lundi 6 juillet 2026
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Derrière l’armure

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Sergent major EISMAYER_Still © Golden-Girls-Film

Primé à la Mostra, récompensé par l’Académie du Cinéma autrichien, sélectionné dans de nombreux festivals LGBTI, Sergent Major Eismayer, de David Wagner, est somme toute une comédie romantique des plus classiques. Schéma canonique : C. rencontre M.. Attraction réprimée puis avouée. Crise, épreuves. Résolution heureuse… et ils se marièrent… Sauf que les protagonistes sont des soldats de l’armée autrichienne : l’austère major Charles Eismayer (Gérard Liebmann), redoutable instructeur d’âge mûr aux méthodes dignes de Full Metal Jacket, et Mario Falak (Luka Dimić) une jeune recrue homo et tschusch (terme péjoratif pour désigner un ex-yougoslave. Sauf que ça se passe dans une caserne autrichienne, non moins austère, temple du surpassement viril et pas vraiment gay-friendly. Sauf que le scénario « s’inspire d’une histoire vraie ».

Deux générations

Le réalisateur dit avoir été captivé par cette histoire, jamais adaptée au cinéma, intime et exemplaire qui sape les idées toujours chevillées dans l’esprit de beaucoup, sur la masculinité et la normalité. Un « vrai » homme a femme, enfant, sait se battre, a « des couilles ». Charles, depuis sa petite enfance sous le poids du désaveu paternel, cherche à se conformer à ce modèle, devenant la caricature de l’autoritarisme militaire, se rendant malheureux et rendant malheureuse la femme qu’il a épousée. Personnalité fragmentée entre l’officier hurlant sur ses élèves, le père aimant, à la voix douce, le mari muet et l’amant clandestin assouvissant ses désirs à la hâte. Mario sera un bouleversement pour lui : jeune, rebelle, répondant avec arrogance au racisme et à l’homophobie, assumant son orientation et se faisant accepter de tous, par son courage, son intransigeance et sa sincérité. Deux façons opposées de vivre son homosexualité, deux générations aussi. Les méthodes musclées du major instructeur ne sont plus de mise, lui rappelle son supérieur, le capitaine Karnaval. L’homophobie, non plus. Même si l’institution reste rétive – « un homo à l’armée c’est comme un prof pédophile » ronchonne un de ses collègues, Eismayer est un dinosaure. Peu sympathique.

David Wagner filme avec une rigueur toute militaire cette relation laissant parfois exploser l’émotion. Joue habilement du flou et du net. La caméra mobile, reste stable et précise captant au plus près le corps des hommes. Ou explore méthodiquement les lieux particulièrement prégnants. La caserne et son architecture rigide, l’appartement bourgeois du Major et les zones d’entrainement dans la forêt alpine. Une forêt symbolique, qui revient, récurrente, autour et à l’intérieur d’une maison en ruines sur laquelle tombe la neige. Pas celle des contes de fée. Bien que la fin en soit digne : « Il se pourrait qu’il y ait la place pour deux pédales dans l’armée autrichienne » conclut Mario.

ELISE PADOVANI

Sergent Major Eismayer, de David Wagner
Sorti le 13 décembre

Le Département fête Noël en chansons 

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Noel créole © Fred Bouteille

L’édition 2023 propose à sept formations de nous inviter à un voyage autour du monde dans l’esprit de Noël. Les différents groupes, tous composés de musiciens issus ou vivant dans le département ou la Corse et dont les noms sont déjà bien connus des afficionados des scènes de la région. 

Créations originales

Les Voix Animées ont déjà inauguré les festivités lundi 4 décembre avec leur humour et leur répertoire qui ne dédaigne pas taquiner la chanson populaire. Le Minimum Ensemble, collectif réuni par Martin Mey en 2020, mêle folk et modernité dans une série de tableautins évoquant les paysages de Noël avec Les dits sont de là. Cette création s’attachera aux moments de l’hiver, aux ciels de neige, aux instants de fête que l’on peut apercevoir de l’autre côté des fenêtres éclairées. Sammy Decoster, Marilou Gerard, Capucine Trotobas joindront leurs voix à celle de Martin Mey et, lors du « grand concert » à celles de Marion Rampal, Lonny, Fred Nevché et Lina Marcela Lopez. 

Voyages outre-Atlantique

La Clique Production présente deux concerts qui nous entraînent au-delà de l’océan. Célébration de la Navidad Negra au Pérou grâce à Elisabet Gomez Cabrera, Simon Bolzinger, Paul Llinares, Andrea Meijas, Alberto Bazan Talge, Tommy Jégu additionnés du Chœur Calle Sol dirigé par Patricia Gajardo, de Rodolfo Muñoz et des danseurs Mercedes Latina et Luis Panduro Estela pour le « grand concert ».  Après les chants traditionnels péruviens c’est aux traditions de l’Amérique du Nord que nous serons conviés avec le Gospel de Joël Rhino et Pascal Versini qui ont rassemblé autour des thèmes de la fin de l’année Magali Ponsada (soprano), Sandrine Garcia (mezzo), Audrey Rasoamanana (alto), Sibongile Mbambo « Bongi » (contre alto), Frédéric Camprasse (baryton), David Bardy (ténor), voix soutenues par l’orgue de Franck Lamiot et la batterie de Jessy Rakotomanga. Leur « grand concert » invitera le Chœur TGGG sous la houlette de Latonius. Les Caraïbes quant à elles sont représentées par la Compagnie du Bayou. Le fameux Gwo Ka (ce tambour fabriqué par les esclaves à partir d’un « gros-quart », tonneau transporté sur les navires), sera joué par le grand chanteur créole Thierry Galand, sollicité par les huit musiciens de Souvnans (Alexandra Satger, Wilda Philippe, Pierre Mougne, Olivier Boyer, Romain Morello, Wim Welker, Djamel Taouacht, Sylvain Terminiello) dans leur exploration des « chanté nwel » des Antilles. Un hymne à la joie que rejoindra pour le « grand concert » la Chorale Afrimayé.

Méditerranée universelle

Le chant corse ne se résume pas à la polyphonie ! Certes, mise en avant lors du grand mouvement du Riacquistu, cette réappropriation de la langue et la culture corses, cette forme musicale qui comprend la fameuse paghjella, classée au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2009 par le comité de sauvegarde de l’Unesco, est devenue un symbole du « chant corse ». Il ne faut pas oublier cependant les merveilles de la monodie, elle aussi traditionnelle en Corse. Le groupe I Messageri, fondé par les frères Andreani en 1996 (Fabrice, chant, guitare, cetera et Jean-Michel, chant) s’est emparé de cet univers musical, le relie aux rythmes actuels et à la world music. Les accompagnent Jean-Paul Colombani, Ghjaseppu Mambrini et Michel Tomei. La compagnie Rassegna qui sait si bien relier les rives de la Méditerranée grâce à ses musiciens hors pair qui, chacun, apportent des tonalités différentes, Bruno Allari, Fouad Didi, Carine Lotta, Sylvie Paz, Julian Babou, Hassan Boukerrou, Isabelle Courroy. Noël est alors vécu comme le temps des retrouvailles lors d’un « festin musical » bouleversant de sensibilité et de joie auquel s’ajouteront les chants et tambours de Cesar Maltina au « grand concert ». 

MARYVONNE COLOMBANI

La tournée des chants de Noël
Jusqu’au 22 décembre
Divers lieux, département des Bouches-du-Rhône 
departement13.fr

Populaire, le Mucem ?

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Empêchée de récit, je fais des histoires. Miss.Tic. 2012. Paris, France. Peinture à la bombe et au pochoir sur bois © MISS TIC - Adagp _ Paris, 2023, photo © Mucem _ Marianne Kuhn

Lors de la conférence de presse annonçant les 10 ans du musée dont il prenait la présidence, en mai dernier, Pierre-Olivier Costa déplorait une sur-représentation dans son public des CSP+, révélatrice d’importantes barrières culturelles. Pour attirer d’autres visiteurs, moins familiers des cimaises, il mise sur « la force émotionnelle de sa collection » – une position d’ailleurs dénoncée par des salariés du Mucem dans une lettre qui lui est adressée [lire notre édito]. Le Mucem est l’héritier du Musée national des Arts et Traditions populaires, fonds auquel s’ajoutent le pan européen du Musée de l’Homme, et les acquisitions réalisées depuis le début des années 2000 dans l’aire méditerranéenne. Sa nouvelle exposition permanente, Populaire ?, s’appuie sur les étonnants trésors des réserves, qui en disent autant sur la société dans laquelle ils ont été produits que sur notre contexte contemporain, en quête désespérée de sens. On fait toujours bien de puiser dans l’histoire pour cela, avec humilité, curiosité, et c’est ce qu’a entrepris l’équipe de conservation, autour d’Émilie Girard, directrice scientifique.

GAËLLE CLOAREC

Lisez notre article sur cette exposition

Populaire ?
À partir du 13 décembre
Mucem, Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org

Les danses projetées de Charmatz 

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Vue de l'exposition ©Photos Laurent Lecat_Frac Sud

Ouverte le 8 décembre jusqu’au 24 mars prochain, l’exposition Boris Charmatz – Danses gâchées dans l’herbe s’inscrit elle aussi dans le projet Faire société avec lequel Muriel Enjalran est arrivée à la direction du Frac Sud en 2020 : accompagner l’intérêt renouvelé des artistes pour les liens art et société. Des liens que le danseur et chorégraphe Boris Charmatz, tout juste cinquantenaire, représentant éminent de ce qui a été appelé « la non-danse » (en opposition à la danse « virtuose ») ou « la danse plasticienne » (par ses rapprochements avec les concepts et dispositifs de l’art contemporain), directeur depuis l’été 2022 du Tanztheater de Pina Bausch à Wuppertal, interroge depuis longtemps à travers sa pratique de danseur et de chorégraphe. Notamment avec le « Musée de la danse » projet qu’il a mené de 2009 à 2018 depuis le CCN de Rennes, travaillant sur les paradoxes de conservation et de transmission d’un art vivant. Mais Danses gâchées dans l’herbe n’est pas une rétrospective de son travail, même si évidemment on en trouve de larges échos : l’exposition est uniquement constituée de six films.

Films-œuvres

Six films qui sont revendiqués comme des films-œuvres, car même s’ils convoquent des chorégraphies ayant existées en tant que spectacles, la danse et les situations dans lesquelles elle s’est déroulée ont été retravaillées spécifiquement pour chaque film. Dans la salle d’exposition du Frac, ils sont projetés dans la pénombre sur de larges et solides cimaises posées au sol. Disparates ouvre la danse, film de 1999, le plus ancien, tourné à Dieppe (bar, pont tournant, friche, piscine, plage…) par César Vayssié, d’après le solo Les Disparates, proposant des « états de danse » éclatés, créé 5 ans plus tôt. 

Vue de l’exposition © Photos Laurent Lecat_Frac Sud

Derrière, on découvre quatre autres films, répartis de chaque côté d’un espace dont le centre est occupé par deux bancs. Ceux signés par Boris Charmatz et César Vayssié ont été réalisés à partir de la pièce Levée des conflits (2010), chorégraphie pour 24 danseurs et 25 gestes pendant 1h40, gestes qui, à l’origine, glissent imperceptiblement d’un danseur à l’autre. Il s’agit de Levée (14mn – 2014) dansée sur un terril filmé depuis un hélicoptère qui déclenche, en se rapprochant des danseurs, une tempête de déchets de charbon, de pierres, et de poussière. Et de Danse gâchées dans l’herbe (16mn – 2023) où les mêmes « matériaux chorégraphiques » sont dansés de nuit sur un terre-plein d’herbes folles par Marion Barbeau, première danseuse du ballet de l’Opéra de Paris. De l’autre côté, deux films réalisés par Boris Charmatz et Aldo Lee : étrangler le temps (34mn – 2021) d’après la pièce éponyme conçue et interprétée par le chorégraphe avec Emmanuelle Huyn en 2009, un extrait dansé de façon très ralentie, filmé de nuit au Grand Palais, de « Trois boléros » d’Odile Duboc. Et Une lente introduction (24 mn – 2007) d’après Herses, chorégraphie de 1997, cinq danseurs nus, dans le noir et le silence, interrogeant-explorant en corps, en mouvements et en danse le couple et le collectif. Enfin, à l’étage, le film Transept (55 mn – 2023), co-produit par le Frac Sud, projeté sur l’écran de la salle du plateau expérimental, montre la performance impressionnante, dansée et sifflée en même temps, de Boris Charmatz, imaginée à partir de Somnole, présentée au Festival de Marseille en 2022, rejouée ici dans l’église gothique de Saint-Eustache de Paris.

MARC VOIRY

Boris Charmatz - Danses gâchées dans l’herbe
Jusqu’au 24 mars
Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Marseille 
fracsud.org

Ça danse à Monaco

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Sol Invictus © Nathalie Sternalski

Les compagnies DK-Bel et 6eSens reprennent l’expression que tout spectateur a prononcée  C’est beau ! et s’interrogent sur la signification de cette notion, ses implications émotionnelles, sa portée individuelle et collective. Y a-t-il quelque chose d’universel dans le terme « beau » ? Le spectacle met en scène des danseurs avec et sans handicap, sur des chorégraphies de Cécile Martinez et Sophie Bulbulyan. La volonté de donner aux corps quel que soit leur état la grâce de dire, relève d’une conscience pleine de l’humanité. C’est, véritablement, beau…

La nouvelle création d’Hervé Koubi, Sol Invictus, « célèbre les liens qui nous unissent, ceux de la vie, enchevêtrés au cycle des saisons » afin de « renaître et retrouver alors l’enfance, (et) redevenir cet enfant émerveillé par la découverte du monde et du mystère de la Vie » explique le chorégraphe qui conjugue avec virtuosité les grammaires hip-hop, contemporaines et classique. Il y est question d’élan, de dépassement, d’amour inconditionnel pour la danse. Le mouvement est autant le lieu que l’expression de la vie. Les musiques arrangées par Guillaume Gabriel naviguent entre Mikael Karlsson, Maxime Bodson, Steve Reich et  Beethoven. Le programme des fêtes se poursuivra avec la création de Jean-Christophe Maillot le 20 décembre. 

MARYVONNE COLOMBANI

C’est Beau !
14 décembre

Sol Invictus
15 et 16 décembre
Grimaldi Forum, Monaco 
balletsdemontecarlo.com

Pour un Noël Gipsy 

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O Sole Mio © X-DR

Soucieux des publics empêchés, Les Théâtres (qui regroupent le Grand Théâtre de Provence, le Gymnase, Jeu de Paume…) mènent de nombreuses actions permettant à ceux qui ne peuvent se déplacer d’accéder malgré tout aux spectacles. Sortir des salles des deux grandes villes de la Métropole pour essaimer ailleurs fait partie des divers dispositifs imaginés. Aussi, c’est avec enthousiasme que la suggestion du « ténor Gipsy », Joseph Gautier a été retenue et mise en œuvre. Le parcours du musicien est atypique : la légende veut que le jeune garçon travaillât dès l’âge de quatorze ans sur des chantiers dans le secteur du bâtiment, ce qui ne l’empêchait pas de chanter de tout son cœur ; le hasard fit passer le leader d’un groupe Gipsy à proximité du gamin chantant ; il le prendra sous son aile. Sa voix accompagnera les musiciens du monde entier comme Charles Aznavour ou Serge Lama. Une nouvelle rencontre, vingt-cinq ans plus tard, conduira au premier album solo du musicien, Gipsy Belcanto en 2020. La voix de ténor de Joseph Gautier se glisse avec la même aisance dans les airs Gipsy que dans les grands morceaux d’opéra, créant des ponts entre les musiques dites « populaires » et celles présentées comme « savantes ». Son Ave Maria Tour convoque les chansons Gipsy des fêtes de fin d’année accompagnées de deux guitares. Virtuosité, communion musicale et enchantements au programme !

MARYVONNE COLOMBANI

Ave Maria Tour
Du 13 au 17 décembre
À Marseille, Istres, Aubagne,
Mimet, Cereyste…
lestheatres.net

Vive les intellectuels et la complexité !

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Alors que les moyens alloués à la médiation culturelle et à l’éducation populaire se sont réduits comme peau de chagrin, le reproche d’élitisme surgit de plus en plus fréquemment dans les conversations autour de l’offre culturelle. Elle serait adressée à des publics trop âgés, trop profs, trop blancs.

Qu’est-ce à dire ?

Il y a 135 ans un jeune homme de 15 ans écrivait Ubu Roi, parodie d’un Hamlet roturier qui s’empare du pouvoir, des phynances et plonge son pays dans la merdre. Les Ubu depuis ont fleuri jusque dans les démocraties, élus par des peuples qui préfèrent leurs excès destructeurs à l’élaboration progressive du bien commun.

Depuis l’avènement de la République s’opposent à ces Ubu, ces Caligula, les poètes et intellectuels. Puis le peuple, qu’ils éclairent souvent. L’élite intellectuelle, contrairement à l’élite économique, a longtemps accompagné, voire guidé et précédé, la dénonciation de l’esclavage et de l’impérialisme, les luttes décoloniales, les féminismes, le combat contre la pauvreté…

Mais dans une société où la chaîne C8 tient lieu de baromètre et où les medias sont aux mains de quelques grandes fortunes très à droite, les professions intellectuelles sont isolées et accusées de wokisme, remplacées à la Une des journaux par les stars du Paf, et par les influenceurs dans les consciences. Les Ubu n’ont plus besoin de la force des armes pour s’emparer du pouvoir, notre « temps de cerveau disponible » étant, depuis la privatisation des médias de masse, entièrement entre leurs mains. 

Il reste dans notre pays quelques lieux où la résistance est possible : les médias indépendants, l’université, la plupart des lieux culturels. Pour s’en emparer et conserver le pouvoir les Ubu, les Berlusconi, les Trump, n’ont plus besoin d’autodafé : ils les achètent ou les mettent en doute. La tâche est facile : les intellectuels adeptes de l’autocritique, culpabilisés quand ils viennent des élites économiques, et aussi quand ils sont transfuges de classe, offrent peu de résistance au reproche d’élitisme.

Certains, pourtant, ne sont pas dupes. Dans une lettre ouverte à leur Président Pierre Olivier Costa, en fonction depuis un an, une partie de personnel du Mucem écrit : « Nous regrettons amèrement que […] la richesse apportée à notre établissement par le monde de la recherche et de la création soit jugée élitiste. » Au delà de la souffrance au travail, qui n’est pas une nouveauté au Mucem, les conservateurs redoutent la perte de sens progressive de cet établissement d’État, son recentrage sur l’héritage du musée des arts et traditions populaires. Décentralisé à Marseille, le Mucem est aussi, surtout, le musée de la Méditerranée, avec ses conflits, ses exils, ses cultures plurielles. Sa complexité, qu’il ne suffit pas d’amoindrir pour qu’elle disparaisse.

AGNÈS FRESCHEL

Chuter et… rebondir

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Chuter, et rebondir

Blackbird Blackbird Blackberry, le troisième long-métrage de la Géorgienne Elene Naveriani présente l’histoire d’une femme, forte et vulnérable, qui s’affranchit de sa condition

Tout commence par une rencontre : une femme qui cueille des mûres, près d’un ravin, entend le chant d’un merle et, captivée par l’oiseau, glisse… Elle s’accroche, lutte pour ne pas mourir. Etero (Eka Chavleishvili), cette femme d’une cinquantaine d’années vit seule et tient, dans un petit tillage de Géorgie, une boutique « rien que pour vous, beauté et confort ». Sa vie n’est pas des plus épanouies dans ce village traditionnel où les femmes doivent se marier et élever des enfants pour « servir le pays », comme le lui rappellent ses voisines, la regardant avec un mélange de curiosité, de pitié et de dérision. Mais ce moment où elle a frôlé la mort change tout pour elle. Elle est troublée par  Murman (Temiko Chinchinadze), un livreur.

Cœur tendre

Elle, encore vierge à 48 ans, découvre le plaisir, le contact des corps, la sensualité. « Je n’ai pas fait ça parce que j’avais peur de quelque chose, mais en fait, j’en ai besoin » s’avoue-t-elle. Une histoire de désir et d’amour caché, d’une grande tendresse, filmée avec pudeur et sensualité. Murman et Etero se retrouvent dans les bois, à l’hôtel, dans les lieux où cet homme au cœur tendre venait enfant… jusqu’au moment où il lui annonce qu’il va prendre la route vers la Turquie pour gagner plus d’argent. Grande est la tristesse de cette femme qui vient de découvrir l’amour mais qui sait ce qu’elle veut au plus profond d’elle même. « Je veux être seule, faire ce que je veux, quand je veux, comme je veux » lui dira-telle plus tard alors qu’il lui propose de l’emmener au bout de la terre…

Inspiré par un roman de Tamta Melashvili, le troisième long métrage de la géorgienne Elene Naveriani, Blackbird Blackbird Blackberry est un film très fort dont les images en rouge, rouille, terre cuite, contrastant avec le vert, superbement cadrées et éclairées par la directrice de la photo Agnesh Pakozdi, restent longtemps en mémoire. Eka Chavleishvili incarne avec force et délicatesse cette femme, forte et vulnérable à la fois, qui aspire à la liberté et s’affranchit du rôle prédéterminé attribué aux femmes dans la société. Une interprétation qui lui a valu le Prix de la meilleure actrice au festival de Sarajevo.

ANNIE GAVA

Film présenté à la Quinzaine des Cinéastes 2023

Blackbird Blackbird Blackberry, d’Elene Naveriani
En salles le 13 décembre

Les travaux et les jours

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Copyright Norte Distribution

Légua est un village au nord de Portugal. Et le film, qui prend ce toponyme pour titre, s’y déroulera intégralement. Dans la vallée paradisiaque, où il se niche, gardée par l’effraie blanche, la société archaïque rurale se dissout. Les propriétaires terriens perçoivent encore le fermage de leurs métayers mais vivent loin de là. Les familles émigrent, faute de travail. Les enfants font leurs études dans les villes qu’ils jugent plus attractives, et s’y installent. Les rapports maîtres-serviteurs sacralisés par un catholicisme de soumission deviennent intolérables.

Emília (Fátima Soares), vieille bigote revêche fait partie de l’ancien monde. Elle s’occupe (on le devine, depuis bien longtemps) de l’entretien d’une grande demeure bourgeoise où elle habite, cantonnée dans l’espace modeste qui lui est réservé. Fidèle et respectueuse malgré l’évident mépris de classe dont elle est victime. Son allégeance, intériorisée, ne se fissurera qu’à l’ultime fin de sa vie par une transgression sacrilège : boire dans la tasse préférée de Madame !

Mutations

Elle doit à tout moment pouvoir accueillir ses patrons qui ne viennent plus guère. Dans cette maison désertée, symbole d’un passé révolu, elle fait les lits, range, époussette les vieux cadres photos, astique les verres et les robinets, lustre les buffets lourdement ouvragés, aidée par Ana (Carla Maciel), une belle quinquagénaire sur le point d’émigrer avec son mari et sa fille Mònica (Vitória Nogueira da Silva). Emília, Ana, sa fille : trois générations de femmes. Anna écartelée entre sa propre histoire qui la pousse à partir et une dette morale (dont on ne saura pas grand chose) qui l’attache à Légua et à Emilía. Entre ce territoire qui est le sien et cet ailleurs de possibles qu’elle désire et auquel sa fille, impatiente, aspire.

Les chiens, les poules, la cuisine, le jardin, les champs : le réalisateur et la réalisatrice s’attardent aux gestes quotidiens qui filent les jours. Ils montrent les corps à l’œuvre. Celui d’Anna, mince, sec, musclé. Dans l’amour, le travail, le plaisir, le soin altruiste. Celui d’Emília, malade, dépendant, résistant jusqu’à ses ultimes forces. Un regard sensible, pudique et cru, qui saisit avec une force tranquille, tout à la fois, la permanence du cycle naturel des saisons, la boucle des existences et la mutation sociale, économique, politique du monde qui va.

ÉLISE PADOVANI

Légua, de Filipa Reis et Joāo Miller Guerra
En salles le 13 décembre
Film présenté à la Quinzaine des cinéastes 2023

« La survie de la gentillesse » : un plein de désespoir

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Copyright: Triptych Pictures and Vertigo Productions

Une scène de massacre avec des figurines ouvre La Survie de la gentillesse de Rolf de Heer qui concourait pour l’Ours d’Or à la 73e Berlinale. Des soldats achèvent des villageois noirs cadrés de près; on entend des « oh » et des « ah » d’admiration sous les masques à gaz militaires de ceux qu’on découvre, la caméra s’éloignant, autour d’un énorme gâteau paré de cette boucherie qu’on imagine sucrée. Après ce sinistre festin, quelques miliciens transportent une cage cadenassée emprisonnant une femme noire dans le désert et l’y abandonnent.

On est dans un lieu et un temps indéterminés. Une maladie mystérieuse oblige les êtres humains à porter des masques respiratoires. Les Blancs pourchassent les Noirs, les encagent, les tuent ou les utilisent comme esclaves. Villes et villages ont été désertés, c’est un pays fantôme, post-apocalyptique, que la prisonnière, animée d’un instinct de survie, parcourt après s’être libérée.

On ne saura rien d’elle. Le générique la nomme Black Woman. Elle porte, concentrés en elle, des siècles d’oppression. Le film suivra son périple du désert à la montagne, de la montagne au désert. Une route, sans destination, comme celle de Cormac McCarthy, mais jalonnée de rencontres ou de haltes. Un squelette qui lui fournit ses premiers vêtements, un vieil homme contaminé avec lequel elle échange de l’eau contre de bonnes chaussures, un fossoyeur ensevelissant les cadavres disséminés, des mannequins dans un musée historique local où elle s’équipe, un homme blanc agonisant près d’un canyon et une femme terrifiée, des pendus, des fuyards.

Une image entêtante

La gentillesse annoncée par le titre du film se perçoit d’abord comme une antiphrase jusqu’à ce qu’elle croise Brown Boy et Brown Girl, un frère et une sœur dont on ne saura rien non plus, si ce n’est qu’ils fuient eux aussi l’ethnocide des dominants. Avec eux, elle nouera, sans mots ni effusion, une relation humaine, solidaire, amicale, comme si ce sentiment même au cœur d’un enfer ne pouvait mourir tout à fait. 

Rolf de Heer raconte que ce scénario est né d’une image entêtante s’accrochant à son esprit, une image qui donnera le départ de son film: il voit son ami Peter Djigirr, interprète dans plusieurs de ses films, enfermé dans une cage sur une remorque au milieu d’un désert. L’expérience de la pandémie a cristallisé le projet ainsi que les actions de la branche australienne de BLM (Black Lives Matter) contre le racisme. Une équipée commando dans l’usine monstrueuse qui zombifie les Noirs et crache son poison de fumée sur la terre, évoque cet activisme militant contre un capitalisme létal. 

Sur une partition d’Anna Liebzeit, utilisant les bruits ambiants, la caméra de Maxx Corkindale balaie le désert australien en panoramique, se détache du sol craquelé en vue aérienne ou saisit en macro de terribles fourmis rouges s’extrayant des failles de terre séchée. Elle traverse les rues désertes des villes mortes, s’enfonce dans les canyons de Tasmanie, s’attarde au bord d’un lac paradisiaque. Des lieux archétypaux. Mwajemi Hussein, venue en Australie en tant que réfugiée de la République du Congo, non professionnelle, incarne dans son mutisme et la densité de son corps une Black Woman qui crève l’écran. 

La Survie de la gentillesse est une fable minimaliste quasiment sans dialogue, d’une beauté plastique sidérante, qui utilise les codes du cinéma de science fiction voire du western pour atteindre à l’épure. Une fable qui malgré quelques touches d’humour et un titre qui se voudrait optimiste, reste désespérée. 

ÉLISE PADOVANI

La survie de la gentillesse, de Rolf de Heer

En salles le 13 décembre