Deux hommes affairés à réparer une machine à écrire dont le ruban a sauté. Un autre qui les observe, inquiet, expliquant qu’il s’en sert tous les jours. A-t-il plein de textes en retard ? Oui car il écrit deux poèmes par jour. On a l’impression de le connaitre. On l’a vu dans le premier volet du triptyque consacré au Pôle psychiatrique Paris Centre de Nicolas Philibert, Sur l’Adamant. (https://journalzebuline.fr/sur-l-adamant-un-doc-en-or/).
On est chez Patrice avec ses 8000 poèmes classés dans des chemises colorées. Les deux réparateurs à qui la machine résiste, ce sont des membres de l’Orchestre, un petit groupe de soignants bricoleurs qui se rendent chez les patients pour les aider, pour accomplir quelques menus travaux et surtout parler avec ceux qui ont tendance à se renfermer, se replier sur eux-mêmes. Ce sont ces visites auxquelles nous assistons dans ce troisième volet, La machine à écrire et autres sources de tracas. Quatre séquences filmées avec beaucoup de bienveillance, comme à son habitude, par Nicolas Philibert. On est ensuite chez Muriel, allongée sur son lit. Elle n’a pas de contact avec les voisins. Elle attend que Walid et Jérôme viennent lui réparer son lecteur de DVD en panne depuis plusieurs semaines. Le silence lui fait peur et écouter Janis Joplin la rassure. Elle offre des chocolats à ses visiteurs : « Toi, t’es pas gentil » dit-elle à Nicolas, qui n’en veut pas ! Elle leur montre des photos d’elle jeune, trouve que Jérôme a de beaux yeux. Un moment où sa grande solitude a été rompue.
La troisième séquence nous fait découvrir Yvan, musicien, qui ne sort plus parce que sa CB a été avalée et Gaël qui voudrait bien pouvoir retravailler mais qui ne le peut pas. Enfin, c’est dans un appartement envahi par les objets, livres, disques, tableaux que nous nous rendons. Souvenirs de vie de Frédéric, sexagénaire à la chevelure blanche. Plans aussi resserrés que l’espace où cet homme, très cultivé, vit depuis des années. Il nous raconte l’histoire de Jean Cocteau dont il a un livre rare, évoque son BTS Art appliqués qu’il est fier d’avoir raté. Lorsqu’on lui propose de trier ses 33 tours, il nous les montre avec exaltation, chante « Sous quelle étoile suis-je né ? » de Polnareff dont il adore les riffs de guitare. Il faudrait arriver à récupérer de l’espace, l’encourage sa soignante, Céline, à qui il est fier de montrer ses toiles, celles d’avant, en noir, blanc et rouge et les toutes dernières inspirées par les « décors à la Prévert ».
Grâce à la caméra de Nicolas Philibert, nous avons l’impression de connaitre un peu mieux cet homme, après ce moment passé dans son « oasis » : « Je fais des films pour aller à la rencontre d’un groupe, d’un collectif, d’un lieu, pour essayer de comprendre ce qu’on pourrait avoir en commun […] Je suis très souvent profondément touché par les personnesqu’on rencontre, dans ces lieux-là. Elles nous renvoient, elles me renvoient à moi-même. Je pense que ces personnes peuvent nous renvoyer à nos propres fragilités. Les spectateurs, c’est comme si je les prenais par la main en disant : “Venez, il y a des personnes drôlement intéressantes à rencontrer, allons-y, venez ! ”
Alors, n’hésitez pas ! Allez voir La machine à écrire et autres sources de tracas qui sera en salle le 17 avril
ANNIE GAVA
La machine à écrire et autres sources de tracas, de Nicolas Philibert En salles le 17 avril
Malgré son nom, Numéro Zéro, c’est déjà la 7e édition de ce festival organisé par l’association La Miroiterie et le cinéma Le Bourguet qui se tiendra du 17 au 21 avril à Forcalquier et Saint-Étienne-les-Orgues. Cinq jours de projections et d’écoutes, documentaires et créations radiophoniques, rencontres, échanges et ateliers.
En ouverture, le 17avril à 20h30, le réalisateur Sergio Guataquira Sarmiento présentera Adieu sauvage, Magritte du meilleur documentaire. Descendant d’une communauté autochtone colombienne, il part à la rencontre des Cacuas pour parler de leurs sentiments, de leurs amours, de leur solitude. Le lendemain, dans Coconut head generation,Alain Kassanda raconte l’aventure d’un ciné-club à l’université d’Ibadan, la plus ancienne du Nigeria : cette salle de cinéma se transforme peu à peu en lieu de rassemblement et de discussion qui nourrira aussi la révolte d’étudiants dans la rue. Samedi, ce sera Transfariana, en présence de son réalisateur, Joris Lachaise et des membres de l’équipe du film, en partenariat avec Otra Tierra : à la Picota, prison de Haute-sécurité au sud de Bogotá, le mariage d’un guérillero des Farc avec une ex-prostituée transgenre condamnée à la réclusion à perpétuité provoque d’abord le scandale, puis une transformation des mentalités : Farc et LGBTQI même combat ?
Il y aura aussi des courts métrages comme l’émouvant Vibrations from Gaza de Rehab Nazzal ou le réjouissant Et si le soleil plongeait dans l’océan des nues de Wissam Charaf Sand oublier une découverte : les courts de Pierre Gurgand, cinéaste disparu en 2003 : Opéra Trigo, une ode aux moissonneurs d’Estrémadure, Ciel d’eau, un film de cinéma direct dans les marais du Poitou et Préambule, histoire d’un mariage traditionnel en route vers le temps présent.
Numéro Zéro propose aussi des créations sonores comme Violeta et Nora de Chloé Despax et Anaïs Carton ou Des mots comme des oiseaux de Pauline Fougère et Louise Girard. Quant à Charles-Henri Despeignes (Cie Les bruits du réel), en résidence de création, il crée un espace public radiophonique grâce à la Citizen Band, la cibi des routiers, ouvert à toutes et tous !
Et pour terminer ce beau programme, deux films : Federico Rossin, historien du cinéma présentera De cierta manera (1974), le premier long dirigé par une cinéaste femme à Cuba, Sara Gómez. Il sera suivi par Les Murs de Bergame, un témoignage tourné au cœur de l’épicentre de la pandémie du Covid en Europe en présence de son réalisateur, Stefano Savona.
ANNIE GAVA
Numéro Zéro Du 17 au 21 avril Forcalquier et Saint-Étienne-les-Orgues
Mêler passé et présent dans un but commun pour dénoncer les anciennes pratiques esclavagistes et la discrimination ethnique qui perdure de nos jours en Colombie. Voila comment Rafael Palacios présente La ciudad de los otros, spectacle écrit en 2010 suite à la célébration du 159e anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans son pays. Pour autant, le chorégraphe nourrit son spectacle des conditions de vie des descendants africains dans l’actuelle Colombie dont il fait lui-même partie.
Danse vitale
Sur scène, les danseurs interviennent en tant que musiciens, et témoignent de cette merveilleuse culture afro-colombienne. Une musique comme un hymne à la diversité, réunissant les sonorités afro-cubaine, brésilienne, africaine, colombienne… Issus des minorités et souvent marginalisés dans leurs pays, les danseurs animent leurs singularités, les mettent en mouvement, se montrant tantôt isolé ou jugé. Sans tomber dans une danse contemporaine occidentale abstraite, le chorégraphe allie expression et émotion, et explicite avec fluidité l’histoire qu’il souhaite communiquer. Par sa scénographie, le collectif sankofa danzafro se bat face à l’adversité des villes parfois hostiles. Cette danse vitale devient un espace de mémoire, de création, mais surtout d’un combat fraternel en faveur d’une identité multiculturelle. Cette mixité des danses et des identités, appuyée d’une musique rythmée, fait de La ciudad de los otros un spectacle puissant.
GABRIELLE SOLLIER
La ciudad de los otros a été donné les 5 et 6 avril au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.
On oublie souvent que le grand opéra italien doit son succès à ses positionnements politiques populaires, aux révolutionnaires Guillaume Tell et Figaro de Rossini, au nationalisme républicain de Verdi, aux révoltes incessantes de Puccini face aux pouvoirs tyranniques, colonial, militaire ou policier.
Chant d’amour et de liberté, Tosca est un brûlot qui représente, comme tous les opéras de Puccini, le désir féminin, le refus d’une sexualité contrainte, la joie sublime de l’amour partagé. À quelques heures de son exécution, le peintre républicain Cavaradossi allume les étoiles, glorifie la sensualité de Tosca, et proclame qu’il n’a jamais autant aimé la vie. À quelques centaines de mètres ,la pieuse Tosca exécute d’un coup de poignard assuré le tyran qui voulait la violer.
La musique de Puccini dans Tosca, plus encore que dans ses autres opéras, tisse un fil dramatique continu entre l’orchestre et les voix, qui se posent au-dessus de la masse instrumentale et des leitmotive : comme dans un opéra wagnérien, mais avec une grâce toute italienne, l’orchestre fait chanter les thèmes de chacun et annonce les changements de leurs états d’âme, au fil de la progression dramatique.
Exécution
L’intelligence de Jean-Claude Berutti est de mettre sa mise en scène au service de l’œuvre. Non pour disparaître, mais pour faire entendre la musique, et souligner, lorsqu’il le faut, le contexte historique et symbolique. L’enjeu de ce premier opéra du XXe siècle (créé le 14 janvier 1900 !), c’est le pouvoir dans la récente capitale italienne, qui se décide entre l’Église sant’Andrea, le Palais Farnese et le Château Saint Ange, c’est à dire entre la religion, le pouvoir et la prison. Sans autre décor que des projections d’images réelles, et mouvantes, de ces lieux, la mise en scène promène les personnages dans une église devenue un lieu d’art et d’amour, un palais où le tyran Scarpia pratique la torture et le viol, une prison qui entend le chant doux d’un berger, d’un amour puis, soudain la mort violente.
Dans des costumes et des éléments de décor simples, les solistes, le chœur et la maîtrise de l’opéra peuvent faire face aux exploits vocaux que la partition exige. Le Te deum qui couronne le premier acte et la cantate du deuxième tissent des superpositions complexes, et les duos, acrobatiques, n’offrent que peu de repos aux trois solistes principaux entre leurs morceaux de bravoure.
L’horrible Scarpia, abuseur sans scrupule qui jouit de son pouvoir, est interprété avec une froide barbarie par André Heyboer, aux basses profondes et aux aigus faciles, dans une tessiture égale et puissante. Si Sébastien Guèze (Cavaradossi) est un peu inégal dans le recondita armonia qui ouvre comme un terrible mur d’escalade le premier acte, il est ensuite passionné dans ses duos, et sublime dans sa prison et le célèbre E Lucevan le stelle. Quant au rôle-titre, qui ne quitte presque jamais la scène au long des deux heures trente d’un opéra harassant, il est tenu par Barbara Haveman, dont la voix sûre sait incarner les élans tendres, les frayeurs jalouses, le baiser de mort, le rêve bucolique, l’horreur. Son Vissi d’arti, très attendu, a fait vibrer le public d’émotion.
L’Orchestre national Avignon Provence, dirigé par Federico Santi, sait accompagner leurs élans et impulser les siens dans les nombreux moments où l’orchestre prend la voix. Une production ambitieuse, dont on regrette une fois de plus qu’elle ne tourne pas sur les autres plateaux régionaux, et nationaux, qui pourraient la recevoir dans une économie raisonnée.
AGNÈS FRESCHEL
Tosca a été créé à l’Opéra d’Avignon les 5, 7 et 9 avril
Elisabeth Leonskaja, piano. Grand Théâtre de Provence. 03/04/2024. Aix-en-Provence. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques
Création
Le Quatuor Psophos (Mathilde Borsarello Herrmann, Bleuenn Le Maître, violons, Cecile Grassi, alto, Guillaume Martigné, violoncelle) suite à leur résidence et des concerts hors-les-murs à Chaillol, offrait le Quatuor n°11, Quartetto Serioso in Omaggio a Beethoven de Nicolas Bacri, compositeur avec lequel l’ensemble travaille depuis quinze ans et dont il a enregistré sept œuvres. Composé sur une commande du Festival de Pâques 2020, ce quatuor qui comprenait à l’origine deux mouvements s’est enrichi d’un troisième. La sévérité annoncée par le qualificatif « serioso » n’est pas sans influer sur la tonalité de la pièce qui, cependant, marie subtilement matière sculptée dans son épaisseur sonore, et notes filées jusqu’à une insaisissable transcendance. Une écriture de l’intime se dessine ici, vibrante, grave, avec de superbes unissons qui sont autant de strates palimpsestes d’une âme. Les voix des cordes se tissent en émerveillements nouveaux animés d’une tension dramatique exigeante, urgente.
Revisiter les classiques
Que ce soit par l’entremise d’une soliste ou la vertu d’un grand ensemble, les « classiques » étaient habités par un parfum de jouvence : éblouissement de l’interprétation de la pianiste Elisabeth Leonskaja dans deux sonates de Schubert, puissante, nuancée, avec un sens aigu des contrastes, un phrasé époustouflant, une présence hypnotique. L’élégance du jeu, la fermeté des lignes, la fidélité à la partition, se doublent d’une liberté enivrante, accordant un regard neuf à la lecture des œuvres. Lorsque l’on évoque la profondeur de son jeu, l’interprète sourit, « la musique est profonde »… L’ensemble Pygmalion sous la houlette de Raphaël Pichon, souverain de maîtrise, subjuguait ensuite par l’équilibre de l’orchestre et du chœur, la netteté des pupitres, la finesse des instrumentistes, la beauté des voix des solistes. On retiendra sans nul doute le temps suspendu de l’Agnus Dei où dialoguent une flûte aérienne et le haute-contre William Shelton.
Un final chambriste
Renaud Capuçon choisissait de clore le festival par une carte blanche intime avec deux pièces schubertiennes, chacune contenant un « tube », mais dont l’intégralité est trop souvent négligée : le Trio en mi bémol majeur pour piano et cordes n° 2 dont le deuxième mouvement est l’un des thèmes de Barry Lyndon de Kubrick et le Quintette en la majeur D667, La Truite, au quatrième mouvement dangereusement célèbre. Le chatoiement du piano de Mao Fujita donna la réplique au violoniste virtuose et ses comparses, Paul Zientara (alto), Julia Hagen (violoncelle) et Lorraine Campet (contrebasse).
Une édition réussie
Le Festival de Pâques côtoie les sommets et place Aix-en-Provence au firmament des plus grandes villes musicales actuelles. « Plus de 30 000 spectateurs, 9000 personnes à bénéficier de concerts gratuits dans la région, 38 concerts et des centaines de manifestations, le festival a bien grandi », s’est félicité Dominique Bluzet, directeur des Théâtres, en conclusion de la manifestation.
MARYVONNE COLOMBANI
Concerts donnés les 3, 4 et 7 avril, à Aix-en-Provence
Depuis 2011, le festival de musique classique Présence Compositrices met en lumière le répertoire des compositrices, trop souvent évincé des programmations au profit de leurs confrères. Cette 14e édition, accueillie par le Département du Var à l’abbaye de La Celle, s’organise en trois week-ends, dédiés chacun à une formation musicale ou à un instrument. Le premier, qui aura lieu du 12 au 14 avril, s’intitule Faire parler les touches et est consacré, comme son nom l’indique, aux instruments à clavier. C’est Marie Vermeulin qui ouvre cette nouvelle édition avec Das Jahr, un récital de piano que la compositrice romantique Fanny Mendelssohn a dédié à son époux. Julie Gayet, très engagée pour la cause des femmes dans les domaines culturels, introduira ce premier concert.
Ce sera ensuite au tour d’AntonioOyazábal de faire chanter au piano les partitions de neuf compositrices du XVIIe à la fin du XX e siècle, de Élisabeth Jacquet de La Guerre à Mana Zucca. Plus tard dans la soirée, le concert Divines Héritage réunira le pianiste Edouard Ferlet, le saxophoniste Jean-Charles Richard et le contrebassiste Simon Tailleu autour des compositrices de jazz. Lucie de Saint-Vincent et son piano-forte viendront le dimanche conclure ce premier week-end avec un dernier récital consacré à la musique classique des XVIIIe et XIXe siècles, avec des compositrices comme Marie Bigot ou, encore une fois, Fanny Mendelssohn.
CHLOÉ MACAIRE
Présence compositrices Du 12 au 28 avril Abbaye de La Celle
Organisé par l’association Agissez dans votre ville, la douzième édition d’Hispanorama va se dérouler du 13 au 19 avril. Au programme quatorze films très récents (projetés en version originale et sous-titrés en français) dont quatre comédies, un documentaire, un film d’animation, un film du répertoire, trois inédits en France (Blondi de Dolores Fonzi, Honeymoon d’Enrique Otero, et Adieu sauvage de Sergio Guataquira Sermiento), et une avant-première (Upon Entry (la llegada) de Juan Sebastián Vásquez et Alejandro Rojas). Nouveauté de cette programmation 2024 : une séance de huit courts-métrages, élaborée en partenariat avec Les Films du Delta de Rousset, qui clôturera le festival.
Ouverture et invité·e·s
Rituel d’ouverture de chaque édition d’Hispanorama, une exposition et un concert sont proposés. L’exposition, à voir dans le hall de la Croisée des Arts, Art visionnaire d’Amazonie, du collectif d’artistes péruviens Onanyati, présente des œuvres plongeant dans l’univers sacré de leur culture, rappelle au passage l’urgente nécessité de préserver les forêts et les cultures ancestrales de notre planète. Le concert c’est le soir du vendredi 12, veille de la première journée de projection du festival : sur scène, la Cumbia Chicharra, collectif franco-chilien formé de huit musicien·ne·s multi-instrumentistes, une cumbia aux accents funk, afro beat, hip hop, dub.
Du côté des invités, deux réalisateurs : le Colombien et Amérindien Sergio Guataquira Sermiento pour son premier long-métrage documentaire cité plus haut Adieu sauvage, une « radiographie émotionnelle » d’un peuple autochtone de Bolivie, les Cácuas. Et l’Espagnol Enrique Otero pour Honeymoon, cité plus haut également, comédie noire en forme de road-movie. Tous deux rencontreront le public à l’issue de la projection de leur film respectif (les 14 et 16). Nelly Rajoanarivelo, maître de conférences à Aix-Marseille Université, spécialiste des arts et littératures de la zone caribéenne, sera présente pour une rencontre à l’issue de la projection du film cubain Se vende de Jorge Perrugoria (le 17). Et Cédric Lépine, critique de cinéma pour des revues et des sites Internet, spécialiste des cinémas latino-américains, dialoguera avec le public à l’issue de la projection de 20 000 espèces d’abeilles de l’espagnol Estibaliz Urresola Solaguren (le 18).
MARC VOIRY
Hispanorama Du 13 au 19 avril Croisée des Arts, Saint-Maximin-la-Sainte-Baume
Les femmes sont décidément à l’honneur en ce début de mois d’avril ! Alors que Piano and Co met un coup de projecteur sur les compositrices avec Musical Bounce Back à Marseille depuis le 6 avril, le Théâtre de l’Oulle à Avignon accueille du 10 au 14 avril Girl, girl, girl !, festival de la nouvelle scène musicale féminine.
C’est la comédienne Mélodie Mô qui ouvre le bal le vendredi soir avec une démonstration de slam : Dix portraits de femmes émancipée, de la bandite Calamity Jane à l’aviatrice étatsunienne Bessie Coleman, posés sur des compositions originales de Gurvan L’helgoualc’h que le musicien interprète en live. Pendant les cinq soirées de festival, le public pourra découvrir la voix grave mais légère d’Augustine Hoffman, la pop poétique et électronique de Charlotte Adrien, qui fera la première partie de Maissiat, ou encore Emma Daumas, avignonnaise candidate de la Star Academy en 2002 et interprète du tube Tu seras. Le pianiste Elodie Sablier viendra clore ces cinq soirées de festival avec son concert In my Forest.
CHLOÉ MACAIRE
Girl, girl, girl ! Du 10 au 14 avril Théâtre de l’Oulle, Avignon
Diva Syndicat Le premier groupe d’enfants de 7-10 ans est issu de l’Auberge marseillaise, projet d’accueil pour femmes isolées porté par neuf associations installé au Prado (dans une ancienne auberge de jeunesse). Son sujet d’étude : Diva Syndicat, spectacle musical joué par un duo de musiciennes chanteuses, qui – sur fond de féminisme et forme alternant interpellations du public et interprétations habitées -, retrace l’histoire des femmes dans la musique, de sa première trace écrite à Aya Nakamura. Entretien.
Gabriel : Pourquoi aimez-vous faire de la musique ? Gentiane : Moi, y’a un truc que j’aime bien, c’est qu’on a pas besoin de mots lorsqu’on joue d’un instrument. Du coup, quand je suis super triste, je joue et je me sens mieux. Noémie : Moi, j’aime bien faire de la musique avec d’autres gens ! Ça me permet de partager différemment d’avec des mots.
Houssam : Pourquoi avez-vous inventé ce syndicat ? Noémie : Si on demande à la plupart des gens de citer des compositeurs, même s’ils ne connaissent pas le classique, ils diront Mozart, Beethoven… Si on demande de citer une compositrice, c’est beaucoup plus difficile ! Ça marche aussi pour la peinture, la littérature, le théâtre… On a donc créé le syndicat pour défendre la représentation des femmes dans la musique. Les musiciennes aussi: as-tu déjà vu une fille jouer de la batterie ? C’est très rare. Gentiane : Je me souviens, à l’école on nous apprenait toujours Maurice Carel ou Jacques Prévert en poésie. Pourquoi on ne parle jamais de poétesses ?
Fatoumata : Depuis quand travaillez-vous ensemble ? Noémie : On a commencé à travailler ensemble quand on a voulu créer ce spectacle, il y a trois ans. Avant, on ne se connaissait pas trop, mais on savait qu’on avait des énergies complémentaires qu’on avait envie de rassembler sur scène.
Maryam : Combien de temps avez-vous mis pour créer ce spectacle ? Noémie : Quasiment deux ans. Et ce que tu ne vois pas, c’est que nous ne sommes pas venues qu’à deux mais à quatre. Notre équipe est en train de démonter la technique ; on a une personne qui s’occupe de la lumière et l’autre du son. Pour créer le spectacle, une troisième personne nous aide pour vendre le spectacle. En tout, vingt personnes ont travaillé à la création : sur l’imagination des décors, leur construction, les costumes, la chorégraphie, la composition musicale, l’arrangement… Gentiane : … l’écriture du texte, le regard extérieur. Puis, il y a les personnes qui travaillent dans le bureau pour faire les fiches de paie, chercher de l’argent, faire la comptabilité… Tout ça prend beaucoup de temps.
Sassou : Comment connaissez-vous toutes ces artistes que vous interprétez sur scène ? Noémie : C’est une très bonne question car c’était super dur de les trouver ! Quand on a décidé de créer un spectacle sur les femmes compositrices, on a ouvert un livre qui s’appelle Histoire de la musique. Dedans, il n’y avait que des hommes nés entre le XIIIe et le XXe siècle en Europe. On pensait que ce serait une histoire de la musique du monde entier mais pas du tout. Gentiane : C’était des bobards. On s’est donc fait aider par un musicologue, un scientifique de l’histoire de la musique en général, Jérôme Thiébaut. Il nous a dit connaître des milliers de compositrices. On ne pouvait pas parler de toutes, on s’est donc concentrées sur les femmes occidentales qui ont fait de la musique en Europe ou en Amérique du Nord.
Abderaman : Quel est le plus grand ou le plus impressionnant public devant lequel vous ayez joué ? Gentiane : C’est vous ! (rires). Le plus impressionnant, c’est toujours de jouer un spectacle pour la première fois : on a peur de se tromper, on ne maîtrise pas forcément tout. Celui-là, on l’a joué 105 fois, déjà. Noémie : Oui, on est moins stressées car on a déjà joué devant plein de publics différents : de 20 personnes, de 600 personnes, dans une prison… Ce qui stresse le plus c’est quand il y a des professionnels qui viennent.
Yourid : Depuis quel âge faites-vous de la musique ? Noémie : depuis toute petite. Des personnes de ma famille étaient musiciennes et m’ont poussé à en faire. Mais, par exemple, mon grand-père a commencé le piano à 60 ans ! Il n’y a pas d’âge pour faire de la musique. Gentiane : Ce qui fait la différence, c’est le travail, la passion et l’envie. On a pas besoin d’argent pour faire de la musique.
Anas : Pourquoi il n’y a que des filles dans votre spectacle ? Gentiane : Tony, au son, devait jouer avec nous, mais il s’est dégonflé ! Non, sans rire, quand j’étais petite on me racontait des histoires où il n’y avait que des héros ! Je n’avais pas de mal à me projeter dans la peau du héros, même si j’étais une fille. Ce qui serait super, aujourd’hui, c’est que les petits garçons puissent se projeter dans une héroïne ! On aimerait bien qu’il y ai plus de filles aux postes de responsabilité, et ce n’est pas vraiment encore le cas.
Fatoumata : Aimiez-vous jouer des instruments quand vous étiez petites ? Noémie : Quand tu commences, c’est facile. J’ai appris à lire la musique en même temps que le français. Quand il faut travailler, c’est comme les tables de multiplication, à un moment ça devient difficile, il faut faire un effort. Gentiane : Et puis, quand tu grandis, ça devient compliqué car tes copains se retrouvent dehors et toi tu dois faire ton solfège, travailler ton instrument…
Sassou : Comment faites-vous pour vous changer aussi vite ? Noémie : On a des costumes magiques ! La costumière a construit plein de costumes avec des aimants, quand on tire dessus, ça se décroche ! Comme ça, on peut se changer rapidement. Ce sont des vêtements de théâtre, on ne les mettrait pas dans la vraie vie. Ils sont vraiment faits avec plein d’ouvertures faciles qui permettent de les enfiler rapidement. Ça a mis beaucoup de temps, car beaucoup de vêtements sont faits sur mesure, c’est très technique.
Godsent : Qu’aimez-vous chanter ? Noémie : Des choses à plusieurs, en chœur, ou dans lesquelles il y a beaucoup d’harmonies. C’est super de chanter dans les toilettes, les salles de bain ou les cages d’escalier : ça sonne hyper bien !
Le mot des minots Anas : Il y a des chanteuses qui sont encore en vie, mais les gens s’en foutent d’elles. Elles ont même chanté du Aya Nakamura. Elles nous ont dit que les femmes avaient le droit de chanter. Gabriel : Elles racontaient l’histoire de chanteuses qui, à cause de leurs maris ou de leurs frères, ont dû arrêter la musique. Godsent : Les jeux de poupées racontaient que les femmes n’avaient pas besoin d’hommes. Abderaman : Les poupées, c’était des femmes mortes de plein de choses. Elles veulent défendre les femmes qui ont certaines choses qu’elles n’ont pas le droit de faire. Comme le vote, par exemple. Et le syndicat, il sert à défendre les droits des femmes.
Nouveau Voisins, Nouveaux Amis Le second groupe, c’est Because U Art (Mars World), asso de Noailles qui propose aux enfants et ados un tas d’activités de familiarisation aux médias et plus encore. Pour Babel Minots, le groupe de 11-12 ans a travaillé sur Nouveau Voisins, Nouveaux Amis, joli format hybride mêlant un film capté à l’Iphone par l’artiste Merlot dans un centre d’accueil Emmaüs pour migrants, à Ivry. L’habillage musical est joué en live sur scène, accompagnant les rushs A Capella projetés en fond de scène. Entretien
Séréna : Comment avez-vous fait pour parler avec les habitants du centre et leur faire comprendre que vous alliez filmer ? Merlot : En fait, quand je suis arrivé, je n’avais pas prévu de faire ça. Mais comme personne ne parle vraiment Français là bas, j’ai tout de suite parlé avec les enfants car eux ont été plus vite pour apprendre. Ils sont venus avec leurs parents, qui n’arrivaient pas vraiment à parler français, ils parlaient arabe, pachto etc. C’est pour ça qu’on voit beaucoup les enfants dans le film. Ils avaient même inventé une langue qui mélangeait toutes les leurs et ils se comprenaient entre eux ! C’était assez amusant.
Le film n’est pas venu tout de suite, j’avais mon téléphone et on s’amusait à chanter des chansons, je filmais parfois. Quand je suis rentré chez moi le premier soir, j’ai regardé les vidéos et je me suis dit : “mais c’est trop bien !”. Le lendemain, j’ai demandé au centre l’autorisation de continuer à filmer. C’était sans matériel, simplement avec mon téléphone !
Yahya : quelles sont les personnes qui vous ont aidé à fabriquer la musique du spectacle ? En fait, le centre d’accueil où j’ai filmé est géré par Emmaüs. Il touche de l’argent de la part de l’État pour s’occuper des personnes qui arrivent en France. Ce sont d’abord eux qui m’ont aidé en m’autorisant à filmer. Pour ce qui est du spectacle, il y a une personne qui m’a beaucoup aidé, c’est Cedryck Santens, le guitariste qui était sur scène. Il a fait beaucoup de musique avec moi, on a construit la bande son ensemble.
Séréna : Lors de votre rencontre avec les habitants du centre, qu’est-ce qui vous a donné envie de faire un “docu-concert” ? Moi, je suis musicien, je ne suis pas journaliste. On peut avoir envie de parler des gens quand on arrive dans un endroit comme ça. Un journaliste poserait des questions, donnerait des informations au public. Moi, c’est plus sur l’émotion que je voulais travailler. Quand quelqu’un chante, il se passe quelque chose de beau. Je voulais montrer ça et jouer avec eux.
Yahya : Auriez-vous quand même fait un spectacle comme celui-ci sans les rencontrer ? Non ! En fait, il y a un artiste que j’ai découvert il y a peu qui s’appelle Chassol. Lui, il enregistre des gens qui chantent ou des bruits de rue, et il fait de la musique dessus. L’idée de le faire m’est venue lorsque j’étais là bas, je l’ai appelé et lui ai dit que j’allais utiliser cette technique : il m’a dit d’accord. Ensuite, j’ai refait des spectacles comme ça, mais sans les rencontrer je ne l’aurais pas fait.
Snaïf : quelles émotions avez-vous ressenties lors du tournage du film ? Beaucoup de joie. Je vais te dire la vérité : quand je suis allé là-bas, c’était un moment de ma vie où je n’étais pas heureux, et eux ils m’ont remonté le moral, alors qu’ils ont traversé des choses très très difficiles dans leur vie… J’ai été très heureux de faire leur connaissance.
Rukiia : Est-ce qu’il a été difficile de jouer ce concert la première fois ? La première fois qu’on a joué, c’était compliqué, en effet. En fait, j’avais passé plein de temps avec les gens, et ils n’étaient pas là pour la première. C’était très difficile, je n’avais jamais filmé des gens et montré le film. Ils m’ont manqué, j’avais envie qu’ils soient là.
Snaïf : Êtes-vous toujours en contact avec les différentes familles du centre ? Savez-vous ce que sont devenues les familles ? J’étais très triste de les quitter après quatre/cinq mois. J’ai eu envie de garder le contact, mais quand les migrants arrivent en France, ils changent souvent de téléphone, ils achètent des cartes pré-payées, les perdent et les remplacent, donc leur numéro change. J’ai donc perdu le contact avec la plupart des gens hormis trois personnes. Une fois, c’était le plus beau moment de tous les concerts, on est allés à Carcassonne et un enfant m’a dit après le spectacle “eh, moi je suis dans le film !”. Je ne comprenais pas parce que ce n’était pas un enfant qui chante. On a cherché avec toute la salle, on a remis le film sur l’ordi et on a regardé dans toutes les séquences et on l’a trouvé ! Dans le film, il court. Il était venu avec toute sa famille et c’était un grand plaisir de retrouver quelqu’un de là-bas.
Rukiia : Qu’est-ce qui a inspiré la composition de la musique ? Des fois, on a fait tellement de musique qu’on ne réfléchit même plus. La musique, c’est juste les émotions, c’est ce qui vient. Le guitariste aime lui aussi travailler comme ça. on entend quelque chose dans notre tête, et on le fait. Ça fait longtemps qu’on fait ça. On se jette dedans sans réfléchir.
Yamina : qu’aimez-vous dans le fait d’écouter et faire de la musique ? En fait, ça fait trente ans que je fais de la musique et je ne sais même pas pourquoi. J’aime ça, j’aime cette manière de communiquer avec les gens, de dire des choses profondes sur toi, la société, sur ce que tu penses vraiment, ça touche les gens. Tu peux leur dire des choses sans leur dire directement. Ce spectacle-là, c’est un peu ça : On trouve que la France est vraiment raciste en ce moment : les gens se méfient de tous les immigrés. Ce spectacle là, les gens sourient, les enfants ont des grands yeux, personne ne peut dire “je n’aime pas ces gens-là” ! C’est une manière d’avoir les gens “en traître”, de leur procurer une émotion qui va les faire réfléchir un peu. Je l’espère.
Gémaël : quel est l’instrument que vous maîtrisez ou aimez le plus ? Je n’en maîtrise aucun. Je suis chanteur, à la base, mais je joue mal, je sais jouer des accords, c’est tout. Je ne connais pas le nom des notes, mais quand j’ai envie que ce soit plus compliqué; ce sont les musiciens avec qui je travaille qui savent.
Yahya, y a t il des personnes qui ont essayé de vous décourager ? Personne ! Quand on est musicien, il faut être déter, déter ! Personne va nous dire “fais ci, fais ça”. C’est toi qui fais. Tu appelles des copains, tu trouves des sous, c’est compliqué de faire de la musique, mais ça vaut le coup.
Snaïf : Après tout ce chemin de création, que ressentez-vous ? Je suis très fier. On était déterminés, on avait envie de le faire.
Yahya : Savez-vous déjà sur quoi portera votre prochain spectacle ? Ouais. On a fait un film avec Cedryck. Moi, j’avais écrit une histoire qui s’appelle Marcel le père noêl et le petit livreur de pizzas, c’est devenu un dessin animé et on va en faire un spectacle, ce sera un ciné-concert !
Le mot des minots Snaïf : J’ai découvert des instruments que je ne connaissais pas ! C’était dur pour lui de quitter le centre. Là-bas, il avait de la joie. Séréna : J’ai aimé car ils ne parlaient pas tous la même langue, il chantaient dans des langues différentes., les petits de la vidéo sont mignons et en forme. J'ai adoré la salle ancienne, aussi. Yahya : il y a des moments drôles, la musique était cool, les morceaux peuvent plaire à tout le monde. Les enfants ont créé une langue ! Et j’ai aimé qu’ils chantent tous une musique venant de chez eux. Séréna : J'étais contente d'interviewer une personne qui aime bien les petits. Merlot était drôle et trop gentil ! J’avais l’impression que les enfants du centre le prenaient pour quelqu’un de leur famille. Il y a beaucoup d’ambiance dans le spectacle.
Elias Sanbar, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, essayiste et poète, est le parrain de la 8e édition du Printemps du film engagé. En octobre 2023, avant les horreurs commises depuis, il déclarait dans le quotidien Le Monde : « une question me taraude : pourquoi un conflit plus que centenaire n’a toujours pas trouvé de solution ? Pourquoi Israël et l’ensemble des puissances, amies ou hostiles, adhèrent-ils à toutes les mauvaises solutions, jamais à la bonne quand cette dernière est connue de tous : admettre que les Palestiniens ont le droit absolu à l’égalité des droits ? »
Une interrogation qui se reposera sans doute durant le festival, dont la thématique envisage la possibilité de Faire monde dans un monde défait, malgré la tentation de la désespérance. Notamment lors de la soirée du 13 avril, à l’occasion de la projection des 54 premières années, film documentaire d’Avi Mograbi réalisé en 2021. Le cinéaste israélien y interroge d’ancien soldats ayant servi dans les territoires occupés, décennie après décennie.
Le Printemps, c’est traditionnellement, chaque soir, la diffusion d’un long précédé d’un court-métrage, assortis d’un débat. Des œuvres qui invitent à se rassembler, penser, dialoguer, ne surtout pas se résigner. Avec une sélection abordant autant les grandes problématiques internationales, comme les migrations (l’ouverture se fera au Gyptis, par un doublé signé Shu Aiello et Catherine Catella, Un paese di Calabria et Un paese di resistenza), que les mobilisations sociales en Europe (Le balai libéré de Coline Grando, le 15 avril à L’Alhambra). Ou la destruction du service public hospitalier (Le Château en santé d’Olivier Bertrand, le 17 à l’Alcazar, et pour la soirée de clôture, État limite, film de Nicolas Peduzzi, en avant-première à La Baleine.