L’invitation est intrigante. Ce mercredi 9 novembre est créé Pink ! au théâtre Jean-Vilar, à Montpellier. Une double première pour Ornella Dussol (lire le portrait ici). Quand la pièce s’ouvre sur une scène de ménage, où celle-ci passe consciencieusement la serpillère, on redoute d’emblée la caricature. Vient la rencontre entre la jeune femme adepte des punchlines imagées qui rêve de paillettes plus que de théâtre et Ayadé Bascunana, metteure en scène un peu bobo qui ne sait par quel bout aborder cette communauté imprévisible dont elle ne maîtrise pas les codes. Alors elle pose des statues de la Vierge sur le sol, comme un rituel. Une voix off nous rassure : « C’est une fiction ». Mais la frontière avec la réalité s’efface pour faire de la scène un lieu de rencontre. Celle de deux personnalités, mais aussi de deux langues, deux cultures : l’une gitane, l’autre « payou » (non-gitane). Et ce avec beaucoup d’humour, dans le texte comme dans les situations rocambolesques.
Un troisième personnage les rejoint rapidement, Hugo Feniser, comédien d’origine roumaine qui joue lui aussi son propre rôle, transformé pour l’occasion en livreur de pizzas baratineur. Ça chante, ça danse, ça rit (et nous aussi !), une énergie folle se déploie. Ornella irradie, quand elle se déhanche sur du Rosalia ou quand elle déclame le générique de La Petite Sirène version dessin animé. En robe à paillettes, Ornella la gitane est comme transformée par l’imaginaire du théâtre dont elle questionne les raisons d’être avec une innocence déroutante. Comme le dit sa mère Elisa, dont on entend un enregistrement : « sur scène, c’est une autre personne ». Une petite sirène gitane à paillettes en quête d’indépendance et d’identité, au-delà des clichés.
ALICE ROLLAND
Pink ! s'est joué le 22 novembre au Périscope, à Nîmes et se jouera le 20 janvier à La Vista, à Montpellier, et le 7 février au Sillon, à Clermont-l’Hérault
Ce lundi 31 octobre, c’est le premier jour des répétitions. Hakim Hamadouche débarque au théâtre de la rue Thubaneau mandole-luth à la main, coiffé de son chapeau habituel, chemise bleue et pantalon assorti. Il est classe et décontracté, ni grand, ni petit, ni maigre, ni gros. Son charisme, c’est son regard : vif et malicieux. Alors qu’on recherche un espace pour lui tirer le portrait, il sort son instrument et commence à jouer. On comprend vite qu’il ne le quittera plus, acquiesçant en chanson toutes les directives de la photographe. Hamadouche virevolte, chante, joue, et tire frénétiquement sur sa clope électronique, témoignage d’un passé de bon fumeur. Il faut attendre un court silence pour lui poser une question. Il y répond sans détour, puis très vite, se remet à chanter, joue et retire sur sa clope électronique. En trente minutes, le constat est tiré : l’interview ne se fera pas assise mais debout, en marche et au rythme d’Hakim. Un rythme qui ne s’arrête jamais.
Musicien de mariages Quand il arrive à Marseille en 1982, l’artiste n’a pas d’instrument à la main. Il vient pour étudier aux Beaux-Arts de Luminy, « plasticien ou peintre, c’était ça mon truc. » À cette époque, l’avenir est incertain. « Je connais bien la ville, j’ai même dormi dehors », souligne-t-il amusé. Même aujourd’hui, il ne s’en plaint pas : « c’est facile quand on a la rage de faire quelque chose ». C’est d’ailleurs la faim qui le pousse à reprendre la chanson, cette musique qu’il voulait laisser derrière lui, en Algérie, dans une jeunesse rythmée par le chaâbi qu’il jouait lors des mariages. Mais au lieu de faire la plonge dans les restaurants comme ses camarades, lui préfère jouer « et ça a marché. » Il monte un premier groupe qu’il appelle Leïla Percussion, un mélange d’afro, de jazz et de brésilien. Puis un deuxième, Hakim Seillemar, « Marseille à l’envers ». Se dessine déjà ce style qui le caractérise. De la musique aux multiples influences, où l’on ressent particulièrement ses racines algériennes et l’énergie punk-rock britannique. « Je suis une éponge ». Hakim commence à jouer « de partout » à Marseille, comme dans la région, et se fait un nom. Un jour, on l’appelle pour jouer sur un disque et il monte à Paris. Au détour d’une rue, dans un bar, il fait alors une rencontre qui va changer sa vie.
De Ramallah à San Francisco « C’est un ami en commun qui nous aprésentés ». En 1991, Rachid Taha est déjà une star. Les Français l’ont découvert avec la reprise de Douce France de Charles Trenet par son groupe Carte de séjour. Il est beau, a plein de talent, et se lance en solo. Il cherche des musiciens et Hakim se rend disponible. « J’ai laissé tout ce que je faisais pour suivre Rachid ». Un sacrifice qu’il ne regrette pas. « J’ai beaucoup appris avec lui. Les années avec Rachid, c’était merveilleux. » Si la plupart du temps Taha compose avec Steve Hillage du groupe Gong, il lui demande parfois d’écrire des morceaux. « Un jour il m’a demandé de faire du Jimi Hendrix, du Beatles et du Amadou & Mariam dans une même chanson. » Deux heures plus tard, Hakim lui pond Je t’aime mon amour, à l’écoute duquel on retrouve distinctement toutes les volontés de l’artiste. Pendant vingt-huit ans, ils jouent ensemble dans cent-dix pays, de Ramallah à San Francisco. Et vivent l’intensité d’une tournée qui ne s’arrête jamais, où l’alcool comme les drogues sont au menu… Pour se préserver, Hakim a tout arrêté il y a dix-sept ans. « Au début c’était difficile, mais je n’ai plus bu depuis. J’étais obligé, sinon je serais mort. » Rachid, lui, n’a pas arrêté.
Il succombe dans la nuit du 12 septembre 2018 à une crise cardiaque, dans son sommeil. Il laisse son « armée mexicaine » – surnom qu’il a donné à ses musiciens – sans capitaine. Il est alors temps pour Hakim Hamadouche de prendre seul la lumière. « Il faut bien que je vive », lâche-t-il, presque désolé. Il sort un premier album sous son propre nom en 2020, Live, qu’il produit lui-même. La route continue, il compose pour le cinéma, le spectacle vivant. Et espère bientôt sortir un album électro, composé sur son ordinateur pendant le confinement, s’il arrive à réunir les fonds nécessaires. « Je ferai peut-être un kisskiss machin », comprendre un financement participatif sur internet.
« C’est ma ville » À Marseille, il vient pour une « carte blanche », à savoir deux concerts les vendredi 4 et samedi 5 novembre au Théâtre de l’Œuvre. Quatre de ses musiciens – ils sont huit habituellement – descendent de Paris pour l’occasion, le reste du groupe est composé de Marseillais. Des amis musiciens rencontrés pendant ses longues années passées dans la cité phocéenne. « C’est ma ville, tous mes amis sont là. » Même si le déroulé des soirées n’est pas encore réglé en ce premier jour de répétition, il prévoit un « joyeux bordel. » Un chanteur de raï sera présent, une poétesse… Si Hakim ménage le suspens, il ne peut pas cacher la présence de Manu Théron, Sam Karpienia et Gari Gréu, du Massilia Sound System, qui pousse la porte du théâtre. « Oh tu manges toi ? », s’inquiète-t-il à la vue d’un Gari mince. On parle alors de nourriture de tournée, les souvenirs remontent, et Rachid –jamais bien loin dans son esprit – est de nouveau cité. Hamadouche embrasse ses invités qui arrivent tour à tour, il virevolte de nouveau, il est heureux. Ses amis sont là, et ils vont faire de la musique ensemble. Hakim n’en demande pas plus.
NICOLAS SANTUCCI
Hakim Hamadouche a donné deux concerts les 4 et 5 novembre au Théâtre de l’Œuvre, à Marseille
À venir : Le 1er décembre à la Cité de la musique de Marseille pour le concert de sortie de résidence de l'Ensemble Meryem Koufi
On les a entendues – et adorées ! – sur différentes pages dix-neuvièmistes et contemporaines au festival Nouveaux Horizons. Et on comprend, à l’écoute de Songs of Hope, quelle complicité unit la soprano Marie-Laure Garnier et la pianiste Célia Oneto-Bensaïd depuis l’enregistrement de cet opus l’année dernière, et sa parution au printemps dernier. Parfaitement raccord, dans leurs intentions comme dans leurs inflexions musicales, les deux jeunes femmes déploient gracieusement les possibles de leurs instruments sur des pages radicalement différentes dans leurs esthétiques. Des parentés jamais envisagées auparavant apparaissent ainsi à l’oreille nue : le lyrisme éclatant, teinté de mélancolie, de spirituals s’adosse notamment sans peine à celui d’Olivier Messiaen. Action de grâce succède ainsi au Walk Together Children de Moses Hogan avec une fluidité étonnante : c’est le même timbre solaire, la même incandescence que la voix protéiforme de Marie-Laure Garnier sait apposer à toutes les mélodies.
Tout en magasin Le grain évoque le lirico spinto des grandes sopranes verdiennes, la ligne inimitable le phrasé des cantatrices de jazz ; sur la mélodie française moderne convoquée par Poulenc et Messiaen, elle se fait narrative et poétique tout à la fois. La Main dominée par le cœur de Poulenc unit le son cristallin du piano, qui tintinnabule ses accords et vocalise tout à la fois, à la voix enjouée scandant la primauté du sentiment sur l’affect, de la passion sur la raison. Priez pour paix laisse à Célia Oneto-Bensaïd l’occasion de transcender un cantus firmus d’une simplicité rare, mais interprété tout simplement à la perfection. La douleur, la sensibilité mais aussi la délicatesse se fraient un chemin dans cette cartographie jamais balisée de l’espoir sous toutes ses formes. C’est encore Hogan qui bouleverse sur Sometimes I feel like a motherless child, interprété avec la simplicité de celles qui savent qu’elles ont déjà tout en magasin. Quelques mélopées swing de Harry Thacker Burley plus tard, c’est sur un tour à tour apaisé et tempétueux Wade in the Water de Mark Hayes que l’opus se conclut. Sur un ton résolument blues, faisant de l’espoir une arme non pas de résignation, mais bien de combat.
SUZANNE CANESSA
Songs of Hope,Marie-Laure Garnier et Célia Oneto-Bensaïd No Mad Music
Le nouveau CD consacré à la carrière d’Henri Tomasi s’attache à ses œuvres pour violon. Si la chronologie n’organise pas le déroulé de l’exécution des pièces du disque, on peut s’amuser à suivre les traces du musicien depuis 1923, année durant laquelle il composa le sublime Poème pour violon et piano (pétillant Romain David) dont la ferme structure laisse éclore la simplicité des mélodies qui parfois s’emportent. Ce n’est pas ce morceau de jeunesse qui ouvre le volume mais l’œuvre maîtresse de la maturité, le Concerto pour violon « Périple d’Ulysse » de 1962, inspiré de La naissance de l’Odyssée de Giono et créé par son commanditaire en 1964, le violoniste Devy Erlih. Le violon est à l’image du héros homérique dans ses colères, ses tristesses, son esprit aventureux ; la violence de sa destinée s’élance sur les vagues puissantes de l’orchestre, virtuose, somptueuse, bouleversante dans ses émois où les harmonies réitèrent leurs motifs ostinato. Puis flirtent avec l’atonalité, s’emballent en des cadences éperdues, éblouissantes dans le foisonnement des registres servis avec maestria par l’Orchestre de la Garde républicaine sous la houlette de Sébastien Billard et la violoniste Stéphanie Moraly.
Délices d’Orient Composé trente ans avant le périple d’Ulysse, le Capriccio pour violon et orchestre (1931, révisé en 1950) offre sa palette chatoyante, jonglant entre sombre et douloureuse gravité et intensité débridée, un petit chef d’œuvre. L’Orient séduit le compositeur qui offre un envoûtant Chant hébraïque pour violon et orchestre qui est imprégné des accents d’une gamme orientale et nostalgique. La Tristesse d’Antar rappelle une autre épopée, celle du héros maudit dont la naissance le condamnait au statut d’esclave et qui, chevalier valeureux et poète dut remporter moult batailles pour enfin obtenir la main de la belle Abla la Potelée… Deux pièces écrites en hommage à la Corse, terre des origines, referment le CD, Chant corse (1932) et Paghiella, Sérénade cyrnéenne (1928). Sans doute l’inspiration très littéraire et méditerranéenne font de ces pièces, non des témoignages de la réalité de la musique corse de son temps, mais en offrent une version fantasmée emplie d’hispanismes d’une délicieuse vivacité. C’est ainsi que s’instaurent les mythes…
Avec ses grands yeux clairs pétillants, sa chevelure couleur de nuit et son sourire des plus lumineux, Ornella Dussol a quelque chose d’une héroïne de conte de fées. Mais pas un conte de fée comme les autres. Plutôt une histoire bien ancrée dans le réel, avec une pointe de gouaille gitane, dont l’apogée se déroule le 9 novembre dernier. Ce soir-là, la jeune femme de 30 ans monte sur la scène du théâtre Jean Vilar à Montpellier, à l’occasion de la première de Pink !, nouvelle création de la compagnie locale La Chouette Blanche. Ornella y joue son propre rôle : celui d’une jeune femme du quartier gitan de la Cité Gély qui réalise son rêve de petite fille de faire du théâtre. Au risque de déplaire à la communauté gitane, dans les normes de laquelle elle ne rentre pas complètement, ne serait-ce parce qu’elle a choisi de partir en quête d’émancipation au lieu de fonder une famille. Et puis d’habitude, ce sont les hommes qui prennent la parole.
Le théâtre se retrouve sur sa route un peu par hasard. En 2017, elle est embauchée par La Vista, salle située dans le quartier prioritaire de Figuerolles, pour s’occuper de l’accueil et de la billetterie, mais aussi pour de la médiation de quartier et de l’accompagnement des scolaires. Deux ans plus tard, le théâtre déménage un peu plus loin, au cœur du quartier gitan de la Cité Gély, lui aussi en zone prioritaire, dans l’enceinte d’une ancienne chapelle désacralisée aux vitraux multicolores. À deux pas de chez Ornella. Au même moment, Azyadé Bascunana, directrice de la compagnie La Chouette Blanche, débute une résidence au long cours dans les lieux avec un désir d’immersion dans cet univers gitan qui la fascine. La comédienne et metteure en scène organise des ateliers de théâtre et des « boums gitanes » réservées aux femmes du quartier dont elle collecte les paroles après avoir réussi à gagner leur confiance. Un jour, pendant un « labo de recherche », une séance de travail à laquelle elle invite plusieurs comédiens et comédiennes, Ornella se retrouve sur scène sans vraiment l’avoir planifié : « Je croyais l’aider… et puis je suis restée ! ».
Une rencontre qui fait « boum » C’est le déclic, la jeune femme impressionne tout le monde. Y compris Marielle Rossignol, une photographe montpelliéraine qui s’intéresse de près au travail d’Azyadé Bascunana au sein de la communauté gitane. « Je vois sur scène Ornella en train de lire du Tchekhov, elle n’a plus d’accent, c’est étrange. Je trouve que cette gitane a vraiment un truc : on ne voit qu’elle, elle est solaire. » De toute évidence, Ornella a le spectacle dans le sang. Au propre comme au figuré : « Du côté de son père, elle descend d’une grande famille de cirque originaire des pays de l’Est, les Kerwich. Mais ça, elle ne nous l’a pas dit tout de suite », sourit Jonathan Chevalier, directeur du théâtre La Vista. Après avoir eu son accord, Marielle Rossignol commence à photographier la jeune gitane pour « raconter son histoire ». Très vite, il y a un deuxième « labo » à l’occasion d’une résidence à Marseille au printemps 2021. C’est la première fois qu’Ornella sort de son quartier aussi longtemps. À la fin de la session, c’est décidé : l’apprentie-comédienne fera partie de la future pièce de la compagnie. « Je cherchais le lien avec le réel tout en me posant la question de la légitimité. Ornella était le réel qui rentrait sur le plateau », se remémore Azyadé Bascunana. Alors que réalité et fiction se mêlent dans la création, une grande place est laissée à une écriture de plateau sur-mesure : « J’ai tout de suite été séduite par son vocabulaire, elle trimballe avec elle une langue, une parole brute qui devient poétique par les images qu’elle créé ». Un sens de la punchline à savourer à la ville comme au spectacle : « La petite sirène, c’est mon Mickey préféré ! », « Je n’ai pas le bon dictionnaire », « J’ai une vie très dramaturgique »…
La peur d’être jugée Les premières représentations sont un véritable ascenseur émotionnel pour la débutante : « Je n’ai pas réalisé jusqu’au jour J, j’ai pris ça pour un jeu. La veille, lors de la représentation scolaire, j’ai eu peur, je pleurais, je ne me sentais pas capable ». Une pression d’autant plus importante qu’elle ne souhaite pas, jusqu’à la première, que son entourage soit au courant. Sa mère fait partie des rares personnes à connaître son secret. « Je leur ai caché jusqu’aux dernières minutes. Y’en a pas qui font du théâtre chez nous ! », souffle Ornella. Comme elle le dit dans le spectacle : « j’ai peur d’être jugée, c’est comme ça chez nous. » Avant de reconnaître, soulagée après un baptême du feu devant une salle comble parsemée de petits groupes de la communauté gitane, que « ça leur a plu. »
« Finalement c’est maintenant que les choses commencent pour elle », note Marielle Rossignol dont le projet photographique s’envisage maintenant sur la durée. « J’ai envie de montrer ce que jouer sur scène change dans sa vie. » Avec un défi : la jeune comédienne ne raffole toujours pas de se voir en photo. « Il faut encore qu’elle apprenne à s’aimer », remarque Azyadé Bascunana. Plusieurs dates sont prévues dans la région Occitanie, mais peut-être assez pour que Pink ! puisse « faire un carton » selon les vœux d’Ornella dont les yeux brillent quand elle confie : « Mon rêve est de jouer dans un film, par exemple la femme de Zorro, je kiffe ! ». La route sera peut-être longue pour celle qui ne perçoit pas complètement sa métamorphose : « Je ne réalise pas, je suis pas comédienne, je ne joue pas un rôle. » Tout en étant reconnaissante des bonnes fées qui l’ont conduites au bon endroit au bon moment : « Ça a été la chance de ma vie ! Je suis fière d’avoir réussi, de donner un autre regard sur les gitans. Et puis j’aide les autres femmes gitanes à réaliser leurs rêves. » Une vraie fée gitane.
Le jeune homme ressent douloureusement qu’il n’est pas à sa place dans son école d’ingénieur, cette « voix royale » lui garantissant pourtant une situation enviable.
L’auteure invite son interlocuteur, à l’aide d’une argumentation qui emprunte à la clarté géométrique et à ses franches oppositions entre liberté et esclavage, inconnu et connu… à faire de son doute un viatique précieux pour « devenir ce qu’il est » (Nietzche) et trouver sa propre voie professionnelle.
Le propos relève du conseil, bienveillant et édifiant, en conformité avec le statut des deux protagonistes. L’étudiant peut parvenir à se trouver, et donc à avoir une existence professionnelle pleine de sens, à condition de se prendre en main, de pratiquer un ascétisme courageux : préférer la difficulté au loisir, l’ouverture des possibles à la fixité conformiste, la différence à l’assignation identitaires, etc. Une proximité recherchée et argumentée par l’auteure avec Eliott (le pseudonyme fictif du destinataire) se traduit par une écriture directe, à l’impératif et quasi musicale, avec ses accumulations et ses assonances – « faire sien, s’emparer, souci, souhait, soin » – qui confère à l’écriture l’énergie de la parole vive.
L’échange, se déroulant dans l’entre-soi de l’élite intellectuelle des formations d’ingénieur, ne peut qu’occulter mécaniquement les dimensions politiques et économiques des destinées s’offrant aux jeunes faiblement diplômés d’aujourd’hui. Il est cependant en phase avec l’injonction sociale qui est faite à tous et à chacun, dans les sociétés individualistes d’aujourd’hui, de s’individuer et de se singulariser, injonction paradoxale en ce qu’elle se donne sous la forme d’une épreuve, voire d’une obligation.
FLORENCE LETHURGEZ
Prendre la tangente, Céline Curiol Actes Sud, 11,90 €
Les nouvelles explorations visuelles et sonores des artistes n’ont plus aucun secret pour les associations Zinc et Seconde nature, associées dans ce projet exponentiel : douze expositions, seize créations, seize performances-concerts-spectacles pour trente lieux partenaires dans trois villes (Marseille, Aix-en-Provence, Avignon). Plus de soixante-dix artistes originaires de douze pays ! Des chiffres à donner le tournis… sauf à Mathieu Vabre, directeur artistique de la Biennale des imaginaires numériques, et ardent défenseur des « artistes arpenteurs de nouveaux mondes ». Ceux du numérique et du digital qui explorent le monde de la nuit qui « permet de se détacher de l’hégémonie de la vision et libère les autres sens. C’est également l’espace de nos rêves et de nos cauchemars, mais aussi des métamorphoses de soi, de la transformation de nos corps, de nos identités et de la manière dont nous allons agir ». Autant de pistes de recherches et de questionnements et autant de formes inédites qui interrogent la transformation de cet espace-temps quasi insondable. Hybridation, métamorphose, expérimentation, innovation singularisent l’ensemble des actes artistiques, telle l’installation de Quayola (lauréat du prix de la Fondation Vasarely et de Chroniques en 2020) qui explore « la tension entre le naturel et le médié, le réel et l’artificiel, le traditionnel et la haute technologie ». Telle encore la Veille infinie de Donatien Aubert qui « incorpore une expérience de réalité virtuelle, un court-métrage en images de synthèse, des animations ainsi que plusieurs sculptures créées par conception et fabrication assistées par ordinateur ».
La lumière blanche Des thèmes récurrents, comme la « lumière blanche », traversent nombre de propositions aux protocoles rigoureux. Certaines en lien avec l’astronomie : dans Dead stars funeral, Stéfanie Roland transpose le phénomène de la mort d’une étoile en une expérience humaine à portée de tous, par le biais d’une imprimante connectée à la base de données des institutions spatiales. La machine à images de Lucien Biteaux, La perception de l’astronome, plonge le regardeur dans l’infinie dimension stellaire, tout en captant ses minuscules réactions nerveuses… D’autres en lien avec l’environnement : avec pour matériau principal la lumière, Sophie Whettnall explore la relation du corps avec l’espace par l’intermédiaire d’exercices contemplatifs et silencieux. Tandis que la création de Sébastien Robert, The lights which can be heard, restitue le son des aurores boréales afin de nous alerter sur sa disparition. Au croisement de plusieurs disciplines – photographie, sculpture, installation – le film Depth of discharge de Marjolijn Dijkman présente des objets qui incarnent la technologie et l’utilisation de l’énergie comme le lithium, le charbon, les circuits imprimés et les appareils personnels.
La Belgique, invitée d’honneur Impossible de rendre compte des projets de tous les artistes tant les champs de réflexion et de recherche sont infinis. Mais tous sont des signatures artistiques puissantes qui nous projettent dans une nuit troublante… au bord de l’insomnie.
Après le Québec en 2018 et Taïwan en 2020, la scène artistique belge déploie sa créativité dans le champ des arts numériques en présentant une vingtaine de projets d’artistes des deux communautés. Une manière pour la Belgique d’ouvrir de nouvelles perspectives d’échanges avec la France, mais également entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles.
MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Biennale des imaginaires numériques
Jusqu'au 22 janvier 2023
Marseille, Aix-en-Provence, Avignon
chroniques.org
Découvrir de jeunes réalisateurs et des films qui ne seront pas forcement au box office est sans doute un des intérêts des festivals de cinéma. C’était le cas ce 24 novembre avec Josefina, le premier long métrage de Javier Marco. Un projet né dans le cadre de l’ECAM (Programme d’aide au développement de films de l’école de cinéma de la communauté de Madrid).
Après A la Cara, court récompensé d’un Goya en 2021, qui confrontait une femme à son harceleur internaute, servi par l’interprétation d’excellents acteurs (Sonia Almarcha et Manolo Solo), de même Josefina met en scène la tension (certes de tout autre nature) entre un homme et une femme, incarnés avec brio par Emma Suarès et Roberto Álamo.
Juan est surveillant dans un établissement pénitentiaire madrilène. Il vit seul dans l’appartement hérité de ses parents, auquel il n’a rien touché. Pas d’amis, un voisin un peu fou qui reste chez lui et dont il promène le chien. Une vieille voiture qui tombe en panne. Un quotidien gris. De la prison de ses routines à la routine de la prison. Berta, elle, est couturière, travaille chez elle où elle s’occupe d’un mari paralysé, grabataire, en fin de vie. Toutes les semaines, elle rend visite à son fils incarcéré dans la prison où travaille Juan. Une existence tout aussi grise, engluée dans un drame.
« Tout ce qui peut être imaginé est réel » Dans les fictions les parallèles se croisent, ces deux-là vont donc se rencontrer. Par hasard, dans le bus qui mène à la prison. Ils vont se reconnaître dans leurs détresses solitaires. Se chercher. S’étreindre. S’aimer. Se perdre, et se retrouver peut-être. Il y aura de petites choses : un aspirateur qui se bloque, un numéro de portable récupéré, un essayage de costume, un peu de jazz. Des gestes, des regards, des omissions et des mensonges d’amour. Tout se tissera dans le silence. La photo signée Santiago Racaj éteint les couleurs ; les gris bleus et les bruns semblent chuchoter. Less is more…
La profondeur psychologique ne se percevra qu’aux frémissements de surface et c’est le spectateur qui la reconstruira à sa guise. Tout comme il complètera le récit, résolument ouvert et lacunaire. On ne saura rien des motifs de la condamnation du fils, des causes de l’état du père, du passé de Juan, de cette Josefina imaginée mais… réelle. Car comme l’écrit Picasso dont la citation est reprise sur l’emballage des sucres que Juan et son expansif collègue mettent dans leurs cafés : « Tout ce qui peut être imaginé est réel ». Petite subtilité d’écriture comme il y en a beaucoup dans le scénario signé Belén Sánchez-Arévalo.JavierMarco offre avec Josefina un premier film parfaitement maîtrisé.
ÉLISE PADOVANI
Josefina de Javier Marco a été projeté le 24 novembre, dans le cadre du festival CineHorizontes au cinéma Le Prado, Marseille
Ce film a reçu le Prix du jury
Il est trop tard pour crier au scandale. L’outrage de la 22e Coupe du monde de football n’a pas démarré le 21 novembre mais douze ans plus tôt. Au moment de l’attribution de l’organisation de l’événement sportif le plus suivi au monde au Qatar. Micro-État dépourvu de culture footballistique, ce régime gazo-monarchique du Golfe cumule surtout tous les ingrédients d’une gabegie morale annoncée : despotisme politique, esclavagisme déguisé, discrimination généralisée, irresponsabilité environnementale…
C’est donc en toute connaissance de cause que la Fifa, avec notamment la complicité juteuse de la France, s’est fourvoyée, a déshonoré un sport dont la financiarisation et la corruption franchissent un pallier supplémentaire. Les instances internationales auront-elles retenu la leçon ? Pensez-vous ! En désignant l’Arabie saoudite comme pays hôte des Jeux asiatiques d’hiver en 2029, celles-ci adressent un nouveau bras d’honneur à l’éthique du sport, à ce qu’il transmet encore de valeurs solidaires et émancipatrices.
La Coupe de la honte
Alors que faire ? Boycotter ces manifestations intrinsèquement populaires ? À part procurer un sentiment de dignité personnel, cela n’empêchera pas ces compétitions de se dérouler, d’étaler leur indécence sur les écrans du monde entier et de remplir les caisses d’organismes et de pouvoirs qui se moquent bien de nos examens de conscience individuels. Même tardif, le vaste mouvement de contestation et de remise en question de pratiques rétrogrades a le mérite de nous rassurer sur la capacité d’indignation des peuples, passionnés de ballon rond compris. Et de nous persuader qu’il n’y a pas de fatalité à ce système marchandisé qui pourrit par la tête. Le monde politique, sportif, associatif doit à présent se mobiliser pour imposer de nouvelles règles dans l’attribution des grands événements, guidées par l’exigence de transparence, d’indépendance et d’intransigeance quant aux droits humains et à l’urgence écologique. Le sport et la politique ne feraient pas bon ménage, a tenté de nous faire croire Emmanuel Macron. Les gestes valeureux des équipes iranienne et anglaise lors des premiers matchs de cette coupe de la honte n’ont pas manqué de lui rappeler le contraire.
Formée auprès d’Odile Duboc puis danseuse chez Jean-Claude Gallot, Josette Baïz remporte au 14e Concours international de chorégraphie de Bagnolet le premier prix, celui du public et du ministère de la Culture. Naît alors sa première compagnie, La Place Blanche. Une cinquantaine de spectacles plus tard, elle s’installe dans le Sud et entame une nouvelle aventure qui s’appellera bientôt Grenade.
Zébuline. En 1989, le ministère de la Culture vous propose une résidence d’une année dans une école des quartiers Nord de Marseille, et là, c’est la révélation…
Josette Baïz. Quand on m’a envoyée dans les quartiers, j’ai émis le souhait de travailler avec des enfants. Nous avons visité plusieurs écoles. Mais à celle de La Bricarde dans le 15e arrodissement, s’est opéré un véritable coup de foudre. Il y avait des enfants venus du monde entier. Leur accueil a été fantastique, ils étaient en attente. Leur demande artistique était très forte. Avec le cinéaste Luc Riolon, j’ai passé une année avec eux. Il y avait un métissage total des cultures, ce qui me rappelait mon enfance à Paris où déjà, en rentrant de l’école, j’imaginais des chorégraphies avec les enfants de mon quartier. J’étais un peu « sortie de mon axe » avec la danse contemporaine ; en évoluant avec ces enfants du monde à La Bricarde, je retrouvais mon élément. Certes, la danse contemporaine est pour moi comme un ciment, une terre argileuse qui m’ancre et me permet de planter tout le reste. Je dis toujours qu’on est à cinquante/cinquante : les enfants me donnaient leurs danses et moi la mienne. Ce mélange de cultures et techniques différentes (break dance, smurf, hip-hop, danse orientale, gitane, indienne, africaine) dessine une écriture un peu unique. C’est elle qui m’a poussée à créer la compagnie Grenade avec ces enfants qui avaient grandi.
Cet assemblage particulier explique la longévité de Grenade ?
Sans doute, car il découle d’une écoute, d’une attention commune à l’autre. Je ne suis pas dans la position de la personne qui apporte tout. Je mêle le terrain qui était le mien et le leur.
Pourquoi le nom Grenade ?
Les proverbes arabes et chinois se rejoignent ici pour évoquer les grains de la grenade comme « mille enfants ». Je trouvais que cela correspondait à notre envie d’universalité et à l’âge des danseurs ! [rires] On travaille sur les matières, le rythme, l’espace, les voix, le son, le graphisme, c’est ce travail-là qui a permis d’imbriquer les cultures. Le travail sur le mental est toujours lié à celui du corps. Tout s’orchestre autour des sensations spatiales et respiratoires, l’abandon du corps afin de traduire ses états d’âme. Le rapport entre geste et conscience se conjugue aux quatre éléments : air, eau, terre, feu. Cette approche est celle de beaucoup de chorégraphes, je pense en particulier à Odile Duboc qui l’a décrite dans son livre-CD Les mots de la matière. Depuis 2003, les chorégraphes du monde entier (quarante-cinq à ce jour) acceptent de nous offrir des œuvres, voire même écrivent spécialement pour nous et ce sans doute grâce à l’ouverture des corps des danseurs à la compréhension des matières et à la malléabilité de leur travail. Bien sûr, il y a les techniques classiques et contemporaines à la base de tout cela, mais on ne reste pas sur son quant à soi, si bien que quel que soit le chorégraphe qui arrive, on s’adapte. Il n’y a pas de carcan contemporain grâce à l’ouverture du corps et du mental, car le mental aussi doit accepter les gestes que le corps porte. Si quelqu’un est fermé sur une seule technique, il n’a pas sa place à Grenade.
C’est pourquoi les enfants irradient sur scène. Ils sont très créatifs, ont envie d’y arriver, d’exécuter et de comprendre ce qu’on leur demande. D’autre part, ils développent eux-mêmes ce qui leur est proposé. On ne lasse jamais ! Je leur répète de ne pas se comparer aux grandes compagnies, mais de chercher leur trajet. Avec leur fraîcheur, leur spontanéité, ils attrapent et s’approprient avec leurs petits moyens ce que les chorégraphes leur donnent et ces derniers en sont souvent très émus.
Trois temps vont se décliner pour cet anniversaire…
Il y a le film de Luc Riolon, La tête à l’envers. On a repris les mêmes questions que celles posées il y a trente ans pour le premier film (toujours de Luc Riolon) sur les débuts de Grenade, Mansouria. Un livre est publié aux éditions Rive Neuve, Josette Baïz. Enfants, Grenade… et autres danseurs, sous la direction de Philippe Verrièle, qui précise le passage du jeu « naturel » de la danse chez les enfants au travail qui lui accorde le statut d’art.
Puis, une nouvelle proposition, Demain c’est loin, rassemble trois pièces chorégraphiques. D’abord, sont interprétés de larges extraits de Room with a view de (La) Horde, ma pièce du concours de Bagnolet 1982, 25éme parallèle, sur une musique de Luc Ferrari (en clin d’œil à mes propres débuts), enfin, une création de Lucy Guerin, spécialement écrite pour eux, How can we live together ?, un travail très mature qui suit une géométrie rigoureuse et s’interroge sur la possible reconstruction de la vie sur notre planète.
Il est amusant de signaler qu’en 2024 à l’occasion des Jeux olympiques, Grenade a été sélectionnée par le Comité olympique pour créer une chorégraphie avec des jeunes enfants des quartiers (quarante) accompagnés par l’orchestre Demos et celui des Ambassadeurs. On a l’impression de retrouver les débuts, comme un départ à zéro. Le spectacle sera joué à Marseille, ville d’accueil des JO et à la Philharmonie de Paris. C’est une belle reconnaissance !
MARYVONNE COLOMBANI
Demain c’est loin été donné du 9 au 11 novembre
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
08 2013 2013
lestheatres.net