Parce que Johnny Depp, qui s’est allié avec les pires masculinistes pour écraser Amber Heard, y vient en star et ouvre le festival ? Parce que Adèle Haenel, dont on aime tant le courage, le talent et la rage, a jeté l’éponge et se tourne (bienvenue !) vers le théâtre et Gisèle Vienne ? Parce que Depardieu, Polanski, l’impunité, le silence, guident toujours les reflexes du cinéma français qui césarise et récompense l’abjection ? Oui, mais pas seulement. Certes, sur les écrans de Cannes, il y aura un peu plus de films de femmes qu’avant. Un peu moins d’un tiers, ce qui aboutit mathématiquement à donner deux fois moins de place aux réalisatrices. Mais le pourcentage écrasant des histoires d’hommes sur les écrans, la sous-représentation des couples LGBTQI, des couples mixtes, la disparition des actrices de plus de 50 ans, et le parallèle, c’est à dire ces couples glamour où l’homme est toujours plus vieux et socialement dominant (ah le charme des amours ancillaires !)… tout cela reste à l’œuvre. Un peu moins qu’avant : Louis XV avait 33 ans de plus que Du Barry, Depp 13 de plus que Maïwenn, et il est resté son roi. Quatre siècles pour gagner 20 ans : les couples de nos écrans continuent de fabriquer, mal, les imaginaires qui guident encore, mal, nos choix sociétaux.
Une vision dépassée
Le Festival de Cannes est la vitrine paradoxale de la violence symbolique faite aux femmes et au peuple. Capable de programmer des films revendicatifs, politiques, de nommer Vincent Lindon, qui porte une vision du film social français, ou Jane Campion, féministe affirmée, comme président·e·s , il ne remet jamais en question un décorum hérité d’une vision dépassée du cinéma : le luxe, symbole de la beauté, qui dit à nos jeunes filles qu’elles doivent porter des marques, dépenser de l’argent et du temps pour les soins de leur corps, leurs cheveux, leur visage (Allo, t’es une femme et t’as pas d’shampoing ?), se soumettre toujours comme objet désirable.
Cannes, c’est le cinéma ? Les yachts baignent dans la baie, la coke, le champagne et les prostituées. La cérémonie du tapis rouge transforme chaque actrice en objet qui doit reluire et porter sur son corps les objets de luxe qui font la fortune de l’homme le plus riche du monde et de France.
Un piano à queue solitaire patiente tandis que les spectateurs s’installent, en fond de scène un lourd rideau rouge dont l’éclat est magnifié par les délicates dorures en volutes de la salle. Rendez-vous est donné aux amateurs de beaux mots, lundi 8 mai, dans le cadre intemporel de la salle Molière de l’Opéra Comédie. L’invité ? Oxmo Puccino, poète du réel et conteur urbain des instants quotidiens, qui maîtrise depuis longtemps l’art d’aiguiser les mots comme de les dire. Pas de concert en vue toutefois, mais une lecture musicale de son dernier ouvrage, Marcel, paru en octobre 2022 aux éditions J.C Lattès, soit l’année du centenaire de la mort de Marcel Proust (1871-1922). Ce dernier, mythique auteur de Du côté de chez Swann, Oxmo Puccino l’a découvert à travers la lecture d’ouvrages de la psychologue Alice Miller, spécialiste de la question de l’enfance. Une révélation littéraire pour le rappeur franco-malien qui était il y a peu sur la scène parisienne du 13e art aux côtés de l’actrice Françoise Fabian pour Marcel, un spectacle immersif et sonore adapté d’après l’œuvre de de Proust À la recherche du temps perdu.
Questionnaire
Faite à l’invitation de La Comédie du Livre – 10 jours en mai, cette lecture musicale est l’occasion pour les nombreux admirateurs montpelliérains d’Oxmo Puccino de découvrir des extraits de son ouvrage atypique Marcel, portrait en clair-obscur construit autour du fameux « questionnaire de Proust ». Soit 35 questions (pour 34 réponses !) issues d’un test de personnalité très populaire à la fin du XIXe siècle, dont la personnalisation des questions tout comme la sincérité des réponses de l’écrivain sont devenues célèbres. Notamment celles rédigées à l’âge de 19 ans dans une version authentifiée datant de 1890.
Vêtu de noir sans fioritures, inhabituelles lunettes sur le nez, Oxmo Puccino met tout le monde à l’aise dès qu’il se pose devant le micro grâce à la chaleur d’une voix facilement reconnaissable, à la sincérité d’un léger zozotement… et à un large sourire qui décongèlerait n’importe quel auditeur rétif. Plutôt que de lire son texte à la chaîne, l’auteur a décidé de laisser les spectateurs décider des questions dont il lira ses réponses en prose. Autant dire que les questions fusent rapidement dans la salle, assez pour que le rappeur s’en amuse, n’hésitant pas à rajouter des commentaires enjoués, savourant visiblement ce jeu de dextérité verbale qui brise d’un coup les barrières entre lui et son public parce que quand même « on est là pour rigoler ».
L’impossible dialogue
À travers 14 questions, et donc 14 réponses, l’artiste dresse son « autoportrait littéraire » raisonné, affirmant souhaiter « à tous de trouver l’accomplissement au travers d’une passion », regrettant « l’impossible dialogue » entre les deux sexes, parlant de son amour du street-art comme de celui des toiles du Caravage, soulignant l’importance de la défense du droit des enfants, citant des poètes qui l’inspirent comme Paul Éluard ou Boris Vian… À travers cette auto-interview, entre lecture de son manuscrit et transitions improvisées, il aborde son rapport à l’injustice, la responsabilité de l’artiste, les dédales du temps qui passe, l’urgence de savourer les moments de repos, la nécessité de ne jamais laisser tomber… Et tant d’autres choses !
Si Oxmo est accompagné par le musicien Jérémy Chatelain (ex-chanteur de la Star Academy devenu producteur-compositeur de l’ombre au talent recherché), dont le rôle est quasi inutile pendant les lectures d’extraits du livre, cela donne une puissance incomparable à son interprétation en piano-voix de chansons incontournables : Soleil du Nord, Enfant Seul, 365 jours et J’te connaissais pas. De quoi avoir quelques frissons, la larme à l’œil pour certains tandis que d’autres chantonnent presque sans s’en rendre compte, le tout dans une intimité inégalée avec un artiste à la générosité scénique hors pairs qui disait quelques minutes plus tôt : « Ce qui est le plus important dans la vie est ce qui se passe entre la première et la dernière seconde ». Il suffisait de regarder les yeux pétillants des spectateurs sortant de la salle pour comprendre qu’ils avaient passé un moment magique… de la première à la dernière minute.
ALICE ROLLAND
La lecture-musicale D’Après Marcel a été donnée le 8 mai à l’Opéra Comédie de Montpellier.
L’outrenoir déposé par Pierre Soulages n’en a pas fini d’inspirer le spectacle vivant. Souvent friande d’arts plastiques, la danse avait évidemment de quoi faire avec les jeux de reliefs et de lumière chers au peintre pour se déployer. Riche d’une équipe visiblement très investie – Lise Dusuel assistante à la chorégraphie, Nicolas Tallec aux lumières et Guillaume Cousin à la scénographie – Mickaël Le Mer a eu bien raison de dialoguer sur tous les tons possibles et imaginables avec cette matière si inspirante. Ses Yeux fermés regorgent d’idées brillantes, mobilisant les corps sur des terrains inédits en jouant sur la perception du spectateur.
Cachées, enluminées, reflétées, les jambes, mains, faces des danseurs et danseuses apparaissent sous des atours inédits, toujours stimulants. Les Yeux Fermés déjoue par ailleurs habilement les attentes et craintes souvent apposées au genre du hip-hop. Celui qui veut, en premier lieu, que cette danse aux codes si identifiables et acrobatiques ne dialogue jamais avec d’autres langages, et en premier lieu celui de la danse contemporaine, dont Mickaël Le Mer tire pourtant nombre de ses pas et agencements de tableaux. Celui qui veut que ses références musicales et visuelles soient immédiatement reconnaissables, là où l’omniprésence du peintre mais aussi la musique inspirée de David Charrier emmène toujours le spectateur ailleurs. Celui qui enfin mobilise les corps masculins et les corps féminins sur des registres différents, souvent au détriment de ces dernières. Or une même virtuosité est ici requise pour les danseurs et les danseuses, qui effectueront même certains portés ! Virtuose, la chorégraphie prend par ailleurs soin de toujours les placer au même niveau, et de miser sur l’union plutôt que sur la différenciation. Tant et si bien que la communion à l’œuvre sur la scène finale, tangible, semble inspirer un public debout pour l’applaudir à tout rompre.
SUZANNE CANESSA
Les yeux fermés a été donné les 3 et mai, au Pavillon Noir, Aix-en-Provence, puis le 11 mai au Zef, Marseille
Deux concerts en compagnie du violoncelliste Éric-Maria Couturier, à Marseille
Violoncelliste soliste de l’Ensemble Intercontemporainet membre du Trio Talweg, Éric-Maria Couturier avait proposé son interprétation des célébrissimes Suites pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach dans le cadre bien particulier de la légende provençale de Marie-Madeleine. Marie-Madeleine qui, dit-on, aurait été élevée sept fois par jour par les anges jusqu’au sommet de ce qui sera baptisé la Sainte-Baume, à l’époque où elle aurait vécu là, recluse dans une grotte, afin d’y rejoindre son bien-aimé (d’aucuns chuchotent même que Saint-Maximin ne serait qu’un autre nom du Christ, les légendes ont tous les pouvoirs, c’est bien connu). Le musicien poète s’était livré à des improvisations qui tissaient la trame d’un septième prélude en écho au récit fondateur…
Ce programme pensé en 2020 lors de la première édition d’Un soir d’été avec Marie-Madeleine trouvera un écrin propice dans la belle acoustique du Temple Grignan à Marseille (14 mai). La veille, on l’aura écouté avec délices aux côtés du Trio Talweg, Romain Descharmes, Sébastien Surel et Eric-Maria Couturier qui arpentent les scènes internationales depuis l’attribution du Diapason d’Or pour leur enregistrement du trio de Tchaïkovski.
Zébuline. Pour quelles raisons La Compagnie a dû rester fermée ?
Paul-Emmanuel Odin. On a été obligé de réaliser divers travaux car, dès 2010, on a détecté des problèmes d’infiltration d’eau puis, en 2013, la situation est devenue critique. Il faut savoir que nos financements sont moitié « art » et moitié « politique de la ville » pour notre travail sur le quartier. Nos partenaires sont tombés d’accord pour financer les travaux d’étanchéité et plus encore pour résoudre nos problèmes d’insonorisation, mettre aux normes les sanitaires afin de recevoir le public handicapé et réaliser une sortie de secours. Mais nous avons perdu cinq ans… Grâce à la nouvelle municipalité et à la nouvelle direction de notre propriétaire Marseille Habitat, notre dossier a été validé et les travaux ont pu être réalisés. Ainsi, La Compagnie est restée fermée. Entre le Covid et les effondrements de la rue d’Aubagne, on n’a pas voulu prendre de risques. Fermer était aussi un geste fort pour accélérer les travaux qui, finalement, ont été livrés en décembre dernier.
Pourquoi appelez-vous aujourd’hui à soutenir La Compagnie ?
L’inactivité a fait que notre trésorerie et notre fonds de roulement ont été extrêmement fragilisés. On a poursuivi quelques expositions et ateliers hors les murs et pu bénéficier d’un bureau au centre municipal Velten, prêté par la mairie du premier secteur. Mais comme on n’avait plus de local, toutes les demandes de financement n’ont pas été possibles. Aujourd’hui, en plus des baisses que tout le monde connait, il nous manque des moyens pour répondre à notre mission d’ouverture à tous les publics. On a besoin d’un·e médiateur·trice supplémentaire. C’est le sens de notre appel aux dons.
Quel projet portez-vous pour la réouverture ?
On a mis à profit la période de fermeture pour penser à tout ce qui avait eu lieu depuis trente ans ! On a souhaité lancer un nouveau projet, non pas comme une succession d’expositions avec une série d’ateliers ou d’événements autour, mais comme un projet à long terme sur un quartier de précarité, en lien avec la psychiatrie notamment. On a envie « d’institutionnaliser » cette mixité dans un sens d’ouverture. D’où l’idée de « L’enchevêtrement des lianes » [leur projet annuel et collectif qui a débuté ce 5 mai, ndlr], né de la pensée de l’auteur Dénètem Touam Bona dont la dimension anthropocène est primordiale pour nous. L’idée est d’avoir un seul projet en métamorphoses.
C’est ce que vous appelez les zones d’enchevêtrement.
Exactement. L’exposition sera un lieu d’inscription où le public pourra intervenir, comme avec Suzanne Hetzel qui est en résidence depuis le début du Covid. Elle inaugure De Printemps en printemps avec une collecte d’objets et de végétaux présentée sous la forme d’une réserve muséale. On a pensé La Compagnie comme un endroit de participation démocratique grâce à un travail continuel avec les associations du quartier, les établissements scolaires, les chercheurs, les universitaires, les artistes…
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Au programme De printemps en printemps, de Suzanne Hetzel Du 5 mai au 2 septembre La Compagnie, Marseille la-compagnie.org
Qu’est-ce que le vin nature ? Si LaRévole Nature ne répond pas précisément à cette question, c’est peut-être parce qu’il n’existe pas de définition légale. Le documentaire esquissera quelques délimitations de cette appellation encore floue pour le grand public : l’absence autant que faire se peut d’intrants, et notamment des redoutés sulfites ; la pratique des vendanges à la main ; une production conforme à l’agriculture biologique ; et plus largement l’amour de la terre, de ses produits et la synergie avec le vivant.
Aline Geller, réalisatrice, est par ailleurs caviste et se consacre avec sa société Rillettes Productions aux films documentaires dédiés à la gastronomie et à l’œnologie. Peu étonnant donc qu’au cours des entretiens qu’elle mène avec les vignerons, ils s’adressent à elle comme à l’une des leurs. Les termes techniques ne sont pas éludés et la confection du vin illustrée dans ses moindres détails, sans taire les difficultés du quotidien : sans l’arsenal phytosanitaire, plus difficile de résister aux aléas saisonniers.
Ce voyage dans le monde du vin nature emmène Aline Geller d’Anjou en Auvergne, du Beaujolais au Jura, au travers d’une véritable galerie de personnages. La réalisatrice ne cache pas sa bienveillance pour leur état d’esprit et il n’est pas question ici de rechercher la polémique sur les vertus supposées du biodynamisme. Mais de faire découvrir cet écosystème paradoxal, entre exploitants prônant la décroissance et bouteilles chères vendues majoritairement à l’export, « stars » du milieu et petits nouveaux arrivés par vocation. Il y a autant de vins naturels que de vignerons !
Ainsi retrouve-t-on, aux hasards du voyage, un producteur diffusant du Mozart pour lutter contre les maladies de ses vignes, une paysanne autoproclamée labourant sa terre avec son cheval – ce qui protègerait mieux sa parcelle des conséquences du réchauffement climatique, ce vigneron vinifiant ses produits dans des amphores à même le coteau ou le très engagé Patrick Desplats, jamais avare de reproches envers les vins « industriels ». Tous ou presque parlent d’une révélation, d’un impossible retour en arrière.
Si le spectateur aimerait tendre le bras pour traverser l’écran et rejoindre la dégustation, le film d’Aline Geller passionnera les amateurs de vin et ouvrira les yeux des autres vers un monde de moins en moins marginal, et malgré sa taille encore modeste, d’une richesse surprenante.
PAUL CANESSA
La Révole Nature, d’Aline Geller En salle depuis le 10 mai
Zébuline. Que signifient trente ans d’existence pour un lieu comme le votre ?
Jean-Marc Prévost. Trente ans, c’est important, bien que Carré d’Art soit assez récent par rapport à d’autres musées. Ce que je voulais faire avant tout à l’occasion de ce trentième anniversaire, c’était montrer la collection : nous sommes un musée, non un centre d’art, donc nous avons une collection qui est l’une des plus grandes de France, avec un rayonnement international très important. Elle a été constituée dès le milieu des années 1980, soit avant même l’ouverture du lieu. Pour les dix ans du musée, ce sont les collections du centre Pompidou qui ont été présentées, pour les vingt ans la collection personnelle de Norman Foster. Je voulais montrer que nous avions nous aussi une collection importante, que les gens puissent la découvrir… et les Nîmois en être fiers. C’était assez symbolique.
Que trouve-t-on dans la collection de Carré d’Art et de quelle manière s’est-elle enrichie ?
Le musée a été pensé par Jean Bousquet, le maire de Nîmes de l’époque, et Bob Calle, son ami, qui était collectionneur. À cette époque, il n’avaient pas de collection, pourtant nécessaire à la création d’un musée, ils ont donc beaucoup investi afin d’acquérir des œuvres. Il y a aussi eu un certain nombre de dons de la part de galeries et de collectionneurs. Une véritable énergie s’est déployée autour de cette idée de créer un musée. Au fil du temps, la collection s’est enrichie, avec d’autres acquisitions, des dons, notamment de la part des artistes exposés, mais aussi des dépôts du Fonds national d’art contemporain (Fnac) et du Fonds régional d’art contemporain (Frac) Occitanie. Le fonds compte aujourd’hui 700 œuvres, mais toutes ne sont pas de même taille. Il s’agit véritablement d’une collection de musée d’art contemporain : elle commence dans les années 1960, avec le nouveau réalisme, Supports/Surfaces et des artistes comme Daniel Buren et continue jusqu’à aujourd’hui.
Quel a été votre apport personnel depuis votre arrivée en 2012 et de quelle manière avez-vous pris la continuité du projet artistique ?
Si on compte Bob Calle, il y a eu seulement quatre directeurs en trente ans. Cela permet une continuité, que ce soit au niveau de la constitution du fonds comme de la programmation. C’est aujourd’hui un musée à la renommée internationale, les artistes présentés ici sont les mêmes que ceux que l’on voit à Paris ou New York. Dès le départ, Jean Bousquet voulait un musée qui rayonne au-delà de Nîmes et même au-delà de la France. J’ai contribué à cette exigence de programmation avec mes propres choix. Cet été, nous avons présenté le travail de Glenn Ligon, une star aux États-Unis, dont c’était la première exposition en France, ce qui a fait se déplacer beaucoup d’Américains. En ce qui concerne la collection, j’ai orienté les choix d’acquisition sur certains artistes, avec une ouverture vers le bassin méditerranéen, particulièrement le Moyen-Orient que je connais bien. Des artistes libanais ou égyptiens sont entrés dans la collection parce que cela faisait sens. Ainsi que de nombreuses femmes, qui n’étaient pas très représentées dans la collection. Des artistes importants sont entrés dans la collection, comme Walid Raad ou Nairy Baghramian, l’idée étant de faire des ensembles autour de certains artistes, je n’achète jamais une seule œuvre, parfois les acquisitions se font sur plusieurs années.
Parlez-nous du programme des trente ans, lequel investit de nombreux lieux de la ville.
Malgré nos 2 400 m2 d’exposition, nous n’avons pas assez d’espace pour présenter la collection dans son intégralité. C’est pourquoi j’ai proposé que nous en présentions une partie dans les autres musées de la ville, en dialogue avec leurs conservateurs, en choisissant des pièces qui correspondent à leurs collections. Même au musée de la Romanité, il y aura exceptionnellement l’exposition d’un artiste contemporain, Oliver Laric. C’est un parcours dans la ville, car souvent les gens qui viennent au musée d’art contemporain ne prennent pas le temps de visiter Nîmes. J’ai aussi invité trois artistes, Walid Raad, Suzanne Lafont et Tarik Kiswanson, qui ont déjà été exposés à Carré d’Art et dont les œuvres sont dans la collection, à porter des regards sur la collection. Walid Raad, a inventé une fiction, comme il fait souvent. Suzanne Lafont a fait un choix parmi la collection photographique, Tarik Kiswanson parmi les œuvres les plus contemporaines. C’était important qu’il y ait des regards extérieurs au mien. Je présente aussi le travail du chorégraphe Noé Soulier à la chapelle des Jésuites. Le Carré d’Art, c’est aussi la bibliothèque : le jour de l’inauguration ils organisent un grand bal littéraire. À l’automne nous aurons aussi la première exposition de Claude Viallat. Nous avons déjà des œuvres de lui dans la collection, il est régulièrement montré mais cela sera sa première exposition personnelle.
Un festival d’art contemporain triennal est annoncé dès 2024, que pouvez-vous nous en dire ?
L’année prochaine, au mois d’avril, il y aura une manifestation d’art contemporain dans la ville qui comprendra aussi bien les arts visuels que la danse, mais pas seulement… Pendant un peu plus de deux mois, il y aura vraiment beaucoup de choses autour de la création contemporaine. Bien évidemment le Carré d’Art y participera. Nous avons déjà commencé à travailler à ce sujet avec les commissaires, qui ont été nommés mais dont je ne peux pas encore dire le nom…
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ALICE ROLLAND
30 ans de Carré d’Art Jusqu’au 31 décembre Divers lieux, Nîmes carreartmusee.com
Martine SYMS, Ugly Plymouths, 2020
Carré d’Art : entre Antiquité et modernité
Sans ciller, il contemple 2 000 ans d’histoire… Palais de verre, de béton et d’acier dessiné par l’architecte britannique lord Norman Foster, Carré d’art trône depuis trente ans sur l’ancienne place du forum romain, faisant face avec aplomb à la Maison carrée, bijou antique. Inauguré le 9 mai 1993, le lieu est un projet ambitieux, tant d’un point de vue architectural qu’artistique. Si c’est avant tout un musée contemporain porté par le maire de l’époque, Jean Bousquet, et son ami collectionneur, le gardois Bob Calle, le lieu abrite également le formidable fonds (notamment ancien) de la bibliothèque de Nîmes. Constitué d’acquisitions, faites dès 1986, mais aussi de dons et de dépôts d’œuvres, sa collection est composée de 700 œuvres d’art contemporain couvrant la période des années 1960 à aujourd’hui. En 2023, c’est toute la ville de Nîmes, connue pour son patrimoine antique exceptionnel, qui célèbre l’art contemporain du 9 mai au 17 septembre. Dans la continuité de l’ambition artistique de la ville, une grande manifestation est annoncée dès 2024 à Nîmes. Un pont esthétique entre l’Antiquité et le monde du XXIe siècle.
Des expositions dans toute la ville
La mélodie des choses Du 9 mai au 17 septembre Parcours inédit fait d’œuvres de la collection, des mouvements des années 1960 à des artistes beaucoup plus contemporains, entre peinture, installations, vidéo et performance. Une sélection complétée par le regard de trois artistes sur la collection : Tarik Kiswanson, Suzanne Lafont et Walid Raad. À Carré d’Art.
Martial Raysse Jusqu’au 3 décembre Un artiste présent dans la collection de Carré d’Art dont des œuvres monumentales sont visibles dans la ville et au musée des Beaux-arts.
À L’Affiche ! La Feria sous le trait des artistes contemporains Du 13 mai au 31 octobre Au musée des Cultures taurines, exposition d’œuvres originales ayant servi à la réalisation des affiches de l’incontournable Feria de Nîmes.
De Nîmes au Nil Du 9 juin au 19 novembre Collections de tissus liées à l’histoire de la ville, au musée du Vieux Nîmes.
Collections premières Du 15 juin au 19 novembre Dialogue entre les collections du Museum et celles de la collection d’art contemporain, au Museum d’Histoire naturelle.
Mémoire vive Jusqu’au 31 décembre Le travail digital d’Oliver Laric fait écho aux collections archéologiques, au musée de la Romanité.
Fragments Du 9 mai au 3 septembre Un film de Noé Soulier, chorégraphe et performer, à voir à la chapelle des Jésuites.
Grand bien a pris à Diaphana, distributrice de Showing Up, de ne pas toucher au titre si polysémique choisi par Kelly Reichardt. Car Showing Up évoque une multitude de choses que le film prendra le temps d’explorer, avec délicatesse et précision. Le « show », tout d’abord, c’est-à-dire l’exposition, celle à laquelle s’attelle le personnage de Lizzy. La sculptrice, incarnée par Michelle Williams avec le brio qu’on lui connaît, n’a que ce mot à la bouche. Ce « show » qui, à quelques jours, voire quelques heures du vernissage tant redouté, ne semble jamais achevé. Ce « show » dont personne ne semble percevoir l’ampleur, puisque les imprévus qui se mettront alors sur sa route seront nombreux. Ce « show » auquel elle invite et réinvite ses proches, tout en redoutant leur venue.
Car il y a aussi cette nécessité, cette injonction à littéralement « se pointer », « se présenter » – « showing up », pour l’artiste comme pour ses invités. À commencer par sa famille : ces parents, aimants, jamais déshonorants et pourtant insupportables, campés avec un délice manifeste par Judd Hirsch et Maryann Plunkett ; et ce frère, vraisemblablement borderline ou du moins sérieusement paranoïaque, incarné avec conviction par John Magaro.
À moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une mise en évidence, d’une apparition : de ces petits riens, ou de ce grand moment en train de se révéler – « showing up », advenir, éclore ?
Minimaliste et habité
Car rares sont les films aptes à dévoiler le geste artistique, et avec lui tout ce qui se révèle du monde, et de ce qui jusqu’alors restait invisible. La réalisatrice Kelly Reichardt, qui signe ici son septième long métrage, et son quatrième en la (très) bonne compagnie de Michelle Williams, connaît très bien le monde dont elle parle, et les lieux qu’elle filme. Cet Oregon dans lequel elle s’est installée, et où elle aura tourné, entre autres, son First Cow. Et cette université d’art qui a, depuis, fermé ses portes, et dont la réalisatrice, qui enseigne également à ses heures, sait retranscrire l’ambiance et le fourmillement. Devenue aujourd’hui la figure de proue du cinéma d’auteur nord-américain, Reichardt sait décidément insuffler ce qu’il faut d’inquiétude à des lieux au premier abord anodins et quotidiens. Et ce milieu aux atours paisibles, niché dans une verdure accueillante, n’échappe pas non plus à ce regard poreux. Les artistes qui y gravitent ont la bonhommie d’André Benjamin ou de Hong Chau : ils se révèlent pourtant à plusieurs reprises, au détour de conversations a priori anodines, plus complexes qu’on ne l’aurait attendu. À l’instar de ce film minimaliste redoutablement habité.
SUZANNE CANESSA
Showing Up, de Kelly Reichardt En salle depuis le 3 mai
Pour son cinquième long métrage, le réalisateur belge Frédéric Sojcher adapte Ateliers d’écriture, un essai d’Alain Layrac sur son métier de scénariste, et dont le sous-titre Cinquante conseils pour réussir son scénario sans rater sa vie lie d’emblée fiction et réalité. Le Cours de la vie pourrait s’entendre comme le flux des trajectoires de chacun convergeant dès le générique, en taxi, à pied, à vélo. Ou comme l’écoulement du fleuve-temps qui emporte tout, des existences et des amours, sans jamais se remonter. Ou encore, désigner la leçon dialoguée que va donner le personnage principal sur l’écriture d’un scénario et sur la vie qui le nourrit.
Vincent (Jonathan Zaccaï) dirige à Toulouse l’Ensav, une école de cinéma – moins prestigieuse que la Femis parisienne ou l’ENS Louis Lumière à Lyon, mais meilleure selon lui. Il a invité Noémie (Agnès Jaoui), une scénariste de renom à donner une masterclass à ses étudiants. Dans leur jeunesse, Noémie et Vincent ont étudié et écrit un film d’école ensemble. Ils se sont aimés. Puis Noémie est allée acheter des allumettes et leurs existences se sont séparées. Quel scénariste en a décidé ainsi ? Quelle pulsion a poussé Noémie à fuir ? Elle suggère à mots couverts : la peur de l’abandon. Quitter les gens avant qu’ils ne nous quittent ? Maîtriser le scénario pour ne pas le subir ?
Une mise en abîme
Le film raconte les retrouvailles maladroites des ex-amants, en un lieu, en un jour, respectant la classique règle des trois unités, ménageant une progression dramatique à l’intérieur d’un dispositif qui met en scène à la fois le discours de Noémie aux étudiants et par touches allusives le sous-discours qu’elle adresse à Vincent. En contrepoint, comme leurs aînés avant eux, les étudiants mêlent leurs amours compliquées et leur travail de cinéastes en herbe. Des images de films illustrant le cours de cinéma de Noémie, on ne verra rien. Le réalisateur balaie le visage des élèves qui regardent, éclairés et traversés par la lumière. On entendra les bandes sons, on s’amusera peut-être à reconnaître les œuvres. La captation de la conférence par trois caméras, sous la régie de la belle-sœur de Vincent, Louison (Géraldine Nakache), souligne bien sûr la mise en abyme mais saisit également Noémie dans les différentes échelles de plans, révélant ses émotions au fil de la journée.
Agnès Jaoui, actrice, scénariste, réalisatrice dans la « vraie » vie, habite son personnage autant qu’elle est habitée par lui. Tour à tour, assurée, drôle, grave, capable de mettre à distance des sentiments trop déstabilisants ou désarçonnée par cet ancien amour qui lui revient de si loin, n’étant sans doute jamais parti, rattrapée par le « et si… » qui colle à l’écriture et à la vie. Et, quand, pressée par les étudiants, elle se livre, avec une grande pudeur, racontant le deuil d’un frère, on pense très fort à Bacri, son compagnon de route décédé, ou à n’importe quel être cher que nous avons nous-mêmes perdu.
Construction intime
Les films « méta » sur le cinéma prennent le risque d’être jugés à l’aune de ce qu’ils disent de leur sujet. Noémie explique comment écrire un bon scénario, déclare que c’est une démarche qui n’est pas sans points communs avec une thérapie. Observer, extrapoler, s’arrêter avant tout développement pour se demander en quoi cette histoire unique peut être universelle. Puis construire les personnages – le plus précisément, le plus intimement possible, en les choisissant au plus près de soi. Enfin, tout oublier pour les laisser libres d’aller jusqu’à « leur point de démence »selonl’expression de Deleuze. Pari réussi pour Le Cours de la vie qui ne parle que de cinéma (convoquant pour la BO, Vladimir Cosma, grand monsieur de l’histoire du septième art) et nous atteint en plein cœur.
ÉLISE PADOVANI
Le Cours de la vie, de Frédéric Sojcher En salle depuis le 10 mai
Que nous reste-t-il, aujourd’hui, de la pensée d’Hannah Arendt ? Si ses textes et réflexions sur la condition humaine, la liberté, la politique et la responsabilité ont inspiré des générations de penseurs et de militants, le théâtre ne s’y est pas si souvent consacré, préférant se concentrer sur la vie pour le moins romanesque de l’autrice. La philosophe, qui soutint sa thèse de doctorat, dédiée à Saint Augustin, au très jeune âge de 22 ans, compte pourtant parmi les penseuses les plus importantes de son siècle. Créée au Festival Off d’Avignon, la pièce mise en scène par Charles Berling a été amplement saluée pour sa capacité à célébrer et mettre en actes cette pensée fondatrice en l’offrant à un public invité à échanger et à débattre. C’est à Bérengère Warluzel que l’on doit cette forme ouverte : la comédienne s’est emparée des textes philosophiques d’Arendt pour en extraire la matière théâtrale, et faire surgir une dialectique plus proche de l’oral. Le spectacle célèbre le désir incompressible de l’autrice pour l’analyse et la compréhension d’un monde aux nombreuses zones d’ombre. La voix d’Arendt se confronte à différents personnages tous incarnés par la brillante comédienne : un journaliste, une écrivaine… Tant d’individus aptes à susciter des répliques, des sursauts de pensée. Mais aussi de poésie, puisque les médiums convoqués – piano, marionnettes conçues par Stéphanie Slimani – interrogent également la notion, fondamentale, d’engagement.
SUZANNE CANESSA
Fragments Du 9 au 13 mai Théâtre des Bernardines, Marseille