mardi 17 février 2026
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Lorsque les animaux s’invitent à l’orchestre

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Le carnaval des animaux © Orchestre national de Lyon

Dirigé depuis son violon par Jennifer Gilbert, l’Orchestre national de Lyon en formation réduite s’en donnait à cœur joie devant la salle comble du Grand Théâtre de Provence, adaptant son instrumentarium aux fantaisies des partitions.

Jouets en goguette

La paternité de la Symphonie des jouets est controversée. Qui de Léopold Mozart, le père d’Amadeus, ou du « Père Edmund Angerer » a commis cette pièce ? Les érudits alimentent la controverse entre partitions originales et copies postérieures ou antérieures, sans compter la première attribution à Haydn, on ne prête qu’aux riches, qui aurait, après l’achat de jouets, joué cette œuvre pour des enfants lors d’une soirée de Noël. Tracas dont personne se souciait lors de son interprétation en ouverture du concert donné cette matinée-là, où renonçant à la sieste, les enfants « sages » et leurs enthousiasmes affluaient dans la grande salle du GTP ! Venaient malicieusement s’ajouter aux instruments traditionnels de l’orchestre, violons, violoncelles et contrebasses des accessoires cocasses inattendus, un appeau-coucou, un appeau-caille, un sifflet à eau-rossignol, une trompette-jouet à une note, une crécelle-hochet, un tambour d’enfant. Le « joueur de coucou » se dressait parfois, tel un personnage d’horloge animée, le gazouillis des oiseaux transformait l’ensemble en véritable volière tandis que le triangle scintillait de toutes ses paillettes. Les facéties de cette introduction préparaient avec malice le carnaval à venir.

Bestiaire musical

Si la partition originale de Saint-Saëns était écrite pour un orchestre et sans textes, Shin-Young Lee l’a transcrite dans le livre-CD dans lequel cette version a été enregistrée pour un ensemble réduit mais nous donne l’illusion d’une formation au grand complet. Les poèmes d’Élodie Fondacci viennent remplacer les textes de Francis Blanche, en en conservant l’humour, la distanciation, les allusions accessibles aux adultes, mais en une écriture poétique et espiègle capable de séduire les enfants. Ce qui fut le cas ! Endossant le rôle du récitant, Élodie Fondacci interprète le bestiaire du Carnaval des animaux avec une verve savoureuse, transforme sa voix pour chaque personnage. Un détail, une intonation, une attitude en épure suffisent pour donner vie à l’éléphant, au cygne, aux poules, aux kangourous, au lion, aux fossiles (couple désopilant de tyrex)… La vivacité de la dérision est prolongée par la pochade musicale du compositeur qui refusa la publication de l’œuvre durant sa vie, à l’exception du Cygne. Sans doute il ne souhaitait pas, lui, virtuose du piano et organiste, voir son nom attaché à un registre humoristique et léger. Pourtant ne se moque-t-il pas aussi de lui-même lorsque les pianistes eux-mêmes sont classés parmi les animaux et triment sur leurs gammes (géniaux Pierre Thibout et Pierre-Yves Hodique). La direction de Jennifer Gilbert sait mettre en évidence les pastiches, souligne les traits désopilants de la partition, fait naître des silhouettes expressives, noue saynètes et tableautins en ciselant finement les phrasés. Quelle fête !

MARYVONNE COLOMBANI

Le carnaval des animaux par l’Orchestre national de Lyon a été donné le 28 octobre à 15 heures au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, dans le cadre de Mômaix.

MONTPELLIER : Dans les récompenses de Cinemed 

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Nuit Noire en Anatolie © Outplay Films

Quand un festival se termine, on a des images, des sons, des histoires plein la tête. On attend avec impatience le palmarès des films en compétition, fictions et documentaires, longs et courts. Les jurys auront-ils eu les mêmes coups de cœur ? La 45e édition de Cinemed a pris fin le 28 octobre. C’est en musique que la cérémonie de clôture a commencé, tout comme son ouverture d’ailleurs ; des musiques de films, jouées au piano par Philippe Rozengoltz.

Les longs métrages primés

Le grand prix, l’Antigone d’Or, est toujours le plus attendu et plusieurs films l’auraient amplement mérité, vu la qualité de la sélection. Le jury, présidé par Pascal Elbé a décidé, à juste titre, de l’attribuer au film turc d’Özcan Alper, Nuit noire en Anatolie, un film âpre entre film noir et western, superbement mis en scène et en images. Ishak revient dans son village natal après 7 ans d’absence : sa mère est très malade. Ishak est un homme rongé par un secret, seul : personne ne se réjouit de son retour ; personne n’a envie que le passé ressurgisse. Le spectateur va découvrir peu à peu la vérité, le suivant dans sa quête, à travers des paysages à couper le souffle, des sentiers escarpés, des gouffres où il va descendre, au risque de sa vie, tout comme il plonge dans des souvenirs qu’il n’a pas réussir à enfouir. Le montage alterné met le spectateur dans une quête d’indices, comme son ami, Ali, garde forestier « différent », qui recherchait les traces d’un animal en voie de disparition. Berkay Artes, dans le rôle d’Ishak est impressionnant et les images de Nuit noire en Anatolie restent longtemps en mémoire.

Le public de Cinemed a choisi de primer un film en panorama, qu’on a beaucoup aimé : 20 000 espèces d’abeilles d’Estibaliz Urresola Solaguren qui avait valu l’Ours d’argent à son interprète principale Sofía Otero à la dernière Berlinale. (https://journalzebuline.fr/a-berlin-la-jeunesse-prend-largent/)

C’est le film de Lina Soualem, Bye bye Tibériade, qui a obtenu le grand prix Ulyssedu documentaire et on ne peut que s’en réjouir. Un film sur trois générations de femmes palestiniennes dont la fille de Hiam Abbass retrace les parcours de vie semés d’embûches et de combats, à travers des images d’archives, des photos, des films de familles e avec, très émouvante, la parole de la grande actrice, réalisatrice… Lina Soualem, qui n’était pas présente au palmarès a tenu à remercier le jury « d’avoir célébré les femmes palestiniennes, des femmes de ma famille, celles qui ont appris à tout quitter et à tout recommencer, d’avoir vu leur humanité, d’avoir décidé de la valoriser. […] Ce sont les histoires d’un peuple nié dans son identité, dépossédé de ses droits, contraint de se réinventer sans cesse. Une histoire faite de lieux disparus, de vécus transformés […] C’est en  racontant qu’on se délivre pour conserver les images d’un monde qui se perd. Dans le contexte actuel, j’ai une forte pensée pour ceux et celles qui ont perdu la vie, Palestiniens, Israéliens, pour leurs familles, les captifs, les enfants victimes des violences dont nous sommes témoins. » Une lettre aussi  touchante que Bye bye Tibériade dont on sort les larmes aux yeux.

Anna de l’Italien Marco Amenta a séduit les jeunes des Activités sociales de l’énergie : inspiré d’une histoire vraie, Anna raconte le combat d’une femme, en Sardaigne, une femme libre, sauvage, très liée à cette terre qu’on veut lui prendre. Une femme qui se bat jusqu’au bout, seule, rejetée par les villageois qui ont d’autres intérêts : le complexe hôtelier prévu leur laisse entrevoir des emplois et de l’argent. La lutte d’Anna, superbement interprétée par Rose Aste, est une lutte vitale pour elle et pour la Terre et le film de Marco Amenta, tourné en langue sarde raconte une histoire universelle.

C’est le film de Dani Rosenberg, Le Déserteur(non vu hélas !), l’histoire d’un jeune soldat israélien qui fuit les combats à Gaza, qui a remporté le Prix de la Critique ainsi que celui de la meilleure musique, celle de Yuval Semo.

Le prix étudiant de la Première œuvre est revenu à la Marocaine Asmae El Moudir qui, dans La Mère de tous les mensonges, rejoue sa propre histoire et un épisode tragique de son pays en juin 1981, grâce à une maquette du quartier de son enfance et à des figurines de chacun de ses proches. Un documentaire à la forme étonnante.

Danser sur un volcan © Abbout Productions

Les courts métrages primés

Parmi les 17 courts en compétition le Jury a décidé d’attribuer le Grand Prix à La Voix des autres de Fatima Kaci  qui met en scène une interprète, une passeuse, une femme constamment renvoyée à ses propres fantômes lorsqu’elle écoute les récits des autres. Une belle histoire inspirée par le réel et très bien interprétée par Amira Chebli

Le public a choisi Sokrania 59 d’Abdallah Al-Khatib où l’on retrouve Hiam Abbass dans le rôle d’Aisha une réfugiée syrienne, en Allemagne obligée, avec sa famille, à cohabiter avec Maria et sa fille qui ont fui la guerre en Ukraine 

Ils ont eu des mentions

Fort heureusement, le Jury documentaire a été sensible à un film qui a séduit aussi le public : lors de la projection, son réalisateur, Cyril Aris a eu droit à une standing ovation de plusieurs minutes. À juste titre. Son film Danser sur un volcan nous plonge dans un Beyrouth meurtri, juste après l’explosion sur le port et nous fait partager l’énergie de l’équipe du film Costa Brava, Lebanon de Mounia Akl. Une merveille !

Sans oublier le sympathique court de Wissam Charaf, Et si le soleil plongeait dans l’océan des nues.

Pour clore cette belle édition, Cinemed a proposé une version restaurée de Vivement Dimanche. Et surtout, vivement la 46e édition.

ANNIE GAVA

Cinemed s’est tenu du 20 au 28 octobre à Montpellier

L’Adolescence de l’art

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La soprano Marie Lys est également présente sur la scène de l'Opéra Comédie © Alex Annen

On comprend aisément ce qui a pu séduire Philippe Jaroussky dans les œuvres de jeunesse de Mozart (voir notre entretien ici), dont on pourrait arguer qu’elles constituent un premier style. Composés entre quatorze et seize ans, les ouvertures d’opera seria, symphonies, arias et airs dits de concert conservent tout d’abord des liens avec la musique baroque, répertoire de prédilection du contre-ténor puis de ses expériences de chef d’orchestre. Le goût du contraste frappe notamment, souligné ici par un choix de changements de tempi et de nuances fort à propos y compris au sein même des ouvertures, là où d’autres auraient surjoué le raffinement et adouci jusqu’au mielleux les finitions et effets de transition. Le choix d’une nomenclature réduite à son strict minimum est également tout à l’honneur du chef comme de l’orchestre : les pupitres sont réduits à leur plus simple appareil, et chaque solo de la violoniste supersoliste – impressionnante Dorota Anderszewska – ou de son homologue des seconds violons – Ludovic Nicot – résonne dans sa confondante simplicité. 

Une direction minutieuse

Les vents, et tout particulièrement les cuivres, se révèlent particulièrement exposés : les cors de Sylvain Carboni et Jacques Descamps, les hautbois et bassons de Coline Prouvoust, Tiphaine Vigneron, Blandine Delangle et Arthur Antunes assurent avec grâce et musicalité une partition particulièrement difficile. Soutenus, malgré une évidente et payante prise de risque, par la direction toujours minutieuse de Jaroussky, les musiciens s’adaptent également à la présence au clavecin de Yoko Nakamura. C’est ici l’entente et la vigueur concertante des musiciens qui est explorée, notamment sur le genre tombé depuis en désuétude des airs de concerts où la voix de l’épatante Marie Lys s’érige face à eux. À la manière d’un concerto grosso, les airs de concert la placent en complice et imitatrice avisée de leurs impulsions ; jusqu’à ce que cette grande cantatrice en devenir s’épanouisse sur des parties a capella brillantes. Très fournie dans ses graves, la soprano se teinte de colorature lorsqu’elle s’élance jusqu’au contre-mi bémol sans difficulté apparente. La Donna Anna qu’elle donne à découvrir en bis laisse rêveur : sans doute l’entendrons-nous développer ce rôle par la suite – peut-être à nouveau sous la direction de Philippe Jaroussky ? 

SUZANNE CANESSA

Le concert Mozart, l’enfant prodige a été donné les 27 et 28 octobre à l’Opéra Comédie, Montpellier

MONTPELLIER : Marlène Mocquet, une artiste libre

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THIERRY ET THE BEATLES - 2023 © X-DR

Boucles blondes irréelles, robe noire sexy de princesse gothique, regard intense souligné de kohl noir… Rencontrer Marlène Mocquet fait immédiatement penser à ces créatures pétillantes aux yeux en relief, mi-écarquillés mi-effrayants, qui habitent ses œuvres depuis toujours, donnant vie à un monde fantasmagorique aussi joyeusement naïf que doucement inquiétant. Jamais vraiment figuratif, ni totalement abstrait. Pour retracer la genèse de son exposition à la galerie de la Fondation GGL, au rez-de-chaussée de l’hôtel Richer de Belleval, Marlène Mocquet, 44 ans, nous emmène dans l’escalier d’honneur dont elle a transformé le plafond en étrange jardin d’Éden méditerranéen. La peintre, également sculptrice, fait partie des artistes* de renom qui ont réalisé des œuvres in-situ dans cet hôtel particulier du XVIIe siècle à la demande de la Fondation. Cette exposition en est le prolongement. « C’est le cadeau d’une vie que d’exploiter cet espace immense » sourit l’artiste, laquelle a voulu en remercier les commanditaires en les mettant en scène dans cette nouvelle exposition. 

Enchanteresse

S’inspirant des bustes de César qui ornent les hauteurs du majestueux escalier de l’hôtel, l’artiste a créé un buste en céramique pour chacun en lui associant également une grande toile peinte. Portraits organiques faits d’accumulations et d’allégories poétiques, ces œuvres sont inspirées d’entretiens réalisés par l’artiste. Ainsi, on apprend que les maîtres d’œuvre du groupe GGL, Alain Guirandon, Jacques Guipponi, Jean-Marc Leygue et Thierry Aznar (qui a quitté le groupe depuis) sont passionnés de randonnée, de bon vin, de chevaux et de pop-rock british. En ce qui concerne les jumeaux gastronomes Jacques et Laurent Pourcel, à la tête du Jardin des Sens, Marlène Mocquet fait un nouveau clin d’oeil (comme dans son oeuvre in-situ) à un dessert-signature : la Pink Lady pomme d’amour.

Grand amateur de pêche, Numa Hambursin, aujourd’hui directeur du Mo.Co, également le premier directeur artistique de la fondation GGL, est représenté en châtelain (ce qu’il est vraiment) dont la devise est « Différent parfois, libre toujours », le titre de l’exposition. Au fond de la première salle trône le buste de Marlène Mocquet, réalisé dans le cadre d’un solo show au Musée Déchelette de Roanne, qui lui donne des airs de fée de la nature. La scénographie immersive se poursuit dans la deuxième salle où un banquet sombre et mystérieux nous attend. Comme Alice, nous voilà dans un monde où on ne sait plus si tout est trop petit ou trop grand.

ALICE ROLLAND

* aux côtés de Jim Dine, Abdelkader Benchamma, Jan Fabre et Olympe Raca-Weiler. 

Différent parfois, libre toujours, 
Fondation GGL, Hôtel Richer de Belleval, Montpellier
Jusqu’au 27 avril 
hotel-richerdebelleval.com

Le festival « Visions d’exil » débute ce week-end à Marseille

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Le premier temps fort du festival est attendu ce samedi à la Friche la Belle de Mai © C. Dutrey

Ils viennent de Russie, d’Ukraine, d’Irak ou de Birmanie, et ont fui leurs pays pour vivre et pratiquer leur art. Certains de ces artistes exilés sont aidés par Atelier des artistes en exil, leur assurant espaces et matériels de travail, conseil juridique, cours de français… que ce soit dans leurs locaux parisiens ou ceux ouverts à Marseille (rue Villa Paradis) depuis octobre 2021. Dès le 4 novembre dans la Cité phocéenne, l’association propose de découvrir le travail de 26 de ces artistes à l’occasion de la nouvelle édition de son festival Visions d’exil, avec plusieurs temps forts qui commencent ce samedi à la Friche la Belle de Mai.

C’est au 5e étage de la Tour que le coup d’envoi du festival est donné. À partir de 15 heures, des « parcours-performances » de 14 artistes et d’une durée de 5-10 minutes sont à visiter par groupes d’une vingtaine de personnes, préservant ainsi la couleur « intime » de leur travail (sous réservation). Après ces parcours, le festival donne rendez-vous à La Ruche K voisine, pour le vernissage de l’exposition Rituels où le travail de dix autres artistes est présenté. Au programme, de la peinture, de la photo, de la vidéo, ainsi qu’une performance musicale sont à découvrir. Le lendemain, c’est au Musée d’art contemporain que se poursuit le festival, avec la performance intitulée Visages de l’artiste kurde irakien Peshawa Mahmood. Il investit le hall du musée de 14 à 18 heures, le temps pour lui de créer une œuvre que l’on imagine inspirée de son travail autour du « portrait rapide ».

NICOLAS SANTUCCI

Visions d’exil
Du 4 au 24 novembre
Divers lieux, à Marseille et Aix-en-Provence
festival.aa-e.org

L’épopée de la miséricorde

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L'Abbé Pierre, une vie de combats de Frédéric Tellier © WY Productions SND

Le biopic est vieux comme le cinéma mais il semble que, depuis les années 2000, le genre prolifère sur nos écrans. Avec des bonheurs divers. Artistes, sportifs, scientifiques, personnalités politiques, Piaf, Freddy, Cloclo, Oppenheimer, Simone ou Bernadette, le choix est large. Figure majeure de l’après guerre, icône iconoclaste adorée des Français, L’Abbé Pierre, qui avait pris en 89, les traits de Lambert Wilson pour Hiver 54 de Denis Amar, est incarné ici par le tout aussi convaincant Benjamin Lavernhe de la Comédie française. Dans le long parcours de la vie de l’Abbé, il joue tous les âges, entrant dans le rôle par sympathie et mimétisme : maquillage, costumes, travail minutieux sur la diction et les postures. « Tout est vrai », déclare Frédéric Tellier, suivant un des crédos du genre. 

Dans une mise en scène très sage, alourdie parfois par des effets superflus, le film feuillette chronologiquement le livre du destin exceptionnel de Henri Grouès, devenu l’Abbé Pierre en 43 pour se cacher des Allemands. Fils d’un grand bourgeois lyonnais catholique qui entraînait ses fils dans des activités caritatives dominicales, à l’instar de St François d’Assise, il renonce à ses privilèges économiques, pour trouver Dieu, un sens à sa vie, ou plus simplement sa place. Accepter chacun sans rien lui demander. « Donner une voix aux sans voix », un toit aux sans toits, une dignité à chacun : ce sera sa mission jusqu’au dernier souffle. 

Une traversée du siècle

Les chapitres s’enchaînent : le noviciat en 1937 d’où il est renvoyé en raison de sa fragilité physique, la guerre, la mobilisation, le front, la capitulation, la collaboration de l’Eglise avec le régime de Vichy, la Résistance, le maquis du Vercors, Hiroshima. L’après guerre, la députation, la création d’une auberge de jeunesse puis de la communauté d’Emmaüs. L’Hiver 54, l’« insurrection de la bonté » provoquée par son appel sur Radio Luxembourg. La création des Centres d’hébergement. La starification de l’Abbé sur les autels médiatiques, tous ses combats contre l’inertie, l’égoïsme, la cécité du pouvoir politique, ses engagements anti colonialistes et son burn-out qui le conduit en hôpital psychiatrique. Un chemin de croix et de bannière et un sacré pan d’histoire ponctué par des images d’archives, des scènes de terrain émouvantes, des discours et un dialogue ininterrompu avec son ami d’enfance, un François, lui aussi, toujours près de lui, au-delà de sa mort. 

L’indispensable Lucie 

Le film rend justice à Lucie Coutaz, interprétée par Emmanuelle Bercot. Bien moins connue que l’Abbé, pourtant déterminante dans son destin. C’est elle qui lui donne son nom pendant l’occupation, elle qui gère et chapeaute les projets, elle qui lui remet les idées en place quand il perd le sens des réalités ou se fourvoie. Co-fondatrice d’Emmaüs, elle est de tous les combats pendant 40 ans ! Henri et Lucie sans lien charnel ont formé malgré tout un vrai couple, partageant des appartements, leurs repas et les soucis communs, s’entraidant dans la vieillesse à petits pas, ensevelis l’un près de l’autre au cimetière, avec d’autres compagnons.

Bilans

A l’heure des bilans – est-ce péché d’orgueil ? L’Abbé Pierre se demande s’il a réussi à rendre le monde un peu meilleur. Ne pas pouvoir changer l’Homme, ni faire son bonheur, l’aimer seulement. Pratiquer la fraternité, la miséricorde. Est-ce suffisant ? La dernière séquence sur les SDF actuels dans les rues de nos villes pourrait faire conclure à l’impossibilité de changer les choses. Pourtant le réalisateur place l’Abbé toujours jeune, dans l’image parmi eux, nous rappelant l’aphorisme brechtien : « celui qui combat peut perdre mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »

ELISE PADOVANI

L’Abbé Pierre, une vie de combats de Frédéric Tellier 
En salles le 8 novembre

Une amitié soudanaise

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Goodbye Julia © ARP Sélection

Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir un film venu du Soudan où le cinéma a été interdit pendant des décennies. On se souvient de Talking about trees de Suhaib Gasmelbariet de ses cinéastes facétieux et idéalistes qui sillonnent dans un van les routes du Soudan pour projeter des films en évitant la censure du pouvoir. Ce 8 novembre sort Good Bye Julia de Mohamed Kordofani, présenté en avant-première au cinéma Le Mazarin (Aix-en-Provence) dans le cadre du festival nouv.o.monde

Mohamed Kordofani choisit lui de nous conter l’amitié qui va naitre entre deux femmes. Mona (Eiman Yousif), bourgeoise du nord et musulmane et Julia (Siran Riak), femme du sud, pauvre et chrétienne. Une amitié fondée sur un mensonge, certes, mais qui va grandir et transformer l’une et l’autre. 

Tout commence en 2005 dans un pays divisé entre un sud catholique, et un nord musulman ; la mort accidentelle de John Garang, le leader du Sud, provoque des émeutes dans les rues de la capitale soudanaise et les heurts sont fréquents entre les communautés. Mona est mariée à Akram (Nazar Gomaa) et ne peut avoir d’enfant. Dans sa cage dorée, la vie n’est pas facile pour cette ex-chanteuse, qui n’a plus le droit de chanter. Elle se sent responsable, même si c’est involontaire, de la mort du mari de Julia et la recueille avec son enfant sous le prétexte de la prendre comme aide-ménagère. Durant cinq ans, les deux femmes vont partager leur quotidien. Gestes de celle qui sert dans un intérieur feutré à la lumière tamisée, moments où on apprend à connaitre l’autre, où on s’aide, que la caméra de Pierre de Villiers capte avec pudeur. Extérieurs à la lumière éclatante où toutes deux, comme de vraies amies, partagent des moments de bonheurs simples, un verre, un chant

Ça tourne mal 

« L’écriture de ce film faisait partie d’un effort continu pour se débarrasser de ce racisme hérité, motivé par un sentiment de culpabilité, un désir de réconciliation et un appel à la réconciliation », précise Mohamed Kordofani. Un tournage difficile à un moment où les manifestations se multipliaient à Khartoum. Et au moment où le film était présenté à Un Certain Regard à Cannes, récompensé par le Prix de la Liberté, le Soudan était de nouveau en proie à la violence : depuis avril 2023, avait démarré la « guerre des généraux » qui oppose l’armée au pouvoir et les forces paramilitaires. 

Cet ancien Ingénieur aéronautique qui a tout quitté pour fonder son propre studio de production, le Klozium Studios, dans son premier long métrage, aborde tout à la fois la séparation entre le nord et le sud de son pays, le racisme, l’apartheid social, la condition des femmes, tout en nous contant une belle histoire d’amitié. 

ANNIE GAVA

Good Bye Julia, de Mohamed Kordofani
En salles le 8 novembre
Le film sera projeté en clôture du festival Africapt, le 15 novembre à 20h30 au cinéma Le César d'Apt 

Départ d’Ukraine

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© AFFINITY CINE IMPAKT FILM

Pierre-Feuille-Pistolet, le titre français du film de Maciek Hamela, renvoie au célèbre jeu de mains. Le pistolet a remplacé ici les ciseaux donnant victoire à chaque coup à Sofia, une fillette ukrainienne qui invente cette variante. Sofia a 5 ans, une gravité bouleversante qui la place hors de l’enfance et une joie instantanée qui l’y ramène. Elle pose beaucoup de questions sur la guerre et la mort, dit sa mère. Dans le véhicule qui l’éloigne du danger, vers la Pologne près de sa sœur, son frère, sa mère et sa grand-mère, elle feuillette des illustrés avec Sanya, une autre fillette séparée de sa mère et de sa fratrie, mutique depuis  le bombardement de son immeuble.

Ces familles font partie de celles qui, par millions, ont fui les bombes russes sur les villes ukrainiennes. Des gens de toutes classes sociales, de tous âges, devenus des réfugiés qui transportent tous leurs biens dans des sacs plastique. Maciek Hamela est polonais. Solidaire. Engagé. Il organise leur évacuation. Depuis le début de la guerre, il a parcouru plus de 100 000 km, sillonnant toute l’Ukraine. Il devient, pour ceux qu’il embarque à bord de son mini van 7 places, le chauffeur providentiel qui les conduit dans un lieu inconnu mais sûr, où ils retrouveront une partie de leur famille ou pas, reconstruiront une autre vie ou attendront la fin du conflit pour revenir chez eux. Pour autant, Maciek reste cinéaste et fait de cette expérience un film.

Caméra embarquée

Nous voilà embarqués avec les fugitifs et la caméra. Les paysages défilent. La route, les chicanes de béton, les checkpoints, les soldats armés et nerveux. Ponts effondrés, convois de tanks, cimetières de voitures, voies défoncées par les impacts d’obus, terres hérissées de débris de missiles, immeubles éventrés, carbonisés. La sinistre dévastation d’un pays devenu inhabitable. Maciek consulte par téléphone les informations, doit parfois changer d’itinéraire dans ces zones frontalières dangereuses. A l’intérieur de l’habitacle -huis clos propice à la conversation- la caméra fait face aux passagers qui occupent tout le cadre, saisis par un chef op invisible. Maciek presque toujours hors champ, conduit, questionne. En plans fixes, les visages se succèdent au fil des voyages comme les récits. La vie dans les caves, les séparations, les deuils, la peur des missiles, des bombes, et pour ceux qui ont connu une occupation temporaire, celle des soldats russes, des enrôlements de force, de la torture, et des viols. Des horreurs racontées sans grandiloquence. 

Des visages, des vies

On s’arrête pour faire uriner un chat. On regarde son portable. On parle d’école, de projets d’avenir. On écoute Ewelina qui finance son rêve d’ouvrir un café-salon de thé, en portant des enfants pour les autres. Natasha et ses deux mois passés en sous-sol tandis que sa ville Marioupol était rasée. On s’émeut quand elle peut enfin étreindre son mari et sa fille à Kiev. On  découvre Sifa, la congolaise installée à Odessa, tirée à bout portant par les Forces Spéciales russes et laissée dans la rue toute une nuit, Sifa pour laquelle Maciek transformera son van en ambulance…

Quand les événements dépassent les individus, les submergent, les noient dans une masse anonyme de chiffres et de statistiques, donner visages  à quelques uns rappelle que chaque vie est précieuse, chaque trajectoire unique, chaque espoir singulier. C’est ce que montre aussi ce film.

ELISE PADOVANI

In the Rearview de Maciek Hamela 
ACID CANNES 2023
En salles le 8 novembre

« Viva Varda ! », la femme et la cinéaste

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Pierre-Henri Gibert a l’habitude de faire des portraits de cinéastes. Près d’une vingtaine à son actif : Audiard, Clouzot, Resnais… Viva Varda !,commandé par Arte, est le premier consacré à une femme. Et quelle femme ! Une photographe, cinéaste, plasticienne, Agnès Varda qui a fait elle-même, plusieurs fois son autoportrait à travers ses films. Un projet audacieux ! Suicidaire même, plaisante son auteur. Mais un portrait vraiment réussi qui nous donne à voir une Agnès loufoque, tenace, libre mais en livre aussi quelques aspects qu’on connaissait moins. Un portrait fait avec bienveillance où l’on suit son parcours de vie et ses débuts cinématographiques avec La Point courte. L’arrivée à Sète de la petite Arlette, au bout de la route de l’exil pendant la guerre, la rencontre avec sa famille de cœur, les Schlegel, sa liaison avec leur fille, Valentine. Ses débuts en photographie, son installation à Paris rue Daguerre. Elle crée sa coopérative de cinéma, elle qui n’ a pas fait d’études cinématographiques. Elle qui avait vu en tout huit films se lance dans l’écriture et la réalisation de La Pointe Courte qui ne plait pas du tout aux Cahiers du cinéma.

Amour et bienveillance

Pierre-Henri Gibert donne la parole à ses collaborateurs, à ses enfants, Rosalie Varda et Mathieu Demy, à des ami·e·s, Sandrine Bonnaire, Patricia Mazuy, Audrey Diwan, Aton Egoyan qui, tout au long du documentaire, évoquent la cinéaste, précurseure de la Nouvelle Vague. Une cinéaste qui n’a jamais baissé les bras, qui est toujours partie à la rencontre des autres, Chinois, Cubains, Black Panthers. « Je vais filmer de toute façon » disait-elle, allant chercher de l’argent avec arrogance, précise Patricia Mazuy. Le réalisateur évoque la cinéaste mais aussi la femme, celle qui a rencontré Antoine Bourseiller, le géniteur de Rosalie, qui a aimé très fort Jacques Demy dont le départ l’a fait souffrir, qui a rencontré ses voisins qu’elle a filmés avec bienveillance. C’est tout cela qu’on retrouve dans le documentaire de Pierre-Henri Gibert qui a réussi son projet audacieux. Viva Varda ! nous fait rencontrer une Agnès Varda avec ses failles, son extraordinaire soif de vivre, son amour des gens et du cinéma. On l’aime encore plus!

ANNIE GAVA

Viva Varda ! est disponible sur Arte TV à partir du 30 octobre et sera programmé le 6 novembre à 22h35.

https://www.cinemed.tm.fr/

Moments de Covid

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MMXX © shellac

Cristi Piui, révélé en 2005 par La mort de Dante Lazarescu a été, depuis 18 ans, multi primé, membre du jury à Cannes, Berlin, Venise. Pourtant, malgré cette reconnaissance critique, ses films – souvent plus longs que le format habituel – peinent à gagner un large public. Rien de difficile pourtant dans ce cinéma passionnant, radiographie – voire autopsie –, de la société roumaine (et au-delà). Trois ans après Malmkrog, vertigineuse mise en scène des Trois Entretiens de Soloviev sur la guerre, la morale et la religion, son dernier film MMXX (réalisé en 2020) sort sur nos écrans, le 1er novembre. 

Le film, en quatre chapitres titrés, se donne pour cadre quatre lieux différents. Le cabinet d’Oana Pfifer pour une séance de thérapie où la praticienne semble plus déstabilisée que la patiente. Une cuisine où le frère de Oana, Mihai Dumitru, despotique, égoïste, pique-assiette, organise les préparatifs de son repas d’anniversaire familial, tandis que sa sœur gère à distance les problèmes d’une amie en train d’accoucher seule. Une salle de repos dans un établissement hospitalier où le mari d’Oana, Septimiu Pfifer entre deux appels de détresse, se fait un test PCR en écoutant distraitement l’histoire tarentinesque dans laquelle son copain ambulancier s’est autrefois trouvé piégé. Enfin, une pièce presque nue dans un hameau rural où pendant un enterrement, l’inspecteur Narcis Patranescu, perturbé par le suicide récent d’un collègue, interroge une femme impliquée dans un sordide trafic pédocriminel. 

Quatre moments cousus entre eux par les images en plans serrés d’herbes folles dans lesquelles des objets disparates ont été éparpillés comme des indices liés aux personnages ou aux fictions, pour les Petits Poucets que nous sommes. Quatre récits dans lesquels naissent d’autres récits, et où les protagonistes, confrontés par leurs professions à la maladie, au mal, aux errances individuelles et collectives, n’échappent pas à leur contagion, dans le contexte si étrange de l’ère de la Covid, en cet an de disgrâce MMXX (2020). 

Chorégraphie d’appartement

Dans une mise en scène virtuose, la parole passe d’un personnage à l’autre dans un dispositif le plus souvent statique : chez la psy, deux fauteuils face-à-face (dont un Poltrona-Frau copie d’un modèle de la marque de luxe, est-il précisé). Chez les ambulanciers, un lit et un sofa perpendiculaires. Chez la suspecte de vente d’enfants, une chaise et un canapé. Espaces contraints, privés, où le masque prophylactique tombe, se déclinant dans la profondeur de champ – portes, couloir, entrées. Plans séquences immersifs, petits morceaux de bravoure à l’instar de cette séquence où Oana, téléphone collé à l’oreille, sans cesser de mener deux ou trois conversations à la fois, fouille fébrilement toute sa cuisine, semblant se cogner aux murs invisibles d’une aliénation. On a souvent loué « la chorégraphie d’appartement » de ce cinéaste et sa représentation caustique de la comédie humaine comme un ballet burlesque. L’humour grinçant de Cristi Piui n’est jamais absent tandis que s’élèvent ici, sublimes, les airs de la Traviata et les prières des Requiem. « Le cinéma, pour moi, c’est le médicament qui me permet d’extraire de mon corps, le caillou qui me fait mal », a pu dire le réalisateur. Une catharsis réussie et partagée.

ÉLISE PADOVANI

MMXX, de Cristi Piui
En salles le 1er novembre