vendredi 20 février 2026
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Au Off d’Avignon, des carnets de mise en scène

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Si Pina m’avait raconté, Marion Schrotzenberger, © Céline Serrad

Le charme opère dès les premières minutes de Si Pina m’avait raconté. La danseuse Marion Schrotzenberger, également autrice et metteuse en scène de ce projet hybride, parcourt son dossier de demande de subvention « de recherche » et sa note d’intention où s’entremêlent mots-clés, phrases toutes faites et une réelle sincérité quant à son projet. Celui-ci consistera à rendre hommage à Pina Bausch, intarissable source d’inspiration dans sa capacité à résonner avec l’intimité et le quotidien de la danseuse. S’enchaînent ainsi au gré des conversations anodines les extraits, très bien exécutés, des chorégraphies les plus célèbres – Kontakthof, Café Müller … – avec la complicité d’Eric Languet assurant, entre autres, les nombreux portés.

Le théâtre dansé cher à la chorégraphe excelle à incarner les injonctions constantes faites aux femmes, et notamment à cette « femme de 39 ans, mère de deux enfants, et pauvre » qui interroge non sans inquiétude la place qu’occupe l’art dans sa vie. Si le dialogue demeure passionnant, c’est évidemment parce qu’il nous est offert par une interprète talentueuse et investie, mais aussi parce que le langage de Pina Bausch demeure intemporel, dans sa capacité inimitable à toucher à la fois au transcendant et au quotidien.

Offrir Phèdre

La Phèdre de Racine demeure, également, un de ces chefs-d’œuvres capables de traverser public, lecteurs et lectrices, comédiens et comédiennes … Et c’est à un dialogue informel que les comédiens Chloé Brugnon et Maxime Kerzanet nous invitent pour l’appréhender. Également à la mise en scène, Chloé Brugnon pousse le public, et surtout le plus jeune, que ses nombreuses interventions en milieu scolaire lui ont appris à connaître, à savourer chaque alexandrin, à y trouver tout ce qui s’y noue de poésie. Si le texte demeure aujourd’hui si fort pour quiconque prend réellement la peine de s’y plonger, c’est parce qu’il y est « avant tout question de transmission, y compris de transmission tragique ». La voix de Maxime Kerzanet et ses loops de guitare invitent à une scansion méditative.

Suzanne Canessa

Si Pina m’avait raconté sera joué jusqu’au 12 juillet à la chapelle du Verbe Incarné
Dieux que ne suis-je assise à l’ombre des forêts sera joué jusqu’au 26 juillet au Théâtre du Train Bleu, Salle MAIF

À Marseille, l’été s’annonce spectaculaire

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Le karaoke est de retour le 18 août au parc Lonchamp © Ville de Marseille

Côté spectacles, du 7 juillet au 3 septembre, L’Été marseillais s’empare des espaces publics de la ville : places, parcs, jardins, et même les eaux du Vieux Port pour une série de concerts gratuits et flottants face à l’Hôtel de Ville. Après les Chilo-Marseillais de la Cumbla Chicharra et Goran Bregovic, qui ouvriront les festivités le soir du 7 juillet, le public pourra retrouver entre autres Enrico Macias et Chico & The Gipsies le 15 juillet, le rappeur Soolking le 13, et le toujours très attendu Room With a View du Ballet national de Marseille le 11.

La musique ne se limitera pas au Vieux Port et ira à la rencontre des Marseillais·es dans d’autres lieux : le Chœur et l’Orchestre de l’Opéra se produiront sur le parvis le 22 juillet, celui de la Major accueillera une grande piste de danse éphémère le 29 juillet, et le parc Longchamp un karaoké géant le 18 août. La compagnie « d’intervention artistique » La CriAtura s’emparera le 30 juillet de la Plaine et le 4 août de l’Esplanade Bargemon pour un grand bal populaire à ciel ouvert. Une grande soirée « space disco » se tiendra au bas de la Canebière le 11 août, avec notamment Laurent Wolf et Paga.

Attractions littéraires, films et musées

L’esplanade Bargemon accueillera un village écocitoyen tout l’été. Le 21 juillet, il partagera l’espace avec le Livrodrome, « parc d’attractions littéraire ». Le quai du Port, piétonnisé comme les années précédentes, accueillera un Bal de la Libération le 26 août.

Des séances de cinéma plein air animeront les parcs de la ville (Pharo, Mirabelle, Porte d’Aix…) tout au long des soirs d’été à 21h30 : le public pourra (re)découvrir E.T., Le Voyage de Chihiro ou La leçon de piano. Les espaces verts municipaux accueilleront également de nombreuses animations plus tôt dans la journée : l’initiative des bibliothécaires « Partir en livre », ou la tournée de danse hip-hop Accrorap de la Compagnie Prélude.

Les musées de la Ville profiteront de ces deux mois pour mettre en avant leurs collections et expositions temporaires, notamment le Musée d’Art Contemporain qui vient de rouvrir ses portes avec Parade ; chaque musée ouvrira à tour de rôle les jeudis soirs pour des animations et des visites nocturnes. Les autres sites municipaux, bibliothèques ou médiathèques, accueilleront des lectures, des ateliers ou des animations, comme une exposition autour des cuisines africaines à la médiathèque Salim Hatubou, ou les ateliers ludiques « Réaliser son propre film » à l’Alcazar du 26 au 28 juillet. À Marseille l’été sera show !

SUZANNE CANESSA

L’Été marseillais
Du 7 juillet au 3 septembre
Divers lieux, Marseille
marseille.fr

« La brève liaison de maman » : délire au crépuscule d’une vie

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Anne Le Guernec, Frédéric Andreau, Francine Bergé, Jean Jacques Vanier. Photo : Elie Benzekri

Quelle belle idée au trio Bergé, Pelabon et Saniez d’importer à Avignon, et espérons-le au-delà, la comédie de l’américain Richard Greenberg : « La brève liaison de maman » ! Voilà un théâtre qui s’affranchit de l’actualité et aborde des liens familiaux à l’accent plus universel.

Dès l’ouverture il nous plonge dans un bain brûlant où ses quatre personnages crawlent en perte de repères sans jamais se noyer. Deux jumeaux, homme et femme, homosexuels tous les deux, n’ont pas grand chose en commun ; il est doux, serviable, elle pétarade au moindre accroc. Frédéric Andrau et Anne Le Guernec excellent dans cette antinomie fraternelle.  Qui va être bouleversée.

Au crépuscule de sa vie, à deux pas de l’entrée d’un EHPAD, leur mère s’invente (ou pas) une vie éclairée par une liaison amoureuse torride qui percute l’assurance de ses enfants. Liane rouge sang, écorchée par les années, Francine Bergé irradie une lumière vénéneuse, drolatique ;  elle engage un jeu de massacre perdu d’avance contre la vieillesse galopante. Hiératique, avec sa voix inimitable aux voyelles élastiques, elle boxe nos émotions entre rires, ricanements et estomac serré. À ses côtés, Jean-Jacques Vanier est un amant sensible et discret. Un solide quatuor orchestré par Isabelle Starkier, à la direction d’acteurs impeccable.

Jean-Louis Châles

La brève liaison de maman, jusqu’au 29 juillet, Théâtre du Petit Louvre

« Avant le soir » : Où il est question d’eau potable et de tornade verte

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L’édito du 7 juillet, Lucille Chikitou, Pauline d’Auzenay © Chris Bourgue

Après l’annulation de la première  en raison des émeutes qui ont agité Marseille le 1er juillet les spectateurs, souvent des habitués des précédentes éditions, ont pu se retrouver dans le calme des petits squares, quand la chaleur tombe un peu, juste Avant le soir. La manifestation, conduite et orchestrée pour la troisième année par Renaud-Marie Leblanc (Cie Didascalies and co) propose pour la première fois des spectacles de danse, à côté du théâtre et de la musique, mais toujours avec des compagnies marseillaises. 1é sont au programme, pour 36 représentations jusqu’en septembre.

Sinople, la noblesse du vert

Une structure en bambou suspendue à un platane. Un homme au sol, un autre, plus loin, debout,  qui porte un grand sac à dos. Vert, le sac, verts aussi les vêtements, les chaussures. Peu à peu ils se lèvent, se rencontrent, déplient le sac qui se révèle être une immense pièce de lycra… verte, de 30 mètres. Les deux danseurs évoluent sous et sur cette pièce de tissu, la soulèvent, l’enroulent, s’y cachent, l’accrochent à un autre arbre. Le créateur est Gilles Viandier, danseur, chorégraphe, architecte. Il investit les lieux publics pour les magnifier, les habiter autrement et inviter les spectateurs à changer leur regard et leur perception. Avec son complice Gaspard Charon, il les sollicite pour déplacer le tissu, l’agiter comme une immense vague, les entraînant dans une participation généreuse.

L’enjeu est multiple. Le début du spectacle évoque l’origine du monde, les premières cellules d’algues ; puis viennent les mouvements sismiques, les danses tribales dans une nature qu’on imagine épanouie, soulignée un environnement sonore évocateur. Un son de flûte, une voix survient, celle de Clotilde Rullaud qui entraîne le public à psalmodier avec elle, dans un élan commun.

Les deux danseurs enfilent des gaines électriques vertes au bout de leurs doigts, se transformant en oiseaux exotiques. Sinople (nom de la couleur verte dans les blasons) de la Cie Promenade d’artiste délivre son message écologique, et séduit.

Potable ou pas potable ?

La toute nouvelle compagnie Le Bain Collectif s’est donné pour objectif de mettre en résonnance l’actualité politique et sociale avec un regard critique qui ne manque ni  d’humour et d’originalité. Ainsi, le sujet de l’Édito est-il choisi et préparé quelques jours avant la représentation en fonction de l’actualité.

Trois actrices et leur metteuse en scène, Anouk Darne-Tanguille, se sont intéressées ce 7 juillet au problème de l’eau, très préoccupant en ces temps de sécheresse avancée et de menace terrible environnementale. Sans décor et sans accessoires, elles évoquent aussi bien l’origine du mot « robinet » qui remonte au nom du mouton dans Le Roman de Renart, que les militantes amérindiennes pour le droit à l’eau, ou encore les récentes polémiques sur les méga-bassines et le collectif des Soulèvements de la Terre. Tout cela avec de l’énergie, des chansons, et un regard critique et lucide sur mes enjeux actuels : l’eau n’est pas potable à cause de la présence d’une substance figurant sur la liste des produits nocifs pour la santé ? Qu’à cela ne tienne : on supprime la substance de la liste … et le tour est joué !

Chris Bourgue

L’édito a été donné au jardin Benedetti le 7 juillet et sera Place Labadié le 4 août.
Sinople a été joué dans le parc Bertie Albrecht le 3 juillet et jouera le 9 septembre.
Avantlesoir.fr

Anne Teresa de Keersmaeker, la danse face à l‘Histoire

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Meskerem Mees, écartelée par les danseurs. Photo Christophe Raynaud de Lage

Il faut prendre le titre au sérieux. Il est question pour la chorégraphe de chercher une issue. Par le haut. Quelque chose a profondément changé depuis sa dernière pièce : la pandémie est une tempête dont il nous faut considérer l’après, avec la conscience que la catastrophe, écologique et politique, arrive.

Le spectacle commence par le solo d’un ange, sur le texte de Walter Benjamin écrit quand les Nazis dominaient l’Europe : « L’ange de l’Histoire a le visage tourné vers le passé. Là où nous voyons une chaîne d’événements, il ne perçoit  qu’une catastrophe unique, qui amoncelle les épaves et les jette à ses pieds. Il voudrait bien réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

Comme toujours, on est frappé par la capacité de la chorégraphe de nous faire toucher, éprouver ces concepts complexes, avec simplicité. L’ange de l’histoire est là, sous nos yeux, beau, androgyne, portant l’effroi, tournant sur sa tête, démembré. Luttant contre les ruines accumulées devant lui, marchant à rebours, les yeux fixés vers le passé. Comme la musique qui remonte à l’envers, vers la source des musiques afro-descendantes, le blues, et les effrois, les révoltes, les ruines dont les musiques actuelles témoignent depuis.

Nouvelle génération

Les constantes des spectacles de la compagnie Rosas sont là, mais ont subi des changements notables : les danseurs suivent des axes colorés, des cercles, tracés au sol, comme des lignes préexistant à leur passage, et non des sillons qu’ils traceraient eux-mêmes dans le sable ; la musique live reste une matrice de la danse, qui semble en découler, mais la coincer aussi, l’interdire, l’interroger. Quand la chanson demande d’avancer simplement les pieds pour marcher et quand, en crescendo, la danse se fait plus violente : heurtée par des rythmiques oppressantes au lieu de trouver le calme que la marche recherchait, tordant les corps et les visages de grimaces, écartelant la chanteuse –merveilleuse Meskerem Mees- , jetant les corps au sol comme autant de cadavres.

Pourtant quelque chose de profondément nouveau se construit. Le mouvement des danseurs se nourrit de techniques contemporaines, jazz et hip hop, et construit des ensembles qui ne cherchent pas l’unisson exacte, mais, au sein du groupe, des identités personnelles, visiblement variables, qui font un ensemble, comme dans un chorus de jazz.

Des danseurs aux corps égaux dans leurs différences de genre, d’ethnotype, de corpulence et de taille… Tous là sans discrimination, et qui nous font face, interrogeant ensemble l’Histoire qu’on leur a laissée.

Agnès Freschel

Exit above, après la Tempête, de Anne Teresa de Keersmaker, musique Meskerem Mees, Jean-Marie Aerts, Carlos Garbin jusqu’au 13 juillet, La Fabrica, Avignon.

« An Oak tree », scène et chêne enchâssés

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David Geselson, auteur et metteur en scène de Neandertal, interprète d’un soir de An Oak Tree. Photo Simon Josselin

An Oak tree est un spectacle qui tourne depuis 2005 sur les scènes anglo-saxonnes, mais est joué pour le première fois en France au Festival d’Avignon. Le dispositif, complexe à décrire,  se décrypte très clairement quand on assiste à la cérémonie. Tim Crouch invite chaque soir un acteur différent à partager la scène avec lui -le 7 au soir David Geselson- et à suivre précisément ses indications pour qu’ils interprètent ensemble une histoire.

Elle-même est enchâssée. Au premier niveau, un père qui a perdu sa fille, tuée dans un accident de voiture, qui cherche sa trace sur la route où elle est morte, et croit la retrouver dans chêne. Au second niveau un bonimenteur, qui pratique l’hypnose sur les volontaires du public, non pas celui du Cloître des Célestins mais celui, aviné,  d’un pub anglais. Entre les deux niveaux deux liens : le père endeuillé vient se faire hypnotiser par le bonimenteur, qui en fait est celui qui a tué sa fille ; le bonimenteur, Tim Crouch, est aussi le metteur en scène manipulateur de l’acteur qui joue le père.

Mentir vrai

Double manipulation, double intrigue, double public, théâtre dans le théâtre, An Oak tree  met l’émotion à distance : il est bien davantage question de théâtre que de deuil. Car aucun deuil n’est vrai au théâtre ! Il est toujours le fruit d’une écriture, d’une mise en scène, d’une manipulation des acteurs, d’un jeu, plus ou moins réussi, d’une incarnation, d’un mensonge.

Une enfant morte peut elle se réincarner en arbre ? La mère implore son mari de ne pas devenir fou, de se raccrocher au réel, d’admettre la mort de sa fille. Comment pouvons nous, spectateurs hypnotisés par les fictions théâtrales, nous identifier à ce deuil, croire à l’incarnation des acteurs, y chercher une représentation de nos peines, une catharsis ?

Le 7 au soir, David Geselson fut un père magnifique. Résistant juste ce qu’il faut aux directives de Tim Crouch, interprétant avec distance, ou plongé dans l’émotion de la fiction interne. Jouant sur tous les plans, drôle, émouvant, entrainé par un Tim Crouch caustique et attentif.

Une représentation exceptionnelle, qui chemine bien après les applaudissements, interrogeant jusqu’à l’essence formelle de ce que nous vivons au théâtre.

Agnès Freschel

An Oak tree est joué jusqu’au 11 juillet au Cloître des Célestins.

Les Soirs d’été à Silvacane : de l’art en abbaye

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Le caractère unique de cette manifestation, outre le fait d’investir l’un des fleurons architecturaux de la Provence, réside sans nul doute dans sa volonté de mettre en avant des groupes de la région et de considérer la culture comme le bien de tous et donc accessible à tous. En ouverture, quelques musiciens de La Banda du Dock interprétaient des œuvres savantes qui tissaient leurs subtiles harmonies sous les voûtes du cloître de l’abbaye, ajoutant un supplément de poésie aux pierres. Plus tard, c’est au complet que les quinze musiciens, déboulant au milieu de la foule des spectateurs disséminés dans le parc entre chaises d’orchestre, food-trucks et bières locales se livraient à la joie d’une musique partagée, reprenant des tubes empruntés aux répertoires du jazz, du rock, du funk, de la musique des Balkans, de la salsa ou de l’électro. L’espièglerie de l’ensemble et l’apparente évidence du jeu instaurent une complicité forte avec le public, donnent envie de danser, sauter, chanter, à l’instar des instrumentistes dont la fougue excentrique repose sur une technique parfaite et de belles qualités d’improvisation.

Culture pop

Juste le temps de souffler un peu et déjà le dernier spectacle de la Cie Norma, Look, prenait place sur la scène installée devant l’abbaye. Interrogeant ce qui se passe derrière le regard que chacun porte sur autrui, le chorégraphe et danseur Nordine Belmekki situe l’action dans la vitrine d’une boutique de prêt-à-porter. Les mannequins s’animent, jouent des tenues qui les vêtent, modèlent leurs gestuelles sur ce que l’on attend de tel ou tel accoutrement : une veste de costume vous fera vous redresser et prendre un air un peu snob, un bonnet planté sur votre tête et irrésistiblement les pas de hip-hop naissent… C’est drôle, pêchu, rapide, plein d’humour et de fraîcheur. La culture populaire est définitivement entrée à Silvacane et c’est très bien !

Maryvonne Colombani

Les Soirs d’été à Silvacane se sont tenus du 7 au 9 juillet, à La Roque-d’Anthéron.

« La Question » interroge le passé colonial français

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Au Théâtre des Halles (Avignon), Stanislas Nordey a signé une performance remarquable. PHOTO JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Il fallait bien les qualités d’interprète hors norme de Stanislas Nordey pour rendre justice au texte si puissant d’Henri Alleg. Et rappeler à quel silence cette Question, qui disait pourtant déjà tout d’un moment tristement fondateur de l’Histoire de France, aura été réduite pendant tant d’années. C’est pour son engagement en faveur de l’indépendance de l’Algérie et sa condamnation sans appel de l’horreur colonialiste que ce militant communiste aura été séquestré en 1957. Lui qui avait dénoncé dans l’Alger Républicain et L’Humanité les sévices subis par les indépendantistes se voit à son tour interrogé et supplicié.

Condamné au silence ?

Il fait le récit de ces mois d’horreur dans des pages écrites en secret, dont s’empareront par la suite son épouse et ses avocats. La torture y est décrite cliniquement : les réactions physiques, épidermiques, d’Alleg, sont moins commentées que les discours glaçants que lui livrent, par bribes, ses bourreaux. La pensée colonialiste, son racisme, sa violence insoutenable face à toute pensée qui la menace apparaît ici dans toute son horreur. L’acteur, soutenu par la mise en scène sobre de Laurent Meininger et la sonorisation sensible de Mikaël Plunian, excelle sur cette partition où la sidération physique s’imprime moins encore que le sentiment croissant de solitude extrême. Une fois de retour en France après son emprisonnement en Algérie, Henri Alleg se verra, pour sa dénonciation alors inaudible des actes perpétrés par les parachutistes, de nouveau condamné à la prison. Dix ans après sa mort, répandre cette parole unique s’avère plus que nécessaire pour comprendre non seulement les douleurs endurées, mais également quel sentiment d’impunité animait alors, et anime certainement toujours, les forces spéciales et autres troupes armées.

Suzanne Canessa

« La Question » est jouée au Théâtre des Halles jusqu’au 26 juillet.

À Avignon, Nadège de Vaulx(-en-Velin) place l’Algérie au présent

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Nadège de Vaulx(-en-Velin) dans sa conférence gesticulée. PHOTO HENOCH PROGNATUS

La conférence gesticulée de Nadège de Vaulx(-en-Velin)s’ouvre sur un désopilant défilé : dument maquillée et parée, la jeune femme emprunte sa gestuelle à Brigitte Bardot, Catherine Deneuve ou on ne sait trop quelle française qu’on croirait tout droit sortie d’Emily in Paris. Française, Nadège ne l’est que très partiellement : selon la tradition algérienne, elle aurait même dû porter le nom de sa grand-mère morte peu de temps avant sa propre naissance, Aïcha. Mais sa mère, franco-algérienne, en aura décidé autrement. De même que son père, également algérien, rêvant pour sa fille d’une intégration vantée par la France d’alors, celle des années 1980 et 90. Quitte à voir s’ouvrir sous ses pieds un abîme de nostalgie en constatant que ses filles, adultes, propulsées « grandes diplomates » dès leur premier stage à l’étranger, n’ont rien conservé de leur pays d’origine : ni sa langue, ni sa culture. Les années traversées rétrospectivement par Nadège suscitent une colère saine : d’autant que, rappellera-t-elle amèrement, quarante ans après la marche pour l’égalité et contre le racisme, les violences policières ne semblent jamais s’être aussi bien portées. Le tout est jalonné de saillies humoristiques irrésistibles, jamais dénuées de gravité : mention spéciale à ce « quizz raciste » annoncé à coup de pas chassés et éventage de drapeau sur le générique de Fort Boyard.

Suzanne Canessa

« J’aurais dû m’appeler Aïcha » est jouée au Marseillais jusqu’au 16 juillet.

« Frères(s) » : douceur et brutalité de l’amitié

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D’accord ou pas, ces deux frères sont inséparables. PHOTO FRANÇOIS FONTY

On comprend dès l’entrée que Clément Marchand est un scénariste aguerri : virtuosité des dialogues, enchaînements des situations, peinture approfondie des personnages. L’auteur signe aussi sa première mise en scène : un doublon gagnant dans lequel voltigent deux comédiens. Jean-Baptiste Guichard (Émile) faux calme, délicat, ambigu pour les autres mais pas pour Guillaume Tagnati (Maxime), le footeux, accro à une réussite conquise par les muscles de sa volonté. Ces deux-là vivent une histoire d’amitié improbable, qui s’avèrera indestructible malgré les vacheries de la vie.

L’enfer des cuisines

Ils ont 15 et 16 ans quand ils s’apprivoisent lors d’une formation de cuisiniers, l’une des plus ingrates qu’on puisse imaginer, hérissée d’humiliations et de coups bas. Émile en est le principal souffre-douleur en tant que fils d’un grand chef. Puis ils intègrent l’équipe d’un restaurant gastronomique. Une opportunité ? Non : un châtiment. Clément Marchand décrit sans complaisance ce milieu absurde où les jeunes cuistots triment des heures entières pour un salaire de misère, plient l’échine sous les insultes, doivent se taire et répondre : « Oui chef ! » Émile veut y échapper, Maxime veut y réussir et la branche de leur amitié craque jusqu’à se rompre. Mais pas complètement.

Il est inhabituel qu’un auteur au théâtre traite du thème de l’amitié. Avec ces Frère(s) toute une panoplie d’émotions nous submerge, secoués par la beauté des lumières, l’ingéniosité épurée du décor, les musiques et les chorégraphies de Delphine Jungman. Les comédiens s’investissent corps et âmes dans cette partition délicate, tremblante sur le fil de sentiments : ils connaîtront l’enfer des cuisines, les bagarres napolitaines, les matches de foot hystériques et même la prison. Malgré la rudesse des épreuves, ils resteront frères de cœur.

Jean-Louis Châles

« Frère(s) » est donnée jusqu’au 29 juillet à La Scala Provence.