Youssef Salem a du succès est le deuxième long-métrage réalisé par Baya Kasmi après Je suis à vous tout de suite en 2015. La complice, à la ville comme à l’écriture, de Michel Leclerc, était déjà à l’origine du grand succès critique et public du Nom des gens. Peu de choses séparaient alors la Bahia extravertie, sensuelle et opiniâtre de sa créatrice ; tout comme de nombreux traits prêtés à Hanna, dont la névrose de gentillesse cachait un profond traumatisme, rapprochaient de nouveau l’héroïne de Je suis à vous tout de suite de sa réalisatrice.
Une révélation Ici encore, l’apparente légèreté du propos, l’enchaînement de répliques bien senties et l’abattage des comédiens adoucissent sans la dénaturer une certaine mélancolie, voire même une véritable inquiétude. Celle, peut-être, de se voir qualifier de « collabeur » pour sa représentation burlesque d’une famille d’immigrés et d’enfants d’immigrés ? C’est en effet ce reproche qu’essuiera lors d’une émission télévisée Youssef Salem, écrivain campé avec conviction et sensibilité par Ramzy Bedia, lorsque paraît son roman Le choc toxique, directement inspiré de sa famille et des tabous qu’elle a érigés, entre autres, autour de la sexualité. Il faut dire que ni l’autrice réelle, ni l’auteur fictif, n’y vont avec le dos de la cuiller dans leur dépiction d’une sexualité réprimée mais aussi dans le refoulement de toute pulsion de révolte.
Et c’est finalement moins du regard extérieur, ou de celui d’une communauté, que Youssef Salem a du succès semble se soucier, que de celui du simple cercle familial. En lice pour le Goncourt, à la grande joie de l’agent littéraire de Youssef – formidable Noémie Lvovsky – son roman court le risque inconsidéré de tomber entre les mains de ses parents. Et de leur révéler les secrets que leur cachent non seulement Youssef, mais également sa sœur homosexuelle, ou encore sa cadette au caractère bien trempé. C’est sans doute dans ce rôle bref mais porteur d’espoir et de renouveau que l’on rencontre la révélation du film : Melha Bedia, petite sœur de Ramzy, qui lui tient la dragée haute dans des échanges hilarants de bout en bout.
SUZANNE CANESSA
Youssef Salem a du succès, de Baya Kasmi En salle depuis le 18 janvier
À travers le récit d’une passion adolescente, Laurence Cossé dessine en filigrane le portrait d’une génération, celle des années 1960, et d’une société française qui voit émerger des modes de vie dissemblables. Éducation, logement, études, activités, lectures, choix du missel (!)… tout ou presque sépare sa famille de celle de sa bien-aimée : l’une est brouillonne et agitée, l’autre est rangée et élégante. Seule leur passion commune pour la littérature crée un lien qu’elle croyait indestructible. Mais ces fils d’amour vont progressivement se détendre puis rompre sans raison apparente, laissant en elle un vide immense et une insondable meurtrissure.
Un mal inavoué Dans sa quête de vérité sur Le secret de Sybil, cette amie tant aimée qu’elle perdra de vue bien malgré elle, l’auteure fait resurgir une foultitude de détails et d’anecdotes sur les us et coutumes de l’époque. La description mouchetée de son enfance, la résurrection de ses souvenirs et la réalité de ses pressentiments accouchent d’un récit décousu et attachant, légèrement suranné. Qui commence par sa fascination pour la chevelure de Sybil (« quelque chose d’exceptionnel et de somptueux, un don, une élection, une féérie ») ressentie comme la promesse d’un destin hors du commun. Qui se conclut par une enquête auprès de ses proches et de sa mère, veuve solitaire dont on découvre le passé familial douloureux, pour lever le voile sur ce qui l’a détruite à petit feu et était jusqu’alors inavoué : la schizophrénie.
L’élément déclencheur du roman sera le décès prématuré de Sybil à l’approche de la quarantaine. Soudain Laurence Cossé veut comprendre, écrire comme pour, peut-être, mettre un point final à une relation bâtie sur un mélange de fascination et de jalousie. Une amitié qui l’a tant fait souffrir. Et, finalement, composer un autoportrait en creux dans celui de Sybil : une étoile étincelante qui s’est brûlée les ailes et s’est éteinte trop tôt.
MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Le secret de Sybil de Laurence Cossé Gallimard, 16 €
Le parti-pris est original. Parler de Nougaro par le biais de son sosie officiel, Mathias, un quadragénaire à la dérive, un perdant pas toujours magnifique, un qui est resté « inconnu au bataillon ». Mathias soliloque, s’adressant à Jacques, son acolyte silencieux, qui lui répond pourtant… en musique. L’un est en blanc (au début), l’autre en noir ; l’un parle, l’autre joue. Duo de clowns tristes, désabusés, mais toujours portés par la fièvre « nougarienne » car, s’insurge Mathias, « rien ne m’empêchera de nougariser ». Dans un décor tout en obliques – des toiles colorées suspendues, qui cachent, dévoilent ou servent d’écrans, au sol à la géométrie anguleuse –, à l’image peut-être d’une vie à faire comme si, Mathias se débat dans ses déboires. Maintenu à la surface par la vénération qu’il voue à ce « frère qui [l’] accompagne » envers et contre tout. Et donc, malgré tous les ratés d’une existence passée dans l’ombre, l’espoir subsiste.
Un travail remarquable Car il y a la musique, et les mots, de Nougaro. Dans son texte, Charif Ghattas a habilement glissé des paroles de chansons ; certaines qu’on reconnaît, d’autres – magnifiques – que l’on découvre. Grégory Montel (dont on peut lire ici l’entretien) les scande, les chante, les murmure, les crie. Et l’on croirait voir et entendre Nougaro lui-même. Tout y est, le phrasé et l’accent si particuliers, la puissance de la voix, la gestuelle syncopée. Composition fascinante, remarquable travail d’acteur. Quant à Lionel Suarez, sa virtuosité éclate tout au long du spectacle. Dans les arrangements et le medley qu’il a concoctés, dans ses envoûtants solos aux tonalités de tango, dans toutes les réponses musicales qu’il lance, comme des bouées de sauvetage, à son partenaire.
Un beau moment de scène donc, dont on sort transporté. Par la performance de l’acteur comme par celle du musicien. Ému aussi d’avoir retrouvé, le temps d’un spectacle intimiste et touchant, la grande voix d’un poète disparu.
FRED ROBERT
Ici Nougaro
Jusqu’au 28 janvier
Théâtre des Bernardines
Marseille
08 2013 2013
lestheatres.net
Zébuline. Pourquoi avoir choisi spécialement ce chanteur qui n’est pas de votre génération ?
Grégory Montel. Mon père écoutait beaucoup Nougaro, cela a bercé mon enfance. J’ai d’abord aimé sa voix, puis ses textes à la forte tension poétique et sa musique très jazzy. Je l’ai souvent vu en concert. Un jour, j’ai rencontré Lionel Suarez qui l’a accompagné sur scène et dans des enregistrements. C’est un immense musicien. Nous avons communiqué notre passion commune et notre enthousiasme à Charif Ghattas, auteur et metteur en scène. Peu à peu, un projet a germé et Charif s’est mis à l’écriture. Puis nous avons imaginé la mise en scène ensemble.
Mais le personnage que vous incarnez n’est pas Nougaro.
En effet. Charif a imaginé un sosie quadragénaire, fasciné par le chanteur qui rêve de l’incarner au cinéma. Je joue ce personnage, Mathias, qui rêve de gloire, mais qui a une fragilité. Il est avalé par Nougaro. C’est une sorte de gilet jaune artiste. Il est aux abois et cherche à se faire entendre par tous les moyens.
Est-ce que vous chantez dans le spectacle ?
Il y a quelques chansons mais aussi quelques surprises…
Natif de Digne, vous avez fait des études de droit à Aix-en-Provence, puis à Paris. Comment vous êtes-vous retrouvé au Cours Florent ?
Quand j’étais au collège, ma prof de français nous faisait faire du théâtre. J’ai joué Chérubin dans Le Mariage de Figaro. J’ai eu un déclic, mais je n’aurais jamais pu dire à mes parents que je voulais faire du théâtre. Mon grand-père était paysan ! Arrivé à Paris, je me suis lancé et j’ai suivi le Cours Florent pendant trois ans. Là, j’ai rencontré un étudiant qui commençait à écrire des pièces de théâtre. C’était Charif Ghattas. D’origine libanaise, il faisait ses études à Paris. Il m’a engagé et le spectacle a tourné en 2004. Après j’ai fait beaucoup de télévision, puis du cinéma dont L’air de rien en 2012.
Mais plus de théâtre ?
En effet, tout s’est enchainé très vite. Et donc, avec Ici Nougaro, c’est un grand retour dont je suis très heureux, vingt ans après ma première pièce. Un hommage à cet artiste passionné et fascinant qui avait un côté torturé. Un grand musicien de jazz. Un homme proche des gens.
L’affiche vous montre avec des gants de boxe rouges dans une attitude combative. Pourquoi cette image ?
Ça vient d’un cliché de Nougaro lors d’une séance de photos dans les années 1980. Elle symbolise le combat de Mathias pour réaliser son rêve et fait référence à la célèbre chanson Quatre boules de cuir de 1968. Cela souligne aussi la pugnacité de Nougaro.
Parlez-nous de vos projets.
Il y a une nouvelle série américaine tournée à Marseille qui sera diffusée sur Netflix. Elle s’appelle Transatlantique et met en lumière le rôle de Varian Fry, cet américain grâce auquel des milliers de juifs, d’artistes et d’intellectuels ont été sauvés de la fureur criminelle nazie. Et aussi un film sur Arte auquel je tiens beaucoup, Les enchantés, dans lequel je tiens le rôle du père d’une enfant handicapée. Sa date de sortie n’est pas encore précisée. Les spectacles s’enchainent, j’en profite.
Deux propositions initialement programmées en 2021 mais que le public n’a pu découvrir à cause des restrictions sanitaires sont de nouveau invitées. « On avait imaginé un programme par voie numérique mais pour O Samba do Crioulo Doido, ce n’était pas possiblecar aucune image explicite ne circule de cette pièce en raison de la nudité et de thèmes abordés qui auraient mis l’artiste en danger sous la présidence de Bolsonaro », explique Lou Colombani. Écrite dans sa version initiale (2004) par Luiz de Abreu, chorégraphe brésilien, noir et homosexuel, O Samba do Crioulo Doido (27 janvier, Friche la Belle de Mai) a été transmise à l’interprète Calixto Neto depuis sa re-création en 2020. Solo radical et transgressif aux allures de manifeste décolonial, mais aussi œuvre d’une beauté fulgurante, celle-ci transpose chorégraphiquement les stéréotypes racistes, conscients ou non, projetés sur le corps noir, pris en étau entre exotisme et érotisme. « Elle est très courte et elle dit tout », synthétise Lou Colombani. La deuxième pièce reprogrammée post-Covid est celle de Dalila Belaza, Au Cœur (28 janvier, Klap). Projet au long cours né d’une commande faite à la chorégraphe par le musée Soulages de Rodez, Au Cœur scelle la rencontre improbable entre une danseuse contemporaine et le groupe de danse folklorique aveyronnais Lous Castellous. Une création traversée par la question du lien entre des danseur·ses ancrés dans une pratique traditionnelle locale et une artiste d’origine algérienne qui travaille la danse contemporaine. « Une pièce esthétique et profonde » aux yeux de Lou Colombani. Et la directrice artistique d’évoquer également une de ses récentes découvertes : Yes de la jeune artiste suédoise BamBam Frost (29 janvier, Ballet national de Marseille). « Je l’ai découverte avec une captation vidéo et j’ai eu un super coup de cœur. Elle propose un mix entre une danse hip-hop et krump mais très contenue, des images de la pop culture qu’on peut voir dans des films et la danse contemporaine. » Quant à Katerina Andreou, danseuse très physique suivie depuis ses débuts par le festival, « elle explore les limites de son corps et s’engouffre dans une pratique de manière très intensive pour observer comment l’ultra discipline donne aussi une place à son libre-arbitre ». Elle vient présenter sa dernière pièce, Mourn Baby Mourn (4 février, BNM), un seule en scène, « intime et nostalgique dans laquelle elle lâche tout ! »
La Relève, en ouverture Depuis plusieurs éditions, ce sont les arts visuels qui ouvrent le festival Parallèle avec le programme La Relève. Après un appel à candidatures, une quinzaine d’artistes visuels émergents ont été sélectionnés par un jury pour présenter leurs œuvres dans une exposition collective, accueillie dans plusieurs lieux de Marseille. Pour la 5e édition du dispositif, trois structures ont répondu présentes : la galerie art-cade, Coco Velten et le Château de Servières. Le thème choisi : équilibres. « C’est un projet qu’on affectionne tout particulièrement. Même si notre cœur de métier, ce qui nous meut au départ est le spectacle vivant », indique Lou Colombani pour qui cette formule coopérative « fédère les différentes structures accueillantes » autant qu’elle « fait converger les publics ». Et d’observer un effet levier pour la plupart des artistes passés par là, et un impact dans leur parcours. Nouveauté cette année, une curatrice en la personne d’ArlèneBerceliot Courtin est missionnée pour assister les jeunes créateur·trices dans la visibilité de leur projet, mais aussi proposer une pensée globale et harmonisée de l’exposition. À noter enfin, l’exposition Grillée* de Tamar Hirschfeld dont les intrigantes sculptures s’emparent du rez-de-chaussée du Musée des Beaux-Arts de Marseille. L.T.
* en partenariat avec le Cirva (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques)
Trois questions à Lou Colombani, directrice artistique du festival
Zébuline. Le festival ne s’oriente-t-il pas davantage vers des formes visuelles et performatives que vers le spectacle vivant à proprement parler ? Lou Colombani. C’est vrai qu’il y a plusieurs expositions et installations vidéo comme celle de Rémi Bragard, Save our souls [25 janvier, Montévidéo], ou encore Decazeville – la montagne qui brûle de Nina Gazaniol Vérité [28 janvier, 1er, 3 et 4 février, Coco Velten]. Mais cette dernière, par exemple, est conçue de manière hybride, avec un début, une fin et l’artiste qui guide la dizaine de spectateurs et spectatrices qui auront réservé pour la séance. Nina est une artiste formée à la Fai-Ar [formation supérieure d’art en espace public, ndlr] donc à l’art vivant dans l’espace public. Nous programmons également Les Promises [1er février, Coco Velten] de Giulia Angrisani et Marion Zurbach, qui à la base est chorégraphe. Ce devait être un spectacle et c’est devenu un film à cause des obstacles liés au Covid. On peut aussi évoquer Dying on stage de Christodoulos Panaylotou, à la fois performance et conférence, qui explore la représentation de la mort sur scène. Les langages sont très hybrides et la programmation traduit l’évolution des pratiques des artistes. Ces derniers segmentent beaucoup moins en termes de disciplines. Et le festival se présente comme une caisse de résonance de ce qui apparaît, qui émerge. On est là pour montrer la manière dont les artistes d’aujourd’hui ont envie de dire des choses.
Et que nous disent-il·elles cette année ? Les équilibres, les déséquilibres ou les rééquilibres sont très présents. Comment dessiner de nouveaux équilibres ? Au sens large. Que ce soit dans le rapport de l’humain à l’animal et au végétal, les rapports post-coloniaux entre les Sud(s) et le Nord ou même sur la question du genre. Ce sont des voix militantes. Il y a du politique sans forcément de spectacle à message univoque. Il est aussi beaucoup question de mort, de feu et de fumée. Je pense que ce n’est pas pour rien. On sent une hyper-lucidité, une hyperacuité chez les nouvelles générations et les artistes sont en général en avance sur leur temps dans la manière de percevoir, de formuler et de formaliser.
Le festival Parallèle est le temps fort et visible de votre activité mais vous développez un travail de fond tout au long de l’année. Quel est-il ? Le projet devient humblement gigantesque… Il y a le pôle de production et de diffusion qui accompagne un certain nombre d’artistes. Il y aussi la coopération internationale avec le réseau pour les pratiques émergentes « Be my guest » que j’ai initié et qui rassemble aujourd’hui quinze partenaires européens. Ou encore « Radio That Matter », projet sur la création sonore comme moyen artistique et d’inclusion pour des personnes non ou mal voyantes dont on verra les productions au festival 2024. Nous nous inscrivons également dans Une 5e Saison, la biennale d’art et de culture d’Aix-en-Provence. Enfin, on est de plus en plus actifs dans des actions de formation et d’insertion professionnelles.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR L.T.
Un festival des solidarités Ramina, La Cloche, Cultures du cœur, Navire Avenir. Parallèle ne vit pas en vase clos et établit des liens forts et inclusifs avec les associations et collectifs solidaires des personnes en situation de fragilité. « C’est une des dimensions très importantes du festivalet que l’on sent quand on y vient parce que le public est mixte, de tous milieux sociaux, culturels, éducatifs. La création contemporaine n’est pas une question posturale, c’est parler du monde d’aujourd’hui et ouvrir la discussion avec le plus grand nombre », souligne Lou Colombani. Un engagement qui n'est pas né du hasard mais des sensibilités militantes de l’équipe. Quand il ne s’agit pas encore plus simplement d’une relation de voisinage comme c’est le cas pour La Cloche, installée comme Parallèle à Coco Velten, et destinataire des dons mis en place à travers la billetterie solidaire du festival. Une cohabitation qui, selon Lou Colombani, « a changé le festivalet [sa] manière de travailler ». Quant au réseau d’accompagnement de mineurs non accompagnés Ramina, il est associé à la soirée du 1er février avec un repas solidaire à prix libre et un DJ set de Mousco, lui-même jeune réfugié. Le projet le ambitieux – mais aussi le plus fou – auquel Parallèle participe est celui de Navire Avenir. Porté par le groupe Perou (Pôle d’exploration des ressources urbaines) autour de l’artiste Sébastien Thiéry, il s’agit de concevoir puis de construire un navire parfaitement adapté aux besoins de l’activité de sauvetage en mer, qui sera confié, une fois réalisé, à SOS Méditerranée. La démarche consiste à « considérer le navire à la fois comme un bâtiment et une œuvre d’art et Parallèle est chargé de produire tout ce qui relève de la dimension sensible et artistique du bateau ». L.T.
27 janvier. On vous voit, de Samir Laghouati-Rashwan + Cérémonie d’ouverture, de Joseph Perez et Juliette George Friche la Belle de Mai, Marseille 28 janvier. Breathing, de Liam Warren et Hugo Mir-Valette Klap – Maison pour la danse, Marseille 2 février. La caresse du coma d’Anne-Lise Le Gac Montévidéo, Marseille 3 février. Bones Scores, de Cynthia Lefebvre 3bisf, Aix-en-Provence
Parallèle 13 Du 19 janvier au 4 février Divers lieux Marseille et Aix-en-Provence 06 63 64 25 83 plateformeparallele.com
« J’ai trois foyers : ma terre biélorusse, la patrie de mon père où j’ai vécu toute ma vie, l’Ukraine, la patrie de ma mère où je suis née, et la grande culture russe », expliquait Svetlana Alexievitch, lauréate du Nobel de littérature, lors de son allocution de remise de prix en 2015. Une triple ascendance qui a nourri toute son œuvre et doit, en cette presque année écoulée depuis l’invasion russe de l’Ukraine, lui déchirer le cœur. L’écrivaine, qui revendique de « regarder le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne » pour pouvoir inclure les émotions dans son travail de mémoire, n’a cessé de sonder « le Mal et l’homme », dans une série d’ouvrages pétris de réel.
Oubliées et déconsidérées Marion Bierry adapte La guerre n’a pas un visage de femme, livre paru en 1985, au terme de plusieurs années passées à collecter des témoignages d’anciennes combattantes soviétiques, engagées durant la Seconde Guerre mondiale. La metteuse en scène a resserré la polyphonie de ces récits autour de cinq personnages, ayant intégré différentes unités : aviation, blindés, tireur d’élites, sapeurs-mineurs et médecine. Cinq comédiennes – Cécilia Hornus, Sophie de La Rochefoucauld, Sandrine Molaro, Emmanuelle Rozès, Valérie Vogt – donnent avec tout leur talent un visage à celles qui, souvent très jeunes, ont participé à la grande boucherie des années 1940-1945. Avant de rentrer au pays, où elles furent au mieux oubliées, au pire déconsidérées pour avoir investi le champ viril. Dans un décor minimal, fait pour donner un maximum de place à leur parole, résonnent les échos d’une guerre, qui comme la plupart des guerres, fut menée par les hommes. Mais pour une fois, racontée avec des voix de femmes.
GAËLLE CLOAREC
La guerre n'a pas un visage de femme Du 24 au 26 janvier Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence 04 42 99 12 00 lestheatres.net
Au début, il y a la collaboration avec le cinéaste Jacques Doillon et les conseils de ce dernier qui incite Jane Birkin à écrire non pas un court-métrage mais un format d’une heure et demie. La comédienne, chanteuse, interprète, exerce alors la finesse de son talent dans l’écriture d’un scénario. En 1992, son long métrage Oh ! Pardon tu dormais sort avec en tête d’affiche Christine Boisson et Jacques Perrin. Cette « comédie dramatique » évoque une nuit au cours de laquelle un couple se délite lentement. Le personnage féminin réveille le personnage masculin, l’empêche de dormir en multipliant les questions. L’inquiétude de perdre l’être aimé provoque inéluctablement la séparation. Tout passe à la moulinette des sentiments, amour, jalousie, mort, souvenirs, travail, vie quotidienne. Le film sera adapté au théâtre en 1999.
Élégance à l’anglaise Étienne Daho, séduit par la force du texte, pousse l’autrice à en extraire des passages qui deviendront les chansons d’un superbe album studio que les deux artistes réalisent ensemble avec la complicité de Jean-Louis Piérot (piano, guitare et direction musicale aux côtés d’Étienne Daho). Les mots trouvent leur musique dans une orchestration pop d’une belle tenue. Le travail musical précis, délicat, s’accorde à la voix de l’interprète, à ses fêlures, ses accentuations d’outre-manche, son phrasé qui donne chair aux mots. Les feuilles de salle ne s’y trompent pas qui spécifient non pas « chant », mais « interprétation » pour désigner le rôle de Jane Birkin qui s’empare avec un charme inimitable de ses propres textes et de ceux coécrits avec Daho. François Poggio (guitare), Colin Russel (batterie) et Marcelo Giuliani (basse) complètent le plateau. Une âme tout entière se livre ici, explorant les variations d’humeur, les crispations, les élans, les remords, les regrets, les heurts d’un couple. Et les fils musicaux de se tresser dans leur arachnéenne fragilité.
MARYVONNE COLOMBANI
Oh ! Pardon tu dormais… de Jane Birkin 21 janvier Les Salins, scène nationale de Martigues 04 42 49 02 00 les-salins.net
En novembre 2022 est sorti Octave, le dernier tome de la trilogie d’Arnaud Cathrine commencée avec Romance en 2020 et Nouvelles vagues en 2021. On y retrouve Vince et Marilyn, tous deux encore très mal remis de leur relation amoureuse avortée avec Octave, lequel a fui Paris pour aller vivre avec son père. C’est par hasard qu’ils avaient découvert avoir aimé le même garçon et cela les avait rapprochés. « C’est long de revenir à la vie. La vie sans lui. » Les confinements se succèdent, ramenant la douloureuse privation de liberté, les cours de fac en visio, l’impossibilité de se rencontrer et celle d’exercer les petits boulots alimentaires. Les risques aussi de la tentation de la drogue.
Barthes et Eddy de Pretto
Vince vit chez sa mère mais Marilyn est en coloc ; ses ressources sont très limitées. Avec leurs amis, ils échangent des SMS, des posts sur Instagram, retranscrits matériellement dans le livre, accompagnés de photos. Pendant le déconfinement ils se retrouvent aux Buttes-Chaumont et échangent des plans pour se sauver d’Octave. Leurs préoccupations tournent autour de l’amour, de ses blessures, de ses espoirs ; ils parlent de Barthes et des Fragments du discours amoureux, d’Hervé Guibert et Fou de Vincent, d’Anne Dufourmentelle et En cas d’amour (précipitez-vous chez votre libraire : lectures passionnantes) ; ils écoutent les chansons de Troye Sivan et Eddy de Pretto ; il est question des banques alimentaires, des plateformes d’appels pour les étudiants en détresse, des relations avec les parents. Comment fait Arnaud Cathrine pour être si proche des questionnements des jeunes, et si juste ? Devrait-il cela à sa silhouette élancée qui leur ressemble ? Il a incontestablement le don de l’écoute, l’acuité du regard et l’intelligence du cœur. Ses dialogues sont concrets et ciselés, avec souvent un humour infaillible.
Le livre se partage en quatre parties. D’abord, Vince est narrateur, puis c’est Marilyn. La troisième partie est celle d’Octave, revenu à Paris. On le pensait cruel et indifférent, on le trouve rongé par le doute et le regret. Parce que « le souvenir de Vince m’explose à la gueule », dit-il. Enfin il s’avoue que c’est la peur de l’amour qui l’avait fait fuir. On les suit tous les trois et d’autres de leurs amis avec une sorte d’affection. Arnaud Cathrine nous offre avec cette trilogie un récit résolument contemporain, ancré dans un réel qui n’est pas optimiste mais qui est touchant, vivant. Une des dernières répliques de Vince : « On est vivants, alors on vit. »
L’originalité du roman repose sur la connaissance intime du métier et de l’institution, l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, qui lui donne la valeur d’un documentaire objectif. Mais il est pétri de subjectivité, restituant le travail d’identification qui affecte le for intérieur du personnage principal. La minutie d’entomologiste, chez cette « fée carabine » qu’est la narratrice, s’allie à la dérision, voire à l’autodérision, afin de montrer de l’intérieur le fonctionnement d’un service de chirurgie viscérale, avec ses routines et ses moments de grâce, au bout d’un stylo que l’écrivaine tient comme un scalpel.
Là réside un espace d’écriture, littéraire et ethnographique, qui s’abreuve aux cadres de l’expérience vécue par la narratrice, à ses tourments intérieurs décrits de manière clinique. Il emprunte au vocabulaire des métiers de la santé et de ses figures cardinales, depuis le carabin jusqu’au chirurgien, depuis le disciple jusqu’au maître.
Il est traversé par deux métaphores, l’une animale, équine, l’autre élémentaire, aquatique. Le poulain se remet entièrement au pouvoir arbitraire d’un mandarin tandis que l’eau s’infiltre dans tous les espaces hospitaliers, saturant, comme dans notre période de pandémie, les services (le roman nous épargne cependant la référence à ce contexte).
Bestiaire fantastique
Quand la prose cesse d’être documentaire et clinique, elle s’enroule autour de plusieurs moments consacrés à décrire la musique, celle, ô combien savante et cérébrale, de Jean-Sébastien Bach, dans sa nature et ses effets : la bande-son d’un bloc chirurgical, qui permet au geste professionnel de mieux se concentrer, au regard et à la main de mieux scruter et palper. Deux éléments corporels sont particulièrement décrits, appréhendés par les mots : la voix et son grain, la main et son geste, uniques pour l’une et l’autre. Il s’agit de la voix de son maitre : « R », le grand patron charismatique du service, et de ses mains miraculeusement expertes.
L’écriture de Jessica Knossow est vivante et constamment dialogique (à la manière d’une hypotypose) ; elle restitue la vive incertitude d’une carrière professionnelle sous la forme d’un conte philosophique, dont les personnages sont, comme dans les fables de La Fontaine, des figures animalières : cheval, rat, ou encore chien. Chaque collègue de la narratrice correspond à une race de cheval – sachant qu’elle a passé son enfance dans un élevage équestre – en fonction de son apparence, de son caractère et de sa place dans l’organigramme du service de chirurgie digestive – spécialité qui n’est sans doute pas neutre en ce qu’elle intervient sur les entrailles de l’humain.
Ce bestiaire fantastique et symbolique, comme chez La Fontaine, dénonce les travers de notre époque où la loi de la rentabilité – le Chiffre, audit comptable qui vise à optimiser la gestion d’un service de santé – prime sur la loi morale et le serment d’Hippocrate. De fait, l’eau, autre élément fantastique et symbolique, commence à engloutir cette ville dans la ville qu’est l’hôpital de la Pitié Salpêtrière.
Ce roman est donc initiatique, en ce que le personnage principal, « trouve son maitre » et l’intègre à son activité professionnelle de médecin selon un processus que seule la lecture du roman permet de comprendre en profondeur.
On a beau faire des efforts, la regarder dans tous les sens, ne pas rejeter a priori les justifications de ses promoteurs. Ça ne marche pas. Le projet de réforme des retraites constitue une régression sociale violente. Le gouvernement le sait et s’embourbe dans un argumentaire régulièrement remanié, espérant faire avaler la pilule. Une pilule placebo pour donner l’illusion d’une volonté de justice et de dignité. La pension minimale pour les futurs retraités aux carrières pleines sera portée à 85 % du Smic au lieu des 75 % actuels pour ne jamais tomber en-dessous de 1 200 euros ? Quelle mesure révolutionnaire au regard d’un seuil de pauvreté fixé à 1 128 euros ! Celles et ceux qui ont commencé à travailler à 16 ans pourront partir à 58 ans ? Quelle chance quand on sait que parmi les principaux concernés – généralement les hommes les plus pauvres – un quart risque de mourir avant ses 62 ans… Quant à la reconnaissance de la pénibilité donnant droit à des aménagements, elle devra faire l’objet d’une requête individuelle. Voilà pour la justice et la dignité.
Pas touche au capital De toute façon, il n’y aurait pas à chipoter puisque cette réforme serait la seule à même d’éviter la catastrophe, de sauver le si précieux modèle français. Le problème de cette rengaine libérale – débitée par ceux qui ne rêvent en réalité que d’en finir avec le système par répartition – est qu’elle ne change jamais de focale. Depuis que les gouvernements successifs s’attaquent au droit au repos après une vie abimée par le travail, le vrai sujet du financement des retraites n’est appréhendé que du seul point de vue du capital. Ce qui signifie de ne pas y toucher. La mobilisation du 19 janvier doit être le reflet du rejet massif par la population française de cette réforme. Et exploser le compteur de grévistes et manifestants face à celle – et ceux – qui dépasse les bornes.