samedi 21 février 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
Accueil Blog Page 353

Trois sœurs, siciliennes et prolétaires

0
Misericordia © Masiar Pasquali

Elles sont trois. Femmes, pauvres, très pauvres, à Palerme. Pour survivre, elles cousent le jour et se prostituent la nuit. Pour survivre, et pour élever cet enfant qui leur est arrivé, fils d’une quatrième sœur de misère, morte sous les coups de son homme. L’enfant, mutique, est leur fils à toutes, mères toutes les trois, liées par un lien plus fort que la sororité. 

Le pitch paraît glauque, misérabiliste, noir au possible. Pourtant dès les premières secondes, on est saisi par l’énergie, la force, la générosité de ces femmes du peuple prêtes à tout donner. Victimes des hommes et de la misère sociale, elles ne baissent jamais la tête et sont habitées d’un amour immense, qui les lient entre elles et leur donne une force surnaturelle. Cet amour maternel les transcende, et les rend capables d’une Miséricorde que nul n’exerce envers elles. En italien Mamma sonne comme « m’ama », et la maternité est homophone de l’amour.

Le spectacle est porté par trois comédiennes magnifiques, qui chantent et jouent chacune dans son registre plus ou moins rocailleux. Elles sont accompagnées par un danseur merveilleux, Simone Zambelli, qui incarne l’enfant de tout son corps longiligne et ses yeux tendres.

Comme toujours chez Emma Dante, le rythme est millimétré, les séquences se succèdent dans une gestion de l’émotion parfaite, autour de quelques accessoires, quatre chaises, des jouets qui disent l’enfance et la misère, et comment l’amour permet leur enchantement. L’éclairage, la musique et l’écriture suffisent à franchir les portes du rêve et à dépasser la misère.  

AGNÈS FRESCHEL

Misericordia 
Spectacle en sicilien surtitré en français
7 juin 
Théâtre Liberté, scène nationale de Toulon
chateauvallon-liberte.fr

Mal de mère

0
La fille d'albino Rodrigue © Arc sélection

Nombreuses sont les scènes de retrouvailles, de retour au berceau familial qui marquent l’entrée en matière d’un film. Celle qui nous présente, après une pudique marche à cheval, à La Fille d’Albino Rodrigue,saisit par sa singularité. On y suit les pas timides de la décidément fascinante Gallatéa Bellugi dans une maison étrangement vide. Celle-ci, comprend-on vite, est celle de ses parents mais n’est déjà plus la sienne. Comme son frère – émouvant Matthieu Luci –, Rosemay grandit désormais dans une famille d’accueil, et ne rend visite à ses parents biologiques qu’au fil de rares vacances.

On comprend vite également que, non content d’avoir oublié de venir la chercher à la gare, son père ne semble pas décidé à donner signe de vie, ou à ressurgir pour répondre aux questions qui s’imposent. Pour tenter de le retrouver, ou de comprendre ce qui a pu mener à sa disparition, elle ne se heurte qu’à d’évasives réponses et à de peu éloquents haussements d’épaule de sa mère. Cette mère insondable a les traits et l’ingénue incongruité d’Émilie Dequenne, comédienne somme toute passionnante. La Fille d’Albino Rodrigue ne la scrutera jamais outre-mesure, et ne répondra pas non plus aux questions en suspens comme un polar pur jus. Le fil que le long métrage s’attellera à dérouler, avec délicatesse et pertinence, étant avant tout le développement du beau personnage de Rosemay, qui apprend, notamment au contact de sa famille d’accueil – impeccables Romane Bohringer et Samir Guesmi – à prendre confiance en son propre regard. 

Un retour remarquable

Christine Dory n’avait pas signé de long métrage depuis sa première incursion dans le genre : très remarqué en 2008, Les Inséparables avait séduit par sa finesse et sa profondeur. La Fille d’Albino Rodrigue évolue loin du milieu qui nouait, autour d’addictions en tous genres, l’idylle malheureuse de Marie Vialle et Guillaume Depardieu. La réalisatrice, également scénariste, notamment pour Mathieu Amalric, a pris son temps pour concevoir et tourner ce film beau et troublant, prenant place dans un de ces « vides culturels » que comporte le Grand Est. L’inquiétude s’y fait diffuse, et la violence silencieuse. Le langage y demeure lui aussi opaque. Celui de la mère, percé de mensonges et omissions ordinaires et d’éléments de langage sortis tous droit de récits à l’eau de rose, n’ouvre que sur du vide. La parole, plus rare, de Rosemay, empêchée par ses difficultés d’écriture, se révèle la seule apte à dire l’impensable. 

SUZANNE CANESSA

La Fille d’Albino Rodrigue, de Christine Dory
En salle depuis le 10 mai

Dans l’antichambre de l’irresponsabilité

0
A bright room called day © Pierre Planchenault

« L’histoire ne se répète pas, elle bégaie », aurait dit Karl Marx. En sortant de la représentation de A bright room called day (Une chambre claire nommée jour), on aimerait ne pas y croire. Malheureusement la pièce écrite en 1985 par Tony Kushner, si elle ose un parallèle dérangeant entre l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler dans l’Allemagne des années 1930 et l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis, ne peut que nous convaincre de la permanence du danger nationaliste voire totalitaire. L’auteur d’Angels in America en est d’ailleurs tellement convaincu qu’il a remanié sa pièce pour cette création mise en scène par Catherine Marnas, y intégrant l’épisode plus récent encore de la présidence Trump. Comment une société perçue comme progressiste peut-elle se livrer à un dirigeant extrémiste dans le cadre d’institutions dites démocratiques ? C’est ce glissement vers un régime liberticide qui est observé ici. Un basculement dont les étapes s’enchaînent de la manière la plus sournoise tel un engrenage irréversible vers un autoritarisme qui annihile les droits que l’on pensait inviolables.

D’aveuglement en résignation

Dans le salon d’Agnès, une bande d’ami·es à haut capital culturel et politique – la plupart baignent dans le milieu artistique et se disent proches des idées communistes – sont les témoins impuissants des événements qui entre 1932 et 1933 conduisent à l’avènement du nazisme. L’alcool, l’opium et les chansons égayent leurs soirées, entre insouciance et bonne conscience. En quelques mois, d’aveuglement en résignation, ces intellectuel·les sont mis·es devant le fait accompli. Le pire n’est plus une menace mais l’actualité face à laquelle ils et elles se trouvent désemparé·es, piégé·es. Côté jardin, devant un écran où défilent photographies et chronologie des faits marquants de l’ascension hitlérienne, Zillah, rockeuse libertaire des années Reagan remarquablement incarnée par Sophie Richelieu, assiste au délitement idéologique et moral de la petite troupe berlinoise. Elle sait bien que la bête n’est pas morte mais tombe des nues, et éclate de rire, quand Xillah – piquant Gurshad Shaheman, avatar de l’auteur de la pièce, lui apprend l’élection d’un certain Donald Trump… De cette double voire triple strate narrative surgissent d’autres personnages, rappelant que, malgré la légèreté qui se dégage parfois de l’entre-soi des convives, le cauchemar devient réalité : une femme fantôme que l’on imagine victime du nazisme, la marionnette du Fürher, le diable en personne.

Se risquer à comparer les anciens présidents états-uniens avec le dictateur nazi n’est pas du tout le sujet de A bright room called day. La pièce rappelle d’abord certains errements politiques, que l’on a tendance à oublier, comme le refus des communistes allemands, téléguidés par Moscou, de toute alliance avec une force de gauche non révolutionnaire, en l’occurrence la social-démocratie, pour former une coalition en capacité d’accéder au pouvoir. Mais la force du tandem Kushner/Marnas est de montrer de manière éclatante, et talentueuse, la frontière ténue entre indifférence et complaisance.

LUDOVIC TOMAS

Une chambre claire nommée jour a été joué le 4 mai aux Salins, scène nationale de Martigues et le 16 mai au Liberté, scène nationale de Toulon

Journalisme : le combat du quotidien

0
©G.C.

Le 6 mai, quatre heures durant, la Faculté de droit et sciences politiques a ouvert l’un de ses amphithéâtres au public de l’Université populaire de Marseille-Métropole (Upop), venu rencontrer les lauréats marseillais du prestigieux prix Albert-Londres. Un plateau incomplet, puisque Alice Odiot et Marlène Rabaud n’ont pas pu venir, et quelque peu empêché par des micros défectueux, mais qui n’en a pas moins soulevé des points cruciaux sur le devenir des médias, des journalistes et de l’information.

Vieux dangers et nouvelles menaces

Car au-delà de l’aura des reporters, appuyée sur la légende Albertienne, avec pour antienne sa  définition du journalisme – « porter la plume dans la plaie » –, l’état des lieux n’est pas fameux. On connaît les dérives du secteur : des titres aux mains de milliardaires tirant peu ou prou vers l’extrême droite, des rédactions en sous-effectif, une profession qui se précarise (avec un phénomène révélateur : elle se féminise), un entre-soi culturel, des modèles économiques abîmés par les usages d’Internet… 

À cela s’ajoute une nouvelle menace : l’intelligence artificielle, vérolant une confiance entre les médias et leur audience déjà vermoulue. « J’ai demandé à ChatGPT de raconter Les trois petits cochons à ma façon, rigole Philippe Pujol ; il les a tous rendus toxicomanes ou fait mourir. » L’auteur de Quartier Shit, série d’articles qui lui ont valu le prix en 2014, soupçonne beaucoup de localiers d’y faire appel, « et, précise-t-il, je n’aurais pas été le dernier à l’employer si ça avait existé quand je travaillais pour La Marseillaise ». Heureusement, « l’IA ne peut pas encore aller sur les terrains où les gens ne sont pas faciles à aborder. Si on a les moyens de se déplacer. Le principal problème du métier, c’est vraiment la précarisation ». 

Revenir aux fondamentaux

En effet, c’est bien en quittant les « desk » (bureaux) et en retournant sur le terrain que le journalisme a encore des atouts à faire valoir : revenir aux fondamentaux, prendre le temps de recouper, sourcer, confronter. Aller voir « dans les angles morts de notre société », comme le relève Jean-Robert Viallet, qui se penche en longs métrages documentaires sur les méfaits du capitalisme. Savoir « écouter, se taire, avec humilité », renchérit sa consœur Sophie Nivelle-Cardinale, grande reporter en zones de conflits. Avant d’interpeller le public : « Est-ce que vous êtes toujours prêts à lire, voir, entendre nos récits ? »

Pas évident, en effet, de produire de l’information de qualité quand on n’a pas les moyens de le faire, qu’on n’a que des mauvais choix, entre autocensure et publi-reportage, et que le lecteur, volatil, rendu méfiant par les fake news ou les biais idéologiques des lignes éditoriales, se désintéresse ou s’enferme dans des bulles informationnelles. Mais ce n’est vraiment pas le moment de baisser les bras, souligne Pauline Amiel, directrice de l’École de journalisme et de communication d’Aix-Marseille : « Sans confrontation des opinions, il sera plus difficile de vivre ensemble. On a tous notre responsabilité. Si l’on se contente de copiés-collés en ligne, c’est ce que l’on aura comme presse de demain. On peut se poser collectivement la question de son avenir. » On peut, et on doit : le droit à l’information est fondamental.

GAËLLE CLOAREC

La rencontre Quel avenir pour la presse ? s'est tenue le 6 mai à la Faculté de droit et sciences politiques de Marseille.

Les bonnes ondes de Propagations

0
La Rose des vents, avec Noémie Boutin au violoncelle et Emmanuel Perrodin en cuisine © Pierre Dupraz

Le maître mot de cette édition portée par le GMEM pourrait être celui de « conjugaison ». Rares sont les festivals unissant avec autant de bonheur des domaines tenus pour étranger l’un à l’autre. En témoigne La Rose des vents,concoctée par la violoncelliste Noémie Boutin et l’affable chef cuisinier Emmanuel Perrodin. Où un public attablé sur de belles nappes cirées disposées sur la scène du Zef a pu découvrir et déguster, non sans ravissement, des créations d’Antoine Arnera, Misato Mochizuki, Aurélien Dumont et Oxana Omelchuk pensées autour des deux grands axes de ce spectacle inclassable. La nourriture, et son plat de résistance – la bouillabaisse – et les vents, indispensables à la réussite de n’importe quel plat, et de celui-ci en particulier. Le frottement des cordes s’unit à la voix claire et expressive de la violoncelliste, y dénoue des mots gourmands et joueurs, en contrepoint du récit fort bien mené par le chef. Lorsque le micro vient guetter le crépitement de la soupe qui bout, c’est un son similaire, presque ligetien, qui émane de son instrument polymorphe. En fin de concert, le public déguste une bouillabaisse succulente, concoctée sous l’égide du chef par les élèves du lycée régional hôtelier Jean-Paul Passedat. Une franche réussite. 

Sur les scènes de La Criée, les instrumentistes se sont habilement frottés aux machines. À commencer par le percussionniste Jean Geoffroy, entonnant la partition tout en force de Pierre Jodlowski inspirée du poète Henri Michaux, La Ralentie. Investie, la soprano Clara Meloni s’est plongée dans ce texte traité, il faut bien le dire, avec un peu trop de rudesse pour convaincre. L’union plus joyeuse entre le Quatuor Béla, leur convive Wilhelm Latchoumia et les vielle à roue, orgue de Barbarie et piano mécanique, sobrement titrée Barbarie, avait de quoi davantage convaincre. D’autant plus que les pièces choisies, et en premier lieu celles composée par le violoniste Frédéric Aurier lui-même, s’enchaînent sans temps mort.

Paysages mouvants

Le penchant pour l’immersif et, avec lui, sa capacité à esquisser des paysages tantôt familiers, tantôt franchement déboussolants, fait également de cette édition un temps fort pour la musique de création. On pense évidemment à l’installation de Christian Sébille conçue avec le Collectif Sonopoée et le Cirva, à voir jusqu’au 14 mai au Conservatoire Pierre Barbizet. Où les ampoules en verre de toutes formes et tous genres résonnent, plus de vingt minutes, à différentes vitesses et fréquences, de part et d’autre de la salle Magaud, dont on redécouvre, en la parcourant, l’étrange cartographie. Et aussi aux Métamorphoses du Rhône, scrutées, enregistrées, amplifiées, déformées et concentrées par l’épatante Julie Rousse, et dont les quelques quatre heures aléatoires sont diffusées, également jusqu’au 14 mai, au Studio MOD de la Friche la Belle de Mai. 

La plus pudique pièce Écouter l’Ombre, donnée malheureusement sur une seule représentation au 3bisf, se révèle également particulièrement marquante. Le travail effectué par Anne-Julie Rollet et Anne-Laure Pigache pour ériger, sur des témoignages assez bouleversants de patients atteints de schizophrénie, des envolées sensorielles inédites, a de quoi impressionner. 

SUZANNE CANESSA

Propagations
Jusqu’au 14 mai 
Divers lieux, Marseille et Aix-en-Provence

Le Corbeau plane encore sur Marseille

0

La plume lumineuse du corbeau mythique de Marseille revient sur ses quarante ans de reggae avec un petit bijou de quatre titres inédits. Jo Corbeau et son trio, le célébrissime Trident (Christophe « Badan » Cusin à la basse, Loïc « Kilo » Wostrowsky, batterie et Denis « Rastyron » Thery, claviers et chœurs), offrent ici un reggae superbement orchestré avec de longs passages instrumentaux en improvisation. 

Le premier titre est un hommage au rastafari chanteur et auteur-compositeur principal du groupe de reggae roots Culture, Joseph Hill, dont le Two Sevens Clash inspiré d’une prophétie de Marcus Gravey prédisant la fin du monde connu le 7 juillet 1977 (dans le livre de l’Apocalypse, la « collision des 7 » devait annoncer de terribles bouleversements sur terre, la chute des tyrans et la délivrance des opprimés) a connu un énorme succès. Reprenant son Armageddon war et transcrivant sa prononciation, Armagedéon, Jo Corbeau, après une intro aux couleurs de l’Inde, plonge son reggae dans le « tourbillon dense de Babylone » tandis qu’« un froid glacial s’installe sur la planète ». 

Une poésie méditerranéenne 

« Confusion la plus totale dans les têtes », sans doute, mais le tissage des mots et des formes mélodiques et rythmiques est sans faille et le discours incisif et militant n’a rien perdu de sa verve. Les chiens de garde médiatiques sont épinglés lorsque l’on voit « radio Babylon [qui] manipule tout le monde » et les dérives économiques dites libérales dénoncées avec force : « le pouvoir du fric contrôle la machine ». Le monde ne se referme pas pour autant, la capacité d’empathie et la générosité du groupe marseillais lui font esquisser la silhouette d’une montagne où « l’enfant roi retrouve son sceptre en diamant ». 

Suit un passage tout de délicate légèreté, L’éloge de la folie. Entre Érasme et un clin d’œil au bateau ivre rimbaldien, « la rivière s’est endormie » et les dérives de notre planète sont mises de côté afin de goûter un instant aux bonheurs de la paix, comme lire au soleil L’éloge de la folie, par exemple. U-Mazzeru, en référence au mazzérisme, cette croyance vivace en Corse, qui accorde un don de prophétie funèbre au mazzeru, « le chasseur d’âmes » dont le corps spectral part chasser et tuer des animaux, renoue avec les sources d’inspiration chamaniques du poète marseillais et lui permet de survoler sa ville sous la forme d’oiseau. « Le jaune dans le bleu de la mer » se peuple de rires et de danses, alors que « la flèche de Brahma (a tué) le cœur du démon » dans un reggae qui rend hommage au poète de Toulouse, Claude Nougaro, « tu verras, tu verras, tu verras »… « un voile d’or se (lève) », la poésie de la Méditerranée affleure, chargée de musiques. Bonheurs ! 

MARYVONNE COLOMBANI

Jo corbeau & Le Trident 
(Association Aix’Qui? / La Vieille Montagne)

Un ours bien léché

0

En ces jours de printemps, une nouvelle collection éclot aux éditions Actes Sud. Mondes graphiquesse présente comme « une collection de bande dessinée qui expérimente de nouvelles formes de récits documentaires scientifiques et déploie graphiquement les univers étonnants et méconnus qu’explorent les chercheurs-auteurs. » Un·e scientifique de terrain et un·e illustrateur·trice collaborent étroitement sur chaque titre. Un croisement original pour des albums pleins d’un « gai savoir ». 

Un album élégant 

Ainsi, à la saison où les plantigrades sortent de leurs cavernes après des mois d’hibernation,  l’ours est le premier invité de ces nouveaux mondes graphiques. C’est l’illustrateur Olivier Lavigne qui a eu envie de travailler à partir de l’ouvrage de Rémy Marion, L’Ours, l’autre de l’homme, paru en 2018 dans la collection Mondes sauvages chez le même éditeur. De la rencontre entre l’explorateur de l’Arctique et le dessinateur à l’humour potache est né L’Ours, Petit traité humoristique à l’usage des humains. De fait, dans cet élégant album cartonné, qu’on lit comme on feuilletterait un bloc-notes, un bloc à dessin, ou un peu des deux, on en apprend des choses, sur cet animal qui cohabite avec les humains depuis la préhistoire à travers tout l’hémisphère nord. Sur son mode de vie, son rôle dans la nature, mais également sur les mythologies, les religions, les expressions qui le mettent en scène (entre autres d’où vient le terme journalistique d’« ours »)… En perdant au passage quelques idées reçues. 

Écorner les préjugés des humains sur un de leurs animaux de prédilection (qui n’a pas eu son nounours ?) est un des buts du scientifique Rémy Marion. Les illustrations façon gravure, en noir et blanc, avec leurs vignettes et leurs bulles souvent loufoques et décalées, viennent enfoncer le clou. Olivier Lavigne ne recule devant aucun anachronisme, aucun détournement de slogan, publicitaire ou autre. Et cela donne un petit livre qui fourmille d’informations très sérieuses sur nos amis les ours… sans jamais se prendre au sérieux. 

FRED ROBERT

À noter la parution simultanée dans la même collection de S’il te plaît, dessine-moi un cachalot de Pome Bernos et François Sarano.

L'Ours, Petit traité humoristique à l'usage des humains 
De Olivier Lavigne & Rémy Marion 
Actes Sud, Coll. Mondes graphiques - 20 €

Le duo Parant-Combas s’expose à Arles

0
Vues de l'exposition © Baptiste Bondil - Association du Méjan

Si l’exposition Entre quatre zieux est joyeuse, elle reste néanmoins marquée par deux décès : celui de Jean-Luc Parant, poète, plasticien, performeur, survenu en juillet dernier, à l’âge de 78 ans, et celui de Jean-Paul Capitani, éditeur, co-fondateur d’Actes Sud, le 4 avril dernier, également à 78 ans, et auquel la chapelle Méjan rend hommage. 

Le tandem artistique Parant – Combas est né en 2019 à Anglet, au Centre d’art contemporain de la Villa Beatrix, où Robert Combas avait été invité à travailler et exposer avec Ben, et a proposé que son voisin de Sète Jean-Luc Parant se joigne à eux. Résultat : des papiers de Combas recouverts d’écritures de Parant, des boules de ce dernier en cire cosignées par Ben, et des sculptures anthropomorphes réalisées à six mains. Parant et Combas ont décidé de poursuivre l’aventure : leurs dessins, peintures et installations, réalisées entre 2019 et 2021, ont ensuite été présentées à Paris et à Sète notamment. À Arles, sur les deux niveaux de la chapelle du Méjan, s’y ajoutent de nouvelles œuvres réalisées en 2022, jusqu’au décès du poète. Le parcours est clair : au rez-de-chaussée, dans les alcôves du côté droit, des œuvres de Parant, dans celles du côté gauche, d’autres de Combas, croisement d’œuvres au niveau du chœur. Et au premier étage, les œuvres réalisées ensemble.

Vues de l’exposition © Baptiste Bondil – Association du Méjan

Si loin, si proche

Deux artistes qui, dans leurs pratiques respectives, semblent assez éloignés l’un de l’autre : Combas, c’est de la couleur vive (ici il a décidé de présenter plutôt des œuvres peu colorées « pour laisser la place d’exister aux œuvres de Jean-Luc Parant »), des tableaux grands formats, des figures tout en contours et en traits épais, de la truculence et de la potacherie, dans ses peintures comme dans les quelques lignes qu’il écrit pour accompagner ses titres. Parant, c’est, dans des formats plutôt modestes, du noir et blanc ou des couleurs terre, une obsession métaphysique de la rotondité, de la cire à cacheter noire mêlée à de la filasse, des sculptures de boules vaguement avachies, et des multitudes de lignes d’écritures. On se décourage d’ailleurs assez vite à lire les innombrables lignes des tapuscrits ou manuscrits découpés qui tapissent ses productions plastiques, écrites de la main droite ou de la main gauche, adroitement ou maladroitement, les yeux ouverts ou fermés, en rangs serrés et minuscules, parfois en grand les unes par-dessus les autres, en couleur, orientées dans tous les sens. Elles font vibrer des dessins d’où se détachent des formes pariétales, empreintes de mains ou d’étranges animaux, végétaux, chimères, aux contours enfantins. 

Combas a choisi de faire avec ses peintures un clin d’œil contextuel à la dimension antique d’Arles (Le penseur fatigueur, La tête à gouleLe buste sans tête, Herman et Afrodite…) et un autre à ce lieu qui fut autrefois un dépôt de laine du syndicat des éleveurs de moutons mérinos, avec un Chameau de mai. À l’étage, on est accueilli par la voix de Parant, accompagné du groupe de musique Les Sans Pattes formé par Robert Combas et Lucas Mancione, qui lit son texte Robert dans l’univers, provenant d’une vidéo projetée en boucle dans une petite salle en retrait. Et en présence des œuvres communes, accrochées par séries, thématiques. On devine la jubilation qu’ils ont eu à les réaliser, et finalement ce qui les rapproche : un certain côté art brut, ou singulier, le goût du jeu, un intérêt commun pour le corps, les sens, la chair, et une tendance au all-over, saturation de l’espace, quasiment systématique. On y voit des têtes de totems sur fonds de boules dessinées, ou de toile de jute, des éboulements, des nus féminins aux tenues érotiques, des portraits les yeux ouverts ou fermés, des animaux chimériques, des pièges à poulpes, des vases antiques, des masques recto-verso, et des cadavres exquis. 

MARC VOIRY

Entre quatre zieux
Jusqu’au 4 juin
Chapelle du Méjan, Arles
lemejan.com

Ah ça rira, ça rira 

0
Quarantaines® B. Dupuis

Qu’il soit textuel ou gestuel, grinçant ou burlesque, l’humour constitue la sève du Daki Ling depuis près de vingt ans. Chaque printemps, la petite salle marseillaise de la rue d’Aubagne présente durant Tendance clown l’élite du spectacle comique autour du clown au sens large, souvent issu des arts de la rue. Durant une dizaine de jours, il s’agit ici de piquer des fous rires sans fard, jusque dans l’espace public. Hors les murs, le festival se met au vert en investissant les parcs publics du nord au sud de la ville, sur trois week-ends successifs (parc Billoux le 14 mai dans le 15e arrondissement, Longchamp le 21 mai dans le 1er, puis Bagatelle le 28 mai dans le 8e). 

En ses murs, le Daki Ling accueille sous les voûtes de sa cave de très grands noms, de ceux qui font se gondoler des rangs entiers par la seule force de leur verve. C’est le cas d’Arnaud Aymard, bretteur hors pair du langage et de l’impro, venu présenter successivement au fil des ans ses nombreux avatars, de l’originel Paco chante la paix au plus récent Jean-Noël Mistral, poète du maquis éclos sur les ondes de Radio Nova aux côtés d’Édouard Baer, en passant par Perceval ou encore l’inénarrable Oiseau Bleu et son épopée au long cours. Cette année, place à son dernier-né, un individu spectral post apocalyptique, qui fera à n’en pas douter la part belle aux digressions poético-ludiques parsemées de fulgurances (Spectralex, Sinon ça va, le 20 mai). 

YouGur de Carlo Mô est donné le 27 mai au square Léon Blum et le 28 au parc Bagatelle

Rire métaphysique 

Au fil des jours, les artistes qui se succèdent donnent un aperçu du panel varié que recouvre l’acception du mot clown pour le Daki Ling : beatboxing, marionnettes, théâtre comique ou duo musical, mais aussi solo de magie nouvelle muet et kafkaïen (le 12 mai DispensaBarzotti, The Barnard Loop), ou encore expérience de « cirque scientifique » le 13 mai avecla compagnie Platatá, dont La quatrième hypothèse s’inscrit dans la tendance actuelle des jongleurs à réfléchir sur leur discipline. Ici, Danielo Amaya tente de cerner l’essence du jonglage, en usant de diverses expériences visant à confronter théorie et pratique. Et quand les clowns conservent leur nez rouge vissé au milieu du visage, c’est pour mieux nous parler de l’état du monde, à l’instar des considérations métaphysiques sur l’humanité et ses injonctions paradoxales (compagnie InEX, Le monde d’après nous, le 26 mai) ou encore des réflexions sociétales de Véronique Tuaillon, fidèle elle aussi du Daki Ling, qui soutient chacune de ses créations. Celle qui a enflammé nos zygomatiques, faisant perler larmes de rire et d’émotion en évoquant l’impensable sujet de la perte d’un enfant avec sa précédente création More Aura,revient cette fois nous parler de notre rapport intime à la vieillesse, autour d’un nez noir et de quelques contorsions (Quarantaines, le 27 mai). 

JULIE BORDENAVE

Tendance clown
Jusqu’au 28 mai
Daki Ling et ailleurs, Marseille
dakiling.com 

Le Train Bleu : la culture en première classe 

0
Cabaret Drag Queens & their Kings, le 13 mai au Théâtre des Calanques, à Marseille

Il est rare que des villes parviennent à proposer une manifestation qui met en jeu et en spectacles tant d’opérateurs culturels : Martigues, Port-de-Bouc, Ensuès-la-Redonne, Vitrolles, Istres, Miramas et Marseille, de L’Estaque à la Pointe-Rouge, s’allient pour programmer des artistes de la région. Et proposent aux habitants de chaque ville de voyager à travers une grande variété de paysages côtiers, des cités de l’étang de Berre aux bordures villageoises de la grande ville, avec une variété de propositions artistiques et culturelles, du hip-hop à Messiaen, du théâtre à la danse et au banquet partagé. 

Le train sifflera six fois

Car monter à bord du Train Bleu, ce n’est pas seulement aller au spectacle. Chacun des six parcours est un voyage : il faut prendre le train dans la gare de sa ville, pour se rendre, à prix doux, vers les salles du territoire. La SNCF est partenaire et offre la carte Zou !, ce qui permet de redécouvrir des lignes et les itinéraires ferroviaires de la Côte Bleue. Des navettes ou des trains ramènent le public dans les gares de départ après les spectacles, et on va même jusqu’à la Pointe-Rouge en bateau !

La traversée fait partie de la proposition, tout comme les repas. Des balades à pied commentées pour comprendre les paysages, des festins partagés aux saveurs du sud, se déclinent en six journées durant deux semaines. Ce qui instaure une relation particulière entre les spectateurs, qui vivent des journées ensemble, échangent sur les propositions, découvrent des salles de spectacles inconnues, et créent des liens, tour à tour hôtes dans leur ville ou invités chez leurs voisins.  

Balade et pique-nique à Vitrolles le 20 mai © Ville de Vitrolles

Au programme

Vendredi 12 mai : cela commence forcément aux Salins, scène nationale de Martigues, initiateur et coordinateur du Train Bleu. Il faudra que tu m’aimes le jour où j’aimerais pour la première fois sans toi expose un conflit de famille, autour d’un anniversaire qui se répète, dégénère, s’accélère, se décale. Le texte d’Alexandra Sismondi, et sa mise en scène (Compagnie Vertiges, Toulon), sont d’une remarquable efficacité. La soirée se poursuit par un banquet musical sur la terrasse, compris dans le prix du billet.

Samedi 13 mai : rendez-vous à Marseille, en gare d’Arenc, pour des balades avec le Bureau des Guides : Nicolas Memain, urbaniste mutin, Nathalie Cazals anthropologue militante, et Yoann Thubin, vidéaste botaniste, proposent des parcours différents, au choix…  La navette maritime conduira ensuite les marcheurs vers la Pointe-Rouge et le Théâtre des Calanques pour un repas chez les Nonos, suivi d’un cabaret Drag Queens & Their Kings, pour six acteurs chanteurs, dont deux lyriques. 

Dimanche 14 mai : c’est Scènes & Cinés qui rend le relais, pour une journée hip-hop entre Miramas et Istres, concoctée par Kader Attou. Les trois spectacles sont au cœur des interrogations du hip-hop d’aujourd’hui, entre krump, récit de vie, place des femmes et du couple. Accueil café le matin, pique-nique au bord de l’étang, et block party pour finir la journée avec la compagnie Burnout.

Jeudi 18 mai : Ex Nihilo attendra le public en gare de Martigues, pour une balade dansée entre mer et étang sur le sentier des Arnettes, avant une Brasucade (un festin de moules braisées !) à Carro, puis direction Port-de-Bouc pour un spectacle offert par le théâtre Le Sémaphore : dans Nenna, Morgane Olivier raconte l’histoire de sa grand-mère algérienne, les relations entre deux pays et trois générations de femmes.

Samedi 20 mai : Étape à Vitrolles. La direction de la culture de la Ville propose une promenade sur les rives de l’étang avec les conteurs Fanny Dekkari et Nestor Mabiala. Un parcours familial et facile, ponctué de contes d’Orient et de Méditerranée, suivi d’un pique-nique gastronomique concocté par le chef martégal Fabien Morreale. 

Dimanche 21 mai : Musiques ! Concert autour d’Olivier Messiaen à L’Estaque, au PIC de l’Ensemble Télémaque. Le sublime Quatuor pour la fin des temps sera précédé de pièces de Debussy, et suivi par une pièce de Qigang Chen qui s’inscrit dans sa filiation. Puis on dépasse la dernière calanque marseillaise pour aller vers celle de la Redonne. Le théâtre Le Cadran programme la chanteuse Makéda Manne, qui conclura la manifestation avec son gospel blues très seventies. Pas si éloigné harmoniquement de Messiaen…

AGNÈS FRESCHEL

Le Train Bleu
Du 12 au 21 mai
Divers lieux entre 
Marseille et Miramas
letrainbleu.net