mercredi 18 février 2026
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Un battement d’ailes

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Le Murmure des songes © Claudio Cavallari

Artiste associé de Scènes & Cinés depuis 2022, c’est à Istres que Kader Attou a choisi de présenter les premières représentations de sa nouvelle création. Avec Le murmure des songes, le chorégraphe hip-hop s’adresse une nouvelle fois au jeune public, quinze ans après Petiteshistoires.com, qui plongeait déjà dans les racines de son histoire familiale : « J’ai toujours eu l’envie de me mettre à hauteur d’enfant et de lui parler. L’enfant est pour moi une porte ouverte sur l’imaginaire. Il garde cette capacité de voyager par l’esprit, à travers son imagination sans bornes que j’ai toujours considérée comme de la poésie pure. Montrer cette poésie est pour moi une manière de reconnecter l’humain à la part d’enfant qu’il oublie parfois », revendique le danseur.

Fantaisie baroque 

Dans les tableaux poétiques incarnés au plateau par sa troupe de cinq danseurs et danseuses, les chimères prennent vie de manière éphémère, virevoltant de la grâce du battement d’ailes d’un papillon jusqu’aux secousses des terreurs nocturnes. Pour incarner cet univers fantasque et baroque, qui ose assumer sa fragilité, Kader Attou enrichit son vocabulaire hip hop de nouveaux matériaux : éléments sculptés, théâtre d’objets et de matière, fresques vidéo de Claudio Cavallari et bestiaire fantastique de l’illustratrice jeunesse Jessie Désolée, qui se déploie majestueusement sur la grâce d’un stylo bille. Le spectacle est conseillé à partir de 5 ans.

JULIE BORDENAVE

Le murmure des songes
6 et 7 novembre
L’Usine, Istres
scenesetcines.fr

Quand le sujet s’obstine

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répétition du samedi 7 janv 2023, nice trip © frederic desmesure

Sans qu’on s’en rende vraiment compte, le spectacle a déjà commencé, salle allumée. D’ailleurs, Michel Schweizer, artiste de la bande du Zef, arrive et rejoint le danseur et acrobate Mathieu Desseigne-Ravel sur scène. Un metteur en scène qui se voit plutôt comme un organisateur de rencontres, et dont les précédents spectacles Cheptel, Cartel et Bôpeupl sont déjà passés sur cette même scène. Des spectacles en forme de vraies-fausses conférences, accompagnées souvent par de la danse. Et par des présences, des prises de paroles déjouant la plupart des attendus associés à ce type de proposition artistique. Là, il s’agit de frontières, de limites, de fil barbelé, de discours sécuritaires et commerciaux, de corps et de vies interdits de passage : Nice Trip est en fait la version augmentée de Bâtards, proposition courte créée en 2017 au Festival d’Avignon dans le cadre des Sujets à vif

Nature et découvertes

Le plateau du Merlan est recouvert d’un plastique blanc, accueillant une urne, un projecteur monté sur trépied, quatre petits panneaux de 50 cm haut, sur lesquels sont collés des photographies de fil barbelé, un caisson en contreplaqué monté sur roulettes, siglé Nature et découvertes. Dans ce paysage se déploie un discours truffé d’éléments de langage marketing autour de la mise au point du fil barbelé, d’inspiration végétale, inventé par un français, puis la mise au point du Concertina Razor, et l’invention toute récente d’une « clôture végétale à haute valeur environnementale, un maillage solidaire de plusieurs arbustes épineux, proposant croissance verte et dissuasion positive ». On croit rêver, surtout que le décalage ironique est toujours perceptible dans le spectacle, notamment à travers un recours à l’IA au résultat plus que surprenant. Mais non, ça existe vraiment, c’est réel, mis au point par une start-up française. Un autre discours, enregistré, pseudo-scientifique, est diffusé, renforçant le marketing sécuritaire, justifiant la séparation comme garantie du développement de la vie. Ça, c’est de l’intox naturaliste. 

Crissements

En contrepoint, la danse de Mathieu Desseigne-Ravel, toute en crissements et en contorsions impressionnantes autour des panneaux de barbelés, va donner la mesure de la violence de l’impact sur les corps de ces discours policés jusqu’à l’écœurement, truffés d’éléments de langage dégoulinant de fausse bienveillance, cherchant à éliminer toute possibilité d’opposition. Un micro circulera dans le public, pour recueillir des réactions, qui donnera l’occasion à un troisième protagoniste, jeune adolescent (Abel Secco-Lumbroso) d’entrer en scène, troublant le duo par sa présence. Duo qui l’accompagnera dans l’invention de son cheminement, notamment à travers un moment de danse au sol, tout en portés, avec Mathieu Desseigne-Ravel, très beau.

MARC VOIRY

Nice Trip était présenté les 18 et 19 octobre au Zef, scène nationale de Marseille

Une sororité affirmée

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Nos héroïnes © Marie Milliard

Il y a deux ans, Wilma Lévy proposait un atelier créatif à des femmes dans le cadre des activités du Centre social du Grand Saint Antoine dans le 15e arrondissement de Marseille. D’abord se rencontrer, échanger, danser. Puis l’écriture est venue avec le tissage de propositions spontanées et de réécritures, mélangeant expériences et cultures. Parmi elles, une gamine d’une dizaine d’années et une ado de 15 ans en seconde au lycée Thiers.

Le spectacle commence par une marche rythmée en musique sur un plateau nu. Gestes simples, répétitifs pour se mettre en chemin. La question de la place des femmes dans l’espace public est posée en même temps que les rapports de la grande Histoire avec l’histoire individuelle. Évocation de la grève des sardinières à Douarnenez en 1924 qui avait débouché sur une victoire et constitue une des premières réussites des revendications ouvrières et féministes. 

Se réapproprier son corps

Est ensuite évoqué le procès de Djamila Boupacha, militante FLN, accusée d’un attentat en 1959, violée par des parachutistes français, défendue par Gisèle Halimi. Puis celui de Bobigny en 1972 où la célèbre avocate a défendu Marie-Claire, violée et avortée à 16 ans. Procès qui a abouti à la légalisation de l’avortement par la loi Veil en 1975.

Dans un bel ensemble vibrant d’émotion fusent les prises de parole, les chants, les danses. Des pancartes sont brandies avec les slogans des manifestations et dénoncent le programme du patriarcat qui a muselé et dominé les femmes. Le public a applaudi, debout, très ému par l’engagement de toutes ces femmes lumineuses.

CHRIS BOURGUE

Nos héroïnes, de Wilma Lévy (Cie Les passages) a été donné les 21 et 22 octobre à La Criée, théâtre national de Marseille

Rade Side et pop gourmande 

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Miel de Montagne © Juliette Valero

Pendant trois jours, Toulon n’aura pas le temps de souffler. Il faut dire que Tandem, la Smac du Var à l’initiative du festival Rade Side, a de nouveau frappé fort pour cette huitième édition. Du 26 au 28 octobre, certains des artistes les plus emballants des scènes électro-pop-rock se réunissent au Live. 

Pour preuve cette première soirée avec Miel de Montagne, qui comme son nom l’indique, manie l’art de l’ironie, du pas de côté, qui font de lui un artiste à part dans la scène musicale française. Une pop suave et un talent certain qui l’emmèneront même en tournée en Amérique du Nord quelques jours après son passage en terre varoise. Le même soir sur le plateau du Live, se pressent les tout aussi excellents Biensüre, dont l’harmonie des sonorités, qu’elles soient anatoliennes ou occidentales, sont empaquetées dans un psychédéslisme-disco tout à fait remarquable. 

Fin électrique

Le lendemain place à Zed Yun Pavarotti, le chanteur stéphanois que l’on a découvert en 2018 avec sa mixtape Grand Zéro. D’abord connu pour son rap, il s’est depuis tourné vers une pop urbaine plus proche de ses influences Beatles ou Oasis, comme dans son dernier album Encore, sorti au printemps. Avant lui, le Caennais Own propose une indie pop anglo saxonne, avec un mimétisme poussé jusqu’à prendre l’accent british… ainsi que la neo-soul de Liquid Jane, l’artiste du coin très en vue en ce moment.  

Pour clôturer le festival, c’est l’électro qui est à l’honneur, et pas avec n’importe qui. Rade Side peut se vanter d’accueillir une légende du genre avec Étienne de Crecy, porte étendard de la french touch depuis maintenant trente ans. On attend aussi la house de Nathalie Duchene et la UK bass de Goldie B. Outre les concerts, le rendez vous propose aussi une rencontre professionnelle avec les acteurs des musiques actuelles, pour échanger autour des « pratiques en mutation et des nouvelles activités à développer ».

Nicolas Santucci

Rade Side
Du 26 au 28 octobre
Live, Toulon 
tandem83.com

Création traditionnelle, ou la fin d’un antagonisme 

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Ensemble Télémaque, October Lab © Pierre-Gondard

La question était posée : « quels liens entretiennent les musiques traditionnelles et la création contemporaine ? ». Raoul Lay, compositeur, chef d’orchestre et directeur fondateur de l’Ensemble Télémaque osait le pari de proposer à trois compositeurs du bassin méditerranéen, issus de la Corse, la Sardaigne et Malte, d’exercer leur art en intégrant à de nouvelles œuvres sous la forme concertante, des instruments vecteurs des musiques populaires et traditionnelles, en l’occurrence, mandoline et launeddas (flûte sarde), joués par deux immenses solistes, Vincent Beer-Demander (mandoliniste) et Michele Deiana (launeddas). 

Théâtralité joyeuse

Les lumières ne s’éteignent pas en début de concert. Les chaises des musiciens de l’Ensemble Télémaque restent vides, seul attend le mandoliniste. Le chef d’orchestre se retourne brusquement vers le public, comme s’il allait le diriger, inversant les rôles. Un geste, précis, dessine l’amorce d’une rythmique. Pas cadencés, grelots et tambourins se font entendre ; deux percussionnistes descendent le long des gradins et poursuivent leur danse à leur place d’orchestre, bientôt rejoints sur le même pas et les mêmes grelots par les autres instrumentistes. 8 : Il ballo delle occiate de Maria Vincenza Cabizza (Sardaigne), écrit en mémoire du premier baiser échangé par ses grands-parents sur cette danse traditionnelle, séduit par sa vivacité, ses élans, sa joie de vivre communicative, sa forme proche du poème symphonique qui intègre launeddas et mandoline en un double concerto au tissage lumineux. Nuraghe de Jérôme Casalonga (Corse), en référence à ces tours énigmatiques de la culture nuragique de la Sardaigne, s’appuyait sur le bourdon ( accord continu) de la launeddas pour brosser de vastes paysages aux lignes en épure d’un intense lyrisme. L’auditeur alors voyage, redécouvre le relief accidenté des montagnes, plonge vers la mer,  dans la quiétude d’un village dont les cloches résonnent au loin. 

Sans doute la plus « continentale » des propositions, Fighting for hope de Karl Fiorini, inspiré par le livre de Petra Kelly, militante du mouvement pour la paix et l’une des fondatrices du parti des Verts allemand, s’ornait d’accents mahlériens en une composition travaillant la masse instrumentale comme une sculpture  : à la mandoline dont les accents allaient jusqu’aux sons saturés, répondait la harpe de Guilia Trabacchi (conservatoire de Bolzano) offrant tous deux de subtils contrepoints à un ensemble qui trouvait dans sa matière même de sublimes envols. 

Berio le père

En conclusion les Folks songs de Luciano Berio, interprétés par la pétillante soprano, Laura Delogu (conservatoire de Cagliari), abolissaient les frontières entre les genres musicaux, unissant les pièces traditionnelles et l’écriture contemporaine avec finesse et intelligence.  Sans  doute une nouvelle forme de composition dans la lignée de Berio est en train de naître ici, réconciliant tradition méditerranéenne et contemporanéité en des œuvres fascinantes.

MARYVONNE COLOMBANI

IN.MA.NO, création le 21 octobre à l’Idééthèque des Pennes-Mirabeau dans le cadre de la saison de Marseille Concerts

Sur le bout de la langue 

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Une peau plus loin © Jacob Redman

C’est autour du très accueillant village de Veynes, au sein du magnifique territoire des Sources du Büech, que la compagnie du Pas de l’oiseau a tissé son réseau visant à promouvoir les arts de la parole par l’éducation populaire. Point d’orgue de cette démarche à l’année : le festival La fureur de dire, qui fait chaque automne la part belle à l’émancipation par le dire. Il y en a pour tous les âges, et le pari est tenu : l’an dernier, le festival a affiché complet. Lever de rideau avec Chaudun, la montagne blessée, la création 2023 de la compagnie narrant en musique l’histoire d’un village des Hautes-Alpes abandonné, autour du texte de Luc Bronner, ancien directeur des rédactions du Monde, né à Gap (représentation unique le jeudi 26 à 21 h – complet). 

Poésie de proximité 

Dès le lendemain, se succèdent les têtes d’affiche, d’ici – l’Auguste Théâtre, binôme féminin triomphant actuellement avec sa Saga de Molière, contes thaumaturges de Sabrina Chézeau, ou encore facéties de Titus mettant en garde contre Les dangers de la lecture – et d’ailleurs, tel que Jean-Marc Massie, bonimenteur du quotidien et fer de lance du renouveau du conte au Québec. De nombreux ateliers émaillent le tout : création radio, sieste sonore, cuisine participative… Quant aux rues, elles s’animent sur la verve du crieur public Marien Guillé, « poète de proximité » ayant peaufiné ses rimes aux quatre coins de la planète, et ramenant dans les Hautes-Alpes la clameur de son épopée pédestre (La Provence à pieds, marche poétique de villages en villages). Autre parti pris fort du festival : des tarifs au choix, allant de 5 à 20 euros. 

JULIE BORDENAVE

La Fureur de dire
Du 26 au 29 octobre 
Divers lieux, Veynes
lepasdeloiseau.fr

Il pleut du jazz 

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Kenny Garnett © DR

La musique jazz ne manque pas d’événements dans la région. Il y a les mastodontes Jazz des Cinq Continents ou Jazz à Juan… et il y en a d’autres, plus intimes – ou plus diffus –, mais à la rigueur artistique tout aussi affirmée. C’est le cas de Jazz sur la Ville, qui installe sa 17e édition du 31 octobre au 3 décembre principalement à Marseille, mais aussi à Aubagne, Vitrolles, Aix-en-Provence ou La Ciotat. Au programme cette année encore, beaucoup de concerts qui explorent toutes les variations du jazz, emmenés par des têtes d’affiche clinquantes ou des talents émergents. 

Des géants 

Et ça commence fort avec Lee Fields. Le géant de la soul américaine – il a enregistré son premier 45t en 1969 – ouvre le festival sur la scène de l’Espace Julien (Marseille). Il y présente son dernier album Sentimental Fool, emmitouflé dans un de ses costumes éclatants, et toujours armé d’une voix puissante, qui nous emporte en quelques notes dans les plus belles heures de la soul, qu’elle soit estampillée Stax ou Motown. Avant lui, c’est la talentueuse – et locale – Liquid Jane qui aura la lourde tâche de lancer la soirée.

On a hâte de découvrir aussi la lecture de l’œuvre de Gainsbourg par le tromboniste Daniel Zimmerman à la salle Guy Obino de Vitrolles. Dans son spectacle L’homme à la tête de chou in Uruguay, il « associe l’énergie brute d’un groupe de rock à la liberté créatrice et fougueuse du jazz ». Le même soir la salle accueille une légende du jazz avec Kenny Garrett, « le dernier saxophoniste ayant accompagné Miles Davies sur scène » qui présente son projet Sounds from the Ancestors, inspiré des multiples influences musicales de sa ville, Detroit. 

Parmi l’imposante programmation, on notera aussi la présence du Clélya Abraham Quartet au Cri du Port (Marseille), les excellents Ostrakinda à l’Ajmi d’Avignon, ou la harpiste Sophye Soliveau à la Mesón (Marseille).

NICOLAS SANTUCCI 

Jazz sur la ville
Du 31 octobre au 3 décembre
Divers lieux, Marseille et Région Sud
jazzsurlaville.org

L’art en dessin

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Gabriel Folli 23, Eloge du paysan, 2023, mixed media sur papier, 150 x 215 cm, installation région Hauts-de-France. courtesy Gabriel Folli

Née à l’initiative du Château de Servières, dans le prolongement de Paréidolie, salon international du dessin contemporain à Marseille, La Saison du Dessin propose à différentes structures d’arts visuels du Sud de mettre en avant, à l’automne, pendant quelques jours ou quelques semaines, le dessin sous toutes ses formes. Elle se déroule à Marseille et sur « l’arc méditerranéen » de Cannes jusqu’à Perpignan. Une géographie qui se prolonge également au Nord, à travers le partenariat engagé depuis l’année dernière entre le Château de Servières et le Frac Picardie, La Saison du Dessin Nord / Sud, résidences croisées, qui permet cette année à la Marseillaise Mayura Torii d’exposer depuis le 4 octobre et jusqu’au 11 novembre à Amiens. Et au Picard Gabriel Folli,après une résidence à Marseille de trois semaines en septembre dernier, de montrer son travail depuis le 20 octobre jusqu’au 9 décembre au Château de Servières, à côté de la nouvelle exposition consacrée aux dessins de Dominique Angel.

Raccorder les paysages

Le paysage est l’une des sources d’inspiration des dessins aux techniques variées de Gabriel Folli. Des paysages qu’en l’occurrence il crée, prenant l’expression Nord/Sud au mot, en reliant de quelques traits, quelques ombres, Notre-Dame-de-la-Garde et la cathédrale Notre Dame d’Amiens, le Vieux-Port et le Chemin des dames, ou rapprochant un paysage de ruine aux États-Unis avec un autre au Moyen-Orient. Souvent réalisés au fusain à partir de photographies, ses dessins utilisent des supports variés ayant déjà été utilisés, bois, papiers peints, revers d’affiches, plans, de différents formats. Et accueillent des documents divers, qu’il conserve souvent de longues années, et qu’il colle : polaroïds, tickets Emmaüs, végétaux. Incrustant le passé dans le présent, cherchant à montrer les différentes étapes du processus de création d’une œuvre, sans rien camoufler. Son exposition se décline dans deux salles : dans la première, toute la diversité de ses recherches autour du dessin à travers 25 productions, dans la seconde un paysage panoramique se déployant en continu à l’horizontale sur quinze mètres et trois murs, fait de dessins grands formats en noir et blanc, mis bout à bout, entourant le visiteur, réalisés au fusain et à l’encre de Chine, mélangeant des vues d’Amiens et de Marseille, associant différentes échelles et différents points de vue. Chaque dessin étant raccordé à celui qui suit par peu de choses, du noir, des lignes d’architectures, alternant des parties très travaillées et d’autres laissées à l’état de croquis, laissant la possibilité d’être poursuivies, quelques jours, mois ou années plus tard. 

Encombrements

L’espace principal du Château de Servières accueille sous le titre « Pièces supplémentaires » près de 80 dessins de Dominique Angel. Artiste dont la pratique principale est la sculpture, la plupart du temps en terre cuite ou crue, en plâtre, mais qui aime aussi faire de la vidéo, écrire, ou performer. La plupart des dessins exposés (crayon, fusain, pierre noire, pastels, aquarelles, encre, mine de plomb sur papier), bien que d’apparence aboutis, sont en fait des projets de sculptures ou d’installations – réalisées ou pas – couvrant les dernières 25 années. Ce sont des empilages, des entassements souvent encombrants de cônes, boules, cylindres, cubes, pleins ou creux, troués ou pas, accompagnés de formes moins reconnaissables, d’apparence semi-molles, et d’objets (nounours, pots, carafes, casseroles). Souvent à la limite de l’équilibre dans des assemblages verticaux, et de la saturation de l’espace dans les compositions horizontales. Des architectures (inhabitables), des paysages, des natures mortes. Sa façon de représenter le monde de l’art aujourd’hui, microcosme lui-même représentatif de l’état de la société actuelle. Parmi les dessins présentés, des projets de monuments, un grand panneau au sol constitué de plusieurs grands carreaux de plâtre sur lesquels apparaissent des dessins formés par de la rouille, une série de petits dessins, illustrations pour son roman Des clopinettes paru chez Images en manœuvre, un Projet pour un arbre mort réalisé en forêt avec le Cairn à Digne-les-Bains, des projets de sculptures avec le Cirva. Depuis quelques années, Dominique Angel réalise de très grandes œuvres, qu’il détruit lors de performances à la fin de l’exposition, des « destructions annoncées ». Une façon supplémentaire pour lui de prendre acte d’un monde de l’art dans lequel si une œuvre n’est pas au musée, elle disparait. 

MARC VOIRY

Pièces supplémentaires, de Dominique Angel
Le plaisir du travail, de Gabriel Folli 
Jusqu’au 9 décembre
Château de Servières, Marseille
chateaudeservieres.org

Sempre Sembène

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Ousmane Sembene et son fils à Marseille © DR

Zébuline. Comment vous est venue l’idée de rééditer Le Docker Noir ?
Renaud Boukh. Il me semblait crucial que ce livre puisse continuer à rencontrer un lectorat important. Or il était de moins en moins distribué : le fonds de la maison Présence Africaine circule un peu moins bien qu’à une époque. Le Docker Noir n’était alors disponible que dans une quinzaine de librairies en France … L’idée n’était cependant pas de faire disparaître cette édition, mais bel et bien d’en proposer une édition alternative : une version brochée et augmentée d’archives sur la vie d’Ousmane Sembène et son séjour à Marseille, dont nous avons trouvé un certain nombre de traces. Ainsi que des écrits qu’il a produits ici et qui n’ont jamais été publiés : de la poésie, des nouvelles.

Ainsi qu’un appareil critique d’une vingtaine de pages rédigé par vos soins…
Je me suis intéressé à tout ce qui avait trait à sa militance. Celle-ci était d’une modernité folle : communiste, internationaliste, féministe, panafricaine … Son séjour marseillais a duré quatorze ans, de 1946 à 1960, et a forgé le militant et l’artiste qu’il était. Sa conscience politique est née ici au sein des luttes syndicales de la CGT, mais aussi du FLN algérien qui était très prisé des dockers marseillais, dont il a fait partie pendant dix ans. Il me semblait que ce séjour, pourtant fondateur pour sa pensée et sa littérature, n’avait pas fait l’objet de recherches très approfondies. C’est donc ce que nous avons voulu faire avec un petit collectif constitué par les éditions Héliotropismes. 

On est frappé, à la lecture du Docker Noir, par la description de ce Marseille qui n’a que peu intéressé la littérature. Les dockers échangent, sur un mode de dialogue très cinématographique, entre argot marseillais – « Piting de la bon’mère et de ta race », « Fadade » – ou wolof – « toubab », « dihanama » … C’est un monde dont on a gardé peu de traces.
Il s’agit d’un moment de grande effervescence culturelle et politique : cette période marseillaise était d’une richesse inouïe, et elle était déjà préfigurée par Claude McKay et son Romance in Marseille en 1929 … Ce Harlem marseillais dont Ousmane Sembène parle à son tour ! Et c’est ce creuset, fait de militance politique et artistique, qu’il met en scène à travers ses personnages. Il a fréquenté ce milieu par tous les biais possibles : notamment le monde universitaire. Son amie de toujours Odette Arouh, qui a élevé en grande partie son fils Alain lorsqu’Ousmane est reparti en Afrique en 1960, racontait notamment qu’il était à l’époque le seul non juif à militer au MRAP ! Ousmane Sembène était d’une grande curiosité, y compris vers l’international : il écrivait en correspondance avec un poète vietnamien, Nam trân, des choses assez formidables. Le Docker Noir a été publié quasiment simultanément en France et en Russie. Cela se verra dans sa carrière par la suite : ses coproductions au cinéma, avec l’Algérie notamment … Au-delà de son engagement pour son pays, et ce de nouveau au lendemain de l’Indépendance du Sénégal, Sembène s’est toujours engagé en faveur des minorités, et cela implique également les minorités sociales et les combats de luttes de classe.

Ousmane Sembène, un militant à Marseille
Il s’y est installé juste après la guerre, et n’en est parti qu’à l’indépendance du Sénégal. De 1946 à 1960 il a été docker sur le Port de Marseille, habitant de Belsunce, membre du Parti Communiste Français, militant anticolonialiste pour son pays mais aussi, dès 1956, fiché par la police pour son action contre la colonisation en Indochine, puis en Algérie.

Les personnages de ses romans et de ses films ne sont cependant pas toujours dépeints sous leur meilleur jour : Diaw Falla est accusé de plagiat et de meurtre ; Diouanna, l’héroïne de La Noire de … choisit de partir pour la France poursuivre une chimère postcolonialiste alors que le Sénégal vit enfin son indépendance.
Tout à fait ! Ce sont des personnages relativement innocents mais en négatif, car ils s’opposent à un système tout en étant isolés. Diaw Falla est, à la façon de Meursault dans L’Etranger, jugé non pas sur son possible crime mais pour sa différence, et ici sa couleur de peau. Il ne rencontre pas de réelle solidarité, pas d’entraide. Or Ousmane Sembène croyait au collectif. C’était certes avant tout un artiste, qui a voulu vivre de son art et de dégager peu à peu de l’appareil politique traditionnel. Mais il n’avait pas peur de prendre parti, et même de prendre la parole, notamment sur le terrain de la lutte des classes. Il fut l’un des premiers à s’opposer à la bourgeoisie noire du Sénégal lorsque celle-ci s’est installée. Cela lui a causé des problèmes avec Léopold Sédar Senghor, qui se méfiait de lui. Ils étaient rares, ces ouvriers qui, à l’instar de Richard Write, faisaient montre d’une revendication littéraire et politique. Il faut les chérir ! 

SUZANNE CANESSA

Rencontres entre Renaud Boukh et Valérie Berty
Le 2 novembre à 16h30 à l’Ecole Nationale de la Photographie, Arles et le 4 novembre à 10h à la Médiathèque de Saint-Martin-de-Crau
Le 2 novembre à 19h à l’Ecole Nationale de la Photographie, projection du film Sembène ! en compagnie du réalisateur Samba Gadjigo et du Consul du Sénégal à Marseille Abdourahmane Koïta

L’Archevêché en humaine immersion

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Dernière Minute, Adrien.M &Claire.B, Théâtre de l'Archevêché_© Pierre Gondard

Créée à La Halle Tropismes de Montpellier en mai 2022, la passionnante installation conçue par les artistes Claire Bardainne et Adrien Mondot fait escale à Aix-en-Provence dans le cadre de son temps fort Un Automne à l’Archevêché

La scène mythique du Festival d’Aix se révèle idéale pour accueillir ce projet soutenu par l’incubateur des imaginaires numériques Chroniques, qui a saisi la dimension théâtrale et poétique de cette œuvre certes expérimentale, sensorielle et visuelle, mais portée par un désir de narration et d’adresse au spectateur propres au registre dramatique. 

Les deux artistes plasticiens déploient sur ce lieu inédit les jeux de textures qui sont devenus leur marque de fabrique : feu, eau, particules, bains submergés de lumières… Tant de jeux d’images et d’illuminations « fortement déconseillés aux photosensibles », précisera-t-on à plusieurs reprises à chaque visiteur. Une prévenance bienvenue qui est loin d’être d’usage !

Abstraction organique

Loin de se révéler assourdissant ou même assommant, le dispositif aiguise les sens et affûte les possibles de nos regards. Le tout se modifie au gré des visiteurs et de leurs mouvements par un subtil système de captation de caméras infra rouge. Les images se succèdent comme autant de littoraux nimbés d’eau et de brume, mais aussi de partition et d’ondes insérant de l’abstraction dans ce récit troué d’images organiques. La voix de Claire Bardainne donne en préambule les clefs de cette rêverie : la mort de son père et la naissance de son enfant à venir ; l’envol des cendres de l’un sur la baie du Mont-Saint-Michel, et l’agrégation d’un nouveau corps, vibrant au rythme de la musique minimaliste mais toujours hypnotique d’Olivier Mellano

SUZANNE CANESSA

Dernière minute
Jusqu’au 11 novembre 
Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence
chroniques.org
Entrée gratuite sur réservation