La Mosson et La Paillade, familière d’un lieu où la Ville de Montpellier programme des spectacles engagés et pratique une médiation active. Hélène Soulié y est en terrain familier : la metteuse en scène s’est formée à Montpellier et y a fait ses premières armes, et sa compagnie Exit y est toujours basée. Mais cet ancrage local n’empêche pas la portée universelle d’un spectacle pour enfants qui est une claque pour tous·tes.

Dans un décor enfantin astucieux où les meubles colorés se déplacent seuls, où les costumes ont tout du déguisement, une scène de prédation familiale a lieu. Le père (Jean Christophe Laurier), regard mauvais, bouche oblique, perruque blanche, bon chic terrifiant, accule sa fille, tandis que la mère fuit en conseillant à son enfant sans nom d’en faire autant. Celle-ci devra pourtant céder au rituel des « siestes » paternelles…

Ce que disent nos fictions séculaires

Le premier acte est glaçant. Fanny Kervarec, qui joue l’enfant, s’étiole, se renferme, amenuise ses gestes, incarne la terreur et la culpabilité jusqu’au malaise. Le père éditeur et son ami écrivain, sorte d’affreux Matzneff gras, rois porcs libidineux, lorgnent sur la chair fraîche et dévorent des cervelles et de la viande crue. Ils sont l’incarnation dans le réel des ogres des contes, des loups, des pères qui veulent se marier avec leur fille, leur ôter le cœur, les endormir cent ans et dévorer les chevrettes. 

Après ce premier acte sidérant c’est une autre fantaisie, féerique et libératrice, qui viendra réparer les traumatismes dans une joie tapageuse. L’âne de l’enfant (Nathan Jousni, très drôle) se révèle un hybride qui se genre au féminin. Il rencontre une Belle au bois dormant noire (formidable Laury Hardel) qui milite pour que la forêt renaisse. Leur road trip en auto tamponneuse délie peu à peu les paroles de l’enfant, son anorexie, sa terreur. Jusqu’au procès du père, définitif : oui, les hommes doivent s’interdire certains désirs, pour les enfants, surtout quand ils sont les leurs.

La fête est finie. Ce Peau d’âne met un terme à l’inceste raconté dans le conte des Grimm et le film de Demy. La fée des lilas, le cake d’amour en prennent aussi pour leur grade. Mais au-delà, il construit un univers féérique possible où il y aurait des couples choisis, des hybrides et des trans, des princesses racisées et des espèces en voie d’apparition. De nouveaux contes, pour un nouveau monde non patriarcal. 

AGNÈS FRESCHEL

Peau d’âne, la fête est finie a été créé les 12 et 13 octobre au Théâtre Jean Vilar, Montpellier.
À venir
Le 28 janvier au Théâtre Savary, Villeneuve-lès-Maguelone

Danse du Tendre à l’Opéra d’Avignon

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Les nuits d'été © JC. Verchere

On serait sur une plage, à marée basse. Sur un petit atoll s’agglutinent une chanteuse et des musiciens. En préambule au premier accord, des dépouilles enveloppées dans un drap s’échouent et sont évacuées sur le sol détrempé. 

« La Villanelle rythmique », tube primesautier, est évacuée dès l’ouverture. Les chants suivants empruntent des accents plus mélancoliques, entre perte et chagrin, plaintes insondables et éternels regrets. Les six chants sont reliés par des nappes sonores et agrémentés par « Adieu à la poésie », septième poème mis en musique par Laurier Rajotte, compositeur de la compagnie.

Les sentiments en désuétude se diffusent dans un espace morne et dévasté. L’alliage entre lumière et vidéo participe d’un tableau vivant, du levant au couchant, traversé d’ombres, de fantômes, de fugitifs, de gisants, recueillis, transportés, enlacés, préservés, par des vivants, secourables et affairés.

Elégants transfuges 

« Il ne peut pas exister de progrès durable sans tendresse. »  Christophe Garcia définit ainsi l’esprit de cette pièce, dessinée par la ligne claire, élégante, propre au style de Michel Kelemenis. En 2003, ce dernier s’attaqua à ces mêmes « Nuits d’été ». Ce ballet devint l’une des pierres angulaires, sur laquelle Christophe Garcia, jeune émule du Béjart Ballet Lausanne, posa le socle de sa toute jeune compagnie. 

Ses interprètes, le chorégraphe les appelle sa « meute ». A priori, un aréopage hétéroclite, agrégeant des fidèles depuis les origines, des transfuges, issus du corps de ballet de l’Opéra d’Avignon, auxquels se greffe une chanteuse, accompagnée de six musiciens et leur chef. Au delà des spécificités de chacun, c’est une véritable fraternité qui se déploie, tout au long de cette parenthèse élégiaque, qui oscille sans cesse entre l’ode funèbre et le chant d’espoir. 

MICHEL FLANDRIN

Nuits d’été a été créé à l’Opéra d’Avignon les 20 et 21 octobre

Ode à la liberté

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Ne pas confondre ! Marylou de Michel Polnareff c’est avec un « y », celle-ci met les points sur les « i » et se refuse à tout « y » patriarcal. Les deux créatrices de l’opus Mauvaise(s) Fille(s), Émilie Marsh, autrice, compositrice et réalisatrice, et Maryline Maillot, interprète et autrice, brossent des portraits de femmes en dix chansons, composées et écrites par Émilie Marsh à l’exception de Petite fille dont le texte est dû à Maryline Maillot. 

Leurs mots se lovent au cœur des mélodies soutenues finement par des guitares aux sonorités qui flirtent avec la pop et le folk, le tout habillé de sons électro, de percussions efficaces et de chœurs (Maryline Maillot) qui offrent leurs échos. La voix de Maryline Maillot aborde les paroles avec une fine simplicité, en un phrasé sans fioritures inutiles. Les finales des chansons se plaisent parfois à des suspens abrupts qui laissent à l’auditeur la résonance des mélodies, tandis que d’autres prolongent leur magie en réitérations rêveuses…

La révolte s’arpège

La fausse innocence des cantilènes offre une distanciation ironique aux paroles parfois acides et aux passions exacerbées. « La joie de vivre » communicative de Seconde adresse suit celle, « légère », qui « scintille » et « ne veut pas choisir ». La liberté des corps et des esprits irrigue les vagues d’un « amour qu’on ne nous a pas appris ». Les personnages sont « comme le vent qui ose » même dans une Impasse Paradis, s’endorment « au cœur du volcan », « plonge(nt) et replonge(nt) dans l’autre vie » et « décide(nt) de faire (leur) chemin ». Si l’ivresse peut être recherchée dans les alcools interdits ou les choix de vie qui s’éloignent des routes communes, celles que les « braves gens » de la Mauvaise réputation de Brassens « n’aiment pas », elle rend hommage au courage d’être pleinement soi. Mauvaises filles, le titre éponyme qui clôt l’album, décline les multiples définitions de cette expression, tellement plus négative que sa version masculine, -une certaine aura en littérature entoure le « mauvais garçon » alors que la « mauvaise fille » est définitivement perdue-. Un disque pailleté où révolte et fête s’arpègent, lumineuses, comme leurs interprètes. 

MARYVONNE COLOMBANI

Mauvaise(s) fille(s)
MARILOU
label marseillais Free Monkey Records

Destins croisés d’un jeune homme candide et d’un marcassin

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Le talent de l’auteur catalan Jaume Cabré avait été salué en 2013 en France pour la parution chez Actes Sud de la traduction de son roman Confiteor. Après deux recueils de nouvelles, il revient au roman dans un genre totalement différent où l’humour se frotte à la noirceur et la désespérance. Sous une façade déjantée, c’est tout l’absurde de notre condition humaine liée au hasard qui est mis en lumière. Cabré installe ses personnages et les décors dans un joyeux désordre, mêlant une famille de sangliers et le héros malheureux dans une histoire abracadabrante, entre ville et forêt. 

Parcours douloureux

Orphelin de mère, père interné, notre héros, Ismaël, est placé dans un appartement de la protection de l’enfance. Il arrive à faire des études littéraires, commence à donner des cours de littérature mais se fait renvoyer parce qu’il a osé proposer à ses élèves un sonnet du poète catalan Josep Carner au lieu de poètes castillans. Et « seul comme un moineau sous la pluie » pendant un temps trop long, il cherche un autre travail et retrouve dans une mercerie son amour d’enfance. Cela parce qu’il manque deux boutons à sa chemise… Et ce qui aurait pu devenir une histoire romantique où le héros, après une enfance tourmentée, se reconstruit en trouvant l’amour, se transforme en un parcours douloureux, suite à la rencontre d’un vieux copain louche, qui lui propose une affaire encore plus louche.

Un tourbillon de catastrophes

Un accident de la circulation lui fait perdre la mémoire. Hospitalisé, il s’imagine être la proie de policiers qui veulent sa peau. Peu à peu des personnages de romans et de films font place dans son esprit perturbé aux personnes qu’il croise. On est face à Mme Bovary, Jivago ou Marlène Dietrich. Jaume Cabré mélange alors l’histoire de Lili Marlène avec l’aventure d’Ismaël et le lecteur est emporté dans une bourrasque jouissive de dialogues percutants aux jeux de mots qui évoquent ceux des polars américains. Pendant ce temps, un jeune sanglier est devenu orphelin, victime du même accident qu’Ismaël. L’auteur se livre à des retours en arrière avec montage alterné pour clarifier l’enchainement des événements. Leur fin absurde survient brutalement, comme les phalènes, hypnotisées par le feu, s’enflamment et meurent.

CHRIS BOURGUE

Consumés par le feu de Jaume Cabré
Actes Sud-19,80€

Du viennois et autres gourmandises

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François Xavier Roth © Le philtre

Sur le plateau du Grand Théâtre de Provence, c’est avec vivacité que Jean-François Roth ouvre le concert avec la Symphonie n° 35 en ré majeur de Mozart – il paraîtrait que le ré majeur était à la mode à Salzbourg et que le compositeur aurait été contraint de suivre cette injonction du temps avec agacement. Puissance du thème principal donné à l’unisson dans l’Allegro con spirito, alternance de gammes ascendantes survoltées qui laissent place au calme de l’Andante dont l’élégance prépare au Menuetto et un Presto qui dissimule l’Air d’Osmin de L’Enlèvement au sérail, un personnage de « méchant » que Mozart associait dit-on au prince de Salzbourg… 

Un air arménien

La Symphonie Jupiter (n° 41 en ut majeur cette fois !) donnée en fin de programme apportait son équilibre majestueux et sa puissance digne d’un opéra, jouée par un orchestre aux couleurs et aux phrasés somptueux. Bouleversant l’ordre donné par la feuille de salle, le Concerto pour violon en ré majeur (décidément !) opus 61 de Beethoven (le seul que le maître de Bonn écrivit pour cet instrument) s’insérait entre les deux symphonies mozartiennes. Œuvre tenue par les violonistes comme la plus parfaite du répertoire, ce concerto, reflet d’une des périodes les plus heureuses de la vie de Beethoven, résonnait comme un chant d’amour universel, (celui du compositeur s’était alors cristallisé sur Thérèse de Brunswick à qui il était secrètement fiancé), porté par la violoniste Chouchane Siranossian, étoile de la scène classique et baroque actuelle. Le dialogue entre l’orchestre et le violon se moirait de transparences. La partition soliste venait ourler les lignes mélodiques orchestrales en une complicité harmonieuse. À cette poésie pure répondait en bis, écho à la situation terrifiante dans laquelle se trouve l’Arménie actuelle, l’interprétation bouleversante d’un air traditionnel arménien du XIe siècle, avec ses doubles notes, son bourdon continu et sa fluidité mélodique. 

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 17 octobre au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence